Les mystères d’Udolphe, d’Ann Radcliffe (1794)

Pour le lancement de la saison 3 du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique », nous étions invitées à partir pour un tour d’Europe. Personnellement, j’ai choisi de vous emmener en France et en Italie à travers un roman anglais (et j’en ai ainsi profité pour sortir l’un des pavés de ma PAL).

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Gascogne, 1584. Émilie Saint-Aubert, jeune fille de bonne famille, nouvellement orpheline. Une tante insensible et son nouveau mari italien à l’emprise redoutable. Deux châteaux de montagne – l’un dans les Pyrénées, l’autre dans les Apennins – entourés de sombres histoires. L’aura de deux femmes mortes ou mystérieusement disparues.

Les mystères d'Udolphe (couverture)Les mystères d’Udolphe est un roman qui m’avait toujours intriguée : je voulais lire cet archétype des romans gothiques avant de découvrir Northanger Abbey de Jane Austen (puisque cette dernière a été fortement inspirée par sa compatriote). Et puis c’était peut-être la promesse d’histoires inquiétantes (voire terrifiantes ?), un genre que je côtoie peu. Et alors ? Est-ce que ça fait peur ?
Non.
Honnêtement ce n’était pas vraiment une surprise : le roman datant du XVIIIe siècle, je me doutais qu’il ferait pâle figure à côté des thrillers et films d’horreur contemporains. Mais le résumé était du style mensonger : « les tortures ne sont pas loin », vraiment ?, « quels sentiments éprouve la jeune fille pour son tuteur et geôlier ? » plus subversif que le roman, je vous préviens.

Pour tout de suite souligner le positif, Ann Radcliffe parvient de temps à autre à insuffler une atmosphère menaçante réussie, dotée d’une certaine ambiguïté. Au cœur des murs épais d’Udolphe, une légère angoisse monte. Entre la chambre à double entrée impossible à fermer d’Émilie, une lente intrusion nocturne à base de discrets bruits de serrures et d’ombres humanoïdes, un château peuplé d’hommes à la figure sauvage, une poursuite lubrique dans les couloirs… on se prend d’inquiétude pour la sécurité d’Émilie. (Certaines explications de texte poussent le vice – c’est le cas de le dire – encore plus loin, voyant des allusions dans des faits qui ne me seraient jamais venues à l’esprit.)
C’est aussi une histoire d’apparitions inexpliquées, de superstitions. Les protagonistes s’interrogent, entre crédulité et logique parfois fragilisée par des événements plus frappants que d’autres. De la musique dans la nuit, des voix surgies de nulle part, des présences silencieuses sur les remparts… la menace peut-être surnaturelle qui pèse sur les lieux peine à me faire frémir, je le reconnais volontiers. Nonobstant cet échec à m’inspirer des doutes et des craintes, ce que j’ai vraiment apprécié, c’est le traitement rationnel que réserve l’autrice à tous ces mystères. (Finalement, elle a également inspiré Scooby Doo !)

En revanche, là où le bât blesse vraiment, c’est le côté « tout ça pour ça » de ce roman de près de neuf cents pages. Outre des deus ex machina de toute beauté, la résolution des mystères n’est pas convaincante pour un sou. Des questions sans réponse apparaissent dès le début du roman et, pendant des centaines et des centaines de pages, ces questions sont rappelées à demi-mot sans ébauche de réponses. Ann Radcliffe, reine du teasing. En neuf cents pages, on a le temps d’imaginer les réponses, de jouer au jeu des énigmes et des indices. Sauf que la réalité m’était totalement inimaginable tant parfois elle était fade et – désolée – nulle. Je ne peux pas en dire davantage sans spoiler, mais je n’ai jamais vu des révélations tombées plus à plat…
De la même façon, une relation quelque peu trouble avec Montoni plane parfois, avec des non-dits, des allusions, des interrogations constantes liées à ses objectifs et ses volontés. Outre le fait que le tout reste très superficiel (bien plus que le résumé ne le laisse entendre), j’ai regretté l’aboutissement de ce pan de l’histoire qui laisse abasourdi tant il est soudain et sans conséquence.

Néanmoins, le roman n’est pas désagréable à lire. La langue est assez jubilatoire et inédite : assez désuète, on se régale des tournures parfois surprenantes. L’omniprésence de la nature m’a totalement séduite et les descriptions de la nature, des Pyrénées, des Apennins ou de la mer sont romantiques à souhait et joliment évocatrices dans leurs aspects les plus beaux ou les plus menaçants. Je me suis prise d’intérêt pour Émilie, livrée aux ambitions et aux manigances de sa famille, pour Annette (même si cette dernière ne sort guère du personnage de la domestique naïve et un peu simplette, j’ai trouvé sa propension à voir les bons côtés de la vie assez agréable et intelligente finalement). J’ai été à maintes reprises outrée face à l’insensibilité, la mauvaise foi, la cupidité, la mesquinerie de sa tante

Je ne vais pas nier que je me suis parfois amusée sans que ce soit volontaire de la part de l’autrice. Les litres de larmes et de pleurs versés par certaines et certains (mais surtout « la triste Émilie ») au fil des pages, conséquence inévitable d’une tristesse, d’une fatigue, d’une joie, d’un beau paysage, bref, d’une émotion quelconque. La disposition de l’époque à tomber en pâmoison laissant douter de leur réactivité face au danger, mais qui est néanmoins contredite par leur appétence pour les promenades nocturne dans des lieux inquiétants (le principe étant de ne pas sortir de sa chambre avant minuit). Enfin, la préface (lue après le roman puisqu’elle divulgâche allègrement comme toute préface qui se respecte…) m’a amusée en m’apprenant que, si Udolphe a stimulé de nombreux auteurs anglais et français, il a également inspiré des parodies comme ce roman de 1799 simplement intitulé La nuit anglaise, ou les Aventures jadis un peu extraordinaires, mais aujourd’hui toutes simples et très-communes, de M. Darnaud, marchand de la rue Saint-Denis, à Paris ; roman comme il y en a trop, traduit de l’arabe en iroquois, de l’iroquois en samoïède, du samoïède en hottentot, du hottentot en lapon, et du lapon en français, par le R. P. Spectroruini, moine indien, 2 vol. in-12 ; se trouve aussi dans les ruines de Palluzi, dans les caveaux de Sainte-Claire, à l’abbaye de Grasville, aux châteaux d’Udolphe, de Lindenberg, etc., en un mot dans tous les endroits où il y a des revenants, des moines, des bandits, des souterrains, et une tour de l’Ouest.

Roman mélancolique rempli d’événements étranges, Les mystères d’Udolphe souffre certes de longueurs, mais c’est sa fin, extrêmement décevante, qui lui cause le plus de mal. Ça reste néanmoins un classique que je ne regrette pas d’avoir lu pour ces descriptions montagneuses et champêtres et son atmosphère sombre.

« Il avait connu une autre vie que cette vie simple et champêtre ; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du grand monde, et le tableau flatteur de l’espèce humaine, que son jeune cœur s’était tracé, avait subi les tristes altérations de l’expérience. Néanmoins la perte de ses illusions n’avait nu ébranlé ses principes ni refroidi sa bienveillance : il avait quitté la multitude avec plus de pitié que de colère, et s’était borné pour toujours aux douces jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l’étude, à l’exercice enfin des vertus domestiques. »

« Émilie regarda le château avec une sorte d’effroi, quand elle sut que c’était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. La lumière s’affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit qu’une teinte de pourpre qui, s’effaçant à son tour, laissa les montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus profonde obscurité.
Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes.
 »

« Annette sortit pour aller aux informations, et Émilie chercha à oublier ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poètes ont aimé à peindre. Elle peut encore s’apercevoir de l’irrésistible empire du moment sur le goût et les facultés. Il faut que l’esprit soit libre, pour goûter même les plaisirs les plus abstraits. L’enthousiasme du génie, les peintures les plus vives, lui paraissaient froides et sombres. Pendant qu’elle tenait son livre, elle s’écria involontairement : « Sont-ce donc là ces passages que je lisais avec délices ! Où donc en existait le charme ? Était-ce dans mon esprit, ou dans celui du poète ? C’était dans les deux, dit-elle, après un instant de silence. Mais le feu du poète est inutile, si l’esprit de son lecteur n’est pas monté au ton du sien, quelque inférieur que d’ailleurs il lui soit. » »

« Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, si invraisemblable ! Elle se rappelait si bien le charme et la sérénité de ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque victime de quelque songe épouvantable, et d’une imagination en délire. »

« « Ah ! mon Dieu, mon Dieu, peut-on voir que des gens fuient leur bonheur et pleurent et se lamentent, comme s’il ne dépendait pas d’eux et comme si les chagrins et les lamentations valaient mieux que le repos et la paix ! La science est sûrement une belle chose, mais si elle ne rend pas plus sage, j’aime bien autant ne rien savoir. Si elle nous enseignait à être plus heureux, je dirais que la science est la sagesse. » »

Les mystères d’Udolphe, Ann Radcliffe. Gallimard, coll. Folio classiques, 2001 (1794 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Victorine de Chastenay, revu par Maurice Lévy. 905 pages.

Portrait au couteau, de Malika Ferdjoukh

Portrait au couteauPortrait au couteau nous plonge dans une enquête fantastique, entre passé et présent. Un meurtre non élucidé, un meurtrier non identifié, une victime tombée dans l’oubli bien qu’immortalisée sur une toile. L’espoir d’une résolution, un siècle plus tard.
C’est une plongée dans le monde de l’art, au milieu des peintres reconnus ou en devenir, entre lesquels se glissent quelques danseuses, gracieux modèles. Des histoires personnelles qui cristallisent les rêves de célébrité, les talents absents ou déniés, la jalousie, les marottes étranges…

L’enquête est menée par Antonin et Élisabeth, deux étudiants en art, interpellés par les stigmates d’une jeune modèle… exactement les mêmes marques que celle d’une jeune fille assassinée, ainsi que la représente un tableau exposé à Orsay. Tous deux, ainsi que les personnages secondaires, sont sympathiques et joliment campés, cultivés et (évidemment) perspicaces, dotés d’une petite touche d’originalité les rendant fort aimables.

Je ne suis pas une grande lectrice de ces genres – que ce soit pour le côté roman policier que pour l’aspect fantastique – donc l’opportunité de changer de mes lectures habituelles m’était assez séduisante. L’écriture est vive, le roman fluide et l’intrigue gentiment prenante, mais le tout m’a semblé assez classique. J’ai eu comme un goût de déjà-vu, tant dans l’enquête que dans ses protagonistes. Sans doute des réminiscences de romanciers auxquels Malika Ferdjoukh fait ici ou là référence (Poe, Théophile Gauthier…) avec leurs histoires d’objets ensorcelés et de morts qui s’expriment à travers les ans, mais aussi de récits lus dans ma prime jeunesse (dans les magazines Toutàlire par exemple…). Je regrette aussi un sentiment de facilité pour nos héros de quelques jours, l’inévitable triangle (voire carré) amoureux, ainsi qu’une fin assez évidente avec un coupable sans surprise.

Un roman qui ne me marquera pas du fait de son classicisme et de sa prévisibilité – à la différence du génial Quatre sœurs de la même autrice, dans un tout autre genre – mais qui pourra peut-être convaincre et transporter un public plus jeune. Pour ma part, je garderai surtout le jeu des nombreuses références culturelles qui émaillent le récit (peintures, sculptures, romans classiques ou contemporains, grands artistes…) ainsi que la balade dans Paris, les investigations des personnages nous entraînant notamment au musée d’Orsay, à la Bilipo, au pied du Moulin Rouge ou sur les quais.

« Pour lui, le destin était une idée romanesque, mais pas sérieusement envisageable dans la vraie vie. »

« Depuis, la suspicion me sert de boussole, la méfiance est mon compas, le scepticisme mon maître à danser. »

Portrait au couteau, Malika Ferdjoukh. Bayard, 2022. 234 pages.

L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul (challenge « Tour du monde »)

Dans l’optique de vider ma PAL de livres parfois ignorés depuis trop longtemps, j’ai rejoint le challenge « Tour du monde » du Petit pingouin vert.

Après L’équation africaine la semaine dernière, voici trois mini-chroniques sur des romans lus dans ce cadre : L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul.

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ÉTATS-UNIS – L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

L'empreinte (couverture)Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit lorsque sa route croise celle de Ricky Langley, un pédophile emprisonné pour le meurtre d’un jeune garçon. Une rencontre qui va bouleverser ses convictions. Dans ce livre, à la fois témoignage et enquête, elle relate aussi bien l’histoire de Ricky que son propre passé et tente de dépasser ses propres traumatismes.

En début d’année, j’ai lu Dernier jour sur terre de David Vann qui, sur le même principe, mettait en parallèle la vie et les actes du tueur de masse Steve Kazmierczak et les jeunes années de l’auteur. J’ai ressenti le même type d’émotions lors de ces deux lectures. C’est un genre qui me laisse à la fois atterrée, perplexe, glacée, interrogative et, je l’avoue, un peu perplexe face à ce magma inhabituel d’incertitudes.

Ce livre m’a retourné les entrailles, ce qui était totalement prévu du fait des histoires pédophiles qu’il renferme. J’ai été écœurée à plusieurs reprises, au point de faire traîner cette lecture dans laquelle il n’était pas toujours agréable de baigner. Cela dit, de ces atrocités naissent des réflexions assez passionnantes sur les relations familiales, les tabous, les hontes et les secrets. A travers son livre, l’autrice porte un regard sur elle-même, sur sa famille, sur le passé, sur les exactions d’un grand-père, un questionnement intime jusqu’à la résilience.
A l’instar de Steve, Ricky se révèle être un personnage complexe. Un pédophile et un tueur, certes, mais son passé, l’histoire assez atroce de sa naissance, ses tentatives pour éviter le pire, tout cela amène à ressentir compassion pour un homme torturé et surtout indécision sur son cas (une indécision sur laquelle entre-déchireront les avocats lors de ses multiples procès). Le portrait psychologique que trace l’autrice est à la fois fouillé, complexe et fascinant.
Et en même temps, j’étais une nouvelle fois embarrassée de cette position de voyeuse dans laquelle l’autrice m’a plongée. Voyeuse de la vie de Ricky et de l’intimité de l’autrice. C’est décidément une expérience que je n’apprécie pas vraiment et que je ne pense pas renouveler de sitôt.

C’est une lecture qui m’a profondément remuée. Du début à la fin, j’ai ressenti le besoin d’en parler, de raconter ce que je lisais, de partager mes questionnements, mes doutes, mes dégoûts, comme pour me décharger d’un poids.
Un livre violent, puissant et dérangeant, mais aussi indubitablement passionnant.

« Dans les livres, je découvre la sourde vibration de tout ce qui est indicible. Les personnages pleurent comme je voudrais pleurer, aiment comme je voudrais aimer, ils crient, ils meurent, ils se battent la poitrine et ils braillent de vie. Mes journées sont poisseuses d’un sommeil cotonneux qui les étouffe et les emmêle. »

« Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. »

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux –, on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 2019 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié. 470 pages.

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CHINE – L’ingratitude, de Ying Chen (1995)

L'ingratitude (couverture)Une jeune Chinoise se suicide pour échapper à l’emprise étouffante de sa mère. Après sa mort, elle observe les vivants, relate ses derniers jours et se penche sur sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour et de haine étroitement entremêlées, dans laquelle les deux femmes semblent incapables de vivre sans l’autre… comme de vivre avec l’autre. Des rapports mère-fille si toxiques que la mort finit par apparaître comme le seul moyen de s’en délivrer.

C’est un texte court qui me laissera un souvenir plutôt éthéré. Je l’ai trouvé très beau, avec une atmosphère profondément triste et amère, d’une cruauté poignante ; il est aussi très fort sur ce qu’il raconte, sur la place parfois si difficile à trouver dans la société, sur l’apparente impossibilité de satisfaire ses désirs, ceux des personnes chères et ceux attendus par le poids des traditions. Cependant, il n’a pas su conserver de constance dans les sentiments provoqués chez moi et je me suis parfois éloignée du récit. Je pense cependant que j’ai mal choisi ma lecture et qu’un récit lent et contemplatif à une période où mon esprit était en ébullition et assez stressé, n’était pas l’idée du siècle.

« On n’est jamais seul. On est toujours fille ou fils de quelqu’un. Femme ou mari de quelqu’un. Mère ou père de quelqu’un. Voisin ou compatriote de quelqu’un. On appartient toujours à quelque chose. On est des animaux sociaux. Autrui est notre oxygène. Pour survivre, tu ne peux pas te passer de ça. Même les minuscules fourmis le comprennent mieux que toi. »

L’ingratitude, Ying Chen. Editions Actes Sud, coll. Babel, 2007 (1995 pour la première édition). 154 pages.

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AFGHANISTAN – Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Les cerfs volants de Kaboul (couverture)Amir est Patchoun sunnite, Hassan Hazara chiite. Malgré tout ce qui les oppose, ces frères de lait ont grandi ensemble et, depuis toujours, partagent leurs jeux et leur enfance jusqu’à un événement terrible qui va bouleverser leur vie. Vingt-cinq ans plus tard, Amir, qui vit alors aux États-Unis, reçoit un appel qui est, pour lui, comme une main tendue. Un appel qui lui promet une possibilité de corriger le passé.

Les cerfs-volants de Kaboul, un autre livre qui dormait dans ma PAL depuis des années pour des raisons inexpliquées. C’est un roman d’une grande fluidité, dont la narration efficace pousse à tourner les pages sans pouvoir sans détacher. Les rebondissements sont parfois prévisibles (par exemple, une fois arrivé le moment du coup de téléphone, on se doute bien de la manière dont Amir va pouvoir corriger ses erreurs), mais le récit n’en pâtit pas grâce à cette écriture qui reste prenante.

L’histoire est parfois terrible, avec des scènes insupportables d’inhumanité. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la manière dont l’auteur traite les maltraitances (je reste vague pour ne pas spoiler un fait que j’ignorais en commençant ma lecture) : il ne se complaît pas dans des descriptions interminables quand quelques mots suffisent à nous faire comprendre ce qu’il en est, quand l’atrocité de la chose n’a pas besoin de détails pour être violemment ressentie. La seconde partie du récit, quant à elle, laisse apercevoir ce monde si éloigné du nôtre, celui d’un pays en guerre, avec son cortège d’injustices, de misère et d’actes barbares.
Autant la première partie était allégée par les petites joies d’une enfance privilégiée – ode nostalgique à cette période insouciante d’avant les conflits, aux courses dans les rues de la vie, aux combats de cerfs-volants… –, autant la partie « adulte » est beaucoup plus sombre et triste, portrait de l’Afghanistan ensanglantée par les talibans, un pays dont toutes les couleurs semblent avoir disparues.
J’ai apprécié qu’elle conduise à cette fin un peu douce-amère, en suspens. Le livre se ferme sur une braise d’espoir et à nous de souffler sur cette étincelle pour la faire grandir ou de l’étouffer sous la cendre, selon la façon dont notre cœur imagine la suite de cette histoire.

Le personnage d’Amir, qui est aussi le narrateur, m’a inspiré des sentiments mitigés. Enfant, il m’a souvent révoltée. Pas tellement par sa « pire des lâchetés » évoquée par le résumé de la quatrième de couverture : certes, il a été lâche, mais il n’était qu’un enfant, un enfant pas très courageux. Disons qu’il aurait pu en parler plutôt que laisser un secret s’installer et ronger l’entièreté de sa vie – et celle de bien d’autres personnages – mais son cœur tourmenté et ses relations compliqués avec son père ne rendaient pas la confession aisée. Mais j’ai davantage été outrée par les petites humiliations, les moqueries secrètes, les tours mesquins joués à Hassan. Plusieurs fois, j’ai songé qu’il ne méritait pas l’affection de quelqu’un comme Hassan, personnage bouleversant que j’ai regretté de ne pas côtoyer plus longtemps tant sa bonne humeur et sa gentillesse illuminaient le récit.
Certes, il est difficile pour moi d’imaginer un monde aussi hiérarchisé que le sien, un monde qui lui répète sans arrêt que sa naissance le place bien au-dessus d’un Hazara, un monde dans lequel son meilleur ami est aussi son serviteur, mais son comportement reste assez méprisable.
Malgré tout, il est le narrateur dont on partage les doutes et les regrets, donc il est compliqué de le détester purement et simplement en dépit de ses défauts. Et l’auteur propose ici un personnage complexe, torturé depuis l’enfance, qui est loin d’être un héros, mais fouillé sur le plan psychologique.

Un roman intense, captivant, qui donne à voir deux visages de l’Afghanistan, et une touchante histoire d’amitié et de pardon.

« Les enfants ne sont pas des livres de coloriage. Tu ne peux pas les peindre avec tes couleurs préférées. »

« Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l’enfance, elle, y est quasi inexistante. »

Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini. Editions 10/18, coll. Domaine étranger, 2006 (2003 pour l’édition originale. Belfond, 2005, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois. 405 pages.

Dix petits nègres & Dix

Dix personnes, une île déserte, des accusations et des meurtres, ça vous dit quelque chose ? Dans cet article, je vous invite de partir sur cette île peu à peu transformée en tombeau pour une justice assénée de manière bien originale à travers deux romans : l’original évidemment, Dix petits nègres, le classique signé Agatha Christie, et une version récente – et française – à savoir Dix de Marine Carteron

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Dix petits nègres, d’Agatha Christie (1939)

Dix petits nègresDix personnes – trois femmes et sept hommes – réunis sur une île étrange par un couple tout aussi mystérieux. Un enregistrement les accusant d’avoir commis un ou des meurtres. Une funeste comptine qu’un assassin invisible semble suivre pour les supprimer un à un.

Dix petits nègres est indubitablement l’un des titres les plus connus de la reine du crime et incontestablement l’un des plus aboutis. Il s’agissait pour d’une relecture en vue de découvrir le dernier titre de Marine Carteron intitulé Dix.

Forcément, l’effet de surprise n’est pas le même lorsqu’on connaît la fin. Bien que ma lecture remonte à plus de dix ans, je n’ai jamais oublié ni les crimes, ni le coupable tant l’histoire m’avait marquée – à l’instar du Crime de l’Orient-Express, Mort sur le Nil ou Le meurtre de Roger Ackroyd. La lecture perd un peu de son charme, mais j’ai pris plaisir à chercher tous les indices pouvant nous mettre sur la piste de la mystification. Cela m’a confirmé que ces derniers sont si subtils qu’il m’était impensable de découvrir le mystère à ma première lecture.
C’est un récit très efficace qui se laisse lire très rapidement. Les événements s’enchaînent sans temps mort tandis que la succession de chapitres courts et les changements de points de vue – puisque nous passons incessamment d’un personnage à l’autre – empêchent de décrocher de l’intrigue.
L’ambiance est savoureuse : île déserte battue par les vents et les embruns, invités à la conscience peu légère à la fois suspects et détectives dans un jeu macabre et crimes soigneusement mis en scène sur fond de chansonnette enfantine. Que demander de plus ?

Bref, pas étonnant que ce roman soit devenu un incontournable du genre tant il est réjouissant à lire, tant il est agréable de se laisser dupée pour avoir la surprise de découvrir dans les dernières pages seulement le fin mot de cette histoire

« Une île, ça avait quelque chose de magique ; le mot seul frappait l’imagination. On perdait contact avec son univers quotidien – une île, c’était un monde en soi. Un monde dont on risquait parfois – qui sait ? – de ne jamais revenir. »

Dix petits nègres, Agatha Christie. Le Livre de poche, 1997 (1939 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Gérard de Chergé. 222 pages.

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Dix, de Marine Carteron (2019)

Dix (couverture)Dix personnes – sept adolescents et trois adultes – réunis sur une île pour une émission de télé réalité. Sauf que le jeu n’est pas tout à fait celui auquel ils s’attendaient.

J’avais très envie de lire ce livre car Marine Carteron est l’autrice des géniaux Autodafeurs et Génération K, ce qui me semblait très prometteur. Cependant, j’étais malgré tout dubitative du fait de l’histoire très inspirée d’un autre livre. Si la quatrième de couverture parle d’un « clin d’œil sanglant à la reine du roman noir », je trouve qu’il s’agit ici de bien plus qu’un simple clin d’œil.

Bien que son nom ait été changé – sans surprise –, l’île présente une disposition similaire : falaises abruptes du côté orienté vers la côte ; une tempête vient déjouer l’espoir d’être secourus ; si le manoir est extérieurement ancien, il est entièrement rénové et modernisé comme l’était la maison d’Agatha Christie. Et forcément, l’on sait que toutes les personnes sur l’île sont coupables (sauf que l’une d’entre elles n’est coupable que des meurtres perpétrés dans ce jeu macabre). Certes, les crimes ont évolués pour cette version 2019. La guerre qui avait couvert le général Macarthur, la potence auquel Wargrave était soupçonné d’avoir joué avec un peu trop de légèreté ou le puritanisme de Miss Brent qui avait poussé une jeune servante enceinte hors mariage à se suicider ne sont plus d’actualité. A présent, les « participant·es » sont accusé·es de harcèlement scolaire, de viols et de rumeurs murmurées sur le Web. Les thématiques se sont modernisées pour dénoncer les vices de notre société.
Mais l’idée reste la même. Et sachant cela, identifier le coupable très rapidement n’avait rien de bien sorcier. Non seulement son lien avec une certaine personne décédée n’est jamais évoqué, mais en plus, il n’y a pas vraiment de passage dans sa tête, de moments où nous sommes plongés dans le tourbillon de ses pensées, ce qui, naturellement, le dénoncerait aussitôt. Je me suis demandé si c’était la même chose dans Dix petits nègres, je regrette de ne pas y avoir prêté attention. Connaissant d’avance le coupable, ce détail ne m’a pas choqué alors qu’il m’est apparu comme évident dans Dix. J’avoue que cela m’a un peu déçue de ne pas avoir été étonnée et trompée comme dans l’œuvre d’Agatha Christie : c’était ici un peu trop facile finalement.

En revanche, il y a bel et bien ce que j’appellerais des clins d’œil, mais aux contes et à la mythologie. Chaque invité·e se voit attribuer une chambre décorée sur une histoire bien précise : le Petit Chaperon rouge, le garçon qui criait au loup, Peau d’âne, Icare, Narcisse, Sisyphe, etc. Aimant tant les contes que la mythologie, j’avoue que j’ai beaucoup apprécié cet aspect du récit. Je me suis amusée à tenter de deviner – avant que l’on nous en confie les détails – quel était le lien entre le protagoniste du roman et le héros ou héroïne du conte ou de la mythologie. Car ces derniers font en effet le lien avec leur crime et leur châtiment. C’est morbide, mais assez réjouissant à lire, je dois avouer.

Je suis donc un peu mitigée sur ce roman. D’un côté, c’est un huis-clos efficace, c’est prenant, la lecture est fluide et agréable, les thématiques sont très actuelles, et, comme je l’ai dit, j’ai particulièrement apprécié les références mythologiques et relative aux contes. De l’autre, je trouve le procédé de s’inspirer autant d’une autre œuvre un peu « facile ». Je mets entre guillemets car je ne pense pas que s’inspirer de l’un des chefs-d’œuvre d’Agatha Christie soit particulièrement évident – c’est indubitablement audacieux –, mais en même temps, il me semble que la charpente de l’intrigue est déjà construite et qu’il n’y a qu’un travail de rénovation, de rafraîchissement à faire par-dessus. Sans compter que je m’attendais à me faire avoir d’une aussi belle façon que par son ancêtre anglais et que ça n’a pas vraiment été le cas. Par conséquent, en dépit de ses qualités, je pense qu’il s’agit d’un roman que j’oublierai dans quelques temps à l’inverse du classique qu’est Dix petits nègres.

« Son plan était parfait à l’exception d’une chose : les gens n’étaient pas des pièces d’échec et réagissaient parfois de façon étrange. »

« Rien à part le hurlement d’un infirme qui venait de comprendre que, finalement, il y avait bien pire torture que ne pas savoir.
Le pire, c’était de savoir… et de ne pas pouvoir le prouver. »

Dix, Marine Carteron. Editions du Rouergue, coll. Doado noir, 2019. 302 pages.

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Petite parenthèse qui n’a rien à voir avec l’article ci-dessus. Il n’y aura pas de bilan mensuel ce mois-ci ; à l’heure où cet article paraît, je suis en plein état lieu avant de migrer vers le sud pour m’installer dans ma nouvelle région. Je ne sais pas quand j’aurai à nouveau internet, donc ne vous étonnez si je ne réponds pas très rapidement à d’éventuels commentaires. (J’ai un autre article programmé, mais le blog risque de tourner au ralenti ces prochaines semaines.) Je vous souhaite un beau mois de mars et vous dis à bientôt !

Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)