Spécial Benjamin Lacombe : Les Contes macabres, volume II, et Carmen

Et encore des déceptions. Il faut croire que les auteurs et autrices médiatisé·es peinent à me convaincre en ce moment.

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Les Contes macabres, volume II,
d’Edgar Allan Poe, illustrés par Benjamin Lacombe (2018)

Les contes macabres T2J’ai parlé il y a fort fort longtemps dans l’un de mes premières chroniques – pas très développée, d’ailleurs, la chronique – du premier volume de ces Contes macabres. Un ouvrage sublime que j’avais adoré tant pour ses illustrations que pour ses textes (même si j’avais surtout parlé de la forme et du travail de Benjamin Lacombe). Il était donc tout naturel que je me tourne vers le second tome lorsque j’ai eu la surprise de le voir paraître (rien n’annonçait une « suite »).
Six histoires (contre huit dans le premier opus) constituent ce recueil : Metzengerstein, Éléonora, Le joueur d’échecs de Maelzel, Le Roi Peste, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille. Elles sont suivies d’un texte de Baudelaire intitulé « Notes nouvelles sur E. A. Poe ».

Je n’étais pas particulièrement prédisposée à en écrire la chronique et je ne l’aurais sans doute pas fait si je n’avais été si déçue. Comme je le disais, les histoires de Poe sur la mort, la culpabilité, la peur, les femmes, l’amour perdu m’avaient fascinée et les illustrations de Lacombe constituaient pour elles un écrin luxueux. Mais cette fois, l’immersion fut toute différente.
La première histoire, Metzengerstein, m’a laissée de marbre, la fin rapide me laissant très dubitative. La seconde histoire, Éléonora, m’a séduite par sa poésie avant de tout gâcher avec une fin en eau de boudin.
Passons à la troisième histoire, Le joueur d’échecs de Maelzel. Texte de non fiction, Poe écrit ici sur le célèbre Turc mécanique, un prétendu automate qui a fasciné les foules au XVIIIe siècle : il présente le déroulé de chaque démonstration publique, revient sur diverses hypothèses proposées alors et explique le fonctionnement de la supercherie selon lui. J’ai alors atteint des sommets d’ennui. Si le livre n’avait été si agréable à feuilleté, si j’avais lu cette histoire dans un vieux poche un peu pouilleux, nul doute que le bouquin en question se serait retrouvé dans une boîte à livres plus rapidement qu’il n’en faut pour le dire. Qu’est-ce que c’était barbant ! Le style ampoulé de Baudelaire, dont je fais habituellement abstraction, m’a fait piquer du nez quelques fois et j’ai allègrement sauté quelques phrases. En quoi est-ce un conte ? En quoi est-ce macabre ? En gros, que fait-il là ?
Après cette lecture extrêmement laborieuse, la suite ne pouvait que s’améliorer et, en effet, les textes suivants se sont avérés un peu plus conformes à mes attentes. Toutefois, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille m’ont malgré tout semblé ici et là emprunts d’une lourdeur assez désagréable, et seul Le Roi Peste m’a vraiment convaincue, me permettant de retrouver un délicieux mélange de macabre et d’humour (mais ce n’est pas pour autant la nouvelle de Poe que je recommanderais pour découvrir l’oeuvre du monsieur).

L’objet-livre est toujours aussi soigné et agréable. Le rouge du premier tome cède la place au bleu et la couverture est une invitation plus que convaincante à se glisser entre les pages noires et blanches de l’ouvrage. Pourtant, Poe n’a pas été le seul à me décevoir. J’ai trouvé les illustrations de Lacombe trop rares à mon goût, plus rares que dans le premier volume. Une remarque que j’avais déjà soulignée suite à ma lecture du Musée des monstresElles sont comme toujours très réussies, conférant parfois aux nouvelles une ambiance que les mots peinent à instaurer, mais leur rareté est dommageable.

Conclusion : je vous recommande vivement le premier tome de ces Contes macabres ! En revanche, ce second volume très en-deçà de son prédécesseur et de mes attentes me laisse un goût bien amer dans la bouche.

« Tout à coup les marins trébuchèrent contre l’entrée d’un vaste bâtiment d’apparence sinistre ; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier de l’exaspéré Legs, et il y fut répondu de l’intérieur par une explosion rapide, successive, de cris sauvages, démoniques, presque des éclats de rire. Sans s’effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans un pareil lieu, dans un pareil moment, auraient figé le sang dans des poitrines moins irréparablement incendiées, nos deux ivrognes piquèrent tête baissée dans la porte, l’enfoncèrent, et s’abattirent au milieu des choses avec une volée d’imprécations. »

Les Contes macabres, volume II, Edgar Allan Poe (textes) et Benjamin Lacombe (illustrations). Soleil, coll. Métamorphose, 2018. Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Baudelaire. 203 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Carmen, de Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe (2017)

Carmen (couverture)Je retente ma chance avec un autre titre de la collection Métamorphose qui dormait dans ma PAL depuis Noël 2017. Découverte pour moi d’un texte classique de Prosper Mérimée, un auteur que je n’avais jamais lu (bien que La Vénus d’Ille soit aussi dans ma PAL).

Je vous le dis, je vais spoiler. Donc si vous ne connaissez pas la fin de l’histoire comme c’était mon cas (ma connaissance de Carmen s’arrêtait à Bizet et à deux-trois passages – « L’amour est enfant de bohême… », vieux souvenir de cours de musique au collège, la corrida… – mais pas la fin), arrêtez de lire si vous ne voulez pas tout savoir de cette histoire !

Je n’ai pas ressenti un enthousiasme fou pour cette histoire. La plume de Mérimée ? Les trop fréquentes interruptions pour consulter les notes en fin d’ouvrage ? Les personnages ? L’histoire classique ? Peut-être bien un peu de tout ça.

En tout cas, nous sommes là sur une histoire qui ne jure pas à notre époque : un gars qui tue une femme parce qu’elle avait décidé de le quitter, c’est fou comme ça sonne actuel. Peu importe que cela se passe ici dans un univers de brigands et de bohémiens andalous.
Par contre, si le but était de dépeindre Carmen comme machiavélique, satanique ou je ne sais quoi, c’est un peu raté à mes yeux : elle n’est pas un ange certes, elle n’est pas des plus fidèles, ni des plus sympathiques, mais ce n’est en rien une justification à l’acte final de Don José. Elle vit sa vie comme elle l’entend, séduisant qui ça lui chante, elle cause des ravages dans le cœur des hommes : elle est l’archétype de la femme fatale dont on pressent la chute. Mais son meurtre reste un meurtre et je n’ai aucune compassion pour le coupable.

Enfin, quand je dis « acte final », ce n’est pas tout à fait exact. Après le récit enchâssé de Don José qui constitue finalement le vrai cœur du texte – son amour pour Carmen, son ascension auprès d’elle, puis la déchéance, la jalousie, la folie, bref, tous les ingrédients d’une passion amoureuse – malgré les longues circonvolutions qui nous y amènent, se trouve un chapitre pseudo-scientifique inattendu qui fait totalement retomber le soufflé. Mérimée se lance dans des explications, des considérations, des discussions sur les Gitans, leur apparence physique et leur langue – avec quelques réflexions qui apparaissent comme un tantinet racistes deux siècles plus tard. J’ai vraiment question l’intérêt de ce chapitre au sein de ce court roman, c’est plat et ça n’a strictement rien de romanesque. J’ignore comment il était reçu lors de la parution en 1847, mais ce chapitre me semble aujourd’hui totalement inapproprié.

Quant aux illustrations de Benjamin Lacombe, j’ai apprécié l’ambiance sombre qu’elles dépeignaient avec cette image omniprésente de l’araignée qui tisse sa toile, Carmen usant de sa mantille comme d’un filet. Il s’en dégage l’impression que la fin est inéluctable. Couleurs chaudes de l’Andalousie et noirceur pour une entité plus diabolique dans les dessins que dans le texte.

Un beau livre qui me laisse cette fois un sentiment mitigé. L’histoire a pris son temps pour m’attraper dans sa toile avant de me perdre totalement au fameux et ultime chapitre IV et j’ai l’impression d’être passée à côté des sentiments que les personnages tentaient de m’inspirer : j’ai la sensation que j’aurais dû blâmer Carmen et compatir pour l’infortuné Don José, mais je n’y parviens pas. Suis-je passée à côté de ce classique de la littérature française ? Il semblerait.

« Puis, s’approchant comme pour me parler à l’oreille, elle m’embrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois.
– Tu es le diable, lui disais-je.
– Oui, me répondait-elle.
 »

Carmen, Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe. Editions Soleil, coll. Métamorphose, 2017 (1847 pour le texte de Mérimée). 171 pages.

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Colorado Train, de Thibault Vermot (2017)

Colorado Train (couverture)Durango, 1949. Une bande de gosses au pied des Rocheuses grandit plus ou moins innocemment. Jusqu’au jour où la brute du village disparaît. Seul indice : un bras à moitié dévoré… Les adultes piétinant sans succès, les enfants mènent l’enquête, attirant sur eux l’attention du tueur. Humain ou Wendigo ?

Difficile de ne pas sentir l’influence de Stephen King en lisant ce roman. L’explosion de fureur du père de Suzy au second chapitre rappelle quelque peu un Jack Torrance (Shining) perdant les pédales, mais c’est surtout Ça qui s’impose à la comparaison.
Une bande de gamins (dont une seule fille, un garçon un peu gros, un autre à lunettes, un autre qui est surnommé Georgie…). Des familles parfois un peu dysfonctionnelles. Un adolescent tyrannique, ayant redoublé plusieurs fois. Un monstre qui dévore les enfants. Une ville abandonnée peuplée d’adultes abattus. Un château d’eau. Voilà qui fait quelques points communs tout de même.

J’avoue que ce que j’interprète comme un hommage un tantinet trop marqué tempère quelque peu mon enthousiasme, mais heureusement, la sauce a tout de même pris et l’ambiance m’a finalement happée. Pesante et un peu malsaine.
J’ai tout particulièrement apprécié les passages dans la tête du tueur, étincelles de folie, lucidité malfaisante. A mon goût, ce sont les chapitres les mieux écrits : je les ai lu plusieurs fois chacun pour m’imprégner de ces mots noirs et dérangés. En outre, ils permettent de le suivre en parallèle des pérégrinations des enfants, nous offrant quelques miettes de connaissances que ces derniers n’ont pas, augmentant le suspense. De plus, en dépit de ça, l’auteur parvient à garder un bon moment un flou intéressant autour de ce personnage qui évoque pour les enfants un Wendigo ou un Croque-Mitaine.

Outre la plume, parfois très sombre – images cruelles ou frisson qui se glisse dans la nuque –, parfois contemplative de Thibault Vermot, je retiendrai également cette immersion au cœur de l’Amérique profonde et de cette ville un peu abandonnée sur laquelle plane encore l’ombre de la guerre et des soldats brisés qui en sont revenus (on est assez loin des Américains triomphants, sauveurs de l’Europe). Durango n’est pas une ville du bonheur et les différents personnages, adultes ou enfants, permettent d’évoquer plusieurs problèmes sociaux et caractères, ce qui crée un panel psychologique assez intéressant. Entre la mère célibataire, le poids d’un père violent (qu’il soit physiquement présent ou non, la pauvreté, l’ignorance, la société décrite ici n’est pas exempte de maux (ce qui rappelle une nouvelle fois Ça dans lequel Pennywise n’était pas forcément le plus grand méchant).

La petite bande est sympathique et l’on prend plaisir à côtoyer ces enfants intelligents, curieux, drôles et solidaires. Toutefois, ils ne m’ont toutefois pas marqués comme le club des Ratés de Ça tout simplement car la cohabitation n’aura pas été bien longue (rapport au nombre de pages, tout ça) et que, malheureusement, les personnages finissent par s’effacer derrière l’action. Pas sûre que leurs prénoms me restent longtemps en tête.

En dépit de quelques reproches, Colorado Train n’en est pas moins un thriller efficace qui se révèle assez addictif dès que l’on y plonge le bout du nez. Allez, ne serait-ce que pour l’atmosphère très noire et glauque, le voyage dans une Amérique pauvre et marquée par la guerre et les chapitres de la « Chose », je vous invite à découvrir cet Exprim’-là. Un premier roman prometteur !

« Rien de nouveau sous le soleil.
Il y a un temps pour coudre
et un temps pour déchirer.
Un temps pour guérir –
et un temps pour tuer.

J’ouvre l’œil lorsque la faim me tord le ventre.
Dans le ciel du Colorado, une seule étoile brille comme un œil attentif et curieux.
Je relève mon chapeau. Il est minuit.
Alors, sous la lune qui rit, je cours à travers champs et saute dans le premier convoi qui passe.
J’élève un hanneton qui dort et parfois se réveille, tournant tout autour de la boîte de mon crâne.
Ils m’ont chassé des villes.
Je sors la carte de mes poches. Des rails minuscules, des balafres pour guides.
La lune fait briller les noms.
La lune – elle rit pour se moquer de mon ombre, trop grande et difforme… Je la salue d’un coup de chapeau ! »

« Plus tard, quand ils eurent le courage de reparler de tout ça, George dit à Durham :
– La chose qui nous poursuivait… C’était quoi ? T’y as repensé ?
– C’était la Peur, mon pote. La Peur qui s’apprêtait à nous déchirer les tripes. »

Colorado Train, Thibault Vermot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 362 pages.

Ça, tomes 1 et 2, de Stephen King (1986)

Bill Denbrough, Bev Marsh, Mike Hanlon, Stanley Uris, Richie Tozier, Ben Hanscom et Eddie Kaspbrak. A eux sept, ils forment le Club des Ratés. En 1958, à douze ans à peine, dans l’obscurité des égouts de Derry, ils unissent leurs forces pour combattre Ça, une entité maléfique qui se nourrit des enfants de la ville. Vingt-sept ans plus tard, voilà que tout recommence, mais le Club s’est éparpillé et leur mémoire s’est effacée…

Entre Stephen King et moi, ce n’est pas vraiment la grande histoire d’amour… J’avais bien (voire beaucoup) aimé Misery, mais Cujo m’a ennuyée à mourir tandis que Carrie me tombait des mains au bout de quelques pages. Idem pour les adaptations cinématographiques car peu d’entre elles ont trouvé grâce à mes yeux. Mais la sortie du film d’Andi Muschietti cet automne et le remue-ménage autour de Ça ont attiré mon attention. J’ai vu le vieux téléfilm puis le film et, les ayant aimés, je me suis tournée vers les livres, acceptant de redonner une chance au maître de l’horreur. (Et en plus, je trouvais que le design du nouveau coffret de chez J’ai Lu vraiment sympa, c’était donc l’occasion ou jamais.)
Désolée pour ce racontage de vie (mais en même temps, je raconte bien ce que je veux ici), mais voilà pourquoi Ça a été un coup de cœur totalement inattendu.

« Qu’est-ce qui vient se nourrir à Derry ? Qu’est-ce qui se nourrit de Derry ? »
(Tome 1)

Le premier tome n’est pas parfait à mes yeux, à cause de quelques longueurs lors de leurs deux apparitions personnelles de Ça (enfant d’abord, adulte ensuite). Certes, c’est intéressant et presque nécessaire pour en apprendre plus sur eux et sur la nature de Ça, mais au bout de la dixième fois, cela reste néanmoins un peu redondant (sur la forme plus que sur le fond cependant).
En revanche, le second tome est passionnant d’un bout à l’autre, exempt des longueurs du premier. Il est parfois magnifique lorsqu’il parle de l’enfance ou que le Club partage des moments de bonheur complice et parfois immense lorsqu’il parle de Ça, de ce qu’il est, d’où il vient, mais il est aussi plus oppressant et plus glauque, l’influence de Ça sur Derry se fait vraiment sentir, dans le comportement des enfants, mais surtout des adultes. Ça accentue le pire de chacun d’entre eux et ce pouvoir toxique devient flagrant dans ce second tome que ce soit chez le père de Bev ou chez Henry.
La ville de Derry est d’ailleurs un personnage à part entière. Son canal, son château d’eau… et ses habitants. Adultes indifférents et incompétents, enfants jetés dans la gueule des monstres. Cruauté, négligence, haine. La violence à Derry va du harcèlement scolaire aux massacres qui marquent cycliquement la ville. Enfin… Pour marquer, encore faudrait-il que ses habitants en gardent la mémoire. Mais la capacité à oublier et à fermer les yeux est tout à fait extraordinaire à Derry, comme nous le comprenons peu à peu au fil de captivantes et macabres excursions dans l’histoire de la ville.

« A Derry, la faculté d’oublier les tragédies et les désastres confinait à l’art, comme Bill Denbrough allait le découvrir avec les années. »
(Tome 1)

Bien que les passages dans les égouts et souterrains de Derry se soient révélés oppressants – le noir, la puanteur, l’exiguïté et, paradoxalement, l’immensité, Henry qui se rapproche… – et que la matérialisation des peurs enfantines soit narrée de manière effroyablement vivace, ce n’est finalement pas l’horreur ou la peur qui me resteront de cette lecture.
Pour moi, c’est avant tout un sublime bouquin sur l’enfance et sur l’amitié. A travers cette bande de gamins soudés et responsables qui, merveilleusement, ne cessent jamais de rire malgré l’horreur, Stephen King nous donne à voir la beauté de l’enfance, l’innocence, la capacité à croire et à accepter l’irréel tout en racontant si bien les changements de l’âge adulte : un regard porté sur le monde bien différent, l’esprit qui se barricade parfois face à l’irréel, la raison qui tente de prendre le pas sur le cœur. Impossible de ne pas se laisser gagner par la tendresse face à ces enfants. On se laisse gagner par leur joie de vivre, on court avec eux jusqu’aux Friches et on file en vélo à travers la ville avec Bill (« Yahou Silver, en avant ! »).
Ça contient également des moments pleins de douceur et de poésie. J’ai notamment été marquée par un très beau passage où Ben, depuis l’extérieur glacial, regarde les gens déambuler dans le cocon chaud et lumineux du cylindre de verre reliant les deux parties de la bibliothèque. Comme les rires des Ratés, ce sont de véritables pauses dans un récit autrement terrible.

 « L’enfant qui est en soi fuit comme crève un pneu sans chambre : lentement. Un jour, on se regarde dans un miroir, et c’est un adulte qui vous renvoie votre regard. On peut continuer à porter des blue-jeans, à écouter Bruce Springsteen, on peut se teindre les cheveux, mais dans le miroir, c’est toujours un adulte qui vous regarde. Peut-être que tout se passe pendant le sommeil, comme la visite de la petite sourie, la fée des dents de lait. »
(Tome 2)

La construction se construit en allers-retours entre le passé et le présent, entre 1958 et 1985, au fur et à mesure que les souvenirs remontent dans l’esprit des protagonistes. Car les événements traumatisants de 1957 et 1958 avaient totalement disparus dans les profondeurs de leur mémoire. Dans le second tome, la réminiscence se fait plus présente e, dans certains passages, une phrase dans le présent se prolonge au passé dans le passage suivant. La construction est géniale et te pousse à continuer à lire pour en savoir plus. Et plus tu lis, plus tu touches des doigts des éléments qui, pressens-tu, vont être incroyables, plus tu en veux. C’est tout simplement addictif.

Sans surprise, les livres se sont montrés beaucoup plus riches et étoffés que les adaptations. Premièrement, on comprend plus de choses sur l’amnésie des personnages ou sur l’origine de Ça. La Tortue et les lumières-mortes font leur apparition et nous adoptons parfois le point de vue de Ça, nous permettant de le comprendre un peu.
Le combat final avec Ça dans le téléfilm m’avait déçue, je le trouvais un peu simple et grotesque (et ce n’était pas seulement dû aux effets spéciaux). Je comprends mieux à présent, cette scène doit être terriblement complexe à mettre en images (reste à voir ce que fera Andy Muschietti). En effet, presque uniquement immatérielle, cette lutte se passe à la fois aux confins de l’univers et uniquement dans l’esprit de Ça et des enfants.
Une autre scène est absente des deux adaptations, mais celle-là (dont Broco avait parlé dans sa critique du film, ce qui m’avait bien intriguée…) ne sera probablement jamais filmée ! Quand bien même c’est grâce à cela que les enfants s’en sortent, elle est plutôt dérangeante… Bien qu’elle ne soit pas amenée comme ça dans le livre, je me suis demandée ce qui avait traversé l’esprit de King pour écrire cette scène !

Finalement, les adaptations adoucissent de nombreux aspects du livre. La rencontre d’Eddie avec son lépreux est beaucoup plus choquante dans le livre et la folie de certains personnages se fait bien plus violente. Citons par exemple la passivité négligente des parents de Bill ou la mère d’Eddie, dont la possessivité touche à la manipulation affective (j’ai d’ailleurs eu un coup de cœur pour la scène tellement forte (pourtant effacée ou du moins atténuée dans les adaptations) où Eddie s’oppose à elle à l’hôpital). Qu’Henry soit fou, on le devinait bien, mais film et téléfilm laissent de côté Patrick Hockstetter qui est vraiment glaçant, plus qu’Henry à mes yeux, car complètement malsain et dérangé.
En revanche, si tous sont plus ou moins aveugles, un adulte s’est, à mes yeux, détaché du lot : il s’agit de M. Nell, le policier irlandais, qui se révèle bienveillant avec les enfants. En cela, il se distingue vraiment des autres adultes de Derry chez qui la bienveillance est un concept assez rare.
J’avais détesté la transformation de Bev dans le film de Muschietti en « fille à sauver ». Heureusement, Beverly (on apprend d’ailleurs qu’elle a encore sa mère) est bien plus brave et intelligente que dans le film. (Une chose qui m’a fait rire : dans le film, elle se penche sur son lavabo d’où sortent des voix et les mèches de cheveux qui pendent sont attrapées, l’attirant irrésistiblement vers les tuyaux. Or, dans le livre, il est bien écrit qu’elle éloigne ses cheveux du trou d’évacuation par peur de ce genre de désagrément. La scène, très prévisible dans le film, m’a parue encore plus bateau.) Elle est indispensable au groupe et son émancipation – que ce soit enfant ou adulte – fait partie des moments forts du récit.

« Tout au long de cet été, Henry s’était de plus en plus avancé au-dessus de quelque chose comme un abysse mental, engagé sur un pont qui devenait de plus en plus étroit. »
(Tome 2)

La fin de ma lecture s’est peu à peu teintée de mélancolie, aussi bien due à ce qui était raconté dans les dernières pages qu’à la séparation d’avec ces enfants (devenus adultes) auxquels je me suis terriblement attachée. Ça est une œuvre fouillée et merveilleusement prenante. C’est un livre qui parle aussi bien des peurs que l’on s’invente, que l’on fantasme, celles des monstres sous le lit, des loups-garous et des clowns, que des horreurs du monde – homophobie, racisme, antisémitisme, violences conjugales et familiales… –, toutes les sauvageries se cristallisant à Derry. Mais si le récit est parfois ténébreux et atroce, il est aussi lumineux et touchant lorsqu’il parle de la force née de l’union de sept mômes, de l’enfance et de l’amitié. Un livre immense et haletant d’un bout à l’autre.

Ça, coffret

« « Raconte », dit simplement Beverly. Mike réfléchit quelques instants et entreprit son récit ; et de voir leurs visages qui devenaient de plus en plus inquiets et effrayés au lieu d’afficher de l’incrédulité et de la dérision au fur et à mesure qu’il parlait, il sentit un poids formidable ôté de sa poitrine. Comme Ben avec sa momie, Eddie avec son lépreux ou Stan avec les petits noyés, il avait vu quelque chose qui aurait rendu un adulte fou, non pas simplement de terreur, mais du fait d’un sentiment d’irréalité d’une puissance fracassante, impossible à ignorer comme à expliquer de façon rationnelle. »
(Tome 2)

« Sur ce riche terreau nourricier, Ça existait selon un cycle simple de réveils pour manger et de sommeils pour rêver. Ça avait créé un endroit à sa propre image que Ça contemplait avec satisfaction grâce aux lumières-mortes qui étaient ses yeux. Derry était son abattoir, les gens de Derry son troupeau. Les choses s’étaient maintenues ainsi.
Puis… ces enfants.
Quelque chose de nouveau.
Pour la première fois, de toute éternité. »

(Tome 2)

Ça, tomes 1 et 2, Stephen King. J’ai Lu, 2017 (1986 pour l’édition originale. Albin Michel, 1988, pour la première traduction en français). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par William Desmond. 799 et 638 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Vallée de la Peur :
lire un livre du genre « Horreur »

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici (2017)

Jeux de miroirs (couverture)Jeux de miroirs, tel est le titre d’un étonnant manuscrit qui prétend faire la lumière sur le meurtre du professeur Wieder, référence dans le domaine de la psychologie cognitive, jamais élucidé depuis les années 1980. Mais lorsque l’agent littéraire Peter Katz tente de contacter l’auteur, il découvre que Richard Flynn est décédé et que personne ne sait où se trouve la suite du roman. Peter Katz décide donc de faire appel à un journaliste d’investigation pour écrire la suite.
Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste d’investigation, et Roy Freeman, le policier à la retraite, prennent successivement la parole et tentent chacun leur tour d’élucider cette affaire.

La quatrième de couverture annonce un « suspense haletant » que je n’ai pas retrouvé dans le roman. Il n’y a pas non plus de rebondissements exceptionnels et inattendus au fil du récit. Si cette histoire n’a pas besoin de ça pour plaire (d’ailleurs, je ne crois pas que l’objectif de l’auteur ait été d’offrir aux lecteurs un roman à suspense), je trouve ça un peu dommage de le vendre ainsi. Ce roman qui m’a rappelé La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker est en réalité plus subtil et nous emmène dans les recoins de la mémoire pour y décortiquer les souvenirs des uns et des autres. Mais qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est construit par le cerveau ? Quels sont les pouvoirs de l’esprit ? Jusqu’où peut-il fabriquer ou altérer des souvenirs ? Des questions passionnantes à mon goût.

La fin de la première partie est relativement frustrante. En effet, elle est quasiment essentiellement composée du début du manuscrit de Richard Flynn, ce qui place les protagonistes de cette affaire non résolue, et je me demandais si l’on connaîtrait réellement le fin mot de cette histoire. Par la suite, ce n’est qu’une succession de témoignages non concordants, de mensonges, de fausses pistes, d’amnésies et de manipulations… A croire que le mystère Wieder est destiné à rester intact. (Mais rassurez-vous, E.O. Chirovici ne nous fait pas ce coup-là et l’assassin et ses motivations nous seront dévoilés.) Le fait de revivre ces événements au travers des souvenirs des différents protagonistes est véritablement passionnant et nous permet d’avancer progressivement dans l’histoire.

Trois narrateurs pour démêler les confessions et les mensonges des différents témoins, une plongée dans les arcanes de l’esprit, une écriture fluide et agréable, Jeux de miroirs est un roman prenant avec lequel j’ai passé un très bon moment. (Par contre, si vous cherchez un polar véritablement haletant, passez votre chemin.)

« Découvrir enfin la vérité au sujet d’une affaire qui vous a longtemps obsédé, c’est un peu comme perdre un compagnon de voyage – un compagnon bavard, indiscret et envahissant jusqu’à friser l’impolitesse, mais dont la présence vous est devenue familière dès votre réveil. C’est l’effet que produisait sur moi l’affaire Wieder depuis plusieurs mois. »

Jeux de miroirs, E.O. Chirovici. Les Escales, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. 314 pages.

L’étrange vie de Nobody Owens, de Neil Gaiman, illustré par Dave McKean (2008)

L'étrange vie de Nobody Owens (couverture)Nobody Owens a grandi dans un cimetière. Une vie parfaitement banale donc entre un couple de fantômes, une sorcière ayant été brûlée vive quelques siècles auparavant et un étrange tuteur ni mort ni vivant nommé Silas. Mais quelqu’un est après lui depuis des années : le Jack. Un tueur infatigable qui a assassiné sa famille lorsqu’il était bébé.

Non non, je n’aime pas du tout Neil Gaiman et je ne suis pas du tout en train d’avaler peu à peu toute sa bibliographie depuis un an. En réalité, j’avais déjà lu celui-ci à sa sortie, mais je n’en avais guère de souvenirs. Cette relecture donc fut un plaisir, mais pas un coup de cœur.

En effet, je trouve que le Jack, malgré son potentiel, n’a pas la carrure des autres méchants de Gaiman, des autres méchantes surtout comme la fausse mère dans Coraline ou Ursula Monkton dans L’Océan au bout du chemin. Il faut dire qu’on le voit (et même qu’on l’évoque) finalement assez peu, excepté au début et à la fin du roman. Nobody ne prend connaissance de son existence que tardivement. Ses parents et Silas lui répètent souvent qu’il n’est pas en sécurité en dehors du cimetière car ils ne peuvent le protéger en dehors de ses frontières, mais c’est un avertissement flou pour le jeune garçon qui ignore tout du Jack et de ses sombres desseins.
Avec ses nombreuses ellipses, ce livre est surtout la succession des (més)aventures jalonnant l’enfance  de Nobody : la Vouivre, Scarlett, la Porte des goules, etc. Cette progression en saut de puces au fil des années m’a empêchée de réellement m’attacher à Nobody.

En revanche, j’ai aimé le cadre et l’ambiance gothique du roman. J’irai bien me promener dans ce vieux cimetière avec ses vieilles tombes parfois recouvertes de mousse, ses caveaux poussiéreux, ses statues abîmées et le tumulus de l’Homme Indigo.
Quant aux personnages, si j’ai apprécié le voyage dans l’Histoire grâce aux fantômes, morts à diverses époques, ma préférence va à Silas, être sombre et secret que l’on sent intérieurement torturé.

Un roman à la fois d’apprentissage et d’aventures qui, en dépit de quelques défauts, s’est révélé bien sympathique et où l’on retrouve la poésie, la tendresse, l’humour et l’ambiance sombre et mélancolique des romans de Neil Gaiman.   

« C’est comme les gens qui s’imaginent qu’ils seront plus heureux en allant vivre ailleurs, mais qui apprennent que ça ne marche pas comme ça. Où qu’on aille, on s’emmène avec soi. »

« Dans tout cimetière, une tombe appartient aux goules. Arpentez n’importe quel cimetière le temps qu’il faudra et vous la trouverez : souillée et gonflée d’humidité, la pierre fendue ou brisée, cernée d’herbes en bataille ou de plantes fétides.Elle sera peut-être plus froide que les autres sépultures, aussi, et le nom sur la stèle sera dans la plupart des cas illisible. S’il y a une statue sur la tombe, elle sera décapitée, ou couverte de champignons et de lichens au point de ressembler elle-même à une moisissure. Si une seule tombe, dans un cimetière, semble avoir été vandalisée par des minables, c’est la porte des goules. Si cette tombe vous donne envie d’être ailleurs, c’est la porte des goules.
Il y en avait une dans le cimetière de Bod.
Il y en a une dans tout cimetière. »

L’étrange vie de Nobody Owens, Neil Gaiman et Dave McKean (illustrations). Albin Michel, coll. Wiz, 2009 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 310 pages.

Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, de Kerry Drewery (2016)

Cell. 7, tome 1 (couverture)Martha Honeydew, 16 ans, est arrêtée pour le meurtre de Jackson Paige, ancienne star de la télé réalité et personnalité publique adulée des foules pour sa générosité. Mais le système judiciaire a été réformé en Angleterre : à présent, c’est la loi des Sept Jours de Justice qui est appliquée. Pendant une semaine, Martha passera dans sept cellules, une émission Mort Egale Justice se penchera sur son cas, et finalement, ce seront les votes du public qui décideront si elle doit mourir ou être relâchée. Œil pour œil.

Premier tome d’une trilogie, ce roman est bien construit et agréable à lire. A la fois, on vit les événements de cette semaine de « jugement » avec les rendez-vous de Martha avec sa conseillère, Eve Stanton, avec les émissions quotidiennes faisant intervenir différents « experts ». Et d’une autre part, de fréquents flash-back nous permettent de comprendre Martha, de découvrir son passé (d’une manière bien plus juste que ce qu’en disent les présentateurs de Mort Egale Justice qui détournent sans cesse la réalité pour la faire aller dans le sens qui leur convient) et les événements qui l’ont conduite dans le couloir de la mort. On comprend vite qu’elle cache quelque chose et qu’elle s’accuse du meurtre pour une raison bien précise. Le lecteur devinera probablement certains de ses secrets (prévisibles) avant leur révélation.

J’ai trouvé cette dystopie assez glaçante. Il semble surréaliste qu’un tel système judiciaire soit mis en place – plus de juges, plus de recherches de preuves, plus de circonstances potentiellement atténuantes, etc. – et pourtant, il reprend parfaitement le principe des émissions de télé réalité. L’intrusion dans la vie privée, le voyeurisme, les votes par SMS, téléphone ou internet, les bagarres et les tensions volontairement provoquées pour ajouter du piment, les scoops que l’on retrouve le lendemain dans la presse… Alors, finalement, dans cette volonté d’aller toujours plus loin, de choquer toujours plus, d’impliquer encore davantage le spectateur pour générer encore plus d’audience, cela semblerait presque plausible.

Peut-il y avoir de la justice quand la corruption est partout ? Car, pour une société qui se veut égalitaire, les injustices sont légions et le système « Chacun Sa Voix » est totalement biaisé. D’un côté, les richards de la Ville, de l’autre, ceux des Tours qui luttent pour survivre. D’un côté, des personnages tellement riches qu’elles peuvent voter des milliers de fois en faisant tourner en boucle leurs téléphones, de l’autre, des gens qui doivent se serrer la ceinture et rassembler péniblement quelques pièces pour se faire entendre une seule fois.

L’intrigue a beau être parfois un peu prévisible, Cell. 7 présente néanmoins un univers futuriste intéressant qui pose des questions sur le sens de la justice et critique cette télé réalité intrusive et manipulatrice. Un roman efficace dont je lirai la suite avec plaisir.

« Innocent ou coupable, on s’en tape. Du moment que ça fait de l’audience. »

« – Les gens ne s’interrogent pas tant, ça les fatiguerait trop. Et puis à quoi bon ?
– Tu peux développer ?
– Ils se contentent de croire ce qu’on leur sert. « Laissons la réflexion aux autres. Vrai ou faux, on s’en moque, du moment que ça pue le scandale. » Des moutons.
– Martha…
– Des moutons voyeurs qui n’aiment que bêler et lire ces unes qui ne sont qu’un tas de mensonges pour vendre du papier. »

Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, Kerry Drewery. Hachette romans, 2016. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christophe Rosson. 380 pages.

Le Musée des Monstres, tome 1 : La tête réduite, de Lauren Oliver et H.C. Chester, illustré par Benjamin Lacombe (2015)

Le Musée des Monstres T1 (couverture)Pippa, Thomas, Sam et Mackensie « Max » sont quatre enfants extraordinaires. Considérés par certains comme des miracles, par beaucoup d’autres comme des monstres, ils sont respectivement mentaliste, contorsionniste, hercule et lanceuse de couteaux. Orphelins, ils ont été recueillis par le Petit Musée de Dumfrey qui vient justement d’accueillir une incroyable tête réduite venue directement d’Amazonie. Mais si celle-ci était maudite ?…

« A présent, mesdames et messieurs, garçons et filles, enfants de tous âges, soyez les bienvenus chez Dumfrey, dans son Petit Musée des curiosités, des monstres et des merveilles. »

L’intrigue est finalement assez classique avec cette enquête aux sujets d’une succession de meurtres inexpliqués tout comme sa résolution. En ce qui me concerne, j’ai eu la solution, j’ai identifié le coupable avant la moitié du roman, et mes suppositions se sont révélées correctes. Pas de grosses surprises à ce niveau-là donc, mais on prend quand même plaisir à suivre les tribulations de ces quatre gamins dans les rues de New-York.

En effet, si l’intrigue n’est pas vraiment à la hauteur de mes espérances, l’univers du roman est bien campé et nous sommes vraiment plongés au cœur de la ville. On court des pubs mal famés à la morgue, des ruelles sombres à une boutique de curiosités en perte de clientèle ou à la rédaction enfumée d’un journaliste avide de sensationnel. Et il y a le Petit Musée de Dumfrey ! Et toute la clique hétéroclite, mais globalement sympathique qui l’habite et le fait vivre. Tout au fil du récit, on vit au quotidien avec ces artistes atypiques, mais dont la vie n’est finalement pas si différente de ceux qui, à l’extérieur du musée, se jugent « normaux ». (Par contre, j’ai eu un peu de mal parfois à retenir qui était qui car ils sont tout de même nombreux !)

Et parmi tout ce petit monde, nos héros. Justement parlons-en. Ces quatre jeunes sont attachants, chacun à leur manière, même Max qui roule un peu des mécaniques pour paraître plus assurée qu’elle ne l’est déjà. Ils ont des aptitudes certes surhumaines, mais les maîtriser n’est pas toujours une chose aisée : ils ne sont pas des super-héros
infaillibles, mais bien des enfants. Ils m’ont rappelé les orphelins Baudelaire, jetés dans un monde cruel qui Le Musée des Monstres T1 - Illustration ne leur veut pas que du bien et qu’ils affrontent comme ils peuvent grâce à leurs singulières capacités. Les fréquenter constitue l’intérêt principal du roman à mon goût.

Je dois également avouer que ce qui m’a attiré vers Le Musée des Monstres, c’est la promesse d’illustrations de Benjamin Lacombe dont l’univers se marie parfaitement avec une telle galerie de curiosités de la nature. Malheureusement, j’ai été déçue de ce côté-là car les illustrations – qui, en noir et blanc, mettent à l’honneur l’un des artistes du Musée – sont finalement assez rares (j’en ai compté à peine dix à l’intérieur du roman). Argument commercial pour appâter les fans de Lacombe ?

Une plongée dans un freak show new-yorkais qui s’est révélée plutôt plaisante grâce aux décors et aux personnages. Je regrette cependant le manque de surprise dans le scénario et j’espère que ce ne sera pas le cas dans les prochains tomes dont on peut prévoir quelques éléments d’intrigue. Et n’achetez pas ce livre pour la mention « Illustré par Benjamin Lacombe », vous risquerez d’être désappointés.

« Le soleil lui chauffait le visage et le nœud dans son ventre commençait à se relâcher. Peut-être que son pressentiment de la veille, cette conviction que quelque chose de terrible était sur le point de se produire, était faux.
Peut-être que tout irait bien finalement. »

Le Musée des Monstres, tome 1 : La tête réduite, Lauren Oliver et H.C. Chester, illustré par Benjamin Lacombe. Hachette Romans, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Delarbre. 349 pages.