Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici (2017)

Jeux de miroirs (couverture)Jeux de miroirs, tel est le titre d’un étonnant manuscrit qui prétend faire la lumière sur le meurtre du professeur Wieder, référence dans le domaine de la psychologie cognitive, jamais élucidé depuis les années 1980. Mais lorsque l’agent littéraire Peter Katz tente de contacter l’auteur, il découvre que Richard Flynn est décédé et que personne ne sait où se trouve la suite du roman. Peter Katz décide donc de faire appel à un journaliste d’investigation pour écrire la suite.
Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste d’investigation, et Roy Freeman, le policier à la retraite, prennent successivement la parole et tentent chacun leur tour d’élucider cette affaire.

La quatrième de couverture annonce un « suspense haletant » que je n’ai pas retrouvé dans le roman. Il n’y a pas non plus de rebondissements exceptionnels et inattendus au fil du récit. Si cette histoire n’a pas besoin de ça pour plaire (d’ailleurs, je ne crois pas que l’objectif de l’auteur ait été d’offrir aux lecteurs un roman à suspense), je trouve ça un peu dommage de le vendre ainsi. Ce roman qui m’a rappelé La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker est en réalité plus subtil et nous emmène dans les recoins de la mémoire pour y décortiquer les souvenirs des uns et des autres. Mais qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est construit par le cerveau ? Quels sont les pouvoirs de l’esprit ? Jusqu’où peut-il fabriquer ou altérer des souvenirs ? Des questions passionnantes à mon goût.

La fin de la première partie est relativement frustrante. En effet, elle est quasiment essentiellement composée du début du manuscrit de Richard Flynn, ce qui place les protagonistes de cette affaire non résolue, et je me demandais si l’on connaîtrait réellement le fin mot de cette histoire. Par la suite, ce n’est qu’une succession de témoignages non concordants, de mensonges, de fausses pistes, d’amnésies et de manipulations… A croire que le mystère Wieder est destiné à rester intact. (Mais rassurez-vous, E.O. Chirovici ne nous fait pas ce coup-là et l’assassin et ses motivations nous seront dévoilés.) Le fait de revivre ces événements au travers des souvenirs des différents protagonistes est véritablement passionnant et nous permet d’avancer progressivement dans l’histoire.

Trois narrateurs pour démêler les confessions et les mensonges des différents témoins, une plongée dans les arcanes de l’esprit, une écriture fluide et agréable, Jeux de miroirs est un roman prenant avec lequel j’ai passé un très bon moment. (Par contre, si vous cherchez un polar véritablement haletant, passez votre chemin.)

« Découvrir enfin la vérité au sujet d’une affaire qui vous a longtemps obsédé, c’est un peu comme perdre un compagnon de voyage – un compagnon bavard, indiscret et envahissant jusqu’à friser l’impolitesse, mais dont la présence vous est devenue familière dès votre réveil. C’est l’effet que produisait sur moi l’affaire Wieder depuis plusieurs mois. »

Jeux de miroirs, E.O. Chirovici. Les Escales, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. 314 pages.

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L’étrange vie de Nobody Owens, de Neil Gaiman, illustré par Dave McKean (2008)

L'étrange vie de Nobody Owens (couverture)Nobody Owens a grandi dans un cimetière. Une vie parfaitement banale donc entre un couple de fantômes, une sorcière ayant été brûlée vive quelques siècles auparavant et un étrange tuteur ni mort ni vivant nommé Silas. Mais quelqu’un est après lui depuis des années : le Jack. Un tueur infatigable qui a assassiné sa famille lorsqu’il était bébé.

Non non, je n’aime pas du tout Neil Gaiman et je ne suis pas du tout en train d’avaler peu à peu toute sa bibliographie depuis un an. En réalité, j’avais déjà lu celui-ci à sa sortie, mais je n’en avais guère de souvenirs. Cette relecture donc fut un plaisir, mais pas un coup de cœur.

En effet, je trouve que le Jack, malgré son potentiel, n’a pas la carrure des autres méchants de Gaiman, des autres méchantes surtout comme la fausse mère dans Coraline ou Ursula Monkton dans L’Océan au bout du chemin. Il faut dire qu’on le voit (et même qu’on l’évoque) finalement assez peu, excepté au début et à la fin du roman. Nobody ne prend connaissance de son existence que tardivement. Ses parents et Silas lui répètent souvent qu’il n’est pas en sécurité en dehors du cimetière car ils ne peuvent le protéger en dehors de ses frontières, mais c’est un avertissement flou pour le jeune garçon qui ignore tout du Jack et de ses sombres desseins.
Avec ses nombreuses ellipses, ce livre est surtout la succession des (més)aventures jalonnant l’enfance  de Nobody : la Vouivre, Scarlett, la Porte des goules, etc. Cette progression en saut de puces au fil des années m’a empêchée de réellement m’attacher à Nobody.

En revanche, j’ai aimé le cadre et l’ambiance gothique du roman. J’irai bien me promener dans ce vieux cimetière avec ses vieilles tombes parfois recouvertes de mousse, ses caveaux poussiéreux, ses statues abîmées et le tumulus de l’Homme Indigo.
Quant aux personnages, si j’ai apprécié le voyage dans l’Histoire grâce aux fantômes, morts à diverses époques, ma préférence va à Silas, être sombre et secret que l’on sent intérieurement torturé.

Un roman à la fois d’apprentissage et d’aventures qui, en dépit de quelques défauts, s’est révélé bien sympathique et où l’on retrouve la poésie, la tendresse, l’humour et l’ambiance sombre et mélancolique des romans de Neil Gaiman.   

« C’est comme les gens qui s’imaginent qu’ils seront plus heureux en allant vivre ailleurs, mais qui apprennent que ça ne marche pas comme ça. Où qu’on aille, on s’emmène avec soi. »

« Dans tout cimetière, une tombe appartient aux goules. Arpentez n’importe quel cimetière le temps qu’il faudra et vous la trouverez : souillée et gonflée d’humidité, la pierre fendue ou brisée, cernée d’herbes en bataille ou de plantes fétides.Elle sera peut-être plus froide que les autres sépultures, aussi, et le nom sur la stèle sera dans la plupart des cas illisible. S’il y a une statue sur la tombe, elle sera décapitée, ou couverte de champignons et de lichens au point de ressembler elle-même à une moisissure. Si une seule tombe, dans un cimetière, semble avoir été vandalisée par des minables, c’est la porte des goules. Si cette tombe vous donne envie d’être ailleurs, c’est la porte des goules.
Il y en avait une dans le cimetière de Bod.
Il y en a une dans tout cimetière. »

L’étrange vie de Nobody Owens, Neil Gaiman et Dave McKean (illustrations). Albin Michel, coll. Wiz, 2009 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 310 pages.

Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, de Kerry Drewery (2016)

Cell. 7, tome 1 (couverture)Martha Honeydew, 16 ans, est arrêtée pour le meurtre de Jackson Paige, ancienne star de la télé réalité et personnalité publique adulée des foules pour sa générosité. Mais le système judiciaire a été réformé en Angleterre : à présent, c’est la loi des Sept Jours de Justice qui est appliquée. Pendant une semaine, Martha passera dans sept cellules, une émission Mort Egale Justice se penchera sur son cas, et finalement, ce seront les votes du public qui décideront si elle doit mourir ou être relâchée. Œil pour œil.

Premier tome d’une trilogie, ce roman est bien construit et agréable à lire. A la fois, on vit les événements de cette semaine de « jugement » avec les rendez-vous de Martha avec sa conseillère, Eve Stanton, avec les émissions quotidiennes faisant intervenir différents « experts ». Et d’une autre part, de fréquents flash-back nous permettent de comprendre Martha, de découvrir son passé (d’une manière bien plus juste que ce qu’en disent les présentateurs de Mort Egale Justice qui détournent sans cesse la réalité pour la faire aller dans le sens qui leur convient) et les événements qui l’ont conduite dans le couloir de la mort. On comprend vite qu’elle cache quelque chose et qu’elle s’accuse du meurtre pour une raison bien précise. Le lecteur devinera probablement certains de ses secrets (prévisibles) avant leur révélation.

J’ai trouvé cette dystopie assez glaçante. Il semble surréaliste qu’un tel système judiciaire soit mis en place – plus de juges, plus de recherches de preuves, plus de circonstances potentiellement atténuantes, etc. – et pourtant, il reprend parfaitement le principe des émissions de télé réalité. L’intrusion dans la vie privée, le voyeurisme, les votes par SMS, téléphone ou internet, les bagarres et les tensions volontairement provoquées pour ajouter du piment, les scoops que l’on retrouve le lendemain dans la presse… Alors, finalement, dans cette volonté d’aller toujours plus loin, de choquer toujours plus, d’impliquer encore davantage le spectateur pour générer encore plus d’audience, cela semblerait presque plausible.

Peut-il y avoir de la justice quand la corruption est partout ? Car, pour une société qui se veut égalitaire, les injustices sont légions et le système « Chacun Sa Voix » est totalement biaisé. D’un côté, les richards de la Ville, de l’autre, ceux des Tours qui luttent pour survivre. D’un côté, des personnages tellement riches qu’elles peuvent voter des milliers de fois en faisant tourner en boucle leurs téléphones, de l’autre, des gens qui doivent se serrer la ceinture et rassembler péniblement quelques pièces pour se faire entendre une seule fois.

L’intrigue a beau être parfois un peu prévisible, Cell. 7 présente néanmoins un univers futuriste intéressant qui pose des questions sur le sens de la justice et critique cette télé réalité intrusive et manipulatrice. Un roman efficace dont je lirai la suite avec plaisir.

« Innocent ou coupable, on s’en tape. Du moment que ça fait de l’audience. »

« – Les gens ne s’interrogent pas tant, ça les fatiguerait trop. Et puis à quoi bon ?
– Tu peux développer ?
– Ils se contentent de croire ce qu’on leur sert. « Laissons la réflexion aux autres. Vrai ou faux, on s’en moque, du moment que ça pue le scandale. » Des moutons.
– Martha…
– Des moutons voyeurs qui n’aiment que bêler et lire ces unes qui ne sont qu’un tas de mensonges pour vendre du papier. »

Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, Kerry Drewery. Hachette romans, 2016. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christophe Rosson. 380 pages.

Le Musée des Monstres, tome 1 : La tête réduite, de Lauren Oliver et H.C. Chester, illustré par Benjamin Lacombe (2015)

Le Musée des Monstres T1 (couverture)Pippa, Thomas, Sam et Mackensie « Max » sont quatre enfants extraordinaires. Considérés par certains comme des miracles, par beaucoup d’autres comme des monstres, ils sont respectivement mentaliste, contorsionniste, hercule et lanceuse de couteaux. Orphelins, ils ont été recueillis par le Petit Musée de Dumfrey qui vient justement d’accueillir une incroyable tête réduite venue directement d’Amazonie. Mais si celle-ci était maudite ?…

« A présent, mesdames et messieurs, garçons et filles, enfants de tous âges, soyez les bienvenus chez Dumfrey, dans son Petit Musée des curiosités, des monstres et des merveilles. »

L’intrigue est finalement assez classique avec cette enquête aux sujets d’une succession de meurtres inexpliqués tout comme sa résolution. En ce qui me concerne, j’ai eu la solution, j’ai identifié le coupable avant la moitié du roman, et mes suppositions se sont révélées correctes. Pas de grosses surprises à ce niveau-là donc, mais on prend quand même plaisir à suivre les tribulations de ces quatre gamins dans les rues de New-York.

En effet, si l’intrigue n’est pas vraiment à la hauteur de mes espérances, l’univers du roman est bien campé et nous sommes vraiment plongés au cœur de la ville. On court des pubs mal famés à la morgue, des ruelles sombres à une boutique de curiosités en perte de clientèle ou à la rédaction enfumée d’un journaliste avide de sensationnel. Et il y a le Petit Musée de Dumfrey ! Et toute la clique hétéroclite, mais globalement sympathique qui l’habite et le fait vivre. Tout au fil du récit, on vit au quotidien avec ces artistes atypiques, mais dont la vie n’est finalement pas si différente de ceux qui, à l’extérieur du musée, se jugent « normaux ». (Par contre, j’ai eu un peu de mal parfois à retenir qui était qui car ils sont tout de même nombreux !)

Et parmi tout ce petit monde, nos héros. Justement parlons-en. Ces quatre jeunes sont attachants, chacun à leur manière, même Max qui roule un peu des mécaniques pour paraître plus assurée qu’elle ne l’est déjà. Ils ont des aptitudes certes surhumaines, mais les maîtriser n’est pas toujours une chose aisée : ils ne sont pas des super-héros
infaillibles, mais bien des enfants. Ils m’ont rappelé les orphelins Baudelaire, jetés dans un monde cruel qui Le Musée des Monstres T1 - Illustration ne leur veut pas que du bien et qu’ils affrontent comme ils peuvent grâce à leurs singulières capacités. Les fréquenter constitue l’intérêt principal du roman à mon goût.

Je dois également avouer que ce qui m’a attiré vers Le Musée des Monstres, c’est la promesse d’illustrations de Benjamin Lacombe dont l’univers se marie parfaitement avec une telle galerie de curiosités de la nature. Malheureusement, j’ai été déçue de ce côté-là car les illustrations – qui, en noir et blanc, mettent à l’honneur l’un des artistes du Musée – sont finalement assez rares (j’en ai compté à peine dix à l’intérieur du roman). Argument commercial pour appâter les fans de Lacombe ?

Une plongée dans un freak show new-yorkais qui s’est révélée plutôt plaisante grâce aux décors et aux personnages. Je regrette cependant le manque de surprise dans le scénario et j’espère que ce ne sera pas le cas dans les prochains tomes dont on peut prévoir quelques éléments d’intrigue. Et n’achetez pas ce livre pour la mention « Illustré par Benjamin Lacombe », vous risquerez d’être désappointés.

« Le soleil lui chauffait le visage et le nœud dans son ventre commençait à se relâcher. Peut-être que son pressentiment de la veille, cette conviction que quelque chose de terrible était sur le point de se produire, était faux.
Peut-être que tout irait bien finalement. »

Le Musée des Monstres, tome 1 : La tête réduite, Lauren Oliver et H.C. Chester, illustré par Benjamin Lacombe. Hachette Romans, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alice Delarbre. 349 pages.

Big Easy, de Ruta Sepetys (2013)

Big Easy (couverture)Après deux romans que j’ai adorés – Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et Le sel de nos larmes –, je me suis tout naturellement tourné vers celui qui est en réalité le second roman de Ruta Sepetys : Big Easy.

Nous quittons totalement l’Europe tourmentée par la Seconde Guerre mondiale pour nous plonger dans La Nouvelle-Orléans des années 1950. C’est là que vit Josie « Jo », 17 ans, une fille intelligente et cultivée, grande lectrice, qui a le malheur d’être la fille d’une prostituée cupide et peu attentionnée. Son rêve est d’intégrer Smith, une grande université. Mais ce n’est pas easy de sortir la tête hors de l’eau avec une mère comme la sienne…

J’ai ressenti beaucoup de sympathie et de compassion pour Josie – et parfois même de l’inquiétude tant les ennuis s’accumulent au-dessus de sa tête – mais, toutefois, il m’a manqué dans ce roman un petit quelque chose pour qu’il soit marquant. Ce petit quelque chose était présent dans ses deux autres livres, notamment dans Le sel de nos larmes qui m’a laissée toute bouleversée.
On s’attache tout de même un peu à toute la galerie de personnages qui entoure Josie : Willie, Cokie, Jesse, Patrick… Le seul reproche que je pourrais leur faire est celui de leur évolution… inexistante. Willie reste toujours Willie, Cokie reste toujours Cokie, ils ne changent pas. Les sentiments de Jesse évoluent dans un sens prévisible et le secret de Patrick n’en est pas vraiment un (on le devine bien plus rapidement que Josie). Finalement, les personnages sont trop stéréotypés, ce qui m’a déçue car c’est un travers que je ne me souviens pas avoir trouvé dans ses deux autres livres.

Un bon point pour Big Easy, surnom de La Nouvelle-Orléans, est justement cette description de cette ville et de l’ambiance qui y régnait dans les années 1950. Tout n’y est pas noir, Josie connaît des moments de paix et de bonne humeur, mais on sent que le crime et le vice ne sont jamais loin : prostitution, mafia, meurtres, dettes… De plus, les inégalités sociales y sont horriblement marquées et tout semble hurler à Josie qu’elle n’a pas le droit à un meilleur avenir.
De la même manière, Ruta Sepetys nous entraîne dans les couloirs de la maison close et nous fait découvrir cet univers particulier qui, si elle ne cache pas que c’est parfois un peu glauque, cache beaucoup de bonne humeur et de solidarité entre les filles.

Je reprocherai également des longueurs. J’ai trouvé que l’intrigue se traînait, mettant du temps à se mettre en place, à se développer et à aboutir.  Alors que son écriture et sa narration étaient efficaces et terriblement accrocheuses dans ses deux autres romans, ce n’est absolument pas le cas dans ce roman, parfois inutilement lent.

Big Easy n’est décidément pas le meilleur roman de Ruta Sepetys (par contre, lisez les autres, ils sont géniaux !), mais il nous offre quand même une belle héroïne, courageuse et grande lectrice (immense qualité évidemment…), ainsi qu’une plongée à La Nouvelle-Orléans.

« Charlie s’était effectivement montré bon pour moi. Un jour (j’avais alors quatorze ans), je luis avais confié que je haïssais ma mère. « Ne la déteste pas, Jo, m’avait-il répondu. Aie plutôt pitié d’elle. Songe qu’elle est loin d’être aussi intelligente que toi. Elle n’a pas tes possibilités, c’est pourquoi elle erre sans but, ne cessant de se heurter à toutes sortes de murs. C’est triste. » J’avais compris les paroles de Charlie et, à compter de cette conversation, je commençai à percevoir ma mère sous un autre jour. Mais, selon une règle plus ou moins tacite, les parents ne doivent-ils pas être plus intelligents que leurs enfants ? Cela ne semblait pas juste. »

« Je perçus nettement son changement d’attitude à mon égard. Je n’étais qu’une triste petite orpheline du Quartier français, quelqu’un que l’on pouvait envoyer promener d’un geste, comme on écarte une mauvaise odeur avec son mouchoir. »

« Je voulais continuer à croire que c’était possible, que mes ailes, si frêles, si déchirées fussent-elles, pouvaient toujours m’emporter, d’une manière ou d’une autre, loin d’une existence de mensonges et d’hommes dépravés. Je voulais employer mon esprit à des fins studieuses ; je n’avais que faire des ruses, des escroqueries et des arnaques. »

Big Easy, Ruta Sepetys. Gallimard jeunesse, coll. Scripto, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bee Formentelli. 448 pages.

Une forêt obscure, de Fabio M. Mitchelli (2016)

Une forêt obscure (couverture)Pendant qu’à Montréal, Luka Ricci, désespéré d’accéder à la célébrité, assassine son amant d’un soir avant de poster la vidéo sur Internet, la police de Juneau, capitale de l’Etat de l’Alaska, découvre deux adolescentes en état de choc, mutiques et portant des traces de coups. Au milieu, le chasseur Daniel Singleton, violeur et tueur en série, s’amuse depuis sa cellule en dévoilant des informations au compte-goutte.

Ce roman est librement inspiré du meurtre commis par Luka Rocco Magnotta en 2012, ainsi que des crimes de Robert Christian Hansen, qui a violé et assassiné 17 femmes entre 1971 et 1983.

 

Dans Une forêt obscure, nous avons donc une double enquête. La première est menée à Montréal par Louise Beaulieu, une jeune flic pleine de fougue et de franchise, accro aux jeux en ligne ; la seconde par Carrie Callan, fille d’un policier assassiné par un criminel jamais identifié et mère de la petite Clara qui souffre de progeria. Les deux affaires se rejoindront et les deux policières exhumeront de terribles secrets.

Une forêt obscure n’est pas un policier où l’on cherche à identifier les coupables. On sait dès le début qui ils sont car les narrateurs sont alternés (et les coupables aussi peuvent être narrateurs). Le roman porte sur l’enquête, sur les fils que tirent les deux policières pour remonter jusqu’à eux. Et en même temps, on découvre d’autres secrets que certains espéraient voir enfouis à jamais.

Il utilise des faits réels (comme dans son roman La compassion du diable que je n’ai pas lu où il s’inspirait des crimes de Jeffrey Dahmer), mais ses personnages de fiction sont tout aussi forts que les personnages réels. Ses deux héroïnes forment un duo de choc qui est loin d’être parfait car toutes deux ont leurs faiblesses. L’auteur s’approprie totalement la vie et les crimes de Magnotta et d’Hansen et nous propose ainsi un mélange faits réels/fiction très réussi.

 

Fabio M. Mitchelli plante son décor avec finesse et a vraiment instillé une ambiance particulière à son livre. Une ambiance froide, pesante, avec ce soleil d’Alaska qui ne se couche jamais vraiment, cette luminosité quasi permanente qui engourdit, qui épuise. Il nous immerge dans cette région profondément traumatisée par la catastrophe de l’Exxon Valdez qui, s’échouant sur les côtes alaskiennes, provoqua une immense marée noire en 1989. « Une catastrophe écologique et psychologique qui avait marqué au fer rouge toute une population… » La forêt de Tongass est également très présente, elle est presque un personnage à part entière. Elle fascine et pèse en même temps.

De la même manière, il retranscrit cet accent québécois inimitable, ce qui donne vraiment plus de corps à Louise et au récit.

Une forêt obscure est un roman très noir, très sombre, marqué par le poids des secrets, des douleurs, des noirceurs de chacun. Il parle du déni, des failles de chacun, du fait que tout le monde peut, un jour, basculer. Il n’y a pas énormément de scènes de violence, de meurtres, alors que les crimes de chacun sont légions ; en revanche, c’est très pesant psychologiquement.

 

Les rencontres entre Daniel Singleton, alias Robert Hansen, et Louise sont un clin d’œil très appuyé à Hannibal Lecter et au Silence des Agneaux. C’est amusant au début, mais c’est un peu trop appuyé à mon goût peut-être.

Un thriller choral que j’ai trouvé très réussi, avec des personnages à la psychologie et au passé très fouillés, des révélations jusqu’au bout et un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort.

 « Elle savait que le soleil allait très bientôt illuminer Juneau presque vingt heures sur vingt-quatre. Des journées infinies, l’illusion d’un monde étincelant en permanence, un piège pour l’étranger qui débarquait en Alaska en cette saison pour la première fois. »

« L’enfance, c’est un miroir qui absorbe les images, les émotions, et qui les reflétera plus tard dans votre vie d’adulte. C’est un miroir derrière lequel il aurait fallu rester caché et ne pas grandir. L’enfance, c’est une blessure qui se referme et qui s’infecte à mesure que l’on devient adulte. »

« A Juneau, les secrets devaient demeurer des secrets. »

Une forêt obscure, Fabio M. Mitchelli. Robert Laffont, coll. La Bête Noire, 2016. 399 pages.

The Girls, d’Emma Cline (2016)

The Girls (couverture)« Je levai les yeux à cause du rire, et je continuai à regarder à cause des filles.

Je remarquai leurs cheveux tout d’abord, longs et pas coiffés. Puis leurs bijoux qui captaient l’éclat du soleil. Toutes les trois étaient trop loin, je ne voyais que les contours de leurs traits, mais ça n’avait pas d’importance : je savais qu’elles étaient différentes de toutes les autres personnes dans le parc. »

C’est ainsi qu’Evie, 14 ans, rencontre pour la première Suzanne. Suzanne dont la liberté, l’impudence et la sauvagerie l’attirent irrésistiblement. En suivant Suzanne, elle découvre un ranch à la marge de la société, et les autres filles « aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent les flots », et Russell, le leader dont les filles suivent aveuglément les préceptes.

Je l’ignorais en commençant le roman, mais Russell Hadrick n’est autre que Charles Manson, commanditaire de plusieurs assassinats en 1969, notamment de Sharon Tate, femme de Roman Polanski. Quant à Suzanne, elle est l’avatar de Susan Atkins (surnommée Sadie). Toutefois, le premier roman d’Emma Cline n’est pas un documentaire. Si les faits et les caractères des personnages, elle a librement adapté cette histoire en créant ses propres personnages.

 

Evie est un personnage témoin. A côté. Et ce, malgré sa volonté désespérée d’être parmi les autres. La majeure partie du roman suit la Evie adolescente, mais chaque partie commence avec une Evie d’une quarantaine d’année, plus critique, marquée par son passé, une Evie qui n’a jamais oublié Suzanne.

Quatre parties segmentent le roman. La première signe la découverte des filles et du ranch, ainsi que de Russell. Dans la seconde, Evie est totalement et irrémédiablement accro à Suzanne. Et, bien qu’elle soit sporadiquement dérangée par un accès de violence de Russell ou par les conditions dans lesquelles elles vivent, elle trouve toujours des excuses et des explications. Dans la troisième, la situation s’aggrave. « Le ranch n’avait jamais fait partie du monde extérieur, mais il s’isola encore plus. » « Une carapace durcissait autour de la propriété. » Enfin, une Evie adulte reprend la parole dans la quatrième, nous montrant que finalement, rien n’a changé.

 

The Girls est un roman sensuel et dérangeant. Psychologiquement violent. L’intérêt réside davantage dans la relation dévorante, à sens unique entre Suzanne et Evie que dans l’appropriation de l’histoire de la Manson Family. Cependant, bien que son aura plane sans cesse au-dessus du ranch, Russell/Manson est à la périphérie du récit tandis que ses disciples en occupent le centre.

Là où le roman est particulièrement réussi, c’est dans son analyse des sentiments de ces filles que l’on ignore, que l’on n’entend pas et qui nourrissent peu à peu haine et frustration. Elle parle avec finesse de la complexité de leurs émotions, de leurs envies, de leurs rages, de leurs rêves et de leurs désappointements. Le désir d’Evie d’être reconnue, approuvée, aimée est d’une voracité incommensurable. Evie est paumée comme tant d’autres, et c’est cela qui fait d’elle et des autres filles des proies si faciles pour les manipulateurs comme Russell. En cela, The Girls est totalement un récit d’apprentissage, un récit sur l’adolescence qui sonne vrai et qui pourrait parfaitement se dérouler à notre époque.

Je suis en revanche plus mitigée envers le fait d’annoncer tout ce qui est à venir (même si cela m’a poussée à m’interroger sur la façon dont les choses allaient pouvoir évoluer jusqu’à cette funeste issue), mais cela ne gâche rien.

The Girls est, pour moi, un livre brillant dont je retiendrais l’écriture percutante et la profondeur psychologique de ces personnages féminins.

 

« J’aime imaginer que cela prît plus de temps que ça. Qu’il fallût me convaincre pendant des mois, me forcer la main lentement. Me courtiser avec prudence comme une amoureuse. Mais j’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir. »

« C’est seulement après le procès que certaines choses se précisèrent, cette nuit-là formait maintenant un arc familier. Tous les détails et les anomalies étaient rendus publics. Parfois, j’essaie de deviner quel rôle j’aurais pu jouer. Quelle responsabilité me reviendrait. Il est plus simple de penser que je n’aurais rien fait, peut-être les aurais-je arrêtés, ma présence étant l’ancre qui aurait maintenu Suzanne dans le monde des humains. C’était un souhait, la parabole convaincante. Mais il existait une autre possibilité lancinante, insistante et invisible. Le croque-mitaine sous le lit, le serpent au pied de l’escalier : peut-être que j’aurais fait quelque chose, moi aussi.

Peut-être que ça aurait été facile. »

The Girls, Emma Cline. Quai Voltaire, 2016 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. 331 pages.