Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014 et 2009)

Nous sommes tous des féministes (couverture)

Par contre, oui, la couverture est moche…

Aujourd’hui, je vous présente un tout petit livre que j’ai découvert à Pixie du blog La baie des livres (et je la remercie en passant). Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure nigériane qui notamment publié Americanah en 2015 (je cite celui-ci car c’est avec ce roman que je souhaitais la découvrir).
Elle nous propose ici le texte remanié d’une conférence donné en 2012 au TEDxEuston, un colloque annuel consacré à l’Afrique. Elle y parle féminisme et égalité à travers des anecdotes et des réflexions personnels. Elle s’y présente comme une féministe africaine heureuse.

Elle commence par démonter cette image que le mot « féminisme » évoque à certaines personnes. Non, la féministe ne déteste pas les hommes (d’ailleurs, elle peut même être un homme), peut être féminine, ne souhaite pas la domination des femmes sur le monde, n’est pas forcément poilue et peut avoir le sens de l’humour. En ce qui me concerne, je ne comprends pas cette répulsion envers le mot « féministe ». Je suis féministe, je souhaite simplement avoir les mêmes droits que les hommes, être payée de la même manière, avoir le droit d’être seule dans la rue, ne pas être reléguée à la perpétuation de l’espèce humaine, etc. Bref, « féministe » n’est pas un gros mot.

Ici, pas de théorie. Nous sommes dans la réalité vécue et percutante. C’est à travers des souvenirs, des humiliations et des situations qui l’ont confronté au sexisme dès son enfance qu’elle demande seulement un changement dans notre façon d’appréhender les genres. Il faut cesser d’enfermer chacun dans des cases, des codes qui obligent les unes à être féminines, fragiles, gentilles et surtout pas féministes, les autres à être virils, forts, agressifs et surtout pas féministes. Oui, les hommes aussi sont concernés.

« Nous réprimons leur humanité. Notre définition de la virilité est très restreinte. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons les garçons.
Nous apprenons aux garçons à redouter la peur, la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à dissimuler leur vrai moi, car ils sont obligés d’être, dans le parler nigérian, des hommes durs. »

Il n’est pas question ici de nier les différences entre hommes et femmes. Comme le dit l’auteure, « les différences biologiques entre garçons et filles sont incontestables, mais la société les exacerbe ». Il est simplement question de laisser chacun et chacune devenir ce qu’il  ou elle désire. On conditionne les filles à aimer le rose, les poupées, les talons hauts et la cuisine, on oriente les garçons vers le bleu, les voitures, le foot et le bricolage. On incite les premières à la discrétion et à la douceur tandis qu’on pousse les seconds à s’affirmer et à s’imposer en tant que leaders. C’est triste à pleurer. L’éducation donnée aux enfants est déjà sexiste, il est logique que les inégalités se retrouvent à l’âge adulte. C’est donc le point de départ à tout changement.

Chimamanda Ngozi Adichie possède beaucoup d’humour et de lucidité, elle n’aborde pas le sujet avec colère ou défaitisme. Elle croit à l’évolution des mentalités. Son écriture est simple et joyeuse, on se croirait entre ami.es.

Quant à la nouvelle, elle aborde le féminisme à travers l’histoire d’une femme nigériane que l’on marie à un homme du pays parti faire fortune aux Etats-Unis. Le mariage s’est fait par l’intermédiaire de marieuses et la jeune femme découvre, une fois sur place, que le silence a été fait sur certains aspects de leur union. Solitude, dépendance envers son mari, américanisation forcée… voilà ce qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Une nouvelle sensible qui illustre parfaitement une triste vérité (et qui donne envie de lire les romans de Chimamanda Ngozi Adichie).

C’est un mini-livre. Moins de cent pages. Ce serait tellement beau si tout le monde pouvait le lire. Evidemment que moi, ça m’intéresse, mais elle prêche une convaincue. Alors si je trouve très agréable de lire des gens qui pensent comme moi, je trouve qu’il serait encore plus intéressant que Nous sommes tous des féministes tombe entre les mêmes de celles et ceux qui s’en fichent ou qui n’ont pas conscience de ce problème. Car les cas concrets et l’écriture accessible et fluide de Chimamanda Ngozi Adichie pourraient sûrement leur ouvrir les yeux.

C’est un petit livre, mais le contenu est important. Le propos est clair et intelligent et sert parfaitement la réflexion que Chimamanda Ngozi Adichie nous incite à mener. A travers des souvenirs personnels, elle expose clairement que femmes et hommes n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes devoirs et que la domination masculine s’est frayée un chemin un peu partout. Alors, ça coûte 2€, franchement allez-y !

« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. En voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, coll. Folio 2€, 2015 pour Nous sommes tous des féministes et 2013 pour Les Marieuses (2014 et 2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal. 87 pages.

Le chagrin des vivants, d’Anna Hope (2016)

Le chagrin des vivants (couverture)Cinq jours.

Cinq jours du dimanche 7 au jeudi 11 novembre 1920.

Cinq jours pendant lesquels un corps anonyme est choisi parmi tous ceux qui gisent dans la terre des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, préparé, rapatrié en Angleterre et placé en grande pompe dans la tombe du Soldat inconnu, the Unknown Warrior, à Westminster Abbey.

Cinq jours pendant lesquels trois Londoniennes tentent de vivre, de surmonter le chagrin, de comprendre, d’accepter.

Henrietta Burns, dite Hettie, 19 ans, est danseuse de compagnie au Palais à Hammersmith. Les anciens soldats, elle les rencontre souvent sur la piste de danse. Elle les reconnaît, à leur jambe de bois, à leur attitude, à leur solitude. Mais ce dimanche soir, dans le petit night-club où son amie Di l’a traînée, elle rencontre un homme différent de tous ceux qu’elle a rencontrés jusque-là, un homme qu’elle ne parvient pas à cerner et qui l’intrigue, qui l’attire irrésistiblement.

Evelyn Montfort, presque 30 ans, travaille au bureau des pensions de l’armée. Malgré les mois, les années qui ont passées, elle ne parvient pas à oublier Fraser, son fiancé mort en France.

Ada Hart, 55 ans, ne cesse de voir son fils dans la rue, muet et distant, même si elle sait que c’est impossible car, comme tant d’autres, il n’est pas revenu du front.

Comme on peut s’en douter, ces trois femmes se retrouveront liées à leur insu par les rebondissements de la guerre.

 

Hettie, Evelyn, Ada. Elles m’ont toutes touchée à un moment ou un autre, chacune à leur manière. On sent toutes les difficultés liées à la vie qui doit reprendre peu à peu après de telles abominations et à la mort qui a frappé tout le monde, partout. Tant de sentiments sont mêlés : culpabilité, peur d’oublier les morts, dégoût, colère, tristesse innommable. Comment aimer la vie à nouveau ? Comment ne pas trahir la mémoire des morts en profitant des moments de joie que la vie offre ?

Dans leur quête pour apaiser leur cœur, elles vont s’ouvrir, aller vers ses hommes blessés. Les récits et les souvenirs de ceux-ci sont poignants. Ils donnent à voir la guerre du point de vue des simples soldats, de la chair à canon.

On ressent tout au long du récit la volonté d’oublier cette guerre horrible qui a fauché tant d’hommes. On n’aime pas voir les gueules cassées qui viennent rappeler l’horreur, raviver la culpabilité parfois. On se détourne de ces soldats qui ne parviennent pas à se réintégrer, qui mendient, qui vendent des petits objets du quotidien, de la camelote.

J’ai pensé au roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, qui racontait l’histoire de deux soldats qui souffraient de l’incompréhension de la société : « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. » Toutefois, le ton est totalement différent : on ne retrouve pas l’humour ou les personnages truculents de Pierre Lemaitre et là n’est pas l’objectif.

Ce récit historique m’a également beaucoup intéressée car je l’ai senti très documenté. La vie après-guerre, les difficultés des soldats à retourner à la vie civile, le quotidien des soldats dans les tranchées et des femmes à l’arrière pendant la guerre (car on en a quelques aperçus grâce à quelques flash-backs), et bien sûr le rapatriement et la cérémonie du Soldat inconnu.

Un récit à la fois très sensible et passionnant par le portrait qu’il trace de cette société qui peine à se relever de ces années de guerre.

 

« « A ton avis, qu’est-ce que ce sera ? De la chair à canon ? Ou l’autre catégorie ? Comment pourrait-on l’appeler ? De la chair à salon ? De la chair à bourdon ? »

Lottie repose sa cuillère.

« Je ne suis pas sûre de saisir.

– Un garçon, explique lentement Evelyn, ou une fille ? » »

« Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose ?

Pas seulement lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. »

 

« Mais rien que d’y penser, Jack et elle face à face en silence de part et d’autre de la table de la cuisine, elle pourrait crier. Pourquoi aucun d’eux ne fait-il rien pour y remédier ? Simplement se lever et hurler dans le silence : « Ça suffit ! Je refuse de continuer comme ça. »

Dire l’indicible, larguer les accusations, laisser les explosions tout faire sauter.

Mais après, quoi ? Où irait-elle ? Nulle part. Il n’y a nulle part ailleurs où aller. »

 

« On faisant que traîner dans la tranchée ce matin-là. C’était pire que d’être au combat, d’être dans un endroit comme ça, parce qu’on ne pouvait pas bouger. Fallait juste poireauter. On était coincés. J’arrêtais pas de me dire que c’était comme si la pire chose au monde s’était produite ici, et qu’on était juste là pour contempler le désastre. Juste là dans ce trou pour contempler la pire chose au monde. Parce que s’il n’y avait personne pour la voir, alors personne ne croirait jamais que c’était possible. »

Le chagrin des vivants, Anna Hope. Gallimard, coll. Du monde entier, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elodie Leplat. 383 pages.

Les contes de la rue Broca, de Pierre Gripari, lu par Pierre Gripari et François Morel (Gallimard, Ecoutez lire, 2012)

Les contes de la rue Broca (audio)Je découvre avec ce livre audio ces fameux Contes de la rue Broca que je n’avais jamais lus ou entendus :

  • La sorcière de la rue Mouffetard ;
  • Le géant aux chaussettes rouges ;
  • La paire de chaussures ;
  • Scoubidou, la poupée qui sait tout ;
  • Roman d’amour d’une patate ;
  • Histoire de Lustucru ;
  • La fée du robinet ;
  • Le gentil petit diable ;
  • La sorcière du placard à balais ;
  • La maison de l’oncle Pierre ;
  • Le prince Blub et la sirène ;
  • Le petit cochon futé ;
  • Je-ne-sais-qui, je-ne-sais-quoi ou la femme de bon conseil.

J’ai écouté ces histoires avec plaisir (évidemment, j’ai apprécié certaines histoires plus que d’autres). Facétieuses, rigolotes, parfois (très légèrement) effrayantes, elles évoquent toutes une galerie de personnages hauts en couleurs. Un diable peut être gentil et un cochon envieux, une poupée peut voir l’avenir, les sirènes et les géants se promènent tranquillement. Au milieu d’eux, une famille de la rue Broca composée de papa Saïd, Bachir et ces trois sœurs Nadia, Malika et Rachida réapparaît régulièrement. Un gentil recueil de contes.

En revanche, je suis moins convaincue de la lecture qui en est faite… Je n’ai pas été embarquée. Pierre Gripari a écrit des histoires très sympathiques, mais je n’aime ni sa manière de les lire, ni sa voix. De plus, l’accompagnement musical est trop répétitif à mon goût avec des mélodies ou des bruitages qui se retrouvent d’une histoire à l’autre. (En revanche, les chansonnettes me sont vite rentrées dans la tête.)

Un dernier mot : il ne me reste plus qu’à aller me promener dans la rue Broca.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Gallimard: « La sorcière de la rue Mouffetard ».

« Sorcière, sorcière…

Prends garde à ton derrière… » ♪♫♪

Les contes de la rue Broca, Pierre Gripari, lu par Pierre Gripari et François Morel. Gallimard, coll. Ecoutez lire, 2012. 4h.

Miniaturiste, de Jessie Burton (2015)

Miniaturiste (couverture)En 1686, Petronella, dite Nella, Oortman, jeune mariée de 18 ans, quitte sa campagne hollandaise pour vivre à Amsterdam dans la maison de son époux. L’accueil est déroutant : une belle-sœur froide et puritaine, une servante impertinente, un domestique noir et surtout un mari qui fuit sa couche. Celui-ci lui offre pour se distraire une réplique miniature de leur demeure. Nella contacte une mystérieuse miniaturiste pour la meubler. Au fil des envois, les secrets de la maison des Brandt se dévoilent peu à peu et la vie de chaque protagoniste en est affectée.

A peine deux jours pour dévorer ce roman dans lequel s’entremêlent histoire et magie, à la fois fresque et enquête !

J’ai été intéressée par la vie quotidienne des Hollandais et cette ville très commerciale avant d’être séduite par l’atmosphère oppressante et pleine de secrets qui se dégage de ce livre, ces non-dits et ces rancœurs qui conduisent au pire. J’ai aimé, comme Nella, me lier peu à peu avec Cornelia, avec Otto, avec Johannes et même avec Marin, les voir s’ouvrir, cesser (un petit peu) de se regarder avec méfiance.

Si Otto, bras droit de Johannes, n’est pas un personnage conventionnel (les hommes de couleur n’étaient pas légion dans la Hollande du XVIIe siècle), si Johannes m’a touché par sa fragilité dissimulée, par son destin contre lequel il est impuissant, si j’ai été révoltée par l’intolérance qui le touchera, ce sont avec les personnages de femmes que je me suis sentie proche.

Toutes, à leur manière, se débattent avec leur destin, avec leur époque. Elles veulent être libres, indépendantes dans une époque qui ne leur en donne pas forcément le droit « même si les femmes d’Amsterdam jouissent d’une liberté que ne connaissent ni les Françaises ni les Anglaises. » Toutes sont attachantes.

Cornelia, orpheline recueillie par les Brandt, est certes parfois d’une familiarité confondante, mais elle est totalement dévouée à cette famille dans laquelle elle a trouvé sa place et sera d’un grand soutien à Nella. Jamais mariée, sans enfant, Marin dirige la maison en l’absence (fréquente de son frère), se mêle des affaires de son frère, lui demande des explications, se plonge dans les livres de compte, le pousse à vendre. Nella, héroine perdue et délaissée, espérait trouver dans son mariage une échappatoire aux horizons bouchés de la campagne et de la vie de fermière et connaître une vraie vie de femme. Lorsque cette union se révèle factice, elle tente de comprendre son histoire, son rôle dans cette maisonnée à travers les objets et les poupées de la miniaturiste.

La miniaturiste est un personnage véritablement fascinant. Une femme qui exerce un travail d’artisan. Une femme introuvable qui se dérobe à chaque fois. Invisible et omniprésente, elle s’introduit – à travers ses créations – dans les maisons amstellodamoises et bouleverse la vie des maîtresses de maison.

Sur une période très courte – seulement quatre mois –, les vies trop compartimentées des membres de cette étrange maisonnée se dévoilent peu à peu aux yeux déroutés de Nella ainsi qu’aux nôtres dans une Amsterdam divisée entre Dieu et l’argent. Un récit riche en détails et très bien ficelé qui trace de très beaux portraits, celui d’une femme et d’une ville. Vengeance, rumeurs, drames : quel espoir au milieu de tout cela ?

Maison miniature Petronella Oortman

Maison miniature de Petronella Oortman, conservée au Rijksmuseum, Amsterdam

« En échange de leurs lettres, la miniaturiste leur a donné la force de croire en elles-mêmes. Elles ont le pouvoir de déterminer leur existence et peuvent choisir de l’échanger, de le conserver ou d’y renoncer. »

« La pitié, contrairement à la haine, peut-être enfermée et mise de côté. »

Miniaturiste, Jessie Burton. Gallimard, coll. Du monde entier, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Dominique Letellier. 504 pages.

Journal d’un corps, de Daniel Pennac, mis en dessin par Manu Larcenet (2013)

Journal d'un corps (couverture)J’arrive après la bataille, ce livre étant sorti il y a un moment, mais quelle découverte ! quel bonheur !

Je vais parler de la version illustrée par Manu Larcenet et coéditée par Futuropolis et Gallimard. Il est difficile pour moi d’en faire une critique et je doute d’être convaincante bien que ce livre soit une merveille et un plaisir à lire.

J’ai adoré le point de vue par lequel est abordée cette histoire de vie, présentée comme le journal du père de Lison, une amie de l’auteur. Cette idée de parler à la base du corps, rien que le corps. Ce qui justifie des vides de plusieurs mois (voire plusieurs années) lorsqu’il n’y a rien de nouveau, d’étrange, de stimulant à signaler. La chair, les fluides qui la traversent, les transformations au fil des ans, les petits et gros désagréments… Un homme se dévoile ainsi, à travers ses chroniques, de 12 à 86 ans. Ce corps, souvent tabou bien qu’exposé aux regards, devient le centre de ce roman insolite.

Toutefois, il ne s’agit pas que d’une description froide du corps. A travers lui se dessinent – sans mièvrerie – les émotions et la vie du narrateur, ses souvenirs, les moments passés avec des amis, sa famille ou ses amantes. Le corps est le moteur, la mécanique qui permet à chacun de connaître les émois, plaisants ou douloureux, qui font le sel de la vie.

Journal d'un corps (enfant)Les illustrations en noir et blanc de Manu Larcenet – l’auteur des BD géniales La vie ordinaire et Blast – se marient parfaitement avec le texte et l’enrichissent véritablement. Tandis que Daniel Pennac évoque et décrit les affres du corps, ses flux, ses maladies, etc., les dessins en proposent un visuel souvent cru sans pour autant coller parfaitement à la réalité. L’artiste envahit les pages en tous sens, propose une vision imagée et poétique avec des illustrations qui, tour à tour, surprennent, amusent, fascinent ou révulsent par leur vision de la réalité.

Le livre peut également être feuilleté grâce aux chapitres qui le découpent en neuf tranches d’âge ou à l’index qui permet de retrouver telle infection, tel événement survenu au cours de l’existence du narrateur.

Un récit poétique, viscéral, ironique, sans tabou sans exhibitionnisme mal placé, merveilleusement bien écrit – avec intelligence, avec verve, avec humour, avec truculence – qui nous pousse à observer et à s’émerveiller devant son propre corps.

(C’est aussi un magnifique objet, relié, lourd, compact, avec de grandes pages pour savourer les dessins.)

« Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps. (Enfin, quand il ne ressort pas par le bas.) »

« Quand on a, sa vie durant, tenu le journal de son corps, une agonie ça ne se refuse pas. »

« Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté. »

« L’angoisse se distingue de la tristesse, de la préoccupation, de la mélancolie, de l’inquiétude, de la peur ou de la colère en ce qu’elle est sans objet identifiable. »

« Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent. »

« Ponctuation amoureuse de Mona : Confiez-moi cette virgule que j’en fasse un point d’exclamation. »

Journal d'un corps (amnésie)

Journal d’un corps, Daniel Pennac, mis en dessin par Manu Larcenet. Futuropolis, 2013 (Gallimard, 2012, pour l’édition simple). 383 pages.