Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac (1985)

Au bonheur des ogres (couverture)Benjamin Malaussène est l’aîné en charge d’une petite tribu joyeusement bordélique depuis la dernière fugue de leur mère. Il est aussi bouc émissaire pour un grand magasin. Et quand des bombes explosent sous son nez dans le dit magasin, des regards suspicieux commencent à se tourner vers sa tête de coupable.

La langue est extraordinaire. Derrière une narration énergique qui ne perd pas de temps, on sent l’amour des mots, le choix du terme adéquat, on sent la poésie et l’influence de la littérature (bon nombre d’auteurs sont d’ailleurs cités et le titre lui-même est un clin d’œil à Zola).
Mais plus que cette belle prose, c’est le ton adopté par Daniel Pennac qui m’a particulièrement plu dans ce premier épisode de la vie des Malaussène, c’est la voix de son héros. L’humour y est omniprésent et subtil, souvent cynique et second degré. Descriptions et comparaisons, jeux de mots, remarques à mi-voix, c’est truculent et délicieux à lire.
Le plus étonnant est la façon dont cela transforme totalement l’ambiance du roman. En effet, les mésaventures du Magasin et les découvertes réalisées par Benjamin sur les victimes ne sont pas extrêmement joyeuses. Certaines sont même franchement atroces. Pourtant, je suis certaine que je garderai davantage le souvenir de la folklorique famille que celui des horreurs sanglantes.

La famille Malaussène est le second élément contribuant au plaisir de la lecture : Benjamin, cinq frères et sœurs et un chien épileptique. Farfelus et atypiques, ses membres sont très différents dans leur caractère et leurs loisirs, mais ils sont unis autour de leur grand frère dont les histoires acadabrantesques les ravissent. Les retrouver sera sans nul doute l’une de mes principales motivations pour poursuivre cette saga afin de connaître la suite de leurs péripéties et des déboires de Benjamin.

Evidemment, tout est exagéré dans ce roman, tant les personnages que les situations. Mais c’est ce qui lui donne un côté déjanté totalement magique. En outre, cette loufoquerie n’empêche pas Pennac de parler avec justesse de la famille, de l’amour, de la différence, de la société et de la vie en général. Malgré sa malchance et son cynisme affiché, Benjamin considère le monde avec énormément de tendresse.

Energique combinaison de comédie, de chronique familiale et d’enquête policière, Au bonheur des ogres est un roman très divertissant, totalement savoureux et extrêmement bien écrit.

« Dans le journal que je viens d’acheter, on s’étend longuement sur le « monstrueux attentat du Magasin ». Comme un seul mort ne suffit pas, l’auteur de l’article décrit le spectacle auquel on aurait pu assister s’il y en avait eu une dizaine ! (Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…) Puis le journaleux consacre tout de même quelques lignes à la biographie du défunt. C’est un honnête garagiste de Courbevoie, âgé de soixante-deux ans, que le quartier pleure à chaudes larmes, mais qui « par bonheur » était célibataire et sans enfants. Je n’hallucine pas, j’ai bien lu « par bonheur célibataire et sans enfants ». Je regarde autour de moi : le fait que le Dieu Hasard bute « par bonheur » les célibataires en priorité, ne semble pas perturber le petit monde familial du métropolitain. »

« Le début d’une idée commence à germer quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Ça se précise à la seconde. Ce n’est pas loin d’être l’idée du siècle quand je boutonne ma chemise. Et je jubile tellement en laçant mes godasses qu’elles partiraient sans moi réaliser ce projet de génie. »

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, Daniel Pennac. Gallimard, coll. Folio, 1988 (Gallimard, 1985, pour la première édition). 286 pages.

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Le Paris des Merveilles, tomes 1 à 3, de Pierre Pevel (2003-2015)

Bienvenue dans le Paris de 1909 ! Mais attention, vous êtes ici dans un Paris alternatif et magique. Ici, la Tour Eiffel est construite d’un bois blanc qui chante les nuits de pleine Lune, de petits dragons volettent dans le jardin du Luxembourg, les gargouilles peuvent réellement prendre leur envol, les portiers sont des ogres, des ondines jouent dans les points d’eau et les magiciens se réunissent en clubs. Tel est le décor des aventures du mage Griffont et de l’enchanteresse Isabel de Saint-Gil.

Je n’ai pas envie de détailler les péripéties des protagonistes et de vous raconter l’intrigue de chacun des tomes, j’en parlerai bien sûr, mais en général. Je souhaite plutôt vous parler de l’ambiance, du ton et des personnages pour vous donner envie de découvrir cette belle trilogie.

L’écriture est élégante et délicate, un rien précieuse dans ses descriptions, et l’auteur prend le temps de poser ses personnages, ses décors. Je me serais passée des descriptions répétées à chaque tome, procédé un peu lassant. En parlant d’Isabel par exemple, j’ai aimé son mauvais caractère, son impulsivité, sa mauvaise foi réjouissante, sa naïveté feinte, son intelligence et son intrépidité. Je n’ai pas besoin que l’on me rappelle à chaque chapitre à quel point elle est belle, souple, fine, cascade de cheveux roux traversés d’or, yeux ambrés pailletés d’émeraude, etc. Ses qualités la rendent admirable, mais ce sont ses défauts qui la rendent attachante. Son physique m’importe peu, j’aurais donc apprécié qu’il soit moins rabâché. (La remarque vaut également pour la magicienne Cécile de Brescieux.)
On s’attache néanmoins sans difficulté aux personnages. De plus, la majorité d’entre eux sont récurrents, ce qui permet à l’auteur de leur fournir une psychologie suffisamment fouillée. Je regrette seulement de ne pas avoir vu davantage sur Azincourt, le chat ailé de Griffont : le troisième tome laissait entendre qu’il aurait un rôle plus important et finalement, non.
Enfin, je donne un bon point pour la relation entre Griffont et Isabel. Elle m’a parfois fait sourire et parfois attendrie, leurs savoureux échanges ne manquant pas de piquant.

Un point qui m’a beaucoup amusée est le jeu instauré par le narrateur avec le lecteur. Une connivence s’installe grâce à des interpellations directes. Par exemple, dans la nouvelle « Magicis In Mobile », il s’amuse également des derniers chapitres explosifs dans bon nombre de romans (bien que lui-même nous réserve des finals sur les chapeaux de roue dans chacun des tomes du Paris des Merveilles) : « L’auteur de ces lignes se refuse à travestir la réalité dont il se veut le chroniqueur fidèle, et tant pis pour les principes romanesques qui exigent un final spectaculaire à tout bon récit d’aventures. »

Le cadre est idyllique et Pierre Pevel nous emmène dans des mondes enchanteurs. D’une part, nous avons un Paris de la Belle-Epoque, tout de boiseries, de cuivre, de bronze et de verre, délicatement parsemé d’éléments merveilleux. D’autre part, il y a Ambremer, une cité sortie d’un Moyen-Âge idéalisé, parfait et propre. A ce sujet, le narrateur nous dit : « Ambremer était une cité médiévale, mais telle que vous, moi et l’essentiel de nos contemporains la rêvons. A savoir pittoresque et tortueuse, avec des venelles pavées plutôt que boueuses, des maisons en belle pierre plutôt qu’en mauvais torchis, des toits de tuile rouge plutôt que de chaume sale. Elle fleurait bon, et non l’urine, la crasse et le fumier mêlés. »
Non content de revisiter la capitale, Pierre Pevel s’approprie bon nombre de personnages historiques pour en faire des mages : on croisera ainsi l’alchimiste Nicolas Flamel, le cinémagicien Georges Méliès ou encore Lord Dunsany, futur auteur de La Fille du roi des elfes.

On retrouve ce qui constitue à mon goût les ingrédients classiques de la fantasy (sachant que je ne suis pas une experte, c’est juste mon expérience de lectrice qui parle). Que ce soit au niveau des créatures magiques (dragons, fées, elfes, chats ailés, arbres savants…) ou des thématiques (une haine sororale, l’infidélité de l’époux de la reine déclenchant la guerre entre les peuples, la magie noire), tout est là. Cependant, tout s’agence si bien et on prend un tel plaisir à découvrir ce monde magique que la sauce prend sans difficulté.
L’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, le premier étant finalement le plus léger. Le troisième, en revanche, nous plonge dans un Paris menacé par des attentats et le retour de la Reine Noire. Entre meurtres et suspicion, voilà qui laisse moins de temps pour le badinage. Le second tome prend également le temps d’un petit voyage dans le temps, en 1720, année de la rencontre entre Griffont et Isabel – ce qui nous permet d’en savoir plus sur nos deux héros – dont les évènements trouveront une résonnance particulière près de deux cents ans plus tard.

Une intrigue à la fois policière et surnaturelle, des aventures rocambolesques, des mondes oniriques, de l’humour et de l’action, Le Paris des Merveilles est une excellente trilogie de fantasy, mâtinée de roman feuilleton et de cape et d’épée.

J’ajouterai en plus que l’édition poche chez Folio SF est magnifique dans ses déclinaisons de bleus et que la douceur de ses couvertures gravées est un plaisir pour les doigts.

« La mémoire est un ciment solide. Si solide et durable que la nostalgie survit parfois longtemps à l’amitié. Elle peut même s’y substituer et nous tromper. Combien de fois nous sommes-nous aperçus trop tard que rien ne nous attachait désormais à tel ou telle, sinon le souvenir d’une époque évanouie ? Quand cette idée frappe, douloureuse, le temps paraît faire un bond et nous nous découvrons subitement face à un étranger que les hardes de sentiments défunts ont cessé de déguiser. Cela, plus que les ans, fait vieillir. L’âge est le catalogue de nos désenchantements intimes. » (Tome 1)

« Ils étaient à la fois les acteurs et les spectateurs d’une relation qui ne les ménageait pas, certes, mais ne croiserait jamais vers les eaux calmes de l’ennui. Et lorsqu’ils doutaient parfois d’être aimés, lorsque leur comédie réciproque risquait de les tromper ou qu’une houle trop forte pourrait avoir raison de leurs sentiments tourmentés, il leur suffisait de surprendre un trouble sincère et fragile chez l’autre pour se sentir brusquement investis du devoir impérieux de vivre à ses yeux. » (Tome 2)

« Les bibliothèques sont des rêves.
Rêves de ceux qui les ont voulues et bâties. Rêves de ceux qui les fréquentent et les aiment. Rêves enchâssés en des milliers et des milliers de pages préservées. Rêves puisés à la source des désirs et des sciences, des imaginations fertiles, des ambitions, des lectures patientes, des nuits passées dans le secret des livres. Elles sont des portes vers le Troisième Monde. Certaines ne font que l’approcher, le frôler, apercevoir ses confins. D’autres le rejoignent puis s’éloignent, au gré des astres et leurs caprices. Quelques-unes, enfin, les plus belles et les plus émouvantes, appartiennent entièrement à l’Onirie. » (Tome 3)

Le Paris des Merveilles, tome 1 : Les enchantements d’Ambremer, suivi de Magicis In Mobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 416 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 2 : L’élixir d’oubli, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Le Pré aux Clercs, 2003, pour la première édition). 418 pages.
Le Paris des Merveilles, tome 3 : Le Royaume immobile, Pierre Pevel. Gallimard, coll. Folio SF, 2017 (Bragelonne, 2015, pour la première édition). 446 pages.

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014 et 2009)

Nous sommes tous des féministes (couverture)

Par contre, oui, la couverture est moche…

Aujourd’hui, je vous présente un tout petit livre que j’ai découvert à Pixie du blog La baie des livres (et je la remercie en passant). Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure nigériane qui notamment publié Americanah en 2015 (je cite celui-ci car c’est avec ce roman que je souhaitais la découvrir).
Elle nous propose ici le texte remanié d’une conférence donné en 2012 au TEDxEuston, un colloque annuel consacré à l’Afrique. Elle y parle féminisme et égalité à travers des anecdotes et des réflexions personnels. Elle s’y présente comme une féministe africaine heureuse.

Elle commence par démonter cette image que le mot « féminisme » évoque à certaines personnes. Non, la féministe ne déteste pas les hommes (d’ailleurs, elle peut même être un homme), peut être féminine, ne souhaite pas la domination des femmes sur le monde, n’est pas forcément poilue et peut avoir le sens de l’humour. En ce qui me concerne, je ne comprends pas cette répulsion envers le mot « féministe ». Je suis féministe, je souhaite simplement avoir les mêmes droits que les hommes, être payée de la même manière, avoir le droit d’être seule dans la rue, ne pas être reléguée à la perpétuation de l’espèce humaine, etc. Bref, « féministe » n’est pas un gros mot.

Ici, pas de théorie. Nous sommes dans la réalité vécue et percutante. C’est à travers des souvenirs, des humiliations et des situations qui l’ont confronté au sexisme dès son enfance qu’elle demande seulement un changement dans notre façon d’appréhender les genres. Il faut cesser d’enfermer chacun dans des cases, des codes qui obligent les unes à être féminines, fragiles, gentilles et surtout pas féministes, les autres à être virils, forts, agressifs et surtout pas féministes. Oui, les hommes aussi sont concernés.

« Nous réprimons leur humanité. Notre définition de la virilité est très restreinte. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons les garçons.
Nous apprenons aux garçons à redouter la peur, la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à dissimuler leur vrai moi, car ils sont obligés d’être, dans le parler nigérian, des hommes durs. »

Il n’est pas question ici de nier les différences entre hommes et femmes. Comme le dit l’auteure, « les différences biologiques entre garçons et filles sont incontestables, mais la société les exacerbe ». Il est simplement question de laisser chacun et chacune devenir ce qu’il  ou elle désire. On conditionne les filles à aimer le rose, les poupées, les talons hauts et la cuisine, on oriente les garçons vers le bleu, les voitures, le foot et le bricolage. On incite les premières à la discrétion et à la douceur tandis qu’on pousse les seconds à s’affirmer et à s’imposer en tant que leaders. C’est triste à pleurer. L’éducation donnée aux enfants est déjà sexiste, il est logique que les inégalités se retrouvent à l’âge adulte. C’est donc le point de départ à tout changement.

Chimamanda Ngozi Adichie possède beaucoup d’humour et de lucidité, elle n’aborde pas le sujet avec colère ou défaitisme. Elle croit à l’évolution des mentalités. Son écriture est simple et joyeuse, on se croirait entre ami.es.

Quant à la nouvelle, elle aborde le féminisme à travers l’histoire d’une femme nigériane que l’on marie à un homme du pays parti faire fortune aux Etats-Unis. Le mariage s’est fait par l’intermédiaire de marieuses et la jeune femme découvre, une fois sur place, que le silence a été fait sur certains aspects de leur union. Solitude, dépendance envers son mari, américanisation forcée… voilà ce qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Une nouvelle sensible qui illustre parfaitement une triste vérité (et qui donne envie de lire les romans de Chimamanda Ngozi Adichie).

C’est un mini-livre. Moins de cent pages. Ce serait tellement beau si tout le monde pouvait le lire. Evidemment que moi, ça m’intéresse, mais elle prêche une convaincue. Alors si je trouve très agréable de lire des gens qui pensent comme moi, je trouve qu’il serait encore plus intéressant que Nous sommes tous des féministes tombe entre les mêmes de celles et ceux qui s’en fichent ou qui n’ont pas conscience de ce problème. Car les cas concrets et l’écriture accessible et fluide de Chimamanda Ngozi Adichie pourraient sûrement leur ouvrir les yeux.

C’est un petit livre, mais le contenu est important. Le propos est clair et intelligent et sert parfaitement la réflexion que Chimamanda Ngozi Adichie nous incite à mener. A travers des souvenirs personnels, elle expose clairement que femmes et hommes n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes devoirs et que la domination masculine s’est frayée un chemin un peu partout. Alors, ça coûte 2€, franchement allez-y !

« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. En voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, coll. Folio 2€, 2015 pour Nous sommes tous des féministes et 2013 pour Les Marieuses (2014 et 2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal. 87 pages.

Le chagrin des vivants, d’Anna Hope (2016)

Le chagrin des vivants (couverture)Cinq jours.

Cinq jours du dimanche 7 au jeudi 11 novembre 1920.

Cinq jours pendant lesquels un corps anonyme est choisi parmi tous ceux qui gisent dans la terre des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, préparé, rapatrié en Angleterre et placé en grande pompe dans la tombe du Soldat inconnu, the Unknown Warrior, à Westminster Abbey.

Cinq jours pendant lesquels trois Londoniennes tentent de vivre, de surmonter le chagrin, de comprendre, d’accepter.

Henrietta Burns, dite Hettie, 19 ans, est danseuse de compagnie au Palais à Hammersmith. Les anciens soldats, elle les rencontre souvent sur la piste de danse. Elle les reconnaît, à leur jambe de bois, à leur attitude, à leur solitude. Mais ce dimanche soir, dans le petit night-club où son amie Di l’a traînée, elle rencontre un homme différent de tous ceux qu’elle a rencontrés jusque-là, un homme qu’elle ne parvient pas à cerner et qui l’intrigue, qui l’attire irrésistiblement.

Evelyn Montfort, presque 30 ans, travaille au bureau des pensions de l’armée. Malgré les mois, les années qui ont passées, elle ne parvient pas à oublier Fraser, son fiancé mort en France.

Ada Hart, 55 ans, ne cesse de voir son fils dans la rue, muet et distant, même si elle sait que c’est impossible car, comme tant d’autres, il n’est pas revenu du front.

Comme on peut s’en douter, ces trois femmes se retrouveront liées à leur insu par les rebondissements de la guerre.

 

Hettie, Evelyn, Ada. Elles m’ont toutes touchée à un moment ou un autre, chacune à leur manière. On sent toutes les difficultés liées à la vie qui doit reprendre peu à peu après de telles abominations et à la mort qui a frappé tout le monde, partout. Tant de sentiments sont mêlés : culpabilité, peur d’oublier les morts, dégoût, colère, tristesse innommable. Comment aimer la vie à nouveau ? Comment ne pas trahir la mémoire des morts en profitant des moments de joie que la vie offre ?

Dans leur quête pour apaiser leur cœur, elles vont s’ouvrir, aller vers ses hommes blessés. Les récits et les souvenirs de ceux-ci sont poignants. Ils donnent à voir la guerre du point de vue des simples soldats, de la chair à canon.

On ressent tout au long du récit la volonté d’oublier cette guerre horrible qui a fauché tant d’hommes. On n’aime pas voir les gueules cassées qui viennent rappeler l’horreur, raviver la culpabilité parfois. On se détourne de ces soldats qui ne parviennent pas à se réintégrer, qui mendient, qui vendent des petits objets du quotidien, de la camelote.

J’ai pensé au roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, qui racontait l’histoire de deux soldats qui souffraient de l’incompréhension de la société : « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. » Toutefois, le ton est totalement différent : on ne retrouve pas l’humour ou les personnages truculents de Pierre Lemaitre et là n’est pas l’objectif.

Ce récit historique m’a également beaucoup intéressée car je l’ai senti très documenté. La vie après-guerre, les difficultés des soldats à retourner à la vie civile, le quotidien des soldats dans les tranchées et des femmes à l’arrière pendant la guerre (car on en a quelques aperçus grâce à quelques flash-backs), et bien sûr le rapatriement et la cérémonie du Soldat inconnu.

Un récit à la fois très sensible et passionnant par le portrait qu’il trace de cette société qui peine à se relever de ces années de guerre.

 

« « A ton avis, qu’est-ce que ce sera ? De la chair à canon ? Ou l’autre catégorie ? Comment pourrait-on l’appeler ? De la chair à salon ? De la chair à bourdon ? »

Lottie repose sa cuillère.

« Je ne suis pas sûre de saisir.

– Un garçon, explique lentement Evelyn, ou une fille ? » »

« Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose ?

Pas seulement lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. »

 

« Mais rien que d’y penser, Jack et elle face à face en silence de part et d’autre de la table de la cuisine, elle pourrait crier. Pourquoi aucun d’eux ne fait-il rien pour y remédier ? Simplement se lever et hurler dans le silence : « Ça suffit ! Je refuse de continuer comme ça. »

Dire l’indicible, larguer les accusations, laisser les explosions tout faire sauter.

Mais après, quoi ? Où irait-elle ? Nulle part. Il n’y a nulle part ailleurs où aller. »

 

« On faisant que traîner dans la tranchée ce matin-là. C’était pire que d’être au combat, d’être dans un endroit comme ça, parce qu’on ne pouvait pas bouger. Fallait juste poireauter. On était coincés. J’arrêtais pas de me dire que c’était comme si la pire chose au monde s’était produite ici, et qu’on était juste là pour contempler le désastre. Juste là dans ce trou pour contempler la pire chose au monde. Parce que s’il n’y avait personne pour la voir, alors personne ne croirait jamais que c’était possible. »

Le chagrin des vivants, Anna Hope. Gallimard, coll. Du monde entier, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elodie Leplat. 383 pages.