Deux voyages en Antarctique avec Edgar Allan Poe et Jules Verne

L'invitation au voyage

Pour le rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » du mois de mai autour du voyage, je vous propose deux romans pour le prix d’un. Deux romans qui vont très bien ensemble puisque le second est une suite du premier.
Sauf que le premier – Aventures d’Arthur Gordon Pym – est écrit par l’Américain Edgar Allan Poe tandis que le second – Le sphinx des glaces – est l’œuvre de notre Jules national.
Deux lectures surprenantes, chacune à leur façon…

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Aventures d’Arthur Gordon Pym, d’Edgar Allan Poe (1838)

Les aventures de Gordon Pym 1

Unique roman achevé du célèbre nouvelliste américain, il raconte les mésaventures d’un jeune homme à travers les mers jusqu’en Antarctique.
Ce récit se déroule presque exclusivement sur la mer. Embarquant clandestinement sur un brick en vue d’une pêche à la baleine, Gordon Pym va aller de péripéties en péripéties, expérimentant l’éventail complet des malheurs pouvant advenir sur les mers – dangers qu’il fantasmait avant de se lancer à l’aventure – : mutinerie, famine, soif, espoirs déçus d’être sauvé et pire encore. Il finira sans trop de surprise par tomber sur une tribu primitive vivant dans une Antarctique très étrange. Oubliez la plongée dans le froid, les glaces et la blancheur, telle n’est pas l’Antarctique imaginée par Poe.
Les derniers chapitres deviendront plus fantastiques que réalistes jusqu’à une fin des plus stupéfiantes. Si elle peut être frustrante si l’on attend une conclusion nette de ce voyage, elle est aussi onirique, mystérieuse et, d’une certaine manière, grandiose. Les derniers paragraphes sont quasi mystiques, mais ils sont aussi quelque peu envoûtants.

Il m’est très difficile d’écrire sur ce titre étrange. La lecture en est aisée, les pages se tournent avec fluidité, évoquant les romans d’aventures de Jules Verne, appelant certains schémas bien connus, parcourues de termes scientifiques précis, qu’ils soient géologiques ou maritimes (ce dernier est évidemment omniprésent, avec des phrases telles que « nous mîmes à la cape sous la misaine avec un seul ris » que je n’ai même pas cherché à comprendre).
L’intrigue est parfois palpitante et je me suis prise au jeu, curieuse de savoir comment les personnages allaient se sortir de la violence et de la souffrance. Je me suis prise d’intérêt pour les sensations et les sentiments de Gordon Pym et je me suis glacée devant certains terribles passages. Puis j’ai accepté le changement de direction vers l’irréaliste, pour me laisser surprendre par les énigmatiques découvertes de la seconde partie jusqu’à ce final hypnotique.

Cependant, le tout est également un peu brouillon, avec des incohérences flagrantes, des situations répétitives ou bâclées. Sans parler qu’il m’a souvent été difficile de visualiser les lieux et configurations présentées par Poe : les descriptions sont certes abondantes, mais très peu visuelles. Dans l’un des derniers chapitres, il y ajoute des schémas et le résultat est encore pire en termes de clarté.
C’est un texte qui semble avoir été sujet à de nombreuses interprétations – Gaston Bachelard allant jusqu’à le qualifier d’« un des grands livres du cœur humain » – mais je suis passée à côté des aspects philosophiques (si tant est qu’il faille vraiment en voir dans ce roman).

Roman d’aventures certes, mais aussi odyssée marquée par le rêve et la solitude, Les aventures d’Arthur Gordon Pym est un récit parfois prenant, parfois oppressant, parfois poétique, qui, toutefois, me laisse mitigée. S’il n’est pas déplaisant à lire, la qualité en était cependant trop inégale pour me convaincre pleinement.

Mon édition est ponctuée de quelques illustrations qui se marient très bien avec à la plume sombre de Poe et à l’atmosphère tantôt glauque, tantôt fantastique du récit.

« En une quinzaine de jours à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi nous fûmes complètement remis de nos dernières privations et de nos terribles souffrances, et bientôt tout le passé nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d’où le réveil nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d’événements ayant pris place dans la positive et pure réalité. J’ai eu depuis lors occasion de remarquer que cette espère d’oubli partiel est ordinairement amené par une transition soudaine soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie,  – la puissance de l’oubli étant toujours proportionnée à l’énergie du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait maintenant impossible de réaliser le total des misères que j’avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton. On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations engendrées par les circonstances successives. Tout ce que je sais, c’est que, au fur et à mesure que ces événements se produisaient, j’étais toujours convaincu que la nature humaine était incapable d’endurer la douleur à un degré au-delà. »

Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Allan Poe. Stock, coll. Voyages imaginaires, 1944 (1838 pour l’édition originale.1858 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Baudelaire. 338 pages.

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Le sphinx des glaces, de Jules Verne (1897)

Le sphinx des glaces

Près de soixante ans après la parution du roman de Poe, Jules Verne s’en empare pour proposer une suite. Nous suivons un certain Jeorling qui embarque sur une goélette dont le commandant est obsédé par le récit d’Arthur Pym. Pour cause, ce roman n’en serait pas un et son propre frère, disparu depuis onze ans, faisait partie de cette aventure. Lui et son équipage, à présent accompagné de Jeorling, sont décidés à suivre les traces de Pym pour, peut-être, retrouver des survivants.

Ce fut encore une fois une lecture assez particulière. J’admets être quelque peu dubitative face à ce roman. Je garde un excellent souvenir – quoique flou – des deux romans de Jules Verne lus autrefois, à savoir 2000 lieues sous les mers et Voyage au centre de la terre, mais celui-ci ne me semble pas franchement fabuleux. Je l’ai lu en trois jours, sans aucun déplaisir, mais en m’interrogeant tout du long sur le pourquoi de ce roman.

Tout d’abord, concrètement, il ne se passe pas grand-chose pendant 70% du roman : tout, jusqu’alors, n’est que navigation, navigation… et quelques « révélations ». Pour ce qui est de la navigation, c’est assez monotone : les informations fournies se limitent à la météo, aux conditions de navigation, à la description (minérale, végétale et animale) des îles croisées et aux relevés de la position du navire. C’est un aspect très scientifique, pragmatique des choses qui ne m’a pas étonnée chez cet auteur, mais après un Poe qui s’attardait bien davantage sur les émotions et les sensations, j’aurais aimé avoir une meilleure vision de la vie à bord. (Ça finit par venir, doucement, alors que l’équipage commence à ronchonner contre cette aventure un peu trop aventureuse.)

Côté révélations, il faut avouer que cela tombe souvent à plat. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais, à deux reprises, Verne insiste de manière particulièrement pesante sur des mystères qui n’en sont pas. En mode « oh la la, quel dommage que Bidule ne soit pas là, il aurait pu nous aider, lui qui a si bien connu Pym ! oh, mince alors ! c’est regrettable que le commandant n’est pas réussi à le retrouver » puis « je le répète, ce secret n’était connu que de Machin et moi-même. Je n’ai vraiment aucun doute sur le fait que personne d’autre n’est au courant. C’est bizarre, pourquoi Trucmuche fait des allusions au secret de Machin ? il ne doit pourtant rien savoir… » [Citations non contractuelles] Or nous savons depuis des lustres que Bidule est à bord puisque sa description physique est quasi identique à celle faite par Poe et que Trucmuche a entendu le secret de Machin parce qu’il n’a pas été du tout discret à ce moment-là. Alors, c’est peut-être pour créer une connivence avec les lecteurs, mais de mon point de vue, c’est raté. C’est juste lourdingue et ça fait passer le narrateur, le commandant et le second pour des idiots complètement aveugles, notamment en ce qui concerne Bidule puisqu’ils connaissent le roman de Poe sur le bout des doigts. (D’ailleurs, quand cette révélation éclatera, le narrateur flattera l’ego du lecteur – « mais oui, vous aurez eu le flair de le reconnaître, bravo ! vous gagnez le droit de continuer ! un second mystère super profond s’offrira à vous dans très peu de temps ! » – sans donner de raison valable sur le fait que lui ne l’ait pas reconnu.)

Ajoutons à cela deux-trois événements improbables pour faire avancer le schmilblick, le premier étant la découverte d’informations pertinentes sur un cadavre sur un iceberg au milieu de l’océan ! Tellement probable… Déjà dans une maison, on peut passer trois plombes à chercher un objet, mais eux, pouf, ils tombent pile sur le bon glaçon dans l’immensité des eaux.

Pour terminer, je dois rappeler que Verne partait d’un roman un peu foutraque, avec une fin très fantastique. J’étais donc assez intriguée à l’idée de découvrir comment il allait s’approprier cela. Et assez déçue par là également. Il s’embourbe un peu à vouloir démystifier le fantastique. Outre le fait que les distances parcourues ne semblent pas vraiment correspondre (mais je peux faire erreur, je n’ai pas repris les deux romans en parallèle), il n’explique pas grand-chose. Un éclaircissement rationnel pour un point, et sinon, pour ce qui est du reste, des hallucinations chez Pym. Un peu facile, non ? De plus, dans sa possible volonté d’expliquer certaines incohérences de Poe, il amène à son tour des explications peu satisfaisantes (notamment la réapparition d’un certain protagoniste à quatre pattes qui s’était brusquement volatilisé chez Poe). Bref, c’est un peu le bazar.

C’est vrai que je l’ai lu sans déplaisir, mais à écrire dessus, je suis vraiment stupéfaite de trouver un tel récit chez Jules Verne. Finalement, il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier. 500 pages pour offrir une fin « rationnelle », était-ce nécessaire ? Où est l’aventure dans ce roman ? Autant le roman de Poe était imparfait, mais il était aussi cruel, envoûtant, inquiétant, surprenant. Celui-ci est également imparfait, mais, en prime, il ne suscite aucune émotion. La lecture est aisée, mais c’est fade.

« La vie à bord était très régulière, très simple et – ce qui est acceptable en mer – d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. »

« Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets ! »

Le sphinx des glaces, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1897 pour la première édition). 2 volumes de 250 pages.

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Oups ! je me sens assez présomptueuse de descendre ainsi en flamme un auteur tel que Jules Verne… En tout cas, puisqu’il sera mis à l’honneur le mois prochain dans ce même rendez-vous, j’espère que les retrouvailles seront plus heureuses et le voyage (mais lequel ?) plus palpitant.

Et pour l’anecdote, il existe un livre qui se présente comme une suite aux Aventures et au Sphinx : il s’agit de L’aimant : roman magnétique d’aventures maritimes de Richard Gaitet. Il ne faut jamais dire jamais, mais je peux affirmer « pas de sitôt » !

Le Rouge et le Noir, de Stendhal (1830)

Dans la France de la Restauration, Julien Sorel, jeune homme d’origine modeste et ambitieux, part à l’assaut de la haute société.

C’est avec Maned Wolf que je me suis lancée dans ce classique dont je repoussais la lecture depuis fort longtemps. Même si j’ai lu La Chartreuse de Parme il y sept ans, je dois avouer que je n’en ai plus aucun souvenir si ce n’est d’avoir apprécié cette lecture. En dépit de cela, je craignais avec Le Rouge et le Noir un récit un peu ennuyant et surtout très politique (sachant que le XIXe siècle est une période historique dans laquelle je me perds facilement avec cette succession de régimes différents). Quelle surprise de découvrir que c’était tout le contraire !

La plume de Stendhal se détache vraiment des autres auteurs classiques auxquels je suis plus habituée. Sa narration est très dynamique et efficace, ce qui se voit tout d’abord dans ses chapitres très courts – s’enchaînant rapidement, ils poussent à en lire « juste un de plus » – et dans son écriture très fluide.
De plus, point de longues descriptions. Je n’ai rien contre elles en général, mais j’ai été agréablement surprise par la concision de Stendhal. Il est prolixe sur d’autres sujets, j’y reviendrai, mais paysages, demeures et autres lieux sont ébauchés en quelques mots, ce qui m’a permis de placer Julien dans la Franche-Comté que je connais.
En revanche, ce sur quoi l’auteur porte toute son attention, ce qui constitue le cœur de cette histoire, ce sont les émotions de ses protagonistes. Je ne m’attendais absolument pas à cette dissection des sentiments, à ces considérations intimistes, à ces études des bouleversements intérieurs qui animent les personnages principaux. J’ai ainsi trouvé passionnant de les regarder évoluer.

Julien Sorel est un personnage complexe qu’il est aussi difficile d’aimer que de détester complètement. S’il apparaît au début du roman comme prétentieux, un peu larmoyant et très indécis, c’est surtout le portrait d’un jeune homme un peu paumé qui se dessine, ce qui n’est pas sans me parler. Particulièrement égocentrique, il planifie sa vie et ses conquêtes amoureuses comme des batailles – dans des scènes parfois risibles, parfois attachantes, parfois irritantes – sans réellement se soucier des autres (notamment des femmes concernées) : chaque faux pas l’accable tandis que chaque réussite comble son cœur. Il est parfois si froid, si pragmatique, si concentré sur ses mouvements qu’il en paraît déconnecté de son cœur et de ses émotions. En dépit de ses défauts, je n’ai pu le détester car, observant toutes ses pensées comme Stendhal nous en offre la possibilité, est-il vraiment possible d’en vouloir à ce fils d’ouvrier d’être avide de succès, lui qui fut haï par sa famille pour sa sensibilité et son intelligence, lui que ses basses origines placent en bas de l’échelle ? Il peine ainsi à trouver sa place, rêve de s’extirper de sa condition et à accorder sa situation sociale à son ambition, ce qui est source de colère pour cet amour-propre exacerbé. Ses sentiments ont donc une légitimité – même s’il se fait parfois des films sur ce que pensent les autres de lui du fait de leurs positions sociales respectives – d’autant que Madame de Rênal et Mathilde de la Mole l’auraient-elles regardé sans sa fougue et sa détermination farouche ?

Les personnages féminins sont tout aussi bien construits. Du calme de Madame de Rênal à l’exaltation de Mathilde de la Mole, j’ai beaucoup aimé ces héroïnes attachantes et réalistes. Stendhal leur offre un caractère fort et touchant. J’ai ressenti une grande tendresse pour Madame de  Rênal qui voit sa vie tranquille et monotone bouleversée par un amour qu’elle n’aurait jamais imaginé. Je me suis réjouie de voir cette femme si douce et respectable que son entourage ne semblait pas considérer comme réellement intelligente sortir de son rôle de mère de famille rangée en manipulant son mari avec génie. J’ai aimé lire le cœur et l’esprit que Mathilde mettait en toute chose, se détachant ainsi des jeunes filles nobles de son entourage par son indépendance d’esprit et la force de sa volonté.
Loin de la relation simple et tendre avec Madame de Rênal, Mathilde et Julien jouent au chat et à la souris, jeu de pouvoir et de domination dans lequel ces deux-là se passent la balle en tentant de se comprendre, ce qui offre des passages fort intéressants.

Stendhal m’a également convaincue par les scènes plus « sociales » où il place Julien dans la haute société. Entre son envie de réussir, son sentiment d’infériorité et en même temps la conviction de son intelligence supérieure, son mépris en réponse – et parfois même en prévention – au mépris, sa singularité, ses opinions heurtant un monde lisse et poli, cela donne lieu à des joutes verbales et comportementales assez plaisantes à observer.
Ici et là, Stendhal se permet de petites piques envers les salons de la noblesse ou les élus de province, regard critique sur son époque. J’ai également été marquée par une parenthèse dans laquelle l’auteur s’excuse du caractère romanesque et impulsif de Mathilde, bien trop imprudent pour coller à celui des jeunes femmes de son siècle. Sous couvert de respect et d’hommage, il est en réalité très ironique et critique, soulignant la fadeur et l’intérêt des jeunes femmes pour les titres et la position sociale. Les hommes en prennent également pour leur grade pour leur manque d’étude et de travail personnel dans la construction de leur fortune.
Seuls quelques passages plus politiques m’ont laissée de marbre : j’avoue avoir eu du mal à en saisir les enjeux et je me suis laissée portée en attendant de retrouver l’histoire principale.

J’ai donc été bluffée par cette lecture : je ne m’attendais absolument pas à cette plongée intimiste, à cette profusion de sentiments et d’émotions. C’est un roman psychologique très réussi et je reconnais à Stendhal le génie d’avoir rendue passionnante l’évolution des trois personnages principaux. En outre, j’ai également appréciée la critique sociale légère qui se dessine sous l’intrigue principale. Une excellente surprise.

« Julien était extrêmement déconcerté de l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût plus embarrassé que le succès. »

« A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers madame de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal ! Elle s’en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme ! illustre et vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir ; je ne suis qu’un sot. »

« Les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. »

Le Rouge et le Noir, Stendhal. Editions Profrance/Maxi-livre, coll. Classiques éternels, 1992 (1830 pour la première édition). 2 tomes, 356 et 443 pages.

Les Rougon-Macquart, T2, La Curée, d’Émile Zola (1871)

Ce second tome des Rougon-Macquart met en scène Aristide Rougon, renommé Saccard à la conquête de Paris et des richesses offertes grâce aux remaniements haussmanniens, ainsi que sa seconde épouse, Renée, et son fils Maxime né de son premier mariage.

La Curée (couverture)

La Curée raconte la soif de richesses et de plaisirs, d’or et de chair. Aristide court après l’argent dans un jeu incessant de manigances ; Renée quête les jouissances toujours plus puissantes ; Maxime mange un peu à tous les râteliers, suit qui le lui ordonne, picore les fortunes des belles mondaines.
Paris est en pleine transformation avec ces boulevards qui déchirent la capitale. Alors que change le visage de la grande ville, les fortunes se font en un éclair pour qui sait jongler avec les spéculations en tous genres. Une promesse attire tous les malins, les avides et les envieux. Or, sur ce point, Aristide arrive en haut de l’affiche. Ce manipulateur hors pair évolue à son aise dans un monde empli d’histoires, de mensonges, de jeux de dupes et de sournoiseries. Il joue alors un jeu d’apparences car, même quand les fortunes ne sont que de façade – exercice d’équilibriste –, le luxe doit s’étaler aux yeux de tous.

C’est aussi la description d’un monde voluptueux, d’une vie de plaisirs, d’indolence. Les étoffes sont soyeuses, les cabinets de toilettes se font nids de douceur, les femmes gisent alanguies dans leurs attelages. La Curée se fait revisite du mythe de Phèdre, épouse de Thésée tombant amoureuse de son beau-fils Hippolyte. Renée et Maxime se rapproche, leur camaraderie les faisant tomber dans un jeu dangereux. Jusqu’à ce que Renée finisse par perdre pied. Amoureuse, honteuse, délaissée, manipulée par son mari… le réveil après un tourbillon de plaisirs mondains toujours plus aigus est difficile et la femme brutalement dégrisée après l’ivresse m’a véritablement touchée.

Le travail de recherche de Zola est époustouflant (les annexes présentes dans mon édition le présentent de manière particulièrement intéressante). Des registres de l’Hôtel de Ville au cotillon, des magouilles financières à la mode, l’auteur construit méticuleusement son décor. Quelques erreurs de date peuvent être remarquées (pour qui est un·e expert·e en Second Empire…), mais elles sont volontaires car impondérables pour que sa grande saga reste dans la fourchette historique du Second Empire. Les descriptions sont précises, délicates et passionnantes (à condition d’avoir un certain goût pour le détail).
La plume est incroyable et je me suis régalée tout au long de ma lecture. C’est aussi bien captivant et rusé quand on suit Aristide que charnel et sensuel lorsque l’intrigue se tourne vers Renée. Si seule la jeune femme a su éveiller mon affection en dépit de ses défauts – aveuglement, ridicule parfois… –, tous les personnages m’ont fascinée. Entre les intrigues patiemment construites de Saccard et Maxime qui grandit dans ce monde corrompu, observer se déployer son indifférence, sa méchanceté, ses faiblesses, je n’ai pu que me passionner pour ces protagonistes soigneusement construits.

Zola s’approprie la réalité historique et la fait revivre à travers cette tentaculaire famille des Rougon-Macquart, transformant le froid matériau des dates et des faits en une intrigue vibrante, en une aventure humaine, en une histoire unique. Ce tome qui met en scène les bassesses et ruses humaines dans un cadre luxueux m’a une fois de plus fascinée et je suis impatiente de continuer ma lecture de cette formidable saga. Je vous dis donc à bientôt avec Le ventre de Paris !

« La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts de parents se complétaient et s’empiraient. »

« – N’importe, vous auriez dû chercher quelque chose de plus simple.
– Mais mon histoire est la simplicité même ! dit Saccard très étonné. Où diable voyez-vous qu’elle se complique ?
Il n’avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu’il ajoutait à l’affaire la plus ordinaire. Il goûtait une vraie joie dans ce conte à dormir debout qu’il venait de faire à Renée ; et ce qui le ravissait, c’était l’impudence du mensonge, l’entassement des impossibilités la complication étonnante de l’intrigue. Depuis longtemps, il aurait eu les terrains, s’il n’avait pas imaginé tout ce drame ; mais il aurait éprouvé moins de jouissance à les avoir aisément. D’ailleurs, il mettait la plus grande naïveté à faire de la spéculation de Charonne tout un mélodrame financier. »

Les Rougon-Macquart, T2, La Curée, Émile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1871 pour la première édition). 353 pages.

Petites chroniques : Le temps de l’innocence, La chose, Zombies : mort et vivant.

Je vous propose un petit melting-pot  de lectures faites ces derniers mois. Novembre avec Le temps de l’innocence d’Edith Wharton, un classique de la littérature américaine ; décembre avec La chose de John W. Campbell, une novella de SF pas toute jeune non plus mais étonnement moderne ; janvier avec Zombies : mort et vivant de Zariel, une œuvre graphique surprenante.

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Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton (1920)

Le Temps de l'innocence (couverture)Ce roman, qui a offert le Prix Pulitzer à son autrice en 1921, raconte un amour impossible dans la bonne société new-yorkaise dans les années 1870. C’est avant tout la description précise d’un monde d’apparence, d’hypocrisie et de bonnes manières. Les convenances qui le régissent annihilent toute tentative d’évasion. Suivre son cœur, ses désirs, n’est pas une option lorsque l’on est de haute extraction et que tous les regards se fixent sur vous. Une plongée dans un univers dirigé par les attentes de la famille et de la société.
Loin du romantisme qui abat tous les obstacles, c’est une histoire qui laisse un sentiment doux-amer. Une histoire de croisée des chemins, celui du cœur et celui du devoir, qui se referme avec un soupir sur ce qui aurait pu être. Ce n’est pas le récit d’une vie gâchée, mais d’une vie affadie.
Une autrice que je ne connaissais que de nom et une agréable découverte.

(Instant ronchon : je l’ai lu dans l’édition RBA « Romans éternels » et j’ai été un peu irritée par la pluie de virgules qui s’est un moment abattue sur le texte. Il y en avait trop. Partout. Aux endroits les plus improbables et inappropriés. Heureusement, ça n’a pas été sur l’ensemble du livre, mais ce fut quelques pages laborieuses pour moi.)

Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton. Éditions RBA, coll. Romans éternels, 2020 (1920 pour la parution originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Saint-René Taillandier. 305 pages.

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La chose, de John W. Campbell (1938)

La chose (couverture)

« QUOI ? C’était un livre au départ ?! », fit mon cerveau quand il repéra La chose parmi les titres des éditions du Bélial’. « Et il a 80 ans en plus ! », ajouta-t-il. « Ce sera un petit cadeau surprise parfait pour Monsieur, dis donc ! », songea-t-il juste après dans un éclair de génie. Et trois jours après Noël, le fourbe me poussa à le subtiliser pour le lire avant son légitime propriétaire. (Petite intro sur ma vie, ne me remerciez pas.)
Donc La chose. Novella publiée en 1938, elle est surtout connue pour ses adaptations cinématographiques : The Thing from Another World par Christian Nyby (1951) et The Thing par John Carpenter (1982) (et son préquel sorti en 2011). Si vous ne connaissez pas l’histoire, regardez le film de Carpenter. (Je rigole : en gros, des scientifiques en Antarctique trouvent une chose congelée depuis vingt millions d’années, la décongèlent parce qu’il faut que la chose (aux capacités d’imitation hors du commun) ait une chance de foutre le bordel, et effectivement ça tourne mal pour les humains.)

L’écriture est fluide et ne semble aucunement datée en dépit des décennies écoulées. Et, bien que je sois une néophyte, il ne me semble pas détonner parmi des publications bien plus récentes. Certes, j’admets ne pas toujours avoir suivi Campbell dans ses explications scientifiques. Non seulement j’ai eu du mal à visualiser son test avec le sang et le chien (non repris dans le film), mais je trouve qu’il force un peu trop l’aspect science-fiction sur la fin en rajoutant des technologies extraterrestres. J’ai peut-être trouvé cela non nécessaire parce que je n’ai pas vraiment ressenti le « ouf, on l’a eu chaud » que la fin devait sans doute susciter.
Cependant, son roman met surtout en avant les réactions des hommes et les psychoses que fait naître la présence de la chose, et c’est là ce que j’ai particulièrement aimé. La science et la logique perdent de leur réalité dans cette solitude gelée et cèdent la place à des réactions on ne peut plus humaines. La confiance s’érode, les regards se font défiants et les liens de fraternité se dénouent, tandis que d’autres semblent devenir fous de terreur.

Le récit court mais efficace d’un huis-clos paranoïaque prenant, quoiqu’un peu trop rapide à mon goût pour transmettre une réelle tension.

 La chose, John W. Campbell. Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, 2020 (1938 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti. 118 pages.

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Zombies : mort et vivant, de Zariel (2020)

Zombies (couverture)

Grâce à Babelio, j’ai pu découvrir cette œuvre atypique signée Zariel. Zombies : mort et vivant est un leporello, un livre-accordéon qui déploie deux fresques de près de trois mètres. D’un côté, les humains, sains de corps, vacants à leurs occupations ; de l’autre, les zombies, pourrissants et affamés.

Seulement, comme le constate le narrateur, retranché derrière ses fenêtres, « rien n’a changé ». L’artiste dénonce la surconsommation, aussi aveugle que la quête de viande des morts-vivants, l’égoïsme, ce « chacun pour soi » qui règne en maître recto comme verso. Il y a bien quelques personnages rêveurs, ou polis, ou simplement différents des autres – à l’instar de ces zombies au regard fixé sur le ciel –, mais rien ne change vraiment.

Le texte est court, les phrases laconiques, mais percutantes et parfois tristement véridiques. Les traits épais racontent la violence d’un monde routinier, d’une société individualiste, de visages mornes, avides ou léthargiques. Quant aux teintes en noir, gris, rouge et jaune uniquement, entre ombres et lumières, elles transmettent une atmosphère sombre et affligée.

Un objet original et fascinant, un observateur désabusé et pessimiste, une ronde méphistophélique et une vision particulièrement critique, amère et cynique d’un vis-à-vis de l’humanité.

« A force de les regarder, je les envie d’être comme ils sont.
Ils ne se soucient de rien, ne se posent plus de questions, avancent bêtement sans rien demander.
Je ne sais même pas s’ils ont une conscience.
Quelle idée stupéfiante, vivre sans conscience, sans doutes, sans problèmes… »

Zombies : mort et vivant, Zariel. ActuSF, 2020.

Croc-Blanc, de Jack London (1906)

Croc-Blanc (couverture)Tout le monde connaît (ou croit connaître, comme c’était mon cas) cette histoire dans laquelle Croc-Blanc, un chien-loup né à l’état sauvage, se confronte à la nature et au monde des humains.

La première chose qui m’a enthousiasmée dans cette lecture, c’est la facilité avec laquelle elle m’a happée. Tout de suite dans l’action, tout de suite plongée dans les étendues glacées du Grand Nord. On ressent immédiatement le souffle puissant d’une lecture formidable – mais pourquoi ne l’ai-je pas lu plus tôt ? – et cela s’est confirmé au fil des pages : jusqu’à la fin, je n’ai pas pu le lâcher et je m’y replongeais avec délectation.
D’une chasse à l’homme haletante par une meute affamée à une louve fière et courtisée, nous voilà à la naissance de ce louveteau gris que l’on appellera Croc-Blanc. Dès le début, le ton est immersif, vivant, palpitant tandis que le frisson de l’aventure vibre d’une manière dévorante. Jack London nous offre une de ces expériences que seule la littérature permet : vivre dans la fourrure d’un loup, voir le monde par ses yeux.
Car c’est l’un des points forts de ce roman : à compter de sa naissance, tout est raconté du point de vue de Croc-Blanc. C’est par ses yeux que l’on découvre la nature sauvage et la civilisation humaine, par son corps que l’on expérimente la famine et l’exaltation de la chasse. Sans parler que l’empathie pour ce protagoniste hors du commun est immédiat et indéfectible, nonobstant le nombre de chiens (ou autres) égorgés qu’il laissera dans son sillage. Bref, un coup de génie pour passionner les lecteur·rices et faire entendre la voix de son héros.

Dès le début, le roman est placé sous le signe d’une vie âpre, d’une vie de combat pour manger et survivre. La vie sauvage est impitoyable et il faut lutter pour ne pas se retrouver en position de proie. La vision donnée de la vie dans la nature n’est pas idéalisée en dépit d’un esprit de liberté bien présent. Rapidement, Croc-Blanc rencontre les humains qui lui apportent la chaleur, la nourriture et une relative protection. Relative car, comme il en fera l’expérience, les humains ne sont pas avares en rudesse, voire en cruauté. C’est là que, tout en restant prenant, le roman est devenu vraiment terrible pour moi. Car Croc-Blanc devra attendre longtemps avant de connaître la douceur d’une main, d’une voix, d’un regard. Ses maîtres sont tout d’abord durs, sévères, violents, voire cruels. Certes, l’éducation bienveillante des chiens est une notion assez récente, mais cette violence conjuguée à la soumission de Croc-Blanc envers les « dieux » m’a révoltée. Car je me suis immédiatement attachée à cette créature exceptionnelle aux yeux de tous et terriblement émouvante pour nous qui partageons son cerveau et son cœur.

L’écriture est riche, visuelle et détaillée, que ce soit pour les descriptions de la nature ou la psychologie des protagonistes. Petite merveille, elle séduit mon goût des détails avec mon besoin actuel d’efficacité. J’ai été fascinée d’un bout à l’autre par Croc-Blanc, par ses comportements instinctifs, par ses expériences et les leçons qui en sont tirées, par ses relations avec les chiens depuis longtemps domestiques, par son regard sur les hommes, par la force de ses attachements ou de ses répulsions, par sa puissance et ses impuissances, par ses évolutions étonnantes et fascinantes. C’est le roman d’une évolution, de plusieurs évolutions, un roman darwiniste sur les influences du milieu, la mémoire d’une race et les apprentissages d’un individu. London nous donne à voir aussi bien la société des chercheurs d’or et des Indiens que le comportement – certes de manière romancée – d’un chien-loup.
Je m’attendais à une fin différente et, si une part de moi ne peut s’empêcher de ressentir une légère déception, j’ai été ravie de la douceur qu’elle annonce et qu’on espère pour Croc-Blanc.

Une lecture saisissante, d’une immense efficacité que ce soit dans l’effroi, dans la violence, dans l’injustice ou l’hostilité de la vie, mais aussi dans la douceur, l’espoir et la beauté. Une formidable découverte qui dormait à portée de main depuis des années.

Me voilà à présent boostée pour la relecture d’un livre de mon enfance dont j’ai tout oublié (mais dont je ne doute plus qu’il me plaira à nouveau), L’appel de la forêt du même auteur, qui raconte, cette fois, l’histoire inverse d’un chien domestique qui retourne à l’état sauvage.

« Car le Grand Nord est hostile à toute forme de vie, le moindre mouvement lui fait injure : il lui faut donc l’éliminer. Il gèle les eaux pour les empêcher d’atteindre la mer. Il fige la sève des arbres jusqu’à ce qu’ils en crèvent. Mais c’est à l’homme qu’il s’en prend avec le plus d’acharnement et de férocité afin de le réduire à sa merci. Parce que l’homme est un être infatigable, en perpétuelle révolte à la seule idée que tout mouvement puisse être inexorablement condamné. »

« L’eau n’était pas vivante. Pourtant, elle bougeait. De plus, si elle avait l’air solide comme la terre, elle était dépourvue de consistance réelle. Il en conclut que les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles paraissaient être. Sa crainte de l’inconnu découlait d’une expérience congénitale qui se trouvait maintenant renforcée par l’expérience acquise… Désormais, il aurait un doute permanent sur l’exacte nature des choses quelle que fût leur apparence. Il devrait en déterminer par lui-même la véritable réalité avant de pouvoir s’y fier. »

« Partout on entendait parler du « Loup de combat », comme on l’appelait, et sur le pont du bateau, la cage où on l’avait enfermé attira de nombreux curieux. Il grondait furieusement à l’adresse de ces visiteurs, ou restait couché  à les observer froidement, d’un regard chargé de haine. Car qu’eût-il pu éprouver d’autre à leur égard ? Il ne se posait jamais la question. Il ne connaissait plus que la haine et s’y livrait avec passion. La vie était devenue pour lui un enfer. Il n’était pas fait pour cette étroite réclusion que les hommes font subir aux bêtes fauves. Pourtant, c’était exactement de cette façon qu’on le traitait. Les passagers le regardaient, pointaient des bâtons entre les barreaux pour le faire grogner, et se moquaient de lui.
Ces hommes-là représentaient tout son environnement. Et à cause d’eux, sa férocité naturelle s’accrut encore davantage. Heureusement toutefois que la nature l’avait également doté d’une grande faculté d’adaptation. Là où beaucoup d’autres animaux auraient perdu la vie ou la raison, lui était capable de s’accommoder à de nouvelles conditions et de survivre sans que son équilibre mental eût à en souffrir. »

Croc-Blanc, Jack London. Le Livre de Poche, 1985 (1906 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Alibert-Kouraguine. 312 pages.