Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, de Patrick Rothfuss (2007)

Le nom du vent (couverture)« J’ai libéré des princesses. J’ai incendié la ville de Trebon. J’ai suivi des pistes au clair de lune que personne n’ose évoquer durant le jour. J’ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J’ai été exclu de l’Université à un âge où l’on est encore trop jeune pour y entrer. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires.
Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe.
Vous avez dû entendre parler de moi. »

 J’ai enfin sorti de ma PAL ce lourd pavé qui m’effrayait. Pas à cause du nombre de pages, mais à cause des attentes que j’en avais. Tellement envie d’aimer – tellement sûre d’aimer – que j’avais peur de ne pas aimer tant que ça. Oui, je me mets des pressions totalement inconsidérées pour des broutilles (j’ai malgré tout d’autres livres dans le même cas dans ma PAL). Et alors ? Et alors, sans surprise, c’est un incommensurable coup de cœur !

Par où commencer ?

Dès la première page, j’étais partie. Embarquée par la poésie de ce prologue, cueillie par le souffle épique de ce récit, immergée jusqu’à la noyade dans ce livre imposant qui contient tout un monde à explorer. Pourtant, on ne bouge pas tant que ça dans ce premier tome, on pourrait avoir quelques fourmis dans les jambes à l’idée de tout ce qu’il reste à découvrir dehors si le présent récit n’était pas aussi fascinant.
C’est typiquement le genre de livres dont j’apprécierai une relecture. Je savoure toutes les relectures, mais ma curiosité, mon impatience, mon excitation, mes appréhensions face à l’avenir de Kvothe m’ont poussée à dévorer ces près de huit cents pages. Sentiments tout particulièrement liés au résumé. Savoir que Kvothe a incendié la ville de Trebon fait battre le cœur un peu plus vite lorsqu’il s’approche de la cité ; savoir qu’il a été exclu de l’Université pousse à craindre le moindre faux-pas (or Kvothe possède un talent certain pour s’attirer des ennuis). Ainsi, je l’ai lu comme on dégringole un escalier. A la hâte, en me cognant dans les virages, en trébuchant parfois pour atteindre plus vite les marches suivantes. La prochaine fois, quand je le reprendrai entre mes mains, mes appréhensions auront disparu car je saurai ce qu’il doit se passer et à quel moment. Alors je pourrai prendre mon temps, admirer la forme de l’escalier, détailler les arabesques de la rampe. Et découvrir mille infimes détails qui m’auront à coup sûr échappés lors de cette lecture assoiffée. Je sais qu’il en sera ainsi, comme il en a été pour Harry Potter, A la croisée des mondes, les livres de Pierre Bottero et tant d’autres.
Il se trouve qu’il y en a, des choses à admirer dans le premier roman de Patrick Rothfuss. Ne serait-ce que prendre le temps de savourer la joliesse de chaque phrase de cette histoire qui nous embarque comme un conte. Goûter à l’intelligence percutante de Kvothe lors de ces échanges les plus musclés intellectuellement parlant. Apprécier sa verve et la précision de sa mémoire.

Le Nom du Vent rime indubitablement avec quantité, mais essentiellement avec qualité. C’est de la fantasy riche, dense, prenante. De la fantasy pas toujours simple, qui ne prend pas sans arrêt son lecteur ou sa lectrice par la main pour lui expliquer le moindre concept (notamment tout ce qui concerne le temps et les jours – les espans, Cendling et compagnie – ou la monnaie – chaque pays semblant avoir plus ou moins la sienne, les talents, les drabs, les jots, etc. –).
De la fantasy qui prend son temps. Qui étire ses tentacules dans tous les sens pour nous tracer un tableau vivant et coloré de l’univers qui nous accueille pour quelques bonnes heures. Enchâssée par quelques passages à la troisième personne, la majorité du récit est racontée par Kvothe, à la première personne. Les portraits sont donc biaisés par sa perception des personnages (j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le passage où Bast, l’apprenti du Kvothe qui raconte l’histoire, fait remarquer à son maître que « dans [son] histoire, toutes les femmes sont belles » comme un jeu avec ces femmes toujours sublimes des romans de fantasy avant de lui faire remarquer que celle dont il parle à ce moment-là n’avait pas un physique parfait), de ses relations avec eux, ce que qu’il connaît de leur vie, de leur passé et de leur caractère, mais il évite malgré tout le manichéisme. Sauf peut-être vis-à-vis de son pire ennemi (mais ce serait comme demander à un jeune Harry de dire du bien de Malfoy, il faut le comprendre). Kvothe lui-même est un personnage qui aurait pu être… trop. Trop intelligent, trop précoce, trop malin, trop habile de ses mains et de sa langue. Mais non. Outre le fait qu’il ait de fait difficile de ne pas être fascinée et de ne pas l’apprécier – on le côtoie trop pour cela –, il a aussi des failles. Il souffre, il hait, il se trompe, il fait des erreurs, il s’attire des problèmes, il est trop sûr de lui pour son propre bien, il se laisse emporter par sa fougue ou son arrogance. De la même manière, son amour pour Denna pourrait être trop. Trop soudain, trop exclusif, trop fervent, trop admiratif, mais je ne doute pas que Patrick Rothfuss saura nous surprendre de ce côté-là, Denna elle-même n’ayant rien d’une donzelle en détresse.
La magie adopte différentes formes, plus ou moins complexes, plus ou moins courantes, plus ou moins acceptées. Sympathisme, alchimie, sygaldrie et bien sûr le pouvoir que confère la maîtrise des noms. S’ajoute à cela tout une mythologie avec des contes, des pièces de théâtres, des chants, des récits chevaleresques, des créatures qui existent ? n’existent pas ? à chacun de croire ce qu’il veut, même si cela peut s’avérer dangereux.
La carte en début d’ouvrage est vaste, bien plus vaste que le minuscule territoire exploré dans ce premier tome. Ce qui laisse présager des voyages, des explorations et mille approfondissements par la suite… ainsi qu’une carte un peu plus complète, j’espère, car il est frustrant de ne pas y trouver la majorité des localités citées dans le livre. La majorité de ce volume se déroule à l’Université et j’avoue avoir été comblée. Les petits détails du quotidien me comblent et j’ai toujours aimé découvrir de nouvelles matières, les cours, les professeurs. Impossible de ne pas songer à Harry Potter car j’y ai retrouvé les mêmes sensations. Vous savez, ces moments où il ne se passe rien de crucial pour l’histoire, ces instants de sérénité, de paix relative pour le héros, ces respirations avant que malheurs, tourments et complications ne viennent à nouveau s’abattent sur lui.

Sous la plume travaillée et imagée de son auteur, c’est aussi un livre qui laisse la place à des concepts parfois intangibles, à des idées qu’il est difficile d’expliquer, bref, Patrick Rothfuss donne corps à l’invisible. Le silence, les histoires et les légendes avec leur part de vérité et de mensonges, les masques qui finissent par nous transformer, la pauvreté, la souffrance innommable exhumée d’un luth qui se brise, la magie, la musique, la puissance d’un nom, la violence du vent. Tout cela est d’une importance cruciale et confère une atmosphère bien particulière au récit.

 Ce premier tome s’achève, nous laissant, comme Kvothe, avec des centaines de questions tourbillonnant dans la tête. Je suppose qu’il me faut être patiente et qu’il ne me reste qu’à espérer que les deux volumes qui composent le second tome contiendront quelques ébauches de réponses en attendant que Patrick Rothfuss clôture enfin cette trilogie ouverte en 2007.

Le Nom du Vent est tout simplement une œuvre grandiose. J’en ai eu des frissons, je l’ai refermée attristée et je ne cesse de revivre (voire de relire) tel ou tel passage avec une joie ou une émotion qui me gonfle le cœur de plaisir et d’admiration. Patrick Rothfuss est un conteur : ses mots roulent sur la langue, nous poussant à les prononcer à voix haute pour en apprécier la sonorité, chaque lieu nous plonge dans une ambiance presque palpable.  Il insuffle vie et crédibilité à tout ce qu’il raconte et injecte une originalité tout en reprenant des schémas classiques de la fantasy.

« Cet homme qui d’ordinaire arborait une mine impassible semblait absolument furieux. Une sueur froide m’a glacé l’échine et j’ai pensé aux propos de Teccam dans son Theophany : Il est trois choses que l’homme sage doit redouter : une tempête sur la mer, une nuit sans lune et la colère de l’homme débonnaire. »

« A peine ai-je mis le pied sur l’estrade que les voix dans la salle se sont réduites à un murmure. Dès cet instant, toute nervosité m’a abandonné, chassée par l’attention que me portait l’assistance. Il en a toujours été ainsi avec moi. En coulisse, je transpire à grosses gouttes, dévoré par l’inquiétude, mais, dès que j’entre en scène, je suis envahi par le calme d’une nuit d’hiver dénuée du moindre souffle de vent. »

 « Nous sommes bien davantage que la somme des parties qui nous composent. »

« – Alors, « bleu » est un nom ?
– C’est un mot. Les mots sont les ombres pâlies de noms oubliés. De même que les noms, les mots ont aussi un pouvoir. Les mots peuvent allumer des incendies dans l’esprit des hommes. Les mots peuvent tirer les larmes des cœurs les plus endurcis. Il y a sept mots qui rendront une femme amoureuse de toi. Il y a dix mots qui réduiront à néant la volonté d’un homme fort. Mais un mot n’est rien d’autre que la peinture d’un feu. Un nom, c’est le feu lui-même. »

« – Sous l’Université, j’ai trouvé ce que j’avais toujours voulu et pourtant, ce n’était pas ce que j’attendais…
Il fit signe à Chroniqueur de reprendre sa plume.
– … Comme c’est souvent le cas lorsque l’on obtient ce que l’on désire du fond du cœur. »

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, Patrick Rothfuss. Bragelonne, 2009 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colette Carrière. 781 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Publicités

Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

***

Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

***

La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Mers mortes, d’Aurélie Wellenstein (2019)

Mers mortes (couverture)La Terre est asséchée. Adieu mers et océans foisonnants de vie. Seuls rappels de ce passé évaporé : de terribles marées fantômes qui déferlent charriant des millions de spectres décidés à se venger des humains qui les ont assassinés. Oural est l’un des rares boucliers contre ces déferlantes de haine : il est exorciste et adulé par celles et ceux qui l’entourent. Jusqu’à ce qu’il soit kidnappé par le capitaine Bengale et son équipage de pirates. Un long voyage les attend dans une tentative désespérée de corriger les choses.

Découvert grâce à Babelio (que je remercie ainsi que les éditions ScriNéo), Mers mortes est une lecture qui refuse de sortir de ma tête. Des extraits tournent en boucle sous mon crâne, des images, des conversations, un personnage. Il faut croire qu’il était en parfaite harmonie avec mes désirs livresques du moment car je ne parviens pas à m’en détacher.
Il faut dire que ce roman cumulait beaucoup d’éléments pour me plaire – SF post-apocalyptique, une touche de surnaturel, un message écologique, des pirates, une nouvelle autrice à découvrir –, c’était presque trop beau pour être vrai. Pour être bon. Et pourtant, ce le fut !

 L’univers est captivant pour qui est friand d’histoires de survie dans une Terre dévastée par les humains – de la SF qui se rapproche à grand pas – avec cette planète désertique, asséchée, hantée par ceux qui ont été massacrés. C’est un univers clairement pas très joyeux, où la mort est omniprésente, avec des personnages parfois sans pitié. Je ne vais pas vous mentir : j’aime beaucoup ça.

Il n’est pas évident de vous en parler sans spoiler (juste : lisez-le !), mais je dirai simplement que certains passages sont vraiment durs et marquants. Ce n’est plus de la SF, mais la réalité. Des actes cruels qui se produisent actuellement, dans notre monde. Ce n’est décidément pas un livre qui a fait remonter l’espèce humaine dans mon estime. Oural, Bengale, les spectres, tous nous placent face à nos responsabilités, pointent du doigt nos défaillances, notre égoïsme, notre avidité. Difficile de rester à distance d’une histoire qui fait autant écho à notre société. Difficile de ne pas être révoltée face à une telle barbarie. Difficile de consommer encore du poisson après une telle lecture.

Mais surtout, il y a Bengale. Nous le découvrons à travers les yeux d’Oural et, comme le jeune exorciste, il est impossible de rester de marbre face à ce prédateur cynique et séducteur, aussi charmeur que dangereux. Je ne veux pas trop en dire tant c’est un régal que de le rencontrer et d’apprendre à le connaître. Les secrets qu’il cache à son équipage, sa relation avec Oural qui évolue si lentement, si justement… cette dernière est juste fantastique !
Mon enthousiasme pour Bengale (et pour le tamdem Bengale-Oural) est immense, mais, même si je ne voudrais pas que ces deux-là soient moins présents (on a déjà assez de mal à les quitter comme ça !), j’avoue qu’ils cannibalisent toute l’attention au détriment du reste de l’équipage qui manque parfois de consistance (alors que tous ces membres sont très intéressants !).

La fin est une véritable frustration. Non pas qu’elle soit mauvaise, elle est au contraire excellente, avec ce qu’il faut de noirceur pour conclure ce récit plutôt sombre. Mais quitter ces personnages, laisser leur histoire à ce stade, voilà ce qui est frustrant. Mais c’est aussi beau, et sensible. Bref, un véritable concentré d’émotions !

Aurélie Wellenstein a réussi sa potion et propose ici un récit original, un monde âpre, une magie percutante et des personnages marquants. Mers mortes est arrivé comme une gigantesque vague qui m’a emportée et m’a envoyée bouler jusque dans les abysses. En apnée tout du long de ma courte mais intense lecture, j’ai encore du mal à retrouver mon souffle. Éprouvant.

« Oural était si proche qu’il voyait la splendeur de la mer et ses millions d’âmes qui flottaient dans la luminescence bleutée. Même dépourvue de voix, il percevait très bien sa fureur, sa douleur, sa haine et sa démence. Sauvagement assassinés, les mers et les océans charriaient au creux de leurs vagues monstrueuses le souvenir de leur supplice, et à chaque fracas, chaque dégorgement d’écume dans le monde des humains, ils paraissaient hurler « vengeance ! ». »

« – On aurait pu sauver le monde, reprit-il d’une voix mauvaise. Mais non. On était trop paresseux, trop égoïstes. Dix milliards d’êtres humains qui dévorent les océans. Aucune limite à la croissance, l’humanité qui dépouille des millions d’espèces dans une expansion surréaliste. Et ne va pas croire qu’on ne savait pas ce qu’on faisait ! Il y a quarante ans déjà, les projections annonçaient l’effondrement des pêcheries en 2048. Crois-tu que ça les ait arrêtés ? »

« Ce qu’il avait vécu, via sa brève incarnation en requin, n’était pas qu’une construction fantasmagorique de son esprit. C’était la réalité, un souvenir colporté à travers le temps, le traumatisme d’une mer à bout de forces et dont le désespoir continuait de résonner à la surface du monde, même après toutes ces années… »

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. ScriNeo, 2019. 363 pages.

Jackpot pour les challenges !

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Gloria Scott :
lire un livre se déroulant en partie sur un bateau

Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un être aquatique, réel ou imaginaire

Challenge Voix d’autrices : un roman de science-fiction

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Preacher, intégrales (6 tomes), de Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) (1995-2000)

Vous avez sans doute compris que j’ai eu ces derniers mois un véritable coup de cœur pour Sandman, ce comics signé Neil Gaiman. Aussi, en empruntant le premier tome de Preacher à la bibliothèque, j’éprouvais quelques doutes et craignais que ce dernier ne souffre de la comparaison.
Aucune comparaison possible et Preacher s’est bel et bien révélé une excellente et fascinante découverte. (Je ne pensais d’ailleurs pas aimer un autre comics aussi rapidement après Sandman, je suis complètement infidèle !)

Critique sans spoilers normalement
(les choses que j’évoque sont toutes mises en place dans le premier volume)
(je crois)
(j’espère)
(normalement c’est bon, vous pouvez y aller).

De quoi ça parle ? Jesse Custer, un pasteur pas très convaincu de l’existence de Dieu, se retrouve tout à coup possédé par Genesis, une entité mi-ange mi-démon qui lui donne le pouvoir de soumettre tout le monde à sa volonté en utilisant la Voix. Avec Tulip, une femme redoutable qui se trouve être son ex-petite-amie, et Cassidy, un vampire irlandais porté sur les excès en tous genres, il part à la recherche du Tout-puissant, bien décidé à lui demander des explications.
Des anges et des démons, un vampire, un Dieu qui a abandonné son poste, un Saint des Tueurs, de la haine, de la peur, de l’amour… ça aurait pu être juste un grand n’importe quoi, mais c’est loin d’être le cas car, grâce au cadre et aux personnages, tout reste crédible d’un bout à l’autre.

Je vous préviens tout de suite : Preacher, c’est violent. C’est vulgaire et c’est brutal. Jurons, insultes, mutilations et meurtres sont légion. Et l’humour y est très noir. Mais ce n’est pas juste une violence gratuite (enfin, peut-être un peu). C’est surtout que nos personnages évoluent dans un monde lâche, cruel, agressif – ils y participent aussi pas mal, surtout dans le cas de Cass –, dans lequel règne la loi du plus fort. Il y a toutefois quelques passages bien vicieux (si vous avez l’occasion de découvrir le Marchand de viande, vous comprendrez).

Mais Preacher est aussi une grande fresque qui parle de religion et de nature divine, d’amour (les parents de Genesis, ceux de Jesse, lui et Tulip…) et d’amitié (l’importance énorme de Cass dans sa vie), de la famille (notamment lors de l’arc narratif sur Angelville, le domaine – assez atroce – où Jesse a été élevé), d’honneur et de loyauté, d’identité…
Bref, si Garth Ennis et Steve Dillon proposent là une étonnante et passionnante vision du Ciel, de Dieu et de son armée d’anges, ce sont bien les relations humaines qui constituent le cœur vibrant de cette histoire.

Preacher, ce sont également des personnages complexes, torturés, mystérieux. Au fil des histoires, les personnages se succèdent : forts, exécrables, pathétiques, dérangeants, fous… impossible de rester indifférente face à ces caractères à la fois réalistes et improbables. Mémé, Tête-de-Fion, Odin Quincannon, Starr… les méchant·es sont tellement atroces et truculent·es qu’il y a cette bizarre relation attraction perverse/répulsion qui se met en place à chaque fois ce qui est génial et perturbant à la fois.
Et puis il y a le trio de tête : Jesse, Tulip, Cassidy. Si on s’attache presque immédiatement à chaque membre de ce trio d’antihéros, tous trois prennent leur temps pour nous dévoiler tous leurs secrets et nous révèlent bien des surprises, bonnes ou mauvaises, tout au long de la saga.

  • Jesse, le prêcheur qui n’existe pas à se servir de ses poings. Malgré toute la violence dont il peut faire preuve, c’est finalement un personnage très moral, très droit qui suit la ligne de conduite qu’il s’est fixé. C’est le personnage principal avec lequel j’ai eu le moins d’atomes crochus car il est trop américain. Trop « c’est un foutu beau et grand pays », « les Etats-Unis d’Amérique (mettre toute l’emphase nécessaire en lisant ces mots), la nation de la seconde chance, « femme, que veux-tu, mon seul défaut est de vouloir te protéger, quitte à me casser en douce pendant que tu dors » (en vrai, il ne parle pas comme ça, j’exagère un peu) (je vais finir par le faire passer pour un gros abruti…). Et puis il a John Wayne pour « ange gardien imaginaire » (oui, c’est un argument suffisant pour moi).
  • Preacher T6 plancheTulip est la seule femme et elle est capable. Sauf qu’elle doit encore et toujours faire ses preuves,et ce depuis l’enfance que l’on revit en flash-back (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce passage où son père découvre et se dresse contre le sexisme ordinaire en élevant seul sa fille). Même si elle atomiserait Lucky Luke au tir, elle doit sans cesse lutter contre l’horripilante tendance de Jesse à la surprotéger. Elle a les pieds sur terre et, malgré la folie de leur périple, elle n’oublie pas de vivre et de rire : elle apporte ainsi de salutaires moments de répit.
  • Et puis, il y a Cass. Le buveur de sang qui remet à leur place les vampires traditionnels de la littérature et du cinéma, pédants et faussement torturés. Il est tellement cool, Cassidy, comment ne pas l’aimer ? Mais il vous fera faire des montagnes russes émotionnelles avant que tout cela ne soit achevé.

Une superbe histoire, c’est très bien, mais dans une BD, le visuel y est aussi beaucoup. Et là encore, c’est un sans-faute. Contrairement à Sandman pour lequel les artistes s’étaient succédé, il y a ici une belle continuité : Steve Dillon est aux commandes (sauf pour quelques épisodes spéciaux dessinés par des « invités »). Les dessins sont réalistes et dynamiques. Certaines séquences sont juste superbes grâce aux illustrations expressives et évocatrices de Steve Dillon. Je ne pense pas à des moments d’action, mais à des discussions entre personnages, à des retrouvailles : celle de Jesse et Tête-de-Fion par exemple est bouleversante tant Dillon nous donne à voir la compassion et la tristesse du premier et la détresse de l’autre. C’est tout simplement sublime ! Mais horreur et perversion y sont tout aussi bien représentées (pour notre plus grand plaisir de gens bizarres ?).

Les intégrales présentent également toutes les couvertures des fascicules d’origine. Illustrés par Glen Fabry, il s’agit le plus souvent de portraits des personnages. Si quelques ratés se glissent ici ou là, plusieurs d’entre elles capturent à merveille le caractère d’Untel ou Unetelle ou l’horreur d’une situation.

Enfin, les intégrales sont complétées avec des extraits du courrier des lecteurs, ce qui donne parfois à voir ce qui choque les lecteurs et lectrices et de découvrir alors le point de vue de Garth Ennis. Très intéressant, notamment sur les sujets les plus délicats et potentiellement clivants.

Trash, fou, surprenant, insolite, délirant, irrévérencieux, drôle. Les adjectifs s’appliquant à Preacher sont nombreux tout comme les qualités de ce comics culte (que je ne connaissais pas avant d’être attirée par le portrait de Tête-de-Fion sur la sixième couverture). Je vous en laisse un dernier : magistral.

Une adaptation en série est en cours. Je ne l’ai pas vue, j’ignore si je la verrais un jour (pas tout de suite en tout, la BD est trop fraîche dans mon esprit), mais j’avoue être dubitative. La violence très présente, les choses atroces brillamment mises en images par Steve Dillon, l’humour noir, etc., je me demande ce que ça donne en images réelles. Si quelqu’un l’a vue, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je suis curieuse malgré tout.

Preacher, Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016-2018 (1995-2000 pour les premières publications). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérémy Manesse.
– Tome 1 : 352 pages
– Tome 2 : 423 pages
– Tome 3 : 392 pages
– Tome 4 : 392 pages
– Tome 5 : 383 pages
– Tome 6 : 397 pages

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Six of Crows, tomes 1 et 2, de Leigh Bardugo

A Ketterdam, les habitants du Barrel sont de la pire espèce et personne, parmi ces voleurs, truands et assassins, n’ignore qui est Kaz Brekker, surnommé Dirtyhands. Il est parmi les meilleurs et, lorsqu’un riche marchand fait appel à lui pour une mission considérée comme impossible, il n’hésite pas et réunit aussitôt une équipe des plus hétéroclites. Le voyage s’annonce tendu…

Avec un peu de retard, j’ai enfin découvert ce diptyque dont on a beaucoup parlé. Et c’est un coup de cœur. Univers, personnages, histoire… c’est un sans-faute ! Décryptons !

Premier bon point : l’immense richesse du monde créé par Leigh Bardugo. Entre les pays, les peuples, les différents « corps » de Grishas, les gangs, etc., on peut être un peu perdus au début, mais finalement, on trouvera rapidement ses marques dans ce monde foisonnant. Et finalement, j’aurais même aimé en savoir davantage sur les différents peuples !
Ensuite, il y a l’atmosphère un peu glauque, un peu angoissante du Barrel, avec ses ruelles malfamées, ses ventes d’esclaves, ses bordels et ses coupe-gorges. L’inspiration de Leigh Bardugo vient clairement des Pays-Bas, avec cette Ketterdam veinée de canaux, ses noms de rues (Groenstraat…), ses patronymes (DeKappel, Van Eck, Johannus Rietveld, etc.) et ça, c’est plutôt chouette et atypique ! Même si je ne connais pas du tout ce coin de l’Europe (ça fait partie de mes projets), cela m’a complètement séduite !

Ensuite, les personnages sont totalement iconoclastes (et très attachants) :

  • Kaz, « Dirtyhands », le chef, a toujours un plan et fascine par son intelligence ;
  • Inej, surnommée le Spectre, est une araignée à laquelle aucune paroi ne résiste et qui ne quitte jamais ses couteaux tous porteurs de petits noms ;
  • Nina est une Grisha, formée pour tuer et capable d’agir sur les organismes humains :
  • Jesper, un grand dadais avec un fort penchant pour le jeu, excelle en tant que tireur d’élite ;
  • Wylan, fils de bonne famille en conflit avec son père, s’illustre dans la chimie et l’art de confectionner des bombes ;
  • Matthias, enfin, soldat fjerdan déchu, pétri de certitudes et d’honneur, se révèle redoutable dans les combats.

Voleurs, menteurs, joueurs, tueurs, égoïstes, ils et elles sont avides de prendre leur revanche sur un monde qui les relègue à être la lie de la prospère Ketterdam. Mais ce ne sont aussi parfois que des adolescents qui se disputent, qui se cherchent, qui découvrent de nouveaux sentiments. Grâce au point de vue qui change à chaque chapitre, nous les connaissons tous aussi bien les uns que les autres. Tous ont leur sensibilité, leurs peurs, leur caractère. A mon plus grand plaisir, Wylan prend davantage d’ampleur dans le second tome : je me suis tout de suite prise d’affection pour le benjamin de la bande.
Malgré leurs défauts – apparus finalement dans la douleur et les épreuves et nécessaires pour survivre –, tous et toutes ont un point commun qui les rend finalement plus meilleurs que la plupart des bons citoyens de Ketterdam : leur fidélité. Celle-ci se rattache à différentes choses (le groupe et leur chef, le Barrel, leur patrie natale, la personne aimée…), mais ils mettent un point d’honneur à respecter cette loyauté et trahir une parole donnée est la pire des vilenies.
Je dois également saluer Leigh Bardugo pour avoir fait naître l’amour d’une façon absolument magique entre ses personnages. Je ne suis vraiment pas dingue des romances qui arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe, mais il y a là une telle justesse, une telle beauté et une telle diversité dans leur manière d’aimer, d’exprimer leurs sentiments que c’est une réussite.

L’écriture est captivante. Clairement, ça envoie du lourd ! Le rythme est effréné, l’histoire carbure à mille à l’heure (comme le cerveau de Kaz, toujours en train de planifier, de programmer, d’anticiper). Cela ne l’empêche pas d’être très belle, avec des pointes de poésie ici et là.
Pas de doute : Leigh Bardugo connaît l’art du suspense et s’est moult fois jouée de mes impatiences. Par mille rebondissements, elle fait naître une certaine appréhension quant au sort réservé à ces six personnages. Malgré tout, elle sait aussi prendre son temps quand il le faut, c’est notamment ce qui contribue à la magnifique profondeur psychologique de ses personnages.

Tenant toutes les promesses de ses superbes couvertures en noir et blanc, Six of Crows, c’est : une intrigue pleine de suspense, un monde complexe, des personnages d’une belle richesse psychologique et un rythme maîtrisé. J’ai été vraiment triste de les laisser partir et la saga Grisha entre illico dans ma wish-list !

Alors ? Prêts à découvrir les bas-fonds du Barrel ?

Tome 1

« – Pas de sanglots, lança Jesper en tendant son fusil à Rotty.
– Pas de tombeaux, murmurèrent les autres Dregs en réponse.
Leur façon à eux de se souhaiter bonne chance. »

« Geels dévisagea Kaz comme s’il le voyait enfin pour la première fois. Le gosse avec lequel il parlait s’était montré prétentieux, téméraire, facilement amusé, mais jamais effrayant. Pas vraiment. A présent, le monstre était là, serein, le regard éteint. Kaz Brekker était parti, remplacé par Dirtyhands pour achever la sale besogne. »

« – Un jour, tu paieras, Brekker.
– Sûr, confirma Kaz. Si la justice existe dans ce bas monde. Mais on sait tous ce qu’il en est. »

« Ils ont peur de toi, comme autrefois j’avais peur. Comme toi, tu avais peur de moi. Nous sommes tous le monstre de quelqu’un, Nina. »

Tome 2

« J’ai reçu des balles, des coups de couteau et des coups de poing pour chaque parcelle de cette ville que j’ai gagnée. C’est la ville pour laquelle j’ai saigné. Et si Ketterdam m’a bien enseigné quelque chose, c’est qu’on peut toujours saigner encore un peu plus. »

« Qu’en est-il des inconnus, des invisibles, des laissés-pour-compte ? Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui. »

Six of Crows, tome 1, Leigh Bardugo. Milan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 564 pages.
Six of Crows, tome 2, La cite corrompue, Leigh Bardugo. Milan, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 650 pages.

Challenge Voix d’autrices : un diptyque/une trilogie

L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

Amour, vengeance & tentes Quechua, d’Estelle Billon-Spagnol (2017)

Amour, vengeance et tentes Quechua (couverture)Je vous préviens, il risque d’y avoir quelques critiques Exprim’ dans les semaines qui suivent ! Montreuil étant passé par là, je commence enfin à savourer la fournée 2017 et m’attendent encore La fourmi rouge, Colorado Train et Les cancres de Rousseau. De belles lectures en prévision !

Ce ne sera pas une critique très longue aujourd’hui, mais je tenais tout de même à parler de ce chouette roman qui cache une certaine dose de tristesse et de soupirs sous un titre léger et une couverture colorée.

Deuxième samedi de juillet, ça y est, c’est l’heure du départ en vacances pour la famille Balice ! Marine la mère, Thomas le père, Suze la petite sœur et Tara notre héroïne au caractère impulsif prennent comme tous les ans la direction du Momo’s camping ! Tara y retrouve son ami d’enfance, Adam… devenu étrangement sexy. Sauf que l’arrivée d’Eva, surnommée La Frite, vient bouleverser leur amitié et leurs vacheries respectives ne tardent pas à envenimer l’ambiance des vacances.

Dès le premier chapitre qui raconte le départ en vacances de la famille Balice, on sent ce parfum particulier des vacances, cette frénésie à la fois joyeuse et tendue, cette excitation grandissante… et une fois au camping, c’est l’ambiance tranquille de celui-ci qui se dégage de ces pages. La baignade, les barbecues, les apéros, les voisins… Je n’ai jamais fréquenté plusieurs fois le même camping, je n’ai jamais noué de liens d’amitié avec les autres enfants, nous passions très peu de journée glandouille au camping, et pourtant, en quelques pages, cette atmosphère joyeuse, paisiblement remuante,  m’a fait quitter l’hiver et ses plaids pour aller glandouiller au soleil. Estelle Billon-Spagnol n’utilise pas de grandes descriptions, mais, à travers le regard attendri de Tara, elle dépeint superbement ce petit coin hors du quotidien.

Mais ce qui m’a le plus séduite dans ce roman, ce sont les caractères justes et réalistes décrits par Estelle Billon-Spagnol. Ses personnages sont des gens que l’on a tous pu croiser un jour. Ils ont ce qu’il faut d’extravagance pour que cela reste plausible, juste ce brin de folie et de névrose présent en chacun de nous. Nous quittons parfois Tara pour visiter les pensées de ses parents, de leurs amis ou encore de Jackie et Momo. Ainsi, nous les découvrons de l’intérieur (et non pas seulement par le biais du regard adolescent de Tara). Certains sont sympathiques, d’autres émouvants, d’autres encore vaguement insupportables. La faune humaine, quoi !

Les dégâts et causés par le temps qui passe se font beaucoup sentir au fil des pages. D’une part, il y a le naufrage du couple Balice. Les exigences de Marine, les lassitudes et les nouveaux projets de Thomas, le désir qui s’amenuise… des problèmes communs. D’autre part, Tara expérimente, été après été, de nouveaux changements. D’enfants, ils deviennent adolescents, puis jeunes adultes. L’ingérence des hormones et des apparences signe la fin d’une époque d’insouciance et de liberté.

Un roman réaliste, lumineux et touchant, où l’humour flirte avec la gravité. Une belle histoire d’amour, d’amitié et de famille qui nous offre, le temps d’une lecture, de mini-vacances (pas de tout repos cependant).

« Elle a ses responsabilités dans l’affaire, bien sûr. Elle le sait bien, elle le sent bien qu’il y a ce truc en elle qui lui bouffe la vie et celle des autres. Ce truc électrique qui la rend « invivable ». Elle n’est pas givrée, non, juste… exigeante ?
Voilà c’est ça : elle veut plus. Plus de sel, plus de sexe, plus de passion. Plus, en tout cas, que des jours qui se répètent et se ressemblent et s’interchangent et blablabla c’est fini on meurt. Elle a le droit, non ? Elle a le droit de vouloir que son mari l’accompagne en haut, tout en haut ? »

« Entre les mots qu’on prononce, ceux qui aimeraient sortir, ceux qu’on reçoit, ceux qu’on entend, ceux qu’on retient… toujours si compliqué de comprendre vraiment l’autre. »

« Suze lui tend plusieurs fois la main, mais Tara s’esquive – comment pourrait-elle salir ces cinq petits doigts ? S’ils savaient, ces cinq petits doigts confiants et innocents, est-ce qu’ils se tendraient encore vers elle ? Que savent-il du chagrin, de la rage, de la jalousie et de tout ce qu’elle engendre comme saloperies – que savent-ils de la bascule ? La bascule qui fait que la roue tourne, et pas du bon côté, te pousse à faire des trucs crades, des trucs débiles, des trucs qui ne te ressemblent pas ?… Tellement qu’à force, tu ne sais plus à quoi tu ressembles, « pour de vrai »… »

Amour, vengeance & tentes Quechua, Estelle Billon-Spagnol. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 251 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Propriétaires de Reigate :
lire un livre dans lequel les personnages sont en vacances

Challenge Voix d’autrices : une autrice francophone