Six of Crows, tomes 1 et 2, de Leigh Bardugo

A Ketterdam, les habitants du Barrel sont de la pire espèce et personne, parmi ces voleurs, truands et assassins, n’ignore qui est Kaz Brekker, surnommé Dirtyhands. Il est parmi les meilleurs et, lorsqu’un riche marchand fait appel à lui pour une mission considérée comme impossible, il n’hésite pas et réunit aussitôt une équipe des plus hétéroclites. Le voyage s’annonce tendu…

Avec un peu de retard, j’ai enfin découvert ce diptyque dont on a beaucoup parlé. Et c’est un coup de cœur. Univers, personnages, histoire… c’est un sans-faute ! Décryptons !

Premier bon point : l’immense richesse du monde créé par Leigh Bardugo. Entre les pays, les peuples, les différents « corps » de Grishas, les gangs, etc., on peut être un peu perdus au début, mais finalement, on trouvera rapidement ses marques dans ce monde foisonnant. Et finalement, j’aurais même aimé en savoir davantage sur les différents peuples !
Ensuite, il y a l’atmosphère un peu glauque, un peu angoissante du Barrel, avec ses ruelles malfamées, ses ventes d’esclaves, ses bordels et ses coupe-gorges. L’inspiration de Leigh Bardugo vient clairement des Pays-Bas, avec cette Ketterdam veinée de canaux, ses noms de rues (Groenstraat…), ses patronymes (DeKappel, Van Eck, Johannus Rietveld, etc.) et ça, c’est plutôt chouette et atypique ! Même si je ne connais pas du tout ce coin de l’Europe (ça fait partie de mes projets), cela m’a complètement séduite !

Ensuite, les personnages sont totalement iconoclastes (et très attachants) :

  • Kaz, « Dirtyhands », le chef, a toujours un plan et fascine par son intelligence ;
  • Inej, surnommée le Spectre, est une araignée à laquelle aucune paroi ne résiste et qui ne quitte jamais ses couteaux tous porteurs de petits noms ;
  • Nina est une Grisha, formée pour tuer et capable d’agir sur les organismes humains :
  • Jesper, un grand dadais avec un fort penchant pour le jeu, excelle en tant que tireur d’élite ;
  • Wylan, fils de bonne famille en conflit avec son père, s’illustre dans la chimie et l’art de confectionner des bombes ;
  • Matthias, enfin, soldat fjerdan déchu, pétri de certitudes et d’honneur, se révèle redoutable dans les combats.

Voleurs, menteurs, joueurs, tueurs, égoïstes, ils et elles sont avides de prendre leur revanche sur un monde qui les relègue à être la lie de la prospère Ketterdam. Mais ce ne sont aussi parfois que des adolescents qui se disputent, qui se cherchent, qui découvrent de nouveaux sentiments. Grâce au point de vue qui change à chaque chapitre, nous les connaissons tous aussi bien les uns que les autres. Tous ont leur sensibilité, leurs peurs, leur caractère. A mon plus grand plaisir, Wylan prend davantage d’ampleur dans le second tome : je me suis tout de suite prise d’affection pour le benjamin de la bande.
Malgré leurs défauts – apparus finalement dans la douleur et les épreuves et nécessaires pour survivre –, tous et toutes ont un point commun qui les rend finalement plus meilleurs que la plupart des bons citoyens de Ketterdam : leur fidélité. Celle-ci se rattache à différentes choses (le groupe et leur chef, le Barrel, leur patrie natale, la personne aimée…), mais ils mettent un point d’honneur à respecter cette loyauté et trahir une parole donnée est la pire des vilenies.
Je dois également saluer Leigh Bardugo pour avoir fait naître l’amour d’une façon absolument magique entre ses personnages. Je ne suis vraiment pas dingue des romances qui arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe, mais il y a là une telle justesse, une telle beauté et une telle diversité dans leur manière d’aimer, d’exprimer leurs sentiments que c’est une réussite.

L’écriture est captivante. Clairement, ça envoie du lourd ! Le rythme est effréné, l’histoire carbure à mille à l’heure (comme le cerveau de Kaz, toujours en train de planifier, de programmer, d’anticiper). Cela ne l’empêche pas d’être très belle, avec des pointes de poésie ici et là.
Pas de doute : Leigh Bardugo connaît l’art du suspense et s’est moult fois jouée de mes impatiences. Par mille rebondissements, elle fait naître une certaine appréhension quant au sort réservé à ces six personnages. Malgré tout, elle sait aussi prendre son temps quand il le faut, c’est notamment ce qui contribue à la magnifique profondeur psychologique de ses personnages.

Tenant toutes les promesses de ses superbes couvertures en noir et blanc, Six of Crows, c’est : une intrigue pleine de suspense, un monde complexe, des personnages d’une belle richesse psychologique et un rythme maîtrisé. J’ai été vraiment triste de les laisser partir et la saga Grisha entre illico dans ma wish-list !

Alors ? Prêts à découvrir les bas-fonds du Barrel ?

Tome 1

« – Pas de sanglots, lança Jesper en tendant son fusil à Rotty.
– Pas de tombeaux, murmurèrent les autres Dregs en réponse.
Leur façon à eux de se souhaiter bonne chance. »

« Geels dévisagea Kaz comme s’il le voyait enfin pour la première fois. Le gosse avec lequel il parlait s’était montré prétentieux, téméraire, facilement amusé, mais jamais effrayant. Pas vraiment. A présent, le monstre était là, serein, le regard éteint. Kaz Brekker était parti, remplacé par Dirtyhands pour achever la sale besogne. »

« – Un jour, tu paieras, Brekker.
– Sûr, confirma Kaz. Si la justice existe dans ce bas monde. Mais on sait tous ce qu’il en est. »

« Ils ont peur de toi, comme autrefois j’avais peur. Comme toi, tu avais peur de moi. Nous sommes tous le monstre de quelqu’un, Nina. »

Tome 2

« J’ai reçu des balles, des coups de couteau et des coups de poing pour chaque parcelle de cette ville que j’ai gagnée. C’est la ville pour laquelle j’ai saigné. Et si Ketterdam m’a bien enseigné quelque chose, c’est qu’on peut toujours saigner encore un peu plus. »

« Qu’en est-il des inconnus, des invisibles, des laissés-pour-compte ? Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui. »

Six of Crows, tome 1, Leigh Bardugo. Milan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 564 pages.
Six of Crows, tome 2, La cite corrompue, Leigh Bardugo. Milan, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 650 pages.

Challenge Voix d’autrices : un diptyque/une trilogie

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L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

Amour, vengeance & tentes Quechua, d’Estelle Billon-Spagnol (2017)

Amour, vengeance et tentes Quechua (couverture)Je vous préviens, il risque d’y avoir quelques critiques Exprim’ dans les semaines qui suivent ! Montreuil étant passé par là, je commence enfin à savourer la fournée 2017 et m’attendent encore La fourmi rouge, Colorado Train et Les cancres de Rousseau. De belles lectures en prévision !

Ce ne sera pas une critique très longue aujourd’hui, mais je tenais tout de même à parler de ce chouette roman qui cache une certaine dose de tristesse et de soupirs sous un titre léger et une couverture colorée.

Deuxième samedi de juillet, ça y est, c’est l’heure du départ en vacances pour la famille Balice ! Marine la mère, Thomas le père, Suze la petite sœur et Tara notre héroïne au caractère impulsif prennent comme tous les ans la direction du Momo’s camping ! Tara y retrouve son ami d’enfance, Adam… devenu étrangement sexy. Sauf que l’arrivée d’Eva, surnommée La Frite, vient bouleverser leur amitié et leurs vacheries respectives ne tardent pas à envenimer l’ambiance des vacances.

Dès le premier chapitre qui raconte le départ en vacances de la famille Balice, on sent ce parfum particulier des vacances, cette frénésie à la fois joyeuse et tendue, cette excitation grandissante… et une fois au camping, c’est l’ambiance tranquille de celui-ci qui se dégage de ces pages. La baignade, les barbecues, les apéros, les voisins… Je n’ai jamais fréquenté plusieurs fois le même camping, je n’ai jamais noué de liens d’amitié avec les autres enfants, nous passions très peu de journée glandouille au camping, et pourtant, en quelques pages, cette atmosphère joyeuse, paisiblement remuante,  m’a fait quitter l’hiver et ses plaids pour aller glandouiller au soleil. Estelle Billon-Spagnol n’utilise pas de grandes descriptions, mais, à travers le regard attendri de Tara, elle dépeint superbement ce petit coin hors du quotidien.

Mais ce qui m’a le plus séduite dans ce roman, ce sont les caractères justes et réalistes décrits par Estelle Billon-Spagnol. Ses personnages sont des gens que l’on a tous pu croiser un jour. Ils ont ce qu’il faut d’extravagance pour que cela reste plausible, juste ce brin de folie et de névrose présent en chacun de nous. Nous quittons parfois Tara pour visiter les pensées de ses parents, de leurs amis ou encore de Jackie et Momo. Ainsi, nous les découvrons de l’intérieur (et non pas seulement par le biais du regard adolescent de Tara). Certains sont sympathiques, d’autres émouvants, d’autres encore vaguement insupportables. La faune humaine, quoi !

Les dégâts et causés par le temps qui passe se font beaucoup sentir au fil des pages. D’une part, il y a le naufrage du couple Balice. Les exigences de Marine, les lassitudes et les nouveaux projets de Thomas, le désir qui s’amenuise… des problèmes communs. D’autre part, Tara expérimente, été après été, de nouveaux changements. D’enfants, ils deviennent adolescents, puis jeunes adultes. L’ingérence des hormones et des apparences signe la fin d’une époque d’insouciance et de liberté.

Un roman réaliste, lumineux et touchant, où l’humour flirte avec la gravité. Une belle histoire d’amour, d’amitié et de famille qui nous offre, le temps d’une lecture, de mini-vacances (pas de tout repos cependant).

« Elle a ses responsabilités dans l’affaire, bien sûr. Elle le sait bien, elle le sent bien qu’il y a ce truc en elle qui lui bouffe la vie et celle des autres. Ce truc électrique qui la rend « invivable ». Elle n’est pas givrée, non, juste… exigeante ?
Voilà c’est ça : elle veut plus. Plus de sel, plus de sexe, plus de passion. Plus, en tout cas, que des jours qui se répètent et se ressemblent et s’interchangent et blablabla c’est fini on meurt. Elle a le droit, non ? Elle a le droit de vouloir que son mari l’accompagne en haut, tout en haut ? »

« Entre les mots qu’on prononce, ceux qui aimeraient sortir, ceux qu’on reçoit, ceux qu’on entend, ceux qu’on retient… toujours si compliqué de comprendre vraiment l’autre. »

« Suze lui tend plusieurs fois la main, mais Tara s’esquive – comment pourrait-elle salir ces cinq petits doigts ? S’ils savaient, ces cinq petits doigts confiants et innocents, est-ce qu’ils se tendraient encore vers elle ? Que savent-il du chagrin, de la rage, de la jalousie et de tout ce qu’elle engendre comme saloperies – que savent-ils de la bascule ? La bascule qui fait que la roue tourne, et pas du bon côté, te pousse à faire des trucs crades, des trucs débiles, des trucs qui ne te ressemblent pas ?… Tellement qu’à force, tu ne sais plus à quoi tu ressembles, « pour de vrai »… »

Amour, vengeance & tentes Quechua, Estelle Billon-Spagnol. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 251 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Propriétaires de Reigate :
lire un livre dans lequel les personnages sont en vacances

Challenge Voix d’autrices : une autrice francophone

Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Arbol (2015)

Toutes les vagues de l'océan (couverture)Gonzalo Gil, petit avocat vivant sous l’égide de son puissant beau-père, trompé par sa femme, éloigné – bien que vivant sous le même toit – de son fils, menait une existence plutôt banale, plutôt triste jusqu’au jour où un inspecteur l’informe du suicide de sa sœur, qu’il ne voyait plus depuis des années, et de l’accusation de meurtre qui pèse sur elle. Elle aurait vengé la mort de son fils en assassinant le mafieux russe responsable.

Certes, ce livre est publié dans la collection Actes noirs ; certes, il a reçu le Grand prix de littérature policière 2015 ; certes, la couverture est noire. Mais ce n’est pas un polar classique avec un inspecteur qui mène une enquête et qui cherche un tueur. Certes, il y a deux morts liées à un meurtre pour l’un, à un suicide pour l’autre, mais c’est bien plus qu’un polar. C’est avant tout le prétexte à une incroyable fresque historique qui traverse 70 ans d’Histoire.

Parallèlement aux recherches, aux questions et aux doutes de Gonzalo, on revit l’Histoire aux côtés d’Elias Gil, son père. Dans les années 1930, Elias, la vingtaine, est un jeune ingénieur espagnol plein d’enthousiasme et de confiance envers le régime communiste. Toutefois, pour quelques doutes exprimés dans ses lettres à son père, il est déporté à Nazino avec plus de 6 000 personnes. Nazino où ils furent abandonnés sans nourriture et sans outils. Nazino ou « l’île des cannibales ». Nazino ou l’enfer sur Terre. Nazino dont je n’avais jamais entendu parler. Entre la cruauté sans limite d’Igor et l’amour désespéré d’Irina, Nazino marque à jamais ceux qui y sont envoyés et transforme les caractères. Le destin d’Elias, d’Irina, d’Igor et de leurs descendants aurait sans doute été différent sans Nazino.

Le rythme ne faiblit pas. Après Nazino, c’est le régime de Franco et la guerre civile espagnole, c’est l’Occupation française par les nazis.

Les personnages sont denses et travaillés : ils ont tous de multiples facettes. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises personnes (même s’il y a évidemment des actions que l’on désapprouve avec nos yeux détachés). Les protagonistes de Toutes les vagues de l’océan ont été jetés dans les vagues de l’Histoire et ont été contraint de faire des choix dans des conditions extrêmes pour ne pas être totalement broyés. Certains se battent pour ne pas se laisser envahir par leur part d’ombre, toujours grandissante face aux horreurs dont ils ont été témoins. Ceux qui furent adulés sous un régime deviennent les pestiférés du suivant, les criminels peuvent devenir les héros du jour, celui qui était victime devient bourreau, rien n’est définitivement acquis.

Victor del Arbol tisse sa toile et, en même temps que Gonzalo, le lecteur découvre le passé familial, les rancœurs, les secrets enfouis, les hontes trop longtemps tues, les pièces du puzzle qui, lentement, se mettent en place.

Toutes les vagues de l’océan est un ouvrage incroyable et terrible. Tout en entremêlant les destins de tous ses protagonistes, Victor del Arbol prend son lecteur et le jette au milieu des guerres, des idéologies et des résistances qui ont marqué le XXe siècle. 600 pages d’une écriture magistrale pour revivre ce siècle dans toute son atrocité.

Un très gros coup de cœur que je ne peux que conseiller chaleureusement.

« L’esclave le plus fidèle est celui qui se sent libre. »

« La première goutte qi tombe est celle qui commence à briser la pierre.

La première goutte qui tombe est celle qui commence à être océan. »

Toutes les vagues de l’océan, Victor del Arbol. Actes Sud, coll. Actes noirs, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’espagnol par Claude Bleton. 608 pages.

Western, de Jean Van Hamme (scénario) et Grzegorz Rosinski (illustrations) (2001)


Western (couverture)Western
prend place dans la seconde moitié du XIXe entre le Wyoming et le Kansas. A une époque où le chemin de fer s’installe, où l’on recherche morts ou vifs les « outlaws », où les Indiens commencent à être parquer dans les réserves des « Badlands » (ce qui est assez drôle car ce contexte fait écho au roman que je lis actuellement, La dernière frontière d’Howard Fast).

C’est une histoire de filiation, de famille et d’héritage. Une histoire de cupidité, de jalousie et de vengeance. Un véritable western comme on l’attend au titre : une fine gâchette (manchotte), un ranch, des bandits, des meurtres et des complots.

Le travail de Rosinski colle très bien avec l’histoire, les tons bruns, jaunes, gris ou noirs dominent dans une histoire où pèsent les secrets et plane l’ombre de la mort. Cependant, malgré ce scénario qui se veut effrayant, tragique, je n’ai pas ressenti ce genre d’émotions.

C’est un divertissement correct – pas un mauvais moment, pas de grands souvenirs – même si cette BD n’a rien d’exceptionnel dans la narration ou dans l’illustration. Quoique… Au sujet de l’illustration, je dois nuancer. L’originalité de la BD est de présenter cinq double pages, cinq tableaux. Ces peintures sur lesquelles on tombe avec surprise nous plonge réellement dans un paysage, dans une ambiance, dans une scène de vie.

Je n’ai pas grand-chose à en dire, ce n’est pas le genre de bande dessinée qui me touche et elle ne marquera pas ma mémoire pour longtemps.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai fait exprès de mal tirer. Sans doute pour renforcer mon personnage de pauvre cloche. Ce n’était pas un rôle, d’ailleurs. J’étais devenue une pauvre cloche. »

Western, Jean Van Hamme (scénario) et Grzegorz Rosinski (illustrations). Le Lombard, coll. Signé, 2008 (Le Lombard, 2001, pour la première édition). 88 pages.

Les autres BD « Signé » :

Milady de Winter, par Agnès Maupré (2010 – 2012)

Milady de Winter T.1

Agnès Maupré revisite avec ces deux tomes parus chez Ankama l’œuvre d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires. Mais ce n’est pas sur D’Artagnan et ses trois compagnons qu’elle fixe son regard, mais sur leur terrible et mortelle ennemie, Milady de Winter. Les 134 pages du tome 1 retrace la vie de la belle Anglaise depuis sa pendaison par son époux, le comte de la Fère (alias Athos) jusqu’à sa déclaration de guerre à D’Artagnan qui, par la ruse, s’est introduit dans son lit et a « mis à nu un secret dangereux » : Milady est marquée d’une fleur de lys. Le second tome, fort de ses 141 pages, raconte la haine de Milady pour les quatre amis, ses intrigues pour faire assassiner le duc de Buckingham jusqu’à sa mort.

Mais ce que ces bandes dessinées mettent en avant, ce sont des aspects inédits de la vie de Milady : sa rencontre avec le comte de Winter, sa grossesse ou encore sa relation avec son fils ainsi qu’avec Constance Bonacieux, sa prisonnière. Ces éléments absents des livres, Agnès Maupré les réinvente pour donner une nouvelle vie à cette célèbre méchante.

 

JMilady de Winter T.2e n’avais jamais lu Les Trois Mousquetaires bien que j’avais adoré Le Comte de Monte-Cristo ou bien La Reine Margot. Mais cette histoire de mousquetaires que j’imaginais, pour je ne sais quelle raison, comme une histoire de cape et d’épée manichéenne ne m’attirait pas du tout. Mais à force de voir Milady de Winter dans les librairies, j’ai commencé à être intriguée. Puis peu avant le Livre sur la Place 2012, j’ai vu que la dessinatrice serait l’une des invitées de la Parenthèse, bonne librairie spécialisée BD de Nancy. J’ai alors pensé « c’est l’occasion, je vais lire Les Trois Mousquetaires et si ça me plaît, je lirai Milady et j’irai voir Agnès Maupré. » Ni une ni deux, je prends mon bouquin (que j’avais acheté plus d’un an auparavant à une bourse aux livres et je me suis plongée dans ma lecture. « Plongée » est le mot car j’ai littéralement dévoré les deux livres qui composaient mon édition des Trois Mousquetaires. J’ai adoré l’histoire de ces quatre amis à la vie à la mort, avec chacun leurs qualités mais aussi leur défauts, se heurtant à la colère de Richelieu, puis de Mazarin, poursuivis par Milady ou par son fils. Et donc je suis allée chercher Milady de Winter pour retrouver ce personnage si intrigant qui, pour moi, le plus intéressant du livre, méchante charismatique, vipère dissimulée sous le masque de la beauté, femme meurtrie qui rend tous les coups, espionne meurtrière.

(Si ça ne s’appelle pas parler pour ne rien dire…)

 

Après avoir lu le tome 1, j’ai été incapable de dire si j’avais vraiment aimé ou pas. Sur le coup, je veux dire. Le dessin est assez particulier, simpliste à première vue et les personnages des mousquetaires si ennoblis dans les livres malgré leurs défauts sont ici montrés si ridicules que je suis restée perplexe. Puis j’ai acheté le deuxième tome et j’ai relu le premier pour bien me remettre dans l’ambiance. J’ai alors vu la BD sous un jour différent. Et totalement positif !

Alexandre Dumas nous montrait le monstre, Agnès Maupré nous montre la femme. Tout en suivant le récit de l’auteur, elle réalise un beau travail d’écriture pour nous montrer ce que l’on ne peut qu’imaginer dans les livres. Milady n’est plus seulement la femme machiavélique de Dumas, c’est aussi une victime qui a connu la souffrance et qui tente de se relever de ces épreuves et de fuir son passé qui la rejoint bien souvent. C’est aussi une femme qui aime, mais qui refuse de se laisser dominer par les hommes qui pourtant dominent ce XVIIe siècle, c’est aussi une femme à la recherche d’une amie qu’elle trouve en quelque sorte auprès de Constance Bonacieux, sa prisonnière (qu’elle empoisonnera tout de même pour se venger de D’Artagnan). Agnès Maupré rend à Milady sa part d’humanité en montrant que c’est la douleur qui lui a donné cette détermination et cette cruauté. De plus, elle nous la présente sous un jour totalement absent dans l’œuvre de Dumas : elle nous la montre en mère. Mère indigne peut-être, mais qui finalement aime son fils. La maternité était un sujet important pour Agnès Maupré qui tenait à montrer cet aspect de Milady (elle a expliqué ceci au Livre sur la Place pendant les dédicaces). Quant aux hommes, ils ne tiennent vraiment pas le beau rôle : lâches, ivrognes, volages, acariâtre (pour Athos), arriéré (Porthos), débauchés. En un mot : ri-di-cu-les.

Au final, un récit tragique raconté avec légèreté et violence avec un dessin à la plume et à l’encre qui, finalement, se révèle très agréable. Une très bonne découverte !

 « Ces histoires de déshonneur qui tombe sur la pécheresse comme la foudre divine ne sont que des mythes destinés à convaincre les femmes de garder leurs fesses bien sages. »

 « J’ai cru qu’il suffisait pour revivre de tourner le dos à son passé, mais il faut le fouler aux pieds, l’écraser, le brûler pour enfin renaître sur une terre aride, nette et pure comme un désert. J’ai cru aussi que le temps cicatrisait les blessures, naïveté ! Chaque nouvelle plaie rouvre les anciennes. Elles s’additionnent, se superposent, et l’on finit exsangue. »

 Milady de Winter, tomes 1 et 2, Agnès Maupré. Ankama, 2010-2012. 134-141 pages.

Retrouvez également ma chronique sur sa seconde série autour du chevalier d’Eon !