La sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï (1889)

Le rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique ! » mettait au mois de juin tous les classiques évoquant l’Art (sous toutes ses formes). J’ai donc décidé de tirer de ma PAL ce court roman de Tolstoï, intitulé La Sonate à Kreutzer. Au vu du titre, cela paraissait coller au thème.

Classiques c'est fantastiques - ArtLa sonate à Kreutzer, La mort d'Ivan IllitchEn réalité, pas vraiment. La fameuse sonate, composée par Beethoven, n’a un rôle que très secondaire dans l’histoire qui parle en réalité du couple et des relations charnelles encore les hommes et les femmes. La musique devient un catalyseur des émotions humaines.
Lors d’un voyage en train, un échange s’amorce entre des passagers sur la banalisation des divorces et la nécessité ou non l’amour dans le couple, nécessaire ou facultatif selon les points de vue. La conversation s’achève lorsque l’un d’entre eux, particulièrement virulent et désespéré sur le sujet du mariage et de l’amour, déclare avoir tué sa femme. Le reste du livre est constitué du récit qu’il fait au narrateur des circonstances l’ayant mené à ce geste.

A travers ce long monologue, cette confession d’un homme sur son cheminement jusqu’au féminicide, La sonate à Kreutzer est donc essentiellement une interrogation sur le couple, le mariage et le sexe, sur la durée des sentiments amoureux ou sensuels et l’influence de la société et de l’éducation. La position de l’auteur semble être plutôt tranchée sur le sujet. Je dis « l’auteur » (et non seulement le personnage) car Tolstoï explicite sa pensée dans une postface avec des « je » bien affirmés. C’est un pamphlet pour la continence et la limitation des rapports charnels au sein du mariage (et bien évidemment en-dehors du mariage), contre la glorification de la sensualité. Mes souvenirs d’Anna Karénine sont très flous, mais je me souviens de l’opposition entre un couple raisonnable et heureux et les amours adultères d’Anna Karénine et de Vronski, donc ce roman semble en reprendre des idées. Sa thèse m’a tout de même laissée confuse par moments, notamment ses idées relatives aux enfants et notamment venant de la part d’un homme qui en a lui-même eu treize.

S’il apparaît souvent comme rétrograde, il m’a également surprise par quelques considérations, certaines relativement féministes, notamment sur les torts partagés des deux sexes et le sort des femmes contraintes de vendre leur corps aux hommes, d’autres sur le refus de manger de la viande et quelques réflexions sur la perpétuation du genre humain, doutant de son caractère essentiel et des raisons de celui-ci. Relativement est un mot important : la misogynie n’est pas absente et c’est tout de même l’histoire d’un homme qui explique pourquoi ce n’est pas de sa faute s’il a tué sa femme.

La postface clarifie sa thèse, certes, mais part ensuite sur des considérations spirituelles, les doctrines chrétiennes, l’idéal du Christ, ce que, je le reconnais, j’ai fini par lire en diagonale sans rien retenir.

Portrait d’un amour avorté, d’un mariage condamné, La sonate à Kreutzer raconte des sentiments malheureux tels que le mépris de l’autre, la haine insidieuse et la jalousie, terrible jalousie qui sera exacerbée par la musique, moment de complicité entre la femme et son (possible) amant. Une atmosphère torturée et pessimiste quant au genre humain. Cependant, à cause d’un désaccord avec la plupart des principes de l’auteur et les justifications du personnage principal et un manque d’émotions et d’immersion, je reste franchement dubitative face à ce titre.

La fameuse sonate « à Kreutzer » (ou sonate pour piano et violon n°9) composée par Beethoven entre 1802 et 1803 et dédiée au violoniste Rodolphe Kreutzer, d’où son surnom.

« Et au nom de cet amour, ou plutôt de cette abomination, il assure la perte de qui ? de la moitié du genre humain ! De toutes les femmes qui devraient être ses collaboratrices dans l’évolution de l’humanité vers le bien et la vérité, au nom du plaisir, il se fait non des auxiliaires mais des ennemies. »

« Maintenant, on prétend qu’on respecte la femme. Les uns lui cèdent leur place, ramassent son mouchoir ; les autres lui reconnaissent le droit d’exercer dans toutes les fonctions, de prendre part à l’administration, etc. Ils font tout cela, mais l’opinion qu’ils ont d’elle est toujours la même. C’est un instrument de jouissance. Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage. L’esclavage n’est pas autre chose que l’exploitation par les uns du travail forcé du plus grand nombre. Donc, pour qu’il n’y ait plus d’esclavage, il faut que les hommes cessent de désirer jouir du travail forcé d’autrui et considèrent cela comme un péché ou une honte. »

« Nous étions deux forçats nous haïssant mutuellement, attachés à la même chaîne, nous empoisonnant mutuellement l’existence tout en nous efforçant de ne pas le remarquer. »

« Ainsi la présence des enfants, non seulement n’améliorait pas nos relations de femme et de mari, mais au contraire nous désunissait. Les enfants devenaient un motif supplémentaire de dispute, et plus ils grandissaient, plus ils devenaient un instrument de lutte : on eût dit que nous nous en servions comme d’armes pour nous combattre. »

« Et, en général, quelle chose terrible que la musique ! Qu’est-ce exactement ? Je ne le saisis pas. Qu’est-ce que la musique ? Quelle est son action ? Et pourquoi agit-elle comme elle le fait ? On dit que la musique agit de façon à élever l’âme… quelle stupidité, quel mensonge ! Elle agit, elle agit terriblement, je parle pour moi, mais nullement de façon à élever l’âme, ni de façon à l’abaisser, mais de façon à l’exaspérer. Comment vous dire ? La musique m’oblige à m’oublier, à oublier ma vraie condition, elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, j’ai l’impression que je sens ce qu’en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas. »

La sonate à Kreutzer (suivi de La mort d’Ivan Ilitch), Léon Tolstoï. Le Livre de Poche, 1958 (1889 pour l’édition originale. 1890 pour la première traduction française). Traduit du russe par Sylvie Luneau. 253 pages (164 pour La sonate à Kreutzer).

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, d’Emile Zola (1874)

Pour conclure la saison 2 du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique, le thème était assez libre : une oeuvre d’un siècle de notre choix à l’honneur. J’en ai donc profité pour continuer ma lecture des Rougon-Macquart de ce cher Émile.

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Poursuivons l’aventure en retournant au berceau de la tentaculaire famille Rougon-Macquart : Plassans. Une famille : les Mouret, composée de Marthe issue de la branche Rougon, de François de la branche Marquart et de leurs trois enfants. Autour d’eux, deux clans – les bonapartistes et les légitimistes – se disputent la ville jusqu’à l’arrivée d’un prêtre, l’abbé Faujas, secrètement missionné de ramener la ville dans le giron de l’Empire.

La conquête de Plassans (couverture)Ce tome est bien plus politique que le précédent. Le contexte historique, les luttes entre partis, les relations politiques et les intrigues pour grignoter un peu d’influence sont une part importante du roman. Zola trace un certain nombre de portraits, de caractères, qui permet de distinguer et de reconnaître facilement chaque membre éminent de Plassans. Cependant, quelle que soit la société fréquentée, tous et toutes partagent des désirs inassouvis de pouvoir et d’honneurs, se disputant les postes de hauts fonctionnaires, les médailles et les cures. À plusieurs reprises, l’insensibilité de ces bourgeois envers le malheur d’autrui glacera le sang. Seuls dénotent un peu M. de Condamin au regard sarcastique et désabusé et l’abbé Bourrette d’une naïveté et d’une gentillesse totales.
Parmi ses hommes et ses femmes du monde, l’abbé Faujas détonne. C’est une figure de prêtre mémorable : un colosse, terrible et imposant, misogyne, aveugle à quiconque ne lui est pas utile, mais dont la face fermée et impénétrable sait laisser passer de la bonhommie si besoin, un dictateur en soutane. C’est un personnage qui fascine et qui révolte du début à la fin et participe à la critique de l’auteur vis-à-vis de l’Église qui, à l’exception de l’abbé Bourrette, se montrera, dans ce volume, politisée, manipulatrice, fourbe ou lâche.

Mais La Conquête de Paris est également un roman intimiste, traçant la destruction d’une famille parallèlement à l’ascension du prêtre. La famille Mouret, confite dans sa tranquillité et son train-train, se voit peu à peu chamboulée par l’arrivée de l’abbé Faujas et de sa mère, puis de sa sœur et son beau-frère (les Trouche). Gagnant la confiance et l’amitié des propriétaires et de leur domestique par leur discrétion première, les Faujas et les Trouche se font plus gourmands. Tandis que l’abbé Faujas acquiert une toute puissance sur l’âme de Marthe, les trois autres se disputent la maison et font mainmise sur les chambres, la nourriture, l’argent, la cuisinière…
Le roman finit par mettre franchement mal à l’aise : tandis que la dévotion et la soumission de Marthe, fraîchement tombée dans la religion, envers l’abbé se font plus absolues, la maison devient le cœur de mensonges, de vols, d’une avidité sans limite. Le comportement impitoyable de ses nouveaux parasites et le délire mystique de Marthe seront à l’origine, pour François Mouret, d’un sort funeste. L’abbé, focalisé sur ses objectifs politiques, détourne le regard, mais son mépris pour les femmes, notamment pour Marthe qu’il a utilisée sans scrupule, n’en est pas moins d’une violence inouïe. L’air devient malsain, l’atmosphère lugubre tandis que les Mouret sont jetés au sol, manipulés et piétinés pour servir les ambitions de leurs locataires.
Marthe dévote, les Trouche perfides et vicieux, Rose impertinente, Faujas tyrannique, Mouret détruit… les personnages sont source de mille sentiments, de la révolte à la compassion. Sans inspirer de la sympathie, Zola se fait un descripteur détaillé et fascinant des pires bassesses et comportements.

Roman politique, histoire familiale : entre les luttes opposant bonapartistes et légitimistes et la déréliction de la maison Mouret, Zola propose surtout un roman hautement psychologique. De la voracité gloutonne pour l’argent, le luxe et le pouvoir, à la folie du couple Mouret (triste héritage de la grand-mère Adélaïde, elle-même enfermée à l’asile) en passant par la manipulation par la fausse gentillesse, les mensonges ou la religion, ce récit s’est révélé incroyablement brutal et cruel psychologiquement parlant. La fin est absolument captivante et tragique à la fois, apothéose grandiose de ce roman. Alors que je craignais un tome trop politique, j’ai, encore une fois, été fascinée par le talent et la plume de Zola qui forcent l’intérêt de qui le lit.

« Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n’était plus que sa chose, elle s’aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu’elle ne l’avait jamais vue « si chipotière ». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s’éveillait en face de ce fils d’une Macquart, de cet homme qu’elle accusait d’être le tourment de sa vie. »

« Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Banne – elle montait à plus de cent francs –, d’autant que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l’abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable ; mais le jour où la note lui fut présentée, l’abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères ; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s’apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s’abîmait autour de lui, pendant qu’il allait droit à son rêve d’ambition. »

« Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant apaiser ce souffle rauque qui s’enflait dans sa gorge. Où se trouvait-il donc, qu’il ne reconnaissait aucune pièce ? Qui donc lui avait ainsi changé sa maison ? Et les souvenirs se noyaient. Il ne voyait que des ombres se glisser le long du corridor : deux ombres noires d’abord, pauvres, polies, s’effaçant ; puis deux ombres grises et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s’effarait ; les ombres grandissaient, s’allongeaient contre les murs, montaient dans la cage de l’escalier, emplissaient, dévoraient la maison entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les murailles. Alors, il entendit la maison s’émietter comme un platras tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une eau tiède. »

« – La vie entière, c’est fait pour pleurer et pour se mettre en colère. »

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1874 pour la première édition). 390 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris.

Bel-Ami, de Guy de Maupassant (1885)

Bel-AmiCes derniers temps, j’ai eu une bonne envie de classiques et j’en profite pour tirer des reliques de ma PAL. D’où ma lecture de Bel-Ami. L’ascension sociale d’un homme de peu de talent et de peu de goût pour le travail grâce aux femmes qu’il rencontre et séduit et, à travers elles, à leur époux, leur influence, leur argent, leur cercle…

C’est un roman très agréable à lire, et, n’eussent été des vacances de Noël bien remplies, nul doute que j’aurais pu le dévorer au lieu de le traîner pendant deux semaines tant j’ai été séduite par l’intelligence et la fluidité de l’écriture de Maupassant. Si vous redoutez les classiques, Bel-Ami me semble tout à fait accessible !

J’ai eu peu de sympathie envers un George Duroy avide, manipulateur et perpétuellement insatisfait. Son infatuation face à son physique avantageux, son orgueil quant à ses effets sur les femmes et le dédain – voire la cruauté – dont il peut faire preuve envers celles qui ne lui sont plus assez utiles le rendent peu attachant. Néanmoins, son utilisation rusée des jeux de pouvoir et sa science de marionnettiste tirant les ficelles adéquates des relations et influences sont du début à la fin plaisantes à suivre avec cette question : jusqu’où ira-t-il, cet homme sans argent, ce journaliste dépourvu de talent pour l’écriture ? Les apparences (physiques et spirituelles), des recommandations, un choix judicieux de relations (féminines et masculines), voilà la recette du succès pour ce fat dont l’auteur semble se moquer tout au long du récit.
Cependant, j’en serais presque arrivée à ressentir un brin de compassion pour lui. Au départ, ses espoirs de gloire et de fortune restent assez modestes – certes, il les souhaite toujours faciles –, mais alors que se succèdent les réussites, que s’améliore sa situation, que s’anoblit le monde qu’il côtoie, il semble se perdre lui-même. Dévoré par la cupidité et la jalousie, il devient de plus en plus méprisant et détestable, de plus en plus lamentable et cruel. La malédiction de l’argent et du pouvoir – ce désir perpétuellement insatisfait qui rugit de plus en plus fort – enterre le fils des humbles aubergistes normands pour laisser la place à une créature puissante mais sans cœur.

En revanche, j’ai été particulièrement surprise – une bonne surprise – par le personnage de Madeleine Forestier. Les femmes dans les classiques n’ont pas toujours la meilleure place ou la psychologie la plus fouillée, mais Madeleine se distingue indubitablement. Femme de journaliste, elle fait preuve d’une incontestable intelligence, d’une grande finesse et d’un talent d’écrivaine qui assure un franc succès à chacun de ses articles. Sauf qu’étant femme et par là même exclue de la vie politique, elle est obligée de se servir de ces derniers pour donner libre cours à son esprit. Très cultivée, elle traite avec les hommes d’État sans frémir et sait gérer ses affaires tout en revendiquant sa liberté. Une femme libre, passionnante et clairement féministe, qui malheureusement succombera elle aussi à ce Bel-Ami à la moralité douteuse…

« Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. »

Maupassant peint aussi une époque, la Troisième République, et insère dans son roman des échos à des événements d’alors, tel que des magouilles coloniales au Maghreb, l’ascension et la chute d’hommes politiques. Il raconte l’influence de la presse, le pouvoir de l’argent, les racontant de manière peu flatteuse. Arnaques, oisiveté entre interviews fictives et séances de bilboquet dans les bureaux, relations entremêlées de l’information, du pouvoir et de l’argent, opportunisme…

Bel-Ami trace d’une plume acéré le portrait d’un arriviste sans scrupules dévoré par ses désirs de gloire et de reconnaissance. De nombreux protagonistes – bien plus attachants ou intéressants finalement que lui – feront les frais de son ambition. Manipulations, trahisons, ruses et scandales font le sel de ce roman réaliste qui aura su m’accrocher par les péripéties de cette irrésistible ascension dans la société bourgeoise du XIXe siècle et me surprendre par le personnage de Madeleine Forestier.

« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. »

« Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leur cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme. »

Bel-Ami, Guy de Maupassant. Folio classique, 2014 (1885). 435 pages.

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, d’Emile Zola (1873)

Le ventre de ParisCe troisième volume nous entraîne au cœur des Halles, l’estomac, le grenier du Paris du Second Empire. Florent, récemment évadé du bagne de Cayenne où il avait été envoyé à tort, y retrouve son demi-frère Quenu, charcutière bien établi en compagnie de son épouse, la belle Lisa, et de sa fille Pauline. Il s’introduit dans la vie de ce quartier de commerçants, qui ne va pas tarder à être troublé par ses idées humanitaires, ses rêves révolutionnaires d’égalité pour tous et de renversement du pouvoir établi.

Le lien avec les Rougon-Macquart se fait par Lisa, petite-fille de Macquart, et par son neveu, Claude Lantier (qui sera au cœur de L’Œuvre). Loin des avidités frénétiques de certains membres de sa famille, Lisa veut simplement garder son train de vie confortable, son quotidien sans souci et respecté, son estomac plein. Quenu et elle s’insèrent dans un univers repu, comblé de nourriture et d’argent. C’est le monde des « Gras » qui va être chamboulé par la venue d’un « Maigre », un étranger, un être qui a connu la faim, un homme qui menace leur ordinaire privilégié avec ses idées utopiques. De là naît la haine, la détestation de deux mondes, de deux pensées, l’une ne pensant qu’à engraisser et à nourrir les siens, l’autre refusant ces mains avides – de viande, de gras, d’argent.
Ces corps gavés, éblouissants de santé triomphante, révèle alors un esprit étroit, égoïste, refermé sur ses intérêts, cruel aussi, un cœur lâche et inconstant. Derrière les sourires, ce ne sont alors plus que commérages sans fin, cancans mensongers, manigances dans les arrière-boutiques, trahisons, jusqu’à la dénonciation la plus dramatique. Comme le dira Claude Lantier à la fin du roman, « quels gredins que les honnêtes gens ! ».

Zola étant Zola, ce roman est une peinture vivante des Halles. Sous le soleil, la pluie ou la neige, le jour, la nuit ou à l’aube. Il donne à voir les entassements de vivres, à arpenter les innombrables boutiques, bancs et étalages. Au fil des chapitres, il trace des tableaux sensuels, riches en odeurs, couleurs, textures, atmosphères, bruits. C’est un roman qui s’expérimente avec les cinq sens, qui nous étouffe parfois sous ses viandes, ses poissons, ses tripailles, ses fromages. Zola orchestre des symphonies olfactives. Les senteurs émanent des étals, des rues et des marchandises, tout autant que des protagonistes même. Derrière ces accumulations de provisions apparaissent des relents de pourriture, des exhalaisons parfois pestilentielles, qui entrent en résonance avec les paroles et les actes de leurs gardiens.

Après la course aux millions de La Curée, Zola dépeint ici un engraissement tranquille, la faim d’une vie bien rodée et d’une assiette débordante, sous la protection d’une honnêteté sans faille. Pour ces boutiquiers biens comme il faut, on ne mord pas la main qui nourrit, on reste fidèle à l’ordre établi, quitte à jeter aux chiens celui qui fait des vagues, aussi inoffensif soit-il. Avec Florent, on se noie parfois dans ces Halles gargantuesques, ce temple de la nourriture et des avidités matérialistes, au milieu de ces personnages dépourvus d’empathie et racontés sans concession par Zola.

« Non, la faim ne l’avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l’estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes ; il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu’il sentait pulluler autour de lui et qui l’inquiétait. La nuit heureuse de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville gourmande qu’il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier ; et il lui semblait que tout cela avait grandi, s’était épanoui dans cette énormité des Halles, dont il commençait à entendre le souffle colossal, épais encore de l’indigestion de la veille. »

« Mais Lisa revint à la question de savoir si l’on peut rester trois jours sans manger. Ce n’était pas possible.
– Non !, dit-elle, je ne crois pas ça… D’ailleurs, il n’y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit : « Un tel crève de faim », c’est une façon de parler. On mange toujours, plus ou moins… Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus…
Elle allait dire sans doute « des canailles sans aveu » ; mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son regard clair, avouaient carrément que les gredins seuls jeûnaient de cette façon désordonnée. Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles. »

« Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois. C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites fumées brusques des neufchâtel, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du port-salut, du limbourg, du géromé, du marolles, du livarot, du pont-l’évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion de puanteurs. Cela s’épandait, se soutenait, au milieu du vibrement général, n’ayant plus de parfums distincts, d’un vertige continu de nausée et d’une force terrible d’asphyxie. Cependant, il semblait que c’étaient les paroles mauvaises de Mme Lecoeur et de Mlle Saget qui puaient si fort. »

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1873 pour la première édition). 368 pages.

Rendez-vous en 2023 pour La conquête de Plassans et (si tout va bien) La faute de l’abbé Mouret !

La petite Fadette, de George Sand (1849)

La petite Fadette (couverture)L’histoire est autant celle de la petite Fadette que celle de deux bessons, deux jumeaux, Sylvinet et Landry Barbeau. Semblables de corps, leurs esprits et leurs cœurs se révéleront bien différents.

N’ayant jamais lu cette autrice jusqu’à présent, La petite Fadette est mon premier pas dans son œuvre. Et l’excursion fut plutôt agréable.

J’ai tout de suite aimé la langue de ce petit roman, mâtinée de patois. Ce parler berrichon confère à la narration un côté chantant très plaisant. L’immersion dans ce monde paysan est immédiate tandis que je savourais ces mots inusités aux sonorités mélodieuses.

« Elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons. »
« Il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson. »
« Il ne faut pas détemcer ton frère. »
« (…) Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance. »
« Il y a longtemps que tu veux m’émalicer en m’appelant moitié de garçon. »

Si l’histoire est gentillette, l’intrigue est maigre, mais repose presque entièrement sur l’étude psychologique des personnages, leur évolution, leurs interactions. C’est fait avec finesse et permet un attachement aux personnages, notamment Landry et la petite Fadette. On se prend à souhaiter le meilleur à ces deux-là. Sylvinet est un personnage plus ambigu, plus difficile à aimer tout de go. Autant la gentillesse, l’intelligence, la droiture et la bonne humeur des deux premiers les rendent facilement aimables, autant les sentiments torturés de Sylvinet font osciller entre la pitié, la sympathie, l’exaspération, voire un chouïa de mépris. Cependant, ces mêmes sentiments lui offrent une humanité plus réaliste, car faillible, à côté de tant d’autres personnages si admirables de caractère.
La petite Fadette parle de gémellité, de jalousie, d’amour sous différentes formes, mais aussi des a priori basés sur les apparences et les réputations. La petite Fadette est surnommé « grelet » (grillon) pour sa laideur, et « fadet, follet » pour son image de sorcière. Le récit invite donc à dépasser les apparences, mais l’on touche là à un des défauts du livre…

Pour le reste, l’évolution est très classique : on se doute bien que la pauvre, laide, méchante et méprisée petite Fadette grandira et deviendra par un moyen ou un autre riche, jolie, gentille et estimée. C’était évident et un peu facile : tout en doutant d’y couper, je l’ai vivement regretté car j’avais beaucoup aimé le passage où, discutant avec Landry, elle fait preuve d’indépendance, de force, de raison et de conviction, exprimant qui elle est en toute honnêteté. Ainsi, le roman inviterait à regarder au-delà du physique ou des racontages de village, à apprendre à connaître la personne pour son esprit et son cœur, ce que Landry fait très bien au départ. Sauf que la petite Fadette finit par adopter une apparence « plus convenable », se pliant complètement aux attentes et au regard des autres.
Le discours reste très chrétien : avoir bon cœur, mettre du cœur à l’ouvrage, avoir foi en Dieu en restant humble, rendre le bien pour le mal, etc. À ces notions de générosité, d’ardeur travailleuse et de piété, s’ajoutent – surtout pour la petite Fadette – celles de rentrer dans le rang, de ne pas faire de vagues, de faire bonne figure. J’avoue avoir été surprise par certains propos très genrés et conservateurs car j’avais dans l’idée – erronée de toute évidence – que l’autrice aurait dépassé cela (en partie tout du moins), mais le roman reste, à ce niveau-là, très ancré dans son époque.

Ce roman champêtre n’est pas exempt de défauts, mais conserve pourtant un charme désuet indubitable. Outre la délicatesse et la musicalité de l’écriture, il y a de la poésie dans la façon dont George Sand raconte la campagne berrichonne du XIXe siècle, ses habitants, leurs coutumes et superstitions. Une lecture agréable et tendre. Dommage toutefois que George Sand n’ait pas su proposer jusqu’au bout une femme indépendante, forte de son intelligence, de sa débrouillardise et de sa connaissance des plantes et de la nature.

« Il allait, toujours se remémorant et creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances de son bonheurs passé. Ça n’eût paru rien à un autre, et pour lui c’était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n’ayant courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu’il endurait. Il ne pensait qu’au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie continuelle. »

« Je n’ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point. »

La petite Fadette, George Sand. Éditions Baudelaire, 1966 (1849 pour l’édition originale). 246 pages.

Rendez-vous « Les classiques c’est fantastique »
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