Miss Charity, de Marie-Aude Murail (2008)

Miss Charity (couverture)Miss Charity Tiddler est née dans une bonne famille de haute société anglaise. Cela implique de bien se tenir, de bien présenter, d’être sage et surtout de ne pas vouloir travailler pour vivre. Une vie bien ennuyeuse entre des parents qui l’ignorent et Charity passe la majeure partie de son temps avec sa bonne, Tabitha et se consacre à ce qu’elle aime : les lapins, les crapauds, les souris, les oiseaux, qu’elle recueille dans une étrange ménagerie. Elle aime aussi réciter Shakespeare, courir dans les champs, arpenter la campagne du Kent et inventer des petites histoires au sujet de ses protégés.

Marie-Aude Murail s’inspire de la jeunesse de Beatrix Potter pour donner vie à la dynamique Charity. D’où un contexte historique parfaitement documenté. Les us et coutumes de la bourgeoisie, la place des femmes, les théâtres qui présentaient alors les pièces de Wilde et de Shaw, la campagne anglaise… Nous sommes immergés dans une Angleterre du XIXe siècle plus vraie que nature.

Beatrix Potter

C’est toutefois très romancé et Charity n’est pas tout à fait Beatrix. D’une fillette attachante et maladroite, elle deviendra une jeune femme bien déterminée à suivre ses désirs – dans sa vie personnelle, dans son art, dans ses affaires professionnelle – et à faire reconnaître son intelligence dans un monde d’hommes. Elle est entourée de personnages inoubliables, fantasques, encourageants, loyaux que sont sa gouvernante française, sa bonne écossaise, le précepteur allemand de son cousin, un comédien un peu voyou et bien d’autres.
Voilà pourquoi, même si l’on devine assez vite la fin de l’histoire, tous les éléments précédents et le fait de les suivre sur de longues années contribuent à la pointe de regret au moment de fermer le livre. C’est drôle, c’est un peu triste parfois, c’est excellent.

Les aquarelles dans Miss Charity

Malgré sa taille, le roman se dévore. Merci à l’écriture vivante et entraînante de Marie-Aude Murail et à la plongée dans la tête de Charity grâce au récit à la première personne. Petite surprise : les dialogues présentés comme dans une pièce de théâtre avec le nom du personnage inscrit avant son texte (il y a d’ailleurs parfois de petites didascalies). Etonnant, mais en rien perturbant.
Les aquarelles de Philippe Dumas contribuent également à donner de la légèreté au roman et font souvent des clins d’œil à celles de Beatrix Potter. Sans dire que je les trouve magnifiques, elles sont toutes simples et illustrent à merveille l’histoire en capturant un paysage, un animal, une situation.

Le croirez-vous, il me semble bien que Miss Charity est mon premier roman de Marie-Aude Murail ! En tout cas, c’est une magnifique rencontre tant avec l’autrice qu’avec ses personnages menée par une héroïne moderne pour son temps, une amoureuse de la nature indépendante et pleine d’imagination.

Les illustrations de Beatrix Potter

« Lydia
C’est Charity Tiddler qui aurait bien besoin de consulter un médecin.
Philip
Qu’est-ce qu’elle a? Est-elle malade?
Lydia
Elle est folle. Elle récite du Shakespeare au milieu de tout un ramassis de bestioles
J’ignore d’où elle tenait son information, mais je dus reconnaître que que c’était un assez bon résumé de ma vie. 
»

« Mademoiselle
Croyez-vous, Cherry, qu’un jour quelqu’un pourra faire oublier à Herr Schmal la perte de sa femme et de ses enfants ?
Moi
J’ai eu beaucoup de chagrin à la disparition de Daring Number One. Vous ne l’avez pas connu, mais c’était un crapaud remarquable. Je n’ai pas pu l’oublier. Mais je me suis attachée à Darling Number Two d’une façon tout à fait satisfaisante, aussi bien pour lui que pour moi.
Mademoiselle, l’air désespéré

En effet, c’est encourageant. »

« Juliette Capulet avait quatorze ans et il me semblait que, si on lui avait offert à son anniversaire « Le Livre des Nouvelles Merveilles », elle eût mieux employé son temps. Elle aurait pu apprendre comme moi-même que les sporophytes sont des plantes asexuées d’un commerce plus reposant que les Montaigu. »

Miss Charity, Marie-Aude Murail, illustré par Philippe Dumas. L’Ecole des Loisirs, 2008. 562 pages.

Publicités

Le Pensionnat de Mlle Géraldine (4 tomes), de Gail Carriger (2013-2015)

Le Pensionnat de Mlle Géraldine est une série dans laquelle j’ai eu un peu de mal à m’impliquer. Cependant, je suis têtue et, comme j’avais emprunté les quatre tomes d’un coup à la bibliothèque, j’étais bien décidée à tous les lire en dépit d’un premier tome qui ne m’avait pas du tout convaincue.
Je vous propose un récapitulatif des points positifs et négatifs de cette saga avant de revenir sur chaque tome.

Les + :

  • Le mélange steampunk, surnaturel et enquêtes policières ;
  • L’humour et les petites piques qui se glissent ici et là ;
  • Les personnages (quand on a appris à les connaître, ce qui m’a demandé d’attendre le troisième tome), notamment les filles avec leurs caractères très différents ;
  • Les enjeux sociétaux et technologiques développés au fil de la série.

Les – :

  • Un triangle amoureux qui dure bien trop longtemps à mon goût ;
  • Une intrigue parfois un peu faible ;
  • Le premier tome (c’est le plus mauvais, ce qui est plutôt dommage) ;
  • Une héroïne un peu trop parfaite.

Résultat : une série distrayante, mais pas particulièrement excitante. Malgré un univers et une héroïne sympathiques, elle ne me laissera sans doute pas un souvenir marquant.

Le Pensionnat de Mlle Géraldine est apparemment très lié avec la série précédente de Gail Carriger, Le Protectorat de l’ombrelle, qui serait également plus adulte. D’une part, je ne suis pas vraiment poussée vers Le Protectorat du fait de mon avis mitigé sur Le Pensionnat, mais, d’autre part… je suis curieuse. Donc je garde l’idée sous le coude et on verra ce que l’avenir me réservera !

  • Tome 1 : Etiquette & Espionnage

Le pensionnat de Mlle Géraldine, T1 (couverture)Angleterre, début du XIXe siècle. Sophronia, 14 ans, est un défi permanent pour sa pauvre mère : elle préfère démonter les horloges et grimper aux arbres qu’apprendre les bonnes manières ! Mme Temminnick désespère que sa fille devienne jamais une parfaite lady, aussi inscrit-elle Sophronia au Pensionnat de Mlle Géraldine pour le perfectionnement des jeunes dames de qualité.
Mais Sophronia comprend très vite que cette école n’est peut-être pas exactement ce que sa mère avait en tête. Certes, les jeunes filles y apprennent l’art de la danse, celui de se vêtir et l’étiquette ; mais elles apprennent aussi à donner la mort, l’art de la diversion, et l’espionnage – le tout de la manière la plus civilisée possible, bien sûr.
Cette première année au pensionnat s’annonce tout simplement passionnante.

(Désolée, j’ai été flemmarde, je vous donne les résumés de l’éditeur.)

Que ce premier tome peine à démarrer ! On découvre l’école et l’univers, mais pourtant, pendant une bonne partie du roman, j’ai eu du mal à voir où l’autrice m’emmenait.
Nous sommes au milieu du XIXe dans un univers qui mélange steampunk (avec des machines volantes et des domestiques mécaniques) et surnaturel (avec des loups-garous et des vampires) pour un résultat hétéroclite qui donne envie d’être exploré.

Comme l’indique chaque titre de volume, le pensionnat de Mlle Géraldine dispense deux formations. D’une part, elle prépare les filles à être de parfaites ladys et, d’autre part, à être de parfaites espionnes. Si j’ai beaucoup apprécié tout ce qui relevait de l’espionnage (dissimulation, combat, poisons, etc.), j’ai parfois été agacée par la frivolité des élèves. (J’ai beau savoir que ce sont les mœurs, l’époque et la société qui veulent cela et que c’est le but du roman, ça m’a tout de même irritée.)
Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer à Harry Potter pour le côté « école » et je trouve le résultat moins satisfaisant. Dans Harry Potter, dès le premier tome, j’avais une idée précise des cours et des professeurs (un premier aperçu qui n’a évidemment fait que s’étoffer au fil de la saga). Le résultat est bien moins efficace dans ce premier tome où j’ai trouvé que les cours et les professeurs étaient simplement survolés, ce qui ne m’a pas permis de me faire une idée précise du contenu de la formation.

Avec, en outre, des personnages classiques et pas spécialement attachants (mais je compte sur les tomes suivants pour remédier à cela) et une écriture agréable mais sans charme particulier, on ne peut pas dire que ce premier tome ait réussi à me séduire. Il m’a fait l’impression d’un long préambule un peu vide que ce soit en terme d’action ou de personnages. Toutefois, j’ai bravement continué ma lecture pour laisser une chance à cette série.

« Comment ai-je fait pour ne pas remarquer qu’il suffisait de la complimenter pour qu’elle me trouve acceptable ? se demanda Sophronia, sans vraiment se rendre compte que cela était aussi une conséquence de sa nouvelle éducation. Nombreuses sont les dames qui ne font confiance au jugement des autres que si elles ont été jugées favorablement elles-mêmes. »

  • Tome 2 : Corsets & Complots

Le pensionnat de Mlle Géraldine, T2 (couverture)Certaines choses ne changent pas au pensionnat de Mlle Géraldine : Monique est toujours aussi pimbêche, les cours toujours aussi mortels et les vampires, les loups-garous et les humains brûlent de s’entretuer. Cette deuxième année s’annonce donc bien remplie pour Sophronia : alors que son école volante se dirige vers Londres pour un mystérieux voyage scolaire, elle doit réussir ses examens, remplir son carnet de bal, perfectionner son art de l’espionnage et découvrir qui se cache derrière un dangereux complot visant à contrôler le fameux prototype susceptible de révolutionner le transport aérien surnaturel. Et voilà que les professeurs du pensionnat commettent l’impensable : ils laissent monter à bord rien moins que des garçons !
Mais Sophronia est douée dans sa partie et ne se laissera pas distraire de sa mission dans ce deuxième volet piquant et délicieusement écrit du Pensionnat de Mlle Géraldine.

Dans ce second tome, Sophronia est plus à l’aise dans son nouvel environnement et on devine clairement qu’elle est destinée à devenir la meilleure élève du pensionnat (ce qui est une véritable surprise, reconnaissons-le). Moi aussi, j’ai été plus à l’aise avec cet opus légèrement plus dynamique que le précédent. L’intrigue, totalement dans le prolongement du premier tome, se déroule avec davantage de fluidité (mais peut-être me étais-je tout simplement habituée à l’écriture, à l’histoire, à l’univers, etc., car finalement l’histoire reste globalement semblable à celle du premier tome).

J’ai été ravie d’en apprendre un peu plus sur les vampires, leur mode de vie, leur société ou leurs capacités. Côté personnages, je reconnais commencer à m’attacher à certains d’entre eux et à être curieuse de leur destinée, mais, à part Sophronia, ils n’évoluent pas énormément, ce qui est regrettable (mais pas irrattrapable puisqu’il reste deux tomes).

Un second tome qui, sans être transcendant, s’est révélé meilleur que le premier et ne m’a pas fait regretter ma persévérance.

« Beaucoup de messieurs étaient incapables d’affronter les pipelettes, ce qui était la raison pour laquelle ils les épousaient souvent. »

  • Tome 3 : Jupons & Poisons

Le pensionnat de Mlle Géraldine, T3 (couverture)Toujours élégante, Sophronia continue sa deuxième année au pensionnat – avec un éventail à lames d’acier dissimulé dans les plis de sa robe de bal, bien évidemment. Une arme tendance et fort à propos, puisque la jeune espionne, sa meilleure amie Dimity, l’adorable soutier Savon et le charmant Lord Felix Mersey montent clandestinement dans un train en direction de l’Écosse pour ramener leur camarade de classe Sidheag à sa meute de loups-garous. Personne ne se doute de ce qu’ils vont trouver – ou qui – à bord de ce train étrangement vide. Alors que Sophronia met à jour un complot susceptible de plonger Londres tout entière dans le chaos, elle va aussi devoir décider une bonne fois pour toutes vers qui va sa loyauté.
Rassemblez vos poisons, affûtez vos plumes d’oie et rejoignez les jeunes et gracieuses machines à tuer du pensionnat de Mlle Géraldine dans ce troisième volume passionnant offert par l’auteur steampunk à succès Gail Carriger.

A la lecture de ce troisième tome, il devient clair que les quatre intrigues sont étroitement liées par le prototype convoité de tous dans le premier volume. Deux énigmes se mêlent dans ce tome : l’une liée aux loups-garous et l’autre au prototype. Comme j’avais aimé découvrir les vampires, j’ai apprécié la rencontre avec les loups-garous qui permet d’approfondir notre connaissance de ce monde atypique. Il n’y a plus de temps mort comme dans les deux premiers volumes grâce à l’escapade rocambolesque des cinq jeunes gens et ce troisième tome a, en plus, le bon goût d’amorcer quelques changements agréables au niveau des personnages. Et j’avoue que je commence à apprécier le sens de la répartie des jeunes filles et l’humour distillé ici et là par l’autrice.

En revanche, je dis NON au triangle amoureux Sophronia-Savon-Félix ! C’est d’un classique horripilant et j’espère que l’on passera à autre chose dans le dernier tome (comme la fin de celui-là le laisse entendre). Il est également terriblement lassant de lire encore et encore que Félix est « terriblement séduisant », que son air d’ennui blablabla, que ses yeux bleus blablabla… Aaargh ! Stop !

Malgré un côté un peu fleur-bleue qui conviendra peut-être davantage à des lectrices plus jeunes que moi, ce roman remonte la série dans mon estime. J’attends du quatrième et dernier tome qu’il continue sur cette lancée.

 « Sophronia, l’espace d’une pensée hystérique, se dit que Félix ressemblait peut-être au pudding aux figues. Il était riche et délicieux mais il valait mieux le consommer avec modération. »

  • Tome 4 : Artifices & Arbalètes

Le pensionnat de Mlle Géraldine, T4 (couverture)Apprendre l’art de l’espionnage au sein de l’école volante de Mlle Géraldine est devenu fastidieux pour Sophronia, privée de la présence de Savon à ses côtés. Elle préférerait utiliser ses talents pour contrarier les plans des Vinaigriers, mais ses maints avertissements au sujet des viles intentions de ces derniers sont encore et toujours ignorés. Sophronia ne sait plus à qui se er. Quelles informations détient le bourru dewan de Sa Majesté ? Dans quel camp se place l’élégant vampire lord Akeldama ?
Une seule chose est certaine : un complot d’envergure se trame, et Sophronia doit se préparer à sauver ses amis, son école et Londres tout entier du désastre à venir – sans jamais se départir de son spectaculaire raffinement, bien évidemment.
Découvrez le destin de notre jeune héroïne alors qu’elle met enfin en pratique ses années d’entraînement, dans ce quatrième et dernier volume du Pensionnat de Mlle Géraldine.

 Voilà la fin de cette série ! Je n’irai pas jusqu’à dire que j’en suis soulagée, mais je ne suis pas particulièrement triste de voir le point final arriver.
Pourtant, ce dernier tome s’est révélé vif et agréable à lire. Le défi auquel Sophronia est confronté est plus dangereux et complexe que ceux des tomes précédents (on pourra regretter la facilité avec laquelle l’héroïne se défie des obstacles, mais, arrivée au quatrième tome, je n’en suis plus surprise). Si Savon, peu présent, m’a manqué, la maturité des filles (Sophronia la première), la réapparition de certains protagonistes des tomes précédents (comme Pétunia ou Lord Akeldama) ainsi que quelques révélations sur d’autres personnages m’ont vraiment fait plaisir.

Je laisse ce dernier tome sur un sentiment positif. Cette série vaut ce qu’elle vaut, elle n’est pas exempte de défauts (loin de là), mais la lecture est légère et distrayante, ce qui ne fait pas de mal de temps à autre.

« « Une jeune fille, qui portait un poulet en osier et jouait de la harpe, m’a assommé avec un livre sur les beignets puis m’a fourré sous un piano. » Ça ressemblait à un rêve bizarre. »

Le Pensionnat de Mlle Géraldine, tome 1 : Etiquette & Espionnage (VO : Finishing School – Etiquette & Espionage), Gail Carriger. Orbit, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis. 353 pages.

Le Pensionnat de Mlle Géraldine, tome 2 : Corsets & Complots (VO : Finishing School – Curtsies & Conspiracies), Gail Carriger. Orbit, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis. 354 pages.

Le Pensionnat de Mlle Géraldine, tome 3 : Jupons & Poisons (VO : Finishing School – Waistcoats & Weaponry), Gail Carriger. Orbit, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis. 359 pages.

Le Pensionnat de Mlle Géraldine, tome 4 : Artifices & Arbalètes (VO : Finishing School – Manners & Mutiny), Gail Carriger. Orbit, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Denis. 374 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Ecole du Prieuré :
lire un livre se déroulant dans un pensionnat

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, d’Edward Carey (2015)

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (couverture)Attention aux spoilers pour qui n’aurait pas lu les deux premiers tomes !

Le Faubourg a brûlé, le Château a sombré dans l’océan de détritus ; les Ferrayor se tournent donc vers Londres, rebaptisée Londremor. Ils plongent la capitale dans une nuit perpétuelle, se terrent dans une maison et, alors que de plus en plus de Londoniens se transforment en objets, préparent leur vengeance. Une vengeance dont Clod est l’élément-clé.

Changement par rapport aux deux tomes précédents : les Ferrayor ne sont plus des seigneurs tout-puissants. Ils envahissent Londres comme des rats et, comme des rats, ils sont traqués et tués s’ils montrent le bout de leur nez. Cette chasse les pousse aux dernières extrémités et nous découvrons de nouvelles facettes de leur personnalité. Ce dernier volume nous permet également d’en apprendre davantage sur certains Ferrayor comme Pinalippy, Rippit ou encore l’effrayante Scory.

Un roman bavard qui nous plonge comme dans un rêve étrange et sale, dans l’esprit torturé de ses personnages et dans l’imagination foisonnante de son auteur. Toutefois, en dépit de la frénésie verbale dont font preuve les narrateurs, l’histoire en elle-même avance lentement. Ce troisième tome est le plus long des trois et peut-être souffre-t-il un peu des répétitions et des fréquents changements de narrateurs. En effet, les points de vue sont multiples : Clod et Lucy évidemment, mais également Pinalippy, des garçons des rues, des membres de la famille Ferrayor…et même la reine Victoria.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (image)

Malgré tout, je n’ai pas été déçue par ce troisième tome qui conclut magistralement cette trilogie originale. La langue est toujours aussi addictive, riche et soignée tandis que les illustrations collent parfaitement avec le ton et l’atmosphère dérangeante du roman. Une trilogie qui m’a convaincue d’un bout à l’autre en me transportant dans son univers totalement décalé.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville 4

« Imaginez ceci : il y a une rue dans Londres, Londres la plus grande ville du monde, cette métropole foisonnante, qui abrite plus d’âmes que n’importe quelle ville sur la planète, où tout le monde se pousse et se bouscule. Eh bien, dans cette ville surpeuplée il existe une rue vide, une rue morte, une rue déserte.
Comme si l’humanité s’achevait là.
Comme si Londres était devenu un musée, et qu’il n’y avait plus personne pour le visiter. »

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 569 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Dernier Problème 
lire un livre qui est le dernier tome d’une saga

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016)

Les mystères de Larispem, tome 1 (couverture)1899, Paris est devenue la Cité-Etat de Larispem, délivrée de sa noblesse et de son clergé. A présent, la classe forte dans cette société qui veut mettre tout le monde à égalité est celle des louchébems, des bouchers. C’est là que vivent Carmine, l’apprentie louchébem noire, Liberté, la mécanicienne venue de province, et Nathanaël, l’orphelin qui recevra un étrange héritage de son passé. Mais une menace pèse sur la cité : les Frères de Sang, adeptes de l’Ancien Régime, sont de retour. Quel sera donc le rôle de nos trois héros ?

Sortant de l’univers foisonnant et riche en détails des Ferrailleurs, j’ai tout d’abord eu du mal à rentrer dans ce Larispem steampunk, faute justement de précisions sur ce monde. Heureusement, des indices lâchés ici ou là m’ont permis de constituer au fil du roman un tableau un peu plus précis de ce nouveau Paris et de la vie de ses habitants et d’apprécier un peu mieux ce roman.

D’où mon premier point très positif : j’ai adoré l’univers. L’idée de donner à un avenir à la Commune de 1871 pour tenter de construire une nouvelle société égalitaire est excellente. C’est donc un plaisir de découvrir cette ville à la fois semblable et très différente du Paris que nous connaissons. Notre-Dame a été transformée en bibliothèque, les rues renommées, il n’y a jamais eu de Sacré-Cœur ou de tour Eiffel (qui se trouve à Lyon du coup), etc. Et je suis totalement amoureuse du côté steampunk. A Larispem, les chevaux côtoient les vapomobiles, les réclames se font par voxomatons, et, dominant le tout, la tour Verne. De cet immense édifice érigé sur la butte Montmartre, le génial écrivain offre à Larispem ses inventions visionnaires. Bref, tout cela a un charme fou !

La fluidité de l’écriture et l’alternance des points de vue entre les trois personnages principaux font progresser l’action rapidement et, si l’histoire met un peu de temps à décoller, on ne s’ennuie pas pour autant. Cela dit, il faut avouer que l’on n’en a pas vraiment le temps vu que le roman est assez court. J’ai d’ailleurs été frustrée d’arriver à la fin au moment où j’entrais pleinement dans le récit !
C’est pourquoi j’attends beaucoup de la suite : plus d’action, de révélations, de suspense (qu’on puisse quand même s’inquiéter un peu pour nos héros !), mais aussi une mise en lumière des défauts de Larispem car on se rend bien compte que la société n’est pas forcément aussi égalitaire qu’elle le voudrait.

Les personnages sont sympathiques, mais je n’ai pour l’instant pas eu de coups de cœur pour l’un d’entre eux. Le dynamisme assuré de Carmine, l’intelligence discrète de Liberté, la détermination et les hésitations de Nathanaël m’ont plu, mais j’aimerais les voir prendre plus d’ampleur et de profondeur, notamment Liberté qui sera, j’en suis sûre, un personnage vraiment passionnant et atypique. J’attends aussi leur rencontre à tous les trois puisque les filles ne connaissent pas encore Nathanaël.

Les mystères de Larispem, hommage à Jules Verne et Eugène Sue, est donc une uchronie surprenante à l’univers steampunk passionnant. Pourtant, ce n’est pas un coup de cœur (et même, puisque je m’attendais à être totalement séduite, une légère déception). Pour le tome 2, nous disons donc : plus d’action et de retournements de situations, des personnages plus approfondis, et toujours ce Paris rétrofuturiste, ce soupçon de magie et cet argot singulier des louchébems !

« La beauté, que ce soit celle de l’art ou de la technique, doit appartenir à tous. »

« Tu vois, Nathanaël, ce que je hais le plus chez les Larispemois, c’est cette façon de faire comme si Larispem était une cité entièrement neuve, née de leurs rêveries d’anarchistes. Voilà presque trente ans qu’ils changent le nom des rues, transforment les églises en club de discussion, en gares et en entrepôts. Pourquoi ? Pour que l’on oublie que Larispem n’est rien d’autre que Paris caché sous d’autres noms. »

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, Lucie Pierrat-Pajot, illustré par Donatien Mary. Gallimard jeunesse, 2016. 259 pages.

Les Ferrailleurs (tomes 1 et 2), d’Edward Carey (2013-2014)

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château (couverture)Nous sommes à la périphérie de Londres en 1875. Une étrange demeure appelée le Château des Ferrayor se dresse dans une mer d’ordures venues de Londres. C’est là que vit Clod, un garçon solitaire et mélancolique qui possède un étrange don : il entend parler les objets. Il faut dire que l’extravagante famille des Ferrayor a une relation plus que particulière avec les objets, souvent totalement inintéressants à première vue. La vie du jeune Clod est bouleversée par l’arrivée d’une nouvelle servante, Lucy Pennant, une orpheline du Faubourg.

Les Ferrailleurs est un roman qui prend son temps. La mise en place de cet univers si particulier se fait lentement. On peut être quelque peu frustré du temps que met l’action à décoller, mais en ce qui me concerne, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir tranquillement ce monde étrange. L’imaginaire d’Edward Carey est complètement délirant et incroyablement riche. A la fois gothique et magique, c’est également un monde très sale, puant et fuligineux, que l’on soit au château comme dans le faubourg. Et pourtant, j’ai été conquise.

Les personnages sont fabuleux, étranges et complexes. Les Ferrayor sont totalement fous, très bien campés, avec des caractères variés et on aimerait tout savoir sur eux. J’ai beaucoup aimé le regard incrédule que pose Lucy sur eux. Pour elle qui a les pieds sur terre, leur manière de vivre et les règles qu’on lui impose sont pour le moins déconcertantes. Si elle m’a agacée par certains côtés, j’ai apprécié le caractère bien trempé de Lucy qui n’a pas la langue dans sa poche. Tout le contraire du timide Clod pour lequel j’ai ressenti beaucoup de sympathie. Au début, plutôt faible et timoré, il mûrit au fil de ses (més)aventures et découvertes. C’est le personnage qui m’a le plus touché dans ces deux tomes.

Le fait que les chapitres alternent les points de vue de Clod et de Lucy (plus quelques autres personnages de temps en temps) apporte une richesse à la narration et nous permet d’en savoir plus, d’en voir plus, sur la famille et leur domaine.
Je tiens également à souligner que Les Ferrailleurs sont des romans extrêmement bien écrits. J’ai trouvé que le vocabulaire était d’une richesse fabuleuse et le style agréablement désuet. Cela contribue énormément à nous plonger dans cet univers du XIXe siècle et dans cette prétendue grandeur des Ferrayor.

Au début de chaque chapitre, Edward Carey nous offre un portrait délicieusement lugubre d’un personnage du roman. Ces illustrations, toujours en noir et blanc, sont accompagnées de plans du château pour le premier tome et du faubourg pour le second. Ce sont d’ailleurs ces couvertures sombres (très « à la Tim Burton ») qui m’ont attirée.

Les Ferrailleurs, tome 2, Le Faubourg (couverture)Quand on arrive à la fin du premier tome – et  quelle fin ! elle est juste parfaite –, on ne peut avoir qu’une seule hâte : celle de découvrir le second ! C’est ce que j’ai fait, je l’ai tout simplement dévoré. On change de cadre, ce qui permet à Edward Carey d’approfondir son univers. Aussi bon et dépaysant que le premier, plus sombre également, Le Faubourg est beaucoup plus dans l’action que Le Château. Le cadre est maintenant Fetidborough, le triste, gris et dangereux Faubourg qui a vu naître Lucy. Cependant, l’action n’empêche pas la réflexion et des questions qui étaient déjà légèrement présentes dans le premier tome prennent une importance bien plus considérable. Les thèmes de ces réflexions : l’identité, l’asservissement, le travail, la lutte des classes…

Les Ferrailleurs garantissent une plongée immersive dans un univers unique à la fois biscornu et glaçant. Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire pour vous laisser le plaisir de la découverte, mais je ne peux que vous inciter à les lire. Ce sera forcément une lecture atypique !

J’attends avec beaucoup d’impatience la sortie du troisième tome qui nous emmène cette fois dans La Ville le 22 mars prochain !

Les Ferrailleurs, tome 1, Le Château« La demeure des Ferrayor, notre château, notre palais, était construit, je le voyais maintenant, non pas avec des briques et du mortier, mais avec du froid et de la douleur, ce palais était un édifice de méchanceté, de noires pensées, de souffrances, de cris, de sueur et de crachats. Ce qui collait le papier peint sur nos murs, c’étaient des larmes. Quand notre demeure pleurait, elle pleurait parce que quelqu’un d’autre dans le monde se souvenait de ce que nous lui avions fait. »
Tome 1, Le Château

« Les hommes dans les guerres perdent leur âme, elle est foulée aux pieds, je l’ai vu, il n’y a plus d’individus, rien qu’une masse, une grande masse qui court à son anéantissement. »
Tome 2, Le Faubourg

Les Ferrailleurs, tome 1 : Le Château, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 452 pages.

Les Ferrailleurs, tome 2 : Le Faubourg, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 373 pages.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini (2016)

Femmes et esclaves (couverture)« Les femmes noires sont des « choses », des « faitouts » plus encore que des bonnes à tout faire, des objets qui s’achètent et se vendent en raison de leur statut d’esclaves. Mais parce qu’elles sont femmes, en sus d’être esclaves elles sont aussi objets sexuels, nourrices, punching-balls de leurs chères maîtresses. »

Le Brésil est le pays qui a vécu le plus longtemps sous l’esclavage. De 1530 à 1888 (soit plus de 350 ans), quatre à cinq millions d’esclaves furent déportés. Les esclaves constituaient 40% de la population brésilienne lors de la déclaration d’indépendance en 1822.
Publié aux éditions iXe, cet essai, paru au Brésil en 1988, aborde la double oppression des Noires, en tant qu’esclaves et en tant que femmes, en pointant quelques sujets propres aux femmes esclaves tels que la maternité, la condition de nourrices, les violences sexuelles et les relations avec les maîtresses. Il pose comme limites temporelles 1850, fin de la traite négrière, et 1888, abolition de l’esclavage.

Le premier chapitre traite de la maternité, refusée aux femmes esclaves. Le mot « mère » se rapportait à la femme blanche ou à la « mère nègre », la nourrice des enfants blancs. D’un point de vue productif, la traite était plus intéressante pour les maîtres que les naissances : le travail devait donc continuer durant les grossesses. De plus, certaines femmes avortaient ou tuaient leur enfant pour ne pas leur transmettre leur condition d’esclave.
La famille esclave n’est pas davantage mentionnée dans les documents. Les esclaves devaient se soumettre au bon-vouloir des maîtres qui décidaient des relations entre esclaves puisqu’ils avaient le droit de vendre séparément des concubins ou une mère et ses enfants. L’auteure s’interroge également sur les rapports de sexe entre esclaves : l’homme esclave ne pouvait exercer un patriarcat comme le maître puisque l’autorité, l’argent, le pouvoir lui étaient refusés.
Les « mères nègres » étaient les nourrices des enfants blancs. Ces esclaves laitières étaient presque systématiquement séparées de leurs enfants (pour ne pas partager le lait). J’ai été vraiment choquée par les annonces qui paraissaient dans les journaux, par les termes employés qui les reléguaient au rang d’animaux : « ayant mis bas il y a deux mois », « à vendre avec ou sans son petit », « à donner pour élevage »…
Ensuite, les femmes esclaves connaissaient une exploitation sexuelle, contrairement aux hommes esclaves. A la fois objets sexuels des maîtres et initiatrices sexuelles pour les fils de ceux-ci, elles étaient alors la cible de la haine des maîtresses jalouses. Une autre question soulevée alors est celle de la sexualité entre esclaves : elle existait, mais sous quelles formes sachant que l’ombre des maîtres planait sur eux à chaque instant ?
Enfin, le cinquième et dernier chapitre se penche sur la relation entre maîtresses et femmes esclaves. Ces dernières étaient en effet très présentes dans la sphère domestique dirigée par les maîtresses, l’une des rares tâches et occupations des femmes de maîtres, souvent peu éduquées et connaissant peu de plaisirs au quotidien. Elles étaient la proie de la jalousie et les punitions étaient fréquentes : des coups aux mutilations, en passant parfois par le meurtre d’enfants soupçonnés d’être le fils du maître.
Cet essai aborde également les résistances de la part des esclaves, du sabotage et gaspillage quotidien jusqu’aux fuites et aux meurtres auxquels ils sont parfois contraints, notamment pour tenter de protéger un être aimé. Il casse l’image d’une prétendue « douceur » de l’esclavage brésilien.

Le sujet est pointu et très délimité, tant géographiquement que temporellement (Brésil, de 1850 à 1888). Mais, outre le fait qu’il se lit sans difficulté, cet essai qui croise les questions de classe, de race et genre est passionnant. J’ai déjà lu des choses sur l’esclavage en général (mais rien sur la société esclavagiste brésilienne), mais aucun qui n’abordait spécifiquement le sort des femmes.
Les recherches sont basées sur l’analyse de journaux d’époque publiés à Rio de Janeiro pendant la période étudiée (1850-1888). De nombreuses annonces liées aux esclaves (ventes, fuites…), mais aussi des articles, des textes de lois et quelques poèmes, illustrent le propos de cet essai. Les sources sont donc peu importantes et les documents adoptant le point de vue des esclaves inexistants, ce qui a empêché l’auteure de creuser certains sujets.
Beaucoup de questions sont donc posées, questions qui pourraient être à l’origine de futurs axes de recherche, mais les réponses fournies ne sont parfois que des suppositions. L’auteure reconnaît plusieurs fois les limites de sa documentation, mais le but était aussi de soulever un point souvent délaissé, faute d’y apporter des réponses.

Un essai important puisqu’il se focalise sur un point délaissé de l’esclave – la situation des femmes – qui dessine un tableau cruel du quotidien des femmes esclaves.

« Des enfants nés libres de mères esclaves devenaient ainsi l’aberration suprême, comme si l’ère de ces « aberrations » était vraiment inaugurée par la mise en application de la loi Rio Branco. Combien de petits « rejetons » pardos* ou presque blancs n’étaient pas déjà des enfants de maîtres, de feitor*, d’hommes libres ? Par ailleurs, on connaît des cas où la femme esclave est la mère de son propre maître, ou encore des cas de frères possédant leurs frères. »

« Compte tenu du mépris objectif dans lequel était tenue l’institution du mariage, pourtant aussi sacrée, en théorie, pour les esclaves que pour les personnes libres, quelles garanties pouvaient bien avoir des concubins de rester proches l’un de l’autre ? Aucune. Tout était soumis à l’humeur du maître, selon qu’il était peut-être moins insensible… ou plus intéressé par la reproduction de son cheptel de race. »

 « L’existence de « mères nègres » révèle une facette supplémentaire de la mainmise de la casa-grande* sur la senzala*, dont le corollaire inévitable était la négation de la maternité des esclaves et le massacre de leurs enfants. Pour que l’esclave devienne la mère nègre de l’enfant blanc, il fallait lui interdire d’être la mère de son enfant nègre. La multiplication des petits maîtres impliquait l’abandon et la mort des négrillons. En intégrant ainsi la femme noire au cycle reproductif de la famille blanche, l’esclavage réaffirmait l’impossibilité pour les esclaves de créer leur propre espace reproductif.
Dans une société où l’idéologie dominante considère la maternité comme la fonction sociale de base pour les femmes, l’esclave devenue nourrice vit, avec la négation de sa maternité, la négation de sa condition de femme. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est sa physiologie féminine – sa capacité de lactation – qui fait obstacle à la réalisation de son potentiel maternel. »

« Si l’esclavage renvoie les esclaves à l’état de « choses » (« propriété d’autrui »), le caractère patriarcal de la société induit une distinction entre « chose-homme » et « chose-femme ». La condition esclave ne suffit pas à « expliquer » l’utilisation sexuelle des femmes esclaves, car dans ce cas les hommes esclaves auraient tout autant été la cible des assauts sexuels des maîtres. La possibilité d’user des esclaves comme objets sexuels ne se concrétise que pour les femmes sur qui pèse, en tant que telles, l’ordre social patriarcal qui détermine et légitime la domination des hommes sur les femmes. »

« Le développement physique de l’esclave adolescente marque le passage, pour l’esclave du statut d’« animal de compagnie » à celui d’« objet sexuel », avec des conséquences inévitables sur la relation maîtresse-esclave. En associant la Noire au plaisir sexuel du Blanc, en assimilant son corps à l’agent responsable du viol institutionnalisé, l’idéologie dominante en faisait aussi – comme si sa chosification sexuelle ne suffisait pas – la cible des inavouables sentiments de jalousie des maîtresses. La littérature de l’époque abonde en exemples de mutilations, ablations, déformations et autres atrocités pratiquées par les maîtresses sur le corps des Noires, et visant très intentionnellement les zones corporelles communément identifiées à leur pouvoir de séduction : le fessier, les dents, les oreilles, les joues, etc. » 

 « En reconstituant l’histoire des révoltes et des quilombos*, l’historiographie récente a réussi à déconstruire le mythe de l’« esclave docile et passif ». Un pas important a ainsi été franchi, et il nous semble essentiel d’aller plus loin dans cette voie en identifiant aussi les manifestations quotidiennes de la résistance esclave. Prises isolément, elles pourraient paraître insignifiantes et inoffensives alors qu’elles ont contribué à créer un climat de tension permanente dans le quotidien des familles patriarcales. »

« Nous pensons avoir fourni, tout au long de cet essai, suffisamment d’éléments pour démontrer que, dans le récent passé colonial-esclavagiste du Brésil, l’oppression des femmes blanches n’a jamais eu pour contrepartie une plus grande liberté des Noires esclaves. La répression de la sexualité des Blanches et la pseudo-liberté sexuelle des Noires ne sont que deux formes particulières, déterminées par des positions de classe différentes, de l’exercice de la domination patriarcale-esclavagiste. »

Vocabulaire

  • *Parda, pardo : métis.se de Blanc.he et de Noir.e.
  • *Feitor : contremaître sur une exploitation agricole ou une plantation.
  • *Casa-grande : maison du maître.
  • *Senzala : quartier des esclaves.
  • *Quilombos : organisation clandestine d’esclaves ayant fui la servitude.

Quelques dates :

  • 1850 : la loi Eusébio de Queirós proclame la fin de la traite négrière.
  • 1871 : la loi Rio Branco, dite du Ventre libre, libère les enfants nés de femmes esclaves après cette date.
  • 1885 : la loi Saraiva-Cotegipe, dite sur les sexagénaires, libère tous les esclaves de plus de 60 ans.
  • 1888 : la loi Aurea, dite d’Or, proclame l’abolition.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, Sonia Maria Giacomini. Editions iXe, coll. xx-y-z 2016 (1988 pour l’édition originale). Traduit du portugais (Brésil) par Clara Domingues. 153 pages.

 

Le journal d’une femme de chambre, de Benoît Jacquot, avec Léa Seydoux, Vincent Lindon (France, 2015)

Journal d'une femme de chambre (affiche)J’avais tellement aimé le roman de Mirbeau, ce Journal d’une femme de chambre si immoral, si vif, si impertinent ! Pourquoi suis-je allée voir ce film que je pressentais plutôt mal, avec une actrice qui me hérisse le poil ? La réponse est simple : j’accompagnais quelqu’un. En tout cas, il n’a pas déçu mes attentes : c’est une catastrophe.

Le pitch du film en deux mots : Célestine, une jeune bonne, quitte Paris pour aller servir un couple de provinciaux. Madame est sèche et méprisante, Monsieur est faible et coureur de jupon. Il y a aussi Joseph, un vieux domestique bourru. Quelques autres protagonistes autour et l’histoire du film s’arrête là. (Attention, je parle bien du film ! Le film est autrement plus fouillé !)

Tout d’abord, les acteurs. Léa Seydoux mérite d’être félicitée pour son exploit. Elle est tout de même parvenue à rendre la piquante Célestine fade et insipide. L’inexpressive Léa Seydoux est égale à elle-même : un seul jeu, une seule expression quel que soit le film. (Quand je pense que le génial Dolan va réaliser un film avec elle et Marion Cotillard, j’ai envie de fuir les salles obscures.)

Vincent Lindon retrouve un rôle de bourru qu’il semble affectionner et est plus inaudible que jamais. Jacquot semble avoir eu un souci de direction d’acteurs car les autres ne sont pas beaucoup mieux, notamment le jeune Vincent Lacoste.

L’histoire ensuite (et je terminerais là). Le livre était une critique des bourgeois comme des domestiques car le portrait que Célestine faisait de ses « collègues » n’était pas particulièrement flatteur. Ici, quelques phrases du livre jetées de temps à autre ne suffisent pas à rendre ce caractère irrévérencieux du chef-d’œuvre de Mirbeau. Loin de la vivacité de Célestine, le film est lent et mou.

Rien de l’impertinence du livre, de sa verve qui nous plonge avec passion dans ce monde de bourgeois et de domestiques. Lisez le livre de Mirbeau et oubliez le film de Jacquot !