Personne ne gagne, de Jack Black (1926)

Personne ne gagne (couverture)Personne ne gagne est le récit autobiographique de Jack Black, hobo, voleur, cambrioleur, perceur de coffre. À travers ses errances, ses coups, ses incarcérations, à travers les États-Unis et le Canada, à travers quelques dizaines d’années de vie jusqu’à sa « reconversion » dans un emploi d’archiviste d’un journal, il nous fait découvrir une époque et un mode de vie.

Car, au-delà de sa vie, son récit trace aussi le portrait de l’Amérique de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Une Amérique post-ruée vers l’or avec ses saloons, ses fumeries d’opium, ses bordels, ses prisons aux pratiques cruelles. L’Amérique nocturne, celle des bas-fonds et de l’illégalité. Mendiants, prostituées, voleurs, assassins, vagabonds… tel est l’entourage de Jack Black. Un entourage dont il nous fait découvrir l’argot et le code moral étonnamment rempli de principes et de valeurs. Un entourage d’où naîtra quelques trahisons, mais aussi des amitiés fortes et des loyautés indéfectibles.

Jack Black raconte son histoire de manière assez humble et particulièrement lucide. Il analyse à plusieurs reprises le pourquoi de ses activités criminelles et ses sentiments fluctuant, sans finalement blâmer une quelconque cause extérieure.
Son récit est un plaidoyer contre la peine de mort et les mauvais traitements en prison qui ne résolvent rien et ne détournent personne de la récidive. Parfois maltraité, blessé physiquement par l’autorité, il raconte comment cela n’a fait que nourrir sa rage et son sentiment d’injustice, l’éloignant toujours davantage de la société, jusqu’à ce qu’il soit sauvé par la bienveillance d’un procureur, d’un juge, de personnes l’ayant aidé, lui ayant procuré un toit et un travail. Sa détermination fut également un outil précieux grâce à un déclic personnel nourrissant sa volonté d’arrêter l’opium, de rembourser ses dettes et de ne pas trahir la parole donnée.
Des passages sont particulièrement chouettes et intéressants, qu’ils soient drôles, touchants ou introspectifs, mais je regrette que d’autres m’aient laissé de marbre alors qu’ils n’auraient pas dû. Je pense notamment à ceux où des amis se font tuer sous ses yeux pendant des vols, mais où le récit ne transmet aucune émotion (pour le coup, on ne peut pas lui reprocher de tomber dans le pathos !).

Une fois Jack Black parti sur les routes, le roman souffre d’une certaine répétition à mes yeux : il s’agit d’un enchaînement de coups et d’emprisonnements un peu mécanique, amplifié par un détachement vis-à-vis de l’histoire, des événements, du narrateur. J’ai eu bien du mal à me sentir impliquée ; au contraire, je me suis sentie mise à distance, peut-être à cause du fait que l’auteur revient sur des événements s’étant déroulés des années auparavant. Paradoxalement, cela donne l’impression d’une liste de casses et de vols assez exhaustives sans que je ne me sois représentée le nombre de coups, le temps que cela lui demandait, les sensations et les pensées que cela génère chez lui sur le moment…
Cependant, cela est rattrapé sur la fin – c’est juste dommage d’avoir dû attendre autant – dans deux chapitres où il relate des coups en détail, presque mouvement par mouvement, ce qui rattrape tous les défauts énumérés ci-dessus. Outre le fait que l’on se rend mieux compte du temps qu’il y passe, c’est surtout beaucoup plus immersif ! Nous partageons sa tension, son appréhension du réveil de la victime ; nous vivons sa frustration en cas d’échec – tout en souriant de quelques gros ratés quasi burlesques – et son plaisir en cas de succès. Et, en parallèle, j’ai ressenti le côté hyper intrusif et dérangeant pour la cible endormie qui ignore qu’une main étrangère est en train de fouiller sous son oreiller…

L’argot utilisé par Jack Black – une boutanche, thuner, une consolante, les conventions dans les jungles, se faire un train… – m’a d’ailleurs interrogée. Car s’il permet d’offrir une voix originale et identifiable à son narrateur, de l’ancrer dans un milieu, son authenticité est questionnable étant donné qu’il s’agit d’une traduction. Ainsi, je me suis souvent demandé quel avait été l’angle des traducteurs et comment les termes avaient été choisis : sont-ils ceux des voleurs francophones ? sont-ils issus du parler des classes sociales les plus modestes ? J’avoue que j’aurais apprécié une petite annexe sur le sujet…

Car le roman est complété par trois annexes à l’intérêt variable. La première est un texte de Jack Black sur les pratiques dans les prisons, leur inefficacité, d’où un appel à davantage d’humanité : sa plume et ses développements sont à la fois intéressants et convaincants. La seconde est de la main de William S. Burroughs qui fut influencé par Jack Black, mais je l’ai trouvé particulièrement dispensable et oubliable ; enfin, la dernière précise un peu la reconversion de Jack Black et la genèse du roman et était potentiellement intéressant mais finalement trop brouillonne pour que je l’apprécie vraiment.

Un récit plaisant qui se lit rapidement – ce qui contribue sans doute à éviter la lassitude née de la redondance – mais bien loin des chocs littéraires qu’ont pu être d’autres Monsieur Toussaint Louverture (tels La Maison dans laquelle, Watership Down ou Et quelquefois j’ai comme une grande idée).

« Si on représentait sur une feuille mon parcours depuis le pensionnat jusqu’à ce bureau, on obtiendrait une ligne en zigzag du genre de celles des scientifiques pour observer les pics et les chutes des températures, des précipitations ou de la Bourse. Chaque changement de cap dans ma vie a été abrupt, soudain. Je ne me rappelle pas en avoir entrepris un seul avec élégance, douceur, facilité. »

« Mon argent fondait comme neige au soleil, je devais me renflouer et, chaque nuit, je rôdais en ville dans un seul but, repérer un coup. C’est difficile d’expliquer au profane la fierté du voleur. Sans elle, il ne paierait ni vêtement ni loyer et emprunterait sans avoir l’intention de rembourser. Jour après jour, il ne fait pas ces choses-là ; jour après jour, il prend des risques et il est fier de pouvoir s’acheter ce dont il a besoin. C’est tordu, bien sûr, mais c’est comme ça. »

« J’avais pris l’habitude de bien peser le pour et le contre avant d’agir. Le problème, c’est que je ne suivais pas toujours mes conclusions. Je savais que je prenais un risque en restant au Canada après mon évasion ; pourtant, j’étais resté. J’avais conscience depuis longtemps que chacun de mes actes était injuste et criminel ; pourtant, je n’avais jamais songé à changer. En réfléchissant à ma situation avec toute la lucidité, la logique et l’objectivité dont j’étais capable, je compris que le seul coupable dans l’histoire, c’était moi, que je m’étais laissé dériver d’un crime à l’autre jusqu’au naufrage. Ni les circonstances ni une quelconque puissance supérieure ne m’avaient forcé à embrasser cette vie et mis dans ce pétrin. Je m’étais moi-même engagé sur cette voir, et je la suivrais tant que je n’aurais pas moi-même décidé de revenir dans le droit chemin. Curieusement, ici et maintenant, je n’en ressentis pas l’envie. Ça me suffisait de sentir que c’était possible. Aucune raison de prendre de bonnes résolutions tant que je n’avais pas purgé ma peine. J’attendrais de voir ce qu’elle me réservait. »

« Je savais qu’un employé bien portant aura tiré plus de ses dix ans de labeur que moi des miens, et si j’avais eu l’intention de me trouver un boulot, j’aurais pris celui-ci comme n’importe quel autre. Mais l’idée de travaille m’était aussi étrangère que celle de cambrioler une maison le serait à un plombier ou à un imprimeur. Je n’étais pas paresseux ou tire-au-flanc ; je savais qu’il y avait des moyens moins risqués et compliqués de gagner sa vie, mais c’était la façon de faire des autres, des gens que je ne connaissais, ne comprenais pas, ne voulais pas. Je ne les traitais pas de gogos ou de péquenauds sous prétexte qu’ils étaient différents et travaillaient pour vivre. Ils représentaient la société. La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. Un mur immense nous séparait, elle et moi ; un mur que j’avais peut-être moi-même érigé – je n’étais pas sûr. En tout cas, je n’allais pas l’escalader et rejoindre l’ennemi juste parce que j’avais eu un peu la poisse. »

Personne ne gagne, Jack Black. Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2017 (1926 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. 470 pages.

Les Rougon-Macquart, tome 5, La Faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola (1875)

Lu dans le cadre du meilleur des rendez-vous aka Les Classiques, c’est fantastique. (Oui, l’image indique un prénom dans le titre, mais le bilan d’octobre stipulait un nom et/ou un prénom !) (Je voulais lire aussi un titre-prénom, mais je n’ai pas eu le temps…)

Les classiques c'est fantastique - Titre prénom

Ce tome fait directement suite au précédent et met en scène le jeune fils de couple Mouret, Serge, abbé fraîchement installé aux Artauds – hameau nommé d’après ses habitants, une seule et même grande famille. Farouchement dévot, il enchaîne rites dans une église déserte et visites à des incroyants invétérés jusqu’à ce qu’une fièvre le terrasse. Or, au cœur de ce pays aride – tant par le climat que par le tempérament de ses ouailles –, s’étend un jardin d’Eden, parc abandonné d’un manoir délaissé où il sera soigné par une jeune fille, Albine.

La Faute de l'abbé MouretZola n’est pas tendre envers le catholicisme qui est au cœur de cet opus avec son cortège d’interdits abscons, de morales rigoristes, d’adoration aveugle. Aux côtés d’un Frère Archangias au prénom évocateur, homme obtus, misogyne et violent, franchement détestable du début à la fin, l’abbé Mouret apparaît ridicule dans sa pudibonderie, son refus d’approcher la vie, les animaux, dans cette manie religieuse de voir l’impur dans la nature, dans ses défaillances physiques et dans sa passion mystique pour la Vierge. Puis, les souffrances psychiques, la mortification que s’impose l’abbé Mouret, en refusant l’amour, en reniant ses sentiments, en favorisant la dévotion à une entité fictive, apparaîtront tout aussi incompréhensibles à l’athée que je suis – et que sont bon nombre de personnages autour de lui !

Pour son plus grand malheur, le voilà entourée de deux jeunes filles pleines de vie : sa sœur Désirée, une « innocente » qui habite avec lui, et Albine, la nièce de l’intendant du Paradou. L’une amoureuse des bêtes, l’autre de la verdure du Paradou ; l’une s’occupant de sa basse-cour, l’autre courant les bois et les prés ; l’une sans crainte du fumier, l’autre des ronces et des chardons ; toutes deux se régalant de la fécondité de la nature et s’y épanouissant de plus belle. Aussi fortes, roses, résistantes, qu’il est frêle, pâle et timoré.

Le premier livre raconte la dévotion et la religion rigoriste, le second la convalescence qui se développe en une réécriture de la Genèse. (Le troisième et dernier livre parle quant à lui du dilemme et du déchirement de Serge/l’abbé Mouret entre son amour pour Albine et sa foi.) Or, la transition entre ces deux premiers livres est un peu déstabilisante et surprenante car le revirement est profond, total même, et donc déconcertant. Je l’avoue, au début, je me suis parfois demandée où étaient passés les autres protagonistes, la foi dévorante de l’abbé Mouret… et où Zola était en train de m’emmener.
Car, avec un petit saut dans le temps, voici l’abbé Mouret redevenu Serge. Avec la maladie de Serge soigné par Albine, nous passons de l’aridité de la religion à la douceur généreuse de la nature. Leur amour innocent (du moins, au début, la nature de la faute n’étant pas une surprise) m’a rappelé celui de Miette et Silvère dans La Fortune des Rougon.
Deux « enfants » (de 16 et 26 ans…) naïfs, un peu fatigants avec leurs jeux et leurs cris, d’une innocence poussée à l’extrême. Pureté et chasteté découvrant les sentiments amoureux et le désir dans un Paradis, isolé de tout et de tous, seulement peuplé de mille plantes et bêtes paisibles. Je regrette d’avoir parfois eu du mal à y croire, à croire à leur innocence pleine et entière qui m’a quand même paru bien mièvre par moments. J’ai ressenti une certaine platitude et quelques longueurs dans cette seconde partie.

Écho démultiplié de la serre de La Curée, la nature, derrière le mur du Paradou, est un lieu sensuel, vivant, vibrant de vie et de sensations. Un lieu protecteur par son isolement et tentateur par ses musiques, ses senteurs, ses frôlements, le sucre de ses fruits… Un endroit qui ne peut être qu’inquiétant pour ce jeune abbé fragile, désireux d’être tout à son âme et loin de son corps. Opulence, moiteur, ombres, quand il recherche une vie rude, spartiate, dans la sécheresse caillouteuse des Artauds.
Après avoir décrit avec précision les rituels religieux – costumes, accessoires, gestes, texte… –, ce roman parle de mille façons de la nature, de la végétation, du paysage, de l’eau et du soleil que Zola sublime parfois, anthropomorphise souvent, y voyant des allures de femmes, des soupirs, des amours, des invitations charnelles… Et puis, Zola étant Zola, ce sont aussi d’interminables énumérations botaniques à travers les différentes atmosphères du parc. Découvrant avec les deux jeunes gens le parterre, le verger, les prairies, la forêt, les sources, nous croisons la route de dizaines d’espèces d’arbres fruitiers, de fleurs des champs, de résineux ou de feuillus, de plantes grasses ou aromatiques… En dépit d’un côté un peu « catalogue » par moments, il y a tout de même de très beaux moments contemplatifs.

Ce roman confronte la religion et la nature, la mort et la vie, la frugalité d’une vie dédiée à Dieu et les sentiments dans un drame qui n’est pas dénué de lyrisme. Sans avoir été une entière déception, je suis un peu déçue de cette lecture. Sans être dépourvue d’empathie à son égard, je dois avouer que le personnage principal, qu’il soit Serge ou l’abbé Mouret, m’aura fait soupirer d’ennui et/ou d’exaspération à plusieurs reprises (je lui ai préféré des personnages secondaires comme Albine, Désirée, la Teuse (la bonne du curé ♪), ou le docteur Pascal). C’est là le point noir de ce roman qui transforme ce dilemme en histoire parfois un peu fade.

« Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre, pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d’arbres qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste monde, au-delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres, des riches ; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, étaient fermés par de gros cadenas ; un Artaud avait tué un Artaud, un soir, derrière le moulin. C’était, au fond de cette ceinture désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps. »

« Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l’interminable mur du Paradou. L’abbé Mouret, silencieux, levait les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du parc, des frôlements d’ailes, des frissons de feuilles, des bons furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d’un peuple d’arbres. Et, parfois, à certain cri d’oiseau qui ressemblait à un rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d’inquiétude. »

« L’abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s’égayait davantage, plus rose, plus carrée dans sa chair. »

« – C’est étrange ; avant d’être né, on rêve de naître… J’étais enterré quelque part. J’avais froid. J’entendais s’agiter au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui pesait sur ma poitrine… Où étais-je donc ? qui donc m’a mis enfin à la lumière ?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu’Albine, anxieuse, redoutait maintenant qu’il ne se souvînt. »

« Et, cependant, ils ne trouvaient dans le parc qu’une familiation affectueuse. Chaque herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. »

Les Rougon-Macquart, tome 5, La Faute de l’abbé Mouret, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1875 pour la première édition). 446 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris ;
– Tome 4, La Conquête de Plassans.

L’Homme qui rit, de Victor Hugo (1869)

Lu dans le cadre du rendez-vous « Les fantastiques classiques » qui voyait s’affronter ce mois-ci Marcel Proust et Victor Hugo : choix évident pour moi, car Victor m’attire toujours plus que ce terrifiant Marcel et je n’avais pas le temps pour deux auteurs de cette envergure.

Les classiques, c'est fantastique - Hugo VS Proust

Angleterre, 1690. Un enfant défiguré et abandonné et une jeune orpheline sont recueillis par un saltimbanque philosophe et solitaire et son loup. Quinze ans plus tard, « L’Homme qui rit » attire tous les succès mais se forge un esprit de révolte envers les injustices sociales qui éclatera quand sera révélé un étonnant secret.

L'Homme qui rit (couverture)Je pensais avoir le temps de lire en octobre ; de toute évidence, pas vraiment car j’ai passé le mois avec Gwynplaine, Ursus, Dea, Homo et Victor. Heureuse compagnie, il faut bien l’avouer. J’attendais avec impatience cette nouvelle lecture hugolienne après les chocs littéraires que furent Les Misérables et Notre-Dame de Paris.

Dès les premières pages, j’ai été chamboulée par la poésie des descriptions. La rencontre avec Ursus et Homo fut juste sublime et m’apporta dès les premières pages cette réconfortante sensation de plonger à nouveau dans un roman d’exception.

« Ursus était remarquable dans le soliloque. D’une complexion farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se parlant à lui-même. Quiconque a vécu solitaire sait à quel point le monologue est dans la nature. La parole intérieure démange. Haranguer l’espace est un exutoire. Parler tout haut et tout seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en soi. C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate. Il se pérorait. Luther aussi. Ursus tenait de ces grands hommes. Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire. Il s’interrogeait et se répondait ; il se glorifiait et s’insultait. On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute. Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens d’esprit, disaient : c’est un idiot. »

Par la suite, chapitre après chapitre se déroule un ouvrage grandiose, parfois grandiloquent certes mais extraordinaire. Car, au-delà de l’intrigue résumée, avec Hugo, tout est prétexte à digressions qui viennent servir l’histoire. Ainsi, outre le fait qu’il prend son temps pour poser le cadre et développer ses personnages, il sublime également la nature et ses affres, ses beautés et ses violences tout en exaltant en parallèle l’intériorité des personnages, les émotions et les dilemmes qui les traversent. Le récit s’ouvre sur les pièges de la mer, de la neige et de la nuit avant de raconter ceux – cruels et révoltants – des hommes. Oreilles bouchées et cœurs fermés.
Au cœur des injustices, des pauses, à l’instar de la rencontre poignante d’Ursus et des enfants Gwynplaine et Dea. Misanthropie bougonne immédiatement emplie de tendresse. Après le silence au milieu des éléments, un dialogue, un échange. Après la solitude, des âmes qui se trouvent et s’adoptent.
Ce quatuor est tout simplement magnifique. Autant j’avais bien souvent entendu parler de Gwynplaine et Dea, autant j’ai pu découvrir – et quelle rencontre ! – Ursus et Homo. S’ils sont souvent archétypes, ils sont aussi sincérité, poésie et émotion. La luminosité protectrice de Dea, les tirades d’Ursus et ses marmonnements attendris, la présence réconfortante d’Homo, Gwynplaine tiraillé, tenté, furieux, majestueux…

« Dea avait un voile, la nuit, et Gwynplaine avait un masque, sa face. Chose inexprimable, c’était avec sa propre chair que Gwynplaine était masqué. Quel était son visage, il l’ignorait. Sa figure était dans l’évanouissement. On avait mis sur lui un faux lui-même. Il avait pour face une disparition. Sa tête vivait et son visage était mort. Il ne se souvenait pas de l’avoir vu. »

Retrouver la verve d’Hugo fut à nouveau un plaisir immense et jamais démenti. Sa plume, précise, foisonnante, éclatante, érudite, recherche constante d’un vocabulaire parfait. Ses portraits tout de vie, d’images, de fureur et d’émotions. Ses parenthèses, ses développements d’une richesse inouïe. Son intelligence, qui va bien au-delà des références historiques, mythologiques, bibliques que je ne peux prétendre toutes saisir. Ses apostrophes au lecteur. Ses touches d’ironie qui critiquent une société, une injustice, ce cynisme s’opposant aux personnages romantiques et idéalistes.

« Funèbre rentrée de l’ombre dans une âme. Ainsi s’opérait, en ce Gwynplaine qui avait été un héros, et qui, disons-le, n’avait peut-être pas cessé de l’être, le remplacement de la grandeur morale par la grandeur matérielle. Transition lugubre. Effraction d’une vertu par une troupe de démons qui passe. Surprise faite au côté faible de l’homme. Toutes les choses inférieures qu’on appelle supérieures, les ambitions, les volontés louches de l’instinct, les passions, les convoitises, chassées loin de Gwynplaine par l’assainissement du malheur, reprenaient tumultueusement possession de ce généreux cœur. Et à quoi cela avait-il tenu ? à la trouvaille d’un parchemin dans une épave charriée par la mer. Le viol d’une conscience par un hasard, cela se voit. »

Hugo, à travers ses protagonistes, dénonce la roulette du pouvoir, la justice dévoyée, la peur des petits constamment écrasés, l’oisiveté immorale de l’aristocratie, le gouffre entre ceux qui ont tous et ceux qui ne sont rien. En ces temps d’instabilité politique où l’Angleterre oscille entre république et monarchie, Gwynplaine affute son esprit critique, constate les inégalités et la toute-puissance écœurante des lords jusqu’à cet aboutissement : un discours déchirant et éclairant, criant de vérité. De là un drame : l’impossibilité pour cette voix sensible, intelligente et raisonnable de se faire entendre à travers son masque de chair.
À l’instar de Notre-Dame de Paris, Hugo interroge : qui sont les véritables monstres ? Question rhétorique, me direz-vous… Josiane et Barkilphedro – dont je ne dirai rien pour vous laisser le plaisir de la découverte – m’auront marquée à l’image d’un Javert ou d’un Frollo…

« Celui qui se venge d’un bienfait, quel homme ! Barkilphedro était ce colosse. Ordinairement l’ingratitude est de l’oubli ; chez ce privilégié du mal, elle était de la fureur. L’ingrat vulgaire est rempli de cendre. De quoi était plein Barkilphedro ? d’une fournaise. Fournaise mêlée de haine, de colère, de silence, de rancune, attendait pour combustible Josiane. Jamais un homme n’avait à ce point abhorré une femme sans raison. Quelle chose terrible ! Elle était son insomnie, sa préoccupation, son ennui, sa rage.
Peut-être en était-il un peu amoureux. »

Certes, l’on se demanderait presque parfois si l’intrigue avance dans ce roman bavard et dense (où l’abondance de mots semble tenter de s’affranchir des frontières des mots et donner à ressentir le caractère vaporeux et fourmillant de la pensée), intimidant plaidoyer politique. Et pourtant, oui. Car cette histoire superbe est une plongée dans une société, dans les classes sociales qui dessinaient l’Angleterre des XVII-XVIIIe siècles ainsi que dans des destinées individuelles magnifiques. Une plongée dans la misère, l’inhumanité, le sordide et, malgré tout, l’espoir. Encore une fois, Hugo, perpétuel virtuose, m’a transportée et bouleversée, c’est un souffle puissant, à la fois magistral et déchirant. Je suis émerveillée et éblouie, que dire de plus.

« Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était monstrueusement simple : permission de souffrir, ordre d’amuser. »

« Il est presque impossible d’exprimer dans leurs limites exactes les évolutions abstruses qui se font dans le cerveau. L’inconvénient des mots, c’est d’avoir plus de contour que les idées. Toutes les idées se mêlent par les bords ; les mots, non. Un certain côté diffus de l’âme leur échappe toujours. L’expression a des frontières, la pensée n’en a pas. »

« – Qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ?
Gwynplaine répondit :
– Du gouffre.
Et, croisant les bras, il regarda les lords.
– Qui je suis ? je suis la misère. Milords, j’ai à vous parler. »

L’Homme qui rit, Victor Hugo. Pocket, coll. Classiques, 2019 (1869 pour l’édition originale). 763 pages.

The Jungle Book, de Rudyard Kipling, illustré par MinaLima (1894)

The Jungle Book (couverture)Pour commencer, je reconnais ma surprise en découvrant que The Jungle Book est en réalité un recueil de nouvelles et plus encore que trois seulement mettaient en scène Mowgli, Bagheera, Baloo et compagnie ! Parmi les sept autres, trois se déroulent également en Inde, mais au milieu, une nouvelle dénote particulièrement en racontant les aventures d’un phoque blanc à travers les océans.

J’appréhendais cette lecture en anglais (qui dormait dans la PAL depuis 2018) par crainte d’une langue désuète et trop compliquée à comprendre (car je suis évidemment plus familière de l’anglais actuel que de celui de la fin du XIXe siècle).
Cette appréhension s’est finalement révélée inutile car ma lecture a été très fluide. J’ai simplement découvert l’utilisation d’un tutoiement archaïque avec la panoplie « thou – thee – thy – thine » et de leur étrange conjugaison (« art – dost – wilt – didst – mayest – etc. »), mais on s’y habitue très vite. La nouvelle m’ayant posé le plus de difficulté était « The White Seal » du fait du vocabulaire marin (notamment avec toutes les espèces de poissons et d’oiseaux) assez spécifique. Cependant, ça restait globalement très compréhensible au-delà de quelques recherches de vocabulaire par curiosité.

J’ai pris plaisir à découvrir les personnages originaux du Livre de la jungle – tout en regrettant de ne pas les côtoyer plus longtemps –, d’autant que ceux-ci m’ont réservée quelques surprises par rapport à l’adaptation de Disney, à commencer par un Baloo plus sage et sérieux et le manque de prestige de Shere Khan – moqué, conspué, obligé de se livrer à des manigances pour retourner certains loups contre Mowgli (eh non, ce n’est pas une jolie fille qui détourne Mowgli des siens !). J’ai particulièrement aimé la nouvelle mettant en scène Kaa et le Bandar-log (le peuple des singes) : Kaa – bien plus amical que dans le dessin animé – apparaît avec une vraie prestance, une influence réellement hypnotisante, l’un des personnages majeurs de cette jungle sans côté rigolo, alors que les singes font presque de la peine dans leur désir d’être remarqués par les autres habitants de la jungle qui les méprisent et les rejettent. Mais, loin de l’image des singes éclairés, ceux de Kipling sont les trublions inquiétants et imprévisibles de la jungle, sans mémoire, sans but, sans parole.

Dans toutes les histoires d’animaux anthropomorphes, la violence est bien présente, les lois de la jungle ou les règles de la plage sont parfois impitoyables, et la vie et la mort et le sang s’entremêlent. Entre Shere Khan et Mowgli, « aucun d’eux ne peut vivre tant que l’autre survit » ; pour se faire entendre de ses pairs, Kotick, le phoque blanc, doit faire couler le sang pour prouver sa valeur ; entre Rikki-Tikki la mangouste et Nag et Nagaina les cobras, il ne peut y avoir de trêve. Et puis, il y a l’asservissement et les massacres perpétrés par les hommes…

Les deux dernières histoires mettent en scène des animaux domestiqués par les humains qui parfois trouvent une échappatoire pour une nuit : des éléphants qui vont danser sous la lune et des animaux utilisés dans les guerres des hommes (cheval, mule, buffles, éléphant, chameau) qui discutent de leur manière de combattre et de leurs peurs. Seule une jeune mule, pas encore habituée aux ordres à accomplir sans réfléchir (valables pour les animaux comme pour les hommes…), posera la seule question sensée : « “What I want to now”, said the young mule, who had been quiet for a long time– “what I want to know is, why we have to fight at all.” »

Le travail de MinaLima offre une superbe édition, avec des illustrations colorées et des éléments interactifs. Le tout embellit l’ouvrage et sert le texte sans prendre le dessus avec des éléments ludiques. (Désolée, pas de photo car mon exemplaire dort dans un carton !)
S’ils voulaient illustrer Le Second Livre de la Jungle – dont certaines nouvelles mettent à nouveau en scène Mowgli et compagnie –, je compléterai avec plaisir la collection ! En attendant, ma PAL a d’ores et déjà accueilli The Wonderful Wizard of Oz, également illustré par le duo aux doigts d’or.

Si j’ai eu une préférence pour les nouvelles autour de Mowgli (peut-être parce que c’est ce que j’attendais de ce livre et que les autres ont été une découverte inattendue), ces histoires d’apprentissage, bien plus cruelles que la version de Disney (sans surprise), se sont révélées très sympathiques et prenantes, entremêlant aventures et petites réflexions. J’ai apprécié leur conclusion sur la chanson d’un ou plusieurs personnages qui apporte une touche poétique à chaque nouvelle.
L’édition illustrée par MinaLima est un très bel objet-livre et un écrin de choix pour les découvrir !

Un dernier mot pour remercier Mathilde du blog Critiques d’une lectrice assidue qui m’a donné, sans le vouloir, l’impulsion qui me manquait à travers un échange sur la lecture en VO !

« The tiger’s roar filled the cave with thunder. Mother Wolf shook herself clear of the cubs and sprang forward, her eyes, like two green moons in the darkness, facing the blazing eyes of Shere Khan.
“And it is I, Raksha [the Demon], who answer. The man’s cub is mine, Lungri – mine to me! He shall not be killed. He shall live to run with the Pack and to hunt with the Pack; and in the end, look you, hunter of little naked cubs – frog-eater – fish-killer, he shall hunt thee! Now get hence, or by the Sambhur that I killed (I eat no starved cattle), back thou goest to thy mother, burned beast of the jungle, lamer than ever thou camest into the world! Go!” »

« One of the beauties of Jungle Law is that punishment settles all scores. There is no nagging afterward. »

« Waters of the Waingunga, the Man Pack have cast me out. I did them no harm, but they were afraid of me. Why?
Wolf Pack, ye have cast me out tout. The jungle is shut to me and the village gates are shut. Why?
As Mang [the Bat] flies between the beasts and the birds so fly I between the village and the jungle. Why? »

(Mowgli’s Song)

The Jungle Book, Rudyard Kipling, illustré par MinaLima. Harper Design, 2016 (1894 pour l’édition originale). En anglais. 251 pages.

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un animal disparu ou menacé de disparition (dodo, tigre, baleine, ours polaire…)

Les cinq sous de Lavarède, de Paul d’Ivoi et Henri Chabrillat (1894)

Les cinq sous de LavarèdeLe 25 mars 1891, Armand Lavarède, Parisien dépensier, se lance dans un défi improbable : faire le tour du monde en un an avec cinq sous en poche. En réalité, c’est plutôt un cousin qui le lui lance d’outre-tombe, car telle est la condition pour hériter d’une fortune de quatre millions. À ses côtés, un observateur anglais, Sir Murlyton qui héritera en cas d’échec, accompagné de sa fille, Aurett. À ses trousses, un usurier, Bouvreuil, bien décidé de le pousser à l’échec et ainsi le contraindre à épouser sa fille.

La comparaison avec Le tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne (que, par un heureux hasard, j’ai lu l’an passé) sera inévitable. Certes, Henri Chabrillat et Paul d’Ivoi perdent le bénéfice de l’originalité puisque leur roman est paru vingt-deux ans après celui de Jules Verne. Mais j’en ai malgré tout préféré l’exécution plus vivante et trépidante.

Commençons avec l’histoire en elle-même. L’histoire de Lavarède se passe donc vingt ans après celle de Phileas Fogg ; l’origine n’en est pas un pari, mais une clause testamentaire ; Lavarède a donc droit beaucoup plus de temps que Fogg, mais beaucoup moins d’argent pour le réussir. Or, ce dernier point n’est pas anodin. Parmi les diverses sources de déception lors de ma lecture du Tour du monde… se trouvait la prodigalité de Phileas Fogg, les billets distribués à gogo aplanissant bien facilement tous les obstacles dressés sur sa route. C’est un expédient auquel Lavarède ne peut recourir, ne pouvant pas même se payer un simple billet de train. Tout au long de son aventure, il devra donc faire preuve d’imagination, de ruse et de travail – additionnés de chance et d’entraide pour poursuivre sa route. C’est donc une source inépuisable de rôles endossés par le héros, de rebondissements et de suspense. Certes, le suspense est relativisé par le fait qu’on doute peu de sa réussite, mais l’on s’interroge sur la manière dont il se sortira de tel ou tel mauvais pas.

De plus, là où Fogg était froid et calculateur, Lavarède est un héros bien plus aimable. De par sa verve, son insouciance et sa joie de vivre – qui n’entament en rien sa volonté de gagner son héritage –, il est un personnage plaisant à suivre et l’on comprendra facilement la sympathie qu’il attirera à lui tout autour du globe.
Miss Aurett, même si elle sera amenée à être sauvée ici ou là (tout comme Lavarède), n’est pas un personnage féminin totalement passif comme on peut souvent le regretter. Sa joliesse est soulignée, mais ce n’est pas sa seule « qualité », loin de là, les auteurs insistant finalement moins sur ce point que d’autres bien contemporains (oui, je pense à Pierre Pevel). Outre le fait qu’elle traverse des contrées bien hostiles sans frémir, elle prend des initiatives à plusieurs reprises, convainc bien souvent son père du bien-fondé d’aider Lavarède sans trahir l’impartialité lié à son rôle, remet Bouvreuil à sa place et tire au pistolet lorsque leurs vies sont en jeu.

En outre, j’ai apprécié l’immersion dans les pays traversés qui m’avait manqué chez Jules Verne. Alors que Verne se focalisait sur Fogg qui avançait l’œil rivé à sa montre, Chabrillat prend le temps de décrire les paysages, les habitations et leurs habitants. Il s’inscrit également davantage dans son époque, racontant les travaux (et leurs multiples déboires) du canal de Panama, présentant l’immigration chinoise aux États-Unis, évoquant l’amitié franco-russe et l’inimitié franco-prussienne suite à la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace-Lorraine.

Toutefois, je ne prétendrai pas que ce roman est sans défauts. Outre quelques longueurs au bout des énièmes rebondissements, Les cinq sous de Lavarède souffre des tares de bien des romans de cette époque.
Même si Lavarède sait considérer avec amitié des personnages comme Ramon (Indien du Panama) ou Rachmed (Tekké), on n’échappera pas aux sentiments de supériorité d’un auteur occidental, reflet inévitable du colonialisme et certaines considérations oscilleront entre condescendance ou franc mépris. Toutes les nationalités sont sources de clichés et d’humour (les différences de tempérament entre le Français Lavarède et l’Anglais Murlyton en premier lieu), mais ceux sur les Occidentaux sont étonnamment bien plus potaches et gentils que ceux sur les Asiatiques par exemple.
De même, même si le personnage d’Aurett a l’honneur de ne pas être uniquement celui de la belle demoiselle en détresse, on pourra regretter cette opposition un peu facile (mais tellement classique) entre sa beauté – symbole éclatant de sa gentillesse, son intelligence, sa générosité, son courage, etc. – et la « laideur » de sa rivale, Pénélope (qui se languit bien à l’abri pendant que papa Bouvreuil court pour lui ramener Ulysse Lavarède), présentée comme grande (or tout ce qui est mignon doit être petit), anguleuse, que l’on veut nous faire croire aussi sèche de figure que de cœur.

A travers ce roman d’aventures trépidantes et parfois improbables, Lavarède nous offre un voyage autour du monde tel qu’il se présentait à la fin du XIXe siècle (avec la mentalité que cela suppose parfois, même si on lui saura gré d’un personnage féminin qui est loin d’être une potiche).

« Nous sommes dix mille comme cela, au boulevard, qui vivons en général dans le rêve… Si nous nous mettions en tête d’amasser de l’argent, il n’en resterait bientôt plus pour les financiers. »

« Le Heavenway voguait au milieu d’un océan d’or en fusion. Un instant séparées par le passage du navire, les eaux se rejoignaient en arrière formant un tourbillon d’écume lumineuse. Et le remous se propageait, inondant la crête des lames d’un diadème éclatant. La phosphorescence, que la présence d’une algue particulière rend fréquente dans ces parages, augmentait d’intensité à chaque minute, et sur les vagues noires s’étendait un tapis de lumière. »

« – Cela vous fera plaisir de retrouver des semblables ? continua le journaliste. Voilà l’influence salutaire du désert. Dans les villes, on ne songe qu’à les éviter. Voyez-vous, le désert bien appliqué supprimerait les procès et les tribunaux. Il suffirait d’une bonne loi ainsi conçue : « Tout quinteux sera condamné à un mois de hauts plateaux. » Ce serait le triomphe de la bienveillance universelle. »

Les cinq sous de Lavarède, Paul d’Ivoi et Henri Chabrillat. Jouvet & Cie éditeurs/éditions Boivin et Cie, [sans date] (1894 pour l’édition originale). 446 pages.