La guerre des mondes, d’H.G. Wells (1898)

La guerre des mondesPour ma première participation au rendez-vous littéraire créé par Moka « Les classiques, c’est fantastique » dont le thème était « Big Brother is watching you ! (SF à volonté !) » pour ce mois de janvier 2021, j’ai choisi de relire La guerre des mondes, de H.G. Wells. Lu il y a plus de dix ans, mon souvenir en était assez flou, même si je me souvenais d’un point qui m’avait dérangée (mais j’y reviendrai).

La Terre – l’Angleterre, du moins – envahie par les Martiens, tel est l’intrigue de ce roman de 1898. Ce fut une lecture fluide dont les thèmes ont été largement exploités depuis : l’invasion belliqueuse d’une espèce extraterrestre, l’inévitable technologie extrêmement avancée, les machines à tuer ultra performantes. Cependant, au-delà de l’aspect science-fictionnel attendu, j’ai trouvé très surprenant d’être plongée dans un roman terriblement anglais. C’est presque Downton Abbey et les aliens. La campagne anglaise, le narrateur qui, entre deux visites à l’étrange capsule – encore close – des visiteurs, rentre chez lui boire un thé ou un bon whisky, les petits villages… le tout est extrêmement bucolique.
Oubliez Tom Cruise, les cascades et les actes héroïques (en vrai, je n’ai même pas vu le film, donc je parle sans savoir), le narrateur passera la majorité de son temps à fuir, se cacher et observer ces implacables ennemis. Personnellement, j’ai trouvé ça bien plus réaliste et instructif que des actes inconsidérés, je trouve l’angoisse du narrateur et les esprits égarés d’autres protagonistes plus évocateurs qu’un héroïsme exagéré, mais si vous voulez un roman qui bouge, passez votre chemin.

Revenons maintenant sur ma déception de jeunesse : la fin. Le Deus Ex Machina qui résout tout. Et j’avoue que ça coince toujours un peu. (Je vais essayer d’en parler sans dévoiler les détails, ce sera donc peut-être un peu cryptique pour les personnes n’ayant pas connaissance de la fin.) Autant le principe me semble tout à fait possible, étant donné qu’on sait que ce genre de petites choses peuvent faire des dégâts même entre organismes provenant de la même planète. Seulement, que tout se produise en une nuit, que l’extermination soit si soudaine, alors que l’arrivée des Martiens a été échelonnée sur plusieurs jours, prête un peu à sourire. A titre personnel, je trouve cette fin un peu décevante et facile.

C’est une lecture sympathique, mais je comprends les raisons de mes souvenirs très flous, en dehors des passages marquants ou célèbres ; je n’ai ressenti ni véritable attachement pour le personnage dont on ne sait pas grand-chose, ni investissement émotionnel d’aucune sorte au fil du récit. Un classique qui a marqué son temps, mais qui n’a pas eu le même impact sur moi.

« Cependant, par-delà le gouffre de l’espace, des esprits qui sont à nos esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes qui périssent, des intellects vastes, calmes et impitoyables, considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient lentement et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les premières années du XXe siècle vint la grande désillusion. »

« Jamais encore, dans l’histoire du monde, une pareille masse d’êtres humains ne s’était mise en mouvement et n’avait souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche disciplinée, mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible, sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité. »

La guerre des mondes, Herbert George Wells. Folio, 2005 (1898 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Henry D. Davray. 320 pages.

Rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique »

Les classiques c'est fantastiques - Big Brother

Petites chroniques : Le temps de l’innocence, La chose, Zombies : mort et vivant.

Je vous propose un petit melting-pot  de lectures faites ces derniers mois. Novembre avec Le temps de l’innocence d’Edith Wharton, un classique de la littérature américaine ; décembre avec La chose de John W. Campbell, une novella de SF pas toute jeune non plus mais étonnement moderne ; janvier avec Zombies : mort et vivant de Zariel, une œuvre graphique surprenante.

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Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton (1920)

Le Temps de l'innocence (couverture)Ce roman, qui a offert le Prix Pulitzer à son autrice en 1921, raconte un amour impossible dans la bonne société new-yorkaise dans les années 1870. C’est avant tout la description précise d’un monde d’apparence, d’hypocrisie et de bonnes manières. Les convenances qui le régissent annihilent toute tentative d’évasion. Suivre son cœur, ses désirs, n’est pas une option lorsque l’on est de haute extraction et que tous les regards se fixent sur vous. Une plongée dans un univers dirigé par les attentes de la famille et de la société.
Loin du romantisme qui abat tous les obstacles, c’est une histoire qui laisse un sentiment doux-amer. Une histoire de croisée des chemins, celui du cœur et celui du devoir, qui se referme avec un soupir sur ce qui aurait pu être. Ce n’est pas le récit d’une vie gâchée, mais d’une vie affadie.
Une autrice que je ne connaissais que de nom et une agréable découverte.

(Instant ronchon : je l’ai lu dans l’édition RBA « Romans éternels » et j’ai été un peu irritée par la pluie de virgules qui s’est un moment abattue sur le texte. Il y en avait trop. Partout. Aux endroits les plus improbables et inappropriés. Heureusement, ça n’a pas été sur l’ensemble du livre, mais ce fut quelques pages laborieuses pour moi.)

Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton. Éditions RBA, coll. Romans éternels, 2020 (1920 pour la parution originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Saint-René Taillandier. 305 pages.

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La chose, de John W. Campbell (1938)

La chose (couverture)

« QUOI ? C’était un livre au départ ?! », fit mon cerveau quand il repéra La chose parmi les titres des éditions du Bélial’. « Et il a 80 ans en plus ! », ajouta-t-il. « Ce sera un petit cadeau surprise parfait pour Monsieur, dis donc ! », songea-t-il juste après dans un éclair de génie. Et trois jours après Noël, le fourbe me poussa à le subtiliser pour le lire avant son légitime propriétaire. (Petite intro sur ma vie, ne me remerciez pas.)
Donc La chose. Novella publiée en 1938, elle est surtout connue pour ses adaptations cinématographiques : The Thing from Another World par Christian Nyby (1951) et The Thing par John Carpenter (1982) (et son préquel sorti en 2011). Si vous ne connaissez pas l’histoire, regardez le film de Carpenter. (Je rigole : en gros, des scientifiques en Antarctique trouvent une chose congelée depuis vingt millions d’années, la décongèlent parce qu’il faut que la chose (aux capacités d’imitation hors du commun) ait une chance de foutre le bordel, et effectivement ça tourne mal pour les humains.)

L’écriture est fluide et ne semble aucunement datée en dépit des décennies écoulées. Et, bien que je sois une néophyte, il ne me semble pas détonner parmi des publications bien plus récentes. Certes, j’admets ne pas toujours avoir suivi Campbell dans ses explications scientifiques. Non seulement j’ai eu du mal à visualiser son test avec le sang et le chien (non repris dans le film), mais je trouve qu’il force un peu trop l’aspect science-fiction sur la fin en rajoutant des technologies extraterrestres. J’ai peut-être trouvé cela non nécessaire parce que je n’ai pas vraiment ressenti le « ouf, on l’a eu chaud » que la fin devait sans doute susciter.
Cependant, son roman met surtout en avant les réactions des hommes et les psychoses que fait naître la présence de la chose, et c’est là ce que j’ai particulièrement aimé. La science et la logique perdent de leur réalité dans cette solitude gelée et cèdent la place à des réactions on ne peut plus humaines. La confiance s’érode, les regards se font défiants et les liens de fraternité se dénouent, tandis que d’autres semblent devenir fous de terreur.

Le récit court mais efficace d’un huis-clos paranoïaque prenant, quoiqu’un peu trop rapide à mon goût pour transmettre une réelle tension.

 La chose, John W. Campbell. Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, 2020 (1938 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti. 118 pages.

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Zombies : mort et vivant, de Zariel (2020)

Zombies (couverture)

Grâce à Babelio, j’ai pu découvrir cette œuvre atypique signée Zariel. Zombies : mort et vivant est un leporello, un livre-accordéon qui déploie deux fresques de près de trois mètres. D’un côté, les humains, sains de corps, vacants à leurs occupations ; de l’autre, les zombies, pourrissants et affamés.

Seulement, comme le constate le narrateur, retranché derrière ses fenêtres, « rien n’a changé ». L’artiste dénonce la surconsommation, aussi aveugle que la quête de viande des morts-vivants, l’égoïsme, ce « chacun pour soi » qui règne en maître recto comme verso. Il y a bien quelques personnages rêveurs, ou polis, ou simplement différents des autres – à l’instar de ces zombies au regard fixé sur le ciel –, mais rien ne change vraiment.

Le texte est court, les phrases laconiques, mais percutantes et parfois tristement véridiques. Les traits épais racontent la violence d’un monde routinier, d’une société individualiste, de visages mornes, avides ou léthargiques. Quant aux teintes en noir, gris, rouge et jaune uniquement, entre ombres et lumières, elles transmettent une atmosphère sombre et affligée.

Un objet original et fascinant, un observateur désabusé et pessimiste, une ronde méphistophélique et une vision particulièrement critique, amère et cynique d’un vis-à-vis de l’humanité.

« A force de les regarder, je les envie d’être comme ils sont.
Ils ne se soucient de rien, ne se posent plus de questions, avancent bêtement sans rien demander.
Je ne sais même pas s’ils ont une conscience.
Quelle idée stupéfiante, vivre sans conscience, sans doutes, sans problèmes… »

Zombies : mort et vivant, Zariel. ActuSF, 2020.

Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo (1831)

Notre Dame de ParisAprès Les Misérables l’an passé, je me suis plongée dans Notre-Dame de Paris. Et pas toute seule, cette fois, puisque j’ai eu la meilleure des copilotes, Alberte Bly, qui a rendu ma relecture (car je l’avais lu il y a dix ans, mais ma mémoire étant ce qu’elle est, un rafraîchissement ne pouvait pas faire de mal) encore plus passionnante grâce à nos échanges réguliers. C’était vraiment trop bien de débriefer ainsi, chapitre après chapitre !

> La chronique d’Alberte
est juste ici ! <

Je ne prétends pas écrire une critique détaillée de cet incroyable bouquin ; juste, si possible, donner envie à quelques personnes de le découvrir. Pour mettre les choses au clair, je considère qu’il n’est absolument pas dans mes cordes de parler d’un tel roman !

Notre-Dame de Paris, c’est une histoire que tout le monde connaît un peu. Grâce au livre, grâce à la comédie musicale, grâce au dessin animé (même si, d’après Alberte, la fidélité à l’œuvre d’Hugo n’est pas franchement au rendez-vous (en ce qui me concerne, je ne l’ai – encore – jamais vu)). C’est l’histoire d’Esmeralda, cette jeune gitane autour de qui gravitent Quasimodo, Frollo, Phoebus et Gringoire. C’est l’histoire de la cathédrale et de la ville grouillante qui l’entoure. C’est l’histoire de quelques jours de 1482. C’est une histoire de passions, de trahisons, de quiproquos.

Tout d’abord, pour moi, ça a été une redécouverte des personnages. Je me souvenais de leur destin respectif, mais pas des détails les concernant. Et Hugo nous les présente, nous les fait vivre d’une manière si fluide, si passionnée, si visuelle que chaque rencontre est un régal.
Avant de commencer, j’étais sûre que mon personnage favori serait Quasimodo, ce sonneur de cloches difforme, rejeté de tous, incompris et mal-aimé. Que nenni. Comme prévu, j’ai ressenti beaucoup de compassion et de tendresse pour lu ; j’ai savouré toutes ses apparitions et j’ai été fascinée par ce chapitre où Hugo raconte son rapport intime avec Notre-Dame, son osmose avec cette carapace de pierre dont il connaît le moindre recoin, l’harmonie entre la pierre et la chair ; mais ce n’est pas celui qui m’a le plus passionné.
Car ce titre est remporté haut la main par Claude Frollo, l’archidiacre. Diantre, si je m’étais attendue à un personnage pareil ! Ce n’est pas un personnage que l’on aime purement et simplement ; Frollo est bien plus complexe que ça. Là où un personnage comme Quasimodo ne suscite qu’un sentiment positif constant, Frollo nous fait faire les montagnes russes. Hugo nous offre un protagoniste que l’on peut à la fois aimer et détester. C’est un érudit éminemment cultivé, tiré de ses chères études par la vie qui l’a laissé seul responsable de son jeune frère ; un savant versé dans tous les arts, de la médecine à l’alchimie, qui n’est pas aussi aveuglément croyant que je le pensais ; un personnage austère d’apparence mais qui adore son diable de frère et qui, seul, s’émeut du garçonnet contrefait abandonné devant sa cathédrale qu’il protégera du bûcher, qu’il soignera avant de lui donner un travail au cœur de l’édifice adoré ; un homme qui, ayant toujours renié la chair, vit l’apparition d’Esmeralda comme une révélation et une torture. Cela ne l’empêche pas d’être un terrible anti-héros : il est parfois détestable, manipulateur et cruel, son discours à base de « si elle n’est pas à moi, elle ne sera à personne » ne peut être excusé et, avouons-le, il devient complètement timbré tandis que le récit progresse. Cependant, toutes ses facettes font tout simplement de lui le personnage le plus fouillé, le plus intéressant du roman, en bref, celui qui se détache du lot.
J’ai eu un second favori en la personne de Gringoire. Personnage secondaire, personnage « à-côté », il ne fait pas grand-chose, n’a que peu d’influence sur le récit et paraît être quelque peu notre alter ego de papier. Par sa pleutrerie, sa tempérance au milieu de tous ces personnages extrêmes, il m’a semblé plus proche de moi que les autres protagonistes. Je l’ai aussi adoré pour son côté décalé, pour ses réflexions détachées, pour sa facette « artiste torturé » que l’auteur semple caricaturer à plaisir, pour ses amours versatiles – d’Esmeralda à Djali, la petite chèvre de l’Égyptienne, en passant par les pierres sculptées –. Personnage unique car personnage terriblement drôle, Gringoire fut une très sympathique rencontre.
En revanche, pas de surprise : j’ai haï Phoebus sans discontinuer. Fat, lâche, vulgaire, coureur de jupons, narcissique… imbuvable.
Quant à Esmeralda, tout tourne autour d’elle, mais elle m’a laissée plutôt indifférente. Au mieux, je me suis interrogée sur sa naïveté. Je suis restée assez perplexe face à son côté « jeune ingénue » qui, même si elle n’a que seize ans et n’a jamais connu l’amour, tranche un peu trop avec le fait de vivre à la Cour des Miracles et de côtoyer toutes sortes de brigands. Une exception : l’histoire de sa naissance qui m’a émerveillée, enthousiasmée, questionnée pendant une bonne partie du récit.

En dépit des descriptions, on est loin du gros pavé rébarbatif complètement illisible (tout le monde ne partagera sans doute pas mon opinion cependant). Bon, je ne vais pas vous mentir, le Livre troisième et spécialement le chapitre II, « Paris à vol d’oiseau », m’ont fait piquer du nez une ou deux fois (il faut dire que quand tu es plongée dans l’intrigue et que tu viens de passer un moment génial dans la Cour des Miracles, ça surprend un tantinet). Le chapitre I était encore relativement intéressant, notamment à lire en 2020 car on y retrouve les débats qui ont succédé à l’incendie de Notre-Dame : comment rénover ? faire comme avant, opter pour le moderne, qu’est-ce qui défigure l’édifice, qu’est-ce qui signe simplement une évolution logique de l’architecture, etc. En revanche, la musique n’a pas été la même pour le second chapitre : cette énumération de rues, ponts, portes, monuments, enceintes de la capitale a été longue. Très longue. Trop longue. Mais après les égouts de Paris vus sous tous les angles des Misérables, j’étais rodée et ce n’est pas ce chapitre qui m’a fait déchanter. Surtout qu’il a été le seul à m’ennuyer autant. Après ça, les digressions ou les citations latines à tire-larigot, c’était du pipi de chat ; ses autres exposés (comme « Ceci tuera cela ») m’ont davantage permis de renouer avec le Hugo érudit, passionné et par là passionnant.

Et surtout, autour de ce passage quelque peu laborieux, ce n’était que pur bonheur.

J’ai été tenue en haleine du début à la fin. C’est une histoire de passions extrêmes, que ce soit dans l’amour ou dans la haine, les deux n’étant d’ailleurs pas forcément indissociables. C’est une histoire de quiproquos. Ah, ces petits ratés qui donnent envie d’hurler, de rentrer dans le livre pour corriger les personnages ! Hugo a indubitablement ce talent qui rend l’histoire trépidante, haletante, qui attise la curiosité, une maîtrise incroyable du romanesque. Cette excitation à la découverte de la Chantefleurie ! Quel plaisir alors d’échanger des hypothèses avec une autre lectrice tout aussi enthousiaste.
C’est un récit terrible évidemment. La fin est déprimante au possible et le roman est ponctué d’épisodes poignants à serrer le cœur (encore une fois, Chantefleurie, comment ai-je pu t’oublier ?). La scène du couronnement du pape des fous est très forte également dans son genre avec toutes les émotions qu’elle suscite : la joie diffuse de Quasimodo, les rires de la foule, l’emprise de Frollo… Je ne suis que pure admiration face à ses scènes aux sentiments exacerbés qui rendent la lecture incroyablement puissante. C’est d’un déchirant tout simplement grandiose.
Et pourtant, Victor Hugo démontre encore une fois son humour. A travers le personnage de Gringoire dont j’ai déjà parlé, mais aussi au travers de ses adresses aux lecteur·rices ou grâce à de petites réflexions à l’acidité mordante. Dans le chapitre un peu ennuyeux évoqué ci-dessus, il se moque du Palais de la Bourse avec une ironie qui m’a laissée morte de rire.

Voilà ce que je trouve fascinant : l’alternance des genres et des atmosphères. Hugo nous fait passer d’un passage décalé à un autre profondément poignant – à tel point que cela pourrait paraître tire-larmes si ce n’était pas magistralement géré – à un chapitre quasiment pédagogique sur l’architecture avant que vienne s’intercaler une péripétie totalement ubuesque – à l’instar du dialogue de sourd qu’est le procès de Quasimodo. Et puis, il y a cette facette incontestablement tragique qui rappelle les funestes destinées des héros et héroïnes de la Grèce antique. Ainsi, la préface dit, au sujet du mot grec « ananké », fatalité, « C’est sur ce mot qu’on a fait ce livre. »
Résultat : à l’instar des Misérables, une œuvre marquante qui me touche et dont certains passages resteront gravés dans ma mémoire et dans mes tripes.

 Bref, c’était sombre, c’était drôle, c’était burlesque, c’était crispant, c’était horripilant, c’était barbant (une fois), c’était monstrueux, c’était palpitant. C’était dingue. C’était Victor Hugo, pourrait-on dire.

Juste un dernier mot sur mon édition, à savoir la version illustrée par Benjamin Lacombe pour la collection Métamorphose. Indubitablement sublime, j’ai beaucoup aimé les illustrations – même si elles auraient pu être plus nombreuses – qui, par leur noirceur, colle plutôt bien à l’ambiance du récit. Le rouge est la seule couleur qui dénote vraiment. La jupe d’Esmeralda, la crinière de Quasimodo, la cape de Phoebus font ainsi écho au sang et à la passion qui semblent guider ce récit vivant et ardent. Je regrette simplement l’échec de Lacombe à rendre la laideur de Quasimodo si appuyée par Hugo et si cruciale dans ses relations au monde. Il a beau le faire bossu, borgne, avec une dentition chaotique, son Quasimodo n’est pas aussi affreux qu’il le devrait.
(Je ne m’attarderai pas sur les fautes de frappe qui, d’autant plus dans un ouvrage soigné comme celui-ci, ont le don de m’agacer prodigieusement… Mais quand même… « une plaie allez large », « tout implement », sérieusement ? Grr.)

« Avec le temps, il s’était formé je ne sais quel lien intime qui unissait le sonneur à l’église. Séparé à jamais du monde par la double fatalité de sa naissance inconnue et de sa nature difforme, emprisonné dès l’enfance dans ce double cercle infranchissable, le pauvre malheureux s’était accoutumé à ne rien voir dans ce monde au-delà des religieuses murailles qui l’avaient recueilli à leur ombre. Notre-Dame avait été successivement pour lui, selon qu’il grandissait et se développait, l’œuf, le nid, la maison, la patrie, l’univers.
Et il est sûr qu’il y avait une sorte d’harmonie mystérieuse et préexistante entre cette créature et cet édifice. Lorsque, tout petit encore, il se traînait tortueusement et par soubresauts sous les ténèbres de ses voûtes, il semblait, avec sa face humaine et sa membrure bestiale, le reptile naturel de cette dalle humide et sombre sur laquelle l’ombre des chapiteaux romans projetait tant de formes bizarres. »

« L’écolier observait son frère avec surprise. Il ne savait pas, lui qui mettait son cœur en plein air, lui qui n’observait de loi au monde que la bonne loi de nature, lui qui laissait s’écouler ses passions par ses penchants, et chez qui le lac des grandes émotions était toujours à sec, tant il y pratiquait largement chaque matin de nouvelles rigoles, il ne savait pas avec quelle furie cette mer des passions humaines fermente et bouillonne lorsqu’on lui refuse toute issue, comme elle s’amasse, comme elle s’enfle, comme elle déborde, comme elle creuse le cœur, comme elle éclate en sanglots intérieurs et en sourdes convulsions, jusqu’à ce qu’elle ait déchiré ses digues et crevé son lit. L’enveloppe austère et glaciale de Claude Frollo, cette froide surface de vertu escarpée et inaccessible, avait toujours trompé Jehan. Le joyeux écolier n’avait jamais songé à ce qu’il y a de lave bouillante, furieuse et profonde sous le front de neige de l’Etna. »

« Alors les femmes riaient et pleuraient, la foule trépignait d’enthousiasme, car en ce moment-là Quasimodo avait vraiment sa beauté. Il était beau, lui, cet orphelin, cet enfant trouvé, ce rebut, il se sentait auguste et fort, il regardait en face cette société dont il était banni, et dans laquelle il intervenait si puissamment, cette justice humaine à laquelle il avait arraché sa proie, tous ces tigres forcés de mâcher à vide, ces sbires, ces juges, ces bourreaux, toute cette force du roi qu’il venait de briser, lui infime, avec la force de Dieu. »

Notre-Dame de Paris, Victor Hugo, illustré par Benjamin Lacombe. Editions Soleil, coll. Métamorphose, 2013 (1831 pour la première édition). 589 pages.

Deux autrices de mon confinement : La vraie vie et Persuasion

Je vous propose deux petites chroniques de romans lus pendant le confinement. Deux autrices n’ayant rien à voir ; deux textes séparés de deux siècles tout pile ; une ambiance oppressante contre un retour à une œuvre doudou…

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La vraie vie, d’Adeline Dieudonné (2018)

La vraie vie (couverture)

Un pavillon, une famille, un frère et une sœur, que du très classique. Mais il y a aussi une chambre remplie de cadavres d’animaux, une mère aussi caractérisée qu’une amibe, un père qui se défoule soit sur des proies, soit sur sa femme. Malgré tout, les deux enfants trouvent des petits plaisirs jusqu’à l’accident. Et là, Gilles ne rit plus. L’héroïne aimerait pouvoir tout recommencer, retourner dans la vraie vie, celle où son petit frère était encore heureux. C’est son nouvel objectif : retourner en arrière, effacer ce brouillon d’existence où rien ne va plus.

Ce qui saute aux yeux dès le début de la lecture, c’est l’écriture d’Adeline Dieudonné à la fois forte et plaisante à lire, par sa fluidité d’une part, mais également par son utilisation d’images puissantes et originales. Le résultat est un roman qu’il est difficile de lâcher, qui se laisse dévorer sans opposer de résistance. Que l’on lit avide d’en connaître le dénouement, mais les tripes nouées à l’idée de ce que la noirceur de l’homme nous réserve…
Evidemment, c’est aussi le devenir de la narratrice qui nous attache à ces pages qui interroge et qui inquiète. Car, au fil des années, son chemin devient de plus en plus sombre et les prédateurs se font de plus en plus audacieux et cruels. Les quelques lueurs de joie qui égaient la vie de la jeune fille se font de plus en plus rares et l’on craint de les voir vaciller et disparaître. Car l’autre élément marquant de ce roman est son atmosphère, viciée et oppressante, et cette famille pourrie, dévastée qui cohabite entre les murs gris de leur maison de lotissement.

Le seul reproche que je pourrais faire à l’autrice concerne son héroïne, âgée de dix ans au début de l’histoire, de quatorze ou quinze lorsqu’elle finit. Je l’ai parfois trouvée un peu trop intelligente et mature. Elle est terriblement douée en physique pour des raisons que je vous laisse découvrir, bien, c’est sa passion, elle s’y consacre à fond, ça marche. Mais parfois, ses propos, ses réflexions, ses remarques sur d’autres sujets apportent un décalage avec son âge. J’ai parfois été tentée d’oublier qu’il s’agissait d’une fille si jeune. Cependant, peut-être peut-on l’expliquer par une vie difficile et l’envie de se dissocier d’une mère apathique, d’un père sanguinaire, de parents incultes, qui stimuleraient l’esprit et l’intelligence. Néanmoins, et c’est bien l’essentiel, cela ne m’a pas empêchée de vibrer avec cette héroïne décidée et révoltée, décidée à sauver son petit frère, poussée par un amour et une rage viscérale.

J’ignore si ce roman me marquera durablement, mais ce fut indubitablement une lecture prenante, sombre, terriblement réaliste, violente et crispante, portée par une très belle plume.

« Sa physionomie continuait de se modifier. Il n’avait plus rien d’un petit garçon. Il avait huit ans et sa chimie interne avait muté. J’étais certaine que c’était la vermine qui poursuivait son travail de pollution. Même son odeur n’était plus la même. Comme si son parfum avait tourné. Il dégageait quelque chose d’inquiétant, c’était subtil, mais je le sentais. Ça sentait de son sourire. Ce que j’appelais son nouveau sourire. Une grimace qui disait : « Fais encore un pas vers moi et je te bouffe la gueule. » Le sourire de mon frère puait. Mais je gardais son secret. »

« En réalité, depuis le début des vacances, il n’y avait plus que moi qui sortais de la maison. L’atmosphère y était devenue si oppressante qu’elle nous mastiquait tous les quatre, broyant ce qui restait de santé mentale à mon père, ma mère et mon frère. Dès que j’entrais dans le hall, je pouvais sentir ses mâchoires se refermer sur moi. »

La vraie vie, Adeline Dieudonné. L’Iconoclaste, 2018. 265 pages.

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Persuasion, de Jane Austen (1818)

Persuasion (couverture)Anne Elliot, 27 ans, cadette d’un baronnet ruiné, voit se profiler devant elle un avenir de vieille fille, s’occupant de ses neveux et éventuellement de son père et de son aînée les rares fois où sa présence parmi eux est requise, lorsque réapparaît Frederick Wentworth, un officier de marine auquel elle a été fiancé avant que son amie, Lady Russell, ne la pousse à se retirer devant cette union incertaine en terme d’avenir et de finances. Sauf que le voilà capitaine, avec une belle situation et l’envie de se marier… mais la jeune femme au caractère faible et trop aisément influençable ne l’intéresse plus guère.

Relecture bien utile d’un roman totalement oublié, il s’avère que Persuasion n’est pas mon titre favori de l’autrice anglaise, ce qui n’empêche que ce fut un moment particulièrement agréable. Si c’est toujours un plaisir de retrouver la plume de Jane Austen, sa verve et ses portraits piquants, j’ai trouvé les personnages de ce volume-ci moins marquants, moins percutants. Cela s’explique peut-être par un couple trop superbement positif : d’une part, la douce et si bonne Anne, qui a certes la tête sur les épaules (ce qui est agréable au vu des natures égoïstes qui constituent sa famille), mais qui est parfois d’une humeur trop égale et, d’autre part, le capitaine Wentworth si parfaitement aimable. Si je préfère la fougue d’autres héroïnes austeniennes, la progression intérieure d’Anne a toutefois su me toucher et me captiver tout au long de ces trois cents pages.
En dépit de la réserve évoquée ci-dessus, de terribles contrastes se dessinent tout de même entre les différents protagonistes. Jane Austen semble s’être lâchée dans la description de caractères snobs et mesquins, futiles et fats, qu’elle-même avait sans doute l’habitude de rencontrer à Bath. Quel plaisir, lorsque l’on est amené à côtoyer de telles natures, de retrouver le franc-parler simple et sincères des Croft (j’ai eu un coup de cœur pour ce couple atypique et si joliment soudé).

C’est toujours un plaisir pour moi de redécouvrir ce microcosme si bien décrit dans les romans de Jane Austen : cette société composé de marins ou d’officiers, de pasteurs, de bourgeois et de petite aristocratie, de mariages heureux, d’unions pathétiques… Certes, le fond ne change guère, mais l’autrice maîtrise si bien son sujet que c’est à chaque fois un régal. Ces romans ont un charme délicat absolument inégalé et chaque récit est l’occasion de scènes magnifiques, poétiques, intelligentes, amusantes ou émouvantes. Bref, même quand le roman est moins bon, c’est toujours excellent !

Persuasion est un titre qui détache des autres romans que j’ai lus jusqu’à présent. C’est une jolie histoire portée, non pas par un premier amour, mais par une seconde chance ainsi que par une héroïne moins enflammée que d’ordinaire. Cela étant, la plume acérée de Jane Austen est toujours là, distillant ses critiques avec beaucoup de subtilité et d’humour, et c’est toujours un plaisir que de se promener dans l’un de ces romans.

« On l’avait contrainte à la prudence dans sa jeunesse elle apprenait le romanesque avec l’âge – suite naturelle d’un début artificiel. »

« Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole irréfléchie qu’à ceux dont la présence d’esprit ne fait jamais défaut, et dont la langue ne se trompe jamais. »

Persuasion, Jane Austen. Éditions 10/18, 1996 (1818 pour l’édition originale. Christian Bourgois Éditeurs, 1980, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par André Belamich. 316 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Un Aristocrate Célibataire :
lire un livre se passant dans l’aristocratie

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse (2019)

Né d'aucune femme (couverture)« « Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose. »
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
 »

Voilà le résumé de la quatrième de couverture. Débrouillez-vous, je ne vous en dirai pas plus. j’ignorais tout de ce roman. Je savais simplement, depuis sa sortie (ce qui ne fait qu’un peu plus d’un an), que je le lirai un jour. Autant dire que j’ai été ravie de plonger entre ses pages.

Le premier chapitre a failli m’inquiéter : je m’attendais à une « vraie histoire » et voilà une ouverture ultra poétique… et ultra floue. Le deuxième chapitre était à peine mieux. Heureusement, dès le troisième, nous voilà lancée dans l’intrigue et tout sentiment de perplexité est vite oublié.
Remplacé par du malaise, de la tension, de la crainte pour Rose. L’atmosphère devient crispante et angoissante tant on redoute l’inéluctable. On le sent dès les premières pages des carnets de Rose que la vie de cette jeune fille tirera vers le noir, vers le cruel, vers la souffrance et le désespoir. Encore une fois, dans cette histoire entre dominants et dominés, les femmes sont souvent les perdantes. Pas toujours certes, et certains hommes font partie du second groupe, mais elles sont rares, celles qui ont le pouvoir de commander.
La seconde partie est plus calme. L’inquiétude diminue – on se dit que le pire est passé – et la lecture se fait moins effarante. Pas moins prenante cependant, tant on se prend avec plaisir au jeu de la déduction et des hypothèses pour relier tous les indices. Même si j’ai réussi à deviner la plupart des révélations avant que l’auteur ne les expose, je dois dire que le tout est joliment ficelé.

Roman polyphonique, je suis passée d’un personnage à l’autre avec l’avidité de connaître la suite, de retrouver tel ou tel protagoniste. Efficacité redoutable pour un rythme presque haletant par moments. Certains personnages révulsent, d’autres m’ont emplie de compassion, d’autres m’ont laissée indécise, ne sachant pas sur quel pied danser face à eux. Les fous, les lâches, les cruels, les empathiques, les terrifiés. Les maîtres et les esclaves. Les puissants et les faibles. Les mots de Franck Bouysse font naître sympathie et antipathie avec la même facilité, avec la même violence.

L’écriture m’a envoûtée. Rien que pour elle, je lirai d’autres livres de cet auteur. S’il offre la parole à différents personnages, si Edmond, ne serait-ce que par la mise en page, est très reconnaissable, c’est la voix de Rose qui m’a le plus séduite. A la poésie, aux images originales et superbes, s’ajoute une note patoisante irrésistible. Cette oralité donne une présence à la jeune fille, une franchise et une simplicité absolument renversantes.
Né d’aucune femme, c’est ce genre de livre dont je relis certains passages plusieurs fois tant ils sont beaux, tant ils sont forts, tant ils sont magnifiquement écrits, tant ils remuent les entrailles.

Né d’aucune femme est un récit romanesque, violent, humain, terrible, sombre jusqu’au sordide parfois, poignant, porté par une plume puissante et imagée. Sublime dans le genre qui prend aux tripes.

(Par contre. C’est quoi ce bazar dans la chronologie à un moment donné ? J’ai retourné l’affaire dans tous les sens, j’en ai discuté avec ma mère qui venait de le lire aussi, j’ai même fait une petite frise des événements pour être sûre de ne rien oublier, mais il n’y a rien à faire : Onésime a vécu un jour et une nuit de moins que Rose. (Pour les personnes qui auraient lu le livre, ça vous parle ? C’est entre les événements de l’écurie et de la forge – désolée, je reste volontairement vague pour ne pas spoiler.) Sans blague, comment peut-on laisser passer un truc pareil ? (Ou alors je n’ai pas compris quelque chose et il faut m’expliquer…))

« Le silence me pesait pas et j’aurais pu jurer que c’était le seul endroit où se sentir bien, si jamais le silence peut être un endroit où se réfugier quand on se sent pas bien avec quelqu’un, ou peut-être trop bien. »

« Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, qu’il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent ou du sang, ou même des deux à la fois, et puis les lâches. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange. »

« J’ai collé la poupée sous mon nez et je me suis mise à la sentir. Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce moment existe il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Né d’aucune femme, Franck Bouysse. La Manufacture de livres, 2019. 333 pages.