Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (1964)

Et quelquefois j'ai comme une grande idée (couverture)La petite ville de Wakonda, Oregon, est le théâtre d’une grève acharnée. Sauf qu’une famille refuse de se plier aux consignes du syndicat et continue de travailler et de couper arbre après arbre : les Stamper. Retranchés là-haut, dans leur maison à deux doigts de tomber dans la rivière, le vieil Henry et Hank, son fils apparemment indestructible, mènent la désobéissance en se serrant les coudes. Jusqu’au retour du fils cadet, parti depuis douze ans, et de son désir de vengeance.

J’avais ce livre depuis des mois (Noël 2019 pour être précise) et depuis, j’attendais le fameux bon moment pour le lire. Avec Coline, nous avons finalement cessé d’attendre pour le provoquer grâce à une lecture commune motivante et comme toujours enthousiasmante. Et quel roman, mes aïeux ! Comment vous raconter ?…

Comment vous raconter… l’immersion dans ce torrent de mots qui nous plonge dans un brouhaha de vie. Car ce qui frappe en premier, c’est cette narration unique et sinueuse.
Pendant que le temps joue de l’accordéon et que le récit fait des bonds, les discours s’entremêlent, les points de vue se succèdent, les voix s’élèvent en cœur par un jeu constant de parenthèses et d’italiques, on passe du « il » au « je » dans une même phrase. Et pourtant, incroyable mais vrai, le roman est d’une fluidité limpide. C’est tout simplement hypnotisant, on se laisse entraîner dans le fleuve de cette histoire, parfois calme parfois impétueux comme la Wakonda Auga au fil du roman, on ne résiste pas et on attend avec impatience de découvrir ce que le prochain coude du torrent nous révèlera.
Ainsi, l’on suit les conversations et les événements du point de vue des différents protagonistes simultanément, ce qui confère au récit une richesse fantastique. Les ressentis, les pensées, les désaccords, tout se présente à nous sans que l’on ait à y revenir plus tard. Tout cela contribue à proposer une psychologie fouillée et à creuser les relations entre les personnages, notamment Hank et Lee.

Comment vous raconter… cette rencontre avec cette famille pour le moins rustique, mais terriblement attachante. Lire Et quelquefois j’ai comme une grande idée, c’est vivre au sein de la famille Stamper, c’est se languir d’eux lorsque le récit nous en éloigne, c’est apprendre à les connaître au travers de mille épisodes de leur histoire et de leur quotidien, ce qui les a construits, ce qui les a changés, ce qui a fait d’eux qui ils sont, ces personnages des bois si parfaitement campés.
On ne va pas se mentir, c’est là un univers majoritairement masculin, en dépit de l’insaisissable Viv, la femme de Hank, réservée et solitaire, en dépit d’éclats d’intrépidité. Une communauté rude et passionnée dans ses combats, dans ses sentiments, dans ses rancœurs, dans ses hontes, dans ses fiertés. Henry, le patriarche, volubile et infatigable même à moitié plâtré, voire braillard et épuisant. Joe Ben, l’éternel optimisme à la bonne humeur communicative, celui qui réchauffe les cœurs et remonte le moral sans même en avoir conscience. Lee, le cadet, l’intellectuel, celui qui bouscule tout, celui que j’ai parfois eu envie de secouer, parce qu’à côté, il y a Hank. Et c’est d’ailleurs ce que Lee détesterait : une fois de plus, le voilà éclipsé par ce grand frère, admiré pour sa force et sa volonté, mais que l’on apprend à connaître de manière tellement plus intime et sensible.
Et puis il y a tous les autres, ceux que l’on croise surtout au Snag, le bar local : Teddy, le barman perpétuel observateur des comportements humains, notamment ceux qui font sonner les pièces sur son comptoir, Evenwrite, le bûcheron récemment introduit dans la bureaucratie syndicale, Jenny l’Indienne, et tant d’autres bouseux, alcooliques, incultes qui sont en même temps tellement plus que ça car rien ni personne n’est manichéen dans ce roman.

Comment vous raconter… cet univers sauvage et rude, la découverte de la vie sur les bords de la Wakonda Auga. La force irrésistible du courant, menace permanente qui contraint Hank à consolider sans cesser les berges qui soutiennent sa maison ; l’humidité, si prégnante que l’on se sent moite rien qu’en s’imprégnant des mots ; la résistance de la forêt, qui griffe, fait trébucher, coupe, assomme ou pire encore, face aux intrusions des humains ; les animaux, moments de grâce, de douleur ou de mort, de l’acharnement d’une chienne chassant seule un ours au comportement incompréhensible d’un cerf en passant par de jeunes lynx qui m’ont fait passer par une palette d’émotions.

Comment vous raconter… la tension de certains chapitres, soixante ou quatre-vingts pages dévorées sans pouvoir se détacher du livre, l’émotion de certaines scènes que ce soit dans la joie, dans la sérénité (tout à fait, c’est très rare, mais non absent), dans la colère ou dans l’amertume ou un maelström de sentiments et de sensations. C’est un roman autour des choix et de leurs conséquences, des choix qui prennent au piège, qui affirment qui l’on est, qui scellent le destin d’une famille.

Je me sens totalement incapable de vous raconter tout ça, d’écrire une chronique qui rendrait justice à ces neuf cents pages de beauté et de cruauté, à ce trop-plein d’humanité, à cette histoire touffue, dramatique et déchirante, à ce bijou de la littérature américaine, à ce roman original et unique qui rejoint mon panthéon des « pareils à nul autre ».
Quitter les Stamper après tant de jours à leurs côtés me fend le cœur, mais quel bonheur d’avoir enfin lu ce livre sensationnel et d’avoir découvert cette écriture sidérante. Ce sera indubitablement l’une de mes meilleures lectures de l’année, donc je vous invite à laisser une chance à ce roman incroyable.

« La famille logeait à la graineterie en ville quand le froid était rude, et, sinon, sous la grande tente de l’autre côté de la rivière lorsqu’ils s’activaient au chantier de la maison qui, comme tout le reste dans la contrée, poussait avec une obstination muette et lente au fil des mois, apparemment en dépit de tout ce que Jonas faisait pour en retarder l’achèvement. La maison elle-même s’était mise à le hanter : plus elle grandissait, plus il se sentait paniqué et pris au piège. Elle se tenait là, sur la rive, cette saleté, énorme, pas encore peinte, impie. Sans ses fenêtres, on aurait dit un crâne, dont les orbites noires observaient la rivière couler en contrebas. Tenant du mausolée plutôt que de l’habitation ; d’un lieu où finir sa vie, pendait Jonas, plutôt que du lieu d’un nouveau départ. Car cette terre débordait de mort ; cette terre d’abondance, où les plantes poussaient en une seule nuit, où Jonas avait vu un champignon éclore sur la carcasse d’un castor et, en quelques heures furtives, atteindre la taille d’un grand chapeau – cette terre de richesses était littéralement saturée d’une mort humide et terrifiante. »

« Les camions ! Les tracteurs ! Les grues ! Moi je dis qu’il leur faut plus de puissance. Au diable les culs-terreux qui nous rabâchent sans arrêt avec leur bon vieux temps. Moi je peux vous dire qu’il y avait rien de bon dans le bon vieux temps sauf baiser les petites Indiennes à l’œil. Un point c’est tout. Question travail, question débardage tiens, c’était casse-toi le cul du matin au soir et t’avais à peine abattu trois arbres. Trois arbres ! Aujourd’hui, le premier petit morveux, il les met par terre tous les trois en une demi-heure avec une Homelite. Non monsieur. Le bon vieux temps peut aller au diable ! Le bon vieux temps, il a même pas fait une toute petite éclaircie dans l’ombre. Si tu veux te tailler une surface qui soye visible dans ces saloperies de collines, t’as intérêt à t’équiper avec ce que l’homme fait de mieux. Ecoute-moi : Evenwrite avec toutes ses conneries sur l’automatisation… il dit qu’il faut pas trop s’engager là-dedans. Je ne suis pas dupe. Moi je l’ai vue, de mes yeux vue. Je l’ai coupée et je l’ai vue repousser. Ça repoussera toujours, toujours ! Ça vivra bien après tout ce qu’est fait en chair et en os. Faut aller là-dedans avec des machines et tout arracher, nom de Dieu ! »

« Alors… je crois bien… que je ne devrais pas espérer qu’il fasse les choses autrement avec le petit Leland. Il va pas prendre un raccourci pour aller direct au moment où il sait déjà – oh oui il le sait ! – qu’il mettra fatalement une peignée au gamin. Parce que tout au fond de lui, il espère encore et encore que ça va pas se passer comme ça. Il faut qu’il continue à espérer que les choses se passeront autrement. Sinon, il va finir solitaire et méchant comme un vieux pitbull. »

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey. Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2015 (1964 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé. 894 pages.

Croc-Blanc, de Jack London (1906)

Croc-Blanc (couverture)Tout le monde connaît (ou croit connaître, comme c’était mon cas) cette histoire dans laquelle Croc-Blanc, un chien-loup né à l’état sauvage, se confronte à la nature et au monde des humains.

La première chose qui m’a enthousiasmée dans cette lecture, c’est la facilité avec laquelle elle m’a happée. Tout de suite dans l’action, tout de suite plongée dans les étendues glacées du Grand Nord. On ressent immédiatement le souffle puissant d’une lecture formidable – mais pourquoi ne l’ai-je pas lu plus tôt ? – et cela s’est confirmé au fil des pages : jusqu’à la fin, je n’ai pas pu le lâcher et je m’y replongeais avec délectation.
D’une chasse à l’homme haletante par une meute affamée à une louve fière et courtisée, nous voilà à la naissance de ce louveteau gris que l’on appellera Croc-Blanc. Dès le début, le ton est immersif, vivant, palpitant tandis que le frisson de l’aventure vibre d’une manière dévorante. Jack London nous offre une de ces expériences que seule la littérature permet : vivre dans la fourrure d’un loup, voir le monde par ses yeux.
Car c’est l’un des points forts de ce roman : à compter de sa naissance, tout est raconté du point de vue de Croc-Blanc. C’est par ses yeux que l’on découvre la nature sauvage et la civilisation humaine, par son corps que l’on expérimente la famine et l’exaltation de la chasse. Sans parler que l’empathie pour ce protagoniste hors du commun est immédiat et indéfectible, nonobstant le nombre de chiens (ou autres) égorgés qu’il laissera dans son sillage. Bref, un coup de génie pour passionner les lecteur·rices et faire entendre la voix de son héros.

Dès le début, le roman est placé sous le signe d’une vie âpre, d’une vie de combat pour manger et survivre. La vie sauvage est impitoyable et il faut lutter pour ne pas se retrouver en position de proie. La vision donnée de la vie dans la nature n’est pas idéalisée en dépit d’un esprit de liberté bien présent. Rapidement, Croc-Blanc rencontre les humains qui lui apportent la chaleur, la nourriture et une relative protection. Relative car, comme il en fera l’expérience, les humains ne sont pas avares en rudesse, voire en cruauté. C’est là que, tout en restant prenant, le roman est devenu vraiment terrible pour moi. Car Croc-Blanc devra attendre longtemps avant de connaître la douceur d’une main, d’une voix, d’un regard. Ses maîtres sont tout d’abord durs, sévères, violents, voire cruels. Certes, l’éducation bienveillante des chiens est une notion assez récente, mais cette violence conjuguée à la soumission de Croc-Blanc envers les « dieux » m’a révoltée. Car je me suis immédiatement attachée à cette créature exceptionnelle aux yeux de tous et terriblement émouvante pour nous qui partageons son cerveau et son cœur.

L’écriture est riche, visuelle et détaillée, que ce soit pour les descriptions de la nature ou la psychologie des protagonistes. Petite merveille, elle séduit mon goût des détails avec mon besoin actuel d’efficacité. J’ai été fascinée d’un bout à l’autre par Croc-Blanc, par ses comportements instinctifs, par ses expériences et les leçons qui en sont tirées, par ses relations avec les chiens depuis longtemps domestiques, par son regard sur les hommes, par la force de ses attachements ou de ses répulsions, par sa puissance et ses impuissances, par ses évolutions étonnantes et fascinantes. C’est le roman d’une évolution, de plusieurs évolutions, un roman darwiniste sur les influences du milieu, la mémoire d’une race et les apprentissages d’un individu. London nous donne à voir aussi bien la société des chercheurs d’or et des Indiens que le comportement – certes de manière romancée – d’un chien-loup.
Je m’attendais à une fin différente et, si une part de moi ne peut s’empêcher de ressentir une légère déception, j’ai été ravie de la douceur qu’elle annonce et qu’on espère pour Croc-Blanc.

Une lecture saisissante, d’une immense efficacité que ce soit dans l’effroi, dans la violence, dans l’injustice ou l’hostilité de la vie, mais aussi dans la douceur, l’espoir et la beauté. Une formidable découverte qui dormait à portée de main depuis des années.

Me voilà à présent boostée pour la relecture d’un livre de mon enfance dont j’ai tout oublié (mais dont je ne doute plus qu’il me plaira à nouveau), L’appel de la forêt du même auteur, qui raconte, cette fois, l’histoire inverse d’un chien domestique qui retourne à l’état sauvage.

« Car le Grand Nord est hostile à toute forme de vie, le moindre mouvement lui fait injure : il lui faut donc l’éliminer. Il gèle les eaux pour les empêcher d’atteindre la mer. Il fige la sève des arbres jusqu’à ce qu’ils en crèvent. Mais c’est à l’homme qu’il s’en prend avec le plus d’acharnement et de férocité afin de le réduire à sa merci. Parce que l’homme est un être infatigable, en perpétuelle révolte à la seule idée que tout mouvement puisse être inexorablement condamné. »

« L’eau n’était pas vivante. Pourtant, elle bougeait. De plus, si elle avait l’air solide comme la terre, elle était dépourvue de consistance réelle. Il en conclut que les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles paraissaient être. Sa crainte de l’inconnu découlait d’une expérience congénitale qui se trouvait maintenant renforcée par l’expérience acquise… Désormais, il aurait un doute permanent sur l’exacte nature des choses quelle que fût leur apparence. Il devrait en déterminer par lui-même la véritable réalité avant de pouvoir s’y fier. »

« Partout on entendait parler du « Loup de combat », comme on l’appelait, et sur le pont du bateau, la cage où on l’avait enfermé attira de nombreux curieux. Il grondait furieusement à l’adresse de ces visiteurs, ou restait couché  à les observer froidement, d’un regard chargé de haine. Car qu’eût-il pu éprouver d’autre à leur égard ? Il ne se posait jamais la question. Il ne connaissait plus que la haine et s’y livrait avec passion. La vie était devenue pour lui un enfer. Il n’était pas fait pour cette étroite réclusion que les hommes font subir aux bêtes fauves. Pourtant, c’était exactement de cette façon qu’on le traitait. Les passagers le regardaient, pointaient des bâtons entre les barreaux pour le faire grogner, et se moquaient de lui.
Ces hommes-là représentaient tout son environnement. Et à cause d’eux, sa férocité naturelle s’accrut encore davantage. Heureusement toutefois que la nature l’avait également doté d’une grande faculté d’adaptation. Là où beaucoup d’autres animaux auraient perdu la vie ou la raison, lui était capable de s’accommoder à de nouvelles conditions et de survivre sans que son équilibre mental eût à en souffrir. »

Croc-Blanc, Jack London. Le Livre de Poche, 1985 (1906 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Alibert-Kouraguine. 312 pages.

Elyon (tomes 1 à 3), de Patrick Carman (2005)

Avec Elyon, je me suis replongée dans une trilogie de mon adolescence. Des livres dont je n’avais absolument aucun souvenir. Par ailleurs, Livraddict m’a appris qu’il existait deux tomes supplémentaires dont je n’avais jamais eu connaissance et que je n’avais même jamais recherché la mention « trilogie » figurant sur les trois premiers volumes.

Alexa, 12 ans, se rend avec son père, comme tous les étés, à Bridewell, la principale cité de leur petit royaume. Sauf que, cette fois, elle est bien décidée à franchir les murailles qui les isolent de l’extérieur pour partir à l’aventure. Elle ne se doutait que cela l’amènerait à parler avec des animaux et surtout à prendre conscience qu’un terrible danger menace sa ville. Son destin vient de se mettre en marche.

Le premier tome, Le mystère des Monts Obscurs, peut se lire seul. Il y a un début et une fin bien propre et presque aucune question n’est laissée en suspens. Seuls les mystères entourant certains protagonistes – tels Thomas et Renny Warvold ou encore Elyon, le créateur de cette Terre – trouveront des réponses dans les deux volumes suivants.
Cette première lecture m’a été agréable. La Terre d’Elyon est un monde original, intrigant et onirique (quoique étonnement restreint en terme de géographie) sur lequel planent les reliquats d’une ancienne magie presque évaporée, oubliée. Ce récit recèle de très belles trouvailles, comme les Jocastes, ces pierres dont les gravures subtiles recèlent des motifs cachés ou ces récits poignants de famille (d’animaux mais cela importe peu) séparées par les murailles érigées par les humains. Bien qu’ayant démasqué « le méchant de l’histoire » bien avant Alexa, le jeu d’énigmes et d’enquête s’est révélé sympathique et plaisant à suivre.

Avec le second tome, La Vallée des Épines, mon enthousiasme a commencé à décroître. Un an après les événements du premier volume, les aventures d’Alexa continuent et celui qu’elle doit défaire est presque l’égal d’Elyon lui-même. Une histoire de toute évidence inspirée de la Chute, Elyon étant Dieu, Abaddon Lucifer et les Séraphins les anges déchus (Séraphins étant un terme désignant dans la Bible des créatures célestes dotées de trois paires d’ailes et présentes autour du trône de Dieu.
En premier lieu, j’ai trouvé ce tome très lent. C’est avant tout un voyage qui s’embrouille parfois dans des indications pas toujours claires et pendant lequel l’action se fait moins régulière. Ensuite, en dépit de cette lenteur, les nouveaux personnages traversent l’histoire sans susciter la moindre émotion puisque qu’ils restent méconnus et peu caractérisés.

Le troisième tome, La Dixième Cité, a tout d’abord souligné une étrange erreur qui me questionnait depuis le premier lorsque j’étudiais la carte de la Terre d’Elyon. Voici le passage en question :
« – Je connais l’existence de neuf cités sur la Terre d’Elyon.
(…)

– Neuf cités que j’ai vues de mes yeux, poursuivit Warvold.
Et il les énuméra, trop bas pour que j’entende ces noms familiers : Bridewell, Turlock, Lathbury, Lunenburg, Ainsworth, le Royaume de l’Ouest, Castalia et le Royaume du Nord.
– Il en est cependant une autre, reprit-il plus fort. Une autre dont je pensais que nul ne pouvait l’atteindre…
Il s’interrompit, se retint aux poutres tandis qu’une nouvelle vague cognait contre la coque.
– … La Dixième Cité, par-delà le Traître-Champ et les brumes éternelles, située en un lieu que personne n’a jamais découvert. »
Sauf que nous sommes bien d’accord qu’il n’énumère que huit cités (qui apparaissent sur la carte) : du coup, où est passée la neuvième ? Ou est-ce que l’auteur trouvait simplement que la Dixième Cité sonnait mieux que la Neuvième Cité ? Quoi qu’il en soit, c’est le genre de détail qui m’agace…

Ensuite, ce troisième opus a confirmé ce qui m’était déjà apparu dans le second : les personnages sont beaucoup trop lisses. Sujets à aucune évolution, ils représentent un caractère inébranlable tout au long de la trilogie. Les méchants sont atrocement caricaturaux : même le traître du premier tome, qui a tout de même connu l’héroïne depuis sa naissance, n’apparaît finalement que comme un homme cruel et violent sans la moindre nuance une fois dévoilée sa véritable identité. Dans les tomes 2 et 3, les apparitions de Victor Grindall, l’âme damnée d’Abaddon, sont risibles tant elles sont exagérées. Finalement, le seul personnage avec une psychologie un tant soit peu intéressante est Pervis Kotcher, le chef de la garde qui, malgré l’aversion mutuelle entre Alexa et lui, se révèlera d’une aide précieuse ; il possède un caractère plus complexe que les autres personnages. Bien entendu, tout cela est terminé dans le tome 2 puisque Pervis devient alors irrémédiablement « un gentil ».
Sans surprise, c’est la même chose du côté de l’histoire. On en devine la plupart des rebondissements, notamment grâce à des indices aussi discrets qu’un troupeau d’éléphants. Sans compter que tout semble trop facile puisqu’Elyon parle directement Alexa, la guidant dans sa quête et annihilant, pour le lecteur, le moindre sentiment de danger. Ses incertitudes apparaissent presque factices car elle ne semble finalement prendre aucune décision, se laissant guider par les autres et son ami omniscient. De plus, le discours « Elyon nous aime et veille sur nous, je ressentis alors tout l’amour qu’Elyon avait pour moi, etc. » était un peu exagéré pour moi, avec une connotation religieuse trop marquée.

Je ne vais pas faire que critiquer cependant. Côté personnages, la relation entre Alexa et Murphy, un écureuil surexcité, s’est révélé plutôt touchante dans la manière dont ces deux-là se réconfortent et s’encouragent mutuellement.
C’est aussi une histoire sympathique sur le fait de grandir, la vie qui se complique, les jeux qui n’en sont plus, les pertes qui ponctuent le chemin de l’existence, les regrets lorsqu’on regarde en arrière et l’impossibilité de redonner vie au passé. Si je pense être devenue trop âgée – et surtout trop exigeante – pour ces livres, je vois ce qui m’avait plu à l’époque et ce qui peut encore plaire à des adolescent·es.

Je sais que ma chronique n’est guère positive, cependant je pense que cela est dû à mon âge et à des romans trop enfantins à mon goût. Le premier tome fut une bonne redécouverte (et puis une héroïne qui adore lire et passe des heures à la bibliothèque, c’est toujours agréable !), mais la suite un peu trop monotone m’a moins emballée. J’aurais aimé quelque chose de plus creusé, avec des développements et dénouements moins évidents.

« Murphy en profita pour grimper encore plus haut et s’installer sur l’épaule de Yipes. Murphy sur Yipes, Yipes sur Armon : cela ressemblait à un numéro de cirque qui soulignait la nature unique de notre groupe. A présent, nos faiblesses me semblaient moins apparentes, et ce qui faisait notre force, plus évident. Les événements de la journée avaient prouvé que chacun de nous était doté de capacités que les autres n’avaient pas. Comme si nous étions les parties d’un même corps, nous dépendions les uns des autres et fonctionnions au mieux lorsque nous agissions ensemble. Ne sachant quelle partie de ce corps j’étais, je me sentis soudain inadaptée. »

Elyon (tomes 1 à 3), Patrick Carman. Bayard jeunesse.
– Tome 1, Le mystère des Monts Obscurs, 2006 (2005 pour l’édition originale), 327 pages ;
– Tome 2, La Vallée des Épines, 2007 (2005 pour l’édition originale), 279 pages ;
– Tome 3, La Dixième Cité, 2008 (2005 pour l’édition originale), 327 pages.

Spécial albums coups de coeur – Le secret du Rocher noir et Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Je vous propose ici deux albums qui m’ont vraiment tapé dans l’œil en novembre. Vous connaissez sans doute le second – Rébecca Dautremer ? qui ça ? – mais peut-être pas le premier qui vaut néanmoins le détour.

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Le secret du Rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2017)

Le secret du rocher noir (couverture)Erine aimerait accompagner sa maman pêcheuse en mer, mais celle-ci refuse, jour après jour, à cause de la légende du Rocher noir, accusé de causer la perte de bien des bateaux en changeant de place ! La petite fille est curieuse et, un jour, parvient à se glisser en douce sur le bateau…

L’histoire en elle-même est très prenante : poussée par son courage et sa curiosité, Erine part à l’aventure pour finalement passer un message de paix et de solidarité. S’ouvrant à la différence, poussant au-delà des apparences menaçantes, elle va finalement agir pour protéger la nature.
La mise en page est très agréable. Sur les pages épaisses, les illustrations s’étalent tantôt en pleine page, tantôt en vignettes. Le texte est court et l’on se laisse porter par le rythme de cette histoire.

Mais ce sont les illustrations qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’avais hâte de tourner cette couverture cartonnée, parsemée de dizaines de petits poissons en relief. Les illustrations de Joe Todd-Stanton subliment la mer, les profondeurs et, surtout, la faune qui la peuple (les méduses sont magnifiques par exemple). Au fil des pages, toutes sortes d’espèces font leur apparition : dauphins, phoques, seiches, méduses, pieuvre géantes et, bien entendu, mille et un poissons. Ces créatures de toutes tailles, couleurs et formes créent une mosaïque multicolore, un ballet fascinant et mystérieux autour de cet être de pierre, protecteur de cette diversité. On ne se lasse pas de les détailler pour en découvrir toutes les richesses. Les couleurs et les contrastes sont magnifiques et offrent un superbe album sur le monde sous-marin.
(Petit dilemme personnel : vous mettre les plus belles ou ne pas révéler la suite de l’histoire ? J’ai opté pour le second choix, donc les plus jolies pages restent à découvrir.)

Un album sublime, poétique et optimiste dans lequel une petite fille ouvre les yeux des adultes et les incite à protéger l’océan et ses habitants.

Le secret du Rocher noir, Joe Todd-Stanton. L’École des Loisirs, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Reinharez. 38 pages.

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Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, de Rébecca Dautremer (2018)

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough (couverture)Ce n’est pas la première fois que Rébecca Dautremer m’enchante avec l’un de ses albums très grands formats. Contrairement à d’autres, je suis loin de connaître toute son œuvre, mais je prends toujours plaisir à les lire. Et l’histoire de Jacominus n’a pas fait exception à la règle.

S’absorber dans cette histoire d’un quotidien finalement banal mais globalement heureux – et pour une fois, il est agréable de croiser quelqu’un d’ordinaire. Douze scènes, douze instantanés, douze heures, un tour d’horloge, une existence. Suivre le chemin de l’enfance, du deuil, de la paternité, de l’amitié, de la vieillesse. Se souvenir d’un petit rien, une odeur, un son, un instant, une présence. Savourer les mots. Y revenir encore une fois. Se reconnaître dans un petit lapin.

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough 2

Se plonger dans les immenses tableaux et s’attarder longtemps sur chaque page. Caresser du regard la douceur des illustrations. Admirer la multitude de petits détails qui se cachent dans ses grandes planches. Souligner du doigt la courbe d’un arbre ou les mailles d’un gilet de laine. Observer de près fleurs et feuilles mortes.

Tendresse. Poésie. Sensibilité. Émotion. Simplicité. Vie.

Plus qu’un album, un petit bijou.

 Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2018. 52 pages.

Les autres livres chroniqués de Rébecca Dautremer :

La constellation du chien, de Peter Heller (2012)

La constellation du chien (couverture)Neuf ans ont passé depuis que des épidémies ont ravagé le monde, effaçant de la Terre la plupart des êtres humains et bon nombre d’espèces animales. Hig et Bangley, épaulés par Jasper le chien, survivent depuis tout ce temps. Plus de méchants, plus de gentils : il faut être prêt à tout pour survivre dans un monde brutal. Même lorsque l’on possède une âme poète, comme Hig. Surtout lorsque l’on a une âme de poète.

Vous aimez les univers post-apocalyptique ? Vous aimez le Nature Writing ? Vous aimez les deux, comme moi ? Alors La constellation du chien est fait pour vous. Je ne sais pas comment ce roman est arrivé dans ma PAL et, quand je l’en ai tiré, je ne savais pas de quoi il parlait : j’ai juste lu « Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre » et j’ai pensé : « tiens, ça me dit bien, ça ». Et voilà. Je suis partie.

Je me suis envolée avec Hig dans le ciel des États-Unis ravagé par la fin de l’humanité, hanté par quelques survivants prêts à tout pour vivre un jour de plus. Hig et Bangley font partie de ceux-là : planqués dans un petit aérodrome, ils défendent bec et ongle leur périmètre. Mais Hig n’est pas un tueur. Hig est un rêveur, un amoureux de la nature, un pêcheur, un homme qui aime prendre son temps, dormir contre son chien et observer les étoiles. J’avoue, j’ai beaucoup aimé Hig.

La constellation du chien ne ressemble pas à la plupart des romans post-apo. Il est davantage dans la contemplation que dans l’action. S’il fallait faire une comparaison, on le rapprocherait de McCarthy et de La route. Mais pourquoi comparer ? C’est un roman qui prend son temps, qui raconte la nature qui reprend ses droits, qui pleure sur les animaux disparus à jamais, qui parle de la vie quand le monde que l’on connaissait s’est évanoui dans le feu et la douleur. Un monologue sur les êtres humains, sur ce qui les réunit, sur les sentiments que l’on tait, sur ceux dont on ne prend conscience que lorsque vient la séparation.

On commence à lire, sans attentes particulières, on écoute Hig qui nous parle de son petit avion, de son chien à moitié sourd, de sa tristesse face à la disparition des truites, et puis, d’un coup, on se rend compte que l’on est happé par ce roman, qu’on a envie de savoir ce qu’il se passe ensuite. De suivre Hig dans son quotidien, pas toujours facile avec un camarade de galère tel que Bangley, puis dans ses aventures à la recherche de ses pairs. Je ne dirai rien du scénario, mais rassurez-vous si vous aviez peur de vous ennuyer, on a l’occasion de s’éloigner un peu des limites connues de l’aérodrome.

Contemplatif, mais jamais ennuyant. Littérature post-apo, mais qui se débarrasse de tous les poncifs du genre. Une narration hachée – comme peut l’être le discours qu’un être humain se tiendrait à lui-même ou le récit qu’il ou elle ferait de sa vie à un tiers –, des phrases courtes, coupées, des ellipses et des flash-backs : une plume originale. Des morts et de la poésie. De la cruauté et des zestes d’humanité. De l’optimisme là où l’on ne s’y attend pas. Un roman atypique, intelligent et percutant.

« Mon unique voisin. Qu’est-ce que je pouvais répondre à Bangley ? Il m’a sauvé la peau plus d’une fois. Sauver ma peau est son job. J’ai l’avion, je suis ses yeux, il a les fusils, il est les muscles. Il sait que je sais qu’il sait : il ne sait pas piloter, je n’ai pas assez de cran pour tuer. Dans toute autre circonstance il resterait sans doute plus qu’un de nous deux. Ou aucun. »

« Les règles d’avant ne tiennent plus Hig. Elles ont subi le même sort que le pivert. Disparues en même temps que les glaciers et le gouvernement. C’est une nouvelle ère. Nouvelle ère nouvelles règles. Pas de négociation. »

La constellation du chien, Peter Heller. Actes Sud, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy. 328 pages.

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