Watership Down, de Richard Adams (1972)

Watership Down (couverture)Face à la destruction imminente de leur garenne natale, Hazel et Fyveer, l’un aussi brave que l’autre est réservé, décident de fuir. Avec quelques lapins qui ont choisi de leur faire confiance, ils partent dans le vaste monde à la recherche d’un nouvel endroit qu’ils pourront considérer comme leur maison.

Je ne sais pas vraiment quoi dire sur ce roman, à part que je l’ai adoré. Dès la première page, j’ai été entraînée avec ces lapins dans leurs aventures. Watership Down est un melting pot original, passionnant et très réussi : c’est à la fois un roman d’aventures et une quête initiatique, une épopée et une ode à la nature, le tout parsemé de récits héroïques et de contes.

La création de toute une mythologie lapinesque et les éléments de langage imaginaires (sfar, kataklop, farfaler, shraar, vilou… je vous laisse lire le livre pour connaître leur signification…) rendent la découverte de ce monde animal très intéressante. J’ai apprécié le fait que, en dépit de la touche d’anthropomorphisme distillée au fil du roman, nos petits héros continuent à agir en lapins, c’est-à-dire essentiellement à l’instinct. A l’image de leur héros légendaire Shraavilshâ, ils utilisent leur rapidité, leur discrétion et la ruse pour parvenir à leurs fins. Leur objectif est de survivre puis d’assurer une descendance pour la nouvelle garenne.
Je me suis incroyablement attachée à ces lapins loyaux et débrouillards : Fyveer avec ses visions, ses craintes et sa sagesse, Hazel avec son courage et son désir de faire les meilleurs choix pour le groupe, Bigwig avec la gentillesse qu’il cache derrière la force, Dandelion le conteur… J’ai voyagé avec eux, j’ai l’impression d’avoir, pendant quelques jours, partagé leur quotidien qui ne m’a pas un instant ennuyée.

Toutefois, il est possible de trouver des échos politiques dans ce roman qui parle de la peur, de l’exil, de l’importance cruciale de la solidarité pour survivre, de courage, du poids des responsabilités. Dans leur recherche peut-être un peu utopique d’un lieu parfait, Hazel et sa bande rencontrent diverses garennes qui se révèlent parfois totalement dystopiques. Société abrutie par le confort assuré par la présence des humains non loin – et tant pis pour ceux qui se font attraper de temps en temps –, lapins de clapier, dictature qui promet la sécurité en échange de la liberté et des petits bonheurs primaires. Cette gravité sombre cachée sous le manteau « les aventures d’un bande de petits lapins » m’a captivée, embarquée dans l’histoire, prise par le suspense et la tension sans cesse sous-jacente.

Nous sommes bien loin du Jeannot Lapin de Beatrix Potter ; ici, la vie d’un lapin est rude et parsemée de dangers. Dans une nature hostile, la violence et la mort peuvent venir de tous les côtés : entre les humains, les animaux carnivores, les voitures et les autres lapins, celui qui manque de vigilance est perdu. Toutefois, la formidable balade dans la campagne anglaise vaut bien ce risque : plantes, animaux, lumières, bruissements… L’expérience est inoubliable surtout en compagnie de si extraordinaires lapins.

Saluons également le travail de l’éditeur : l’objet est absolument fantastique. C’est un plaisir de déguster un texte dans un si bel écrin. J’ai hâte de poursuivre ma découverte de cette maison d’édition.

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les hommes pensent qu’il ne pleut jamais qu’à verse. Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques. Ils ont un proverbe, par exemple, qui dit que « les nuages n’aiment pas la solitude », si on en voit un, c’est généralement le premier d’une vaste cohorte qui s’apprêtent à envahir le ciel. »

Watership Down, Richard Adams. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (1972 pour l’édition originale. Flammarion, 1976, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Clinquart. 544 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hêtres Rouges :
lire un livre avec un ou des arbre(s) sur la couverture

Challenge Les 4 éléments – La terre :
un habitant de la forêt, réel ou imaginaire : cerf, sanglier, renard, centaure, licorne, botruc… (renard)

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La langue des bêtes, de Stéphane Servant (2015)

La langue des bêtes (couverture)A la lisière de la forêt, non loin du Village, vit une étrange communauté installée dans de vieilles caravanes et un chapiteau tout déchiré. Le Père, Belle, Colodi, Pipo (et son lion Franco) et Major Tom sont d’anciens saltimbanques que la vie a malmenés avant de les abandonner dans ce coin du monde. La reine de leur clan : la Petite. Une môme sauvage autour de laquelle ils tissent un passé fait d’histoires et d’aventures. Mais un jour, une autoroute est construite et le campement doit être rasé. Pour la Petite, une seule solution existe : appeler la Bête du Puits aux Anges pour sauver sa famille.

Au fil des pages, Stéphane Servant se fait conteur. Il magnifie une réalité pas toujours rose et sublime le campement du Puits aux Anges. Il peint des instants d’une beauté incroyable, d’autres douloureusement cruels. Les mots, délicats, ciselés, font naître des paysages, des odeurs et des lumières, résonner les bruits de la forêt et ceux de la civilisation, et ressentir mille émotions et autres sensations aussi immatérielles. Des émotions brutes, animales, passionnées.
La petite tribu ici rencontrée est irrésistible et leur histoire déchirante. Impossible de ne pas s’attacher à cette bande de bras cassés, d’écorchés vifs et de cœurs brisés. En tête, la Petite qui, avec ses grands yeux noirs insondables, se révèle être une gamine touchante, à la fois sauvage et en quête d’affection, entre force et fragilité, silencieuse et observatrice.

C’est un récit onirique qui m’a complètement emportée, je me suis évadée pour passer dans cet univers si magique et pourtant si vrai. La frontière entre la réalité et le rêve, entre la vie et la magie, se trouble. Et cette poésie parfois macabre nous embarque pour un voyage sublime et tourmenté. Sourire ému aux lèvres le temps d’une page, cœur serré et entrailles nouées la page d’après, envie de laisser échapper un cri sauvage, soif d’amour, désir de révolte. Quelques baffes en passant.
Réflexion sur la vie moderne, sur nos écrans, nos murs et nos serrures. Sur nos routes et nos désirs de « toujours plus vite ». Invitation à visiter un autre monde, à regarder la nature, à prendre son temps et se faire un peu moins matérialiste pour un instant. Questionnement sur le fait de grandir, sur les épreuves infligées par la vie, sur les souffrances jamais totalement résorbées, sur les rêves oubliés. Mais aussi sur celui de se relever, de regarder devant soi et de continuer à avancer. Histoire de vie et de mort, d’amour et de cœurs déchirés, récit à la fois extraordinaire et violent de l’existence humaine.

Un roman mystérieux et envoûtant comme les bois, triste comme la vie, mais aussi plein d’espoir et de rêves. Un tourbillon sombre et violemment poétique, fascinant et délicat. A lire aussi bien pour l’histoire que pour la musicalité et la puissance des mots.

« Nous mettions en scène ce qui fait que l’homme est plus qu’un homme. Qu’il est à la fois un animal et un dieu. Capable de déclencher des tempêtes, de frémir devant une souris, de se faire respecter d’un fauve, de trembler au moment de sa naissance comme à celui de sa mort. Ce mystère qui fait de nous des êtres doués de haine et d’amour. »

« Cette nuit-là, dans son lit, la Petite comprend qu’un homme peut parfois étrangement ressembler à ces marionnettes aux mécanismes brisés. Il faut du temps. De la patience pour démêler les fils et en renouer certains. Et personne d’autre que des frères, des amis, ne peut faire cela. C’est pour ça que nous rugissons, pense la Petite en sombrant dans le sommeil. Parce que nous somme une famille, une tribu, une bande de bêtes sauvages faite pour l’amour et la guerre et les victoires et les défaites.
Et ce soir est un soir de victoire car Pipo est revenu parmi eux. »

« Elle se plaît à voir leurs yeux et leurs bouches s’arrondir au fur et à mesure qu’elle dévide la pelote de ses mots. C’est une sensation grisante que celle de faire naître dans ces esprits des images qui estompent les contours de la réalité. Comme une brume qui viendrait là les envelopper, si dense qu’ils pourraient se perdre tout à fait. »

La langue des bêtes, Stéphane Servant. Rouergue, 2015. 443 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pensionnaire Voilée :
lire un livre se déroulant dans le monde du cirque

 

Indian Creek, de Pete Fromm (1993)

Indian Creek (couverture)Dans ce récit autobiographique, l’auteur raconte l’hiver passé en solitaire au cœur des Rocheuses alors qu’il était étudiant dans le Montana. Sa mission : surveiller des œufs de saumon. Ses occupations : les balades dans la nature, l’observation de la faune locale, la chasse et l’apprentissage de la survie.

Avec ce livre captivant – qui traînait pourtant dans ma PAL depuis un bout de temps –, j’ai redécouvert le plaisir du nature writing. Pete Fromm nous invite à passer en sa compagnie trois saisons dans une vallée des Rocheuses. L’automne, l’hiver et le printemps. Bon, surtout un long hiver pour être honnête.
Son talent de conteur nous donne à voir et à sentir la neige qui recouvre le paysage, le froid mordant, le dégel de la rivière, une éclipse solaire, les rencontres avec les animaux sauvages, la complicité avec sa chienne… Le roman est parcouru d’instants forts,  éphémères et magiques qui ont gravé de belles images dans mon esprit. J’ai pris un immense plaisir à découvrir ces paysages grandioses. Ce livre est un véritable moment de partage au cours duquel Pete Fromm prend vraisemblablement plaisir à nous faire découvrir cette terre qu’il a tant aimée.

A l’origine poussé par des rêves nés des histoires de trappeurs couchées dans les livres, le narrateur déchante face à la réalité de cette  mission assez folle une fois abandonné dans sa tente. Régulièrement, il partage ses doutes, ses erreurs, ses angoisses et sa solitude. L’isolement est parfois difficile à supporter ainsi que l’éloignement avec ses amis et sa famille (pas si éloignés que ça en réalité, mais la neige forme une barrière quasiment infranchissable). Toutefois, les périodes d’abattement ne durent pas vraiment, remplacées par des moments d’allégresse et de joie où il apprécie la beauté grandiose qui l’entoure ainsi que sa solitude empreinte de liberté, allant jusqu’à regretter l’intrusion de chasseurs sur son territoire.

L’étudiant qu’il était n’était pas préparé à un hiver en solitaire, il n’était pas un chasseur ou un passionné de survie et son expérience se limitait à un peu de camping en famille. Ainsi ses lacunes et son apprentissage sur le tas donnent lieu à bon nombre de bourdes et de scènes plutôt cocasses (mais sans moquerie évidemment), Pete Fromm étant de toute évidence doté un fort sens de l’autodérision. J’ai beaucoup aimé ce ton, à la fois drôle, humble et complice.

Un récit initiatique jubilatoire qui je conseille à tous les amoureux des grands espaces et des aventures en solitaire. Un roman savoureux et enivrant qui raconte aussi comment, de hasards en hasards, ce livre est finalement né.

« De rafales en bourrasques, la tempête se poursuivit, et les deux derniers soirs de la saison, je dînai avec les seuls chasseurs à n’être pas encore partis, deux frères fermiers dans l’Idaho, qui me traitèrent en héros, moi qui aurait donné n’importe quoi pour partir avec eux. Si j’avais pu penser à quelque chose, inventer n’importe quelle excuse pour me sortir de là sans perdre la face, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais c’était impossible. J’étais désormais engagé jusqu’au cou. »

« … je commençai à comprendre que si j’étais parti un jour plus tôt, je n’aurais jamais rencontré le lynx. Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek.
Je me relevai et me glissai dans mes mocassins. J’étais presque heureux de n’avoir pu partir. Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois ici. »

Indian Creek, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Totem, 2010 (1993 pour l’édition originale. Gallmeister, 2006 pour la première édition française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denis Lagae-Devoldère. 237 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme qui Grimpait :
lire un livre se déroulant dans un environnement montagneux

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un livre à la couverture blanche éthérée

Les Foudroyés, de Paul Harding (2011)

Les Foudroyés (couverture)Après avoir adoré Enon, le second roman de Paul Harding, son premier – celui qui l’a fait connaître et qui a été récompensé du prix Pulitzer de la fiction 2010 – s’était tout naturellement placé dans ma liste de livres à lire.

George Washington Crosby agonise, sa famille autour de lui. Alors que ses derniers jours s’écoulent depuis un lit médicalisé installé dans le salon, des souvenirs lui reviennent. Des souvenirs de son père. Howard Aaron Crosby. La relation qu’il entretenait avec ce père colporteur, avec ce père épileptique.

 

 Un résumé de ce roman le ferait vite paraître stupide, simplet, bateau. Mais ce n’est pas le cas. C’est très fin. Finalement, bien que l’histoire commence avec George expirant, le roman parle surtout de son père. Howard nous emmène avec sa carriole dans les chemins perdus du Maine. Un homme extrêmement sensible, un peu poète, un peu mélancolique. Les deux vies se mêlent, on passe de l’une à l’autre, l’alternance de ces fragments de vies semble quelque peu erratique au début mais finit par tracer deux portraits magnifiques et sensibles. L’arrivée d’Howard dans le récit apporte un nouveau souffle : j’ai été beaucoup plus touchée par le père que par le fils.

Son écriture est si riche, si imagée, si foisonnante qu’il m’a fallu quelques pages pour adopter son rythme. De nombreux moments très contemplatifs marquent le roman, des moments où Howard – et nous avec lui – se penche sur une fleur, sur un rayon de lune, sur une beauté soudaine et éphémère de la nature. Puis l’instant d’après, c’est la crise d’épilepsie : la foudre qui s’abat sur l’homme pour un instant d’une incroyable violence. C’est un livre qui se lit lentement, pour en savourer toute la poésie.

Je n’ai pas compris l’intérêt des passages très techniques sur l’horlogerie, qui m’ont parfois un peu coupée dans mon élan, mais cela n’enlève pas grand-chose à la qualité de ce premier roman.

Une petite perle finement ciselée et très exigeante.

 

« George se souvint de beaucoup de choses, en mourant, mais dans un ordre sur lequel il n’avait aucune prise. Considérer sa vie, faire le bilan ainsi que chaque homme, s’était-il toujours imaginé, devait le faire au moment du trépas, c’était contempler une masse mouvante, les carreaux d’une mosaïque tournoyant, tourbillonnant, retraçant le portrait, brossé dans des couleurs toujours reconnaissables, d’éléments familiers, d’unités moléculaires, de courants intimes, mais devenu également indépendant de sa volonté, lui révélant de lui-même une facette différente chaque fois qu’il essayait d’arrêter son jugement. »

« Howard songea : N’est-ce pas vrai : un simple hochement de tête, un pas à gauche ou à droite, et d’individus sages, honnêtes et loyaux, nous nous transformons en imbéciles pleins de suffisance ? La lumière change, nous clignons des yeux, considérons le monde avec un infime écart de perspective, et la place que nous y occupons est devenue infiniment différente : un rai de soleil révèle un éclat sur une misérable assiette – je suis un marchand de ferraille ; la lune est un œuf luisant en son nid d’arbres effeuillés – je suis un poète ; la brochure d’un asile est posée sur la commode – je suis un épileptique, dément ; la maison est derrière moi – je suis un fugitif. »

Les Foudroyés, Paul Harding. Cherche-midi, coll. Lot 49, 2011 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty. 185 pages.

Sur les ailes du monde : Audubon, par Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin) (2016)

Sur les ailes du mondes, Audubon (couverture)Sur les ailes du monde, Audubon se penche sur la vie de Jean-Jacques Audubon, ornithologiste enflammé et obstiné qui s’est lancé dans une entreprise titanesque : répertorier et dessiner tous les oiseaux d’Amérique. Mais parmi ses détracteurs, les éditeurs scientifiques qui trouvent ses dessins trop artistiques et pas assez académiques.

 

Moi qui ne connaissais Audubon que de nom (amusant que ce Français soit bien plus célèbre aux Etats-Unis que dans son pays d’origine), j’ai découvert un passionné. Un pur et dur. Un homme habité. Cette BD, bien qu’elle mêle la réalité et la fiction, m’a donné envie d’en apprendre davantage, de découvrir plus en avant la vie de cet explorateur un peu fou.

Ce n’est pas une biographie complète, de sa naissance à sa mort. A partir des récits qu’Audubon a fait de ses aventures, les auteurs se sont surtout focalisés sur sa quête, même s’ils nous donnent à voir quelques retours au monde civilisé. A sa passion, Audubon consacra ses économie, sacrifia sa vie de famille (bien que ce soit sa femme qui, comprenant la première la force de l’appel de la nature, l’invita à prendre la route).

Evidemment, le personnage n’est pas sans côtés sombres, voire parfois choquants. A commencer par la manière dont il s’y prenait pour dessiner les oiseaux : les tuer (les massacrer parfois) – peu importe s’ils sont rares – et les empailler avant de les immortaliser sur le papier. A l’instar de la terrible scène de la chasse aux bisons, il s’agit là d’une attitude difficile à concevoir de la part d’un amoureux de la nature de nos jours. Mais il ne faut pas oublier qu’Audubon a vécu deux cents ans avant nous et que l’approche à la nature n’était alors pas la même.

sur-les-ailes-du-monde-audubon-3Sur les ailes du monde, Audubon donne aussi à voir une Amérique qui change. Transition entre l’Amérique d’avant les colons et celle que l’on connaît. La nature est encore sauvage et omniprésente, mais ce n’est plus le monde vierge dans lequel les Amérindiens vivaient en totale harmonie avec elle. Les premières cicatrices infligées par les colons commencent à apparaître. Et une partie de la faune à s’éteindre.

 

Jérémie Royer m’a convaincue par ses dessins des oiseaux et de la nature. Magnifiques. On en prend plein les yeux avec ces créatures de toutes les couleurs et toutes les tailles possibles et imaginables. Grâce à ses illustrations, les animaux, la nature, le livre, tous respirent et vivent.

Certaines scènes sont magiques – celle de l’arbre aux hirondelles, celle, très onirique, du délire fiévreux… –, d’autres pleines d’émotions comme celle où sa femme l’invite à partir. On ressent la force de la passion d’Audubon en voyant son visage concentré, hypnotisé, lorsqu’il se retrouve face à une chouette qui lui rend son regard.

Un destin hors du commun, une passion dévorante, une balade poétique dans une Amérique qui n’est plus que fiction.

Audubon

« Jean Rabin, Fougère, Laforêt, Jean-Jacques Audubon, John James Audubon, l’homme aux multiples noms, aux multiples vies. Une existence complexe et aventureuse, riche d’histoires réelles, mais pas encore suffisamment riche pour celui qui les a vécues : sans doute en inventa-t-il une partie, enjolivant, modifiant, quelquefois de bonne foi, des pans de son histoire personnelle, oubliant même qu’il le faisait et sans doute finissait-il par croire lui-même à ses propres mensonges.

 L’histoire retient de lui un peintre ornithologique hors pair, un aventurier pionnier dans l’Amérique encore naissante, un écrivain et un des pères de l’écologie moderne américaine.

 Notre histoire s’inspire de sa vie, mais surtout de ses récits, pour en faire, à notre tour, une histoire inventée qui, nous l’espérons, retranscrira davantage une personnalité qu’une vérité historique. »

(Avant-propos de Fabien Grolleau)

Sur les ailes du monde : Audubon, Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin). Dargaud, 2016. 183 pages.

Audubon

M pour Mabel, d’Helen Macdonald (2016)

M pour Mabel (couverture)Helen est fascinée depuis toujours par les rapaces et, à la mort de son père, s’isolant du monde, elle va réaliser un vieux rêve d’enfant : dresser un autour, un oiseau que l’on dit ingérable, capricieux, cruel. Avec Mabel, elle va passer par de nombreuses étapes qui la conduiront à accepter la perte.

 

L’autour est initialement décrit comme une créature presque mythologique, « fatale, féérique, férale, féroce et cruelle », mais cette vision change avec l’arrivée de Mabel qui va faire mentir quelques idées préconçues. Mabel n’est pas une créature inaccessible, elle est réelle : elle joue, elle peut avoir peur comme elle peut être heureuse d’un rayon de soleil.

Le lien qui se crée entre Helen et Mabel est extrêmement fort et leur relation est viscérale (enfin, surtout pour Helen, je suppose…). L’auteure compare même cette attache à celui qui unit les humains et leur daemon dans la trilogie de Philipp Pulman, A la croisée des mondes. Elle nous fait également fortement ressentir la magie des premières fois : la découverte que Mabel aime jouer, le premier saut sur son poing, etc.

Je ne connaissais rien à la fauconnerie, j’ai découvert dans ce livre tout un univers avec une culture, un vocabulaire spécifique, hérité des siècles précédents. On apprend beaucoup de choses sur les rapaces et j’ai vraiment trouvé ça passionnant, jamais pesant ou barbant.

 

J’ai été touchée par la manière dont elle parle de la nature, de sa relation avec les bois et les oiseaux. C’est véritablement envoûtant. Les paysages, les bruits, les odeurs… tout semble incroyablement réel.

Pourtant, la chasse – même la fauconnerie – me dérange. Je ne parviens absolument pas à concilier un amour de la nature et des animaux avec la chasse.

 

Ce roman ayant écrit des années après les événements, l’auteure a alors acquis suffisamment de lucidité pour analyser ses choix, ses réactions, les étapes par lesquelles elle est passée à la suite de la mort de son père. Elle se penche sur la dépression qui a suivi, sur l’isolement qu’elle a recherché, sur la manière dont elle s’est identifiée à l’autour ainsi que sur ce qui lui a permis d’ouvrir les yeux et de remonter la pente. Si le roman est touchant à ce niveau-là, ce n’est pas cet aspect qui m’a le plus émue. Je dois même avouer avoir été parfois légèrement agacée par l’égocentrisme de l’auteure.

Enfin, j’ai également aimé la manière dont elle entremêle son histoire avec celle de Terence Hanbury White (1906-1964), auteur de romans de fantasy, qui a lui aussi tenté de dresser un autour nommé Gos. Une expérience catastrophique dont il tira un livre, The Goshawk, et qui m’a révoltée à plusieurs reprises.

 

Récit de fauconnerie, roman sur le deuil et la résilience, souvenirs d’enfance, biographie de T.H. White ? M pour Mabel est un peu tout cela. On se laisse embarquer par cette écriture poétique sans forcément savoir dans quoi on s’engage. Et c’est très réussi. Dès le premier chapitre, j’ai ressenti un immense enthousiasme pour cette histoire, enthousiasme qui n’a pas faibli.

 

« Dans la réalité, l’autour est à l’épervier ce que le léopard est au chat. Il est plus gros, c’est vrai, mais surtout plus massif, plus féroce, plus dangereux, plus effrayant, et beaucoup, beaucoup plus difficile à observer. L’autour est le rapace des forêts profondes, et non celui des jardins, il est le Graal obscur des ornithologues. On peut passer une semaine dans une forêt pleine d’autours sans jamais en apercevoir un seul. Juste des indices de leur présence. Un silence subit, suivi des appels terrifiés des oiseaux des bois, la sensation que quelque chose vient de bouger à la limite de votre champ de vision. »

« J’avais « volé » des dizaines de faucons et chacune des étapes du dressage m’était familière. Mais si le dressage lui-même était familier, la personne qui parcourait ces étapes ne l’était plus. J’étais détruite. Une part fondamentale de mon être essayait de se reconstruire et le modèle à suivre était là, sur mon poing. Le faucon était tout ce que je voulais être : solitaire, indépendante, libérée de la douleur, insensible aux blessures de la vie humaine.

J’étais en train de devenir un autour. »

 

M pour Mabel, Helen Macdonald. Fleuve, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie-Anne de Béru. 398 pages.

Le bois dont les rêves sont faits, de Claire Simon (2016)

Le bois dont les rêves sont faits (affiche)Aujourd’hui, je vais vous parler d’un autre film qui m’a totalement séduite récemment : Le bois dont les rêves sont faits.

Et ce bois, c’est celui de Vincennes qui s’étend sur le flanc est de Paris. Un poumon de nature aux portes de la capitale.

 

Avec ce documentaire au titre très poétique, Claire Simon nous propose une balade à la découverte des personnes qui le fréquentent, que le bichonnent, qui l’habitent… qui l’aiment. Derrière sa caméra, elle va à la rencontre des habitué.es (cyclistes, joggeurs ou promeneurs), des prostituées, des sans-abris, des paysagistes, d’un homosexuel à la recherche d’une aventure, d’un colombophile, d’un peintre amateur, d’un voyeur, de Cambodgiens en plein Nouvel An, d’un fils de GI… Au fil des saisons, ces personnes s’ouvrent à la caméra, se confient, racontent leurs désirs, leurs espoirs, leurs rêves, leur vie. Ils sont tour à tour drôles et touchants, toujours passionnants.

Le regard porté sur ces hommes et ces femmes est très tendre, jamais moqueur, et il traduit à mon goût une curiosité sincère et une grande humanité. L’approche est à la fois simple et très sensible, ce que j’ai trouvé vraiment très émouvant.

 

On pourrait reprocher qu’elle montre beaucoup de marginaux, de personnes solitaires, mais ce film n’a pas de vocation sociologique, son but n’est pas de faire un recensement exhaustif de ceux qui fréquentent Vincennes.

Ne vous attendez pas non plus à un reportage sur le bois de Vincennes ou à un guide. Certes, on explore les sous-bois, les clairières, les allées, le lac, mais il n’y a pas d’explications sur la disposition de ces différents éléments les uns par rapport aux autres, sur l’histoire du bois.

 

Une voix commente, rarement. La parole est laissée à ces anonymes. Le film dure 2h25, mais la durée n’a pas d’importance : il est si passionnant que le temps file à toute vitesse.

On rit, on s’émeut, on s’étonne face à ces superbes portraits qui dessinent la « faune » du bois de Vincennes… Un film envoûtant qui donne envie d’aller vers les autres.