Elyon (tomes 1 à 3), de Patrick Carman (2005)

Avec Elyon, je me suis replongée dans une trilogie de mon adolescence. Des livres dont je n’avais absolument aucun souvenir. Par ailleurs, Livraddict m’a appris qu’il existait deux tomes supplémentaires dont je n’avais jamais eu connaissance et que je n’avais même jamais recherché la mention « trilogie » figurant sur les trois premiers volumes.

Alexa, 12 ans, se rend avec son père, comme tous les étés, à Bridewell, la principale cité de leur petit royaume. Sauf que, cette fois, elle est bien décidée à franchir les murailles qui les isolent de l’extérieur pour partir à l’aventure. Elle ne se doutait que cela l’amènerait à parler avec des animaux et surtout à prendre conscience qu’un terrible danger menace sa ville. Son destin vient de se mettre en marche.

Le premier tome, Le mystère des Monts Obscurs, peut se lire seul. Il y a un début et une fin bien propre et presque aucune question n’est laissée en suspens. Seuls les mystères entourant certains protagonistes – tels Thomas et Renny Warvold ou encore Elyon, le créateur de cette Terre – trouveront des réponses dans les deux volumes suivants.
Cette première lecture m’a été agréable. La Terre d’Elyon est un monde original, intrigant et onirique (quoique étonnement restreint en terme de géographie) sur lequel planent les reliquats d’une ancienne magie presque évaporée, oubliée. Ce récit recèle de très belles trouvailles, comme les Jocastes, ces pierres dont les gravures subtiles recèlent des motifs cachés ou ces récits poignants de famille (d’animaux mais cela importe peu) séparées par les murailles érigées par les humains. Bien qu’ayant démasqué « le méchant de l’histoire » bien avant Alexa, le jeu d’énigmes et d’enquête s’est révélé sympathique et plaisant à suivre.

Avec le second tome, La Vallée des Épines, mon enthousiasme a commencé à décroître. Un an après les événements du premier volume, les aventures d’Alexa continuent et celui qu’elle doit défaire est presque l’égal d’Elyon lui-même. Une histoire de toute évidence inspirée de la Chute, Elyon étant Dieu, Abaddon Lucifer et les Séraphins les anges déchus (Séraphins étant un terme désignant dans la Bible des créatures célestes dotées de trois paires d’ailes et présentes autour du trône de Dieu.
En premier lieu, j’ai trouvé ce tome très lent. C’est avant tout un voyage qui s’embrouille parfois dans des indications pas toujours claires et pendant lequel l’action se fait moins régulière. Ensuite, en dépit de cette lenteur, les nouveaux personnages traversent l’histoire sans susciter la moindre émotion puisque qu’ils restent méconnus et peu caractérisés.

Le troisième tome, La Dixième Cité, a tout d’abord souligné une étrange erreur qui me questionnait depuis le premier lorsque j’étudiais la carte de la Terre d’Elyon. Voici le passage en question :
« – Je connais l’existence de neuf cités sur la Terre d’Elyon.
(…)

– Neuf cités que j’ai vues de mes yeux, poursuivit Warvold.
Et il les énuméra, trop bas pour que j’entende ces noms familiers : Bridewell, Turlock, Lathbury, Lunenburg, Ainsworth, le Royaume de l’Ouest, Castalia et le Royaume du Nord.
– Il en est cependant une autre, reprit-il plus fort. Une autre dont je pensais que nul ne pouvait l’atteindre…
Il s’interrompit, se retint aux poutres tandis qu’une nouvelle vague cognait contre la coque.
– … La Dixième Cité, par-delà le Traître-Champ et les brumes éternelles, située en un lieu que personne n’a jamais découvert. »
Sauf que nous sommes bien d’accord qu’il n’énumère que huit cités (qui apparaissent sur la carte) : du coup, où est passée la neuvième ? Ou est-ce que l’auteur trouvait simplement que la Dixième Cité sonnait mieux que la Neuvième Cité ? Quoi qu’il en soit, c’est le genre de détail qui m’agace…

Ensuite, ce troisième opus a confirmé ce qui m’était déjà apparu dans le second : les personnages sont beaucoup trop lisses. Sujets à aucune évolution, ils représentent un caractère inébranlable tout au long de la trilogie. Les méchants sont atrocement caricaturaux : même le traître du premier tome, qui a tout de même connu l’héroïne depuis sa naissance, n’apparaît finalement que comme un homme cruel et violent sans la moindre nuance une fois dévoilée sa véritable identité. Dans les tomes 2 et 3, les apparitions de Victor Grindall, l’âme damnée d’Abaddon, sont risibles tant elles sont exagérées. Finalement, le seul personnage avec une psychologie un tant soit peu intéressante est Pervis Kotcher, le chef de la garde qui, malgré l’aversion mutuelle entre Alexa et lui, se révèlera d’une aide précieuse ; il possède un caractère plus complexe que les autres personnages. Bien entendu, tout cela est terminé dans le tome 2 puisque Pervis devient alors irrémédiablement « un gentil ».
Sans surprise, c’est la même chose du côté de l’histoire. On en devine la plupart des rebondissements, notamment grâce à des indices aussi discrets qu’un troupeau d’éléphants. Sans compter que tout semble trop facile puisqu’Elyon parle directement Alexa, la guidant dans sa quête et annihilant, pour le lecteur, le moindre sentiment de danger. Ses incertitudes apparaissent presque factices car elle ne semble finalement prendre aucune décision, se laissant guider par les autres et son ami omniscient. De plus, le discours « Elyon nous aime et veille sur nous, je ressentis alors tout l’amour qu’Elyon avait pour moi, etc. » était un peu exagéré pour moi, avec une connotation religieuse trop marquée.

Je ne vais pas faire que critiquer cependant. Côté personnages, la relation entre Alexa et Murphy, un écureuil surexcité, s’est révélé plutôt touchante dans la manière dont ces deux-là se réconfortent et s’encouragent mutuellement.
C’est aussi une histoire sympathique sur le fait de grandir, la vie qui se complique, les jeux qui n’en sont plus, les pertes qui ponctuent le chemin de l’existence, les regrets lorsqu’on regarde en arrière et l’impossibilité de redonner vie au passé. Si je pense être devenue trop âgée – et surtout trop exigeante – pour ces livres, je vois ce qui m’avait plu à l’époque et ce qui peut encore plaire à des adolescent·es.

Je sais que ma chronique n’est guère positive, cependant je pense que cela est dû à mon âge et à des romans trop enfantins à mon goût. Le premier tome fut une bonne redécouverte (et puis une héroïne qui adore lire et passe des heures à la bibliothèque, c’est toujours agréable !), mais la suite un peu trop monotone m’a moins emballée. J’aurais aimé quelque chose de plus creusé, avec des développements et dénouements moins évidents.

« Murphy en profita pour grimper encore plus haut et s’installer sur l’épaule de Yipes. Murphy sur Yipes, Yipes sur Armon : cela ressemblait à un numéro de cirque qui soulignait la nature unique de notre groupe. A présent, nos faiblesses me semblaient moins apparentes, et ce qui faisait notre force, plus évident. Les événements de la journée avaient prouvé que chacun de nous était doté de capacités que les autres n’avaient pas. Comme si nous étions les parties d’un même corps, nous dépendions les uns des autres et fonctionnions au mieux lorsque nous agissions ensemble. Ne sachant quelle partie de ce corps j’étais, je me sentis soudain inadaptée. »

Elyon (tomes 1 à 3), Patrick Carman. Bayard jeunesse.
– Tome 1, Le mystère des Monts Obscurs, 2006 (2005 pour l’édition originale), 327 pages ;
– Tome 2, La Vallée des Épines, 2007 (2005 pour l’édition originale), 279 pages ;
– Tome 3, La Dixième Cité, 2008 (2005 pour l’édition originale), 327 pages.

Spécial albums coups de coeur – Le secret du Rocher noir et Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Je vous propose ici deux albums qui m’ont vraiment tapé dans l’œil en novembre. Vous connaissez sans doute le second – Rébecca Dautremer ? qui ça ? – mais peut-être pas le premier qui vaut néanmoins le détour.

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Le secret du Rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2017)

Le secret du rocher noir (couverture)Erine aimerait accompagner sa maman pêcheuse en mer, mais celle-ci refuse, jour après jour, à cause de la légende du Rocher noir, accusé de causer la perte de bien des bateaux en changeant de place ! La petite fille est curieuse et, un jour, parvient à se glisser en douce sur le bateau…

L’histoire en elle-même est très prenante : poussée par son courage et sa curiosité, Erine part à l’aventure pour finalement passer un message de paix et de solidarité. S’ouvrant à la différence, poussant au-delà des apparences menaçantes, elle va finalement agir pour protéger la nature.
La mise en page est très agréable. Sur les pages épaisses, les illustrations s’étalent tantôt en pleine page, tantôt en vignettes. Le texte est court et l’on se laisse porter par le rythme de cette histoire.

Mais ce sont les illustrations qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’avais hâte de tourner cette couverture cartonnée, parsemée de dizaines de petits poissons en relief. Les illustrations de Joe Todd-Stanton subliment la mer, les profondeurs et, surtout, la faune qui la peuple (les méduses sont magnifiques par exemple). Au fil des pages, toutes sortes d’espèces font leur apparition : dauphins, phoques, seiches, méduses, pieuvre géantes et, bien entendu, mille et un poissons. Ces créatures de toutes tailles, couleurs et formes créent une mosaïque multicolore, un ballet fascinant et mystérieux autour de cet être de pierre, protecteur de cette diversité. On ne se lasse pas de les détailler pour en découvrir toutes les richesses. Les couleurs et les contrastes sont magnifiques et offrent un superbe album sur le monde sous-marin.
(Petit dilemme personnel : vous mettre les plus belles ou ne pas révéler la suite de l’histoire ? J’ai opté pour le second choix, donc les plus jolies pages restent à découvrir.)

Un album sublime, poétique et optimiste dans lequel une petite fille ouvre les yeux des adultes et les incite à protéger l’océan et ses habitants.

Le secret du Rocher noir, Joe Todd-Stanton. L’École des Loisirs, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Reinharez. 38 pages.

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Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, de Rébecca Dautremer (2018)

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough (couverture)Ce n’est pas la première fois que Rébecca Dautremer m’enchante avec l’un de ses albums très grands formats. Contrairement à d’autres, je suis loin de connaître toute son œuvre, mais je prends toujours plaisir à les lire. Et l’histoire de Jacominus n’a pas fait exception à la règle.

S’absorber dans cette histoire d’un quotidien finalement banal mais globalement heureux – et pour une fois, il est agréable de croiser quelqu’un d’ordinaire. Douze scènes, douze instantanés, douze heures, un tour d’horloge, une existence. Suivre le chemin de l’enfance, du deuil, de la paternité, de l’amitié, de la vieillesse. Se souvenir d’un petit rien, une odeur, un son, un instant, une présence. Savourer les mots. Y revenir encore une fois. Se reconnaître dans un petit lapin.

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough 2

Se plonger dans les immenses tableaux et s’attarder longtemps sur chaque page. Caresser du regard la douceur des illustrations. Admirer la multitude de petits détails qui se cachent dans ses grandes planches. Souligner du doigt la courbe d’un arbre ou les mailles d’un gilet de laine. Observer de près fleurs et feuilles mortes.

Tendresse. Poésie. Sensibilité. Émotion. Simplicité. Vie.

Plus qu’un album, un petit bijou.

 Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2018. 52 pages.

Les autres livres chroniqués de Rébecca Dautremer :

La constellation du chien, de Peter Heller (2012)

La constellation du chien (couverture)Neuf ans ont passé depuis que des épidémies ont ravagé le monde, effaçant de la Terre la plupart des êtres humains et bon nombre d’espèces animales. Hig et Bangley, épaulés par Jasper le chien, survivent depuis tout ce temps. Plus de méchants, plus de gentils : il faut être prêt à tout pour survivre dans un monde brutal. Même lorsque l’on possède une âme poète, comme Hig. Surtout lorsque l’on a une âme de poète.

Vous aimez les univers post-apocalyptique ? Vous aimez le Nature Writing ? Vous aimez les deux, comme moi ? Alors La constellation du chien est fait pour vous. Je ne sais pas comment ce roman est arrivé dans ma PAL et, quand je l’en ai tiré, je ne savais pas de quoi il parlait : j’ai juste lu « Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre » et j’ai pensé : « tiens, ça me dit bien, ça ». Et voilà. Je suis partie.

Je me suis envolée avec Hig dans le ciel des États-Unis ravagé par la fin de l’humanité, hanté par quelques survivants prêts à tout pour vivre un jour de plus. Hig et Bangley font partie de ceux-là : planqués dans un petit aérodrome, ils défendent bec et ongle leur périmètre. Mais Hig n’est pas un tueur. Hig est un rêveur, un amoureux de la nature, un pêcheur, un homme qui aime prendre son temps, dormir contre son chien et observer les étoiles. J’avoue, j’ai beaucoup aimé Hig.

La constellation du chien ne ressemble pas à la plupart des romans post-apo. Il est davantage dans la contemplation que dans l’action. S’il fallait faire une comparaison, on le rapprocherait de McCarthy et de La route. Mais pourquoi comparer ? C’est un roman qui prend son temps, qui raconte la nature qui reprend ses droits, qui pleure sur les animaux disparus à jamais, qui parle de la vie quand le monde que l’on connaissait s’est évanoui dans le feu et la douleur. Un monologue sur les êtres humains, sur ce qui les réunit, sur les sentiments que l’on tait, sur ceux dont on ne prend conscience que lorsque vient la séparation.

On commence à lire, sans attentes particulières, on écoute Hig qui nous parle de son petit avion, de son chien à moitié sourd, de sa tristesse face à la disparition des truites, et puis, d’un coup, on se rend compte que l’on est happé par ce roman, qu’on a envie de savoir ce qu’il se passe ensuite. De suivre Hig dans son quotidien, pas toujours facile avec un camarade de galère tel que Bangley, puis dans ses aventures à la recherche de ses pairs. Je ne dirai rien du scénario, mais rassurez-vous si vous aviez peur de vous ennuyer, on a l’occasion de s’éloigner un peu des limites connues de l’aérodrome.

Contemplatif, mais jamais ennuyant. Littérature post-apo, mais qui se débarrasse de tous les poncifs du genre. Une narration hachée – comme peut l’être le discours qu’un être humain se tiendrait à lui-même ou le récit qu’il ou elle ferait de sa vie à un tiers –, des phrases courtes, coupées, des ellipses et des flash-backs : une plume originale. Des morts et de la poésie. De la cruauté et des zestes d’humanité. De l’optimisme là où l’on ne s’y attend pas. Un roman atypique, intelligent et percutant.

« Mon unique voisin. Qu’est-ce que je pouvais répondre à Bangley ? Il m’a sauvé la peau plus d’une fois. Sauver ma peau est son job. J’ai l’avion, je suis ses yeux, il a les fusils, il est les muscles. Il sait que je sais qu’il sait : il ne sait pas piloter, je n’ai pas assez de cran pour tuer. Dans toute autre circonstance il resterait sans doute plus qu’un de nous deux. Ou aucun. »

« Les règles d’avant ne tiennent plus Hig. Elles ont subi le même sort que le pivert. Disparues en même temps que les glaciers et le gouvernement. C’est une nouvelle ère. Nouvelle ère nouvelles règles. Pas de négociation. »

La constellation du chien, Peter Heller. Actes Sud, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy. 328 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

L’habitude des bêtes, de Lise Tremblay (2017)

L'habitude des bêtes (couverture)Alors que la saison de la chasse approche, les vieilles querelles ressurgissent au prétexte que les loups protégés par le parc national déciment les troupeaux d’orignaux. Pendant que chasseurs et gardes-chasses s’observent en chiens de faïence, Ben doit faire face à la maladie de son chien et à sa mort annoncée qui le renvoie à sa propre vieillesse.

Ce sera, je pense, une courte chronique pour un livre bref – 125 petites pages – mais qui touche au cœur. Je me suis installée sous mon plaid et je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. C’est une histoire de vie qui se lit d’un souffle. C’est une histoire humaine qui peut parler à tout le monde. La vie, la mort, la vieillesse. Une poignée de personnages autour d’une histoire de chien mourant et de loups trop envahissants pour certains.

J’ai été émue par la vieille Mina qui refuse l’hospice et clame sa volonté de choisir sa fin. Par Rémi le taiseux, en retrait de la société pour ne pas, pour ne plus être blessé. Par Odette la vétérinaire en plein doute sur le perron de la retraite. Par Ben dont la vie et le caractère fut bousculée par un chien. Par la sensible Carole aux problèmes incompris de sa famille dont le bonheur nouveau m’a enchantée. Par ce chien qui a tout changé, qui a appris à son maître à aimer même s’il ne comprenait pas. Les portraits sont délicats, lentement esquissés au fil des chapitres.
Et puis, tout autour, la nature canadienne. La forêt peuplée d’orignaux et de loups. Le lac se métamorphosant selon les saisons. L’été tardif, l’automne, la neige. Les grands espaces et cette sensation de liberté et de solitude apaisante.

Les premiers chapitres sont déstabilisants. Lise Tremblay va droit au but par son écriture, mais je me suis interrogée en même temps quel était ce but justement avant de me laisser porter, bercée par la plume de l’autrice. L’écriture est précise, les mots disent tout ce qu’il faut savoir, rien de plus rien de moins. C’est étrange, j’ai envie de dire que ce texte m’a semblé réconfortant. Même si l’atmosphère est tendue dans ce village canadien sur lequel règne une famille de chasseurs, la cabane au bord du lac m’est apparue comme un cocon.
C’est une histoire banale. Finalement, il ne se passe rien à l’échelle du monde ou du pays, pas grand-chose à celle de la région. Mais ces événements bouleversent les protagonistes, et nous avec. La vieillesse qui prend de la place, les ailes de la mort qui frôle une octogénaire, la perte d’un chien adoré, l’inimitié entre deux familles. Les doutes, les peines, les joies toutes simples, les rancunes, les regrets. Les habitudes des bêtes donc, qu’elles aient deux ou quatre pattes.

Un texte simple, doux et rude à la fois. Une respiration.

« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. Je ne peux pas dire non plus que cette conversion m’a rendu plus heureux. »

« Le jour se levait, le lac apparaissait et les épinettes dessinaient à nouveau ses contours. Je savais que tout ça me serait enlevé et je me révoltais. Je me jugeais aussi. Ce n’était pas la peur de la mort, c’était l’incapacité à accepter de ne plus pouvoir admirer le lac, de ne plus voir sa couleurs changer, de ne plus le regarder se figer pendant l’hiver et de ne plus surveiller le moment de sa libération au printemps. Et tout ça m’était atrocement douloureux. Plus douloureux que tout ce que j’avais vécu. »

L’habitude des bêtes, Lise Tremblay. Delcourt, 2018 (2017 pour l’édition originale). 124 pages.

Dans la forêt, de Jean Hegland (1996)

Dans la forêt (couverture)Ce fut un achat coup de tête. J’en avais entendu parler bien que je n’ai pas le souvenir d’avoir lu de critiques en parlant – aucune des presque trois cents chroniques de Babelio –, mais j’avais un bon a priori sur ce livre. Je voulais me faire un petit cadeau, il m’a sauté aux yeux, exemplaire esseulé, dans les rayons, et voilà, c’était lui que j’avais envie de lire. Je n’ai pas lu le résumé, ou alors je l’ai à peine survolé à mon habitude, et c’est mon copain qui m’a fait remarquer que nous avions déjà vu un film qui y ressemblait fort… et effectivement, le Into the Forest vu sur Netflix, avec Ellen Page et Evan Rachel Wood, en était une adaptation. J’avais oublié ce film. Oups.
Du coup, contre toute attente, je l’ai bel et bien commencé en sachant à quoi m’attendre. Tout ça pour ça, oui. La genèse d’un coup de cœur.

Nous lisons le journal de Nell qui vit seule avec sa sœur Eva. Toutes deux ont vu leur vie basculer lorsque la civilisation telle que nous la connaissons s’est effondrée (propagation de virus, coupures d’électricité de plus en plus longues puis permanentes, magasins dévalisés…). Dans leur maison solitaire dans sa grande clairière, elles vont devoir trouver les moyens de survivre et peu à peu découvrir l’inépuisable forêt qui les entoure.

J’ai trouvé ce livre d’une beauté folle.
C’est un arc-en-ciel, une pluie de sensations.
Nell nous parle de la lumière dans la clairière, des multiples couleurs des fruits, légumes et herbes qui s’entassent dans le garde-manger (appétissantes descriptions !), de la sensation de l’eau ou des feuilles mortes sur sa peau.
Elle ressuscite mille odeurs, feu de bois, nourriture, pourriture, terre retournée, essence.
Les bruits résonnent, s’échappant des pages, lorsqu’elle nous donne à entendre le martèlement de la pluie, les pas d’une Eva dansante, ballerine portée uniquement par la monotonie du métronome, les craquements des branches dans la forêt, les bruissements des feuilles, le ruissellement cristallin du ruisseau, un rire aussi inattendu que surprenant dans ce quotidien de lutte.
Elle parle du corps, le corps musclé, léger et néanmoins contraint par un travail sans relâche de la danseuse, le corps usé par le jardinage, le dos courbé comme à jamais, les doigts râpés, les genoux écorchés, le corps qui se tend et se détend sous les caresses de doigts étrangers, elle parle aussi de bien d’autres corps, dans la peine ou le bonheur, dont je ne dirai mot.

La science-fiction n’est que prétexte. Prétexte à cette relation hors du commun entre deux sœurs pour qui les mots « société » ou « civilisation » ne veulent plus rien dire. Ce n’est pas une relation idéalisée. Au contraire, leur situation exacerbe les émotions, positives comme négatives. Leur amour réciproque et l’attention qu’elles portent à l’autre s’accroissent par le fait qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Mais parallèlement, les rancœurs, les jalousies, les colères et les disputes sont multipliées à force de devoir tout partager, de vivre si proches, trop proches parfois. Ces émotions si humaines – de l’abattement à l’exaltation, du désespoir au salvateur regain d’énergie – sont racontées avec tellement de subtilité et de justesse que je n’ai pu que m’identifier à Nell.

Bien qu’au second plan finalement, la description de la dégradation de la situation est tout aussi réussie. En cela, j’ai songé au roman d’Emily St. John Mandel, Station Eleven. Les ressources disparaissent progressivement, tout le monde tente d’emmagasiner un maximum de vivres et d’objets utiles, les gens sont partagés entre méfiance envers celles et ceux qui les entourent (cependant, les deux sœurs si isolées sont longtemps épargnées par cette défiance) et espoir d’un retour à la normale. Eva continue de danser pour intégrer un ballet prestigieux et Nellie poursuit ses études pour entrer à Harvard, aussi vain cela soit-il. S’adapter à un nouvel univers demande du temps tandis que survivre exige de la réactivité et ingéniosité. Pas évident lorsque l’on a grandi dans le confort de la société moderne avec électricité, téléphone, transports en tous genres, internet et compagnie.
On s’interroge, forcément. Que ferions-nous (que ferons-nous ?) dans cette situation ? Car l’effondrement de leur monde n’est imputable qu’aux êtres humains. Surconsommation, pollution, conflits armés… des problèmes familiers, non ?

Dans la forêt. Un coup de cœur. Un roman magnifique et sensuel. Un récit à fleur de peau. Plus que des pages, plus que des mots, des images, des odeurs, des émotions. Une écriture réaliste, poétique et poignante.

J’aurais souhaité ne pas quitter ce livre. Ne pas dire au revoir à Nellie et continuer à chercher des herbes dans la forêt en sa compagnie. Ne pas partir de cette clairière, ce cocon protégé par les arbres séculaires, ce lieu hors du monde qui constitue pour moi l’endroit parfait où s’installer. Ne pas sortir de cette forêt, vierge, vivante, troisième protagoniste omniprésente, parfois terrifiante, mais en réalité bienveillante.

 En voilà des mots. Pourtant, ils me semblent vides, creux, stériles. Impuissants à retranscrire la façon dont ce livre m’a touchée, transportée. Incapables de décrire la forêt, les sens, la proximité avec Nell. Inaptes à parler de la puissance tranquille de l’écriture de Jean Hegland.

« Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. »

« Depuis qu’elle me l’a annoncé, à plusieurs reprises au cours des journées qui ont suivi, j’ai été saisie par une angoisse si forte et si froide qu’il me semblait être emportée par une vague, retournée dans une houle d’eau glacée et de sable rêche, incapable de respirer, me débattant pour trouver comment remonter.
Puis la vague se retire, me laisse sèche et debout, arrosant les courges, désherbant les tomates, posant des tuteurs aux haricots, préparant l’avenir, quel qu’il soit, qu’il nous reste. »

« Il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde. »

Dans la forêt, Jean Hegland. Gallmeister, coll. Totem, 2018 (1996 pour l’édition originale. Gallmeister, 2017, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche. 308 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman de science-fiction

Challenge Tournoi des trois sorciers – 4e année
Champifleur (Botanique) : un livre avec une forêt sur la couverture