Celle qui attend, de Camille Zabka (2019)

Celle qui attend (couverture)Alexandre est emprisonné. Délit de fuite, conduite sans permis, infractions diverses, le voici à Fleury-Mérogis. Quand sortira-t-il ? Il n’en sait encore rien. Et de l’autre côté – des murs, de la frontière franco-allemande –, il y a Pénélope, sa femme, qui l’attend et s’occupant, jour après jour, du déménagement, du travail, la société de son mari, des courses, de leur fille Pamina.

Ma critique ne sera pas bien longue. Pourquoi ? Parce que, si j’ai apprécié ma lecture, si j’ai été parfois attendrie par le personnage d’Alexandre – que l’on suit beaucoup plus que sa femme –, si j’ai aimé suivre cette chronique des jours passés en prison, je n’ai pas énormément de choses à en dire.
Histoire inspirée d’un véritable Alexandre qui a écrit de nombreuses lettres à sa femme et sa fille pendant les cent sept jours de sa détention. Il nous raconte tout ce qui fait la prison : la promiscuité, les apprentissages sur le comportement à adopter, les différents codétenus, les conflits, le temps passé à fixer le plafond, les petites occupations, les rendez-vous avec les juges et avocats, les reports, l’inquiétude, les regrets… C’est un récit particulièrement réaliste. Humain aussi évidemment.
Qui raconte comment la souffrance est partagée. Pas toujours très bien comprise par celles et ceux qui ne la vivent pas, l’épreuve est éprouvante pour lui qui est dedans comme pour elles qui sont dehors. Pour cette petite fille qui ne comprend pas pourquoi son papa est « au coin », pourquoi il ne rentre pas. Pour sa femme qui gère tout à bout de bras. Pour lui dont la nonchalance, voire la naïveté des premiers jours se retrouvent bien vite effacée par cette vie dans une cage.

Pourtant, je n’ai pas été aussi happée et touchée que ce à quoi je m’attendais. J’ai trouvé la lecture intéressante et non pas dénuée de qualités comme j’ai pu le dire précédemment, mais je l’ai trouvée aussi assez banale. Peut-être ai-je également été surprise par la douceur qui en ressort, par ce personnage plutôt lumineux, par une certaine délicatesse qui a échoué à me faire ressentir la rudesse de cette histoire. Quoi qu’il en soit, je pense que je l’oublierai malheureusement assez vite finalement.

Cette lecture m’a donc laissée un peu mitigée, mais elle possède d’indéniables qualités et je vous invite à lui laisser une chance si le sujet vous intéresse.

« Un instant infime, tout appliqué qu’il était à écrire, il s’est cru libre. Libre de pouvoir descendre sur les quais, pour aller saluer Clément au Bistrot des Augustins. Prendre un verre même peut-être. Il en est tout étourdi. Il a cru qu’il était libre. Il a cru aux arbres derrière la fenêtre, aux péniches, aux pavés, au vent qui vient de loin, aux odeurs de marrons grillés. Il a cru au goût du vin, aux brèves de comptoir. Il a cru qu’il irait guetter le passage de Pénélope rentrant du travail devant le restaurant où ils gardent les voitures. »

« Il doit écrire cette lettre. C’est une mission délicate. Pénélope lui a raconté que Pamina a subi des moqueries au Kindergarten. Un enfant a décrété qu’elle était « trop foncée » pour qu’il joue avec elle. Alexandre a mal au cœur. Il sait.
         Pamina ma princesse,

        Maman m’a raconté qu’un enfant avait été vilain avec toi. Ça risque d’arriver encore de rencontrer des enfants ou des grands qui se méfient ou te rejettent parce que ta peau n’a pas la même couleur que la leur. Ta peau a la couleur du caramel et c’est si joli. Petit j’étais le seul enfant à la peau noire dans ma classe. Je te montrerai la photo un jour si tu veux. Les autres trouvaient ça bizarre c’est parce qu’ils n’étaient pas habitués.
Alexandre prend une grande inspiration. Il sait. Il sait l’injustice et la rage, l’humiliation et le mépris. »

« Je vais devoir aller prendre l’air avec Pamina. Nous partons à Lille chez mon amie Lisa. Ça ne me réjouit pas, je n’en ai pas l’énergie, mais je dois le faire pour elle et moi. Je ne veux pas lui montrer l’exemple d’une maman qui attend fébrilement le retour de son homme. Nous, nous ne sommes pas prisonnières. Alors, on ne doit pas s’enfermer dans la seule attente de ton retour. Je ne veux pas que, plus tard, ma fille soit celle qui attend un type.
Même si comme toi, c’est un type bien. »

Celle qui attend, Camille Zabka. L’Iconoclaste, 2019. 261 pages.

L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood (2015)

C'est le coeur qui lâche en dernier (couverture)Difficile d’ignorer le nom de Margaret Atwood : son roman, La Servante écarlate, a été partout sur la blogosphère en 2017, notamment grâce à l’adaptation en série et à la distribution de livres par Emma Watson dans les rues de Paris. Mais c’est C’est le cœur qui lâche en dernier qui s’est retrouvé dans ma PAL et, à ma grande surprise (avec tous ces éloges sur La Servante écarlate, j’avais un excellent a priori), je dois dire que ma lecture m’a laissée plutôt mitigée…

Les Etats-Unis sont touchés par une crise économique qui jette les gens dans la rue et les pousse aux actes les plus désespérés. Stan et Charmaine survivent péniblement dans leur voiture, mais n’hésitent pas lorsqu’ils entendent parler du projet Consilience/Positron. Ils signent immédiatement pour une vie parfaite avec maison et travail dans la ville de Consilience… un mois sur deux. L’autre mois, ils le passeront dans la prison Positron où ils seront également nourris et employés à diverses tâches utiles à la communauté. Pendant ce temps, un couple d’Alternants prend leur place dans leur maison. Le mot d’amour passionné de l’autre femme sera le premier grain de sable dans cette machine bien huilée.

« Consilience = condamnés + résilience.
Un séjour en prison aujourd’hui, c’est notre avenir garanti. »

Une dystopie qui s’interroge sur l’éternelle question « liberté ou sécurité ? », un résumé intriguant, une idée de base intéressante, les dérives prévisibles d’une utopie gâchée par l’avidité…. et pourtant…
Ma lecture s’est quelque peu déroulée en dents de scie. Le début m’a intriguée ; une fois les protagonistes à Consilience, j’ai eu une grosse lassitude pendant soixante-dix pages car le récit était redondant et donc long à mes yeux ; j’ai ensuite eu un regain d’intérêt qui m’a fait lire la fin sans trop de déplaisir (sans passion non plus).

L’embrigadement et le contrôle des habitants de Consilience sont tout de suite perceptibles et pourtant les personnages ne réalisent pas les problèmes qui les entourent. Charmaine notamment, avec son désir de bien faire et d’être acceptée dans cette nouvelle vie, se laisse convaincre sans difficulté que son travail en prison – pas très moral, mais je n’en dis pas plus – est nécessaire et met un temps fou avant de remettre en question les notions de dévouement et d’utilité publique bien inculquées.
Les dérives de ce nouveau système m’ont (plus ou moins) accrochée car je ne les trouve pas si farfelues que ça et j’étais curieuse d’assister à l’éveil et la rébellion de certains protagonistes. Mais finalement – comment Margaret Atwood se débrouille-t-elle ? – je suis restée à l’extérieur et je n’ai pas été horrifiée par les actes horribles qui se déroulent sous la surface lisse de Consilience, je n’ai pas tremblé pour les personnages… Finalement, Margaret Atwood lance beaucoup de pistes et les utilise très peu (le passé de Charmaine, l’alternance des couples dans la maison, la passion soudaine du Big Brother pour Charmaine…).

Parlons-en d’ailleurs, des personnages… Les principaux, Stan et Charmaine, me sont restés froids et peu sympathiques, distants en tout cas. Je n’ai ressenti pour eux aucune empathie. J’ai donc eu l’impression de rester à la marge du roman tout au long de ma lecture. Et eux aussi me semble-t-il. Tous deux ne font que suivre la révolte de loin, faisant ce qui leur est ordonné sans trop s’impliquer, ils subissent les événements d’un bout à l’autre.
Stan, Charmaine, Jocelyn, Max… tous sont des névrosés du cul qui te font oublier que le monde semble sombrer dans un gros bordel, leur unique (ou presque) préoccupation se trouvant entre leurs jambes. C’est peut-être une satire de nos sociétés, mais ça vient prendre le dessus sur les autres aspects de l’histoire et le sexe reste le moteur principal du roman.

Il a quelque chose de désuet et de misogyne dans cet histoire. Stan est parfois un gros macho (même si l’arrivée de Jocelyn va retourner un peu la situation puisqu’il devient rapidement pantin). Charmaine est un archétype de la bonne petite ménagère, elle est toute polie et aime se faire passer pour une petite chose fragile. Même si ce n’est pas tout à fait le cas, elle n’en est pas moins agaçante. Quant à la société instaurée à Consilience/Positron, elle est très proprette, classique, avec une répartition des tâches qui fait, par exemple, que les femmes en prison s’occupent du tricot, des cuisines et du linge. Au mieux, ça laisse de marbre ; au pire, ça énerve…

C’est le cœur qui lâche en dernier contient vraiment d’excellentes idées, le futur décrit n’est pas si lointain et inimaginable que ça, on frôle un peu l’étude de mœurs, l’immoralité des personnages est intéressante et l’humour noir (pas aussi hilarant que le prétend la quatrième de couverture) vient parfois ajouter une note grinçante au récit, mais ça n’a pas pris avec moi.
Le récit est poussif et je ne me suis pas une fois immergée dans cette histoire. C’est finalement le reproche majeur que je fais à ce roman car je n’ai pas de grosses critiques à lui faire : je ne me suis jamais impliquée, je n’ai jamais eu le moindre frisson d’inquiétude et de curiosité pour les personnages ou même l’utopie déglinguée de Consilience, je suis passée à côté.

Je garde malgré tout l’envie de lire La Servante écarlate en espérant que ce livre dont j’ai entendu tant de bien permettra à Margaret Atwood de remonter dans mon estime…

« Le mieux avec les cinglés, disait toujours Mémé Win – le seul truc, en réalité -, c’est de ne pas se trouver sur leur chemin. »

« Vous avez le choix, poursuit Jocelyn. De l’entendre ou pas. Si vous l’entendez, vous serez plus libre, mais moins tranquille. Si vous ne l’entendez pas, vous serez plus tranquille, mais moins libre. »

C’est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood. Editions Robert Laffont, coll. Pavillons, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. 443 pages.

Challenge Voix d’autrices : une dystopie

Moonrise, de Sarah Crossan (2017)

J’avais lu Inséparables cet été et, ce mois-ci, je l’ai découvert dans sa version originale. One est aussi addictif en anglais qu’en français. Et tout aussi poignant. Je ne serai toutefois pas capable de vous faire une analyse de la traduction de Clémentine Beauvais ou une étude comparée des textes en anglais et en français, mais le travail de cette dernière me semble très fidèle à celui de Sarah Crossan et elle a su trouver les mots justes pour raconter en français cette fabuleuse histoire.

Mais aujourd’hui, je suis là pour vous parler du nouveau roman de l’autrice : Moonrise.
Joe Moon avait sept ans quand son grand frère a été arrêté et emprisonné pour meurtre. Dix ans plus tard, ils se revoient pour la première fois, pour la plus terrible des raisons : Ed va être exécuté.

Moonrise (couverture)

Encore une histoire joyeuse comme vous pouvez le voir.

Passé et présent s’entremêlent à merveille dans ce récit. Il y a ce dernier été, les retrouvailles, dans ce contexte si difficile, la prison et ses rituels, la redécouverte de l’inconnu que son frère est devenu, la vie de Joe dans cette ville paumée du Texas, la rencontre avec Nell. Et il y a les souvenirs de ce frère adoré, ce frère qui était comme un père et un ami pour le petit Joe, des flash-backs des errances de leur mère et de la froideur de leur tante.

Si Inséparables m’avait bouleversée, ce livre m’a noué les entrailles. Les préparatifs pour l’exécution m’ont presque rendue malade. Lorsque Joe retrouve son frère, un peu plus d’un mois avant la date fixée, il reste à Ed, qui clame son innocence, quelques recours : le passage devant la Cour Suprême des Etats-Unis, la grâce du gouverneur… Impossible de ne pas espérer pour lui et pour sa famille. J’ai été révoltée par la brutalité des policiers qui ont arraché une confession à Ed alors qu’il n’avait pas dix-huit ans, par l’injustice de ce système qui assassine un homme (potentiellement innocent qui plus est) et déchire une famille.

En dépit de toute cette noirceur, le livre parle aussi de garder espoir même lorsqu’il n’y en a plus, de continuer à aimer la vie lorsque la mort est si proche. Il s’interroge aussi sur comment dire au revoir. Il y a énormément de tendresse dans l’écriture de Sarah Crossan et j’ai juste adoré la relation entretenue par les deux frères. Leurs hésitations, les doutes de Joe qui surviennent après des années de certitudes. Leur enfance soudée. Et à présent, devoir dire au revoir, dire je t’aime, des mots parfois difficiles à prononcer.

Comme Inséparables, le roman se dévore, même si j’ai tenté de le faire durer le plus longtemps possible. Il faut dire que la forme se prête parfaitement au « Encore un chapitre… encore un… encore un… encore… » puisque les « chapitres » ne font en moyenne qu’une ou deux pages. L’anglais est accessible et je n’ai, globalement, pas eu de problème de compréhension. Quant à l’écriture en vers libres, elle fait son effet et apporte poésie, fluidité et légèreté (une légèreté pas vraiment présente dans le sujet même du livre). Les mots de Sarah Crossan prennent à la gorge, magnifiques et terribles dans leur simplicité.

Moonrise est un nouveau coup de cœur. Un roman dur et bouleversant sur la peine de mort, le pardon, les adieux, la famille, la vie et la mort. Comme Inséparables/One avant lui, ce roman en vers libres signé Sarah Crossan résonne fortement en moi et tous deux m’habitent encore, longtemps après avoir tourné la dernière page. Difficile d’en dire beaucoup plus, à part une chose : lisez-le.

Moonrise, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2017. En anglais. 385 pages.

> Tous mes articles sur Sarah Crossan

Shutter Island : critique du livre, du film et du roman graphique

Je vais parler de Shutter Island, une histoire déclinée sous trois formes différentes :

  • Le roman de Dennis Lehane (2003, Payot & Rivages) ;
  • Le roman graphique dessiné par Christian De Metter (2008, Casterman) ;
  • Le film de Martin Scorsese (2010, États-Unis).

États-Unis, années 1950, les marshals Teddy Daniels et Chuck Aule sont envoyés sur l’île de Shutter Island pour enquêter sur la disparition de Rachel Solando. Mais Shutter Island n’est pas une île ordinaire et Rachel pas une femme comme les autres. Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique recueillant les malades mentaux les plus délirants et les plus dangereux du pays. Pas de doux dingues là-bas, mais des meurtriers, des infanticides, des violeurs et des pyromanes.

 

Shutter Island, roman de Dennis Lehane (2003)

La langue française manque de terme parfois. Notamment pour qualifier un livre comme celui-ci. Les Anglais pourraient le qualifier de « page-turner » ou de « unputtable book ». Je l’ai pris, je l’ai lu, je l’ai posé une fois arrivée à la dernière page. (Ça s’est presque passé comme ça.) Lehane maîtrise vraiment son sujet. Pas forcément de gros cliffhanger à la fin de chaque chapitre, mais une tension qui monte peu à peu et nous pousse imperceptiblement à nous s’accrocher de plus en plus au bouquin.

La situation, le lieu, le moment, les personnages prêtent évidemment à cela. Un hôpital semblable à une prison dans lequel les criminels seraient utilisés sans respect pour le code de Nuremberg. Un phare désaffecté dans lequel se déroulerait d’atroces expériences. Une tempête isolant encore davantage cette île inhospitalière. Des médecins dont on ne sait si leur amabilité est une façade ou une réalité, une disparition impossible. Un héros hanté par son passé. Et caetera.

Mais, malgré cette possible « facilité », Lehane nous manipule sans cesse. Il nous fait aller là où il veut pendant tout le récit. Jusqu’à la fin qui est des plus inattendues. Même si j’avais quelques intuitions, je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait aller si loin. Il nous emmène là où il veut même s’il nous donne plein d’indices. J’aime être ainsi baladée, que l’auteur m’entraîne sur des chemins inattendus, qu’il me surprenne, me bouscule. Ainsi une seconde lecture donne à voir une autre histoire où tous les rôles sont inversés.

Il introduit également une réflexion sur la psychiatrie, l’esprit, les traitements infligés aux malades. Le pouvoir de l’esprit et les maladies mentales me fascinent, autant dire j’ai été servie.

Vraiment, moi qui lis peu de polars ou de thrillers, de « shocker » comme Lehane qualifie son roman, j’ai été complètement accrochée par Shutter Island et, étrangement, je n’avais pas envie de dire au revoir à Teddy Daniels, Chuck, Cawley et tous les malades.

Une fois que vous connaîtrez la fin, parcourez à nouveau le livre : tout est à reprendre, tout est à réinterpréter. C’est tout simplement génial de la part de Lehane ! Deux romans pour le prix d’un !

« Vous y pensez, des fois ?

– A votre esprit ?

– Non, à l’esprit en général. Le mien, le vôtre, celui des autres… Au fond, il fonctionne un peu comme un moteur. Oui, c’est ça. Un moteur très fragile, très complexe. Avec des tas de petites pièces à l’intérieur, des engrenages, des boulons, des ressorts. Et on ne sait même pas à quoi servent la moitié d’entre elles. Mais si un engrenage se grippe, rien qu’un… Vous y avez déjà réfléchi ?

– Pas ces temps-ci, non.

– Vous devriez. Au fond, c’est pareil qu’une voiture. Un engrenage se grippe, un boulon casse et tout le système se détraque. Vous croyez qu’on peut vivre avec ça ? (Il se tapota la tempe.) Tout est enfermé là-dedans et y a pas moyen d’y accéder. Vous, vous contrôlez pas grand-chose, mais votre esprit, lui, il vous contrôle, pas vrai ? Et s’il décide un jour de pas aller au boulot, hein ? (Quand il se pencha vers eux, les deux hommes virent les tendons saillir sur sa gorge.) Ben, vous êtes baisé. »

(Peter Breene à Teddy Daniels et Chuck Aule)

« Si on vous juge dément, alors tous les actes qui devraient prouver le contraire sont interprétés comme ceux d’un dément. Vos saines protestations constituent un déni. Vos craintes légitimes deviennent de la paranoïa. Votre instinct de survie est qualifié de mécanisme de défense. C’est sans issue. L’équivalent d’une condamnation à mort, en quelque sorte. Une fois que vous êtes ici, vous n’en sortez plus. »

 Shutter Island, Dennis Lehane. Rivages, coll. Rivages/Noir, 2006 (2003 pour l’édition originale. Payot & Rivages, 2003, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 392 pages.

Shutter Island (couverture)

 

Shutter Island, roman graphique de Christian De Metter (2008)

Christian De Metter illustre fidèlement et magnifiquement le roman de Lehane. Les illustrations sont superbes avec ces tons sépia, verts, sombres, qui donnent un effet passé qui colle totalement avec les années 1950, cadre du récit, et avec l’atmosphère qui règne à Shutter Island. J’ai adoré l’idée de ne donner de la couleur qu’aux rêves de Teddy Daniels. L’ambiance est oppressante, anxiogène, et De Metter a su faire en sorte que le lecteur n’ait qu’une envie : quitter ce caillou avec Teddy et Chuck.

Peu de choses à dire sur l’histoire qui est celle du roman. Je n’ai relevé qu’une liberté prise par rapport au texte original, la disparition de la rencontre avec Rachel dans la grotte, mais, cette exception mise à part, tous les rebondissements sont là.

Une œuvre graphique magnifique qui fait plus que simplement illustrer le roman, qui l’enrichit !

Shutter Island, Dennis Lehane (scénario), Christian de Metter (dessin). Payot & Rivages/Casterman, 2008. 119 pages.

Shutter Island roman graphique (couverture)

 

Shutter Island, film de Martin Scorsese, avec Leonardo Di Caprio, Mark Ruffalo et Ben Kingsley (2010)

Scorsese a réussi son coup avec Shutter Island. L’adaptation est brillante et restitue presque parfaitement le livre. Les temps forts sont respectés et les détails supprimés n’enlèvent rien à la compréhension de l’histoire, mais tout de même, une petite déception. Où sont passées toutes les énigmes laissées par Rachel Solando ? Il n’en reste qu’une petite ligne qui n’est qu’une question et non réellement un code : « Qui est 67 ? ».

L’un des passages du livre que j’ai trouvé captivant était la migraine de Teddy qui éclate sur plus de trois pages. Les images utilisées, la violence de la douleur, l’aveuglement, ce phénomène à l’origine inconnue m’ont accrochée au livre. Le film ne pouvait pas rendre cette force et la scène dure moins d’une minute et se résume à un éclairage éblouissant. Cela m’a rappelé l’incapacité du film Le Parfum à rendre les descriptions des odeurs, pourtant fabuleuses dans le roman de Patrick Süskind.

En revanche, voir le film en connaissant la fin donne à voir un second film. Toutes les réactions  ou les paroles des autres personnages sont interprétées différemment.

J’ai simplement apprécié la nuance apportée par la dernière phrase de Teddy Daniels. Je ne peux pas développer sous peine de dévoiler la chute, mais elle introduit une nuance dans l’état mental du personnage qui est intéressante.

Quant aux acteurs… Je n’ai rien de particulier à dire sur Di Caprio qui, totalement crédible dans son rôle de marshall torturé par son passé et les remords, prouve une nouvelle fois son talent d’acteur. Ben Kingsley fait un Dr Cawley compatissant et compétent.

Mais Mark Ruffalo… Non, il m’a insupportée pendant tout le film. A vrai dire, je crois qu’aucune de ses performances ne m’a jamais convaincue (Blindness, The Kids Are All Right, Avengers, Iron Man 3… et je ne me rappelle même plus de lui dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Zodiac). Chuck Aule est le mec sympathique qui inspire la confiance. J’avais beaucoup aimé ce personnage qui tempère les éclats de Teddy, qui nous aide à en apprendre davantage sur Teddy en lui posant les questions que nous avons envie de lui poser (« Qui est Andrew Leaddis ? ») et qui évolue également. Mark Ruffalo m’a juste donné l’impression d’être un rigolo avec un sourire idiot. Quant à la voix française… quelle horreur.

Un bon film au twist final incroyable, mais qui ne peut égaler le livre.

« Les blessures peuvent créer des monstres. »

« Qu’est-ce qu’il y a de pire pour vous ? Vivre en monstre ou mourir en homme de bien ? »

Shutter Island, réalisé par Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley… Film américain, 2010. 2h10.

Shutter Island film (affiche)