Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan

Les enfants sont roisMélanie Claux et Clara Roussel sont de la même génération, cette génération qui a grandi avec la téléréalité et l’essor des réseaux sociaux. Devenues adultes, leurs vies ont emprunté des voies diamétralement opposées, mais un événement tragique va les réunir : Kimmy, 6 ans, fille de Mélanie et star de Youtube, a disparu.

Pour mon premier Delphine de Vigan, l’expérience fut incroyablement enthousiasmante. Feuilletant d’un air distrait ce roman emprunté à la bibliothèque un soir où je n’avais envie de rien, j’ai lu la première page, et la seconde, et le chapitre d’après, et la moitié du roman dans la soirée. Et l’autre moitié le lendemain.

J’ai donc été happée par cette intrigue passionnante et captivante autour de la disparition de Kimmy et des enfants youtubeurs. Les retranscriptions de stories ou les descriptions par genre des types de vidéos produites enrichissent le roman avec ces intermèdes « ludiques » (par leur forme, moins par leur fond) et visuels.
C’était un monde inconnu pour moi – j’avais déjà vu des extraits ici ou là, sans creuser par désintérêt – dans lequel j’ai plongé avec incrédulité. Découvrir ses jeunes enfants accumuler les jouets, les vêtements, devenir des publicités vivantes pour la malbouffe et les marques, être mis en scène dans tous les aspects de leur vie, m’a attristée. Découvrir que le Cheese Challenge évoqué dans le roman – consistant à jeter une tranche de fromage fondu au visage de son bébé et de filmer sa réaction – était réel m’a écœurée. Découvrir ces défis ayant pour seul objectif d’acheter, acheter tout et n’importe quoi, acheter plus de nourriture que quiconque peut manger, m’a fait me demander si l’on vivait dans le même monde. Dans ce monde où tout le monde sourit, je n’y ai vu que fausseté, tristesse, aberration et maltraitance qui ne dit pas son nom. Les ravages psychologiques de cette exposition abusive aux réseaux sociaux exposés à la fin du roman ne m’ont donc pas étonnée… Mon avis est peut-être tranché à l’image de celui de l’autrice, mais c’est un roman qui ne peut que, au minimum, pousser au questionnement.

Si j’ai deviné très vite l’identité de la personne responsable de l’enlèvement ainsi que ses motivations, cela n’a pas gâché mon plaisir tant les personnages sont fascinants.
Je me suis fortement identifiée à Clara, la flic, la procédurière, avec qui j’ai quelques points communs : le non-désir d’enfant, la sensation d’un gouffre infranchissable entre le monde dans lequel on vit et nous, l’incompréhension face aux déballages personnels sur les réseaux sociaux, ou encore le petit plaisir de marcher plutôt que de prendre les transports en commun.
Mélanie, la mère, est quant à elle sidérante et effarante dans son aveuglement et son entêtement, mais le début du roman, qui nous présente rapidement les parcours de Mélanie et de Clara, permet de la comprendre un peu, de saisir son besoin maladif de reconnaissance, son manque de confiance en elle, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de sa sœur, le mépris de sa mère et son désir d’être quelqu’un. Des pistes pour comprendre pourquoi elle ne peut rien lâcher, rien désavouer, rien regretter…

Terrifiant portrait de notre société de consommation, société d’apparence et d’exhibition, Les enfants sont rois est un roman glaçant et prenant de la première à la dernière page. La forme mêle avec brio enquête policière, documentaire, critique virulente pour un roman qui se dévore et ne laisse pas indemne.

« Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fil du temps, à laquelle s’ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. »

« Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte, et d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire – une étape de trop, un seuil funeste franchi dans la grande marche du temps –, sans que personne ne puisse l’arrêter. En au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant. »

« Pendant quelques minutes, Clara tenta d’imaginer Kimmy ay milieu de cette pièce saturée d’objets, dont chaque élément semblait avoir été dupliqué ou multiplié.
Que peuvent désirer des enfants qui ont tout ?

Quel genre d’enfants vivent ainsi, ensevelis sous une avalanche de jouets, qu’ils n’ont même pas eu le temps de désirer ?
Sammy l’observait, l’air grave. Elle lui sourit.
Quels adultes deviendront-ils ? »

« Ses parents s’étaient trompés Ils croyaient que Big Brother s’incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait s’insurger. Mais Big Brother n’avait pas eu besoin de s’imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.
Chacun était devenu l’administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.
 »

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 2021. 347 pages.

Mes vrais enfants, de Jo Walton (2014)

Mes vrais enfantsMes vrais enfants est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler et que j’étais impatiente de lire (même si je l’ai fait dormir plus d’un an dans ma PAL). Souvent encensé, la quatrième de couverture parle même du « chef-d’œuvre de Jo Walton ».

Nous y découvrons Patricia Cowan, vieille dame « vraiment confuse » finissant sa vie dans une maison de retraite. Or, il y a une certaine inconstance dans sa vie actuelle : non seulement la configuration de son hospice change légèrement selon les jours, mais plus important, parfois elle se rappelle avoir eu quatre enfants et parfois seulement trois. Deux vies qui s’entremêlent et qui vont nous être racontées. Une enfance et une adolescence uniques jusqu’à un choix décisif qui déchira son existence en deux.

Deux chemins totalement différents pour deux vies aussi plausibles l’une que l’autre. Deux vies concrètes. Deux vies avec des hauts et des bas et des enfants qu’elle ne peut qu’aimer.
Les chapitres alternent les deux existences de Patricia : celle où elle était Tricia ou Trish et celle où elle était Pat. Le roman aborde alors des sujets à la fois intimes et universels : les relations sexuelles heureuses ou malheureuses, les enfants, la vie professionnelle, les lieux et les modes de vie, les vacances, les découvertes qui transforment une vie… J’ai été touchée par l’envie d’apprendre et de partager de Pat comme de Tricia, par sa route sur le chemin de l’épanouissement personnel quel que soit la dureté de son quotidien, ainsi que par son pacifisme exercé dans toutes ses existences.
Derrière les récits intimistes se peignent également deux mondes particulièrement différents. Notre Histoire s’y dessine en filigrane, nous faisant revivre les luttes pour les droits des femmes et des homosexuels, la guerre froide et la conquête spatiale, la crise du canal de Suez, et d’autres événements forts du XXe siècle. Cependant, des modifications d’abord légères – JFK assassiné par une bombe – laissent place à des transformations majeures. Dans l’une des versions de la Terre, les pays apprennent de leurs erreurs pour progresser vers une harmonie universelle, tandis que, dans l’autre, les sociétés se déchirent et s’enferrent dans la guerre, le terrorisme et la violence. Pas de grandes descriptions sociétales, le tout est évoqué subtilement, au détour d’une conversation, d’un journal télévisé ou, parfois, d’un événement qui frappe directement les protagonistes.

Pour une fois, ce roman nous permet de suivre un personnage sur presque l’ensemble de sa vie, et non pas un intervalle de quelques jours, mois ou années comme c’est finalement souvent le cas. Côtoyer aussi longuement une héroïne est une idée réjouissante, tout comme l’idée de la connaître parfaitement, dans toutes ses versions.
Toutefois, raconter deux vies entières en quatre cents pages oblige à une certaine concision, d’où une impression de simple chronologie biographique un peu rigide et monotone. Une certaine distance étant induite malgré la narration de choses très intimes, il y eut des passages où j’étais à deux doigts de l’indifférence et, bien que j’ai pu les apprécier énormément, je ne me suis pas réellement attachée aux autres personnages gravitant autour d’elle – famille ou amis. Heureusement l’autrice s’attarde parfois sur des épisodes précis pendant quelques pages, ce qui atténue cette sensation de survol. Les années passant, le personnage s’étoffant, les différentes Histoires se développant, cette sensation quelque peu désagréable s’est faite moins prégnante ; malgré tout, je regrette cette raideur et ce manque d’implication personnelle ressentis sur une bonne partie du roman.

 Nécessité d’efficacité oblige, j’ai toutefois admiré la manière dont, en quelques mots, l’autrice parvient à caractériser ses personnages. Ainsi, on ne se perd nullement parmi la cohorte d’enfants tant tous sont individualisés, racontés à travers quelques anecdotes, choix, passions et traits de caractères. Certes, cela est un peu moins vrai au niveau des petits-enfants, dont certains ne feront que de fugaces apparitions.
Véritables sources d’enchantement pour moi, les voyages à Florence – ville que je ne connais absolument pas – m’ont fait particulièrement rêver. Ces moments sont d’une beauté extrême, d’une paix apaisante et l’autrice m’a donné une vive envie de découvrir cette cité apparemment splendide.

La fin apporte une réflexion intéressante et déchirante : quelle vie choisir ? Celle du bonheur personnel ou celle de la paix mondiale ? Se sacrifier pour le progrès et l’harmonie ou choisir la voie du bien-être intime quitte à l’éprouver dans un monde cruel et égoïste ? Les choix individuels peuvent-il changer le monde ? Quel est le poids d’une seule personne à l’échelle de la planète ?

En dépit d’une narration trop mécanique regrettable, Mes vrais enfants reste une très belle uchronie. La diversité des thématiques abordées avec beaucoup de naturel apporte une richesse réjouissante à ce roman dont l’arrière-plan historique se révèle aussi passionnant que les histoires personnelles du premier plan. Chef-d’œuvre, non, mais bonne lecture malgré tout.

« Son cerveau la trahissait. Elle était persuadée de vivre dans deux réalités différentes, de dériver sans cesse de l’une à l’autre. Ce devait être à cause de ce cerveau défectueux. Comme un ordinateur infecté par un virus qui empêchait l’accès à certains dossiers et l’écriture dans d’autres. C’était Rhodri qui employait cette métaphore. Rhodri, l’une des rares personnes qui considéraient sa démence comme un simple problème à résoudre ou à contourner. Elle ne l’avait plus vu depuis longtemps. Trop longtemps. Sûrement parce qu’il était très occupé. Ou alors, elle se trouvait dans l’autre monde, celui où il n’existait pas. »

« « – Personne n’est célèbre, au début. On ne le sait que plus tard. Ces gens-là n’ont rien de particulier, en fait. Parmi ceux que vous connaissez, n’importe qui peut devenir célèbre. Ou pas. Comment savoir qui va se distinguer ? Vous-même, vous pourriez très bien le devenir aussi. Vous pourriez changer le monde.
– C’est un peu tard », gloussa l’infirmière. Ce petit rire dévalorisant, Pat détestait l’entendre chez les autres femmes. Le rire qui limitait les possibles.
 »

« Quand Cathy les rejoignit, Trish la trouva bien silencieuse. « Mamie va bien ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Elle est assise au soleil près de la fenêtre. Elle a prétendu qu’elle lisait, mais son bouquin était à l’envers. Elle a apprécié le poulet. Elle m’a dit un truc vraiment bizarre : qu’elle n’arrivait pas à se rappeler qui j’étais, mais qu’elle se souvenait qu’elle m’aimait. »

Mes vrais enfants, Jo Walton. Folio SF, 2019 (2014 pour l’édition originale, 2017 pour l’édition française). Traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi. 425 pages.

Bel-Ami, de Guy de Maupassant (1885)

Bel-AmiCes derniers temps, j’ai eu une bonne envie de classiques et j’en profite pour tirer des reliques de ma PAL. D’où ma lecture de Bel-Ami. L’ascension sociale d’un homme de peu de talent et de peu de goût pour le travail grâce aux femmes qu’il rencontre et séduit et, à travers elles, à leur époux, leur influence, leur argent, leur cercle…

C’est un roman très agréable à lire, et, n’eussent été des vacances de Noël bien remplies, nul doute que j’aurais pu le dévorer au lieu de le traîner pendant deux semaines tant j’ai été séduite par l’intelligence et la fluidité de l’écriture de Maupassant. Si vous redoutez les classiques, Bel-Ami me semble tout à fait accessible !

J’ai eu peu de sympathie envers un George Duroy avide, manipulateur et perpétuellement insatisfait. Son infatuation face à son physique avantageux, son orgueil quant à ses effets sur les femmes et le dédain – voire la cruauté – dont il peut faire preuve envers celles qui ne lui sont plus assez utiles le rendent peu attachant. Néanmoins, son utilisation rusée des jeux de pouvoir et sa science de marionnettiste tirant les ficelles adéquates des relations et influences sont du début à la fin plaisantes à suivre avec cette question : jusqu’où ira-t-il, cet homme sans argent, ce journaliste dépourvu de talent pour l’écriture ? Les apparences (physiques et spirituelles), des recommandations, un choix judicieux de relations (féminines et masculines), voilà la recette du succès pour ce fat dont l’auteur semble se moquer tout au long du récit.
Cependant, j’en serais presque arrivée à ressentir un brin de compassion pour lui. Au départ, ses espoirs de gloire et de fortune restent assez modestes – certes, il les souhaite toujours faciles –, mais alors que se succèdent les réussites, que s’améliore sa situation, que s’anoblit le monde qu’il côtoie, il semble se perdre lui-même. Dévoré par la cupidité et la jalousie, il devient de plus en plus méprisant et détestable, de plus en plus lamentable et cruel. La malédiction de l’argent et du pouvoir – ce désir perpétuellement insatisfait qui rugit de plus en plus fort – enterre le fils des humbles aubergistes normands pour laisser la place à une créature puissante mais sans cœur.

En revanche, j’ai été particulièrement surprise – une bonne surprise – par le personnage de Madeleine Forestier. Les femmes dans les classiques n’ont pas toujours la meilleure place ou la psychologie la plus fouillée, mais Madeleine se distingue indubitablement. Femme de journaliste, elle fait preuve d’une incontestable intelligence, d’une grande finesse et d’un talent d’écrivaine qui assure un franc succès à chacun de ses articles. Sauf qu’étant femme et par là même exclue de la vie politique, elle est obligée de se servir de ces derniers pour donner libre cours à son esprit. Très cultivée, elle traite avec les hommes d’État sans frémir et sait gérer ses affaires tout en revendiquant sa liberté. Une femme libre, passionnante et clairement féministe, qui malheureusement succombera elle aussi à ce Bel-Ami à la moralité douteuse…

« Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. »

Maupassant peint aussi une époque, la Troisième République, et insère dans son roman des échos à des événements d’alors, tel que des magouilles coloniales au Maghreb, l’ascension et la chute d’hommes politiques. Il raconte l’influence de la presse, le pouvoir de l’argent, les racontant de manière peu flatteuse. Arnaques, oisiveté entre interviews fictives et séances de bilboquet dans les bureaux, relations entremêlées de l’information, du pouvoir et de l’argent, opportunisme…

Bel-Ami trace d’une plume acéré le portrait d’un arriviste sans scrupules dévoré par ses désirs de gloire et de reconnaissance. De nombreux protagonistes – bien plus attachants ou intéressants finalement que lui – feront les frais de son ambition. Manipulations, trahisons, ruses et scandales font le sel de ce roman réaliste qui aura su m’accrocher par les péripéties de cette irrésistible ascension dans la société bourgeoise du XIXe siècle et me surprendre par le personnage de Madeleine Forestier.

« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. »

« Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leur cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme. »

Bel-Ami, Guy de Maupassant. Folio classique, 2014 (1885). 435 pages.

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, d’Emile Zola (1873)

Le ventre de ParisCe troisième volume nous entraîne au cœur des Halles, l’estomac, le grenier du Paris du Second Empire. Florent, récemment évadé du bagne de Cayenne où il avait été envoyé à tort, y retrouve son demi-frère Quenu, charcutière bien établi en compagnie de son épouse, la belle Lisa, et de sa fille Pauline. Il s’introduit dans la vie de ce quartier de commerçants, qui ne va pas tarder à être troublé par ses idées humanitaires, ses rêves révolutionnaires d’égalité pour tous et de renversement du pouvoir établi.

Le lien avec les Rougon-Macquart se fait par Lisa, petite-fille de Macquart, et par son neveu, Claude Lantier (qui sera au cœur de L’Œuvre). Loin des avidités frénétiques de certains membres de sa famille, Lisa veut simplement garder son train de vie confortable, son quotidien sans souci et respecté, son estomac plein. Quenu et elle s’insèrent dans un univers repu, comblé de nourriture et d’argent. C’est le monde des « Gras » qui va être chamboulé par la venue d’un « Maigre », un étranger, un être qui a connu la faim, un homme qui menace leur ordinaire privilégié avec ses idées utopiques. De là naît la haine, la détestation de deux mondes, de deux pensées, l’une ne pensant qu’à engraisser et à nourrir les siens, l’autre refusant ces mains avides – de viande, de gras, d’argent.
Ces corps gavés, éblouissants de santé triomphante, révèle alors un esprit étroit, égoïste, refermé sur ses intérêts, cruel aussi, un cœur lâche et inconstant. Derrière les sourires, ce ne sont alors plus que commérages sans fin, cancans mensongers, manigances dans les arrière-boutiques, trahisons, jusqu’à la dénonciation la plus dramatique. Comme le dira Claude Lantier à la fin du roman, « quels gredins que les honnêtes gens ! ».

Zola étant Zola, ce roman est une peinture vivante des Halles. Sous le soleil, la pluie ou la neige, le jour, la nuit ou à l’aube. Il donne à voir les entassements de vivres, à arpenter les innombrables boutiques, bancs et étalages. Au fil des chapitres, il trace des tableaux sensuels, riches en odeurs, couleurs, textures, atmosphères, bruits. C’est un roman qui s’expérimente avec les cinq sens, qui nous étouffe parfois sous ses viandes, ses poissons, ses tripailles, ses fromages. Zola orchestre des symphonies olfactives. Les senteurs émanent des étals, des rues et des marchandises, tout autant que des protagonistes même. Derrière ces accumulations de provisions apparaissent des relents de pourriture, des exhalaisons parfois pestilentielles, qui entrent en résonance avec les paroles et les actes de leurs gardiens.

Après la course aux millions de La Curée, Zola dépeint ici un engraissement tranquille, la faim d’une vie bien rodée et d’une assiette débordante, sous la protection d’une honnêteté sans faille. Pour ces boutiquiers biens comme il faut, on ne mord pas la main qui nourrit, on reste fidèle à l’ordre établi, quitte à jeter aux chiens celui qui fait des vagues, aussi inoffensif soit-il. Avec Florent, on se noie parfois dans ces Halles gargantuesques, ce temple de la nourriture et des avidités matérialistes, au milieu de ces personnages dépourvus d’empathie et racontés sans concession par Zola.

« Non, la faim ne l’avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l’estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes ; il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu’il sentait pulluler autour de lui et qui l’inquiétait. La nuit heureuse de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville gourmande qu’il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier ; et il lui semblait que tout cela avait grandi, s’était épanoui dans cette énormité des Halles, dont il commençait à entendre le souffle colossal, épais encore de l’indigestion de la veille. »

« Mais Lisa revint à la question de savoir si l’on peut rester trois jours sans manger. Ce n’était pas possible.
– Non !, dit-elle, je ne crois pas ça… D’ailleurs, il n’y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit : « Un tel crève de faim », c’est une façon de parler. On mange toujours, plus ou moins… Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus…
Elle allait dire sans doute « des canailles sans aveu » ; mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son regard clair, avouaient carrément que les gredins seuls jeûnaient de cette façon désordonnée. Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles. »

« Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois. C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites fumées brusques des neufchâtel, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du port-salut, du limbourg, du géromé, du marolles, du livarot, du pont-l’évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion de puanteurs. Cela s’épandait, se soutenait, au milieu du vibrement général, n’ayant plus de parfums distincts, d’un vertige continu de nausée et d’une force terrible d’asphyxie. Cependant, il semblait que c’étaient les paroles mauvaises de Mme Lecoeur et de Mlle Saget qui puaient si fort. »

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1873 pour la première édition). 368 pages.

Rendez-vous en 2023 pour La conquête de Plassans et (si tout va bien) La faute de l’abbé Mouret !

Le Cercle, T1, Elisabeta, de Rozenn Illiano (2017)

Elisabeta (couverture)Novembre 2014, une éclipse solaire obscurcit le monde et sème la zizanie au sein du Cercle, société millénaire regroupant les Immortels du monde entier. D’un côté, Saraï, Immortelle assignée à résidence, retrouve son don parapsychique jusque-là éteint ; de l’autre, Giovanna, Gemella (aka source de sang pour un vampire) se fait agresser par un Immortel et reçoit la vie éternelle. Ces événements les positionnent comme hors-la-loi aux yeux des règles de la société vampirique et menacent leur existence.
Au fil de l’histoire, qui se déroule sur moins d’une année, se dessine un plan, un puzzle improbable et complexe qui, d’un murmure de révolte, fait rêver à une révolution, appuyée par l’esprit d’une Reine déchue.

Chez Rozenn Illiano, j’avais déjà croisé des sorciers, des exorcistes, un Sidhe, mais je n’avais fait que croiser les Immortels au détour de la nouvelle Les Archivistes (18.01.16). Ce roman a donc été l’occasion d’en apprendre beaucoup plus et j’ai été totalement séduite par sa conception des vampires, ou plutôt des Immortels comme ils préfèrent être appelés.
Les vampires, cette espèce vue et revue… Pas forcément facile de proposer quelque chose d’original, mais l’autrice (pas forcément fan des vampires à la base) a mis l’accent sur la création d’une société fouillée et passionnante. Le roman nous amène à regarder des siècles en arrière et à découvrir l’histoire, la hiérarchie et la culture du Cercle. Le Cercle regroupe plusieurs notions : les Immortels, leur société et la magie du sang qui régit cette société. C’est un peu compliqué à expliquer comme ça, mais j’ai vraiment aimé cette magie unique qui coule dans les veines des Immortels et la façon dont elle s’articule avec leur organisation, leurs traditions, leurs lois.
La société vampirique est donc millénaire, archaïque et, sans surprise, gangrenée par des traditions et des lois conservatrices. L’idée a été vraiment creusée et l’on découvre peu à peu la déchéance des Immortels, l’affaiblissement de leur pouvoir, la mainmise de quelques Maîtres sur la gouvernance et l’établissement de lois liberticides. De plus, l’Église s’est immiscée dans les affaires des Immortels, imposant une restriction de leurs mouvements, de leurs droits, une obligation à rester cachés sous peine d’être traqués et annihilés : souvent farouche opposante des « forces diaboliques », l’Église se fait ici complice. Loin des vampires vacant à leurs occupations en tout impunité, jouant de leur force voire de leurs pouvoirs surnaturels, les Immortels de Rozenn Illiano sont soumis à des règles strictes et injustes, notamment pour les femmes obligées de se marier. (Évidemment, société archaïque + intervention de l’Église + hommes jaloux du pouvoir des femmes = pas bon pour ces dernières.)
Côté biologie, les Immortels d’Elisabeta sont très intéressants aussi. Pas de vampires « végétariens » ici, ils se nourrissent bien de sang humain ; et certes ils sont inhumainement beaux. En revanche, leur « âge » (depuis leur transformation) a un véritable impact sur la gestion du manque de sang, sur leur tolérance à la lumière, sans parler du fait qu’eux aussi connaissent un vieillissement ! Se nourrir n’est pas une opération langoureuse, agréable et pseudo-sexuelle, mais donne plutôt lieu à un comportement de junkie et à des souffrances pas piquées des hannetons : ça résonne comme une bonne malédiction et on ne les envie pas vraiment. Je vais m’arrêter là, mais il y a encore plein de choses à découvrir au sujet de ces Immortels-là : leur surprenante pulsion autodestructrice, leur déclin physique et psychique, leurs prophéties, l’impact de la leucémie dont souffrait Saraï de son vivant… Quoi qu’il en soit, sachez qu’être un vampire chez Rozenn Illiano n’est pas synonyme de vie libre et tranquille !

Cependant, les romans de Rozenn Illiano sont tout à fait contemporains. Celui-ci se passe en 2014-2015 et l’univers – au-delà de cette société ancestrale et ritualisée – s’inscrit dans notre monde. La plume se fait protéiforme : touchant parfois à la poésie à travers des descriptions fortes et délicates, plaçant un vocabulaire très moderne dans la bouche des personnages. Ces derniers trouveront des échos en nous : si on s’attachera à la fougue et la colère de Giovanna ou à la compassion et l’intelligence de Saraï, tous les autres personnages, aussi secondaires et esquissés soient-ils, se révèlent intéressants, subtils et justes.
Elisabeta est donc un récit à deux voix. L’alternance des voix permet un dynamisme, un rythme enlevé, qui donne envie de tourner les pages pour connaître la suite des péripéties de nos deux héroïnes (et de la galaxie de personnages gravitant autour d’elles). C’est une histoire très efficace et prenante qui nous balade entre l’Italie et la France, de Paris à la Bretagne et, si elle paraît parfois un peu trop facile pour nos protagonistes, il y a tellement de richesse autour que je ne me suis pas senti frustrée pour un sou.

L’autrice adopte également un procédé original concernant la fin du roman. Comme vous le savez peut-être, ses romans sont tous liés entre eux, faisant partie d’un univers commun, du Grand Projet, mais restent totalement indépendants les uns des autres. Ainsi, le roman se finit sur un épilogue classique qui fait que vous pouvez en rester là. Mais, Elisabeta s’achevant un jour très spécial, essentiel dans la chronologie du Grand Projet, s’ajoute ensuite une seconde fin qui annonce la suite des événements, à découvrir dans d’autres romans. J’ai trouvé l’idée intéressante, permettant aux uns de s’en tenir là, aux autres de continuer l’aventure.

Une immortalité entravée, pliant sous le poids des règles, des restrictions et des obligations. Des jeux de pouvoirs et une quête de liberté. Trois femmes fortes aux caractères bien distincts qui pourtant se retrouvent pour lutter pour leur survie et contre une société injuste et patriarcale. Un roman au contexte et aux personnages fouillés et captivants. Une lecture réjouissante qui m’a donnée envie de lire la suite, Sinteval !

« Nous nous découvrons si semblables et si différents après notre transformation… une version parfaite de nous-mêmes, sans aucun défaut, mais si froide et hautaine. Nous oublions vite ce reflet d’autrefois dans le miroir, disparu à jamais. En nous transformant, nous disons au revoir à notre humanité, aux échos de normalité que nous possédions auparavant, et à la lumière. Nous nous cachons dans les ombres de l’Histoire, invisibles aux mortels. Nous n’avons plus grand-chose à voir avec ces êtres légendaires dont je rapporte l’existence dans mes registres ; à présent, nous ne sommes plus que des monstres domestiqués, des prédateurs mis en cage. »

Le Cercle, T1, Elisabeta, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017. 500 pages.