Spécial Lupano avec Les vieux fourneaux et Le loup en slip

Je vous propose de découvrir deux séries de bandes dessinées (même si la seconde est plus proche de l’album à mon goût) signées Wilfrid Lupano. Des critiques sociales à la fois habiles et hilarantes à côté desquelles il serait dommage de passer sans s’arrêter…

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Les vieux fourneaux, de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin) (2014-2018)

Les vieux fourneaux, ce sont cinq bandes dessinées (pour l’instant) dont j’entends parler depuis fort longtemps sans forcément trouver l’occasion de les lire. C’est chose réparée enfin et quel régal.

Résumé de l’éditeur : « Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires, amis d’enfance, ont bien compris que vieillir est le seul moyen connu de ne pas mourir. Quitte à traîner encore un peu ici-bas, ils sont bien déterminés à le faire avec style : un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l’autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain, un pied dans la tombe et la main sur le cœur. Une comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations, qui commence sur les chapeaux de roues par un road-movie vers la Toscane, au cours duquel Antoine va tenter de montrer qu’il n’y a pas d’âge pour commettre un crime passionnel. »

C’est typiquement le genre d’histoires de vie que j’adore. Prenez trois petits vieux – Pierrot, l’anarchiste et manifestant acharné au sein du collectif de malvoyants « Ni Yeux Ni Maître » ; Antoine, l’ancien syndicaliste ; et Emile dit Mimile, l’ex-rugbyman globe-trotteur qui tempère les éclats de ses compagnons – et une jeune femme, Sophie, petite-fille d’Antoine ayant repris le petit théâtre de marionnettiste « Le Loup en slip » (tiens, tiens) de feue sa grand-mère. Ajoutez un grand groupe pharmaceutique qui règne sur la région, quelques secrets de famille, des combats pour lutter contre l’oppression, des amours de jeunesse…
Et ce qui en sort, ce sont des BD intelligentes au propos actuel doublé d’une bonne tranche de rire en dépit des sujets sérieux abordés. Luttes sociales, injustices, trahisons amoureuses, vieillesse, transmission… Tout cela forme une fresque sociale absolument fascinante. Les dialogues sont merveilleusement savoureux et j’avoue avoir éclaté de rire plusieurs fois. Les caractères bien trempés de nos protagonistes donnent forcément lieu à des frictions et les réparties fusent de tous côtés. Impertinents, entêtés, revanchards, truculents, impossibles, nos trois vieux se révèlent souvent insupportables, mais surtout irrésistibles.

Le dessin ne me bouleverse pas vraiment, mais l’expressivité des personnages et le réalisme des décors facilitent l’immersion dans les planches de Cauuet et le charme de nos vieillards encore bien dynamiques fait le reste.

C’est truculent, rocambolesque, tendre, c’est superbement écrit, bref, ce sont de petites pépites et je suis officiellement fan de ces Vieux fourneaux qui tournent encore bien pour leurs âges.

Les vieux fourneaux (5 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin). Dargaud, 2014-2018.
– Tome 1, Ceux qui restent, 2014, 56 pages ;
– Tome 2, Bonny and Pierrot, 2014, 56 pages ;
– Tome 3, Celui qui part, 2015, 64 pages ;
– Tome 4, La magicienne, 2017, 56 pages ;
– Tome 5, Bons pour l’asile, 2018, 56 pages.

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Le loup en slip, de Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique) (2016-2019)

Le loup est l’ennemi n°1. Celui qui soude tous les habitants de la forêt dans une peur collective. Normal avec son pelage hirsute, ses dents comme des pioches et son regard fou ! Jusqu’au jour où il leur rend visite… Non seulement il porte un slip absurde, mais surtout il ne fait plus peur du tout ! Que faire si l’ennemi n’en est pas un ?

(Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire le tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, donc ma petite chronique ne portera que sur les trois premiers volumes.)

En ouvrant ces ouvrages, j’ai tout d’abord pris un immense plaisir à observer les grandes planches de Mayana Itoïz. S’étalant sur des doubles pages, ces scénettes colorées de la vie quotidienne de la forêt offrent moult détails à découvrir. Et le texte est aussi enthousiasmant que le dessin. Rythme, rimes… on aurait presque envie de chantonner certains passages.

Quant au contenu, pas de doute, on reconnaît bien la patte des auteurs des Vieux fourneaux avec ces histoires à la fois drôles et, en même temps, très critiques vis-à-vis de la société. Si les plus jeunes lecteurs se bidonneront devant les aventures de ce loup pas comme les autres, un autre niveau de lecture comblera les plus âgés. Car Le loup en slip, c’est aussi un petit camouflet à l’encontre de notre société. Ça parle d’entraide, de solidarité plutôt que d’esprit de compétition, d’ouverture à l’autre en faisant fi des apparences (merci, la chouette !), de préjugés, de générosité… Dans ces fables touchantes, le loup, le grand méchant loup, se révèle le plus gentil de tous, ne laissant personne derrière lui. Un loup défenseur des pauvres et des handicapés ? Eh bien, oui, ça existe !

Trois albums très bien écrits, réjouissants, futés. A conseiller à tous les âges !
(De plus, croiser Pierrot, Antoine, Mimile et Sophie en fin d’album, ça ne se refuse pas !)

Le loup en slip (4 tomes), Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique). Dargaud, 2016-2019.
– Tome 1, Le loup en slip, 2016, 36 pages ;
– Tome 2, Le loup en slip se les gèle méchamment, 2017, 40 pages ;
– Tome 3, Slip hip hip !, 2018, 40 pages ;
– Tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, 2019, 40 pages (non lu).

La parenthèse 9ème art – Délices et Balthazar

Je fais un peu les fonds de tiroirs, mais j’ai trop de mini-chroniques qui attendent d’être complétées et publiées, donc en voici déjà une au sujet de deux bandes dessinées. Une que j’ai beaucoup aimée… l’autre moins.

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Délices : ma vie en cuisine, de Lucy Knisley (2013)

Délices (couverture)J’avoue que, plus que le style graphique de Lucy Knisley, ce qui m’a poussée à emprunter ce roman graphique à la bibliothèque était la perspective de me lécher les babines. Et je dois dire que cela a plutôt bien fonctionné, mais j’y reviens dans un instant.

Lucy Knisley revient sur sa relation avec la nourriture qui est intrinsèquement liée à son histoire familiale. Entourée de gastronomes – mère, père, oncle, amis de la famille –, la petite Lucy n’a pas été élevée aux céréales et aux pâtes (en tout cas, pas aux « pâtes à rien » comme on dit chez moi). Dans sa mémoire, mille et une saveurs se bousculent… tout comme les anecdotes qui ont marqué son enfance et adolescence. Le travail au marché avec sa mère, les poules, les découvertes inattendues au cours de voyages au Mexique et au Japon, les tentatives ratées voire immondes, les rébellions à base de repas McDo d’où découle un discours très déculpabilisant sur le gras et la malbouffe, etc. J’ai admiré cette mémoire gustative et j’ai souvent eu faim à la mention de tous ces plats réconfortants, exotiques, simples ou raffinés, sains ou gras…

… mais rien ne m’a autant fait envie que les recettes qui clôturent chaque chapitre. J’ai eu envie de pesto, de makis, d’huevos rancheros, de champignons et de cookies (même si je vais garder ma recette qui me convient à merveille). Même si elles se parcourent sans déplaisir, les planches qui racontent son histoire ne présentent pas un trait renversant. Très colorées, elles sont, à mon goût, un peu trop simples, avec ces couleurs trop lisses, franches et sans nuances. En revanche, quand elle dessine les aliments, j’avoue que ça donne envie de se lancer en cuisine sur le champ. Je compte d’ailleurs bien les garder dans un petit coin, histoire de me lancer un de ces jours.

Une autobiographie culinaire totalement savoureuse. Lucy Knisley revient sur son histoire avec humour, tendresse et surtout appétit. Un très bon moment de lecture.

Délices : ma vie en cuisine, Lucy Knisley. Delcourt, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Margot Negroni. 173 pages.

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Balthazar, de Fabrice Jaccottet (2019)

Balthazar (couverture)Balthazar est un petit garçon féru de lectures qui réfléchit beaucoup. Sur tous les sujets. La vie, l’humain, le monde… A ces côtés, Wilhelmina, une fillette très sensible dotée d’un sommeil très capricieux, et Anne-Sophie, un bébé très intelligent toujours en train d’écrire sur son ordinateur.

Je vais avoir un peu de mal à chroniquer cette bande dessinée signée par un auteur suisse (ça change) découverte grâce à Babelio. 127 pages, quatre strips de trois cases par pages remplis de réflexions sur notre société – l’addiction aux smartphones, l’école, etc. –, de jeux avec le support visuel qu’est la BD et d’humour parfois absurde. Le contraste entre la philosophie de certaines discussions, leur jeune âge et le comportement enfantin de Wilhelmina crée un décalage parfois amusant, parfois perturbant. Certains passages m’ont amusée, j’en ai trouvé d’autres très malins ou bien pensés, certaines piques ont sonné juste. Mais j’ai également trouvé ça un peu long. Peut-être est-ce un format qui fonctionne mieux lorsqu’on le picore de temps en temps – comme lorsque Balthazar était publié dans un quotidien – mais ma lecture a manqué de fluidité. Est-ce dû au côté absurde, au format strips ou au fait que tout me n’a pas intéressé ? Un peu des trois sans doute.

Une découverte originale, mais qui ne restera pas longtemps dans ma mémoire.

Balthazar, Fabrice Jaccottet. Slatkine, 2019. 127 pages.

Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)

Americanah (couverture)J’ai enfin lu Americanah ! Ce livre était dans ma PAL depuis trois ans peut-être. Trois ans que j’attendais le bon moment. Et quand je me suis enfin décidée, ce n’était pas tant le bon moment que ça puisque j’ai fait une pause au milieu pendant mon week-end à Paris – pour lequel j’avais pris un livre moins épais pour optimiser au mieux mon sac – puis pour lire La Passe-miroir – que voulez-vous, priorité priorité… –, donc j’ai finalement étalé cette lecture sur plusieurs semaines. Ça valait bien la peine d’attendre trois ans. Bref.

 De quoi ça parle ? D’Ifemelu qui quitte le Nigeria pour aller étudier aux États-Unis, de son arrivée là-bas, de ses galères, de ses succès, de ses amours, de son blog sur la race. D’Obinze, son grand amour du lycée et de l’université, qu’elle laisse derrière elle, de son séjour en Angleterre, de ses difficultés, de ses réussites. D’Ifemelu qui rentre au Nigeria, des années plus tard. De l’expatriation, du retour au pays. De qui on est.

Je ne lis pas beaucoup de littérature africaine. Quand ma PAL aura atteint une taille que je jugerai raisonnable, j’y remédierai. En attendant, j’espère lire rapidement d’autres romans de Chimamanda Ngozi Adichie à commencer par L’autre moitié du soleil peut-être tant j’ai été séduite et emportée par Americanah.

Il fait partie de ces romans qui me plongent dans un corps, dans une vie, dans des préoccupations qui me sont totalement inconnues. Indéniablement, je ne sais pas ce que ça fait d’être Noire même si je suis un peu au courant tout de même des inégalités et de ce genre de choses. Je ne peux pas m’imaginer ce que c’est au quotidien. Notamment dans des détails très terre-à-terre comme les cheveux ou la couleur des pansements. J’aurais aimé lire davantage d’articles de blog signés Ifemelu et j’aurais aimé suivre son blog, avec son ton parfois désabusé et ses remarques qui m’ont parfois poussée à m’interroger.
Racisme ordinaire, immigration, féminisme, intégration, couple, famille, différences sociales et culturelles, argent, changements de regards, identité, acceptation de soi… J’ai adoré les questions et les réflexions soulevées par ce livre et c’est peut-être pour cela que la dernière centaine de pages m’a un peu moins convaincue. Ça se lit toujours très bien, mais l’histoire se focalise sur les retrouvailles et les relations entre Ifemelu et Obinze, laissant de côté les sujets plus sociétaux. La suite de leur histoire d’amour ne m’a pas franchement renversée, mais c’est finalement une toute petite partie du roman, donc cela n’a pas impacté mon enthousiasme.

Ce n’est certes pas un roman très dynamique, c’est un roman sur la vie, sur le quotidien, sur des petits riens, mais j’ai été complètement embarquée par la narration fluide de l’autrice. C’est triste, c’est drôle, c’est dur, c’est facile, c’est déstabilisant, c’est confortable : les anecdotes se succèdent et dessinent une vie ordinaire et riche. Côtoyer Ifemelu et Obinze a été un réel plaisir, j’aurais pu vivre encore un peu plus longtemps avec eux et je suis quelque peu mélancolique à l’idée de les quitter.
Ifemelu m’a semblé étonnement… concrète. Ça peut paraître étrange dit comme ça (je trouve ça étrange), mais elle ne m’a pas simplement paru être un personnage de papier, mais une vraie personne de chair, de sang, de poils, d’imperfections. Elle est particulièrement vivante, on ne la comprend pas toujours, elle peut agacer parfois, mais je me suis vraiment attachée à elle, à son intelligence, à ses doutes, à son caractère bien trempé. C’est un roman sensoriel, vivant. On sent l’odeur du riz jollof, on vit l’élection d’Obama de façon plus intense que je ne l’ai vécue en vrai, on est bousculé par la foule… les expériences se succèdent et donnent corps à ce très beau récit.

Un roman très juste, intelligent et percutant qui m’a ouvert des horizons inconnus et des sujets qui sont bien loin de mon quotidien. Je l’attendais depuis longtemps et je suis encore sous le charme de cette lecture.

« Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. »

« En Amérique, le racisme existe mais les racistes ont disparu. Les racistes appartiennent au passé. Les racistes sont de méchants Blancs aux lèvres minces dans les films qui traitent de l’époque des droits civiques. Le problème est là : les manifestations de racisme ont changé mais pas le langage. Par exemple : si vous n’avez pas lynché quelqu’un, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Si vous n’êtes pas un monstre assoiffé de sang, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Quelqu’un devrait être chargé de dire que les racistes ne sont pas des monstres. Ce sont des gens qui ont une famille aimante, des gens ordinaires qui payent leurs impôts. Quelqu’un devrait avoir pour mission de décider qui est raciste et qui ne l’est pas. A moins que le moment soit venu d’éliminer le mot « raciste ». De trouver quelque chose de nouveau. Comme « Syndrome de trouble racial ». Et on pourrait avoir plusieurs catégories pour ceux qui en sont affectés : bénin, moyen et grave. »

« Le racisme n’aurait jamais dû naître, par conséquent n’espérez pas recevoir une médaille pour l’avoir réduit. »

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie. Folio, 2016 (2013 pour l’édition originale. Gallimard, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour. 684 pages.

Challenge Voix d’autrices : lire une autrice racisée

Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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Si vous êtes parvenu·es jusque-là, bravo !
A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)

Les Misérables, de Victor Hugo (1862)

Les Misérables (couverture)Ecrire un résumé des Misérables ? Je ne crois pas que ça va être possible. Est-ce vraiment nécessaire ?
Dans le doute, je pique celui de Babelio : « Dans la France chaotique du XIXe siècle, Jean Valjean sort de prison. Personne ne tend la main à cet ancien détenu hormis un homme d’église, qui le guide sur la voie de la bonté. Valjean décide alors de vouer sa vie à la défense des miséreux. Son destin va croiser le chemin de Fantine, une mère célibataire prête à tout pour le bonheur de sa fille. Celui des Thénardier, famille cruelle et assoiffée d’argent. Et celui de Javert, inspecteur de police dont l’obsession est de le renvoyer en prison… »

J’ai dû taper cinquante débuts de phrase avant de les effacer de plus en plus rageusement. Conclusion : je ne sais vraiment pas comment commencer cette chronique. Premièrement, parce que je ne doute qu’elle soit bien utile – on parle des Misérables quand même, pas d’un obscur petit bouquin… – et, deuxièmement, parce que je doute de pouvoir vous dire à quel point cette lecture a été une gigantesque claque, un pur bonheur de lecture, un émerveillement à chaque ligne ou presque. Bref, un « coup de cœur », mais cette formule semble bien trop faible, fade et éculée pour être utilisée ici.

J’ai lu Notre-Dame de Paris il y a dix ans et, pour être honnête, je ne m’en souviens pas parfaitement. Je me souviens avoir été fascinée par cette lecture, mais je ne pourrais plus en parler bien précisément (sentez-vous venir la relecture ?). Les Misérables, quant à eux, sont dans ma PAL depuis si longtemps que je ne me souviens plus où j’ai récupéré cette étrange édition. J’avoue que la longueur de l’œuvre, non pas qu’elle m’effrayait, m’a longtemps poussée à remettre à plus tard cette lecture. Enfin décidée, ça a été un choc dès les premières pages.

Pourtant, ces premières pages ne sont pas forcément les plus fascinantes qui soient. Lorsque l’on attend ces personnages que l’on connaît tous – Jean Valjean, Fantine, Cosette… –, voilà qu’il faut commencer par quatre-vingt-dix pages sur la vie, les pensées, les actions, le budget, les repas, la famille, les petites habitudes de l’évêque Monseigneur Bienvenue. Je peux vous dire que je le connais bien mieux que je ne connais ma petite sœur à présent ! Parlons tout de suite du sujet qui fâche : y a-t-il des longueurs dans Les Misérables ? Oui, mais peu importe. L’ami Victor aime causer de toute évidence. Et quand il a envie de s’étendre sur un sujet, il ne s’en prive pas. Et bam !, dans les dents les soixante-dix pages sur Waterloo (pour arriver à la minuscule et peu recommandable implication de Thénardier dans cette bataille). Et tiens, voilà des rédactions sur le couvent des bernardines-bénédictines de l’obédience de Martin Vega, sur les égouts de Paris dont tu connaîtras bientôt la moindre pierre, sur l’argot, sur ci, sur ça. Et pourtant. Si une partie de moi, je l’avoue, avait souvent bien envie de retourner à l’intrigue principale – parce que je les ai bien aimés, ces personnages –, j’étais également bien captivée. Les enthousiastes peuvent bien parler de ce qui leur chante, leur ferveur leur confère toujours une éloquence assez irrésistible. Hugo est de cette trempe-là. C’est pourquoi, même lors des dissertations les moins attirantes, je n’ai jamais réussi à m’ennuyer. Mon amour des descriptions, des tours et détours, a été comblé. Même si, quand il a la bonté de te dire qu’il va « indiquer brièvement [note de moi-même : non] un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons », tu as envie de lui de demander « Victor, est-ce bien nécessaire ? ».
(Il y a aussi un petit côté « Révise ta culture générale avec Victor Hugo » car le monsieur aime bien mettre des références ici et là, évoquer la figure de tel personnage historique, mythologique, biblique ou autres. J’avoue que, j’ai fini par abandonner l’idée de me renseigner sur ceux que je ne connaissais pas quand les noms commençaient à avoir tendance à s’accumuler…)
D’un bout à l’autre, je n’ai été que fascination pour la verve de Victor Hugo. Ce livre est bavard, foisonnant, intarissable. C’est d’une telle richesse, une telle réussite littéraire que je n’ai pas de mots pour décrire le plaisir que j’ai pris à le lire. Mon cerveau était en admiration permanente, s’émerveillant des tournures, des portraits, de l’ironie qui se glisse ici et là, des descriptions, des échanges. Il a le sens du grandiose, du saisissant. Qu’il parle du pauvre ou de Napoléon, de la misère ou de la révolution, ses mots font naître des images qui restent en tête comme gravée au fer rouge. C’est tellement bien écrit qu’il n’y a rien à dire, juste à savourer chaque ligne.

Ma connaissance des Misérables était, je dois dire, assez parcellaire. J’en connaissais les grandes lignes grâce à une version abrégée peut-être lue intégralement (sans certitude) et un très vieux visionnage d’une des adaptations cinématographiques. Et j’en connaissais les principaux protagonistes évidemment. Jean Valjean, Cosette, Gavroche, Eponine, Javert, les Thénardiers… des noms propres passés dans le langage courant. « Fais pas ta Cosette, hein ! » « Pff, pire que des Thénardier… ».
Et franchement, j’ai adoré ces personnages – bon, moins en ce qui concerne Cosette et Marius une fois que ces deux-là se rencontrent (et évidemment, qui survit à la fin ?) – auxquels se sont ajoutés d’autres que je ne connaissais pas comme Grantaire ou Enjolras. Au milieu de tout cet amour pour ces êtres, j’ai eu deux immenses coups de foudre : le premier pour Gavroche qui illumine le récit à chacune de ses apparitions, le second pour Eponine dont j’ai totalement découvert la destinée triste et tragique. Et il m’a semblé que tous ces personnages présentaient différentes facettes d’un autre protagoniste : le peuple. Celui de Paris notamment. Car Les Misérables est aussi et surtout un roman social dans lequel Hugo prend la défense des pauvres, des petits, de ceux qu’on maltraite et exploite. Le peuple est là, dans toute sa misère, sa grandeur, sa médiocrité, son courage, ses bassesses, ses générosités, sa libertés, ses enfermements, ses peurs, ses espoirs, ses révolutions…
Certes, ils manquent parfois de nuances, chose qui serait agaçante dans n’importe quel autre roman, et certains événements auraient pu être évités si les gens se parlaient un peu – oui, Jean, je te parle – mais là… comment ne pas être emportée par leur enthousiasme, leur conscience, leur bonté, leur sévérité, leur innocence, leur fourberie (je vous laisse relier protagonistes et traits de caractère) ? Comment ne pas ressentir de compassion pour Jean Valjean ? J’avoue avoir ressenti un petit frisson de plaisir – je commence à me dire qu’il y avait quelque chose d’inhabituellement sensuel pendant cette lecture, serait-ce parce que je passe rarement autant de temps avec le même bouquin ? – à chaque fois que deux d’entre eux se rencontraient. J’ai été chavirée par ces scènes où Fantine fait tout pour payer les Thénardier (je n’en dis pas plus, mais les sacrifices auxquels elle consent, et la façon dont ils sont narrés, m’ont vraiment noué les entrailles. Et les formidables apparitions d’un Javert plus sévère que la Justice dont les doutes me stupéfieront. Et la cupidité insondable des Thénardier. Et l’impertinence espiègle et enjouée de Gavroche. Et… je pourrais continuer comme ça pendant longtemps, juste pour le plaisir égoïste de revivre ma lecture.

C’est une œuvre totalement intemporelle. Certes, elle se déroule dans une période historique bien précise – malheureusement pas celle que je maîtrise le mieux, merci aux cours d’histoire qui résumaient beaucoup le XIXe siècle –, mais elle ne semble jamais datée.
Sauf peut-être sur deux points. (Je m’excuse par avance si cela dénote une méconnaissance de l’homme qu’était Hugo ou une mauvaise interprétation de l’œuvre, j’avoue que je ne suis pas allée lire mille essais à son sujet suite à ma lecture.)
Le premier touche à une chose que j’ai eu du mal à ressentir comme les personnages : le rapport avec les forçats. J’ignore s’il s’agissait d’une réalité ou d’une petite exagération dramatique de la part de l’auteur pour dénoncer cela justement, mais la révulsion des gens envers les forçats m’a semblé totalement déraisonnée. Ce ne sont pas des êtres humains, ils sont plus bas que des rats. On les chasse, on les méprise, on les craint, Cosette dit qu’elle mourrait de croiser un tel homme… Relativiser n’est pas dans leur vocabulaire. Surtout que Jean Valjean est allé aux galères pour avoir volé un pain. Certes, le vol, c’est mal, mais quand même, ce n’est pas si dramatique que ça. C’est le seul moment où je me sentais un peu déphasée par rapport à l’humeur des protagonistes.
Le second, sans surprise, c’est la place des femmes. A part Eponine qui se démarque un peu – bien que ses actions soient principalement guidées par l’amour de Marius –, les femmes sont surtout obéissance et faiblesse (ce qui n’empêche pas les élans élogieux de l’auteur). La brave petite Cosette devient une jeune fille avec toute la délicatesse qui s’impose. Même la Thénardier est totalement sous la coupe de son mari et sa stature, sa force, ne lui valent que d’être qualifiée d’« hommasse ». Je m’y attendais un peu, j’y étais d’avance résignée – même si j’aurais accepté avec joie une bonne surprise – mais certaines réflexions sont quand même bien périmées (du moins, je l’espère…). Exemple : « Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfants. » (Cependant, le paragraphe précédent est un bel exemple du rôle des jouets dans la détermination sexiste des rôles : « La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »)
J’avoue que j’ai parfois grincé des dents et que mon admiration se teintait alors d’exaspération. Heureusement, dans une œuvre de plus de mille huit cents pages, ces moments se font rares. Je le souligne parce que c’est un désaccord que j’ai avec le roman, avec l’auteur, mais c’était le seul et j’espère que ça ne vous découragera pas ! Il ne pouvait pas être parfait, tout de même…

Ma critique est déjà bien trop longue, je m’arrête ici, il est de toute manière impossible de faire le tour de ce roman en une seule lecture et en un seul article.

Vous l’aurez compris, j’ai été complètement tourneboulée par cette lecture. J’étais à fond dedans, j’y songeais quand je ne lisais pas, j’en ai parlé sans cesse pendant des semaines, je me rongeais les sangs pour les personnages, j’avais hâte de retrouver ceux que je venais de quitter, j’étais complètement révoltée par les injustices qu’ils subissent régulièrement. C’est une expérience inoubliable et je ne m’en remets toujours pas.

Une chose est sûre, je ne laisserai plus dix ans s’écouler avant ma prochaine lecture hugolienne. Je suis tout à fait nulle pour établir des programmes de lecture, mais je suis bien décidée à relire Notre-Dame de Paris l’an prochain. Ensuite, ce sera au tour de L’homme qui rit. Et après… on verra bien !

 « Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. »

« Fantine était un de ces êtres comme il en éclot, pour ainsi dire, au fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l’ombre sociale, elle avait au front e signe de l’anonyme et de l’inconnu. Elle était née à Montreuil-sur-Mer. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d’autre nom. A l’époque de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, elle n’avait pas de famille ; point de nom de baptême, l’église n’était plus là. Elle s’appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle recevait l’eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l’appela la petite Fantine. Personne n’en savait davantage. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. A dix ans, Fantine quitta la ville et s’alla mettre en service chez des fermiers des environs. A quinze ans, elle vint à Paris « chercher fortune ». Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu’elle put. C’était une jolie blonde avec de belles dents. Elle avait de l’or et des perles pour dot, mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.
Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa faim aussi, elle aima. »

« Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, laissait voir deux choses qui n’ont rien de très funèbre, une cour entourée de murs tapissés de vigne et la face d’un portier qui flâne. Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus sans en emporter une idée riante. C’était pourtant un lieu sombre que l’on avait entrevu.
Le seuil souriait ; la maison priait et pleurait. »

« Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre. »

Les Misérables (2 tomes), Victor Hugo. Le Figaro, coll. La bibliothèque de Jean d’Ormesson, 2009 (1862 pour la première édition). 898 pages et 897 pages.