Les Misérables, de Victor Hugo (1862)

Les Misérables (couverture)Ecrire un résumé des Misérables ? Je ne crois pas que ça va être possible. Est-ce vraiment nécessaire ?
Dans le doute, je pique celui de Babelio : « Dans la France chaotique du XIXe siècle, Jean Valjean sort de prison. Personne ne tend la main à cet ancien détenu hormis un homme d’église, qui le guide sur la voie de la bonté. Valjean décide alors de vouer sa vie à la défense des miséreux. Son destin va croiser le chemin de Fantine, une mère célibataire prête à tout pour le bonheur de sa fille. Celui des Thénardier, famille cruelle et assoiffée d’argent. Et celui de Javert, inspecteur de police dont l’obsession est de le renvoyer en prison… »

J’ai dû taper cinquante débuts de phrase avant de les effacer de plus en plus rageusement. Conclusion : je ne sais vraiment pas comment commencer cette chronique. Premièrement, parce que je ne doute qu’elle soit bien utile – on parle des Misérables quand même, pas d’un obscur petit bouquin… – et, deuxièmement, parce que je doute de pouvoir vous dire à quel point cette lecture a été une gigantesque claque, un pur bonheur de lecture, un émerveillement à chaque ligne ou presque. Bref, un « coup de cœur », mais cette formule semble bien trop faible, fade et éculée pour être utilisée ici.

J’ai lu Notre-Dame de Paris il y a dix ans et, pour être honnête, je ne m’en souviens pas parfaitement. Je me souviens avoir été fascinée par cette lecture, mais je ne pourrais plus en parler bien précisément (sentez-vous venir la relecture ?). Les Misérables, quant à eux, sont dans ma PAL depuis si longtemps que je ne me souviens plus où j’ai récupéré cette étrange édition. J’avoue que la longueur de l’œuvre, non pas qu’elle m’effrayait, m’a longtemps poussée à remettre à plus tard cette lecture. Enfin décidée, ça a été un choc dès les premières pages.

Pourtant, ces premières pages ne sont pas forcément les plus fascinantes qui soient. Lorsque l’on attend ces personnages que l’on connaît tous – Jean Valjean, Fantine, Cosette… –, voilà qu’il faut commencer par quatre-vingt-dix pages sur la vie, les pensées, les actions, le budget, les repas, la famille, les petites habitudes de l’évêque Monseigneur Bienvenue. Je peux vous dire que je le connais bien mieux que je ne connais ma petite sœur à présent ! Parlons tout de suite du sujet qui fâche : y a-t-il des longueurs dans Les Misérables ? Oui, mais peu importe. L’ami Victor aime causer de toute évidence. Et quand il a envie de s’étendre sur un sujet, il ne s’en prive pas. Et bam !, dans les dents les soixante-dix pages sur Waterloo (pour arriver à la minuscule et peu recommandable implication de Thénardier dans cette bataille). Et tiens, voilà des rédactions sur le couvent des bernardines-bénédictines de l’obédience de Martin Vega, sur les égouts de Paris dont tu connaîtras bientôt la moindre pierre, sur l’argot, sur ci, sur ça. Et pourtant. Si une partie de moi, je l’avoue, avait souvent bien envie de retourner à l’intrigue principale – parce que je les ai bien aimés, ces personnages –, j’étais également bien captivée. Les enthousiastes peuvent bien parler de ce qui leur chante, leur ferveur leur confère toujours une éloquence assez irrésistible. Hugo est de cette trempe-là. C’est pourquoi, même lors des dissertations les moins attirantes, je n’ai jamais réussi à m’ennuyer. Mon amour des descriptions, des tours et détours, a été comblé. Même si, quand il a la bonté de te dire qu’il va « indiquer brièvement [note de moi-même : non] un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons », tu as envie de lui de demander « Victor, est-ce bien nécessaire ? ».
(Il y a aussi un petit côté « Révise ta culture générale avec Victor Hugo » car le monsieur aime bien mettre des références ici et là, évoquer la figure de tel personnage historique, mythologique, biblique ou autres. J’avoue que, j’ai fini par abandonner l’idée de me renseigner sur ceux que je ne connaissais pas quand les noms commençaient à avoir tendance à s’accumuler…)
D’un bout à l’autre, je n’ai été que fascination pour la verve de Victor Hugo. Ce livre est bavard, foisonnant, intarissable. C’est d’une telle richesse, une telle réussite littéraire que je n’ai pas de mots pour décrire le plaisir que j’ai pris à le lire. Mon cerveau était en admiration permanente, s’émerveillant des tournures, des portraits, de l’ironie qui se glisse ici et là, des descriptions, des échanges. Il a le sens du grandiose, du saisissant. Qu’il parle du pauvre ou de Napoléon, de la misère ou de la révolution, ses mots font naître des images qui restent en tête comme gravée au fer rouge. C’est tellement bien écrit qu’il n’y a rien à dire, juste à savourer chaque ligne.

Ma connaissance des Misérables était, je dois dire, assez parcellaire. J’en connaissais les grandes lignes grâce à une version abrégée peut-être lue intégralement (sans certitude) et un très vieux visionnage d’une des adaptations cinématographiques. Et j’en connaissais les principaux protagonistes évidemment. Jean Valjean, Cosette, Gavroche, Eponine, Javert, les Thénardiers… des noms propres passés dans le langage courant. « Fais pas ta Cosette, hein ! » « Pff, pire que des Thénardier… ».
Et franchement, j’ai adoré ces personnages – bon, moins en ce qui concerne Cosette et Marius une fois que ces deux-là se rencontrent (et évidemment, qui survit à la fin ?) – auxquels se sont ajoutés d’autres que je ne connaissais pas comme Grantaire ou Enjolras. Au milieu de tout cet amour pour ces êtres, j’ai eu deux immenses coups de foudre : le premier pour Gavroche qui illumine le récit à chacune de ses apparitions, le second pour Eponine dont j’ai totalement découvert la destinée triste et tragique. Et il m’a semblé que tous ces personnages présentaient différentes facettes d’un autre protagoniste : le peuple. Celui de Paris notamment. Car Les Misérables est aussi et surtout un roman social dans lequel Hugo prend la défense des pauvres, des petits, de ceux qu’on maltraite et exploite. Le peuple est là, dans toute sa misère, sa grandeur, sa médiocrité, son courage, ses bassesses, ses générosités, sa libertés, ses enfermements, ses peurs, ses espoirs, ses révolutions…
Certes, ils manquent parfois de nuances, chose qui serait agaçante dans n’importe quel autre roman, et certains événements auraient pu être évités si les gens se parlaient un peu – oui, Jean, je te parle – mais là… comment ne pas être emportée par leur enthousiasme, leur conscience, leur bonté, leur sévérité, leur innocence, leur fourberie (je vous laisse relier protagonistes et traits de caractère) ? Comment ne pas ressentir de compassion pour Jean Valjean ? J’avoue avoir ressenti un petit frisson de plaisir – je commence à me dire qu’il y avait quelque chose d’inhabituellement sensuel pendant cette lecture, serait-ce parce que je passe rarement autant de temps avec le même bouquin ? – à chaque fois que deux d’entre eux se rencontraient. J’ai été chavirée par ces scènes où Fantine fait tout pour payer les Thénardier (je n’en dis pas plus, mais les sacrifices auxquels elle consent, et la façon dont ils sont narrés, m’ont vraiment noué les entrailles. Et les formidables apparitions d’un Javert plus sévère que la Justice dont les doutes me stupéfieront. Et la cupidité insondable des Thénardier. Et l’impertinence espiègle et enjouée de Gavroche. Et… je pourrais continuer comme ça pendant longtemps, juste pour le plaisir égoïste de revivre ma lecture.

C’est une œuvre totalement intemporelle. Certes, elle se déroule dans une période historique bien précise – malheureusement pas celle que je maîtrise le mieux, merci aux cours d’histoire qui résumaient beaucoup le XIXe siècle –, mais elle ne semble jamais datée.
Sauf peut-être sur deux points. (Je m’excuse par avance si cela dénote une méconnaissance de l’homme qu’était Hugo ou une mauvaise interprétation de l’œuvre, j’avoue que je ne suis pas allée lire mille essais à son sujet sur à ma lecture.)
Le premier touche à une chose que j’ai eu du mal à ressentir comme les personnages : le rapport avec les forçats. J’ignore s’il s’agissait d’une réalité ou d’une petite exagération dramatique de la part de l’auteur pour dénoncer cela justement, mais la révulsion des gens envers les forçats m’a semblé totalement déraisonnée. Ce ne sont pas des êtres humains, ils sont plus bas que des rats. On les chasse, on les méprise, on les craint, Cosette dit qu’elle mourrait de croiser un tel homme… Relativiser n’est pas dans leur vocabulaire. Surtout que Jean Valjean est allé aux galères pour avoir volé un pain. Certes, le vol, c’est mal, mais quand même, ce n’est pas si dramatique que ça. C’est le seul moment où je me sentais un peu déphasée par rapport à l’humeur des protagonistes.
Le second, sans surprise, c’est la place des femmes. A part Eponine qui se démarque un peu – bien que ses actions soient principalement guidées par l’amour de Marius –, les femmes sont surtout obéissance et faiblesse (ce qui n’empêche pas les élans élogieux de l’auteur). La brave petite Cosette devient une jeune fille avec toute la délicatesse qui s’impose. Même la Thénardier est totalement sous la coupe de son mari et sa stature, sa force, ne lui valent que d’être qualifiée d’« hommasse ». Je m’y attendais un peu, j’y étais d’avance résignée – même si j’aurais accepté avec joie une bonne surprise – mais certaines réflexions sont quand même bien périmées (du moins, je l’espère…). Exemple : « Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfants. » (Cependant, le paragraphe précédent est un bel exemple du rôle des jouets dans la détermination sexiste des rôles : « La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »)
J’avoue que j’ai parfois grincé des dents et que mon admiration se teintait alors d’exaspération. Heureusement, dans une œuvre de plus de mille huit cents pages, ces moments se font rares. Je le souligne parce que c’est un désaccord que j’ai avec le roman, avec l’auteur, mais c’était le seul et j’espère que ça ne vous découragera pas ! Il ne pouvait pas être parfait, tout de même…

Ma critique est déjà bien trop longue, je m’arrête ici, il est de toute manière impossible de faire le tour de ce roman en une seule lecture et en un seul article.

Vous l’aurez compris, j’ai été complètement tourneboulée par cette lecture. J’étais à fond dedans, j’y songeais quand je ne lisais pas, j’en ai parlé sans cesse pendant des semaines, je me rongeais les sangs pour les personnages, j’avais hâte de retrouver ceux que je venais de quitter, j’étais complètement révoltée par les injustices qu’ils subissent régulièrement. C’est une expérience inoubliable et je ne m’en remets toujours pas.

Une chose est sûre, je ne laisserai plus dix ans s’écouler avant ma prochaine lecture hugolienne. Je suis tout à fait nulle pour établir des programmes de lecture, mais je suis bien décidée à relire Notre-Dame de Paris l’an prochain. Ensuite, ce sera au tour de L’homme qui rit. Et après… on verra bien !

 « Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. »

« Fantine était un de ces êtres comme il en éclot, pour ainsi dire, au fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l’ombre sociale, elle avait au front e signe de l’anonyme et de l’inconnu. Elle était née à Montreuil-sur-Mer. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d’autre nom. A l’époque de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, elle n’avait pas de famille ; point de nom de baptême, l’église n’était plus là. Elle s’appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle recevait l’eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l’appela la petite Fantine. Personne n’en savait davantage. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. A dix ans, Fantine quitta la ville et s’alla mettre en service chez des fermiers des environs. A quinze ans, elle vint à Paris « chercher fortune ». Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu’elle put. C’était une jolie blonde avec de belles dents. Elle avait de l’or et des perles pour dot, mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.
Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa faim aussi, elle aima. »

« Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, laissait voir deux choses qui n’ont rien de très funèbre, une cour entourée de murs tapissés de vigne et la face d’un portier qui flâne. Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus sans en emporter une idée riante. C’était pourtant un lieu sombre que l’on avait entrevu.
Le seuil souriait ; la maison priait et pleurait. »

« Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre. »

Les Misérables (2 tomes), Victor Hugo. Le Figaro, coll. La bibliothèque de Jean d’Ormesson, 2009 (1862 pour la première édition). 898 pages et 897 pages.

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Spécial Albums – Top Car, Mister Black et Jusqu’en haut

Les albums ne sont clairement pas ma spécialité et sont très rares par ici. J’ai néanmoins fait de très chouettes découvertes cet été et j’ai eu envie de les partager avec vous dans ces courtes chroniques. Aujourd’hui (ce qui laisse entendre que d’autres articles dédiés aux albums devraient pointer le bout de leur nez si je ne procrastine pas trop), je vous parle de trois albums aux thématiques très contemporaines.

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Top Car, de Davide Cali (texte) et Sébastien Mourrain (illustrations) (2018)

Top Car (couverture)Un petit album qui raconte l’histoire d’un homme dévoré par le désir d’acheter la nouvelle voiture à la mode, plus belle, plus rapide, plus parfaite. Pourtant, il a déjà une voiture. Elle n’est pas aussi tendance, elle n’est pas aussi spacieuse, mais elle roule bien et, avec son petit gabarit, pas de problème de parking. Mais cette voiture l’obsède, il lui faut trouver un moyen de l’acheter.

C’était là un album qui ne pouvait que m’interpeller. Derrière un trait fin et épuré, Top Car dénonce la société de consommation. Ce pouvoir des publicités qui passe la barrière de la raison et touche aux sentiments pour faire naître des besoins inexistants. Travailler jusqu’à l’abrutissement pour s’offrir un petit plaisir passager qui sera caduque dès que le nouveau modèle encore plus attractif sortira. La fin, au choix, fait sourire ou désespère tant cet album raconte notre société.

Un album malin et bien construit qui peut-être fera écho dans quelques consciences.

Top Car, Davide Cali (texte) et Sébastien Mourrain (illustrations). Editions des éléphants, 2018. 40 pages.

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Mister Black, de Catalina Gonzalez Vilar (texte) et Miguel Pang (illustrations) (2018)

Mister Black (couverture)Mister Black est un vampire qui vit sur une île de monstres. Autant dire qu’il a une image à tenir. Un vampire, c’est effrayant, ce n’est pas joyeux et ça s’habille en noir. Sauf que Mister Black aime passionnément… la couleur rose.

Encore un album très actuel avec cette ode à la différence. L’histoire de Mister Black nous invite à dépasser nos préjugés et à s’ouvrir à des personnalités riches, surprenantes et uniques. Elle nous raconte aussi la difficulté à vivre sous le regard de nos pairs, ce regard si pesant car parfois terriblement jugeant. Comment s’épanouir lorsque l’on nous dit que nos goûts et nos envies ne sont pas acceptables, qu’il faut les enfermer dans un coffre et balancer le coffre à la mer ?
L’histoire, si vous me permettez le jeu de mots, ne sera pas rose tous les jours : elle menace même de prendre une tournure très noire et désespérée, heureusement redressée par une fin qui souligne l’hypocrisie de la société. La méchanceté, la monstruosité, se cache décidément sous tous les corps.
J’ai moins adhéré aux dessins, je dois l’avouer. Cependant, les couleurs très franches ont le mérite de faire ressortir ce rose éclatant et détonnant dans un monde de monstres ou, au contraire, de faire ressortir la tristesse d’un monde en noir, gris et autres marrons ternes, bref, de souligner les (très) différentes facettes de ce vampire atypique.

Un second album tout aussi actuel qui tord le cou à quelques stéréotypes en appelant à un peu plus de bienveillance.

Mister Black, Catalina Gonzalez Vilar (texte) et Miguel Pang (illustrations). Editions Les Fourmis rouges, 2018. 36 pages.

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Jusqu’en haut, d’Emilie Vast (2019)

Jusqu'en haut (couverture)Semblable aux contes de randonnée, cet album nous emmène toujours plus haut dans un arbre de la forêt amazonienne. Pourquoi Ocelot est-il tombé sur le dos de Coati ? Pour cela, il faut découvrir la réaction en chaîne qui a conduit à cet événement. Intrigant… Qui a bien pu déclencher tout ce remue-ménage ? De maillon en maillon, du sol vers la canopée, le mystère s’éclaircit jusqu’à cette fin qui pourrait illustrer l’effet papillon : un petit quelque chose anodin qui bouscule la jungle.
Au fil de cet album tout en verticalité, une petite dizaine d’animaux exotiques se dévoile : Tamandua, Toucan, Paresseux, Singe hurleur… Tous ces êtres plus ou moins connus, plus ou moins étonnants, sont mis en valeur par leurs couleurs qui contrastent sur les feuilles noires de la végétation. Le dessin est tout en finesse, avec une petite touche géométrique, tandis que le texte sur la page de gauche s’élève avec nous, montant d’un degré à chaque étape de notre accession.
(La thématique contemporaine et dénonciatrice est moins marquée dans ce troisième album qui possède toutefois une certaine dimension écologique.)

Un très bel album à la découverte du poumon vert de la Terre et des espèces menacées qui le peuplent.

Jusqu’en haut, Emilie Vast. Editions Memo, 2019. 48 pages.

Emma, de Jane Austen (1815)

Emma (couverture)Orpheline de mère, Emma Woodhouse est une femme indépendante qui s’est mise en tête de marier Harriet Smith, une jeune fille réservée qui lui voue une admiration sans borne. Sauf que, de par son inexpérience et ses mauvais jugements vis-à-vis ce qui agite les cœurs et les esprits, Emma se heurte à bon nombre de déceptions jusqu’à se retrouver prise à son propre jeu.

Même si je trouve particulièrement difficile de chroniquer des classiques – que dire de plus ? –, ce sont des lectures que j’apprécie au même titre qu’un roman plus moderne. Aussi j’ai bien envie de partager cela avec vous et, qui sait, de faire naître quelques envies de lecture. Je souhaite à présent que ma tendance à la procrastination lorsqu’il s’agit de classiques disparaisse et qu’ils soient un peu plus présents dans mon quotidien de lectrice. J’ai lu bon nombre de classiques avant d’ouvrir le blog, ce qui explique leur relative absence parmi mes précédentes chroniques. Toutefois, entre les envies de découvertes et de relecture, nul doute qu’ils auront leur chance d’apparaître ici.
Longue introduction, excusez-moi, mais j’arrive enfin au sujet du jour : Emma.

Je dois avouer que je suis partiale sur le sujet car j’aime beaucoup les romans de Jane Austen (même si je n’ai pas tout lu car je n’ai encore jamais eu l’occasion de découvrir Northanger Abbey et Mansfield Park). Après avoir revu l’excellente mini-série BBC d’Orgueil et Préjugés, cette relecture d’Emma m’a semblé toute naturelle pour rester un peu plus longtemps dans l’univers austenien.
Si la société dans laquelle évoluent les personnages de Jane Austen n’aurait, si je devais y vivre, pas beaucoup de charme (les classes sociales, les histoires de fortune, de mariage, les bals, leur quotidien assez étriqué… tout cela ne serait guère ma tasse de thé), elle en acquiert étrangement bien davantage lorsque je la rencontre dans des livres. Je prends un plaisir non dissimulé à voir évoluer cette petite société de gens aisés, à étudier leur mode de vie et leurs petites habitudes.  Ces romans sont des fresques qui racontent une époque, un microcosme relativement fermé avec les codes, les loisirs, les joies et les soucis d’une classe sociale favorisée.
Nul besoin d’une action à cent à l’heure ; rencontres, malentendus, petites intrigues et mésaventures du quotidien me suffisent amplement. Le roman est bavard, certes, il prend son temps, mais c’est tellement fin et plein d’humour qu’il serait dommage de se priver !

Lire un roman de Jane Austen est toujours une occasion de se régaler avec les portraits mordants qu’elle dépeint chapitre après chapitre. Portraits psychologiques et non physiques.  Que le personnage soit fascinant, attachant ou horripilant, l’autrice s’attache à décrire mille petits gestes et regards, mille paroles, mille actions qui rendent les protagonistes particulièrement vivants.
Le soucieux Mr. Woodhouse, si préoccupé par sa santé et celle des autres, un malade imaginaire qui voit dans la moindre fenêtre ouverte un acte diabolique, mais qui est aussi si prévenant qu’on ne peut moquer son ridicule qu’avec gentillesse. L’insupportable Mrs. Elton, bruyante, sans-gêne, fausse, condescendante, convaincue de sa propre importance et du désespoir qui s’emparera tout un chacun s’il a le malheur d’être privé de sa compagnie : cette nombriliste est d’autant plus risible que l’on sait, nous lecteurs et lectrices, qu’elle n’est pas le personnage central et que c’est bel et bien cette Emma qu’elle déteste qui nous intéresse tant. Je ne vais pas m’arrêter sur tous les personnages, vous avez compris l’idée : je m’amuse beaucoup en lisant la plume acérée de Jane Austen.
Emma détonne par rapport aux autres héroïnes de Jane Austen (dans les romans que j’ai lus bien sûr) car elle est indépendante : elle n’a pas besoin de se marier pour assurer sa subsistance comme doivent le faire les sœurs Bennet ou Dashwood (Orgueil et Préjugés et Raison et Sentiments), son mariage n’est donc pas un projet pour elle. Emma est aussi une héroïne que l’on n’apprécie pas toujours. Elle aimerait écrire ses propres histoires, sauf que ses personnages sont ses ami·es qu’elle tente de marier souvent à tort et à travers. Elle est invasive, régulièrement sûre d’elle jusqu’à la prétention, alors qu’elle se trompe sur les sentiments des autres tout aussi fréquemment, ce qui conduit à bon nombre de malentendus. Elle est aussi très soucieuse des convenances et redoute particulièrement des alliances et relations dégradantes pour elle comme pour ses proches. Bref, elle est souvent agaçante (mais aussi drôle malgré elle). Malgré tout, Emma n’est pas une idiote et elle peut se révéler parfaitement responsable (notamment vis-à-vis de son père), il est donc difficile de la détester. De plus, ses erreurs successives la poussant à un peu plus de raison, elle ne fait que devenir de plus en plus attachante.

Jane Austen est une autrice que je ne peux que vous conseiller. Sa plume vive – dont le style soutenu ne nuit en rien à la fluidité du récit –, son ironie et la finesse psychologique de ses personnages font de ces livres de superbes moments de lecture. Grâce à Jane Austen (ou les sœurs Brontë, ou Elisabeth Gaskell), j’oublie bien volontiers mes réticences à lire des histoires romantiques.

« Emma continua de marcher, riant en elle-même des bévues que l’on est amené à commettre lorsqu’on ne connaît que partiellement une situation, et des erreurs dans lesquelles tombent souvent ceux qui nourrissent de hautes prétentions intellectuelles. Notre héroïne n’était cependant pas très satisfaite que son beau-frère l’ait crue aveugle et ignorante et qu’il ait jugé qu’elle pût avoir besoin de conseils. »

« C’est avec une intolérable vanité qu’elle avait cru pénétrer les pensées intimes de chacun et avec une intolérable arrogance qu’elle s’était crue autorisée à régenter la destinée d’autrui. Les événements prouvaient qu’elle s’était constamment trompée, et non contente de ne rendre service à personne, elle avait faire du tort à tous ses amis. N’avait-elle point causé le malheur d’Harriet, le sien, et c’était fort à craindre, celui de Mr. Knightley ? »

Emma, Jane Austen. Editions 10/18, 1996 (1815 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Josette Salesse-Lavergne.573 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice classique

Nos trente ans, d’Arthur Dreyfus (Audible, 2019)

Nos trente ans (couverture)Voilà longtemps que je n’avais pas écouté de livre audio. Babelio et Audible m’en ont donné l’opportunité en me proposant de découvrir Nos trente ans.

Six personnes de trente ans, six « millennials », répondent aux questions muettes d’un intervieweur sur sept grandes thématiques : l’amour, le travail, la politique, vivre et mourir, la famille, la génération numérique et le futur.

Dans ces entretiens fictionnels, ces trois femmes et trois hommes se racontent, se dévoilent et exposent leur vision de la vie et de tous ses aspects. Un sujet en amenant un autre, de réflexion en réflexion, on découvre bien plus que leur quotidien actuel de jeunes trentenaires : leur passé se dessine tout aussi nettement que leurs espoirs pour l’avenir. Ils sont aussi amenés à évoluer, à changer d’avis au fur et à mesure que leur vie se déroule en parallèle de ces discussions supposées se dérouler sur plusieurs mois. Ils reviennent parfois sur ce qu’ils et elles ont pu dire dans une interview précédente, enrichissant ou nuançant des avis qui se sont révélés erronés par la force des choses.

Claire, Gauthier, Mikaël, Samir, Sibylle, Sonia. Leur culture, leur orientation sexuelle, le milieu social (quoique quatre d’entre eux sont plutôt aisé·es), leur situation familiale diffèrent ; leurs seuls points communs est leur âge et le monde dans lequel elles et ils ont grandi.
Des personnalités très diverses se dessinent : des cyniques, des optimistes, des déprimé·es, des idéalistes, etc. Des êtres humains avec leurs joies, leurs déceptions, leurs petites lâchetés, leur conscience… Parfois, leurs dires répondent à nos propres pensées ou touchent un point sensible ; parfois ils font réfléchir ; à d’autres moments, ils agacent par les banalités ou les excès exprimés. Mais tout garde une agréable spontanéité – si tant est que l’on puisse utiliser ce mot, ne s’agissant pas d’interviews « sur le vif » – qui rend ses… dialogues ? monologues ? – ce ne sont ni l’un ni l’autre puisque l’on n’entend aucune question, mais qu’on les devine malgré tout – très plaisants et intéressants à écouter.
Si le pessimisme est parfois inexistant chez certain·es, je trouve qu’apparaît nettement un mal-être qui m’est bien familier. Le monde actuel, la consommation, les écrans, la pollution… pourquoi continuer, comment ? Tout le monde ne pense pas ainsi dans ce « livre », mais c’est l’une des choses que j’en retire. Peut-être parce que je suis égocentrique et que l’on retient en priorité ce qui nous parle, fait écho à notre expérience et vision du monde.

J’ai débuté mon écoute assez perplexe parce que je découvrais, je m’interrogeais tout particulièrement sur la façon dont avait été conçu ce texte : fiction de A à Z ou base sociologique réelle ? J’ai pris parti pour la première supposition et j’ai considéré nos six protagonistes comme des héros et héroïnes de papier.
Si je n’ai eu aucun mal à me laisser porter par ces confidences fluides qui dessinent et épaississent peu à peu six individualités, je ne suis pas convaincue à 100%. Je n’ai pas toujours cru à ses personnages, pas toujours été émue par leurs histoires, ce texte traçant des « portraits-types » qui tombent souvent dans le cliché en manquant de nuances. Sibylle est la déprimée solitaire, cynique et suprêmement intelligente ; Claire est la fille à papa avec sa vie bourgeoise d’avocate fiscaliste et de mère de deux enfants ; Sonia est la rêveuse idéaliste qui se consacre à l’art ; etc.
De même, certains moments sont poussifs et surjoués. Je me souviens notamment du moment où un événement tragique survient dans la vie de Sonia et qui m’a fait pousser nombre de soupirs d’ennui tant je n’étais pas convaincue de sa peine.

Une histoire conçue uniquement pour être écoutée. Des voix qui s’entremêlent pour tracer un portrait intimiste des trentenaires d’aujourd’hui. Ce n’est pas déplaisant, on se surprend à se prendre au jeu, mais ce sera également aisément oubliable, la faute à des stéréotypes souvent irritants.

Nos trente ans, Arthur Dreyfus, lu par Anaïs Demoustier, Baptiste Lecaplain, Salim Kechiouche, Elodie Frégé, Alexandra Cismondi et Simon Rembado. Audible, 2019. 6 heures d’écoute.

Homo Sapienne, de Niviaq Korneliussen (2014)

Homo Sapienne (couverture)Homo Sapienne suit la vie de cinq jeunes dans la ville de Nuuk, capitale du Groenland. Ils vivent des changements profonds et racontent ce qui, jusqu’à maintenant, a été laissé sous silence : Fia découvre qu’elle aime les femmes, Ivik comprend qu’elle est un homme, Arnaq et Inuk pardonnent et Sara choisit de vivre. Sur « l’île de la colère », où les tabous lentement éclatent, chacune et chacun se déleste du poids de ses peurs. (Résumé de l’éditeur)

Je découvre avec ce titre la littérature groenlandaise. Qui dit Groenland évoque des grandes étendues désertiques et couvertes de neige, les peuples inuits et les balades en traîneau. Clichés ? En effet. Et rien de tout cela n’est présent dans ce roman qui met à l’honneur la jeunesse groenlandaise dans la capitale, Nuuk. Bye bye, romans d’aventure. C’est un livre qui m’a parlé, moi Française, comme je pense qu’il pourra parler à chacun·e quel que soit son pays, sa ville, sa vie.

Homo Sapienne parle de sujets très actuels, d’un malaise qui sera peut-être familier à bon nombre de lecteurs et lectrices. Le mal-être, les questions d’identité, d’orientation sexuelle, de genre, la difficulté à harmoniser tout cela avec une vie sociale. Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. Cinq jeunes femmes et hommes qui se croisent, s’aiment, se séparent. Qui évoluent dans un contexte urbain et contemporain. Et qui s’interrogent. Sur le monde, sur leur pays, sur les autres, mais surtout sur eux-mêmes. Trouver sa place, se réconcilier avec son passé, ouvrir les yeux, se comprendre. Espoirs, souffrances, préjugés, désirs, solitudes.

Ces cinq monologues (néanmoins entrecoupés de quelques dialogues certes) qui nous plongent dans la tête des différents protagonistes constituent un texte vif, rythmé, parfois entêtant. Les langues se mêlent : le français (oui, je l’ai lu en VF, je n’ai pas tenté le danois ou le groenlandais), l’anglais (simple, je rassure les moins téméraires) et le groenlandais (quelques mots seulement) se mélangent, se marchent dessus, se substituent l’une à l’autre, symbole du plurilinguisme de ce pays. Niviaq Korneliussen inscrit son roman dans la modernité : aux dialogues, monologues et journal intime s’ajoutent des hashtags et des SMS comme si les personnages avaient fait une capture d’écran de leur portable.

Homo Sapienne, c’est pour moi la découverte d’un pays en lutte avec son passé d’ancienne colonie et la rencontre avec une autrice qui écrit avec poésie, crudité et sincérité. Ce sont des sentiments décortiqués, disséqués avec justesse et une plongée intimiste au plus proche de ces cinq personnages. C’est un texte fort et un coup de cœur.

 Autrice à suivre.

« 12.50 What a day to give up
Mais je n’arrive vraiment pas à être indifférente. Je n’arrive tout simplement pas à ignorer. Je n’arrive pas à faire comme si j’étais contente alors que je vais mal. Je n’arrive pas à sourire alors que je suis de mauvaise humeur. Je ne peux pas faire semblant d’être heureuse alors que je suis franchement triste. Tout mon appartement est propre, mais mes mains sont toujours sales. Ma tentative de jour de joie est un échec. Évidemment, la naissance de l’enfant est absolument inoubliable, mais je ne peux m’empêcher d’avoir pitié d’elle à cause de tous les défis de la vie qu’elle va devoir affronter. »

Homo Sapienne, Niviaq Korneliussen. Editions La Peuplade, 2017 (2014 pour l’édition originale). Traduit du groenlandais au danois par l’autrice et traduit du danois au français par Inès Jorgensen. 213 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman avec un personnage principal LGBTQ+

Way Inn, de Will Wiles (2014)

Way Inn (couverture)Neil Double. Profession : doublure pour congrès. Particularités physiques : aucune, ce qui lui permet de se fondre dans la foule et d’être oublié aussitôt. Les hôtels des grandes chaînes sont sa maison, il les fréquente à travers le monde et y retrouve le même confort uniformisé. Il n’est personne et ça lui convient parfaitement. Jusqu’au jour où les choses dérapent. Un congrès pour organisateurs de congrès, un hôtel Way Inn, rien d’inhabituel à première vue. Sauf que toutes ses certitudes s’apprêtent à être bouleversées.

Je remercie mille fois Babelio et les éditions La Volte pour la découverte de ce roman à côté duquel je serais sans doute passée sans les fabuleuses Masses Critiques. Lors de la dernière en date, j’avais sélectionnée une dizaine de titres, mais Way Inn était celui qui me laissait la plus perplexe. Je ne savais vraiment pas quoi m’attendre avec ce roman, j’ai hésité à le cocher au moment fatidique, je me suis lancée… et j’ai été sélectionnée pour celui-là. Et quelle chance car ce fut vraiment une lecture atypique !

Je venais de finir la première partie (le livre est divisé en trois parties) quand on m’a demandé si c’était bien. La seule réponse que j’ai pu donner était « je n’en sais rien ». J’avais lu une petite centaine de pages, mais je ne savais absolument pas si j’aimais ou pas. La lecture était agréable, Neil Double venait de passer sa première journée au congrès, on sentait bien qu’il y avait un grain de sable dans cette machinerie conformiste et bien réglée, mais je ne savais pas où j’allais.
Et puis le grain de sable est devenu caillou. Et c’est devenu captivant. Je vous dirais bien, si vous êtes intéressé·e par ce roman, de vous lancer tête baissée dans l’inconnu et de vous laisser surprendre. Mais si vous voulez en savoir plus, je continue.

Le caillou dans la chaussure donc. Retour à l’hôtel. Endroit sûr, sans surprise, confortable et neutre. Sauf que des petites dissonances viennent perturber cet univers bien huilée, lisse et aseptisé. Viennent troubler Neil, et nous par la même occasion. Ce petit dérangement qu’engendrent une carte démagnétisée, un bug informatique, rien de bien dramatique en soi, simple contrariété face à un outil qui ne fonctionne pas comme il le devrait.
Peu à peu, les perturbations s’amplifient et la situation devient folle. A moins que ce ne soit Neil ? Pendant un certain temps, je me suis interrogée : était-ce de la science-fiction ou du fantastique ? Etais-je face à une bien réelle technologie ou entité supérieure, ou Neil perdait-il les pédales ?
Je ne dirais pas quelle est l’opinion qui a fini par prendre le dessus, mais si SF il y a, nous sommes face à un trip d’hôtel maléfique. Mix réussi du terrifiant hôtel Overlook de Shining et d’un HAL version 2001 : l’odyssée de l’espace, manipulateur, omniscient (si les souvenirs que j’ai de ce dernier sont corrects).
Au fil du livre se crée un véritable décalage. Tout d’abord, nous avons le Neil Double du début. Sûr de lui et de son anonymat dans un monde réglé comme du papier à musique. Une communauté de commerciaux et de costards-cravates, une routine proprette – check-in, petit-déjeuner à l’hôtel, congrès, rencontres, sourires, poignées de main, conversations creuses, réunions, douche et nuit à l’hôtel, check-out, et on recommence –, un monde sans surprise en somme. Un univers professionnel plutôt ennuyeux mais ordinaire. Puis les anomalies débarquent et ce qui était si lisse devient le théâtre des révélations les plus folles, ce qui était si sécurisant par sa familiarité devient un gouffre de perplexité et de terreur.

Conformisme devient surréalisme. Certitudes deviennent énigmes. Transformer un hôtel de chaîne en jungle sauvage aux frontières impalpables, Will Wiles y parvient à merveille et remet en question nos habitudes machinales de consommateurs et consommatrices dans une société mondialisée. Car, au final, on peut s’interroger. Qu’est-ce qui est le plus absurde, le plus cauchemardesque ? Un hôtel vivant et tentaculaire ou notre société de consommation ?

« Depuis toujours, je crois que les hôtels sont des endroits particuliers, des endroits importants. Puissants. Dans un hôtel, on devient une personne différente. On reste soi, mais avec de nouvelles possibilités, un nouveau potentiel. Et j’ai cherché des carrières qui me permettraient de passer le plus de temps possible à l’hôtel, afin de vivre dans la peau de cet homme hôtelisé, amélioré, libre. (…) Ce monde dans lequel je vis, c’est comme une ville immense peuplée uniquement de passants, de gens qui y restent quelques jours avant de rentrer chez eux. Cette ville, ce monde, j’y vis. Je ne suis pas un passant. J’habite ici. »

« Ma stupeur refluait, mais j’avais du mal à former des phrases capables de décrire ma nouvelle réalité sans paraître délirantes. Les mots étaient là : hôtel, couloir, reliés ; distordu, courbe, infini. Mais les assembler… ça ne marchait pas. J’avais peur de ce que j’allais dire, d’articuler ce que je n’aurais jamais voulu croire. »

Way Inn, Will Wiles. Editions La Volte, 2018 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marie Surgers. 279 pages.

La sauvageonne, d’Anne Schmauch (2018)

La sauvageonne (couverture)Fleur et son frère Kilian vivent dans une station essence et rêvent d’ailleurs. Avec leur copain Rodrigue, ils tombent par hasard sur un sacré pactole. Ils décident alors d’utiliser l’argent pour monter à Paris et commencer une nouvelle vie. Le Conservatoire pour Kilian le violoniste et moins de violences pour Fleur. Malheureusement, les ennuis semblent bien décidés à les suivre de près.

Ce nouvel Exprim’ a encore tapé fort ! Entre les vapeurs d’essence et les vieux pneus, entre une mère qui préfère s’évader dans des romans à l’eau de rose et un père macho, le quotidien de Fleur et Kilian est plutôt morose. Et quand ils découvrent Paris, le programme s’avère être appartement miteux avec son et lumière sur le périph’. Anne Schmauch nous plonge dans un monde parallèle, un monde d’invisibles, peuplés de graffeurs, de sans-papiers, de magouilleurs et de petits voleurs. Au cœur de l’échangeur de la Porte de Montreuil se cache une micro société prête à tout pour survivre. De la ruse à la violence, voire aux trahisons.
Certains verront des oppresseurs et des opprimés, d’autres des forts qui protègent des faibles : rien n’est simple pour ceux qui vivent à la marge. Une communauté avec sa hiérarchie bien établie, silencieusement perçue et acceptée de tous, des légendes et des craintes. Si le décor m’a évoqué des souvenirs (puisque j’ai vécu un certain temps non loin de la Porte de Montreuil), j’ai aussi eu l’impression de découvrir un autre plan que l’on ne fait qu’apercevoir ici et là lorsque nous ne sommes pas concernés.

On s’attache rapidement aux personnages, notamment à la narratrice. Fleur la mal-nommée est une boule de nerfs, une guerrière aux poings vifs comme l’éclair. Terriblement touchante quand elle se préoccupe de son frère, le génie violoniste si étranger à la violence. Pleine de doutes quant à ses capacités, à sa personnalité et à son avenir. Révoltée contre le monde, contre les injustices et les classes sociales. Fleur tente de s’extirper de ce qu’elle a connu depuis sa naissance, mais les outils que la vie lui a donnés ne sont pas de ceux qui améliorent forcément les choses.
C’est, entre autres, pour cela que le roman fait rapidement naître un mauvais pressentiment dont il est impossible de se défaire. Malgré leur bonne volonté, leurs coups de chance et leur habilité à saisir les bonnes occasions, on se doute que les fréquentations du trio et les liasses de billets qu’ils trimballent avec eux seront synonyme de dangers et d’embûches. Et effectivement, de ce point de vue-là, l’autrice ne chôme pas non plus. Pas le temps de s’ennuyer dans ce roman aux mille rebondissements. La vie monotone de la station essence devient vite un lointain souvenir pour nos héros pris dans la frénésie citadine et la nécessité de survivre chaque jour. Mille rebondissements… et mille rencontres.

Heureusement, s’ils feront bon nombre de mauvaises rencontres, des gens seront là pour croire en eux et les aider. Des personnes que l’on s’attendrait parfois à voir méprisants ou hautains. Une bourgeoise ou un artiste à la renommée mondiale par exemple. Anne Schmauch crée toute une galerie de personnages de différentes classes sociales, avec leurs préoccupations, leurs soucis et leurs passions, leurs défauts et leurs qualités. La richesse des personnages et des caractères est le gros bonus de ce roman. Mélancolique, violent, passionné, timide, égoïste, effrayant, mystérieux, généreux… Tous ont plusieurs facettes et la plupart évoluent ou se dévoilent au fil du récit. Ici, il n’est nullement question d’opposer méchants et gentils, riches contre pauvres. Ce livre est un voyage à travers Paris et sa banlieue, à travers celles et ceux qui composent la société française, de ceux qui sont chouchoutés à ceux que d’autres aimeraient parfois voir disparaître d’un coup de baguette magique.

De sa plume vive et aiguisée, Anne Schmauch nous propose un diamant brut qui parvient, en dépit d’une action dynamique et sans temps mort, à dépeindre des personnages absolument fascinants de réalisme à la psychologie fouillée et variée. (Et en ce qui me concerne, j’adore lorsque les protagonistes – principaux ou secondaires – ont une véritable épaisseur.) Une vraie opportunité de réfléchir un peu sur la société française.

« Bref. Cette station, c’est un iceberg à la dérive, qui fond un peu plus chaque année. Et mon père a décidé de jouer les ours polaires.
Pas nous. Mon frère et moi, on a prévu de se tirer à la fin de l’été. »

« A présent qu’on se trouve à la lisière, une grande trouille me tord les boyaux. Je sais qu’il existe un monde au-delà de ce grillage, j’en ai vu les reflets sur Internet. Mais à force de m’en tenir éloigné, j’en ai fait une sorte de rêve inatteignable. »

« Les mots de Mercedes me reviennent à la figure comme un boomerang. Vide intersidéral. Est-ce qu’on peut ne rien trouver, quand on se met à chercher qui on est ? »

La sauvageonne, Anne Schmauch. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 267 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Employé de l’Agent de Change :
lire un livre dans lequel de grosses sommes d’argent sont brassées

 Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année