Shining, de Stephen King (1977)

Shining (couverture)L’Overlook est un hôtel de luxe nichée dans les Rocheuses. Mais la neige le rend inaccessible l’hiver et, fermant au public, il n’est habité plus que par le gardien. Jack Torrance, fraîchement engagé, s’y installe donc avec sa femme, Wendy, et son fils, Danny. Alcoolique et écrivain raté, il voit en cette retraite l’occasion d’un nouveau départ, mais Danny, détenteur d’un Don lui permettant de voir et comprendre ce qui est invisible pour les autres, pressent que cet hôtel est possédé par quelque chose de maléfique.

Depuis ma lecture de Ça, j’étais bien décidée à tenter d’autres Stephen King et, suite aux enthousiastes chroniques de Maned Wolf et d’Alec, nous avons décidé, Mimine et moi, de leur emboîter le pas à la découverte de l’Overlook. Je vous invite donc à aller vite vite lire la critique de Charmant petit monstre.

J’avais vu le film il y a des années, j’en gardais quelques images et un très mauvais souvenir. Après l’avoir revu suite à ma lecture, je tempère un peu : ce n’est pas un mauvais film en soi, mais il est nettement en deçà du roman et n’a parfois rien à voir avec ce dernier.
La psychologie des personnages passe globalement à la trappe (alors que, comme on va le voir, c’est l’un de mes principaux plaisirs du livre) et Stanley Kubrick semble avoir préféré imaginer des scènes plus sanglantes que celles décrites dans le roman. (En outre, avoir remplacé le maillet de roque par une hache est très décevant, le second n’ayant pas l’originalité du premier que je trouve, de plus, davantage impressionnant.) Enfin, les acteurs se complètent, Shelley Duvall étant aussi insupportable et cruche que Jack Nicholson est génial (avec la tête de fou qui convient).

Comme dans Ça, l’auteur offre une vraie profondeur psychologique à ses personnages et c’est ce qui rend le roman passionnant. Les variations de comportement sont subtiles et progressives : une pointe de doute, un zeste de peur, un soupçon d’agacement envers les autres, une goutte de paranoïa… et l’ambiance devient peu à peu véritablement oppressante. De plus, les changements de points de vue nous permettent d’analyser la situation par les yeux des trois membres de la famille pour lesquels Stephen King ne montre d’ailleurs pas la moindre trace de jugement.
Il ne condamne pas Jack pour son alcoolisme ou ses accès de colère et nous le présente également comme un père et un mari très aimant, comme un homme qui tente désespérément de s’améliorer et préserver la part de bonté qui est en lui. Cette dualité le rend impossible à détester ou à mépriser totalement. Wendy, quant à elle, cette Wendy qui m’avait tant irritée dans le film, certes, elle peut paraître faible au premier abord, mais quand son fils sera en danger, elle fera tout pour le protéger. Les aperçus du passé familial brutal de Jack et de la manipulation que subit Wendy de la part de sa mère sont tant d’autres éléments qui enrichissent la psyché des personnages, nous offrant des pistes pour comprendre ces personnages brisés, usés. Enfin, il y a Danny, petit garçon de cinq ans, d’une maturité anormale. Son Don lui permet de connaître les êtres humains avec une acuité stupéfiante et son hypersensibilité lui fait appréhender le premier la malfaisance qui émane de l’hôtel. Certes, son sérieux est quelque fois inquiétant, d’autant plus quand il est soudainement contrasté par une réflexion toute enfantine, mais il n’en reste pas moins un être touchant.
Je me suis vraiment attachée aux Torrance, cette famille qui tente vainement de résister, de rester soudée, mais qui est condamnée à exploser dans la folie et le sang.

Dans le roman, le plus terrible des ennemis n’est pas vraiment Jack, mais l’hôtel. Certes, usant de Jack comme d’une marionnette, il en fait une arme effrayante, mais bien moins que ce palace aux chambres truffées de cadavres et aux couloirs résonnant d’un perpétuel bal masqué. Le suspense est distillé au compte-goutte : un ascenseur qui se met en marche tout seul, des buis en forme d’animaux qui se déplacent, une fête, des murmures… Le tout est très habile, tout comme l’apparition progressive de la folie. Il n’en fait pas des tonnes pour créer une tension. D’autre part, l’appréhension de ce qui va – peut-être ou peut-être pas – se passer se révèle beaucoup plus efficace que l’horreur de tel ou tel événement.

De même, savoir – plus ou moins car je n’avais plus tous les détails en tête – ce qu’il se passe à la fin n’a fait qu’amplifier l’atmosphère pesante du roman. Stephen King joue sur le contraste entre les parents Torrance qui espèrent que ce boulot sera un nouveau et heureux départ pour leur famille et les petits détails louches qui nous font douter que ce sera le cas (outre le fait qu’on est dans un Stephen King et qu’on a tous une certaine connaissance de l’histoire). Le quotidien se retrouve bousculé par des éclats de surnaturel, des détails dont on peut douter – paranoïa, hallucinations, petite fatigue ? –, des événements qui deviennent de plus en plus importants, de plus en plus fréquents, de plus en plus réels. De l’inquiétude à la peur paralysante en passant par la fascination morbide, Stephen King nous fait passer par tout un spectre d’appréhensions et de terreurs.

L’atmosphère angoissante, l’horreur psychologique, les personnages complexes, l’écriture à la fois prenante, visuelle et riche en petits détails qui la rendent si addictive, et surtout ce quatrième personnage du roman : l’Overlook. Demeure hantée, palace vivant, cette entité diabolique, cruelle et manipulatrice, dotée d’un immense potentiel horrifique, m’a totalement happée. Sans appeler ça de la peur, j’avoue que la tension m’a parfois gagnée, ce qui n’a fait qu’augmenter mon plaisir de lecture.

« (J’ai cru voir des choses, de vilaines choses… promets-moi de ne jamais y mettre les pieds.)
(Je te le promets.)
Une promesse, évidemment, ne se faisait pas à la légère. Mais il n’arrivait pas à contenir sa curiosité ; elle le tourmentait, le démangeait comme une urticaire mal placée qu’on n’arrive pas à gratter. C’était une curiosité morbide, celle qui nous pousse à regarder entre nos doigts pendant les scènes d’horreur au cinéma. Seulement ce qui se trouvait derrière cette porte n’était pas du cinéma. »

« En se glissant derrière le volant de la camionnette, Jack se dit que, malgré la fascination que l’Overlook exerçait sur lui, il ne l’aimait pas beaucoup. Il n’était pas sûr que cet endroit leur fît du bien, à aucun d’eux. C’était peut-être pour ça qu’il avait téléphoné à Ullman.
Pour qu’on le renvoie avant qu’il ne soit trop tard. »

« En tendant l’oreille il pouvait saisir les mille bruits à peine perceptibles qui commençaient à emplir l’Overlook, effrayant palais des mystères où toutes les attractions se terminaient par la mort, où les monstres de carton-pâte étaient bel et bien vivants, où les buis taillés se mettaient soudain à bouger, où une petite clef d’argent animait des marionnettes obscènes. Ses esprits, ses fantômes soupiraient, chuchotaient inlassablement, comme le vent d’hiver autour du toit. »

Shining, Stephen King. Le Livre de Poche, 2013 (1977 pour l’édition originale. Editions JC Lattès, 1979, pour la première édition française.). Traduit de l’anglais (Etats-Unis). 574 pages.

Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un récit dans le froid

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L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

La gueule du loup, de Marion Brunet (2014)

La gueule du loup (couverture)Le bac en poche, Mathilde et Lou sont parties à Madagascar. Rien que toutes les deux, avec leur amitié et leurs caractères si différents. Mathilde a autant de certitudes et de fougue que Lou a de doutes et de peurs. Pourtant, elles se complètent et se soutiennent depuis des années. Mais leur amitié va être éprouvée sur la grande île rouge lorsqu’elles décident de tirer une jeune prostituée, Fanja, des griffes d’un homme violent et sadique.

Après mon coup de cœur avec Dans le désordre, j’ai décidé de lire les précédents romans de Marion Brunet : Frangine et celui-ci. Je ne m’y attendais pas (à cause de Dans le désordre et à cause de la couverture très girly qui est plutôt trompeuse), mais La gueule du loup s’est révélé être un thriller efficace.

Le séjour des deux filles débute par la crique de Foulpointe, mais c’est dès leur arrivée à Tananarive qu’elles découvrent l’envers du paradis (quoi que, pour Lou, les insectes, l’isolement de la civilisation et « la bouffe qui arrache la langue », ce n’est pas vraiment son idée de l’Eden…). Extrême pauvreté, désespoir des mères incapables de nourrir leurs enfants (ce qui donnera lieu à une scène qui fait froid dans le dos), prostitution… Voilà qui heurte leur regard de « Vazahas », de Blanches, de touristes.
Et quand elles s’interposent entre Fanja et son bourreau, celui-ci les prend en chasse à travers la jungle malgache. Marion Brunet plonge ses trois héroïnes et ses lecteurs avec elle dans une angoisse profonde. On ne respire plus, on tremble avec les filles, en se retenant de tourner les pages toujours plus vite pour savoir où se cache ce démon blanc. C’est un fait : ce roman est totalement immersif.
On s’identifie sans trop de peine aux jeunes filles. Plus des enfants, pas encore des adultes. Elles voient la vie tranquille qu’elles connaissaient basculer dans un abîme de désillusion et de violence. J’ai retrouvé en Mathilde les personnages de Dans le désordre : fougueuse, idéaliste, elle veut tout tenter pour vivre pleinement sa vie. Cependant, elle était parfois si insouciante qu’elle m’a agacée. J’ai retrouvé en Lou mes doutes et mes réserves.

J’ai également retrouvé avec délices la plume de Marion Brunet. Vive, parfois familière, rythmée, elle m’a cueillie avec ses mots et ne m’a relâchée qu’une fois la dernière page tournée.

Ce n’est pas un coup de cœur, mais La gueule du loup m’aura malgré tout totalement convaincue par la tension toujours présente, le décor à la fois magnifique et terrible, l’écriture envoûtante…

« Les certitudes de Mathilde sont souvent rassurantes, même quand elles sont naïves. Il lui faudra encore des abcès à crever et des joies bouleversantes pour toucher ses émotions comme on caresse du sable. Avant d’aimer correctement et de saisir les nuances… Pour l’instant, elle pense qu’elle sait et que rien ne bouge. »

La gueule du loup, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 229 pages.

Bleu Blanc Sang, T3 : Sang, de Bertrand Puard (2016)

Bleu Blanc Sang - 3 Sang (couverture)

Et voilà comme promis, la suite et fin de cette époustouflante trilogie, Bleu Blanc Sang.

Nous sommes donc en novembre 2018 (et non en septembre – ils devraient relire à deux fois leurs quatrièmes de couverture puisqu’il y avait déjà une erreur sur celle du tome 2), quelques mois après la fin des événements du second tome. Eva, convalescente, a décidé de se retirer loin du tapage médiatique autour de Justine Latour-Maupaz et des dangers. Malheureusement, un homme venu des Etats-Unis et porteur d’un lourd et magnifique secret sur la jeune peintre va à nouveau faire basculer sa vie.

L’action est toujours aussi prenante et maîtrisée. Révélations et découvertes sont au programme tandis que les puissants fourbissent leurs armes. Je n’en dis pas trop pour ne pas cacher le plaisir de la lecture. Encore une fois, Sang couvre un laps de temps très ramassé : une semaine. Les journées des protagonistes sont incroyablement remplies, ils courent souvent, parcourent la France en voiture ou en avion, et une énergie vivifiante se dégage de ces pages.
Seul regret : l’épilogue qui expédie un peu vite à mon goût les derniers événements. Je ne peux malheureusement pas en dire davantage sans révéler des éléments importants de l’intrigue.

Ce troisième tome semble annoncer l’hexalogie à venir intitulée La Liste Philidor. Cette liste, cet arbre généalogique complet de la vaste et puissante famille, est plusieurs fois évoquée dans ce tome. De nouveaux personnages font leur apparition et se positionnent sur l’échiquier géant qu’est la France, voire le monde. Une grande partie d’échec est à venir entre les pions blancs et les pions noirs des Philidor. Sang me semble pouvoir jouer un rôle de transition : à la fois un peu détaché de Bleu et de Blanc, mais pas complètement non plus, et lié aux romans futurs.

Dubitative au début par cette trilogie Bleu Blanc Sang, j’ai été conquise dès le premier tome et les deux autres n’ont fait que confirmer cette première excellente impression. Extrêmement moderne, Bleu Blanc Sang fait réfléchir sur le système en place actuellement en France tout en nous embarquant pour une aventure extraordinaire au rythme explosif. C’est donc avec une grande impatience que je me jetterai sur La Liste Philidor pour retrouver tous les personnages rencontrés dans cette trilogie et tous ceux qui sont encore à découvrir. En attendant, je ne peux que vous conseiller cette trilogie !

Si vous voulez en savoir un peu plus sur cette série à venir, l’auteur a répondu aux questions de Tom de La Voix du Livre.

« Riposte frapperait bientôt, Gaspard en était certain, et alors viendrait la révolution contre le système actuel, contre la pesanteur ambiante, contre la sclérose d’une France dirigée par les mêmes élites depuis trop longtemps et qui avait fait le choix, entériné par tous les partis, y compris les extrêmes, de laisser ses enfants sur le bord de la voie à grande vitesse, sans argent, sans avenir, sans rien à faire d’autre que de regarder passer la progéniture des élites sur cette même route, le regard radieux et les poches pleines. »

« Combien de fois, lui, le fils, ou Lambert, l’époux, lui avaient-ils proposé de remplacer ce modèle par un ensemble plus luxueux, plus conforme à leur rang ? Mais elle s’y était toujours refusée, arguant à juste titre que, contrairement aux usages de la société où les apparences faisaient les hommes, dans le noble jeu, l’échiquier ne ferait jamais le joueur. »

« – Cessez donc vos métaphore idiotes et inutiles. La vie, la vraie, n’est pas une partie d’échecs.
– C’est parce que tu n’as jamais cru à cela, justement, que tu perdras la grande partie à venir. »

Bleu Blanc Sang, T3 : Sang, Bertrand Puard. Hachette Romans, 2016. 309 pages.

Mes critiques de Bleu et de Blanc

Bleu Blanc Sang, T2 : Blanc, de Bertrand Puard (2016)

Bleu Blanc Sang - 2 Blanc (couverture)Quatre toiles de Justine Latour-Maupaz (et non cinq comme l’indique la quatrième de couverture) doivent encore être retrouvées pour avoir une chance de sauver Clarissa, héritière de l’empire Tourre. Eva Brunante se lance à corps perdu dans cette quête qui se transforme en une véritable course contre la montre.

Voici donc le second tome de la trilogie Bleu Blanc Sang ! L’écriture est toujours aussi dynamique et les pages se tournent à une vitesse folle. Blanc est aussi prenant que Bleu ! J’entame ma lecture, un peu plus tard je regarde où j’en suis : page 148, déjà ! Les rebondissements sont encore une fois légion et le rythme ne faiblit pas. On s’attend sans cesse à un mauvais coup du camp adverse et on redoute ce qui va leur tomber sur le coin du nez. De plus, Bertrand Puard enclenche un mortel chronomètre car l’état de Clarissa se dégrade terriblement et il n’y a plus une minute à perdre.

Les pions se mettent en place pour une obscure partie d’échecs. Les membres d’une même famille se déchirent, mais jusqu’où iront-ils ? J’ai hâte d’avoir toutes les réponses, de découvrir comment cela va finir (sauveront-ils Clarissa ? la révolution mise en place par Riposte aboutira-t-elle ? quels autres secrets cache la dynastie Philidor ?) en me plongeant dans le troisième et dernier tome.

J’ai été ravie de retrouver les personnages troubles de Bleu, mais aussi d’en découvrir de nouveaux, notamment Romain Philidor (j’espère d’ailleurs le connaître un peu mieux avec le troisième tome). Nouveauté par rapport au premier tome : nous en apprenons davantage sur la mystérieuse Justine Latour-Maupaz par le biais de son journal intime.

Saga familiale, thriller, Bleu Blanc Sang dépeint également une situation politique semblable à celle que l’on connaît actuellement : abus des politiques, de droite comme de gauche, montée de l’extrême-droite, ras-le-bol général… D’ailleurs, la situation décrite par Bertrand Puard semble propice à une révolution à l’instar de celle de 1789 !

Tout simplement ébouriffant, ce second tome de la trilogie fracassante de Bertrand Puard tient donc toutes ses promesses !

« Tout s’était écroulé autour de moi. Il ne me restait plus que le refuge de ma création, et tout se passait comme si j’avais attendu cet instant ultime, lorsque plus rien ne vous retient à rien, pas même au souffle de la vie, pour enfin commencer mon œuvre. »

Bleu Blanc Sang, T2 : Blanc, Bertrand Puard. Hachette Romans, 2016. 309 pages.

Ma critique du tome 1 de Bleu Blanc Sang : Bleu

Bleu Blanc Sang - 3 Sang (couverture)

A bientôt pour une critique sur le troisième et dernier tome !

Bleu Blanc Sang, T1 : Bleu, de Bertrand Puard (2016)

Bleu Blanc Sang - 1 Bleu (couverture)Trois événements se produisent simultanément en ce 5 juin 2018. Une cérémonie funéraire se déroule à Notre-Dame en l’hommage du Président défunt : son propre frère, Patrice Tourre, est pressenti pour lui succéder. Un tableau d’une artiste inconnue du XVIIIe siècle est détruit au lance-roquette. Une autre toile de cette même artiste jusque-là obscure est vendue aux enchères pour la somme faramineuse de 53 millions de dollars. Mais qui est derrière ces événements ? Quelles forces s’affrontent dans l’ombre ? Pourquoi Justine Latour-Maupaz est-elle devenue l’artiste que l’on s’arrache ?

J’ai un peu entendu parler de cette trilogie sur les blogs et notamment du fait que les trois tomes sortaient simultanément (le 12 octobre 2016), ce qui est suffisamment rare pour être signalé. Ce brouhaha autour de Bleu Blanc Sang m’a intriguée, donc quand je l’ai vu dans la sélection de la dernière Masse Critique jeunesse de Babelio, je n’ai pas hésité et j’ai été choisi, donc merci Babelio, merci Hachette !

Les personnages sont parfaitement crédibles. Ils sont nombreux, mais on se les approprie rapidement. Certains sont plongés dans cette course aux tableaux contre leur gré, mais tous tentent de tirer leur épingle d’un jeu qu’ils ne comprennent pas toujours. J’ai beaucoup aimé le personnage d’un jeune militant appartenant à un groupement sans étiquette appelé Riposte dont le but est de « détruire les fondements de ce pays pour en construire des neufs ». A travers lui, Bertrand Puard fait une critique assez acérée de notre société.

L’histoire tourne autour de l’art, de la révolutionnaire Justine Latour-Maupas et de ses douze tableaux, mais prend place dans un monde de politique, de finances, d’affaires. Des sujets qui ne m’intéressent pas, mais pourtant, Bertrand Puard a su me faire rentrer dans ce monde de requins (bravo à lui). C’est aussi un univers impitoyable où les puissants s’affrontent, où l’argent permet beaucoup de choses. Et un univers où les rancœurs familiales sont légions. J’ai notamment été abasourdie par le mépris d’un père pour son cadet (je n’en dis pas plus).

L’écriture est très fluide, très vive. Les chapitres sont courts et alternent les points de vue, poussant le lecteur à lire un peu plus pour en savoir davantage. La fin ne fait pas exception et donne envie de se jeter littéralement sur le deuxième tome.
L’énigme progresse tellement dans ce tome que je me suis demandée comme l’auteur a pu écrire deux autres tomes, mais je ne me fais pas trop de soucis. Au vu de ce démarrage sur les chapeaux de roues, je suis certaine que Bertrand Puard nous réserve bien des surprises et des retournements de situation dans la suite de sa trilogie !

Une écriture qui nous embarque littéralement, 300 pages qui se lisent trop vite, des personnages qui prennent de l’ampleur au fil du récit, une intrigue bien construite entre art et pouvoir… Bleu est un thriller très très réussi qui donne envie de découvrir la suite !

 « Là était le nœud, la clef.
Oui, Hugo sentait monter une machination énorme, aux multiples strates, un scandale qui ferait tomber plusieurs têtes, peut-être des plus connues et respectées.
Et il n’allait pas laisser passer cette occasion. Depuis le temps qu’il rêvait de pouvoir les nettoyer, ces écuries d’Augias qui encombraient le monde !
Nettoyer les écuries d’Augias. Penser qu’un simple citoyen, à présent, avec l’aide d’Internet, pouvait le faire grâce à son seul discernement et à sa grande énergie ! N’était-ce pas une utopie de rêveur, de philosophe ?
Plus maintenant. »

Bleu Blanc Sang, T1 : Bleu, Bertrand Puard. Hachette Romans, 2016. 309 pages.

Mes critiques de Blanc et de Sang

Une forêt obscure, de Fabio M. Mitchelli (2016)

Une forêt obscure (couverture)Pendant qu’à Montréal, Luka Ricci, désespéré d’accéder à la célébrité, assassine son amant d’un soir avant de poster la vidéo sur Internet, la police de Juneau, capitale de l’Etat de l’Alaska, découvre deux adolescentes en état de choc, mutiques et portant des traces de coups. Au milieu, le chasseur Daniel Singleton, violeur et tueur en série, s’amuse depuis sa cellule en dévoilant des informations au compte-goutte.

Ce roman est librement inspiré du meurtre commis par Luka Rocco Magnotta en 2012, ainsi que des crimes de Robert Christian Hansen, qui a violé et assassiné 17 femmes entre 1971 et 1983.

 

Dans Une forêt obscure, nous avons donc une double enquête. La première est menée à Montréal par Louise Beaulieu, une jeune flic pleine de fougue et de franchise, accro aux jeux en ligne ; la seconde par Carrie Callan, fille d’un policier assassiné par un criminel jamais identifié et mère de la petite Clara qui souffre de progeria. Les deux affaires se rejoindront et les deux policières exhumeront de terribles secrets.

Une forêt obscure n’est pas un policier où l’on cherche à identifier les coupables. On sait dès le début qui ils sont car les narrateurs sont alternés (et les coupables aussi peuvent être narrateurs). Le roman porte sur l’enquête, sur les fils que tirent les deux policières pour remonter jusqu’à eux. Et en même temps, on découvre d’autres secrets que certains espéraient voir enfouis à jamais.

Il utilise des faits réels (comme dans son roman La compassion du diable que je n’ai pas lu où il s’inspirait des crimes de Jeffrey Dahmer), mais ses personnages de fiction sont tout aussi forts que les personnages réels. Ses deux héroïnes forment un duo de choc qui est loin d’être parfait car toutes deux ont leurs faiblesses. L’auteur s’approprie totalement la vie et les crimes de Magnotta et d’Hansen et nous propose ainsi un mélange faits réels/fiction très réussi.

 

Fabio M. Mitchelli plante son décor avec finesse et a vraiment instillé une ambiance particulière à son livre. Une ambiance froide, pesante, avec ce soleil d’Alaska qui ne se couche jamais vraiment, cette luminosité quasi permanente qui engourdit, qui épuise. Il nous immerge dans cette région profondément traumatisée par la catastrophe de l’Exxon Valdez qui, s’échouant sur les côtes alaskiennes, provoqua une immense marée noire en 1989. « Une catastrophe écologique et psychologique qui avait marqué au fer rouge toute une population… » La forêt de Tongass est également très présente, elle est presque un personnage à part entière. Elle fascine et pèse en même temps.

De la même manière, il retranscrit cet accent québécois inimitable, ce qui donne vraiment plus de corps à Louise et au récit.

Une forêt obscure est un roman très noir, très sombre, marqué par le poids des secrets, des douleurs, des noirceurs de chacun. Il parle du déni, des failles de chacun, du fait que tout le monde peut, un jour, basculer. Il n’y a pas énormément de scènes de violence, de meurtres, alors que les crimes de chacun sont légions ; en revanche, c’est très pesant psychologiquement.

 

Les rencontres entre Daniel Singleton, alias Robert Hansen, et Louise sont un clin d’œil très appuyé à Hannibal Lecter et au Silence des Agneaux. C’est amusant au début, mais c’est un peu trop appuyé à mon goût peut-être.

Un thriller choral que j’ai trouvé très réussi, avec des personnages à la psychologie et au passé très fouillés, des révélations jusqu’au bout et un rythme qui ne souffre d’aucun temps mort.

 « Elle savait que le soleil allait très bientôt illuminer Juneau presque vingt heures sur vingt-quatre. Des journées infinies, l’illusion d’un monde étincelant en permanence, un piège pour l’étranger qui débarquait en Alaska en cette saison pour la première fois. »

« L’enfance, c’est un miroir qui absorbe les images, les émotions, et qui les reflétera plus tard dans votre vie d’adulte. C’est un miroir derrière lequel il aurait fallu rester caché et ne pas grandir. L’enfance, c’est une blessure qui se referme et qui s’infecte à mesure que l’on devient adulte. »

« A Juneau, les secrets devaient demeurer des secrets. »

Une forêt obscure, Fabio M. Mitchelli. Robert Laffont, coll. La Bête Noire, 2016. 399 pages.