La trilogie du Tearling, d’Erika Johansen (2014-2016)

Après avoir passé dix-neuf ans en exil, Kelsea Raleigh doit reprendre la place qui est la sienne : Reine du Tearling. Entre sa jeunesse, un oncle Régent peu pressé de lui rendre son trône et un affreux pacte signé par sa mère et la Reine Rouge qui dirige d’une main de fer le puissant royaume voisin, ses débuts royaux ne s’annoncent pas de tout repos. Face aux souffrances de son peuple, Kelsea va reprendre les rênes en main avec courage, audace… folie peut-être.

Si ces livres m’ont souvent fait de l’œil en librairie, je n’en ai (étonnement ?) pas beaucoup entendu parler – à part chez Plouf qui m’a juste donné l’élan nécessaire pour les sortir de ma PAL. Ainsi, j’ai pu plonger dedans sans autre attente que mes propres espérances. Espoirs ô combien comblés par cette formidable trilogie !

La trilogie du Tearling est un petit OVNI tout à fait inattendu. Je m’attendais à de la fantasy « classique » et c’est dans un tel univers que l’on semble se plonger : inspiration médiévale, gardes en armure, un zeste de magie, pas d’armes à feu, etc. la chaumière au fond des bois, la princesse révélée le jour de ses dix-neuf ans, on se croirait presque dans un conte. Et voilà que le nom de Rowling, Tolkien ou De Vinci font leur apparition. Voilà qu’on nous parle du Royaume-Uni, des livres électroniques, de la médecine telle que nous la connaissons. Des choses qui semblent perdues pour les protagonistes. Alors, fantasy ou science-fiction ? Les deux, mon capitaine ! Je vous laisse découvrir le pourquoi du comment, mais cette trilogie mêle merveilleusement fantasy, dystopie, roman d’anticipation, d’apprentissage, et le résultat est fabuleusement génial.

Ce sont des romans qui prennent leur temps, ce qui constitue pour moi un gros point fort. L’action ne se déroule pas à toute vitesse, avec des révélations à tire-larigot et des cliffhangers à chaque fin de chapitre ; en revanche, les personnages, les intrigues, le contexte historique… tout est richement développé. Il faut accepter de ne pas tout savoir tout de suite – c’est pourquoi le premier tome peut avoir un petit côté introduction – et laisser les pièces s’assembler au fur et à mesure.

Autre point fondamental : les protagonistes ont une telle profondeur qu’ils semblent réels. Depuis que j’ai reposé le troisième tome – même si je les ai si bien enchaînés que j’ai du mal à ne pas les voir comme un seul livre – je vis avec des images dans la tête, certaines scènes se jouent en boucle dans mon esprit. C’est simple, j’ai eu l’impression de vivre ce que je lisais tant j’étais immergée dans cette histoire.
Si nous sommes la majorité du temps dans la tête de Kelsea, l’autrice nous fait faire des excursions dans la vie d’autres personnages – du passé comme du présent – nous permettant ainsi de mieux comprendre (l’histoire du Tearling, la personnalité des personnes « visitées », etc.).

Kelsea est un personnage féminin fort. Faillible comme tout le monde – être Reine à dix-neuf ans n’est pas forcément une tâche aisée –, elle peut être agaçante et l’on s’inquiète même un peu du chemin qu’elle emprunte un temps dans le second volume. Elle n’est pas belle, elle n’est pas mince (du coup, elle sera jouée au cinéma par Emma Watson…), même si elle le souhaite parfois. Impulsive et franche, elle s’attache la fidélité de ses gens par son intelligence. Elle dénonce les injustices faites aux femmes, les violences qu’elles subissent, elles et leurs enfants, dans un monde où les vices sont un véritable marché. Elle veut l’éducation pour chacun et chacune, des livres diffusés largement. On peut deviner pourquoi l’interprète d’Hermione Granger a aimé ces livres.
Je pourrais vous parler de Massue, du Fetch, de la Reine Rouge, de Pen, d’Andalie et Aisa et de bien d’autres gens, mais je préfère vous laisser le plaisir de la rencontre avec ces personnalités aussi variées que touchantes.

Finalement, le cœur de ces romans pourrait être les dilemmes auxquels se confrontent les personnages, et l’humanité en général. Les responsabilités de chacun·e, les conséquences de leurs actes. Soi et les autres, les instincts et intérêts personnels et le bien du plus grand nombre. Dans ces romans où passé, présent et futur s’imbriquent étroitement, il est également question d’effet papillon, de réparer des erreurs du passé, d’apprendre pour progresser et devenir meilleurs.
Voilà peut-être le secret du réalisme de ces romans : les thèmes qu’ils abordent sont universels et peu importe que l’on vive dans un monde imprégné de magie ou non.

Et cette fin ! Douce-amère, mais tellement juste ! C’est dur, c’est beau, ça ne pouvait pas finir autrement.

(Au fait, je vous ai dit qu’il n’y avait pas de romance improbable et de clichés à faire lever les yeux au ciel toutes les trois pages ?)

Plongeant ses racines dans un univers imaginaire original et inclassable, la trilogie du Tearling fut une lecture formidable qui interroge l’être humain, sa volonté et sa capacité à progresser, à réparer, à ne pas oublier. Chaque tome semble meilleur que le précédent et le plaisir de lecture ne fait que grandir au fil des pages. Incapable de les lâcher, je n’avais pas envie de les finir, de quitter Kelsea et les autres, de laisser le Tearling derrière moi.

 « Mon mari n’est pas quelqu’un d’intelligent, mais sa stupidité même le rend dangereux. Il ne s’est jamais demandé s’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Il n’était pas assez subtil pour se poser de telles questions. Voilà, je pense, d’où vient le mal en ce monde, Majesté : de ceux qui croient que tout leur est dû, sans se demander s’ils y ont droit. Ils ne prennent jamais en considération ce qu’il peut en coûter à d’autres. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Et Kelsea se demanda soudain si l’humanité changeait jamais vraiment. Les gens apprenaient-ils quelque chose, au fil des siècles ? Ou l’humanité évoluait-elle juste comme la marée, en une suite d’avancée et de reculs, selon les circonstances ? Peut-être que ce qui caractérisait le mieux l’humanité, c’étaient ces trous de mémoire, cette faculté d’oubli. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Cet échange lui fit songer à Simon, et à la longue conversation qu’ils avaient eue dans les cachots. Quel que soit le domaine, physique ou histoire, les bonnes intentions finissent si souvent mal. Kelsea chassa cette idée, car elle eut l’impression que c’était le premier pas sur la voie de la paralysie, l’incapacité de prendre une quelconque décision par peur de conséquences imprévisibles. »
(Tome 3, Destin de sang)

La trilogie du Tearling, Erika Johansen. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Rosier.
– Tome 1, Reine de cendres. Le Livre de Poche, 2017 (2014 pour l’édition originale. JC Lattès, 2016, pour la traduction française sous le titre La Reine du Tearling). 601 pages ;
– Tome 2, Révolte de feu. Le Livre de Poche, 2018 (2015 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre L’Invasion du Tearling). 687 pages ;
– Tome 3, Destin de sang. Le Livre de Poche, 2018 (2016 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre Le Sort du Tearling). 642 pages ;

Challenge Voix d’autrice :
le premier roman d’une autrice (tome 1)
une dystopie (tome 2)
le dernier tome d’une série (tome 3)
Voix d'autrices 2019 (logo)

 Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Moonrise, de Sarah Crossan (2017)

J’avais lu Inséparables cet été et, ce mois-ci, je l’ai découvert dans sa version originale. One est aussi addictif en anglais qu’en français. Et tout aussi poignant. Je ne serai toutefois pas capable de vous faire une analyse de la traduction de Clémentine Beauvais ou une étude comparée des textes en anglais et en français, mais le travail de cette dernière me semble très fidèle à celui de Sarah Crossan et elle a su trouver les mots justes pour raconter en français cette fabuleuse histoire.

 

 

Mais aujourd’hui, je suis là pour vous parler du nouveau roman de l’autrice : Moonrise.
Joe Moon avait sept ans quand son grand frère a été arrêté et emprisonné pour meurtre. Dix ans plus tard, ils se revoient pour la première fois, pour la plus terrible des raisons : Ed va être exécuté.

Moonrise (couverture)

Encore une histoire joyeuse comme vous pouvez le voir.

Passé et présent s’entremêlent à merveille dans ce récit. Il y a ce dernier été, les retrouvailles, dans ce contexte si difficile, la prison et ses rituels, la redécouverte de l’inconnu que son frère est devenu, la vie de Joe dans cette ville paumée du Texas, la rencontre avec Nell. Et il y a les souvenirs de ce frère adoré, ce frère qui était comme un père et un ami pour le petit Joe, des flash-backs des errances de leur mère et de la froideur de leur tante.

Si Inséparables m’avait bouleversée, ce livre m’a noué les entrailles. Les préparatifs pour l’exécution m’ont presque rendue malade. Lorsque Joe retrouve son frère, un peu plus d’un mois avant la date fixée, il reste à Ed, qui clame son innocence, quelques recours : le passage devant la Cour Suprême des Etats-Unis, la grâce du gouverneur… Impossible de ne pas espérer pour lui et pour sa famille. J’ai été révoltée par la brutalité des policiers qui ont arraché une confession à Ed alors qu’il n’avait pas dix-huit ans, par l’injustice de ce système qui assassine un homme (potentiellement innocent qui plus est) et déchire une famille.

En dépit de toute cette noirceur, le livre parle aussi de garder espoir même lorsqu’il n’y en a plus, de continuer à aimer la vie lorsque la mort est si proche. Il s’interroge aussi sur comment dire au revoir. Il y a énormément de tendresse dans l’écriture de Sarah Crossan et j’ai juste adoré la relation entretenue par les deux frères. Leurs hésitations, les doutes de Joe qui surviennent après des années de certitudes. Leur enfance soudée. Et à présent, devoir dire au revoir, dire je t’aime, des mots parfois difficiles à prononcer.

Comme Inséparables, le roman se dévore, même si j’ai tenté de le faire durer le plus longtemps possible. Il faut dire que la forme se prête parfaitement au « Encore un chapitre… encore un… encore un… encore… » puisque les « chapitres » ne font en moyenne qu’une ou deux pages. L’anglais est accessible et je n’ai, globalement, pas eu de problème de compréhension. Quant à l’écriture en vers libres, elle fait son effet et apporte poésie, fluidité et légèreté (une légèreté pas vraiment présente dans le sujet même du livre). Les mots de Sarah Crossan prennent à la gorge, magnifiques et terribles dans leur simplicité.

 

 

Moonrise est un nouveau coup de cœur. Un roman dur et bouleversant sur la peine de mort, le pardon, les adieux, la famille, la vie et la mort. Comme Inséparables/One avant lui, ce roman en vers libres signé Sarah Crossan résonne fortement en moi et tous deux m’habitent encore, longtemps après avoir tourné la dernière page. Difficile d’en dire beaucoup plus, à part une chose : lisez-le.

Moonrise, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2017. En anglais. 385 pages.

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Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, de Kerry Drewery (2016)

Cell. 7, tome 1 (couverture)Martha Honeydew, 16 ans, est arrêtée pour le meurtre de Jackson Paige, ancienne star de la télé réalité et personnalité publique adulée des foules pour sa générosité. Mais le système judiciaire a été réformé en Angleterre : à présent, c’est la loi des Sept Jours de Justice qui est appliquée. Pendant une semaine, Martha passera dans sept cellules, une émission Mort Egale Justice se penchera sur son cas, et finalement, ce seront les votes du public qui décideront si elle doit mourir ou être relâchée. Œil pour œil.

Premier tome d’une trilogie, ce roman est bien construit et agréable à lire. A la fois, on vit les événements de cette semaine de « jugement » avec les rendez-vous de Martha avec sa conseillère, Eve Stanton, avec les émissions quotidiennes faisant intervenir différents « experts ». Et d’une autre part, de fréquents flash-back nous permettent de comprendre Martha, de découvrir son passé (d’une manière bien plus juste que ce qu’en disent les présentateurs de Mort Egale Justice qui détournent sans cesse la réalité pour la faire aller dans le sens qui leur convient) et les événements qui l’ont conduite dans le couloir de la mort. On comprend vite qu’elle cache quelque chose et qu’elle s’accuse du meurtre pour une raison bien précise. Le lecteur devinera probablement certains de ses secrets (prévisibles) avant leur révélation.

J’ai trouvé cette dystopie assez glaçante. Il semble surréaliste qu’un tel système judiciaire soit mis en place – plus de juges, plus de recherches de preuves, plus de circonstances potentiellement atténuantes, etc. – et pourtant, il reprend parfaitement le principe des émissions de télé réalité. L’intrusion dans la vie privée, le voyeurisme, les votes par SMS, téléphone ou internet, les bagarres et les tensions volontairement provoquées pour ajouter du piment, les scoops que l’on retrouve le lendemain dans la presse… Alors, finalement, dans cette volonté d’aller toujours plus loin, de choquer toujours plus, d’impliquer encore davantage le spectateur pour générer encore plus d’audience, cela semblerait presque plausible.

Peut-il y avoir de la justice quand la corruption est partout ? Car, pour une société qui se veut égalitaire, les injustices sont légions et le système « Chacun Sa Voix » est totalement biaisé. D’un côté, les richards de la Ville, de l’autre, ceux des Tours qui luttent pour survivre. D’un côté, des personnages tellement riches qu’elles peuvent voter des milliers de fois en faisant tourner en boucle leurs téléphones, de l’autre, des gens qui doivent se serrer la ceinture et rassembler péniblement quelques pièces pour se faire entendre une seule fois.

L’intrigue a beau être parfois un peu prévisible, Cell. 7 présente néanmoins un univers futuriste intéressant qui pose des questions sur le sens de la justice et critique cette télé réalité intrusive et manipulatrice. Un roman efficace dont je lirai la suite avec plaisir.

« Innocent ou coupable, on s’en tape. Du moment que ça fait de l’audience. »

« – Les gens ne s’interrogent pas tant, ça les fatiguerait trop. Et puis à quoi bon ?
– Tu peux développer ?
– Ils se contentent de croire ce qu’on leur sert. « Laissons la réflexion aux autres. Vrai ou faux, on s’en moque, du moment que ça pue le scandale. » Des moutons.
– Martha…
– Des moutons voyeurs qui n’aiment que bêler et lire ces unes qui ne sont qu’un tas de mensonges pour vendre du papier. »

Cell. 7, tome 1 : La mort vous regarde, Kerry Drewery. Hachette romans, 2016. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Christophe Rosson. 380 pages.

Miss Endicott (tomes 1 et 2), de Jean-Christophe Derrien (scénario) et Xavier Fourquemin (dessins) (2007)

Miss Endicott t1 (couverture)Quel plaisir de voir des personnages féminins forts ! Miss Endicott nous apparaît tout d’abord comme une simple gouvernante orpheline (quoique différente des autres comme le dit Conrad, le majordome), mais endosse rapidement son rôle de justicière, de « conciliatrice », qui défend les intérêts des pauvres gratuitement ! Pas de gros revolvers, ni de fouets comme Catwoman, simplement deux aiguilles à tricoter dissimulées dans ses manches qui se révèlent de redoutables dards.

A l’exception du digne et bon Conrad, les hommes font souvent figures de rigolos à côté d’elle et se laissent mener à la baguette par la demoiselle. Malgré tout, ils ne sont pas que des bouffons et sont tous attachants à leur manière.

Une enquête, un méchant, une armée, des dangers : Miss Endicott est une véritable bande dessinée policière teintée de fantastique. Je ne veux pas trop en révéler pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture, mais les rebondissements sont nombreux et le final du premier tome titille la curiosité !

Miss Endicott t2 (couverture)Si je n’ai que peu de choses à dire sur les traits des personnages, j’ai en revanche adoré les décors de la capitale anglaise du XIXe siècle. On plonge dans le Londres huppé des grandes familles avec manoirs et domestiques avant d’explorer dans la planche suivante celui des bas-quartiers, des tavernes, des voyous et des humbles. On descend même dans les profondeurs de la ville où se tapit un peuple d’oubliés. Un monde souterrain où se cachent les « freaks » qui refusent d’être exhibés dans les foires pour faire rire les masses. Il y aura là une touche de steampunk, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Une bande dessinée bien sympathique et entraînante. La recette mélangeant action et humour fonctionne et le résultat se lit avec grand plaisir.

Le tome 2 m’a légèrement déçue ; je l’ai trouvé trop orienté vers l’action qui prend toute la place. Plus d’humour, moins de réflexion, on tombe dans le récit d’action pur et dur. De plus, j’ai été fortement agacée par la mère de Prudence Endicott. Elle prend le dessus sur sa fille et s’impose dans l’histoire presque jusqu’à en devenir le personnage central. M’étant attachée à la fille au fil du tome 1, son éviction par sa mère a fait que j’ai moins apprécié ce second opus.

Ceux qui auront lu la bande dessinée comprendront pourquoi j’ai, en revanche, beaucoup aimé la fin qui signe, en outre, un retour à un peu de poésie.

« Ne jamais juger un livre à sa couverture ! »

(Tome 1)

 

« – Si j’ai bien compris, tu m’as fait revenir d’Inde pour que je serve d’appât ? Et simuler ton propre enterrement ? Mais quel genre de mère es-tu donc ?

– Je suis une conciliatrice ! … Ce que tu ne seras jamais vraiment ! »

(Tome 2)

Miss Endicott, tomes 1 et 2, Jean-Christophe Derrien (scénario) et Xavier Fourquemin (dessin). Le Lombard, coll. Signé, 2007. 77+76 pages.

Les autres BD « Signé » :