Le saloon des derniers mots doux, de Larry McMurtry (2015)

Le saloon des derniers mots doux (couverture)Larry McMurtry dessine un Far West en train de changer en cette fin du XIXe siècle. On ne chasse plus vraiment les Indiens, on ne vise plus vraiment juste, les bisons ont disparu depuis longtemps…

C’est dans ce triste décor que l’on retrouve des légendes comment les frères Earp – Wyatt, Virgil, Morgan, Warren et Newton –, mais aussi Doc Holliday et ceux qui les affrontèrent au cours de la fusillade de O.K. Corral : Ike et Billy Clanton ainsi que les frères McLaury. Bill Cody, dit Buffalo Bill, ou les généraux Sherman et Mackenzie font également une brève apparition.
Et tout ce petit monde se balade de Long Grass à Tombstone, en passant par Denver et Mobetie.

Larry McMurtry ne nous présente pas des héros. Entre un Wyatt Earp peu sympathique et pas si fin tireur, un lord anglais qui tombe d’une falaise par inattention ou encore les spectacles un peu minables de Buffalo Bill, le Far West présenté n’est pas très glorieux.
Le ton est désabusé et on sent beaucoup de mélancolie dans ce roman, une mélancolie vis-à-vis d’une époque passée.
Finalement, heureusement que les femmes sont là pour relever un peu le niveau même si elles peuvent être casse-pieds par moments. San Saba, Mary Goodnight, Jessie Earp, Nellie Courtright… Elles sont cultivées ou aspirent à l’être, elles travaillent, se mesurent aux hommes et les dépassent. Elles ont du caractère et, dans ce monde machiste, n’hésitent pas à moucher leurs maris et à les remettre à leur place s’il le faut.

Toutefois, je n’ai pas réussi à accrocher à ce roman (qui se lit cependant très vite). Les personnages ne m’ont pas intéressée, je les ai trouvé un peu trop bouffons, un peu trop caricaturaux.
Les chapitres sont parfois trop brefs, avec un seul dialogue ou une seule petite action, et il y en a certains dont je n’ai pas compris l’intérêt, notamment ceux avec les Indiens Satank et Satanta, puis l’apparition des généraux Sherman et Mackenzie : ils viennent faire un petit coucou, puis disparaissent.
Quant au célèbre règlement de comptes à O.K. Corral, il est expédié en quelques lignes (même si, finalement, il n’y a réellement eu que quelques tirs ce jour-là), ce qui m’a un peu déçue, d’autant plus que cela offre une fin très brutale et assez déstabilisante au roman.

J’attendais davantage de ce roman au titre poétique, Le saloon des derniers mots doux. De l’humour, des mythes déconstruits et la fin du Far West, de ces terres sauvages, de ce monde de cowboys et de shérifs, cela aurait pu faire un roman très réussi. Malheureusement, je n’ai pas été convaincue. C’est, je crois, la première fois que je n’apprécie pas trop un roman des éditions Gallmeister (éditions que j’aime beaucoup).

« On est à Long Grass, presque dans le Kansas mais pas tout à fait. C’est presque aussi dans le Nouveau-Mexique, mais pas tout à fait. Certains ont même suggéré qu’on se trouvait peut-être au Texas.
– Tout dépend d’où s’arrête le Texas selon vous, ajouta Doc pour clarifier les choses.
 »

« – Il est où, ton six-coups ?
– Il est peut-être derrière le bar, répondit Wyatt. Il est trop lourd pour que je le trimballe partout. Si je vois du grabuge quelque part, je peux généralement emprunter une arme à la Wells Fargo ou à quelqu’un d’autre.
– Bat Masterson affirme que t’es le meilleur tireur de l’Ouest, ajouta Doc. Il dit que tu peux atteindre un coyote à plus de quatre cents mètres.
– Bon sang, je verrais jamais un foutu coyote à cette distance, à moins qu’ils le peignent en rouge. Bat devrait me laisser le soin de vanter mes exploits s’il est pas capable de le faire de façon crédible. »

« Au moins, le maintien de l’ordre était entre les mains plus clémentes des deux frères Earp, Virgil et Morgan. Ce n’étaient pas des hommes faibles, loin de là, mais ils n’étaient pas aussi impitoyables que Wyatt. »

Le saloon des derniers mots doux, Larry McMurtry. Gallmeister, coll. Nature Writing, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 211 pages.

Contes du Far West, de O. Henry (2016)

Contes du Far West (couverture)O. Henry, pseudonyme de William Sydney Porter, est un écrivain américain, né en 1862 et mort en 1910. Alors que le XXe siècle s’ouvre, il se plonge dans l’écriture après avoir connu divers petits boulots, une carrière de journaliste et une peine de prison pour détournement d’argent. Il écrit alors plus de 400 nouvelles, humoristiques pour la majorité d’entre elles.

Ce recueil présente 17 nouvelles situées dans le Texas du début du XXe siècle. Ces nouvelles, qui prennent place dans les grands espaces américains, nous parle d’amitié, de liberté, de solidarité et de loyauté envers ses amis.

 

Il met en scène des cow-boys, des juges de paix, des shérifs, des vagabonds, des bandits et de riches veuves à marier comme Mrs. Sampson :

« Mrs. Sampson était veuve et possédait la seule maison à deux étages de la ville. Elle était peinte en jaune (c’est de la maison que je parle) et elle se voyait de partout aussi distinctement que le jaune d’œuf sur le menton d’un pasteur un vendredi tantôt. Outre Idaho et moi, il y avait encore vingt-deux mâles dans cette ville qui s’efforçaient de planter leur drapeau sur cette maison jaune. »

J’ai bien aimé le personnage de Josepha (« La princesse et le puma ») qui est une femme forte, une excellente cavalière, une habile tireuse qui rivalise avec les cow-boys : elle change des autres femmes décrites, ces femmes au « génie dissipateur » et qui trouvent à un accès de dépression « une consolation dans les larmes ».

Tous ces personnages, finalement, ne sont pas de mauvaises personnes. Certes, ils font parfois preuve d’une moralité un peu douteuse, mais ce sont des braves types au fond. Comme le dit Antoine Blondin dans la préface, « Au pire, ce sont moins des mauvais garçons que des mauvais sujets, avec ce que cela implique de mitigé. »

 

Nul doute que O. Henry maîtrise parfaitement l’art de la nouvelle. Elles sont très bien écrites et il n’y a pas de longueurs. Il utilise soit un récit direct où l’on rentre tout de suite dans l’action, soit le principe du récit enchâssé où le héros raconte à un tiers une aventure qui lui est arrivée dans le passé. Les histoires sont fines, bien ciselées et nous conduisent vers le twist final, vers cette fin souvent pleine d’humour.

Toutefois, j’ai fini par être un peu lassée dans les dernières histoires. Au bout d’un moment, on a compris le principe et, comme le déroulement des histoires est peu ou prou toujours le même, on se doute de l’ultime retournement.

 

Dans son écriture, O. Henry mêle une langue orale, locale qui invente quelques mots – « Et je me congratule d’avoir probablement sauvé mon vieil ami Mack d’une attaque de mididémonite. » – et une langue très littéraire ponctuée d’évocations mythologiques comme Pyrame et Thisbée ou encore Morphée :

« Aussi, maintenant que Morphée avait consenti à le recevoir dans son giron, Curly enlaça si désespérément le vieux gentleman mythologique qu’il semblait impossible que n’importe quel autre mortel pût s’offrir cette nuit-là une seule minute de sommeil. »

Le résultat est assez surprenant et parfois déstabilisant.

 

Une bonne découverte pour moi – quelques nouvelles sont vraiment particulièrement réussies – mais un plaisir mitigé par une certaine lassitude.

 

« Au Texas, la conversation est rarement continue ; l’on peut intercaler un mille, un repas et un assassinat entre deux discours sans pour cela nuire à la thèse. »

« Le meilleur moyen de développer l’art de l’homicide est d’enfermer deux hommes pendant un mois dans une cabane de dix-huit pieds carrés. La nature humaine est incapable de supporter ça. »

 « Voyez-vous, monsieur Nettlewick, vous ne pouvez pas faire d’un voleur votre ami, mais vous ne pouvez pas non plus faire de votre ami un voleur d’un seul coup. »

 

Contes du Far West, O. Henry. Libretto, 2016 (recueil d’histoires écrites au début du XXe). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Boussac. 286 pages.

 

Western, de Jean Van Hamme (scénario) et Grzegorz Rosinski (illustrations) (2001)


Western (couverture)Western
prend place dans la seconde moitié du XIXe entre le Wyoming et le Kansas. A une époque où le chemin de fer s’installe, où l’on recherche morts ou vifs les « outlaws », où les Indiens commencent à être parquer dans les réserves des « Badlands » (ce qui est assez drôle car ce contexte fait écho au roman que je lis actuellement, La dernière frontière d’Howard Fast).

C’est une histoire de filiation, de famille et d’héritage. Une histoire de cupidité, de jalousie et de vengeance. Un véritable western comme on l’attend au titre : une fine gâchette (manchotte), un ranch, des bandits, des meurtres et des complots.

Le travail de Rosinski colle très bien avec l’histoire, les tons bruns, jaunes, gris ou noirs dominent dans une histoire où pèsent les secrets et plane l’ombre de la mort. Cependant, malgré ce scénario qui se veut effrayant, tragique, je n’ai pas ressenti ce genre d’émotions.

C’est un divertissement correct – pas un mauvais moment, pas de grands souvenirs – même si cette BD n’a rien d’exceptionnel dans la narration ou dans l’illustration. Quoique… Au sujet de l’illustration, je dois nuancer. L’originalité de la BD est de présenter cinq double pages, cinq tableaux. Ces peintures sur lesquelles on tombe avec surprise nous plonge réellement dans un paysage, dans une ambiance, dans une scène de vie.

Je n’ai pas grand-chose à en dire, ce n’est pas le genre de bande dessinée qui me touche et elle ne marquera pas ma mémoire pour longtemps.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai fait exprès de mal tirer. Sans doute pour renforcer mon personnage de pauvre cloche. Ce n’était pas un rôle, d’ailleurs. J’étais devenue une pauvre cloche. »

Western, Jean Van Hamme (scénario) et Grzegorz Rosinski (illustrations). Le Lombard, coll. Signé, 2008 (Le Lombard, 2001, pour la première édition). 88 pages.

Les autres BD « Signé » :

Faillir être flingué, de Céline Minard (2013)

Faillir être flinguéFaillir être flingué, c’est une quinzaine de personnages qui se croisent, qui se poursuivent, qui se battent, qui tombent amoureux, qui se tirent dessus, qui s’associent, qui se découvrent. On rencontre un voleur de chevaux, une contrebassiste, un éleveur de mouton, une tenancière de saloon, deux frères qui voyagent avec leurs bœufs, leur mère et le fils de l’un d’eux, une Chinoise, des Indiens, une guérisseuse, et bien d’autres personnages. Tout ce beau monde finit par se rassembler dans une ville qui pousse au milieu des plaines.

Nous sommes au début de la Conquête de l’Ouest, au beau milieu d’un Far-West encore peuplé par les multiples tribus indiennes, par les bisons et autres cowboys poussiéreux. Le chemin de fer n’est pas encore là et les échanges avec les Indiens ne sont pas que meurtriers : les hommes troquent et s’aident même s’ils se tuent parfois. Une terre où tout est à découvrir et où tous les rêves sont possibles. Il faut créer les échoppes, les commerces ; échanger, trafiquer, voyager pour s’approvisionner. C’est la fondation d’un pays, une histoire devenue mythe qui fait rêver les écrivains, les réalisateurs et le public.

J’ai entendu dire que l’on se perdait quelques fois parmi tous les personnages. Oui, éventuellement, quand on ne les a rencontré qu’une fois et qu’ils reviennent quelques chapitres plus loin ; après, ils sont assez particuliers, assez singularisés pour que l’on fasse une distinction entre eux. Je me suis totalement laissée embarquée par cette histoire, je n’ai pas vu le temps passer. Je lisais, il était neuf heures du soir et quand j’ai relevé la tête, il était onze heures : je suis restée dix secondes la bouche ouverte à me demander ce qui s’était passé.

On retrouve toutes les caractéristiques du western : le saloon, les Indiens, les revolvers, les chevaux et les bottes de cowboys, la diligence, un petit massacre ou deux, le barbier, les poignées de dollars. Mais les personnages sont hauts en couleur, résistants, volubiles ou taciturnes, drôles et attachants, dissimulant leur sensibilité sous leur rudesse. Au Far-West, les lois ne sont pas les mêmes que celles de la ville : les hommes blancs scalpent les Indiens aussi, les femmes tirent aussi bien que les hommes et dirigent les saloons (à l’instar de Vienna, alias Joan Crawford, dans Johnny Guitar).

Accompagnés de leurs bêtes (chevaux, moutons, bœufs), ils se dessinent dans un tableau contemplatif. La nature est omniprésente, tantôt amicale et fertile, tantôt dangereuse.

Céline Minard m’a donné soif des grands espaces, envie de courir en forêt ou dans les champs, d’écouter les oiseaux, le craquement sec des branches mortes sous les pieds, de sentir l’eau fraîche sur ma peau, l’air froid brûler ma gorge.

Parler de nature sauvage, de chevaux, de revolvers, fait venir dans mon esprit le nom de McCarthy, mais ce n’est en rien le même ton – il y a beaucoup plus d’espoir de s’en sortir, de vivre, dans Faillir être flingué –, en rien la même écriture – celle de Céline Minard est bien plus fluide – et en rien le même destin que vivent les personnages – ceux de McCarthy vivent moins longtemps ! Je pense à lui, mais ne les compare pas. Et je n’ai pas retrouvé dans ce livre tout ce que j’éprouve en lisant McCarthy (qui est, pour moi, l’un des – si ce n’est LE – plus grands écrivains américains contemporains).

« Il sourit en pensant qu’il lui suffisait d’avancer pour s’enrichir. D’avancer et de se baisser de temps en temps. Il décida d’en faire sa ligne de conduite et reprit son chemin le cœur léger. Il sifflait en chevauchant. »

 « La bourse de plumes était le seul bagage qu’il s’était autorisé depuis qu’il avait jeté sa mallette de cuir dans le brasier où brûlaient les corps des hommes, des femmes et des enfants qu’il avait tués. Il s’était juré devant le premier nid qu’il avait observé après sa renaissance, que la connaissance des oiseaux serait la seule science à laquelle il s’adonnerait pour le reste de sa vie. La collecte des contes, le seul passe-temps. Il avait fait serment de ne plus jamais approcher ses mains d’une lancette ou d’une seringue, ni son esprit d’une plaie. Ce savoir blanc dont il s’était fait le passeur et qui avait provoqué tant de mal autour de lui, il l’avait jeté dans les flammes. Avec le désir de domination qui le sous-tendait et dont il ne s’était pas douté avant de décimer un village entier et de voir de ses yeux vivants, les corps gonflés et souffrants de ceux qu’il avait voulu sauver, détruits par ses soins. Des corps qui, la veille, étaient pleins de santé. »

 « Jeffrey marchait à grands pas et repassait dans son esprit les objets indiens qu’il avait vus à l’occasion de la veillée funèbre et des préparatifs de l’attaque. Les bols peints, les bâtons ornés de perles, d’os, d’écus. Les coffres rutilants, les jambières brodées, les capes polychromes. Les panières, les sacs de peau, l’osier. Il y avait une âme dans chacune des choses façonnées par leurs mains, et assez de raffinements pour témoigner de la liberté sans effrayer les Blancs. Brad était persuadé qu’il était possible de développer un autre mode de relation que la guerre entre les deux mondes. »

Faillir être flingué, Céline Minard. Payot & Rivages, 2013. 336 pages.