Sandman, volume 2 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman 2 (couverture)A la fin de la première intégrale, véritable découverte et coup de cœur, Morphée s’était à nouveau imposé comme le véritable Maître des Rêves après sa longue captivité et, ayant retrouvé tous ses attributs, avait remis de l’ordre parmi ses turbulents sujets. Cette seconde intégrale comprend les recueils « Le Pays du rêve » et « La Saison des brumes ».

« Le Pays du rêve » présente quatre histoires indépendantes qui nous permettent de découvrir d’autres facettes de Sandman, de son royaume, de son passé et de ses pouvoirs. J’ai un faible pour « Un rêve de mille chats », dans lequel une chatte explique à une assemblée de chats que si mille d’entre eux rêvaient simultanément d’un monde meilleur, ils deviendraient maîtres de leur vie, maîtres sur les humains. On apprend ainsi que l’influence du Maître des rêves s’étend à tout ce qui rêve.
Mais il y a aussi l’horrible histoire de la muse Calliope, séquestrée et violée parce qu’un écrivain a « besoin d’idées », qui nous apprend qu’elle est la mère du fils de Sandman, un fils qui n’était autre que le poète Orphée. Il y a « Le Songe d’une nuit d’été » qui nous ramène auprès de Shakespeare. Honorant la moitié de son marché avec Sandman, il joue sa célèbre pièce devant le peuple de Féérie, devant les véritables Obéron et Titania… quitte à ignorer son propre fils. Il y a aussi l’Elémentale, recluse dans son appartement, si puissante qu’elle ne peut se tuer malgré sa volonté de mourir.
Un fil conducteur de ses histoires pourrait être les désirs de chacun. Or, la concrétisation de ces souhaits ne se révèle jamais véritablement heureuse et montre également la cruauté humaine.

« La Saison des brumes », quant à elle, est une longue histoire cohérente comprenant six chapitres, un épilogue et un prologue. Morphée se rend aux Enfers pour libérer Nada, une mortelle qu’il a aimée autrefois et qu’il a punie à des milliers d’années de torture pour avoir blessé son orgueil. Sur place, il découvre Lucifer abandonnant son poste et chassant morts et démons avant de fermer les Enfers. L’ange déchu lui remet la clé des lieux, ce qui attire rapidement chez le Seigneur du Royaume des Cauchemars une foule de divinités (égyptiennes, nordiques, nippones…), démons ou autres fées convoitant le monde des morts.

Ce qui m’a plu dans cette histoire :

  • La découverte de nouveaux personnages: les divinités, les démons, mais aussi les autres Infinis qui se réunissent au cours d’une houleuse réunion de famille dans le prologue (les rencontrer était l’un de mes désirs suite à ma lecture de l’intégrale 1 ; à présente, je voudrais en savoir toujours plus sur eux, notamment la Mort et le Délire) ;
  • Les intrigues (dignes d’une cour royale), les négociations, les menaces en vue d’obtenir la clé des Enfers ainsi que les différents invités, tantôt truculents, malicieux, étranges, agaçants… ;
  • Le chapitre sur un pensionnat anglais envahi par ses anciens élèves et professeurs décédés et chassés des Enfers;
  • Et surtout, la façon dont Gaiman joue avec nos attentes pour mieux nous surprendre. Cela fonctionne vraiment et c’est très agréable d’être ainsi menée en bateau.

J’apporterais toutefois une nuance sur la fin de « La Saison des brumes » que je trouve un peu facile – quoiqu’inattendue – car Sandman est « sauvé » par le Créateur et ainsi dispensé de faire un choix. Cependant, à la lumière de l’interview avec Gaiman en fin de volume, je comprends et respecte ce choix.

Bien qu’un peu longues, les annexes sont véritablement enrichissantes et je trouverais dommage de passer à côté car elles mettent en lumière la richesse de l’œuvre de Gaiman. Les références à l’histoire, la littérature, la musique ou autres domaines de l’art, sont multiples et il est passionnant de parcourir à nouveau le volume à la découverte de ces pépites manquées ou inconnues.
Les annexes contiennent également deux scripts (pour « Le Songe d’une nuit d’été » et un chapitre de « La Saison des brumes ») ainsi que les crayonnés correspondants. N’ayant pas de connaissances particulières sur le monde de la bande-dessinée, j’ai trouvé plaisant de découvrir comment s’agençaient les rôles du scénariste et du dessinateur (du moins, comment eux procédaient car je suppose que tous les artistes ne travaillent pas de la même manière).

Sandman… Quel extraordinaire et envoûtant univers, sorti d’une imagination foisonnante, rempli de mille et un détails, de mille et une idées ! Histoires courtes ou longues, Neil Gaiman excelle dans les deux exercices et toutes sont toujours aussi prenantes, oniriques, folles, et, parfois, dérangeantes. Les illustrations, si elles divergent un peu de celles qui m’avaient séduite dans l’intégrale 1, sont encore une fois parfaitement adaptées aux mots de Gaiman. Ce volume est un peu plus court que le premier et j’ai été vraiment triste d’arriver si vite à la fin.

Je ne suis pas sûre d’écrire une critique pour chacun des tomes suivants, mais je suis tellement ravie de ma découverte et de cette seconde intégrale qui tient toutes les promesses de la première que je n’ai pas pu m’en empêcher. Découvrez Sandman !

 Sandman, volume 2 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2013 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 462 pages.

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Sandman, volume 1 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman(couverture)Si vous me suivez régulièrement, vous savez tout le bien que je pense des romans de Neil Gaiman – au cas où : je les adore –, il fallait donc que je teste ses talents dans un autre genre, les comics. Je précise que je suis totalement inculte en matière de comics pour deux raisons (et sans doute pétrie de présupposés, je l’avoue) : la principale étant que je n’accroche pas aux dessins que je trouve (de ce que j’en ai vu) globalement lisses avec cette colorisation très unie et la seconde étant qu’il y en a trop, tout simplement, et que je n’ai pas particulièrement envie de me jeter dans cet univers sans fin. Ce sera donc une critique de néophyte. Venons-en à ce Sandman que je craignais de ne pas aimer (spoiler : J’AI AIMÉ !)

Sandman, Morpheus, Kai’ckul, quel que soit son nom, est un Infini, Seigneur du Songe et Maître des Rêves. En 1916, il est capturé par des petits magiciens qui visaient sa sœur, la Mort pour l’empêcher de nuire. Pendant soixante-dix ans, il est retenu captif jusqu’à ce que ses geôliers commettent une erreur, lui permettant de s’évader. A travers les rêves et les cauchemars des hommes, il retourne mettre de l’ordre dans son royaume, laissé à l’abandon depuis sa disparition.
Cette première intégrale comprend les recueils « Préludes & Nocturnes » (9 histoires) et « La Maison de poupées » (7 histoires).

Sandman 2

Sandman est à la frontière du fantastique et de l’horrifique (avec une pointe de super-héros) et on retrouve bien la touche Gaiman dans des scènes particulièrement angoissantes, glauques et morbides (voir l’histoire « 24 heures » avec Docteur Destin, alias John Dee, un fou échappé d’Arkham qui joue avec l’esprit, les pulsions et les folies des habitués d’un café ou « Collectionneurs » qui nous plonge dans une convention de tueurs en série).
Au milieu de l’action et de la vengeance, de l’horreur et du sang, « Le bruit de ses ailes » (chapitre n°8) est une histoire d’ambiance, calme et douce dans laquelle Sandman suit sa sœur, la Mort, une attachante jeune femme, à la rencontre des récemment décédés.
Toutes les histoires ne se valent pas et certaines sont plus prenantes que d’autres. On sent parfois des différences de ton, d’ambiance comme si Neil Gaiman cherchait sa voix dans les premiers chapitres. La première histoire a été particulièrement difficile à suivre pour moi car elle présente beaucoup d’éléments et paraît un peu brouillonne, mais une fois passée, on sait où on va, qui est qui, et la lecture devient fluide (j’y suis même revenue un peu plus tard et elle m’a semblée beaucoup plus claire !). Gaiman enchâsse les récits, introduit de nouveaux personnages – toujours plus originaux – et ne perd jamais son lecteur. Et confirme une nouvelle fois son talent de conteur.

Sandman 4

Je craignais le graphisme, mais mes inquiétudes se sont révélées infondées. Les dessinateurs de Sandman proposent ici une œuvre plus sombre et plus riche que l’idée que je me faisais du dessin de comics. De plus, je trouve assez agréable l’homogénéité du style en dépit des changements de dessinateurs. J’ai particulièrement eu un coup de cœur pour les couvertures de chaque chapitre qui présente des personnages à travers des portraits oniriques et torturés.

Et je dois dire qu’il m’intrigue, ce Sandman. On le découvre peu à peu. Son caractère, attachant même s’il ne fait rien pour – il est consciencieux au possible, il ne se déride jamais (si, il rit une fois dans ce volume), il est austère (personnellement, il m’a beaucoup rappelé Thorn, pour les lecteurs et lectrices de La Passe-Miroir…). Son passé – « Contes dans le sable » raconte ses amours malheureuses avec une reine africaine tandis que « Hommes de bonne-encontre » se focalise sur son amitié et sa rencontre centennale avec un homme auquel il a accordé l’immortalité. Sa famille, les autres Infinis – la Mort, le Désir, et j’espère découvrir ses autres frères et sœurs dans les prochains tomes.

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Interviews avec Neil Gaiman, sur son projet, ses idées, chapitre par chapitre… Les suppléments sont très intéressants et m’ont apporté de nombreux éclairages, notamment par rapport aux références à d’autres comics ou bien à des personnages connus des fans qui sont passés dans ce volume pour faire un coucou (comme John Constantine). Des détails qui me sont évidemment passés sous le nez et qui doit rendre la lecture encore plus riche pour un connaisseur. Cette ultime partie apporte ainsi des informations bienvenues pour saisir pleinement la complexité de Sandman.

Une œuvre dense et mature, sombre et captivante, un univers qui s’annonce vaste, à la frontière mouvante entre le rêve et la réalité. Neil Gaiman a encore frappé, je n’ai qu’une envie : découvrir la suite des aventures de ce personnage atypique.

« Si mon rêve était vrai, alors, tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons savoir est faux. Ça signifie que le monde est à peu près aussi solide et fiable qu’une couche d’écume à la surface d’un puits d’eau noire qui plonge sans fin, et il y a dans ses profondeurs des choses auxquelles je ne veux même pas penser. Ça signifie que nous sommes des poupées. Nous n’avons aucune idée de ce qu’il se passe réellement, nous nous imaginons que nous contrôlons notre vie, alors qu’à une feuille de papier de là, des choses qui nous rendraient fous si nous y réfléchissions trop jouent avec nous, nous déplacent d’une pièce à l’autre, et nous rangent le soir quand elles sont fatiguées, ou qu’elles s’ennuient. »

Sandman, volume 1 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2012 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 496 pages.

Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.

Miss Alabama et ses petits secrets, de Fannie Flagg (2010)

Miss Alabama et ses petits secrets (couverture)Maggie Fortenberry, ex-Miss Alabama, a décidé de dire adieu au monde, à la vie et à sa chère petite ville de Birmingham. Ce n’est pas qu’elle est spécialement déprimée, mais, à soixante ans, toujours célibataire et employée dans une agence immobilière, sa vie ne ressemble pas à celle qu’elle s’était imaginée. Puisque son existence ne sera plus qu’un lent déclin, autant éviter ça. Elle a tout préparé pour ne causer aucun souci à personne avec sa disparition. Sauf que, pour faire plaisir à son amie Brenda en allant voir un spectacle avec elle, Maggie accepte de repousser l’échéance d’une semaine. Ce ne sera que le premier imprévu d’une longue série…

J’avais aimé le film Beignets de tomates vertes (je m’aperçois aujourd’hui que je ne m’en souviens plus) et, à force de voir ce livre encensé partout à sa sortie, puis de systématiquement tomber dessus à la bibliothèque, j’ai fini par être intriguée et avoir très envie de le lire. Saiwhisper et L_Bookine du blog Les pages qui tournent m’en ont donné l’occasion grâce à un concours organisé en fin d’année (encore merci à elles !). J’ai mis un peu de temps avant d’enfin attaquer ce livre et… ah ! Déception ! Malheureusement, le roman de Fannie Flagg ne m’a pas particulièrement transportée.

Si j’ai trouvé que les personnages étaient gentiment clichés, je ne m’en suis pas offusquée car je m’y attendais un peu. On regrettera néanmoins ce clivage terriblement marqué entre les gentilles filles de l’agence Red Mountain Realty (l’agence de Maggie) et leur méchante concurrente, Babs Bingington.
De plus, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’attacher à Maggie. Si d’une part, elle m’est sympathique par ses doutes, ses regrets, ses timidités qui sont souvent les miennes, elle m’a également agacée par son attachement perpétuel au passé. Son rêve est une vie de cinéma, comme dans un vieux film en Technicolor, et une vie dans la classe aisée de la société. Bref, des rêves qui ne sont, pour le coup, absolument pas les miens. En outre, ses fameuses seize bonnes raisons d’en finir m’ont laissée… perplexe. Parmi les plus futiles, on trouve notamment « plus besoin de se faire teindre les cheveux » et « plus de mauvais plateaux-télé ». C’est vrai qu’il est beaucoup plus compliqué de vivre avec les cheveux gris et se mettre à la cuisine que de se suicider.
Finalement, j’ai trouvé les femmes qui entourent Maggie beaucoup plus intéressantes qu’elle, à commencer par Brenda aux ambitions aussi grandes que son appétit et, évidemment, la grande petite Hazel, cette géante d’un mètre deux, pleine de vie, de bonne humeur, de rêves et de volonté pour les exaucer.

Le rythme est lent et ce n’est que dans la seconde moitié que le roman s’accélère (un peu). Miss Alabama et ses petits secrets est un roman assez mélancolique, mais qui reste de la lecture détente. C’est une petite histoire un peu facile qui ne va pas trop loin (je pense notamment à la question des droits civiques qui est finalement que survolée). S’il reste un roman globalement très réaliste, je trouve la fin trop… Trop. Trop gentille, trop tout-est-bien-qui-finit-bien-sauf-pour-la-méchante, trop conte de fées.

Malgré une ambiance douce-amère, ce roman qui aurait pu être une charmante histoire sur le temps qui passe, les chemins que l’on n’a pas pris et les regrets est resté beaucoup trop superficiel pour me plaire.

 « Tandis qu’elle prenait le chemin de la colline, passant devant le Country Club et contournant English Village, l’image d’une jeune fille flotta soudain dans son esprit. Une jeune fille qu’elle avait dû voir, jadis, dans un film. Mais lequel ? La Mélodie du bonheur, peut-être ? Une image qu’elle n’arrivait pas vraiment à fixer – jusqu’à ce  que Maggie comprenne : ce n’était pas une actrice, c’était elle. Elle qui retrouvait ici cette humeur mélancolique qui, en fait, ne l’avait jamais quittée. Cette étrange solitude qui l’habitait depuis toujours. Un désir languissant pour quelque chose d’impossible à définir. »

Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg. Le cherche-midi, 2014 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Piningre. 433 pages.

Billie H., de Louis Atangana (2014)

Billie H. (couverture)Années 1920, Baltimore. Avant Billie Holiday, il y a eu Eleanora. Une jolie gamine un peu bagarreuse et rebelle qui refusait que son seul destin soit de servir les Blancs. Qui avait des rêves plein la tête : retrouver son père, un musicien sillonnant les routes américaines depuis son retour de la guerre, et chanter ! Mais la vie n’est pas facile pour une jeune Noire sans argent et Eleanora devra affronter de nombreuses épreuves et désillusions avant de réaliser son rêve.

Un tout petit roman, mais quelle énergie ! Ce court récit extrêmement vivant nous emporte dans la vie à mille à l’heure de la future Billie Holiday. Ce roman est comme une musique au rythme et au ton particulièrement entraînants. Il y a notamment beaucoup de dynamisme dans la retranscription que fait l’auteur de la façon de parler des Afro-Américains.
La joie succède au chagrin, les coups durs aux petites victoires… Ce qui est vécu est vécu, le passé est le passé, Eleanora, avec sa fougue, continue d’avancer, continue de rêver quoi qu’il advienne. Elle fascine, mais reste toujours accessible, on se sent rapidement très proche de cette jeune fille pleine d’espoir en dépit des injustices qui sillonnent son adolescence. On la laissera d’ailleurs à la signature de son premier disque lorsque le rêve sera enfin devenu réalité.

Billie H. retrace l’enfance de la chanteuse et permet d’en apprendre davantage sur cette grande artiste, mais dessine aussi le tableau de cette société encore très ségrégationniste. La misère, l’alcool, la prostitution et la prison ne sont jamais loin pour Eleanora, sa mère et leurs voisins. Un roman très instructif donc.

Juste, énergique, vivant, sensuel, Billie H. est un très joli petit roman qui donne envie de (re)découvrir un peu plus l’œuvre de Billie Holiday.

« Cette cohue, dehors ! Ce quartier était un cœur qui bat. Vendeurs ambulants, rires et cris, agitations d’hommes et de femmes. Elle fila tout droit chez le marchand de beignets et choisit le gâteau qui lui parut le plus gros. Dès sa première bouchée, les saveurs s’épanouirent dans sa bouche. Elle était toute entière dans la réalité de ce beignet. Plus rien n’existait autour d’elle. Le ciel avait le cœur gros pourtant. Il neigerait bientôt. Aucune importance. Rien ne pourrait ternir ce bonheur de manger. »

« Chanson ! Dès les premières paroles, il se passa quelque chose dans la salle. Comme une vibration agréable. Douce et chaude. Un couple qui s’apprêtait à partir s’arrêta et se retourna pour voir qui chantait avec cette voix. Un souffle sensuel, nonchalant et cabotin. Entre caresse et taquinerie. Joie et mélancolie. Les musiciens se jetaient des coups d’œil. Pas de doute. Cette gamine, elle avait de l’âme dans la voix. Quelque chose dans le ventre. »

Billie H., Louis Atangana. Rouergue, coll. Doado, 2014. 121 pages.

Billie Holiday

Les albums de Bernard Villiot et Thibault Prugne

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler, dans cette courte critique, de deux albums que j’aime beaucoup. Écrits par Bernard Villiot et illustrés par Thibault Prugne, il s’agit des titres suivants :

  • Le Souffleur de rêves (2015)
  • Le Dompteur de vent (2016)

Dans le premier, un jeune homme boiteux qui rêve de devenir souffleur de verre à Murano, mais qui, raillé par tous les maîtres du lieu, se voit contraint de s’entraîner dans le secret de la nuit. Son talent devient si grand et ses bulles de verre si fines et délicates que ses bulles de verre se transforment en rêves d’enfants. Mais évidemment, son don fait des envieux…

Dans le second, un jeune garçon qui découvre dans une grange toute une collection de cerfs-volants. Emerveillé, il décide de faire voler un grand serpent écarlate au grand rassemblement de cerfs-volants de Fort Collins, mais dompter le vent n’est pas toujours une chose aisée.

Le Souffleur de rêves

A travers les textes et les images, on voyage à Venise pour l’un – lagunes, gondoles, Campanile et souffleurs de verre – et dans l’Ouest américain pour l’autre – grandes étendues désertiques, moulin à vent, aigle planant haut dans le ciel et Indien. On voyage physiquement et on grandit intérieurement. Les héros apprennent la patience et la persévérance. Comme dans tous les contes, ils connaîtront des épreuves tout en pouvant compter sur le soutien d’amis bienveillants.

Le Dompteur de vent

Mais surtout, ces deux histoires sont pleines de poésie. Les rêves, le vent… l’immatériel y est sublimé. Comme rythmées d’une petite mélopée, elles sont douces, gracieuses et délicates. Et cette douceur, cette grâce et cette délicatesse se retrouvent dans les très belles illustrations de Thibault Prugne. Les traits sont arrondis, les couleurs sont chaudes et lumineuses : cela me donne l’envie de me plonger dans ces illustrations sublimées par la grande taille de l’album.

Attirée par le travail de Thibault Prugne que j’admire beaucoup, j’ai découvert deux albums magnifiques, tendres et oniriques.

Le Souffleur de rêves

« Puis une fois la nuit tombée, Zorzi s’en allait souffler les rêves que les vents et les courants d’air dispersaient dans les chambres des enfants.

 Des rêves colorés selon le vœu de chacun.
Des rêves bleus, que l’on voulait précieux,
des rêves roses ou des rêves vermeils qui,
paraît-il, étaient de pures merveilles ! »

Le Souffleur de rêves

« « Ecoute son murmure. Il t’invite à jouer. »
Sam tendit l’oreille et entendit un bruissement.
« Mais prends garde, poursuivit l’Indien. Le vent est fier, espiègle et capricieux. » »

Le Dompteur de vent

Le Souffleur de rêves, Bernard Villiot (textes) et Thibault Prugne (illustrations). Gautier-Languereau, 2015. 40 pages.

Le Dompteur de vent, Bernard Villiot (textes) et Thibault Prugne (illustrations). Gautier-Languereau, 2016. 40 pages.

Le Dompteur de vent

La porte du ciel, de Dominique Fortier (2011)

La porte du ciel (couverture)Alors que gronde, alors qu’éclate la guerre de Sécession, deux fillettes de Louisiane, Eleanor et Eve, l’une blanche comme le lait et l’autre brune comme le thé, grandissent ensemble. Pendant ce temps, en Alabama, June, comme des centaines d’esclaves, cueille le coton et, dans ses temps libres, coud des courtepointes tandis que ses fils s’en vont les uns après les autres.

Dominique Fortier a construit son roman comme un patchwork, inspirée par les courtepointes tissées par les femmes d’Alabama. Les chapitres voyagent à travers les Etats, voire les siècle, décrivant des instants de vie parfois anodins à première vue. Le Roi Coton, qui ouvre le récit, nous emmène rendre visite à Eleanor et Eve, à June, mais aussi à un prêtre qui tente de bâtir dans le bayou une église pour tous les hommes et toutes les femmes quelle que soit leur couleur ou même à un condamné à mort qui croupit dans une prison en 2011. J’ai été captivée par ce tableau de cette époque déchirée, de ces lieux – la Louisiane et son bayou, l’Alabama et ses champs de coton – et de ses gens qu’ils soient maîtres, esclaves, employés…

Il y a une certaine distance dans la narration qui change de tous ces récits très immersifs – et évidemment poignants – qui collent à un personnage dont nous connaissons toutes les pensées et vivons toutes les souffrances et les injustices. Mais en dépit de cette distance, de cette pudeur et de la silencieuse résignation d’Eve, cette douceur apparente cache parfois des moments d’une grande puissance émotionnelle.
De même, les injustices de l’esclavage ne sont pas laissées de côté (même si Eve n’est pas tout à fait esclave, ni tout à fait libre non plus, son statut n’étant jamais défini clairement, même au sein de la famille) et Dominique Fortier glisse ici et là des informations révoltantes : un esclave compte pour les 3/5 d’un homme libre, il y a une échelle pour « mesurer » le taux de sang noir dans les veines d’une personne (Noir, mulâtre, quarteron, mustee…), etc.

Toutefois, si l’esclavage y est dénoncé de manière subtile, l’auteure montre aussi la vacuité de la vie des femmes blanches. Un sujet sur lequel j’avais déjà un peu lu dans l’ouvrage Femmes et esclaves, de Sonia Maria Giacomini. Leur quotidien, surtout une fois mariées, est triste à pleurer. Eleanor en avait déjà un avant-goût les jours où, peu de temps avant ses noces, elle était obligée de broder un abécédaire :
« « En quoi cela est-il une indication de mes habiletés de maîtresse de maison ? Je l’ignore. » Mais cela n’était pas tout à fait vrai, car elle pressentait obscurément qu’il y avait dans le fait d’imposer cet ouvrage fastidieux à une jeune fille alors que dehors le soleil brillait, que la rivière roulait ses eaux fraîches et que le vent faisait bruisser le maïs en sa blondeur, qu’il y avait dans cette contrainte même quelque monstrueux entraînement à une résignation plus grande. »

Derrière le regard lumineux de la jeune femme de la couverture se cache un très beau roman un peu planant et cependant intime, qui m’a véritablement emportée au fil des pages et que je n’ai pas pu lâcher grâce à la plume fine et juste de Dominique Fortier.

« Permettez-moi de répondre à votre question par une autre : puisque nul traité de paix n’est venu marquer la fin de cette étrange guerre fratricide, comment prétendez-vous savoir qu’elle est bien finie ? »

« On m’appelle Roi Coton, je suis blanc comme neige, je suis mille et je suis l’un.
Suivez-moi maintenant, car nul ne saurait mieux vous guider en cette terre de fous, en ce pays de marécages, moitié boue et moitié eau, mangé par le soleil, ne craignez rien. Simplement, ayez soin de mettre vos pas dans les miens, et prenez garde aux serpents.
 »

La porte du ciel, Dominique Fortier. Les Escales, coll. Domaine français, 2017 (2011 pour l’édition originale). 251 pages.