Silo, trilogie, d’Hugh Howey (2012-2013)

J’avais écrit une chronique détaillée du premier tome lors de ma première lecture en 2017, je vais donc faire bref, mais je voulais malgré tout dire un mot sur les deux autres tomes qui complètent la trilogie Silo.

Je n’ai rien à changer sur ma première critique, si ce n’est que je suis tout de suite rentrée dans l’histoire cette fois et que j’ai adoré les parties tournant autour d’Holston puis de Jahns et Marnes. La longue descente et la plus interminable encore remontée du silo par la mairesse Jahns et l’adjoint Marnes m’ont vraiment touchée tant par la tendresse entre ces deux protagonistes que par les pensées qu’elles font naître chez Jahns. Étant du genre à cogiter en marchant, c’est une expérience que je connais bien (sauf que je n’ai jamais descendu les 144 étages d’un silo enterré) (et que je ne suis pas mairesse) (et que je ne suis pas une personne âgée) (mais l’idée est là). Un excellent tome, fascinant et intelligent.

En revanche, j’ai été davantage mitigée sur le second volume, un préquel qui retrace les siècles entre la conception du silo et les événements du tome 1. Je l’ai trouvé souvent répétitif, un peu confus, avec beaucoup de longueurs. D’une part, cela fait sens car c’est un peu ce que ressent notre nouveau personnage principal, Donald, plongé dans un système qu’il ne comprend pas pleinement, qu’il découvre en même temps que nous, qui le maintient souvent volontairement dans l’ignorance. Mais d’autre part, qu’est-ce que c’est long parfois ! On tourne trop souvent, trop longtemps autour des mêmes émotions encore et encore. Sans compter que je n’ai jamais réellement su m’attacher à Donald.
Ce qui m’avait plu dans le premier volet – à savoir rester focalisé sur les personnages et découvrir le silo par petits bouts au fil de leurs pérégrinations – m’a parfois frustrée. J’aurais aimé plus de détails techniques cette fois. Donald dessine les plans du silo, mais c’est à peu près tout ce que l’on sait, on ne le voit quasiment jamais faire, se heurter à des problèmes pratiques, s’interroger sur des détails techniques, sur la disposition des fermes, des espaces de travail, sur le fonctionnement des lampes de croissances et des Machines, sur des petits détails qui auraient rendu la chose plus précise, plus réelle. Les découvertes fracassantes, les révélations révoltantes, la tension sont finalement noyées dans un amoncellement de mots parfois inutile.
La dernière partie sauve un peu le reste : j’ai davantage accroché aux actions et questionnements de Donald, sans compter que le personnage de Solo (rencontré dans le premier opus) m’a totalement enchantée tant ce personnage me touche, m’amuse et m’émeut. Ce n’était pas un mauvais livre, mais une déception tout de même, mise en regard des autres tomes (malheureusement, pour celles et ceux qui auraient cette idée, on ne peut pas en faire l’impasse pour lire le troisième !).

La lecture du troisième tome s’est bien mieux déroulée – ouf ! On raccroche les wagons avec la fin du premier tome, on retrouve Juliette – est une héroïne plus fascinante que Donald – et l’action est beaucoup mieux régulière avec cette balance équilibrée entre mouvement et réflexion, malgré quelques défauts qui ont su se faire oublier le temps de la lecture (intrigues évoquées mais non creusées, silos voisins délaissés, récit plus prévisible parfois…). On alterne les points de vue entre les silos, on tremble pour les personnages, on veut en savoir plus, on lit un chapitre puis un autre et, oh, allez, juste un autre, bref, ce tome plus court s’est révélé parfaitement prenant et réussi, générant en moi le même enthousiasme que le premier qui reste néanmoins, sans aucun doute possible, le meilleur des trois.

 En dépit d’un second tome non exempt de défauts, cela reste une bonne trilogie avec un huis-clos maîtrisé, avec des interrogations pertinentes sur la vérité, la sécurité, le libre arbitre, les révoltes et leurs conséquences. J’ai aimé les révélations au compte-gouttes tout au long des trois tomes, certaines m’ayant bien surprise ou fait pester contre tel ou tel personnage. J’ai aimé que les « méchants » soient plus que ça, évitant l’écueil du manichéisme, car leurs raisons de mal agir sont souvent, non pas excusables – en aucun cas –, mais presque compréhensibles : si les romans étaient racontés avec leur point de vue, sans doute les rébellions ne sembleraient-elles pas si légitimes. J’ai aimé que Juliette « Jules » soit machiniste et que son père soit pédiatre, que d’autres femmes soient ingénieur (ingénieuse ?) en cheffe ou pilote de drones.

Une trilogie, certes imparfaite, mais qui mérite qu’on lui laisse une chance.

« Le sommeil était un véhicule qui permettait de faire passer le temps, d’éviter le présent. Un tramway pour les déprimés, les impatients, et les mourants. Donald était un peu les trois. »

Silo, trilogie, Hugh Howey. Le Livre de Poche. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric (tome 1) et Laure Manceau (tomes 1, 2 et 3).
– Tome 1, 2016 (2012 pour l’édition originale), 739 pages ;
– Tome 2, Origines, 2016 (2012 pour l’édition originale), 699 pages ;
– Tome 3, Générations, 2017 (2013 pour l’édition originale), 539 pages.

Dix petits nègres & Dix

Dix personnes, une île déserte, des accusations et des meurtres, ça vous dit quelque chose ? Dans cet article, je vous invite de partir sur cette île peu à peu transformée en tombeau pour une justice assénée de manière bien originale à travers deux romans : l’original évidemment, Dix petits nègres, le classique signé Agatha Christie, et une version récente – et française – à savoir Dix de Marine Carteron

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Dix petits nègres, d’Agatha Christie (1939)

Dix petits nègresDix personnes – trois femmes et sept hommes – réunis sur une île étrange par un couple tout aussi mystérieux. Un enregistrement les accusant d’avoir commis un ou des meurtres. Une funeste comptine qu’un assassin invisible semble suivre pour les supprimer un à un.

Dix petits nègres est indubitablement l’un des titres les plus connus de la reine du crime et incontestablement l’un des plus aboutis. Il s’agissait pour d’une relecture en vue de découvrir le dernier titre de Marine Carteron intitulé Dix.

Forcément, l’effet de surprise n’est pas le même lorsqu’on connaît la fin. Bien que ma lecture remonte à plus de dix ans, je n’ai jamais oublié ni les crimes, ni le coupable tant l’histoire m’avait marquée – à l’instar du Crime de l’Orient-Express, Mort sur le Nil ou Le meurtre de Roger Ackroyd. La lecture perd un peu de son charme, mais j’ai pris plaisir à chercher tous les indices pouvant nous mettre sur la piste de la mystification. Cela m’a confirmé que ces derniers sont si subtils qu’il m’était impensable de découvrir le mystère à ma première lecture.
C’est un récit très efficace qui se laisse lire très rapidement. Les événements s’enchaînent sans temps mort tandis que la succession de chapitres courts et les changements de points de vue – puisque nous passons incessamment d’un personnage à l’autre – empêchent de décrocher de l’intrigue.
L’ambiance est savoureuse : île déserte battue par les vents et les embruns, invités à la conscience peu légère à la fois suspects et détectives dans un jeu macabre et crimes soigneusement mis en scène sur fond de chansonnette enfantine. Que demander de plus ?

Bref, pas étonnant que ce roman soit devenu un incontournable du genre tant il est réjouissant à lire, tant il est agréable de se laisser dupée pour avoir la surprise de découvrir dans les dernières pages seulement le fin mot de cette histoire

« Une île, ça avait quelque chose de magique ; le mot seul frappait l’imagination. On perdait contact avec son univers quotidien – une île, c’était un monde en soi. Un monde dont on risquait parfois – qui sait ? – de ne jamais revenir. »

Dix petits nègres, Agatha Christie. Le Livre de poche, 1997 (1939 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Gérard de Chergé. 222 pages.

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Dix, de Marine Carteron (2019)

Dix (couverture)Dix personnes – sept adolescents et trois adultes – réunis sur une île pour une émission de télé réalité. Sauf que le jeu n’est pas tout à fait celui auquel ils s’attendaient.

J’avais très envie de lire ce livre car Marine Carteron est l’autrice des géniaux Autodafeurs et Génération K, ce qui me semblait très prometteur. Cependant, j’étais malgré tout dubitative du fait de l’histoire très inspirée d’un autre livre. Si la quatrième de couverture parle d’un « clin d’œil sanglant à la reine du roman noir », je trouve qu’il s’agit ici de bien plus qu’un simple clin d’œil.

Bien que son nom ait été changé – sans surprise –, l’île présente une disposition similaire : falaises abruptes du côté orienté vers la côte ; une tempête vient déjouer l’espoir d’être secourus ; si le manoir est extérieurement ancien, il est entièrement rénové et modernisé comme l’était la maison d’Agatha Christie. Et forcément, l’on sait que toutes les personnes sur l’île sont coupables (sauf que l’une d’entre elles n’est coupable que des meurtres perpétrés dans ce jeu macabre). Certes, les crimes ont évolués pour cette version 2019. La guerre qui avait couvert le général Macarthur, la potence auquel Wargrave était soupçonné d’avoir joué avec un peu trop de légèreté ou le puritanisme de Miss Brent qui avait poussé une jeune servante enceinte hors mariage à se suicider ne sont plus d’actualité. A présent, les « participant·es » sont accusé·es de harcèlement scolaire, de viols et de rumeurs murmurées sur le Web. Les thématiques se sont modernisées pour dénoncer les vices de notre société.
Mais l’idée reste la même. Et sachant cela, identifier le coupable très rapidement n’avait rien de bien sorcier. Non seulement son lien avec une certaine personne décédée n’est jamais évoqué, mais en plus, il n’y a pas vraiment de passage dans sa tête, de moments où nous sommes plongés dans le tourbillon de ses pensées, ce qui, naturellement, le dénoncerait aussitôt. Je me suis demandé si c’était la même chose dans Dix petits nègres, je regrette de ne pas y avoir prêté attention. Connaissant d’avance le coupable, ce détail ne m’a pas choqué alors qu’il m’est apparu comme évident dans Dix. J’avoue que cela m’a un peu déçue de ne pas avoir été étonnée et trompée comme dans l’œuvre d’Agatha Christie : c’était ici un peu trop facile finalement.

En revanche, il y a bel et bien ce que j’appellerais des clins d’œil, mais aux contes et à la mythologie. Chaque invité·e se voit attribuer une chambre décorée sur une histoire bien précise : le Petit Chaperon rouge, le garçon qui criait au loup, Peau d’âne, Icare, Narcisse, Sisyphe, etc. Aimant tant les contes que la mythologie, j’avoue que j’ai beaucoup apprécié cet aspect du récit. Je me suis amusée à tenter de deviner – avant que l’on nous en confie les détails – quel était le lien entre le protagoniste du roman et le héros ou héroïne du conte ou de la mythologie. Car ces derniers font en effet le lien avec leur crime et leur châtiment. C’est morbide, mais assez réjouissant à lire, je dois avouer.

Je suis donc un peu mitigée sur ce roman. D’un côté, c’est un huis-clos efficace, c’est prenant, la lecture est fluide et agréable, les thématiques sont très actuelles, et, comme je l’ai dit, j’ai particulièrement apprécié les références mythologiques et relative aux contes. De l’autre, je trouve le procédé de s’inspirer autant d’une autre œuvre un peu « facile ». Je mets entre guillemets car je ne pense pas que s’inspirer de l’un des chefs-d’œuvre d’Agatha Christie soit particulièrement évident – c’est indubitablement audacieux –, mais en même temps, il me semble que la charpente de l’intrigue est déjà construite et qu’il n’y a qu’un travail de rénovation, de rafraîchissement à faire par-dessus. Sans compter que je m’attendais à me faire avoir d’une aussi belle façon que par son ancêtre anglais et que ça n’a pas vraiment été le cas. Par conséquent, en dépit de ses qualités, je pense qu’il s’agit d’un roman que j’oublierai dans quelques temps à l’inverse du classique qu’est Dix petits nègres.

« Son plan était parfait à l’exception d’une chose : les gens n’étaient pas des pièces d’échec et réagissaient parfois de façon étrange. »

« Rien à part le hurlement d’un infirme qui venait de comprendre que, finalement, il y avait bien pire torture que ne pas savoir.
Le pire, c’était de savoir… et de ne pas pouvoir le prouver. »

Dix, Marine Carteron. Editions du Rouergue, coll. Doado noir, 2019. 302 pages.

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Petite parenthèse qui n’a rien à voir avec l’article ci-dessus. Il n’y aura pas de bilan mensuel ce mois-ci ; à l’heure où cet article paraît, je suis en plein état lieu avant de migrer vers le sud pour m’installer dans ma nouvelle région. Je ne sais pas quand j’aurai à nouveau internet, donc ne vous étonnez si je ne réponds pas très rapidement à d’éventuels commentaires. (J’ai un autre article programmé, mais le blog risque de tourner au ralenti ces prochaines semaines.) Je vous souhaite un beau mois de mars et vous dis à bientôt !

Deux mini-chroniques : Le fusil de chasse de Yasushi Inoué et La vie en chantier de Pete Fromm

Deux mini-chroniques pour des livres qui n’ont rien à voir. Ni la taille, ni l’époque, ni le style… bref, ne cherchez pas. Leur seul lien, c’est la brièveté de mes critiques.

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Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué (1949)

Le fusil de chasse (couverture)Trois lettres écrites par trois femmes et adressées au même homme. Au départ, un simple adultère. Au final, une fresque sur l’amour, la mort et le mensonge.

Trois lettres. Trois femmes écrivant à un homme. Racontant leur histoire, leur passé, leur relation avec lui et entre elles. A travers ces trois lettres écrites sans la moindre concertation, plusieurs facettes d’un même tableau se peignent peu à peu. Chaque femme dévoile sa version de l’histoire, ses détails, et l’histoire, anecdotique en elle-même, se complète progressivement.

Trois lettres pour dire l’amour, les regrets, la jalousie, la honte, la colère, la solitude… Les sentiments sont exacerbés, finement exprimés avec cette écriture imagée et raffinée – dans laquelle fleurs et saisons sont omniprésentes – que j’ai souvent retrouvée dans des textes japonais (du Dit du Genji aux Belles endormies par exemple).

Le texte a beau avoir soixante-dix ans, il n’en reste pas moins actuel. Les sentiments qu’il décrit sont ceux qui peuvent tournoyer autour de n’importe quelle histoire d’amour passionnelle, quelle que soit l’époque et le lieu.

Economie de mots, ce texte épistolaire se révèle court mais efficace pour cette fine analyse des relations humaines. Simple, poignant et délicat.

« Je pleurais parce que tout me semblait voué à un isolement triste, effrayant. Vous trois – Mère, déjà devenue une âme, et vous, et Midori – vous étiez réunis dans la même chambre, et chacun de vous avait ses pensées secrètes mais n’en disait mot. Quand je me représentais la scène, le monde des adultes me semblait intolérable, comme un monde de solitude, de tristesse et d’horreur… »

Le fusil de chasse, Yasushi Inoué. Le Livre de Poche, coll. Biblio roman, 2012 (1949 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier. 88 pages.

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La vie en chantier, de Pete Fromm (2019)

La vie en chantier (couverture)Missoula, Montana. Taz et Marnie semblent promis à une vie heureuse : de l’amour et de la complicité à revendre, une maison en chantier qu’ils réhabilitent avec bonheur malgré leur petit budget, un bébé en route… Sauf que tout s’écroule lorsque Marnie meurt en donnant naissance à Midge. Si Taz est en miettes, il peut néanmoins compter sur son ami Rude, sur la mère de Marnie et sur Elmo la nouvelle babysitter pour l’aider à remonter la pente.

Pete Fromm est un auteur que j’aimerais croiser plus souvent au fil de mes lectures depuis mon immense coup de cœur pour Indian Creek. C’est donc enthousiaste que j’ai emprunté son dernier titre à la bibliothèque. Ce fut une agréable lecture, mais malheureusement pas aussi géniale et fascinante qu’Indian Creek. J’avais de telles attentes que je ne peux m’empêcher de me ressentir une immense déception et, de ce fait, je me contenterais d’une petite critique car la petite voix qui me chuchote que « Indian Creek était quand même mieux » risquerait de tout gâcher en se manifestant sans cesse.

Je suis partagée sur les portraits dessinés par Pete Fromm. Parfois, ses personnages ont su me toucher ; parfois, ils m’ont complètement laissé de marbre. J’ai en revanche été plutôt séduite par leur relation si empreinte de tendresse – et parfois de maladresse – envers Midge.
Ce qui m’a également un peu déçue, ce sont les chemins un peu faciles empruntés par l’histoire. C’est le genre de roman où l’on envie un peu le personnage d’être si bien entouré, qui nous fait espérer rencontrer de telles personnes un jour parce qu’aucune histoire ne peut mal finir avec des ami·es si dévoué·es (la dernière fois que j’ai éprouvé cette sensation, c’est en lisant Agnès Ledig histoire de connaître un peu ce qui plaît tant aux lectrices de la bibliothèque : autant dire que je ne pensais pas que Pete Fromm me rappellerait Agnès Ledig…). Le côté romantique de l’intrigue, dont l’issue se voit comme le nez au milieu de la figure, m’a également fait pousser quelques soupirs.

Cela reste néanmoins une jolie histoire de vie, sur ce qui fait le quotidien, sur le deuil, sur la force de reconstruction de l’être humain, sans pathos et passages trop tire-larmes. J’ai qualifié cette lecture d’agréable. Ce qui veut tout dire à mon avis. C’est-à-dire que ça se lisait bien, j’ai passé un bon moment, mais ce n’était pas non plus le livre qui me marquera durablement.

Mouais… j’ai beau ne pas avoir détesté cette lecture, j’ai quand même du mal à vous la vendre. Pour conclure, je vous conseille de lire Indian Creek (mais je suppose que vous l’aviez déjà compris).

« Au lieu des pins ponderosa sur la colline, des trembles sur la berge, de leurs feuilles sous l’eau encore dorées, constellant le barrage des castors, il voit des troncs calcinés se détachant sur le bleu glacial du ciel telles des pointes de lances noircies.
Même les peupliers ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, leurs doigts griffus se refermant sur du vide. La terre est carbonisée. Les étangs sont comme huilés, graissés. Il ne reste rien.
 »

La vie en chantier, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Americana, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliane Nivelt. 380 pages.

De l’eau pour les éléphants, de Sara Gruen (2006)

De l'eau pour les éléphants (couverture)Après avoir abandonné Snobs de Julian Fellowes – j’ai pourtant hésité quelques temps avant d’accepter le fait que la suite ne m’intéresserait pas davantage que les premiers chapitres – je me suis jetée sur l’autre livre que j’avais emportée en vacances (oui, je cette chronique stagne dans mes brouillons depuis plusieurs semaines). Et là, tout de suite, j’ai été soulagée. Clairement, j’étais dans une bonne histoire et j’allais enfin arrêter de chipoter sur des pages qui m’ennuyaient mortellement.
J’avais vu le film mais il y a trop longtemps pour que je me rappelle l’histoire, je suis donc repartie à zéro sans trop savoir à quoi m’attendre. (Enfin, sauf que vu que la « fin » de l’histoire est racontée dans le prologue, cette affirmation n’est pas tout à fait exacte.)

Après cette trop longue introduction, de quoi ça parle ? De l’histoire de Jacob Jankowski, récemment devenu orphelin, qui saute un jour dans un train. Or il se trouve que c’est un cirque que transporte ce dernier. Ni une ni deux, le voici embauché comme vétérinaire. Sauf que l’envers du décor se révèle particulièrement cruel.

De l’eau pour les éléphants est très certainement un roman efficace. J’ai été embarquée dès les premières lignes. Les personnages sont globalement bien campés. Je me suis prise d’amitié pour Jacob, j’ai été révulsée par August qui est un personnage bien flippant – cette double personnalité, tantôt amicale et chaleureuse, tantôt possessive et violente, rend chaque moment passé en sa compagnie des instants de tension – et puis, je suis tombée sous le charme de Rosie et Bobo (oui, ce sont respectivement une éléphante et un chimpanzé, je ne vois pas le problème).
Cependant, sans que cela soit devenu un frein, je n’ai pas adhéré tant que ça à l’histoire d’amour de Jacob et Marlène. Peut-être parce que ces deux-là sont un peu trop lisses et, bien que sympathiques, ils n’ont pas réussi à réellement me toucher.

Le livre se construit autour de deux récits parallèles : celui du jeune Jacob des années 1930 et celui d’un Jacob nonagénaire. Ce dernier, en maison de retraite, revient sur sa vie passée et raconte celle du présent, son infantilisation par certains soignants, la gentillesse d’une autre, cette vieillesse de corps non acceptée par son esprit, ses enfants… et c’est un personnage qui m’a beaucoup émue. J’ai adoré ce vieux ronchon qui refuse de se laisser faire. La fin qu’il nous offre est juste magnifique, j’en ai été enchantée.

En revanche, le gros point fort de ce livre, c’est la plongée dans l’univers du cirque. On découvre plein de choses sur l’envers du décor et l’autrice a injecté dans son récit de nombreuses anecdotes bien réelles. Ces grands cirques qui voyageaient par le train, les « freaks », les animaux… il y a indubitablement un côté fascinant à tout cela. Dans De l’eau pour les éléphants, nous sommes pendant la Grande Dépression des années 1930 et, clairement, les temps sont rudes. Non pas que la vie devait être plus douce avant pour celles et ceux, humains et animaux, qui y étaient exploités, mais en cette période de chômage massif, le cirque n’est vraiment pas synonyme de paradis pour ceux qui y travaillent. La magie, l’incroyable et les paillettes pour le public ; la souffrance, la maltraitance et la misère pour les autres. On balance des « tchécos » du train (en marche) (au-dessus d’un pont de préférence) quand on ne peut plus les payer, on exploite les manuels, on rachète pour une bouchée de pain les humains, les ménageries et le matériel des cirques qui font faillite… et on bat comme plâtre les animaux qui ne donnent pas satisfaction. Le prologue tempère l’angoisse que l’on peut éprouver pour la pauvre Rosie, mais j’ai quand même eu le cœur serré face aux violences qui lui sont infligées.
Je dois avouer que cette atmosphère captive et crée un cadre parfait pour un roman : la noirceur sous les lumières fait frémir et la façon dont sont traités humains et animaux rend ce décor aux apparences enchanteresses particulièrement sordide.

Adieu la magie du cirque ! Malgré ses faiblesses – le personnage de Marlène, l’écriture très banale et certains rebondissements beaucoup trop prévisibles – De l’eau pour les éléphants reste de la première à la dernière page un roman diablement efficace. Cette histoire dans les coulisses impitoyables du cirque de l’entre-deux-guerres s’est révélée vivante, captivante et enrichissante, troublante aussi parfois à cause des horreurs qu’elle met en lumière. Un excellent moment de lecture !

« Il n’y a pas de solution. Je ne peux qu’attendre l’inévitable dénouement, tandis que les fantômes du passé s’agitent dans le vide de mon présent. Ils font du vacarme, se mettent à l’aise d’autant plus facilement que rien ne s’oppose à leur intrusion. Je ne lutte plus. »

« Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. »

De l’eau pour les éléphants, Sara Gruen. Le Livre de poche, 2011 (2006 pour l’édition originale. Albin Michel, 2007, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy. 471 pages.

Et le film alors ?

De l'eau pour les éléphants (affiche du film)En effet, j’ai revu le film après avoir terminé ma lecture. Et je dois dire que j’ai été un peu déçue même si je pouvais m’y attendre. Outre les habituels raccourcis, on apprend moins de choses sur le cirque – il est toujours plus facile d’écrire des informations que de les expliquer dans un film –, ce qui était, comme je le disais l’une des forces du roman. En outre, tout va trop vite, les éléments se précipitent et l’on a le temps de ne s’imprégner de rien.
Encore une fois, Marlène (Reese Witherspoon) m’a laissée de marbre ; Jacob (Robert Pattinson) m’a quant à lui agacée ; et je trouve qu’August n’a pas le temps d’être aussi glaçant dans le film que dans le livre malgré la très bonne prestation de Christoph Waltz dont l’immense sourire peut se révéler aussi chaleureux que terrifiant.

Néanmoins, cela reste un film sympathique à regarder, les décors et les tenues sont superbes, on retrouve ce contraste paillettes/pauvreté du roman et il y a matière à se laisser embarquer sans problème. J’ai été profondément remuée (euphémisme pour « j’avais envie de vomir ») par les scènes de maltraitance, heureusement peu nombreuses : même si c’est du cinéma, ça me glace toujours de savoir que cela existait et existe encore aujourd’hui (il n’y a pas deux heures, j’ai vu un chien se prendre un coup de pied par son maître parce qu’il avait osé venir vers la mienne, j’en suis encore choquée).

Je n’ai pas tellement été convaincue par ce film qui se laisse voir et oublier tout aussi rapidement. Je pense néanmoins que cela est essentiellement dû au fait que je l’ai trouvé très pauvre et fade comparé au roman. Sans ma lecture, j’aurais sans doute pensé différemment (il me semble d’ailleurs que j’avais davantage apprécié mon lointain premier visionnage).

De l’eau pour les éléphants (VO : Water for Elephants), réalisé par Francis Lawrence, avec Christoph Waltz, Robert Pattinson, Reese Witherspoon… Film américain, 2011. 2h.

La trilogie du Tearling, d’Erika Johansen (2014-2016)

Après avoir passé dix-neuf ans en exil, Kelsea Raleigh doit reprendre la place qui est la sienne : Reine du Tearling. Entre sa jeunesse, un oncle Régent peu pressé de lui rendre son trône et un affreux pacte signé par sa mère et la Reine Rouge qui dirige d’une main de fer le puissant royaume voisin, ses débuts royaux ne s’annoncent pas de tout repos. Face aux souffrances de son peuple, Kelsea va reprendre les rênes en main avec courage, audace… folie peut-être.

Si ces livres m’ont souvent fait de l’œil en librairie, je n’en ai (étonnement ?) pas beaucoup entendu parler – à part chez Plouf qui m’a juste donné l’élan nécessaire pour les sortir de ma PAL. Ainsi, j’ai pu plonger dedans sans autre attente que mes propres espérances. Espoirs ô combien comblés par cette formidable trilogie !

La trilogie du Tearling est un petit OVNI tout à fait inattendu. Je m’attendais à de la fantasy « classique » et c’est dans un tel univers que l’on semble se plonger : inspiration médiévale, gardes en armure, un zeste de magie, pas d’armes à feu, etc. la chaumière au fond des bois, la princesse révélée le jour de ses dix-neuf ans, on se croirait presque dans un conte. Et voilà que le nom de Rowling, Tolkien ou De Vinci font leur apparition. Voilà qu’on nous parle du Royaume-Uni, des livres électroniques, de la médecine telle que nous la connaissons. Des choses qui semblent perdues pour les protagonistes. Alors, fantasy ou science-fiction ? Les deux, mon capitaine ! Je vous laisse découvrir le pourquoi du comment, mais cette trilogie mêle merveilleusement fantasy, dystopie, roman d’anticipation, d’apprentissage, et le résultat est fabuleusement génial.

Ce sont des romans qui prennent leur temps, ce qui constitue pour moi un gros point fort. L’action ne se déroule pas à toute vitesse, avec des révélations à tire-larigot et des cliffhangers à chaque fin de chapitre ; en revanche, les personnages, les intrigues, le contexte historique… tout est richement développé. Il faut accepter de ne pas tout savoir tout de suite – c’est pourquoi le premier tome peut avoir un petit côté introduction – et laisser les pièces s’assembler au fur et à mesure.

Autre point fondamental : les protagonistes ont une telle profondeur qu’ils semblent réels. Depuis que j’ai reposé le troisième tome – même si je les ai si bien enchaînés que j’ai du mal à ne pas les voir comme un seul livre – je vis avec des images dans la tête, certaines scènes se jouent en boucle dans mon esprit. C’est simple, j’ai eu l’impression de vivre ce que je lisais tant j’étais immergée dans cette histoire.
Si nous sommes la majorité du temps dans la tête de Kelsea, l’autrice nous fait faire des excursions dans la vie d’autres personnages – du passé comme du présent – nous permettant ainsi de mieux comprendre (l’histoire du Tearling, la personnalité des personnes « visitées », etc.).

Kelsea est un personnage féminin fort. Faillible comme tout le monde – être Reine à dix-neuf ans n’est pas forcément une tâche aisée –, elle peut être agaçante et l’on s’inquiète même un peu du chemin qu’elle emprunte un temps dans le second volume. Elle n’est pas belle, elle n’est pas mince (du coup, elle sera jouée au cinéma par Emma Watson…), même si elle le souhaite parfois. Impulsive et franche, elle s’attache la fidélité de ses gens par son intelligence. Elle dénonce les injustices faites aux femmes, les violences qu’elles subissent, elles et leurs enfants, dans un monde où les vices sont un véritable marché. Elle veut l’éducation pour chacun et chacune, des livres diffusés largement. On peut deviner pourquoi l’interprète d’Hermione Granger a aimé ces livres.
Je pourrais vous parler de Massue, du Fetch, de la Reine Rouge, de Pen, d’Andalie et Aisa et de bien d’autres gens, mais je préfère vous laisser le plaisir de la rencontre avec ces personnalités aussi variées que touchantes.

Finalement, le cœur de ces romans pourrait être les dilemmes auxquels se confrontent les personnages, et l’humanité en général. Les responsabilités de chacun·e, les conséquences de leurs actes. Soi et les autres, les instincts et intérêts personnels et le bien du plus grand nombre. Dans ces romans où passé, présent et futur s’imbriquent étroitement, il est également question d’effet papillon, de réparer des erreurs du passé, d’apprendre pour progresser et devenir meilleurs.
Voilà peut-être le secret du réalisme de ces romans : les thèmes qu’ils abordent sont universels et peu importe que l’on vive dans un monde imprégné de magie ou non.

Et cette fin ! Douce-amère, mais tellement juste ! C’est dur, c’est beau, ça ne pouvait pas finir autrement.

(Au fait, je vous ai dit qu’il n’y avait pas de romance improbable et de clichés à faire lever les yeux au ciel toutes les trois pages ?)

Plongeant ses racines dans un univers imaginaire original et inclassable, la trilogie du Tearling fut une lecture formidable qui interroge l’être humain, sa volonté et sa capacité à progresser, à réparer, à ne pas oublier. Chaque tome semble meilleur que le précédent et le plaisir de lecture ne fait que grandir au fil des pages. Incapable de les lâcher, je n’avais pas envie de les finir, de quitter Kelsea et les autres, de laisser le Tearling derrière moi.

 « Mon mari n’est pas quelqu’un d’intelligent, mais sa stupidité même le rend dangereux. Il ne s’est jamais demandé s’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Il n’était pas assez subtil pour se poser de telles questions. Voilà, je pense, d’où vient le mal en ce monde, Majesté : de ceux qui croient que tout leur est dû, sans se demander s’ils y ont droit. Ils ne prennent jamais en considération ce qu’il peut en coûter à d’autres. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Et Kelsea se demanda soudain si l’humanité changeait jamais vraiment. Les gens apprenaient-ils quelque chose, au fil des siècles ? Ou l’humanité évoluait-elle juste comme la marée, en une suite d’avancée et de reculs, selon les circonstances ? Peut-être que ce qui caractérisait le mieux l’humanité, c’étaient ces trous de mémoire, cette faculté d’oubli. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Cet échange lui fit songer à Simon, et à la longue conversation qu’ils avaient eue dans les cachots. Quel que soit le domaine, physique ou histoire, les bonnes intentions finissent si souvent mal. Kelsea chassa cette idée, car elle eut l’impression que c’était le premier pas sur la voie de la paralysie, l’incapacité de prendre une quelconque décision par peur de conséquences imprévisibles. »
(Tome 3, Destin de sang)

La trilogie du Tearling, Erika Johansen. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Rosier.
– Tome 1, Reine de cendres. Le Livre de Poche, 2017 (2014 pour l’édition originale. JC Lattès, 2016, pour la traduction française sous le titre La Reine du Tearling). 601 pages ;
– Tome 2, Révolte de feu. Le Livre de Poche, 2018 (2015 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre L’Invasion du Tearling). 687 pages ;
– Tome 3, Destin de sang. Le Livre de Poche, 2018 (2016 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre Le Sort du Tearling). 642 pages ;

Challenge Voix d’autrice :
le premier roman d’une autrice (tome 1)
une dystopie (tome 2)
le dernier tome d’une série (tome 3)
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 Challenge de l’imaginaire
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