Deux mini-chroniques : Le fusil de chasse de Yasushi Inoué et La vie en chantier de Pete Fromm

Deux mini-chroniques pour des livres qui n’ont rien à voir. Ni la taille, ni l’époque, ni le style… bref, ne cherchez pas. Leur seul lien, c’est la brièveté de mes critiques.

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Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué (1949)

Le fusil de chasse (couverture)Trois lettres écrites par trois femmes et adressées au même homme. Au départ, un simple adultère. Au final, une fresque sur l’amour, la mort et le mensonge.

Trois lettres. Trois femmes écrivant à un homme. Racontant leur histoire, leur passé, leur relation avec lui et entre elles. A travers ces trois lettres écrites sans la moindre concertation, plusieurs facettes d’un même tableau se peignent peu à peu. Chaque femme dévoile sa version de l’histoire, ses détails, et l’histoire, anecdotique en elle-même, se complète progressivement.

Trois lettres pour dire l’amour, les regrets, la jalousie, la honte, la colère, la solitude… Les sentiments sont exacerbés, finement exprimés avec cette écriture imagée et raffinée – dans laquelle fleurs et saisons sont omniprésentes – que j’ai souvent retrouvée dans des textes japonais (du Dit du Genji aux Belles endormies par exemple).

Le texte a beau avoir soixante-dix ans, il n’en reste pas moins actuel. Les sentiments qu’il décrit sont ceux qui peuvent tournoyer autour de n’importe quelle histoire d’amour passionnelle, quelle que soit l’époque et le lieu.

Economie de mots, ce texte épistolaire se révèle court mais efficace pour cette fine analyse des relations humaines. Simple, poignant et délicat.

« Je pleurais parce que tout me semblait voué à un isolement triste, effrayant. Vous trois – Mère, déjà devenue une âme, et vous, et Midori – vous étiez réunis dans la même chambre, et chacun de vous avait ses pensées secrètes mais n’en disait mot. Quand je me représentais la scène, le monde des adultes me semblait intolérable, comme un monde de solitude, de tristesse et d’horreur… »

Le fusil de chasse, Yasushi Inoué. Le Livre de Poche, coll. Biblio roman, 2012 (1949 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier. 88 pages.

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La vie en chantier, de Pete Fromm (2019)

La vie en chantier (couverture)Missoula, Montana. Taz et Marnie semblent promis à une vie heureuse : de l’amour et de la complicité à revendre, une maison en chantier qu’ils réhabilitent avec bonheur malgré leur petit budget, un bébé en route… Sauf que tout s’écroule lorsque Marnie meurt en donnant naissance à Midge. Si Taz est en miettes, il peut néanmoins compter sur son ami Rude, sur la mère de Marnie et sur Elmo la nouvelle babysitter pour l’aider à remonter la pente.

Pete Fromm est un auteur que j’aimerais croiser plus souvent au fil de mes lectures depuis mon immense coup de cœur pour Indian Creek. C’est donc enthousiaste que j’ai emprunté son dernier titre à la bibliothèque. Ce fut une agréable lecture, mais malheureusement pas aussi géniale et fascinante qu’Indian Creek. J’avais de telles attentes que je ne peux m’empêcher de me ressentir une immense déception et, de ce fait, je me contenterais d’une petite critique car la petite voix qui me chuchote que « Indian Creek était quand même mieux » risquerait de tout gâcher en se manifestant sans cesse.

Je suis partagée sur les portraits dessinés par Pete Fromm. Parfois, ses personnages ont su me toucher ; parfois, ils m’ont complètement laissé de marbre. J’ai en revanche été plutôt séduite par leur relation si empreinte de tendresse – et parfois de maladresse – envers Midge.
Ce qui m’a également un peu déçue, ce sont les chemins un peu faciles empruntés par l’histoire. C’est le genre de roman où l’on envie un peu le personnage d’être si bien entouré, qui nous fait espérer rencontrer de telles personnes un jour parce qu’aucune histoire ne peut mal finir avec des ami·es si dévoué·es (la dernière fois que j’ai éprouvé cette sensation, c’est en lisant Agnès Ledig histoire de connaître un peu ce qui plaît tant aux lectrices de la bibliothèque : autant dire que je ne pensais pas que Pete Fromm me rappellerait Agnès Ledig…). Le côté romantique de l’intrigue, dont l’issue se voit comme le nez au milieu de la figure, m’a également fait pousser quelques soupirs.

Cela reste néanmoins une jolie histoire de vie, sur ce qui fait le quotidien, sur le deuil, sur la force de reconstruction de l’être humain, sans pathos et passages trop tire-larmes. J’ai qualifié cette lecture d’agréable. Ce qui veut tout dire à mon avis. C’est-à-dire que ça se lisait bien, j’ai passé un bon moment, mais ce n’était pas non plus le livre qui me marquera durablement.

Mouais… j’ai beau ne pas avoir détesté cette lecture, j’ai quand même du mal à vous la vendre. Pour conclure, je vous conseille de lire Indian Creek (mais je suppose que vous l’aviez déjà compris).

« Au lieu des pins ponderosa sur la colline, des trembles sur la berge, de leurs feuilles sous l’eau encore dorées, constellant le barrage des castors, il voit des troncs calcinés se détachant sur le bleu glacial du ciel telles des pointes de lances noircies.
Même les peupliers ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, leurs doigts griffus se refermant sur du vide. La terre est carbonisée. Les étangs sont comme huilés, graissés. Il ne reste rien.
 »

La vie en chantier, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Americana, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliane Nivelt. 380 pages.

De l’eau pour les éléphants, de Sara Gruen (2006)

De l'eau pour les éléphants (couverture)Après avoir abandonné Snobs de Julian Fellowes – j’ai pourtant hésité quelques temps avant d’accepter le fait que la suite ne m’intéresserait pas davantage que les premiers chapitres – je me suis jetée sur l’autre livre que j’avais emportée en vacances (oui, je cette chronique stagne dans mes brouillons depuis plusieurs semaines). Et là, tout de suite, j’ai été soulagée. Clairement, j’étais dans une bonne histoire et j’allais enfin arrêter de chipoter sur des pages qui m’ennuyaient mortellement.
J’avais vu le film mais il y a trop longtemps pour que je me rappelle l’histoire, je suis donc repartie à zéro sans trop savoir à quoi m’attendre. (Enfin, sauf que vu que la « fin » de l’histoire est racontée dans le prologue, cette affirmation n’est pas tout à fait exacte.)

Après cette trop longue introduction, de quoi ça parle ? De l’histoire de Jacob Jankowski, récemment devenu orphelin, qui saute un jour dans un train. Or il se trouve que c’est un cirque que transporte ce dernier. Ni une ni deux, le voici embauché comme vétérinaire. Sauf que l’envers du décor se révèle particulièrement cruel.

De l’eau pour les éléphants est très certainement un roman efficace. J’ai été embarquée dès les premières lignes. Les personnages sont globalement bien campés. Je me suis prise d’amitié pour Jacob, j’ai été révulsée par August qui est un personnage bien flippant – cette double personnalité, tantôt amicale et chaleureuse, tantôt possessive et violente, rend chaque moment passé en sa compagnie des instants de tension – et puis, je suis tombée sous le charme de Rosie et Bobo (oui, ce sont respectivement une éléphante et un chimpanzé, je ne vois pas le problème).
Cependant, sans que cela soit devenu un frein, je n’ai pas adhéré tant que ça à l’histoire d’amour de Jacob et Marlène. Peut-être parce que ces deux-là sont un peu trop lisses et, bien que sympathiques, ils n’ont pas réussi à réellement me toucher.

Le livre se construit autour de deux récits parallèles : celui du jeune Jacob des années 1930 et celui d’un Jacob nonagénaire. Ce dernier, en maison de retraite, revient sur sa vie passée et raconte celle du présent, son infantilisation par certains soignants, la gentillesse d’une autre, cette vieillesse de corps non acceptée par son esprit, ses enfants… et c’est un personnage qui m’a beaucoup émue. J’ai adoré ce vieux ronchon qui refuse de se laisser faire. La fin qu’il nous offre est juste magnifique, j’en ai été enchantée.

En revanche, le gros point fort de ce livre, c’est la plongée dans l’univers du cirque. On découvre plein de choses sur l’envers du décor et l’autrice a injecté dans son récit de nombreuses anecdotes bien réelles. Ces grands cirques qui voyageaient par le train, les « freaks », les animaux… il y a indubitablement un côté fascinant à tout cela. Dans De l’eau pour les éléphants, nous sommes pendant la Grande Dépression des années 1930 et, clairement, les temps sont rudes. Non pas que la vie devait être plus douce avant pour celles et ceux, humains et animaux, qui y étaient exploités, mais en cette période de chômage massif, le cirque n’est vraiment pas synonyme de paradis pour ceux qui y travaillent. La magie, l’incroyable et les paillettes pour le public ; la souffrance, la maltraitance et la misère pour les autres. On balance des « tchécos » du train (en marche) (au-dessus d’un pont de préférence) quand on ne peut plus les payer, on exploite les manuels, on rachète pour une bouchée de pain les humains, les ménageries et le matériel des cirques qui font faillite… et on bat comme plâtre les animaux qui ne donnent pas satisfaction. Le prologue tempère l’angoisse que l’on peut éprouver pour la pauvre Rosie, mais j’ai quand même eu le cœur serré face aux violences qui lui sont infligées.
Je dois avouer que cette atmosphère captive et crée un cadre parfait pour un roman : la noirceur sous les lumières fait frémir et la façon dont sont traités humains et animaux rend ce décor aux apparences enchanteresses particulièrement sordide.

Adieu la magie du cirque ! Malgré ses faiblesses – le personnage de Marlène, l’écriture très banale et certains rebondissements beaucoup trop prévisibles – De l’eau pour les éléphants reste de la première à la dernière page un roman diablement efficace. Cette histoire dans les coulisses impitoyables du cirque de l’entre-deux-guerres s’est révélée vivante, captivante et enrichissante, troublante aussi parfois à cause des horreurs qu’elle met en lumière. Un excellent moment de lecture !

« Il n’y a pas de solution. Je ne peux qu’attendre l’inévitable dénouement, tandis que les fantômes du passé s’agitent dans le vide de mon présent. Ils font du vacarme, se mettent à l’aise d’autant plus facilement que rien ne s’oppose à leur intrusion. Je ne lutte plus. »

« Tout n’est qu’illusion, Jacob, et c’est bien ainsi. C’est ce qu’on nous demande, ce qu’on attend de nous. »

De l’eau pour les éléphants, Sara Gruen. Le Livre de poche, 2011 (2006 pour l’édition originale. Albin Michel, 2007, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy. 471 pages.

Et le film alors ?

De l'eau pour les éléphants (affiche du film)En effet, j’ai revu le film après avoir terminé ma lecture. Et je dois dire que j’ai été un peu déçue même si je pouvais m’y attendre. Outre les habituels raccourcis, on apprend moins de choses sur le cirque – il est toujours plus facile d’écrire des informations que de les expliquer dans un film –, ce qui était, comme je le disais l’une des forces du roman. En outre, tout va trop vite, les éléments se précipitent et l’on a le temps de ne s’imprégner de rien.
Encore une fois, Marlène (Reese Witherspoon) m’a laissée de marbre ; Jacob (Robert Pattinson) m’a quant à lui agacée ; et je trouve qu’August n’a pas le temps d’être aussi glaçant dans le film que dans le livre malgré la très bonne prestation de Christoph Waltz dont l’immense sourire peut se révéler aussi chaleureux que terrifiant.

Néanmoins, cela reste un film sympathique à regarder, les décors et les tenues sont superbes, on retrouve ce contraste paillettes/pauvreté du roman et il y a matière à se laisser embarquer sans problème. J’ai été profondément remuée (euphémisme pour « j’avais envie de vomir ») par les scènes de maltraitance, heureusement peu nombreuses : même si c’est du cinéma, ça me glace toujours de savoir que cela existait et existe encore aujourd’hui (il n’y a pas deux heures, j’ai vu un chien se prendre un coup de pied par son maître parce qu’il avait osé venir vers la mienne, j’en suis encore choquée).

Je n’ai pas tellement été convaincue par ce film qui se laisse voir et oublier tout aussi rapidement. Je pense néanmoins que cela est essentiellement dû au fait que je l’ai trouvé très pauvre et fade comparé au roman. Sans ma lecture, j’aurais sans doute pensé différemment (il me semble d’ailleurs que j’avais davantage apprécié mon lointain premier visionnage).

De l’eau pour les éléphants (VO : Water for Elephants), réalisé par Francis Lawrence, avec Christoph Waltz, Robert Pattinson, Reese Witherspoon… Film américain, 2011. 2h.

La trilogie du Tearling, d’Erika Johansen (2014-2016)

Après avoir passé dix-neuf ans en exil, Kelsea Raleigh doit reprendre la place qui est la sienne : Reine du Tearling. Entre sa jeunesse, un oncle Régent peu pressé de lui rendre son trône et un affreux pacte signé par sa mère et la Reine Rouge qui dirige d’une main de fer le puissant royaume voisin, ses débuts royaux ne s’annoncent pas de tout repos. Face aux souffrances de son peuple, Kelsea va reprendre les rênes en main avec courage, audace… folie peut-être.

Si ces livres m’ont souvent fait de l’œil en librairie, je n’en ai (étonnement ?) pas beaucoup entendu parler – à part chez Plouf qui m’a juste donné l’élan nécessaire pour les sortir de ma PAL. Ainsi, j’ai pu plonger dedans sans autre attente que mes propres espérances. Espoirs ô combien comblés par cette formidable trilogie !

La trilogie du Tearling est un petit OVNI tout à fait inattendu. Je m’attendais à de la fantasy « classique » et c’est dans un tel univers que l’on semble se plonger : inspiration médiévale, gardes en armure, un zeste de magie, pas d’armes à feu, etc. la chaumière au fond des bois, la princesse révélée le jour de ses dix-neuf ans, on se croirait presque dans un conte. Et voilà que le nom de Rowling, Tolkien ou De Vinci font leur apparition. Voilà qu’on nous parle du Royaume-Uni, des livres électroniques, de la médecine telle que nous la connaissons. Des choses qui semblent perdues pour les protagonistes. Alors, fantasy ou science-fiction ? Les deux, mon capitaine ! Je vous laisse découvrir le pourquoi du comment, mais cette trilogie mêle merveilleusement fantasy, dystopie, roman d’anticipation, d’apprentissage, et le résultat est fabuleusement génial.

Ce sont des romans qui prennent leur temps, ce qui constitue pour moi un gros point fort. L’action ne se déroule pas à toute vitesse, avec des révélations à tire-larigot et des cliffhangers à chaque fin de chapitre ; en revanche, les personnages, les intrigues, le contexte historique… tout est richement développé. Il faut accepter de ne pas tout savoir tout de suite – c’est pourquoi le premier tome peut avoir un petit côté introduction – et laisser les pièces s’assembler au fur et à mesure.

Autre point fondamental : les protagonistes ont une telle profondeur qu’ils semblent réels. Depuis que j’ai reposé le troisième tome – même si je les ai si bien enchaînés que j’ai du mal à ne pas les voir comme un seul livre – je vis avec des images dans la tête, certaines scènes se jouent en boucle dans mon esprit. C’est simple, j’ai eu l’impression de vivre ce que je lisais tant j’étais immergée dans cette histoire.
Si nous sommes la majorité du temps dans la tête de Kelsea, l’autrice nous fait faire des excursions dans la vie d’autres personnages – du passé comme du présent – nous permettant ainsi de mieux comprendre (l’histoire du Tearling, la personnalité des personnes « visitées », etc.).

Kelsea est un personnage féminin fort. Faillible comme tout le monde – être Reine à dix-neuf ans n’est pas forcément une tâche aisée –, elle peut être agaçante et l’on s’inquiète même un peu du chemin qu’elle emprunte un temps dans le second volume. Elle n’est pas belle, elle n’est pas mince (du coup, elle sera jouée au cinéma par Emma Watson…), même si elle le souhaite parfois. Impulsive et franche, elle s’attache la fidélité de ses gens par son intelligence. Elle dénonce les injustices faites aux femmes, les violences qu’elles subissent, elles et leurs enfants, dans un monde où les vices sont un véritable marché. Elle veut l’éducation pour chacun et chacune, des livres diffusés largement. On peut deviner pourquoi l’interprète d’Hermione Granger a aimé ces livres.
Je pourrais vous parler de Massue, du Fetch, de la Reine Rouge, de Pen, d’Andalie et Aisa et de bien d’autres gens, mais je préfère vous laisser le plaisir de la rencontre avec ces personnalités aussi variées que touchantes.

Finalement, le cœur de ces romans pourrait être les dilemmes auxquels se confrontent les personnages, et l’humanité en général. Les responsabilités de chacun·e, les conséquences de leurs actes. Soi et les autres, les instincts et intérêts personnels et le bien du plus grand nombre. Dans ces romans où passé, présent et futur s’imbriquent étroitement, il est également question d’effet papillon, de réparer des erreurs du passé, d’apprendre pour progresser et devenir meilleurs.
Voilà peut-être le secret du réalisme de ces romans : les thèmes qu’ils abordent sont universels et peu importe que l’on vive dans un monde imprégné de magie ou non.

Et cette fin ! Douce-amère, mais tellement juste ! C’est dur, c’est beau, ça ne pouvait pas finir autrement.

(Au fait, je vous ai dit qu’il n’y avait pas de romance improbable et de clichés à faire lever les yeux au ciel toutes les trois pages ?)

Plongeant ses racines dans un univers imaginaire original et inclassable, la trilogie du Tearling fut une lecture formidable qui interroge l’être humain, sa volonté et sa capacité à progresser, à réparer, à ne pas oublier. Chaque tome semble meilleur que le précédent et le plaisir de lecture ne fait que grandir au fil des pages. Incapable de les lâcher, je n’avais pas envie de les finir, de quitter Kelsea et les autres, de laisser le Tearling derrière moi.

 « Mon mari n’est pas quelqu’un d’intelligent, mais sa stupidité même le rend dangereux. Il ne s’est jamais demandé s’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Il n’était pas assez subtil pour se poser de telles questions. Voilà, je pense, d’où vient le mal en ce monde, Majesté : de ceux qui croient que tout leur est dû, sans se demander s’ils y ont droit. Ils ne prennent jamais en considération ce qu’il peut en coûter à d’autres. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Et Kelsea se demanda soudain si l’humanité changeait jamais vraiment. Les gens apprenaient-ils quelque chose, au fil des siècles ? Ou l’humanité évoluait-elle juste comme la marée, en une suite d’avancée et de reculs, selon les circonstances ? Peut-être que ce qui caractérisait le mieux l’humanité, c’étaient ces trous de mémoire, cette faculté d’oubli. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Cet échange lui fit songer à Simon, et à la longue conversation qu’ils avaient eue dans les cachots. Quel que soit le domaine, physique ou histoire, les bonnes intentions finissent si souvent mal. Kelsea chassa cette idée, car elle eut l’impression que c’était le premier pas sur la voie de la paralysie, l’incapacité de prendre une quelconque décision par peur de conséquences imprévisibles. »
(Tome 3, Destin de sang)

La trilogie du Tearling, Erika Johansen. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Rosier.
– Tome 1, Reine de cendres. Le Livre de Poche, 2017 (2014 pour l’édition originale. JC Lattès, 2016, pour la traduction française sous le titre La Reine du Tearling). 601 pages ;
– Tome 2, Révolte de feu. Le Livre de Poche, 2018 (2015 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre L’Invasion du Tearling). 687 pages ;
– Tome 3, Destin de sang. Le Livre de Poche, 2018 (2016 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre Le Sort du Tearling). 642 pages ;

Challenge Voix d’autrice :
le premier roman d’une autrice (tome 1)
une dystopie (tome 2)
le dernier tome d’une série (tome 3)
Voix d'autrices 2019 (logo)

 Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

Le koala tueur et autres histoires du bush, de Kenneth Cook (1986)

Le koala tueur et autres histoires du bush (couverture)Quinze nouvelles à la rencontre des Aborigènes et des mineurs, des koalas et des crocodiles, des chameaux et des serpents. Si les crocodiles et les serpents vous terrifient, sachez que les koalas et les chameaux ne sont pas plus inoffensifs… Kenneth Cook témoigne ici qu’il en a souvent fait les frais.

Je ne suis pas une adepte des nouvelles, je l’avoue. A l’exception des œuvres de Stefan Zweig et d’Edgar Allan Poe, je ne suis pas friande de ce genre qui ne parvient que rarement à me rassasier. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Je ne sais quel souvenir j’en garderai, mais je dois dire que Kenneth Cook maîtrise l’art de la nouvelle et parvient en quelques mots à dépeindre les personnages ubuesques rencontrés au fil de ses voyages. La fin de la nouvelle arrive toujours trop vite – d’où la légère frustration – mais la chute arrive toujours à point nommé sans qu’il n’y ait rien à ajouter. Des historiettes pittoresques, farfelues, irréelles, cocasses.

Kenneth Cook trace un portrait hostile et pourtant désopilant de cet arrière-pays australien. Entre les animaux fous et la désinvolture, voire l’inconscience – parfois doublée d’un alcoolisme latent – des locaux, la vie du narrateur y est souvent mise en danger. L’auteur raconte ces anecdotes, présentées comme 100% authentiques bien que parfois complètement improbables, avec beaucoup d’amusement, une perpétuelle curiosité et une pincée de résignation.
Cook pose un regard plein d’autodérision aussi bien sur son physique peu adapté aux situations périlleuses réclamant agilité, vélocité et/ou endurance que sur sa soi-disant lâcheté (que j’associerais souvent à un simple esprit de conservation). Un ton humoristique très agréablement maîtrisé. Sa prose efficace regorge de phrases bien tournées, bien trouvées, de remarques drôles, pertinentes et malignes.

Finalement, mon seul petit reproche tient à la manière dont est constitué le recueil. Peut-être les textes ont-ils été écrits à différentes époques et simplement regroupés ensemble, mais je trouve que l’unité de l’ouvrage aurait pu être pensée différemment. On a des explications qui reviennent dans plusieurs histoires, des répétitions qui auraient pu être évitées pour plus de fluidité. Un point négatif qui disparaît si vous préférez picorer les histoires de temps à autre au lieu de dévorer tout le recueil comme je l’ai fait.

Une lecture très plaisante en somme à la découverte d’une faune australienne complètement loufoque. Démêler le vrai du faux ? Pourquoi faire alors qu’on peut se laisser embarquer pour un voyage aussi dépaysant ?

 Cook a publié deux autres recueils d’« histoires du bush », La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou. Il ne me déplairait pas de connaître ses mésaventures avec la boule de poil qu’est le wombat…

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

« Dans toute l’Australie à l’ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. Individuellement, ils sont redoutables. Ensemble, ils sont quasi mortels. »

« Si des pensées parvenaient à traverser mon cerveau terrorisé, elles consistaient à me demander si j’allais chuter et mourir, me faire entraîner dans l’immensité désertique et mourir, ou affronter l’haleine du chameau une nouvelle fois et mourir. »

Le koala tueur et autres histoires du bush, Kenneth Cook. Le Livre de Poche, 2011 (1986 pour l’édition originale. Editions Autrement, 2009, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol. 218 pages.

Le Hobbit, de J.R.R. Tolkien (1937)

Le Hobbit (couverture)« Au fond d’un trou vivait un hobbit. » Qui ne connaît pas ces mots ? Qui ne connaît pas cette histoire ? Mais résumons tout de même.
C’est donc l’histoire de ce hobbit, Bilbo (Baggins en VO, Sacquet pour la première traduction, Bessac pour la nouvelle, restons donc sur Bilbo, on le connaîtra rapidement suffisamment bien pour l’appeler par son prénom), embarqué dans une aventure de cambriolage par douze nains et un célèbre magicien. Objectif du périple : récupérer le trésor des nains gardé par le dragon Smaug au cœur de la Montagne Solitaire. Mais le chemin est bien long et périlleux et notre hobbit aura bien des occasions de regretter son trou.

Lentement mais sûrement, je poursuis mon voyage à travers la Terre du Milieu. Après Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien : une biographie et Le Silmarillion, me voilà refermant Le Hobbit. Avec un petit pincement au cœur, je l’avoue. Quitter ce monde et ces personnages – surtout ces derniers d’ailleurs car je sais que je retrouverai cet univers au travers des autres œuvres de Tolkien – m’attriste, ils me manquent déjà. Ce n’était pas ma première lecture de ce texte : par deux fois, j’ai lu sa première traduction assurée par Francis Ledoux, puis j’avais écouté la version audio lue par Dominique Pinon, et j’ai cette année découvert la nouvelle traduction de Daniel Lauzon. Et je ne sais si c’est parce que je suis immergée dans ce monde depuis le mois d’août, si c’est lié au travail du traducteur ou si c’est parce que le livre a été magnifié par des films plutôt raté (surtout le troisième, mais ne me lancez pas dessus), mais je n’ai jamais autant apprécié ma lecture que cette année.

Il est toujours difficile de se lancer dans une chronique d’un tel classique et je ne prétends pas apporter quoi que ce soit à l’édifice d’encensement de l’œuvre de Tolkien. D’autant que je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai adoré cette aventure extraordinaire. A l’origine destiné à la jeunesse, c’est un récit plus court, plus humoristique et plus léger que Le Seigneur des Anneaux certes, mais pas moins captivant.

Bilbo est un héros involontaire et il n’est pas chargé comme Frodon d’une lourde mission qui lui pèse chaque jour, ce qui donne à son voyage une touche plus guillerette. Ce qui ne l’empêche pas de connaître de nombreux doutes, à commencer par des aspirations contradictoires : connaître des aventures, le monde et les elfes d’une part, rester dans sa chère Comté pour y poursuivre sa vie sans rien d’inhabituel d’autre part. C’est un petit bonhomme qui se dépasse sans cesse, montrant plus de ruse, de sagesse et de résistance que les autres personnages. Bref, Bilbo est un héros terriblement attachant (plus que son neveu).
On y rencontre de nombreux personnages, certains connus, d’autres nouveaux : Gollum (la fameuse rencontre et son concours d’énigmes !), Elrond, Beorn, les Aigles, le Roi des Elfes sylvains, Smaug… et les nains bien sûr. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec les désirs des nains – de l’or, de l’or, de l’or, et des pierres précieuses –, cette troupe est tout de même sympathique. Je regrette cependant que les nains soient relativement interchangeables : il y a Thorin – un Thorin un peu plus supportable que celui des films (auquel je collerais des baffes avec plaisir) –, Bombur éventuellement et les onze autres nains. C’est le seul bon point pour les films, dans une comparaison entre le livre et l’adaptation, qui ont su proposer des personnalités diverses, rapidement identifiables et touchantes.
Tolkien rend chaque rencontre inoubliable : la sagesse majestueuse d’Elrond (je me suis d’ailleurs aperçue que, alors que je dessine ma propre version des autres personnages, ce dernier est totalement indissociable du visage d’Hugo Weaving), la sournoiserie de Gollum, la jovialité et la puissance de Beorn, le rougeoiement de Smaug… Malgré la petitesse du livre – 400 pages – l’auteur parvient à donner un aperçu de la vie, des habitudes et des pensées qui animent chaque peuple, chaque créature. Chaque page approfondit un peu plus sa mythologie.

C’est une fois encore l’occasion d’un fabuleux voyage à travers des paysages à couper le souffle. La plume de Tolkien esquisse avec précision et moult détails évocateurs les montagnes, les plaines désolées, les galeries sombres des gobelins, la forêt étouffante et, pour ouvrir le récit, le si douillet trou de hobbit de Bilbo.
L’action est précise et rapide, Tolkien va droit au but et chaque chapitre se lit comme une aventure à part entière. Episode après épisode, de danger en danger en passant par quelques passages de douceur salvatrice, le roman se dévore comme un feuilleton. Rien à dire, c’est terriblement efficace.

Mille images viennent en tête lors de la lecture de ce roman. Le Hobbit est un récit plus accessible – moins de descriptions, moins de solennité – que Le Seigneur des Anneaux, mais tout aussi entraînant. Si ce dernier reste inégalé à mes yeux, ça n’en ai pas moins un roman fantastique qui se déguste avec plaisir. Voyage initiatique, récit d’aventure, roman de fantasy qui parle de courage, d’amitié et de dépassement de soi, c’est un superbe petit livre qui mérite son titre de classique.

« Une soudaine empathie, de la pitié mêlée d’horreur, surgit dans le cœur de Bilbo : un aperçu des jours interminables et indifférenciables, sans lumière et sans espoir, faits de pierre dure, de poisson froid, de sournoiseries et de murmures. Toutes ces images lui traversèrent l’esprit en un éclair. Il trembla. Puis soudain, le temps d’un autre éclair, un nouveau courage s’éleva en lui, et il sauta. »

« C’est alors que Bilbo s’arrêta. Continuer d’avancer, faire un pas de plus dans ce tunnel est la chose la plus brave qu’il ait jamais faite. Les événements extraordinaires qui suivirent ne représentent rien, comparativement. La vraie bataille, il l’a livrée seul, à cet endroit, avant même de poser les yeux sur le formidable danger qui l’attendait. »

« Si nous étions plus nombreux à célébrer la bonne chère, les chants et les réjouissances, plutôt que l’or amassé, ce monde en serait plus joyeux. »

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien. Le Livre de Poche, 2015 (1937 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1969, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon. 403 pages.

Les Rois maudits, de Maurice Druon (1955-1977)

France, XIVe siècle. Philippe IV le Bel arrive à la fin de son règne. Il laisse une France puissante et paisible, débarrassée du dernier pouvoir qui lui tenait tête, celui des Templiers. Mais les conflits de succession qui agiteront sa descendance amèneront ce royaume qu’on pensait invincible au bord de la ruine et à la célèbre Guerre de Cent Ans.

Maintenant que j’ai refermé le septième et dernier tome des Rois maudits, je me sens esseulée. Quand on a fréquenté livre avec livre autant de personnages, il est étrange de leur dire adieu.

Les Rois maudits est une saga historique qui a marqué mon début d’adolescence. Je les ai lus pour la première fois vers dix ou onze ans (avant douze ans, c’est certain car je me souviens avoir vu la seconde adaptation en série lors de sa diffusion à la télé en 2005) et, fascinée par ces intrigues, ces tortures, ces personnages hauts en couleurs, je les ai relus maintes et maintes fois sans me lasser. C’est seulement l’accession à des centaines d’autres livres qui a stoppé mes relectures annuelles (en même temps que celles de tous les livres de mon enfance et de mon adolescence). Sauf que ces relectures me manquent et je m’offre parfois ce petit plaisir de redécouvrir une saga ou un ouvrage.

Cette replongée dans l’Histoire de France s’est révélée aussi plaisante et fascinante qu’il y a quinze ans. Issus d’un travail collectif – Maurice Druon ayant été entouré de plusieurs collaborateurs et collaboratrices –, les tomes se dévorent, l’écriture est fluide et on apprend mille choses sans s’en apercevoir.
Ah, cette désastreuse succession de rois incapables, indécis, coléreux, cruels, stupides, manipulés ! La mort de Philippe le Bel fait entrer la France dans un long tunnel de guerres, de famines, d’épidémie, de révoltes, qui la conduira jusqu’aux portes de la Guerre de Cent Ans. Mais quel en est le commencement ? Une malédiction jetée du haut d’un bûcher par le grand-maître des Templiers ? Des princesses adultères ? Un conflit entre un neveu et une tante trop semblables ?

Combien de destins brutalement interrompus, de libertés emprisonnées, de volontés contrariées au fil de cette histoire qui s’étire sur près de quarante ans ? Complots, empoisonnements, alliances, trahisons, mensonges font le sel de cette saga.

Des intrigues de moindre noblesse se jouent aussi entre ces pages, comme la tragique histoire d’amour entre le Lombard Guccio Baglioni et Marie de Cressay, dont les plans radieux pour l’avenir s’évanouiront lorsque leur destin sera entremêlé à celui de ces Capétiens maudits. Mais le peuple ne forme qu’un arrière-plan car les puissants ne semblent guère se préoccuper de ces miséreux, affamés, pressés par les taxes, volés et maltraités. Trop occupés à courir après les titres et les honneurs, perpétuellement en manque d’argent mais toujours menant train de vie dispendieux, ces rois, ces comtes, ces ducs sont bien indifférents aux malheurs de gens si éloignés de leur personne. Heureusement qu’apparaissent parfois – petite bulle reposante d’intelligence – des rois soucieux du bien public ou des dignitaires compétents et droits.
Cependant, aussi détestables que soient les personnages (féminins comme masculins), cette narration au plus proche d’eux permet toujours de montrer leurs bons côtés, leurs pulsions généreuses, leurs remords, leurs espoirs naïfs (et, de même, souligner que les bons ne le sont rarement à 100%). Bref, on échappe au manichéisme pur et dur dans cette galerie de caractères si vivement dépeints.

Le premier tome nous donne à voir la puissance de la France sous Philippe le Bel, avant que des disputes pour la succession au trône ne gâche tout cela.
Comme il est décevant, dès le second tome, de voir l’œuvre de pacification – fin des croisades coûteuses en or et en hommes, interdiction faite aux seigneurs de guerroyer selon leur bon vouloir… – et d’unification – monnaie unique, royaumes réunifiés sous la couronne de France… – de Philippe le Bel assisté de Enguerrand de Marigny détruite en quelques mois par un héritier faible et colérique, trop sensible à ce qu’on lui murmure dans le creux de l’oreille. On ressent parfois cette même frustration désespérée qu’en voyant un Joffrey accéder au Trône de fer, mais en même temps, sans cela, il n’y aurait pas d’histoire, n’est-ce pas ? Un roi bon, juste, impartial n’aurait jamais permis ces péripéties incroyables… et pourtant vraies.
J’ai été un peu déçue de voir le règne de Philippe V, dit le Long, résumé dans le prologue, ellipse de cinq ans dans le cours de la narration. Après Louis X le Hutin, ce roi brouillon, aux réactions adolescentes, perpétuellement indécis, bassement cruel, son frère apparaissaient comme un modèle de sagesse et de grandeur, même s’il n’a pas hésité à prendre quelques décisions radicales pour ce qui lui semblait être le bien-être du royaume. Regret donc de ne pas le côtoyer un peu plus longuement.

Puis, on arrive à ce cinquième tome, La Louve de France. Il s’agit d’Isabelle, fille de Philippe le Bel et reine d’Angleterre. Femme humiliée, reine spoliée par les favoris de son époux. Ce tome se tient entre France et Angleterre et la narration romancée de Maurice Druon se révèle diaboliquement efficace. L’histoire commence et comment ne pas être avec cette malheureuse mais digne Isabelle, avec ce Mortimer si fier bien que proscrit ? Comment ne pas supporter leur alliance, leur amour, face à cet Edouard entouré de conseillers cupides, qui pille et rabaisse son épouse ? Mais les intrigues progressent et la roue tourne, ceux qui étaient si bas regagnent leur pouvoir, ceux qui régnaient en toute impunité perdent leur influence et leurs richesses, et les pensées que Druon accorde à ses personnages ont fait changer mon cœur d’allégeance. Car il faut croire que les puissants sont toujours détestables, incapables de ne pas abuser de leur pouvoir sur les plus faibles. L’intolérance et la jalousie de Mortimer deviennent intolérables tandis que le roi aspirant à une vie simple, à un minimum de respect, inspire pitié et sympathie.

Ah, et ce sixième tome, Le Lis et le Lion, qui donne une si belle place entre ces pages au personnage flamboyant de Robert d’Artois ! Son procès, ses machinations, ses haines, ses attirances, ses promesses, ses mensonges… quel protagoniste unique ! On l’admire, on le déteste parfois, on l’aime aussi, il inspire des sentiments multiples, fluctuants, mais ne laisse pas de marbre.

Le tome 7, Quand un roi perd la France, se détache véritablement des six premiers tomes. En vérité, la fin de la saga est à la fin du sixième tome, tout dans le ton de l’auteur le fait voir ainsi : la fin est clairement annoncée, suivie d’un épilogue qui permet de résumer ce qu’il est advenu par la suite des autres personnages, les évènements du tome 7 y sont même rapidement narrés. Ecrit une quinzaine d’années après les autres, ce septième tome tranche avec les autres, ne serait-ce que par cette narration à la première personne, long monologue d’un cardinal en mission papale. Il nous donne à voir la médiocrité du roi Philippe VI de Valois, les impulsives décisions de son fils Jean II, ruinant le royaume, perdant batailles et sièges. C’est un tome que je n’avais dû lire qu’une seule fois, arrêtant le reste du temps mes lectures au tome 6. S’il ne m’a pas paru aussi insupportable à lire que dans mes souvenirs, si la lecture a été aussi agréable que pour le reste, il s’agit toutefois d’un opus que je n’apprécie que moyennement, principalement car je le trouve superflu. Ça reste néanmoins une plongée intéressante dans les gouvernements calamiteux de cette nouvelle dynastie régnante, celle des Valois.

Sept volumes absolument enthousiasmants qui nous font entrer dans les coulisses de l’Histoire de France. Certes, c’est romancé, mais c’est aussi tellement fascinant de côtoyer au plus près ces personnages sans foi ni loi auxquels on s’attache immanquablement : ces récits présentent en outre l’indubitable qualité de laisser une belle place aux femmes, qu’elles soient reines, comtesses ou servantes. Manigances et ambitions personnelles, ou comment faire naître une guerre à partir de pas grand-chose. Rien à dire, c’est mené de main de maître. C’est bien écrit, jolie tournure de phrases et humour subtile, c’est un régal !

« Sous son règne, la France était grande et les Français malheureux. »
(Tome 1, Le Roi de fer)

« Inutile, impuissante, la reine assistait à cette ambulante déchéance. Des sentiments contraires la divisaient ; d’une part sa nature vraiment royale, marquée par l’atavisme capétien, s’irritait, s’indignait, souffrait de cette dégradation continue de l’autorité souveraine ; mais en même temps l’épouse lésée, blessée, menacée, se réjouissait secrètement à chaque nouvel ennemi que se créait le roi. »
(Tome 5, La Louve de France)

« Le peuple anglais, cette nuit-là, est souverain mais, un peu embarrassé de l’être, ne sait à qui remettre l’exercice de cette souveraineté.
L’histoire a fait un pas soudain. On dispute de questions dont la discussion même signifie que de nouveaux principes sont admis. Un peuple n’oublie pas un tel précédent, ni une assemblée un tel pouvoir qui lui est échu ; une nation n’oublie pas d’avoir été, en son Parlement, maîtresse un jour de sa destinée. »

(Tome 5, La Louve de France)

« A perdre un ennemi contre lequel on s’est battu vingt ans, on éprouve une sorte de dépouillement. La haine est un lien très fort qui laisse, en se rompant, quelque mélancolie. »
(Tome 6, Le Lis et le Lion)

« Et aujourd’hui encore, à quoi pensait-il ? A demain, à plus tard. Une impatience rageuse l’empêchait de profiter de cette belle matinée, de ce bel horizon, de cet air doux à respirer, de cet oiseau tout à la fois sauvage et docile dont il sentait l’étreinte sur son poing… Etait-ce cela qu’on appelait vivre, et de cinquante ans passés sur la terre ne restait-il que cette cendre d’espérances ? »
(Tome 6, Le Lis et le Lion)

Les Rois maudits, Maurice Druon. Editions Le Livre de Poche, 1955-1977 :
– Tome 1, Le Roi de fer, 249 pages
– Tome 2, La Reine étranglée, 317 pages
– Tome 3, Les Poisons de la Couronne, 318 pages
– Tome 4, La Loi des mâles, 315 pages
– Tome 5, La Louve de France, 478 pages
– Tome 6, Le Lis et le Lion, 446 pages
– Tome 7, Quand un roi perd la France, 350 pages

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Six Napoléon :
lire un livre du genre « Historique »

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Cinq Pépins d’Orange :
lire le cinquième tome d’une saga