La guerre des mondes, d’H.G. Wells (1898)

La guerre des mondesPour ma première participation au rendez-vous littéraire créé par Moka « Les classiques, c’est fantastique » dont le thème était « Big Brother is watching you ! (SF à volonté !) » pour ce mois de janvier 2021, j’ai choisi de relire La guerre des mondes, de H.G. Wells. Lu il y a plus de dix ans, mon souvenir en était assez flou, même si je me souvenais d’un point qui m’avait dérangée (mais j’y reviendrai).

La Terre – l’Angleterre, du moins – envahie par les Martiens, tel est l’intrigue de ce roman de 1898. Ce fut une lecture fluide dont les thèmes ont été largement exploités depuis : l’invasion belliqueuse d’une espèce extraterrestre, l’inévitable technologie extrêmement avancée, les machines à tuer ultra performantes. Cependant, au-delà de l’aspect science-fictionnel attendu, j’ai trouvé très surprenant d’être plongée dans un roman terriblement anglais. C’est presque Downton Abbey et les aliens. La campagne anglaise, le narrateur qui, entre deux visites à l’étrange capsule – encore close – des visiteurs, rentre chez lui boire un thé ou un bon whisky, les petits villages… le tout est extrêmement bucolique.
Oubliez Tom Cruise, les cascades et les actes héroïques (en vrai, je n’ai même pas vu le film, donc je parle sans savoir), le narrateur passera la majorité de son temps à fuir, se cacher et observer ces implacables ennemis. Personnellement, j’ai trouvé ça bien plus réaliste et instructif que des actes inconsidérés, je trouve l’angoisse du narrateur et les esprits égarés d’autres protagonistes plus évocateurs qu’un héroïsme exagéré, mais si vous voulez un roman qui bouge, passez votre chemin.

Revenons maintenant sur ma déception de jeunesse : la fin. Le Deus Ex Machina qui résout tout. Et j’avoue que ça coince toujours un peu. (Je vais essayer d’en parler sans dévoiler les détails, ce sera donc peut-être un peu cryptique pour les personnes n’ayant pas connaissance de la fin.) Autant le principe me semble tout à fait possible, étant donné qu’on sait que ce genre de petites choses peuvent faire des dégâts même entre organismes provenant de la même planète. Seulement, que tout se produise en une nuit, que l’extermination soit si soudaine, alors que l’arrivée des Martiens a été échelonnée sur plusieurs jours, prête un peu à sourire. A titre personnel, je trouve cette fin un peu décevante et facile.

C’est une lecture sympathique, mais je comprends les raisons de mes souvenirs très flous, en dehors des passages marquants ou célèbres ; je n’ai ressenti ni véritable attachement pour le personnage dont on ne sait pas grand-chose, ni investissement émotionnel d’aucune sorte au fil du récit. Un classique qui a marqué son temps, mais qui n’a pas eu le même impact sur moi.

« Cependant, par-delà le gouffre de l’espace, des esprits qui sont à nos esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes qui périssent, des intellects vastes, calmes et impitoyables, considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient lentement et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les premières années du XXe siècle vint la grande désillusion. »

« Jamais encore, dans l’histoire du monde, une pareille masse d’êtres humains ne s’était mise en mouvement et n’avait souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche disciplinée, mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible, sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité. »

La guerre des mondes, Herbert George Wells. Folio, 2005 (1898 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Henry D. Davray. 320 pages.

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Les classiques c'est fantastiques - Big Brother

Petites chroniques : Le temps de l’innocence, La chose, Zombies : mort et vivant.

Je vous propose un petit melting-pot  de lectures faites ces derniers mois. Novembre avec Le temps de l’innocence d’Edith Wharton, un classique de la littérature américaine ; décembre avec La chose de John W. Campbell, une novella de SF pas toute jeune non plus mais étonnement moderne ; janvier avec Zombies : mort et vivant de Zariel, une œuvre graphique surprenante.

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Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton (1920)

Le Temps de l'innocence (couverture)Ce roman, qui a offert le Prix Pulitzer à son autrice en 1921, raconte un amour impossible dans la bonne société new-yorkaise dans les années 1870. C’est avant tout la description précise d’un monde d’apparence, d’hypocrisie et de bonnes manières. Les convenances qui le régissent annihilent toute tentative d’évasion. Suivre son cœur, ses désirs, n’est pas une option lorsque l’on est de haute extraction et que tous les regards se fixent sur vous. Une plongée dans un univers dirigé par les attentes de la famille et de la société.
Loin du romantisme qui abat tous les obstacles, c’est une histoire qui laisse un sentiment doux-amer. Une histoire de croisée des chemins, celui du cœur et celui du devoir, qui se referme avec un soupir sur ce qui aurait pu être. Ce n’est pas le récit d’une vie gâchée, mais d’une vie affadie.
Une autrice que je ne connaissais que de nom et une agréable découverte.

(Instant ronchon : je l’ai lu dans l’édition RBA « Romans éternels » et j’ai été un peu irritée par la pluie de virgules qui s’est un moment abattue sur le texte. Il y en avait trop. Partout. Aux endroits les plus improbables et inappropriés. Heureusement, ça n’a pas été sur l’ensemble du livre, mais ce fut quelques pages laborieuses pour moi.)

Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton. Éditions RBA, coll. Romans éternels, 2020 (1920 pour la parution originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Saint-René Taillandier. 305 pages.

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La chose, de John W. Campbell (1938)

La chose (couverture)

« QUOI ? C’était un livre au départ ?! », fit mon cerveau quand il repéra La chose parmi les titres des éditions du Bélial’. « Et il a 80 ans en plus ! », ajouta-t-il. « Ce sera un petit cadeau surprise parfait pour Monsieur, dis donc ! », songea-t-il juste après dans un éclair de génie. Et trois jours après Noël, le fourbe me poussa à le subtiliser pour le lire avant son légitime propriétaire. (Petite intro sur ma vie, ne me remerciez pas.)
Donc La chose. Novella publiée en 1938, elle est surtout connue pour ses adaptations cinématographiques : The Thing from Another World par Christian Nyby (1951) et The Thing par John Carpenter (1982) (et son préquel sorti en 2011). Si vous ne connaissez pas l’histoire, regardez le film de Carpenter. (Je rigole : en gros, des scientifiques en Antarctique trouvent une chose congelée depuis vingt millions d’années, la décongèlent parce qu’il faut que la chose (aux capacités d’imitation hors du commun) ait une chance de foutre le bordel, et effectivement ça tourne mal pour les humains.)

L’écriture est fluide et ne semble aucunement datée en dépit des décennies écoulées. Et, bien que je sois une néophyte, il ne me semble pas détonner parmi des publications bien plus récentes. Certes, j’admets ne pas toujours avoir suivi Campbell dans ses explications scientifiques. Non seulement j’ai eu du mal à visualiser son test avec le sang et le chien (non repris dans le film), mais je trouve qu’il force un peu trop l’aspect science-fiction sur la fin en rajoutant des technologies extraterrestres. J’ai peut-être trouvé cela non nécessaire parce que je n’ai pas vraiment ressenti le « ouf, on l’a eu chaud » que la fin devait sans doute susciter.
Cependant, son roman met surtout en avant les réactions des hommes et les psychoses que fait naître la présence de la chose, et c’est là ce que j’ai particulièrement aimé. La science et la logique perdent de leur réalité dans cette solitude gelée et cèdent la place à des réactions on ne peut plus humaines. La confiance s’érode, les regards se font défiants et les liens de fraternité se dénouent, tandis que d’autres semblent devenir fous de terreur.

Le récit court mais efficace d’un huis-clos paranoïaque prenant, quoiqu’un peu trop rapide à mon goût pour transmettre une réelle tension.

 La chose, John W. Campbell. Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, 2020 (1938 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti. 118 pages.

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Zombies : mort et vivant, de Zariel (2020)

Zombies (couverture)

Grâce à Babelio, j’ai pu découvrir cette œuvre atypique signée Zariel. Zombies : mort et vivant est un leporello, un livre-accordéon qui déploie deux fresques de près de trois mètres. D’un côté, les humains, sains de corps, vacants à leurs occupations ; de l’autre, les zombies, pourrissants et affamés.

Seulement, comme le constate le narrateur, retranché derrière ses fenêtres, « rien n’a changé ». L’artiste dénonce la surconsommation, aussi aveugle que la quête de viande des morts-vivants, l’égoïsme, ce « chacun pour soi » qui règne en maître recto comme verso. Il y a bien quelques personnages rêveurs, ou polis, ou simplement différents des autres – à l’instar de ces zombies au regard fixé sur le ciel –, mais rien ne change vraiment.

Le texte est court, les phrases laconiques, mais percutantes et parfois tristement véridiques. Les traits épais racontent la violence d’un monde routinier, d’une société individualiste, de visages mornes, avides ou léthargiques. Quant aux teintes en noir, gris, rouge et jaune uniquement, entre ombres et lumières, elles transmettent une atmosphère sombre et affligée.

Un objet original et fascinant, un observateur désabusé et pessimiste, une ronde méphistophélique et une vision particulièrement critique, amère et cynique d’un vis-à-vis de l’humanité.

« A force de les regarder, je les envie d’être comme ils sont.
Ils ne se soucient de rien, ne se posent plus de questions, avancent bêtement sans rien demander.
Je ne sais même pas s’ils ont une conscience.
Quelle idée stupéfiante, vivre sans conscience, sans doutes, sans problèmes… »

Zombies : mort et vivant, Zariel. ActuSF, 2020.

Idéalis, tome 1, A la lueur d’une étoile inconnue, de Christopher Paolini (2020)

IdéalisAlors qu’elle participe à l’exploration d’une nouvelle planète en tant qu’exobiologiste, Kira découvre des ruines extraterrestres… ainsi qu’un organisme vivant inconnu qui ne tarde pas à l’infester. A présent recouverte d’une seconde peau douée de vie – et capable de se transformer en arme –, Kira va se retrouver au cœur d’une guerre entre les humains et des aliens récemment apparus à travers l’espace.

Grâce à Babelio, j’ai eu l’occasion de découvrir le nouveau roman de Christopher Paolini que je n’aurais probablement pas lu sans cela. En dépit de ses défauts, j’apprécie le cycle de L’Héritage, relu il y a deux ans, qui touche, en prime, les fibres nostalgiques de la lectrice que je suis puisqu’il fait partie des sagas de mon adolescence. Néanmoins, cela ne fait pas de moi une inconditionnelle de cet auteur… et cette lecture l’a confirmée.

TREIZE jours pour venir au bout de ces 800 pages. Ayant déjà un peu de mal à me concentrer sur un livre en ce moment, voilà que je me suis embourbée dans ce roman, à n’en pas voir le bout.
Le début, sans être transcendant, se laisse lire facilement, mais les choses se gâtent rapidement. Car ça devient long. Très long, trop long. C’est délayé, redondant. Les mêmes descriptions semblent revenir sans cesse (celles des extraterrestres notamment). La progression est lente et laborieuse, mais j’ai continué dans l’espoir que le tout s’améliore, que l’intrigue progresse. Quoi qu’il en soit, avouons-le, c’est assez ennuyeux.
Sur la fin, les choses paraissent un peu plus fluides et prenantes. Cependant, j’ignore si cela est dû à une réelle dynamique ou si cela ne vient que de l’accoutumance à la narration et du soulagement de voir le tas de pages restantes s’affiner.

On ne peut pas non plus s’extasier sur l’écriture qui n’est pas franchement remarquable. Le vocabulaire est simple, les images sont vues et revues, aucun style ne se dégage réellement. Ça reste assez basique, ce qui n’aurait pas été un problème si le tout avait été captivant (ça ne m’a jamais dérangée avec L’Héritage par exemple).

Côté personnages, j’ai envie de dire RAS. Je n’ai eu aucun attachement particulier, mais je ne les ai pas détestés pour autant bien que j’ai trouvé que Kira, pourtant exobiologiste chevronnée, tournait parfois un peu en rond dans ses émotions et réactions. Bref, aucune empathie, aucune affection pour ces personnages, principaux ou secondaires.
Glisser un clin d’œil à sa première saga avec une apparition – aussi bizarre soit-elle – d’un personnage marquant de L’Héritage donne un petit côté « fan service », mais c’était rigolo de se dire « mais c’est ?… ». Et puis, si ça avait été le seul défaut…

Si j’ai bien compris, la version anglaise a été divisée en deux, d’où la présence de ce tome 1 pour nous Français·es. Outre le fait que je ne suis pas emballée de cette façon de faire (et qui permet de vendre deux bouquins à 20€ l’un au lieu d’un seul), je pense que c’est vraiment dommage dans ce cas : alors que l’action s’enclenchait enfin après des pages de précisions et de détails, pouf, le livre s’achève. La seconde partie a donc ses chances pour être plus dynamiques, mais malheureusement la première m’a refroidie dans mon envie de la découvrir…

Intrigue, écriture, personnages… rien ne m’a vraiment séduite dans cette histoire dont je ne lirai pas la seconde moitié. Je m’attendais à un bon moment – quoique pas nécessairement exigeant, ce qui n’était pas pour me déplaire –, mais non, ce fut poussif et très oubliable.

Idéalis, tome 1, A la lueur d’une étoile inconnue, Christopher Paolini. Éditions Bayard, 2020 (2020 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Moreau, Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet. 845 pages.

Silo, trilogie, d’Hugh Howey (2012-2013)

J’avais écrit une chronique détaillée du premier tome lors de ma première lecture en 2017, je vais donc faire bref, mais je voulais malgré tout dire un mot sur les deux autres tomes qui complètent la trilogie Silo.

Je n’ai rien à changer sur ma première critique, si ce n’est que je suis tout de suite rentrée dans l’histoire cette fois et que j’ai adoré les parties tournant autour d’Holston puis de Jahns et Marnes. La longue descente et la plus interminable encore remontée du silo par la mairesse Jahns et l’adjoint Marnes m’ont vraiment touchée tant par la tendresse entre ces deux protagonistes que par les pensées qu’elles font naître chez Jahns. Étant du genre à cogiter en marchant, c’est une expérience que je connais bien (sauf que je n’ai jamais descendu les 144 étages d’un silo enterré) (et que je ne suis pas mairesse) (et que je ne suis pas une personne âgée) (mais l’idée est là). Un excellent tome, fascinant et intelligent.

En revanche, j’ai été davantage mitigée sur le second volume, un préquel qui retrace les siècles entre la conception du silo et les événements du tome 1. Je l’ai trouvé souvent répétitif, un peu confus, avec beaucoup de longueurs. D’une part, cela fait sens car c’est un peu ce que ressent notre nouveau personnage principal, Donald, plongé dans un système qu’il ne comprend pas pleinement, qu’il découvre en même temps que nous, qui le maintient souvent volontairement dans l’ignorance. Mais d’autre part, qu’est-ce que c’est long parfois ! On tourne trop souvent, trop longtemps autour des mêmes émotions encore et encore. Sans compter que je n’ai jamais réellement su m’attacher à Donald.
Ce qui m’avait plu dans le premier volet – à savoir rester focalisé sur les personnages et découvrir le silo par petits bouts au fil de leurs pérégrinations – m’a parfois frustrée. J’aurais aimé plus de détails techniques cette fois. Donald dessine les plans du silo, mais c’est à peu près tout ce que l’on sait, on ne le voit quasiment jamais faire, se heurter à des problèmes pratiques, s’interroger sur des détails techniques, sur la disposition des fermes, des espaces de travail, sur le fonctionnement des lampes de croissances et des Machines, sur des petits détails qui auraient rendu la chose plus précise, plus réelle. Les découvertes fracassantes, les révélations révoltantes, la tension sont finalement noyées dans un amoncellement de mots parfois inutile.
La dernière partie sauve un peu le reste : j’ai davantage accroché aux actions et questionnements de Donald, sans compter que le personnage de Solo (rencontré dans le premier opus) m’a totalement enchantée tant ce personnage me touche, m’amuse et m’émeut. Ce n’était pas un mauvais livre, mais une déception tout de même, mise en regard des autres tomes (malheureusement, pour celles et ceux qui auraient cette idée, on ne peut pas en faire l’impasse pour lire le troisième !).

La lecture du troisième tome s’est bien mieux déroulée – ouf ! On raccroche les wagons avec la fin du premier tome, on retrouve Juliette – est une héroïne plus fascinante que Donald – et l’action est beaucoup mieux régulière avec cette balance équilibrée entre mouvement et réflexion, malgré quelques défauts qui ont su se faire oublier le temps de la lecture (intrigues évoquées mais non creusées, silos voisins délaissés, récit plus prévisible parfois…). On alterne les points de vue entre les silos, on tremble pour les personnages, on veut en savoir plus, on lit un chapitre puis un autre et, oh, allez, juste un autre, bref, ce tome plus court s’est révélé parfaitement prenant et réussi, générant en moi le même enthousiasme que le premier qui reste néanmoins, sans aucun doute possible, le meilleur des trois.

 En dépit d’un second tome non exempt de défauts, cela reste une bonne trilogie avec un huis-clos maîtrisé, avec des interrogations pertinentes sur la vérité, la sécurité, le libre arbitre, les révoltes et leurs conséquences. J’ai aimé les révélations au compte-gouttes tout au long des trois tomes, certaines m’ayant bien surprise ou fait pester contre tel ou tel personnage. J’ai aimé que les « méchants » soient plus que ça, évitant l’écueil du manichéisme, car leurs raisons de mal agir sont souvent, non pas excusables – en aucun cas –, mais presque compréhensibles : si les romans étaient racontés avec leur point de vue, sans doute les rébellions ne sembleraient-elles pas si légitimes. J’ai aimé que Juliette « Jules » soit machiniste et que son père soit pédiatre, que d’autres femmes soient ingénieur (ingénieuse ?) en cheffe ou pilote de drones.

Une trilogie, certes imparfaite, mais qui mérite qu’on lui laisse une chance.

« Le sommeil était un véhicule qui permettait de faire passer le temps, d’éviter le présent. Un tramway pour les déprimés, les impatients, et les mourants. Donald était un peu les trois. »

Silo, trilogie, Hugh Howey. Le Livre de Poche. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric (tome 1) et Laure Manceau (tomes 1, 2 et 3).
– Tome 1, 2016 (2012 pour l’édition originale), 739 pages ;
– Tome 2, Origines, 2016 (2012 pour l’édition originale), 699 pages ;
– Tome 3, Générations, 2017 (2013 pour l’édition originale), 539 pages.

Dominium Mundi (2 tomes), de François Baranger (2013-2014)

J’avais le vague pressentiment que ces deux volumes risquaient de traîner fort longtemps dans ma PAL si je n’y prenais garde. J’ai donc une la bonne idée de partir avec eux en confinement. La bonne idée car je me suis effectivement régalée d’un bout à l’autre de ma lecture !

De quoi ça parle ? Imaginez une Terre dévastée par une Guerre d’Une Heure, guerre nucléaire et bactériologique aussi fulgurante que dévastatrice ; imaginez que des cendres de l’ancien monde détruit émerge l’Empire Chrétien Moderne et une réorganisation féodale des sociétés survivantes, placée sous l’égide d’un pape tout puissant ; imaginez, les nuages toxiques réduisant sans cesse l’espace vivable, une mission colonisatrice est lancée en direction d’Akya, une planète d’Alpha du Centaure ; imaginez que ces colons découvrent sur place ni plus ni moins que le tombeau du Christ avant d’être massacrés par les Atamides, les habitants de cette planète. Il n’en faut pas moins pour que soit lancée la neuvième croisade. Un million d’hommes et de femmes bien déterminés à récupérer ce lieu saint aux mains des impies, lancés à travers l’espace dans un gigantesque vaisseau, le Saint-Michel.

Évidemment, on devine rapidement que cette version officielle de l’histoire n’est sans doute pas tout à fait exacte. Des personnages louches, des conversations qui laissent échapper des indices… Que s’est-il vraiment passé sur Akya lors de la première mission de colonisation ? Qui sont les Atamides ? Que contient réellement ce tombeau ? Qui sait quoi ? Qui commet ces meurtres atroces sur le Saint-Michel ? Ce petit côté mystère, porté par l’enquête de Tancrède de Tarente (l’un des personnages principaux sur lequel je reviendrai), sert de fil rouge tout au long du récit. Il donne lieu à une alternance de moments d’action et d’instants plus tranquilles où il ne se passe pas grand-chose et l’auteur a su trouver une juste balance entre ces deux ambiances, entre rebondissements surprenants et vie quotidienne au cœur de l’armée croisée, pour ne jamais perdre son lecteur (surtout quand, comme moi, on aime la richesse foisonnante de mille petits détails, plus que les courses poursuites haletantes). Tout cela est très bien amené et géré d’une main de maître.

Les romans sont denses et détaillés. Les ressorts politiques, les intérêts des uns et des autres, les luttes entre seigneurs, la manipulation des masses, le fanatisme, le système de classes et l’impunité offerte aux couches jugées supérieures de la société, l’hypocrisie de la religion et des hommes d’église… Cette lecture m’a parfois rappelé Les Rois Maudits de Maurice Druon : l’univers moyenâgeux, les guerres de pouvoir, les intrigues, les mensonges et les trahisons… J’ai beaucoup aimé en apprendre plus sur l’Empire Chrétien Moderne, son emprise sur le globe, son ascension, toutes ces informations qui sont injectées ici et là au fil de l’intrigue. Et j’ai encore davantage adoré voir l’Église en prendre sérieusement pour son grade. Ce mélange entre science-fiction et roman historique s’est révélé à la fois très réussi et tout simplement passionnant !

L’écriture est très agréable et véritablement prenante. Pas avare en détails et en descriptions, elle est très visuelle, même dans les passages les plus techniques (comprendre « même quand je ne comprends pas tout », par exemple, lorsque l’auteur parle du Nod2, l’ordinateur organique qui régit le Saint-Michel).
La narration est d’autant plus addictive et efficace que l’auteur change régulièrement de point de vue et garde des informations pour plus tard, utilisant des flashbacks (les personnages se remémorent plus tard les circonstances les ayant menés à telle situation ou la conversation leur ayant permis de découvrir telle vérité). Cela crée un suspense parfois frustrant tant ma curiosité en était attisée.
Par contre, j’ai été outrée par le nombre de fautes présentes dans ces deux volumes. J’ai fini par regretter de ne pas les avoir comptées tant il y en a. Au début, ça surprend, mais j’ai fini par être véritablement exaspérée. Des « a » quand il faudrait des « à », des « où » quand il faudrait des « ou » et vice versa, un « d’avantage » au lieu d’un « davantage » ; une ou deux phrases mal formulées… ; ça en devient agaçant quand ça se répète sans cesse.

Outre cela, ce qui m’a complètement accrochée à ce long récit, ce sont les personnages. Je marche énormément à l’affectif et les personnages sont, la plupart du temps, quelque chose d’essentiel pour moi. Nous passons énormément de temps avec eux, ce qui nous laisse le temps de les connaître et de les aimer. A côté des grands objectifs de la Chrétienté, ces romans sont aussi bourrés d’émotions humaines : les rivalités, les préjugés, l’amitié, la remise en question et l’ouverture d’esprit, l’anthropocentrisme contre l’entraide et la rencontre avec un Autre, le fanatisme religieux contre les doutes spirituels, l’obéissance aveugle à l’autorité contre l’anti-militarisme, etc.
J’ai été surprise par Tancrède de Tarente. Celui que l’on présente comme un lieutenant émérite, un Méta-Guerrier (un rang militaire élevé) exemplaire, pur produit de l’armée, ne m’intéressait guère de prime abord, mais il a su rapidement attirer mon attention et mon affection. Il aurait pu être trop parfait tant il est impressionnant de courage et de droiture, mais lui que je craignais rébarbatif s’est révélé attachant par ses liens avec ses hommes, ses doutes et ses remises en question (sur la religion, l’armée, les Atamides…). Pour lui qui avait été si bien été conditionné depuis son plus jeune âge, l’évolution de sa pensée ne se fait pas sans mille souffrances morales.
Il y a aussi Albéric Villejust, l’inerme, le classe zéro, l’enrôlé de force qui se rebelle contre l’autorité, l’athée qui aide Tancrède à progresser sur le chemin du questionnement, qui finira par jouer un rôle immense, celui qui ne paie pas de mine à première vue mais à qui l’on s’attache pour sa simplicité et son réalisme (il est plus facile de s’identifier à un Albéric qu’à un Tancrède surentraîné). Il y a le flamboyant Liétaud Tournai, le géant affable et toujours prêt à rire, l’ami fidèle dont la relation avec Tancrède est particulièrement forte et belle.
J’ai été intriguée par leurs découvertes, j’ai été révoltée face aux situations injustes, j’ai été triste face à leurs pertes, j’ai partagé leurs joies, j’ai adoré suivre leur évolution, leur complexité, leurs hésitations, bref, j’ai fini par vivre pleinement leurs aventures avec eux. J’ai été vraiment désolée de quitter ces trois personnages (et d’autres dont je ne dirais rien pour ne pas spoiler) quand est venu le temps de la dernière page.
L’univers est presque exclusivement masculin : l’équipage est composé majoritairement d’hommes en dépit du régiment d’élite des Amazones et des femmes enrôlées de force pour leurs compétences scientifiques (comme Clotilde qui deviendra une aide précieuse pour Albéric). Il faut dire que dans la société médiévale qui a été réinstaurée, la place des femmes n’a guère progressé dans les classes supérieures : nulle possibilité de s’échapper d’un avenir de femme au foyer si ce n’est en s’engageant dans l’armée. Ce qui m’a réellement chagrinée, c’est de ne pas parvenir à réellement apprécier Clorinde di Severo, la seule femme dont nous partageons parfois le point de vue. Une femme forte, décidée, combattante, mais que j’ai souvent trouvée trop obtuse et hautaine. Peut-être avais-je déjà trop pris le parti de Tancrède au moment de sa rencontre avec Clorinde pour apprécier celle qui, d’une certaine façon, tente bien souvent de lui barrer la route. (Et puis, je n’ai pas trop accroché à sa romance avec Tancrède.)
Je m’arrête là mais sachez qu’il y a plein d’autres personnages fascinants, intimidants, captivants, dangereux, ambigus, à découvrir.

Ma première incursion dans le genre du space opera s’est donc révélée particulièrement fascinante et addictive. Ce dyptique, qui revisite le poème épique La Jérusalem délivrée à la sauce science-fiction, a su m’embarquer pour un voyage palpitant. Tout est réussi : la narration, les protagonistes, les sujets abordés, ce qu’il dénonce – que ce soit la volonté si tristement humaine de tout dominer, les abus de pouvoir ou la religion utilisée à des fins de pouvoir –, les conflits politiques ou intérieurs, le mélange entre action addictive et richesse de détails… Une superbe lecture qui m’a vraiment bluffée.

« « – Ce n’est qu’une illusion. Ce jardin n’est qu’une façade créée de toutes pièces.
– Je le sais. Mais je veux pourtant croire que tout cela est vrai, qu’aucune pompe n’est dissimulée sous les ruisseaux, qu’aucune soufflerie n’est à l’origine du vent qui fait bouger les feuilles, qu’aucun paysagiste n’en a tracé les plans. C’est plus beau si on y croit. »
Albéric secoua la tête.
« – Je ne suis pas d’accord. Les choses les plus belles sont sans fard. Rien n’est plus beau que la vérité.
– La véritable nature, sans fard, n’est pas toujours belle. Beaucoup de souffrance, de violence, de peur, de froid, de faim. La véritable nature exhale plus souvent l’odeur de la décomposition que le parfum des fleurs.
– Peut-être. Néanmoins, même crue, je préfère la véritable nature à une imitation. Une imitation n’est qu’une falsification de la réalité. Peut-être que tout ce que tu viens d’énumérer est le prix à payer pour la vérité. »
Tancrède eut un petit rire amusé, sans mépris.
« Voilà un discours que je n’ai pas l’habitude d’entendre. Dans mon milieu, les apparences comptent plus que tout. C’est l’honneur d’une famille noble que de les maintenir coûte que coûte. » »

(Livre I)

« A cet instant, lui qui tenait tant à son indépendance d’esprit sut qu’en réalité il acceptait beaucoup de choses sans réfléchir. Moi qui croyais ne pas être un mouton suivant le troupeau simplement parce que mon esprit indépendant me faisait cheminer de côté, je revenais quand même à la bergerie tous les soirs. »
(Livre I)

« Si les Atamides ne semblaient pas s’être forgé de religion comme l’avaient fait pratiquement tous les peuples de la Terre, ils n’avaient en revanche pas échappé à cette triste fatalité qui veut que toutes les sociétés soient condamnées à s’inventer des mythes absurdes destinés à leur compliquer la vie. »
(Livre II)

« « Maintenant, je sens que je peux être heureux. »
Je devais me rappeler longtemps cette phrase qui derrière une apparente simplicité contenait une vérité profonde. Trop de gens, dont moi-même probablement, attendent que le bonheur leur tombe dessus sans même penser à le chercher. Or, je crois sincèrement que si l’on ne décide pas que l’on peut être heureux, alors on a peu de chances de l’être un jour. »

(Livre II)

Dominium Mundi, 2 tomes, François Baranger. Éditions Critic, coll. SF, 2013-2014. 602 pages et 796 pages.