Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel (2014)

Quatre filles et quatre garçonsQuatre filles – Joséphine, Sarah, Justine et Clothilde – et quatre garçons – Benoît, Dorian, Mehdi et Corentin – entrent en troisième. La dernière année, sûrement, où les huit amis seront ensemble. Alors ils décident de tenir un journal, le journal de l’année de leurs quinze ans. L’année scolaire est divisé en huit et, chacun leur tour, ils confieront leurs joies, leurs peines, leurs doutes, leur cœur à leur carnet, leur mp3, leur blog, leurs lettres, bref, leur moyen d’expression quel qu’il soit.

On retrouve dans ce roman toutes les interrogations qui font la vie d’un ou d’une collégien.ne. L’autrice gère le tout avec justesse et sensibilité. Le collège, les notes, les railleries, le regard des autres, les profs, être fils de profs, les parents, les attentes des parents, l’avenir, les complexes, l’anorexie, l’amour, l’amitié, la frontière entre les deux, l’homosexualité… Mais il y également beaucoup de questions qui tournent autour des filles, des garçons, de ce qu’est être un garçon ou être une fille, de la manière dont ils considèrent les filles et dont elles considèrent les garçons, sur les droits des femmes, l’image des femmes, la place des femmes et des filles dans la société, l’éducation des filles.
Tous prennent conscience de tout ça et cherchent à modifier leur comportement pour ne pas reproduire leurs erreurs passées. Evidemment, il leur arrive à tous des choses qui sortent du quotidien et les accidents, les changements ou les nouveautés dans leur vie engendrent mille bouleversements dans leur tête et leur vision du monde. C’est mignon, leur soudain féminisme commun, vraiment, mais ça m’a gentiment fait rigoler. Je trouve ça très bien, et ça serait génial si tout le monde pouvait avoir une réflexion aussi poussée dès quatorze ans, mais… mes souvenirs de collégienne ne placent pas le féminisme au centre de mes préoccupations ou de celles des autres élèves. Je suis évidemment tout à fait d’accord avec tout ce qui y est dit, mais j’ai trouvé certains discours un peu forcés.

Malgré tout, la sauce prend très facilement et on s’attache à eux, ils sont tous très sympathiques, ils forment une jolie bande avec des différences, des nuances, des caractères parfois opposés. Je n’ai pas pu m’empêcher de songer à Quatre filles et un jean, lecture de jeunesse où quatre amies se partageaient un jean, symbole de leur amitié et témoin de leurs vacances séparées (et d’ailleurs ce livre est évoqué par Joséphine !). J’ai eu plus d’affinités avec Clothilde et Mehdi car je m’identifie davantage à eux qu’aux six autres. La révoltée et féministe Clothilde, qui prend la parole en avant-dernier, m’intriguait depuis le début car je la trouvais moins présente dans les récits des six premiers que les trois autres filles. Solène, neuvième personnage, fil rouge du roman, de plus en plus présente, m’a également particulièrement touchée.

Après une année passée en leur compagnie, on ne peut qu’aimer ces huit adolescents qui apprennent à grandir, avec des coups durs, mais aussi le bonheur que leur procure leur amitié. Florence Hinckel nous propose ici un roman intelligent et féministe, bien qu’un poil didactique à mon goût. Difficile de ne pas se retourner pour revoir nos années collèges.

« – Et si on tenait un carnet de bord ?
Ils m’ont regardée comme si je descendais du mammouth.
– Ben oui, ai-je expliqué, comme un carnet de voyage. Le journal de notre troisième. Ça serait une sorte de témoignage qui nous rappellerait toute notre vie ce qui va nous arriver cette année. Ça va nous obliger à rester proches. Et je suis sûre qu’on restera toujours amis. »

Joséphine

« Tu sais, on ne peut pas mesurer la douleur. Tu vas peut-être souffrir plus en perdant ton chat qu’un autre en perdant sa grand-mère. On ne sait pas. Il n’y a pas de loi. Toutes les souffrances méritent d’être prises en compte. »
Clothilde

« En une soirée, j’avais souffrir deux filles à cause de ma bêtise. Il fallait que j’arrête de considérer les filles comme des tableaux destinés à distraire nos vies de garçons. »
Benoît

« Ça me changeait des minots de ma classe que je dépasse parfois d’une tête. Même s’il y en a des mignons, ce n’est pas possible avec eux. C’est super nul mais ça fait trop bizarre quand la fille est plus grande que son copain. Parce que, nous, on est censées être mignonnes, et tout ce qui est petit est mignon, enfin c’est ce qu’on dit. Et les garçons sont censés être fort, et ce qui est fort est grand, c’est aussi ce qu’on dit. Avec deux idées stupides, on élimine plein de possibilités, c’est comme ça. »
Sarah

« Mais un garçon qui a des bonnes notes, surtout en maths et en sciences, on l’encourage. On le croit tout de suite supérieurement intelligent. Une fille, on considère que c’est normal et que c’est simplement parce qu’elle est scolaire et attentive. De quoi décourager n’importe qui. »
Justine

Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel. Editions Talents Hauts, 2014. 570 pages.

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

Sex Story 3

(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

Sex Story 4

Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Rouge Tagada, de Charlotte Bousquet (textes) et Stéphanie Rubini (dessins) (2013)

Rouge Tagada (couverture)Alex entre en quatrième lorsque la mystérieuse et timide Layla arrive dans sa classe. Les deux adolescentes sympathisent, apprennent à se connaître et deviennent inséparables. Mais lorsque Layla rencontre un garçon, le coup est dur pour Alex qui aurait voulu que cela dure éternellement. Et quand Layla revient vers son amie, c’est pour apprendre à embrasser afin d’être prête pour ce « garçon au nom de caleçon »

 

Bien que très courte, cette bande dessinée nous immerge totalement dans la vie de ces deux adolescentes. Le récit est très sensible et très juste dans les émotions qu’il aborde : la rencontre et la naissance de l’amitié, le bonheur complice, la confusion des sentiments jusqu’à la rupture brutale. L’homosexualité n’est pas au premier plan et laisse la place aux émois adolescents, à l’amitié fusionnelle, la découverte de soi et de l’autre, la peur de dire ce que l’on ressent… Un récit simple et linéaire, mais tendre et intelligent.

Rouge Tagada, première plancheIl y a beaucoup de douceur (une douceur toute sucrée) dans les textes de Charlotte Bousquet et dans les images de Stéphanie Rubini. Les traits sont ronds et colorés et cette fraîcheur se marie à la perfection avec les mots et l’histoire.

Quel dommage que cette BD soit si courte. Toutefois, malgré une légère frustration, je reconnais qu’il n’était pas nécessaire d’en dire plus.

Derrière cette couverture rouge pétant se cache une touchante et jolie BD sur l’amitié, l’amour et l’adolescence.

 

« Elle était dans ma classe. Quatrième D. D comme déconne, délire, débile, dévergondé, début, douleur, douceur aussi. Il y avait tout ça chez nous. »

« A deux, tout était plus facile, et j’en arrivais même à oublier mes idées bizarres, mes envies de la serrer dans mes bras, contre moi, d’embrasser ses paupières et le bout de son nez, de goûter ses lèvres roses et, quand elle était triste, de sécher ses larmes avec des baisers. J’oubliais tout ça, oui, parce que nous étions amies. Vraiment amies. Meilleures amies. Inséparables. »

Rouge Tagada, Charlotte Bousquet (textes) et Stéphanie Rubini (dessins). Gulf Stream éditeur, 2013. 64 pages.

Le site de l’auteure, Charlotte Bousquet, et de l’illustratrice, Stéphanie Rubini

Alors je suis devenue une Indien d’Amérique, de Marie Docher (2014)

Alors je suis devenue une Indien d'Amérique (couverture)Préfacé par Elisabeth Lebovici.

A 50 ans, Marie Docher est en couple avec une femme et vit avec Mehdi, l’enfant que cette dernière a eu grâce à la PMA lors d’une précédente relation. Sa famille est montrée du doigt, marginalisée, insultée comme tant d’autres lorsque s’ouvrent les débats pour le mariage pour tous en 2012. D’un coup, on lui criait à la figure que ce n’était pas un bon environnement pour que Mehdi grandisse, qu’il aura des problèmes, que ci, que ça… tant de personnes qui ont un avis bien tranché sans connaître une seule famille homoparentale.

Alors elle écrit pour exorciser. Sans être chronologique, ce journal se souvient des stéréotypes sur les homos qu’on lui a jeté à la figure, des insultes, de l’homophobie ordinaire. Elle revient sur son enfance, quand elle portait uniquement des pantalons pour suivre et jouer avec ses cousins et ses copains, pour être intégrée parmi eux. Elle réfléchit sur l’homosexualité, sur la peur, sur l’attention constante portée à ce que l’on dit, à ce que l’on dévoile. Elle se souvient, elle raconte son expérience, son vécu de femme, de lesbienne.

En une centaine de pages, on revit la violence née des débats liés au mariage pour tous. Les propos infamants, les discours homophobes diffusés dans les médias, les cris des foules vêtues de bleu et de rose… Cette violence est d’ailleurs amplifiée par les quelques déclarations d’hommes politiques ou d’Eglise contre le mariage pour tous qui ponctuent les textes de Marie Docher. Ce déchaînement de haine fait écho à l’homophobie constante ressentie tout au long de sa vie qui, goutte après goutte, l’a amenée à une prise de conscience. Mais le choc de la Manif pour tous n’en a pas été moins fort.

 

Publié aux éditions iXe, c’est un texte vraiment poignant et je me suis très vite identifiée aux propos de Marie Docher. Ce qu’elle raconte dans ce livre, c’est ce que vivent les homos, mais aussi tous ceux qui sont différents, qui ont un mode de vie qui sorte de la norme, qui sont stigmatisés par les bien-pensants.

L’auteure est photographe et certains de ses clichés sont insérés dans ce journal ainsi que des photos de famille : son enfance, ses déguisements, le fils de sa compagne…

 

Un récit lucide sur la violence du conservatisme et de l’ignorance, sur une prise de conscience, sur les mots blessants qui s’accumulent… Un livre qui m’a fait revivre comme un coup de poing la véhémence de certains à refuser l’égalité à ceux qui ne rentrent pas dans leur moule hétéronormé et l’horreur des mots qui ont été criés si fort.

 

« Il existerait donc un matrice idéale qui devrait contenir tous les enfants dans un même moule ? Pour des gens qui accusent les homos d’aimer le « même », leur reprocher de construire du « différent » ne manque pas de piquant. Si ces enfants sont différents, et il y a de grandes chances qu’ils aient effectivement d’autres conceptions du monde, n’est-ce pas plutôt une bonne nouvelle ? Notre société est-elle si parfaitement structurée qu’elle ne puisse s’ouvrir à de nouvelles perspectives ? »

« Mais au fond, c’est ce qui se passe en moi qui me surprend. C’est que je me sens intégrer une « communauté », non par choix mais par discrimination, par déclassement, par colère. »

« Je n’ai jamais eu envie de faire des enfants.
Je n’ai pas peur de vivre seule.
Le sexe des personnes qui peuvent me séduire n’est pas un critère de choix.
Ça dégage pas mal le terrain, je trouve.
Mais c’est socialement peu accepté.
Alors progressivement, par petites touches, par petits choix forcés, j’ai glissé de la sensation d’être au cœur de tous les possibles à la certitude d’être à la marge d’un monde étroit. »

 « Je n’ai jamais voulu de l’étiquette « subversive » ou « marginale » parce que je ne le suis pas, tout simplement.
Et puis soudain, plus rien n’a été pareil.
Je me suis rendue compte que ma vie était à peine tolérée par une partie de mon entourage. J’ai commencé à lire, à m’informer, à participer aux débats. J’ai eu la sensation de me réveiller d’une longue nuit. J’ai beaucoup pleuré aussi, des larmes de colère et de dépit. Je pleure encore.
J’ai aussi beaucoup discuté avec des homos et compris que ce qui nous unissait n’était pas notre sexualité mais la peine que nous partagions, la colère, ces insultes et mensonges qu’il nous fallait encore entendre, ad nauseam.
Plus rien n’a été pareil. Je n’étais plus seule. Il y avait un enfant dans ma vie et il était maltraité par des bien-pensants.
Mon privé est devenu politique. »

« L’homosexualité n’est pas un  problème en soi, c’est d’avoir à le dire qui en devient un, c’est d’avoir à se définir. Et rien que pour cet immense effort, cette peur qui nous tient éveillé•es à chercher des mots pour le dire, ce travail de conscience qui nous est demandé, souvent jeune, nous devrions recevoir autre chose que de la consternation, des jugements et aussi souvent de la haine.
Si les hétéros se demandaient avec autant de curiosité, de nécessité et d’énergie quand et pourquoi ils sont devenus hétéros, j’ai la sensation qu’il y aurait beaucoup moins de violence. »

« Il y a tellement d’autres raisons et déraisons que son sexe pour aimer quelqu’un ! »

Alors je suis devenue une Indien d’Amérique, Marie Docher. Editions iXe, collection Fonctions dérivées, 2014. 107 pages.

Miniaturiste, de Jessie Burton (2015)

Miniaturiste (couverture)En 1686, Petronella, dite Nella, Oortman, jeune mariée de 18 ans, quitte sa campagne hollandaise pour vivre à Amsterdam dans la maison de son époux. L’accueil est déroutant : une belle-sœur froide et puritaine, une servante impertinente, un domestique noir et surtout un mari qui fuit sa couche. Celui-ci lui offre pour se distraire une réplique miniature de leur demeure. Nella contacte une mystérieuse miniaturiste pour la meubler. Au fil des envois, les secrets de la maison des Brandt se dévoilent peu à peu et la vie de chaque protagoniste en est affectée.

A peine deux jours pour dévorer ce roman dans lequel s’entremêlent histoire et magie, à la fois fresque et enquête !

J’ai été intéressée par la vie quotidienne des Hollandais et cette ville très commerciale avant d’être séduite par l’atmosphère oppressante et pleine de secrets qui se dégage de ce livre, ces non-dits et ces rancœurs qui conduisent au pire. J’ai aimé, comme Nella, me lier peu à peu avec Cornelia, avec Otto, avec Johannes et même avec Marin, les voir s’ouvrir, cesser (un petit peu) de se regarder avec méfiance.

Si Otto, bras droit de Johannes, n’est pas un personnage conventionnel (les hommes de couleur n’étaient pas légion dans la Hollande du XVIIe siècle), si Johannes m’a touché par sa fragilité dissimulée, par son destin contre lequel il est impuissant, si j’ai été révoltée par l’intolérance qui le touchera, ce sont avec les personnages de femmes que je me suis sentie proche.

Toutes, à leur manière, se débattent avec leur destin, avec leur époque. Elles veulent être libres, indépendantes dans une époque qui ne leur en donne pas forcément le droit « même si les femmes d’Amsterdam jouissent d’une liberté que ne connaissent ni les Françaises ni les Anglaises. » Toutes sont attachantes.

Cornelia, orpheline recueillie par les Brandt, est certes parfois d’une familiarité confondante, mais elle est totalement dévouée à cette famille dans laquelle elle a trouvé sa place et sera d’un grand soutien à Nella. Jamais mariée, sans enfant, Marin dirige la maison en l’absence (fréquente de son frère), se mêle des affaires de son frère, lui demande des explications, se plonge dans les livres de compte, le pousse à vendre. Nella, héroine perdue et délaissée, espérait trouver dans son mariage une échappatoire aux horizons bouchés de la campagne et de la vie de fermière et connaître une vraie vie de femme. Lorsque cette union se révèle factice, elle tente de comprendre son histoire, son rôle dans cette maisonnée à travers les objets et les poupées de la miniaturiste.

La miniaturiste est un personnage véritablement fascinant. Une femme qui exerce un travail d’artisan. Une femme introuvable qui se dérobe à chaque fois. Invisible et omniprésente, elle s’introduit – à travers ses créations – dans les maisons amstellodamoises et bouleverse la vie des maîtresses de maison.

Sur une période très courte – seulement quatre mois –, les vies trop compartimentées des membres de cette étrange maisonnée se dévoilent peu à peu aux yeux déroutés de Nella ainsi qu’aux nôtres dans une Amsterdam divisée entre Dieu et l’argent. Un récit riche en détails et très bien ficelé qui trace de très beaux portraits, celui d’une femme et d’une ville. Vengeance, rumeurs, drames : quel espoir au milieu de tout cela ?

Maison miniature Petronella Oortman

Maison miniature de Petronella Oortman, conservée au Rijksmuseum, Amsterdam

« En échange de leurs lettres, la miniaturiste leur a donné la force de croire en elles-mêmes. Elles ont le pouvoir de déterminer leur existence et peuvent choisir de l’échanger, de le conserver ou d’y renoncer. »

« La pitié, contrairement à la haine, peut-être enfermée et mise de côté. »

Miniaturiste, Jessie Burton. Gallimard, coll. Du monde entier, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Dominique Letellier. 504 pages.

Well Well Well, n°1, septembre 2014

Well Well Well (couverture)Parce qu’il vaut mieux tard que jamais, voilà ma critique de la nouvelle revue lesbienne (et féministe) Well Well Well ! On l’a attendue longtemps, on l’a aidée de nos petits deniers à voir le jour et la voilà, la seule « belle revue traitant des lesbiennes » comme l’annonce la quatrième de couverture.

Je précise dès à présent que ce sera un avis totalement subjectif. Je n’ai pas de connaissances particulières sur la presse LGBT (lesbienne-gay-bi-trans). Beaucoup n’existait plus quand j’ai commencé à m’y intéresser, j’ai un peu consulté La Dixième Muse en ligne avant sa disparition, j’ai lu le premier numéro de Muse & Out (surtout pour l’interview de Nicola Sirkis) et j’ai peu à peu décroché de Têtu (plus encore suite à la disparition de Têtue, puis lorsque Yagg a pris la place), déçue par le contenu des articles que je trouvais souvent superficiels et parfois réducteurs ou approximatifs. Mon expérience de la presse LGBT s’arrête là.

La couverture tout d’abord, car c’est (normalement) ce que l’on voit en premier : Céline Sciamma, réalisatrice de La Naissance des Pieuvres, Tomboy et Bande de Filles, regarde le futur lecteur droit dans les yeux. Le portrait de Dorothée Smith est sobre, presque sévère avec ces couleurs froides et son léger flou. Autour, deux éléments seulement : le logo de Well Well Well et la mention « La revue lesbienne ». Le cadre est posé. J’ai beaucoup apprécié cette première page qui se détache du brouhaha aguicheur des autres revues et périodiques. On ne sait pas quels sont les articles à l’intérieur, mais il s’en dégage déjà – peut-être à cause du visage sérieux nuancé par un léger sourire de Céline Sciamma – une sensation de rigueur.

Je feuillette la revue. Amoureuse du papier et de l’objet livre, il m’est agréable de constater que la forme n’est pas négligée et qu’un soin particulier y est apporté. Belles illustrations dont plusieurs sont en pleine page, typographie confortable pour la lecture, mise en page soignée, on alterne séries de photographies et longs textes. On sent rapidement que la lecture sera fluide.

Well Well Well contenuVenons-en au plus important : que vaut le contenu ?

Les articles sont creusés et se savourent. Ils se lisent lentement du fait de leur densité, notamment avec des interviews fleuves qui tranchent agréablement avec les questions/réponses souvent superficielles.

S’il y a certes des célébrités dans ce mook (on met « magazine » et « book » dans un saladier, on touille, on en sort un « mook », ça fait encore plus cool) – Céline Sciamma, Alison Bechdel et Virginie Despentes pour ne citer qu’elles –, ce n’est pas pour écrire des articles people. De même, Céline Sciamma parle de son nouveau film, Bande de Filles, mais l’interview va plus loin qu’un simple article d’actualité portant sur la sortie d’un nouveau film et se penche sur l’intégralité de sa filmographie, ses influences, son histoire, le chemin qui l’a menée jusqu’à figurer dans ce premier numéro. De même, le dossier sur le mariage pour tous fait un point complet, en revenant sur le déroulement des évènements, les résultats, en intégrant des interviews, en évoquant la place – ou l’absence plutôt – des femmes dans les débats, etc. Bref, un point vraiment complet.

Si le reportage photo sur les équipes de foot féminines m’a moins intéressée (le sport, ma seule allergie…) de même que le micro-trottoir sur la drague ou les lieux parisiens où sortir, j’ai adoré l’article sur la vie des homosexuelles dans les années 1960 ainsi que les témoignages de trans : une manière de découvrir d’autres vies que la mienne. Les interviews d’Alison Bechdel, auteure de romans graphiques, ou de Zanele Muholi, photographe sud-africaine, ont ravi l’assoiffée de culture que je suis et ça m’a fait plaisir de retrouver La P’tite Blan et Guéna que je suis les parutions pour la première et le blog pour la seconde.

(En passant, dans l’enquête sur la biphobie chez les homosexuelles, « 9% des lesbiennes affirment qu’elles ne pourraient pas coucher avec une bisexuelle »… J’ai bloqué sur ce chiffre. Comment peut-on être aussi obtuse ? Déjà affirmer ne pas pouvoir coucher avec un homme, je trouve ça un peu présomptueux car le cœur peut mener à des chemins – ou des lits – inattendus, mais affirmer ne pas pouvoir avoir une relation avec une personne qui, elle, fréquente les deux sexes… je trouve que c’est un comportement très fermé qui me laisse perplexe… Fin de la parenthèse.)

Le projet Well Well Well est porté par une équipe vraiment sympathique et dynamique. C’est un lourd travail que ces treize filles mènent en parallèle de leur « véritable » travail (je mets « véritable » entre guillemets car écrire, préparer, éditer, diffuser et distribuer une revue est également un véritable – et énorme – travail). Elles en ont été récompensées par des critiques favorables et surtout par un gros succès puisque le numéro 1 s’est rapidement trouvé épuisé.

J’ai été convaincue et agréablement surprise par ce premier numéro, rempli de qualités et de sérieux dans l’objet que dans le contenu. Il s’agit réellement de journalisme sur la culture lesbienne et Well Well Well pourra sans nul doute séduire toutes les femmes et non seulement celles qui aiment les femmes.

Épuré dans la forme, riche dans le fond. Il y en a vraiment pour tous les goûts : culture, sport, cinéma, féminisme photographies, société, « instant détente » avec les BD, histoire… Tout le monde peut trouver un article qui le touchera peut-être plus parmi ces 128 pages.

Périodique biannuel, le numéro 2 devrait sortir au printemps et c’est avec plaisir que je le découvrirai.

 

« Un média à destination « des lesbiennes » ? Joli objectif… mais c’est le début des ennuis. Comment s’adresser à toutes ces femmes qui viennent d’horizons si différents et qui n’ont en commun qu’une orientation sexuelle ? Comment parler à la jeune clubbeuse qui vient de faire son coming out, tout en intéressant la mère de famille adepte de grande littérature ? Il y a celles qui aspirent à un média très militant ; d’autres qui plaident pour un peu de futilité. Il y a celles qui veulent du sport-et-que-du-sport, ou de la musique, ou du people… Difficile de séduire les unes sans déplaire aux autres. »

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