Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

Mes vrais enfants, de Jo Walton (2014)

Mes vrais enfantsMes vrais enfants est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler et que j’étais impatiente de lire (même si je l’ai fait dormir plus d’un an dans ma PAL). Souvent encensé, la quatrième de couverture parle même du « chef-d’œuvre de Jo Walton ».

Nous y découvrons Patricia Cowan, vieille dame « vraiment confuse » finissant sa vie dans une maison de retraite. Or, il y a une certaine inconstance dans sa vie actuelle : non seulement la configuration de son hospice change légèrement selon les jours, mais plus important, parfois elle se rappelle avoir eu quatre enfants et parfois seulement trois. Deux vies qui s’entremêlent et qui vont nous être racontées. Une enfance et une adolescence uniques jusqu’à un choix décisif qui déchira son existence en deux.

Deux chemins totalement différents pour deux vies aussi plausibles l’une que l’autre. Deux vies concrètes. Deux vies avec des hauts et des bas et des enfants qu’elle ne peut qu’aimer.
Les chapitres alternent les deux existences de Patricia : celle où elle était Tricia ou Trish et celle où elle était Pat. Le roman aborde alors des sujets à la fois intimes et universels : les relations sexuelles heureuses ou malheureuses, les enfants, la vie professionnelle, les lieux et les modes de vie, les vacances, les découvertes qui transforment une vie… J’ai été touchée par l’envie d’apprendre et de partager de Pat comme de Tricia, par sa route sur le chemin de l’épanouissement personnel quel que soit la dureté de son quotidien, ainsi que par son pacifisme exercé dans toutes ses existences.
Derrière les récits intimistes se peignent également deux mondes particulièrement différents. Notre Histoire s’y dessine en filigrane, nous faisant revivre les luttes pour les droits des femmes et des homosexuels, la guerre froide et la conquête spatiale, la crise du canal de Suez, et d’autres événements forts du XXe siècle. Cependant, des modifications d’abord légères – JFK assassiné par une bombe – laissent place à des transformations majeures. Dans l’une des versions de la Terre, les pays apprennent de leurs erreurs pour progresser vers une harmonie universelle, tandis que, dans l’autre, les sociétés se déchirent et s’enferrent dans la guerre, le terrorisme et la violence. Pas de grandes descriptions sociétales, le tout est évoqué subtilement, au détour d’une conversation, d’un journal télévisé ou, parfois, d’un événement qui frappe directement les protagonistes.

Pour une fois, ce roman nous permet de suivre un personnage sur presque l’ensemble de sa vie, et non pas un intervalle de quelques jours, mois ou années comme c’est finalement souvent le cas. Côtoyer aussi longuement une héroïne est une idée réjouissante, tout comme l’idée de la connaître parfaitement, dans toutes ses versions.
Toutefois, raconter deux vies entières en quatre cents pages oblige à une certaine concision, d’où une impression de simple chronologie biographique un peu rigide et monotone. Une certaine distance étant induite malgré la narration de choses très intimes, il y eut des passages où j’étais à deux doigts de l’indifférence et, bien que j’ai pu les apprécier énormément, je ne me suis pas réellement attachée aux autres personnages gravitant autour d’elle – famille ou amis. Heureusement l’autrice s’attarde parfois sur des épisodes précis pendant quelques pages, ce qui atténue cette sensation de survol. Les années passant, le personnage s’étoffant, les différentes Histoires se développant, cette sensation quelque peu désagréable s’est faite moins prégnante ; malgré tout, je regrette cette raideur et ce manque d’implication personnelle ressentis sur une bonne partie du roman.

 Nécessité d’efficacité oblige, j’ai toutefois admiré la manière dont, en quelques mots, l’autrice parvient à caractériser ses personnages. Ainsi, on ne se perd nullement parmi la cohorte d’enfants tant tous sont individualisés, racontés à travers quelques anecdotes, choix, passions et traits de caractères. Certes, cela est un peu moins vrai au niveau des petits-enfants, dont certains ne feront que de fugaces apparitions.
Véritables sources d’enchantement pour moi, les voyages à Florence – ville que je ne connais absolument pas – m’ont fait particulièrement rêver. Ces moments sont d’une beauté extrême, d’une paix apaisante et l’autrice m’a donné une vive envie de découvrir cette cité apparemment splendide.

La fin apporte une réflexion intéressante et déchirante : quelle vie choisir ? Celle du bonheur personnel ou celle de la paix mondiale ? Se sacrifier pour le progrès et l’harmonie ou choisir la voie du bien-être intime quitte à l’éprouver dans un monde cruel et égoïste ? Les choix individuels peuvent-il changer le monde ? Quel est le poids d’une seule personne à l’échelle de la planète ?

En dépit d’une narration trop mécanique regrettable, Mes vrais enfants reste une très belle uchronie. La diversité des thématiques abordées avec beaucoup de naturel apporte une richesse réjouissante à ce roman dont l’arrière-plan historique se révèle aussi passionnant que les histoires personnelles du premier plan. Chef-d’œuvre, non, mais bonne lecture malgré tout.

« Son cerveau la trahissait. Elle était persuadée de vivre dans deux réalités différentes, de dériver sans cesse de l’une à l’autre. Ce devait être à cause de ce cerveau défectueux. Comme un ordinateur infecté par un virus qui empêchait l’accès à certains dossiers et l’écriture dans d’autres. C’était Rhodri qui employait cette métaphore. Rhodri, l’une des rares personnes qui considéraient sa démence comme un simple problème à résoudre ou à contourner. Elle ne l’avait plus vu depuis longtemps. Trop longtemps. Sûrement parce qu’il était très occupé. Ou alors, elle se trouvait dans l’autre monde, celui où il n’existait pas. »

« « – Personne n’est célèbre, au début. On ne le sait que plus tard. Ces gens-là n’ont rien de particulier, en fait. Parmi ceux que vous connaissez, n’importe qui peut devenir célèbre. Ou pas. Comment savoir qui va se distinguer ? Vous-même, vous pourriez très bien le devenir aussi. Vous pourriez changer le monde.
– C’est un peu tard », gloussa l’infirmière. Ce petit rire dévalorisant, Pat détestait l’entendre chez les autres femmes. Le rire qui limitait les possibles.
 »

« Quand Cathy les rejoignit, Trish la trouva bien silencieuse. « Mamie va bien ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Elle est assise au soleil près de la fenêtre. Elle a prétendu qu’elle lisait, mais son bouquin était à l’envers. Elle a apprécié le poulet. Elle m’a dit un truc vraiment bizarre : qu’elle n’arrivait pas à se rappeler qui j’étais, mais qu’elle se souvenait qu’elle m’aimait. »

Mes vrais enfants, Jo Walton. Folio SF, 2019 (2014 pour l’édition originale, 2017 pour l’édition française). Traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi. 425 pages.

Mini-critiques : Fille noire, fille blanche, La Vallée des Fleurs et Couleur de peau : miel, tome 4

Ce petit florilège a quelque chose en commun : il s’agit de trois ouvrages qui se sont révélés imparfaits, mais intéressants malgré tout. Pas de coups de cœur dans cet article donc, mais aucun regret quant au temps consacré à les lire.
Je vais donc vous parler rapidement de Fille noire, fille blanche de Joyce Carol Oates, de La Vallée des Fleurs de Niviaq Korneliussen et du quatrième tome de la BD Couleur de peau : miel de Jung.

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Fille noire, fille blanche, de Joyce Carol Oates (2006)

Fille noire, fille blanche (couverture)Dans les années 1970, Genna et Minette partagent une chambre sur le campus de Schuyler College. L’une est blanche, réservée, amicale, issue d’une famille riche aux membres dispersés ; l’autre est noire, solitaire, sans concession, issue d’une famille respectable sous la tutelle de son pasteur de père. La première souhaite devenir l’amie de la seconde et la protéger des actes racistes qui se succèdent.

Cette relique de ma PAL m’était tombée des mains il y a fort longtemps, mais j’en suis cette fois arrivée à bout pour un résultat assez perplexe.

C’est un roman plein ambiguïté, à commencer par ce personnage de Minette qui est particulièrement troublant. Si, ici ou là, elle se révèle touchante et potentiellement attachante, elle reste la plupart du temps difficile, voire impossible à cerner. Personnage énigmatique que sa compagne de chambre – et nous avec – essaie désespérément de comprendre. Il faut avouer que Minette se montre aussi fortement antipathique par moment, repoussant toute tentative d’amitié ou de sympathie, rejetant les critiques en blâmant les autres, restant irrémédiablement fermée.
Les personnages sont finalement assez peu sympathiques, tant la hautaine Minette que Genna avec son désir absolu d’être l’amie de Minette, son abandon d’elle-même malgré la manière dont elle est mille fois repoussée. Genna semble placer Minette sur un véritable piédestal : sa couleur de peau l’oblige à être forte, sa famille est stable et présente et, pour une fois, elle pourra peut-être aider quelqu’un, être utile.
Toutes deux partagent un attachement démesuré au père : craint et respecté pour Minette, adoré et parfois incompris pour Genna. Cette influence de la famille – qu’elle soit libertaire ou stricte – offre des instants poignants avec les deux filles qui peinent à trouver leur place. Genna se révélera même une enfant traumatisée aux souvenirs qui referont surface au fil de l’année scolaire.

La culpabilité, avérée ou fantasmée, est omniprésente dans ce roman qui questionne la responsabilité de chacun, les choix effectués – choix influencés par le passé, les espoirs, les attentes, le bagage émotionnel… Culpabilité d’être blanche également étroitement liée avec la peur d’être raciste « sans le vouloir » : telle ou telle pensée est-elle raciste ? critiquer Minette est-il du racisme ? Enfin, culpabilité du père (dont la lutte pour un monde qu’il espère meilleur finit par entraîner la mort) et culpabilité de la narratrice liée à ce père.

Les tensions raciales sont également palpables au cours du récit. Actes racistes, étudiantes noires dénotant parmi les Blanches malgré cette université ouverte et égalitaire. Cependant, alors que l’intrigue se déroule, on s’apercevra que tout ne tourne pas autour de Minette : si Genna est la narratrice, c’est sans doute parce qu’elle aura un long parcours quasi initiatique pour se révéler et comprendre son passé. En dépit d’un manque d’amitié pour elle, j’ai ressenti de l’empathie tandis que son histoire se dévoilait, que les enjeux amplifiaient et que le drame se nouait.

Fille noire, fille blanche est un texte à la hauteur de Minette : difficile à cerner. (D’où une chronique confuse que vous me pardonnerez, j’espère.) S’il m’a parfois semblé chaotique et décousu dans sa narration, il reste atypique et troublant dans les questionnements qu’il soulève, intéressant dans sa forme et parfois surprenant. Néanmoins, j’ignore totalement s’il me laissera un souvenir impérissable.

« Comment se fait-il que nous nous rappelions plus vivement la honte que la fierté ? Notre propre honte plus que celle des autres. »

« Les souvenirs que j’avais de mes parents se confondaient avec mes rêves. Les rêves que je faisais de mes parents se confondaient avec mes souvenirs. »

Fille noire, fille blanche, Joyce Carol Oates. Points, 2011 (2006 pour l’édition originale, 2009 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban. 375 pages.

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La Vallée des Fleurs, de Niviaq Korneliussen (2022)

La vallée des fleurs (couverture)Ayant beaucoup aimé le premier livre de Niviaq Korneliussen, Homo Sapienne, je n’ai pas hésité quand une Masse Critique Babelio m’a permis de découvrir son deuxième bébé. À travers la narratrice, jeune Groenlandaise tentant de gérer son existence entre sa copine, ses études sur le continent, sa famille et les morts qui, malgré son jeune âge, parsèment déjà sa vie, l’autrice évoque le mal-être et les suicides qui se multiplient dans son pays.

J’ai retrouvé la plume de Niviaq Korneliussen, à la fois poétique et crue, sans fard. Une écriture pleine de sensualité dans l’appréhension de la vie. Comme dans Homo Sapienne, elle raconte des thématiques très actuelles – l’identité, la recherche de qui l’on est et où l’on va, l’amour, le sexe, la solitude – et surtout un sujet qui touche particulièrement le Groenland : les trop nombreux suicides, devenus banals dans sa population. Mélange de volonté de vie et de désespoir, le livre avance par vagues, fluctuations de l’humeur du personnage principal.

 Malgré tout, le mal-être est prégnant et suinte entre ces pages. Les titres des chapitres sont des chocs : liste implacable de personnes suicidées, récit d’un suicide, réflexions sur la mort. La tentation du suicide, le souvenir de celles et ceux qui ont franchi le pas, cette lassitude insidieuse… Cette sensation de piège qui se referme et contre lequel il est inutile de lutter sera peut-être ce qu’il me restera le plus de ce roman. Une fracture en soi, une sensation de noyade, un gouffre intérieur dans lequel on trébuche. Fatalité ?
Celui-ci dénonce aussi la société des apparences dans lequel nous vivons et l’hypocrisie des likes, des enterrements et des faux-semblants. Ignorés dans la vie, encensés dans la mort à grand renfort de pleurs, de compliments, de « on ne t’oubliera jamais ».

Cependant, malgré toutes les qualités de ce roman intimiste et mélancolique, il ne m’a pas totalement convaincue, contrairement à son grand frère. La faute à des longueurs qui m’ont parfois ennuyée ? Cela reste une bonne lecture, mais qui, le temps passant, me laissera rapidement davantage une impression – de malaise et de mort – que de réels souvenirs.

« Un corbeau est posé sur la grande croix à l’entrée du cimetière. Aucun de ceux que j’aime ne repose dans ce cimetière. Aanaa n’y repose pas. Pourtant, je sens que j’ai perdu quelqu’un ici. Cela réveille de durs souvenirs. Cela réveille des souvenirs des nuits de printemps, où j’étais assise là, dans l’angoisse du soleil de minuit à venir. Cela réveille des souvenirs de la nuit d’été rose, il y a un an, où, assise sur une hauteur surplombant Sermitsiaq et toutes les croix des morts, je pensais à la vie. »

« Je dis seulement que certaines personnes ne sont pas aussi douées pour la vie que d’autres, et peut-être que ce n’était que ça, qu’elle n’appartenait pas à cette terre, qu’elle n’avait pas envie de vivre, je murmure, paniquée. »

« On ne trouve pas d’explication incontestable au fait que les gens se tuent quand arrive le soleil de minuit, mais une des hypothèses serait qu’ils deviennent dépressifs quand ils dorment trop peu, une autre que, après un hiver sombre et froid, ils gagnent des forces à mesure que les journées se font plus claires et plus chaudes, mais que, lorsqu’enfin elles sont là, ils réalisent que la vie ne s’améliorera pas pour autant. Jamais. »

La Vallée des Fleurs, Niviaq Korneliussen. Editions La Peuplade, 2022 (2020 pour l’édition originale). Traduit du danois par Inès Jorgensen. 371 pages.

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Couleur de peau : miel, tome 4, de Jung (2016)

Couleur de peau miel T4 (couverture)Après une relecture des trois premiers tomes – que j’ai autant appréciés qu’à la première lecture il y a huit ans –, j’ai enfin découvert le quatrième tome (avec un tout petit peu de retard).

Ce quatrième tome poursuit la quête des origines, les questions sans réponses, les questionnements sur l’identité et la famille, la place à trouver entre le pays natal et adoptif, le chemin parcouru et à venir. Comme le dit Jung, un voyage qui durera probablement toute une vie, bien que notre petit héros ait, de puis le premier tome, trouvé un certain apaisement.

Le propos reste touchant, mais je l’ai trouvé en-deçà de ses prédécesseurs. Je trouve que le discours tourne un peu en rond, n’ajoutant pas grand-chose à ce qui a été dit auparavant. Pourtant, de nouvelles étapes de sa quête identitaire sont abordées, mais elles sont traitées de manière brève et confuse. L’interview avec sa mère adoptive ou ses voyages en Corée auraient peut-être mérités de s’y attarder un peu plus. Sans parler de cette fameuse piste vers, peut-être, sa famille biologique et ses tests ADN dont les résultats nous restent inconnus. (Il faut croire que je suis difficile à satisfaire car je trouve que, à l’inverse, il aurait pu s’éterniser un peu moins sur son film, aussi bien soit-il).
De plus, le dessin m’a semblé légèrement différent et m’a moins séduite. Le trait est plus fin et moins rond. Moins agréable finalement.

 Même si ce tome souffre à mes yeux d’une certaine redondance, il reste la poursuite d’une histoire personnelle racontée avec beaucoup de sincérité. Couleur de peau : miel reste un témoignage passionnant et sensible sur l’adoption et ses traumatismes.

(Petit détail : que son frère soit appelé Cédric après avoir été Erik dans les trois premiers m’a interrogée et déstabilisée…)

Couleur de peau : miel, tome 4, Jung. Soleil, coll. Quadrants, 2016. 141 pages.

Les deux romans mythologiques de Madeline Miller : Le chant d’Achille et Circé

Madeline Miller propose ici l’histoire de deux personnages de la mythologie grecque : Patrocle et Circé. Deux protagonistes méconnus car ils sont invisibilisés par d’autres héros, plus grandioses : Patrocle par Achille dans L’Iliade, Circé par Ulysse dans L’Odyssée. Eux qui sont habituellement de simples épisodes dans une aventure plus longue, plus importante qu’eux, sont ici magnifiés et honorés.
Réécrivant les histoires, l’autrice offre ainsi un nouveau point de vue, tant sur la légende que sur les héros. Par exemple, le grand Ulysse est, dans ces romans, un personnage ambigu, toujours fascinant et diaboliquement rusé, mais également moins pleinement sympathique. Ses romans dévoilent les sombres facettes des divinités comme des héros.

« (…) mais il est vrai que nos histoires comportaient de nombreux personnages : le grand Persée, ou le modeste Pélée ; Héraclès, ou Hylas, presque oublié. Certains s’y voyaient consacrer toute une épopée, d’autres un simple vers. » (Le chant d’Achille)

Le chant d’Achille trace le portrait d’un homme bon, d’un héros d’un genre différent, plus simple, plus humain. Il s’intéresse aux autres et connaît les hommes qui l’entourent. Il refuse d’utiliser une fille comme un simple pion négligeable. C’est aussi une très belle histoire d’amour, d’une grande tendresse et d’une force surmontant tout, même la haine d’une divinité. J’ai été prise aux tripes par cette histoire intense. J’ai adoré suivre ces deux garçons, au fil de leur enfance et de leur apprentissage qui les menaient inéluctablement à la guerre. C’est une plongée dans la société grecque, dans les us et coutumes, dans les occupations et les connaissances de cette civilisation, dans les codes d’honneur et trahisons qui marquent le conflit.

« Il n’y avait pas de mots pour lui décrire ce que je ressentais. Notre monde était dominé par le sang, et par l’honneur gagné en le répandant. Seuls les lâches ne combattaient pas. Un prince n’avait le choix. Il pouvait soit aller à la guerre et gagner, soit aller à la guerre et perdre. Voilà pourquoi même Chiron avait envoyé une lance à Achille. » (Le chant d’Achille)

Circé est une histoire profondément féministe. Madeline Miller raconte ce qui n’est jamais raconté : l’enfance de Circé, rabaissée, ignorée, moquée pour sa voix et son physique, punie pour les autres. Mais découvertes, erreurs, hésitations, résolutions constitueront une sorte de quête de son identité et on la voit avec plaisir avancer au fil du récit, jusqu’à se trouver, s’affirmer, se connaître.
La légende est approfondie, développée. Dans les textes traditionnels, la transformation des marins en cochons par Circé semble gratuite, sans réelle justification ; il s’agit simplement de la démonstration de son pouvoir. Ce n’est pas le cas ici et Circé a bel et bien ses raisons d’agir ainsi…

« Jadis, je pensais que les dieux étaient le contraire de la mort, mais je vois maintenant qu’ils sont plus morts que tout le reste, car ils sont immuables et ne peuvent rien tenir dans leurs mains. » (Circé)

Ce sont deux romans d’une superbe sensibilité, qui mettent en scène des personnages touchants qui ne répondent pas aux attentes de leur entourage. Patrocle n’est pas le fier guerrier que son père aurait voulu qu’il soit – contrairement à ceux qui l’entourent, il a le combat en horreur – et Circé ne cesse de déplaire. Elle se débarrasse de son carcan de faible nymphe, s’oppose à son père Hélios, à Hermès et à Athéna, elle refuse de se soumettre éternellement ; son pouvoir effraie et l’isole des autres, son intelligence est reniée, bref, elle est trop « difficile » pour le monde simplement parce qu’elle est elle. La place des femmes, les attentes de la société, la différence et l’affirmation de son identité sont donc des thèmes centraux de ces récits atypiques.

« Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière s’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait pas y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant. » (Circé)

De plus, pour ne rien gâcher, ces récits sont terriblement prenants. L’écriture est riche, poétique et fluide à la fois et les pages tournent toutes seules. L’atmosphère est magique, tantôt contemplative, tantôt tumultueuse.
Plusieurs légendes sont abordées, notamment dans Circé car son immortalité lui a permis de côtoyer de nombreux personnages : les aventures d’Ulysse ou de Scylla évidemment, mais aussi celles de Prométhée, de Médée et Jason, du Minotaure, de Dédale et Icare… Cela ouvre l’horizon du roman, le rendant plus passionnant encore.
J’ai aimé que l’autrice prenne des libertés avec les histoires habituelles, qu’elle ne s’enferme pas elle-même dans le carcan de la simple réécriture. Chez Madeline Miller, il n’est jamais fait mention du fameux talon d’Achille et Circé s’invite dans des épisodes nouveaux comme celui du Minotaure (quoique cela ne soit pas aberrant puisque Pasiphaé, mère du monstre, n’est autre que la sœur de Circé).

J’ai adoré renouer avec la mythologie par le biais de ces points de vue alternatifs qui offrent enfin une voix aux à-côté des histoires et humanisent les légendes. Ce sont des histoires intelligentes, palpitantes, enchanteresses et magnifiques. A présent, j’attends le prochain avec impatience ! (En attendant, je vais peut-être relire L’Iliade et L’Odyssée…)

Le chant d’Achille, Madeline Miller. Pocket, 2020 (2012 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 470 pages.

Circé, Madeline Miller. Pocket, 2019 (2018 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2018, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 571 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Interprète Grec :
lire une histoire se déroulant en Grèce

Dites aux loups que je suis chez moi, de Carol Rifka Brunt (2012)

Dites aux loups que je suis chez moi (couverture)1984, banlieue new-yorkaise. June perd son oncle Finn, l’artiste, le peintre reconnu, celui qui lui faisait écouter Mozart, l’emmenait aux Cloisters, avait les plus belles idées. La faute au sida. La faute à son ami particulier comme dit sa mère, à Toby. Mais lorsqu’elle le rencontre, tous deux se lient d’amitié et l’adolescente découvre la cruelle vérité du monde des adultes.

Si j’ai été aussi facilement et rapidement happée par ce roman, c’est indubitablement grâce à ses personnages. Des personnages si réalistes, si vivants, si prégnants que j’aurais voulu passer plus de temps avec eux. Des protagonistes aux émotions, aux désirs, aux secrets pas toujours avouables, mais tellement humains. L’envie, la jalousie, la honte, l’hypocrisie, le mensonge… et surnageant au-dessus de tout cela, l’amour. Un amour souvent bouleversant tant il est puissant. L’amour de June pour Finn, de Finn et Toby, de June et de sa sœur Greta, de sa mère pour son petit frère indomptable… Mais un amour si fort qu’il en devient destructeur, qui est parfois si absolu qu’il réduit en cendres toute autre relation. 

June, au fil des jours, alors que grandira son amitié secrète envers Toby, découvrira les secrets de la vie de son oncle, les amours qu’il suscitait, les jalousies qu’il engendrait. Auxquelles elle-même était loin d’être insensible. Dès le début, j’ai été tout aussi désireuse d’en savoir plus sur Finn : sa mort annoncée m’était frustrante tant j’avais envie de passer un peu de temps avec cet homme que nous ne côtoierons finalement qu’à travers les mots fascinés de June qui nous communiquent le charme tranquille de cet oncle fantastique, qu’à ses souvenirs idéalisés, fantasmés et ressassés.

Chaque personnage se révèle attendrissant à sa manière. Même celles et ceux que l’on n’apprécie pas toujours – je pense particulièrement à la mère et à la sœur de June – deviennent touchantes car leurs errances sont provoquées par des sentiments parfaitement imaginables. Leurs erreurs deviennent humainement compréhensibles sans les excuser pour autant.
Je les ai tous aimés, ces héros et héroïnes d’une histoire. Avec leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions. June, sincère, brute, intelligente, encore enfantine parfois, marginale, exigeante. Toby, doux, tranquille, décalé, maladroit, si triste. Greta, emplie d’un mal-être tu, caché sous une assurance jouée.

Je me suis parfois tellement reconnue dans certaines émotions, peurs ou désirs qu’il m’était impossible de ne pas me sentir émotionnellement impliquée dans ce roman. Certains passages, parfois tous simples, m’ont bouleversée – comme Greta laissant enfin sortir ses angoisses. L’autrice met en mots des pensées, des émotions que l’on aura tous et toutes plus ou moins expérimentées. En dépit d’un cadre temporel bien précis, c’est un roman qui est en cela universel.

Quant à l’intrigue, si elle est essentiellement basée sur les relations mouvantes entre les protagonistes et les sentiments qui tournoient dans le cœur de chacun d’entre eux, est aussi une plongée émouvante et révoltante dans ces « années sida » où la maladie était à la fois méconnue et crainte, source de peurs, de rejet et de honte.

L’histoire en elle-même est simple, mais les mots de Carol Rifka Brunt prennent aux tripes. C’est un tourbillon de sentiments humains, de réalisme sensible, d’émotions qui ne tombent jamais dans le pathos, dans le niais ou dans le too much. Un roman qui, tristement, se dévore alors qu’il se révèle se difficile de quitter tant il est poignant et subjugue par ses personnages.

« Quand on a une montre, le temps est comme une piscine. Avec des bords et des lignes. Sans montre, le temps est comme l’océan. Vaste et désordonné. Je n’avais pas de montre. »

« Je me demandais vraiment pourquoi les gens faisaient toujours des choses qui ne leur plaisaient pas. J’avais l’impression que la vie était comme un tunnel de plus en plus étroit. A la naissance, le tunnel était immense. Toutes les possibilités vous étaient offertes. Puis, la seconde d’après, la taille du tunnel était réduite de moitié. On voyait que vous étiez un garçon et il était alors certain que vous ne seriez pas mère, et probable que vous ne deviendrez pas manucure ni institutrice de maternelle. Puis vous commenciez à grandir et chacune de vos actions rétrécissait le tunnel. Vous vous cassiez le bras en grimpant aux arbres et vous pouviez renoncer à être joueur de base-ball. Vous ratiez tous vos contrôles de mathématiques et vous abandonniez tout espoir d’être un jour un scientifique de renom. Ainsi de suite année après année jusqu’à ce que vous soyez coincé. Vous deviendriez boulanger, bibliothécaire ou barman. Ou comptable. Et voilà. Je me disais que le jour de votre mort, le tunnel était si étroit, après avoir été rétréci par tant de choix, que vous finissiez écrasé. »

« Parfois les mots de Greta étaient si tranchants que je les sentais me couper les entrailles, réduisant mes organes, mon cœur, en petits morceaux. Je savais qu’elle me regardait, essayant de lire mon visage, alors j’ai tenté de le fermer aussi vite que possible. Mais c’était trop tard, elle avait eu le temps de voir ma réaction. »

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt. Éditions 10/18, 20 (2012 pour l’édition originale. Buchet-Chastel, 2015, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Axelle de La Rochefoucauld. 499 pages.