L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick

Pour l’avant-dernière critique de l’année, je vous propose de retrouver Brian Selznick après Le musée des merveilles et Les Marvels. Promis, c’est la dernière fois… jusqu’à son prochain roman. Aujourd’hui, ce sera une double chronique avec deux histoires pleines de magie. Mes critiques seront plus brèves que d’habitude car j’ai déjà longuement parlé de ses précédents ouvrages.

  • L’invention de Hugo Cabret

L'invention de Hugo Cabret (couverture)Orphelin, Hugo Cabret est seul responsable des horloges de la gare depuis la disparition de son oncle. Outre cette passion pour les mécanismes en tous genres qu’il comprend, manipule et assemble presque instinctivement, Hugo partage une autre obsession avec son père décédé dans un incendie : la restauration d’un vieil automate. Ce dernier et un carnet de croquis l’amèneront à rencontrer un vieux marchand de jouets aigri et une amoureuse des livres jusqu’à ce que tous les mystères soient éclaircis.

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Brian Selznick : se trouver une place dans le monde et une famille. Si Hugo était proche de son père, son oncle n’a jamais été d’un grand soutien pour lui, même s’il a été son mentor en lui apprenant à prendre soin des horloges. Au fil des événements et parce qu’il n’a jamais abandonné la tâche qui l’habitait, Hugo finit finalement par se trouver une famille qui lui ressemble et qui le comprend. Semblable à Ben,  Joseph et Victor, les héros des autres romans de Brian Selznick, c’est un garçon rêveur et débrouillard qui gagne rapidement la tendresse des lecteurs.

Après – même si je devrais plutôt dire avant – New-York (Le musée des merveilles) et Londres (Les Marvels), Hugo Cabret sonne comme une déclaration d’amour à Paris. C’est également une ode au cinéma des premiers temps, à Méliès et aux rêves. Car, bien que l’histoire soit fictionnelle, l’un des personnages principaux est en effet Georges Méliès dans les dernières années de sa vie. Il était alors marchand de jouets à la gare Montparnasse et son œuvre était tombée dans l’oubli après la Première Guerre mondiale. Brian Selznick nous fait redécouvrir, en même temps qu’Hugo, toute la magie fantasmagorique de ses films.

Annonçant ses futurs romans « en mots et en images », Hugo Cabret est en grande partie composé de dessins toujours aussi splendides et expressifs. Cependant, si les images sont importantes, elles ne le sont pas autant que dans les deux ouvrages suivants et ne racontent pas tout à fait d’histoires à elles toutes seules. Malgré l’émergence de leur côté narratif, le texte a encore le premier rôle et explicite parfois des images comme si l’auteur n’était pas certain de pouvoir s’y fier entièrement.
En plus des dessins, d’autres éléments ont été insérés en guise d’illustrations : des dessins de Georges Méliès, des images de films (de Méliès évidemment, mais aussi L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière ou Monte là-dessus avec Harold Lloyd) ainsi qu’une photographie d’époque sur un accident survenu à la gare Montparnasse.

Superbe histoire, pleine d’aventures et de poésie, de tendresse qui ne cache cependant pas tout à fait les tristesses de la vie, L’invention de Hugo Cabret rend hommage au septième art et à la magie. Un ouvrage original et magnifique capable de conquérir le cœur des petits comme des grands.

« – Tu as remarqué que toutes les machines sont créées dans un but précis ? demande-t-il à Isabelle. Elles sont conçues pour nous amuser, comme cette souris ; pour donner l’heure, comme les horloges ; pour nous émerveiller, comme l’automate. C’est peut-être ce qui m’attriste quand je trouve une machine cassée. Qu’elle ne soit plus en état de remplir sa fonction.
Isabelle prend la souris, la remonte de nouveau et la pose.
– Au fond, c’est peut-être pareil pour les gens, continue Hugo. Quand ils n’ont plus de but dans la vie… en un sens, ils sont cassés.
– Comme Papi Georges ?
– Peut-être… peut-être que nous pourrons le réparer. »

« Je m’imagine que le monde est une machine géante. Tu sais, dans les machines, il n’y a pas de pièces en trop. Elles ont exactement le nombre et le type de pièces qui leur sont nécessaires. Alors, je me dis que, si l’univers entier est une machine, il y a bien une raison pour que je sois là. Et toi aussi, tu as une raison d’exister. »

L'invention de Hugo Cabret 5

L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 533 pages.

  • La boîte magique d’Houdini

Après la prestidigitation qui habitait Hugo Cabret, parlons un peu d’escapologie, l’art de l’évasion !

La boîte magique d'Houdini (couvertureLe rêve de Victor ? Devenir magicien et, comme Houdini, traverser des murs et s’échapper des coffres les plus solides. Le jour où il croise son idole, il lui demande de lui apprendre. Souriant, Houdini promet de lui écrire…

Traduit pour la première fois en français en 2016, La boîte magique d’Houdini est le premier livre de Brian Selznick, publié en 1991.
Soyons honnête, cela se sent.
Tout d’abord, c’est un livre jeunesse très classique dans sa forme, loin de l’originalité des trois autres. Les images illustrent le texte, mais ne racontent rien. On reconnaît le coup de crayon de Brian Selznick, mais je ne le trouve pas aussi abouti que dans les romans suivants où ses illustrations sont tout simplement à tomber.
Ensuite, il est extrêmement court (surtout placé à côté des pavés qui ont suivi (oui, oui, j’arrête les comparaisons !)). L’histoire en elle-même fait 70 pages et les quarante suivantes proposent plusieurs bonus :

  • Une biographie d’Houdini: presque plus intéressante que le roman, le personnage, que je connais finalement très peu, m’a fasciné par son talent, mais aussi pour le combat longtemps mené contre les faux médiums ;
  • La naissance de l’histoire à travers les idées et étapes qui ont conduit à sa création, les recherches et les premières esquisses : une intéressante plongée dans le travail de l’artiste.

En découvrant la genèse de l’histoire, on sent rapidement que ce petit texte devait tenir à cœur à son créateur, lui-même passionné par Houdini (d’ailleurs, le Victor adulte, dans la scène du grenier, ressemble drôlement à Brian Selznick). Conclusion : des petits bonus plutôt enrichissants.

Malgré sa brièveté, Brian Selznick parvient encore une fois, en quelques phrases seulement, à nous faire ressentir une grande sympathie pour le personnage de Victor. Son enthousiasme et sa ténacité à recommencer encore et encore ses tours de magie (ratés) au grand dam de sa mère et de sa tante se révèlent véritablement attendrissants.

Une petite histoire sympathique, enfantine mais aussi très personnelle, mais qui permet d’en apprendre un peu plus sur le grand Houdini. Parfait pour de jeunes lecteurs !

« – Comment je peux faire pour sortir de la malle de ma grand-mère en moins de vingt secondes ? Pour retenir ma respiration dans mon bain sans manquer d’air ? Pourquoi je ne peux pas traverser un mur comme vous ? Comment vous vous évadez des prisons ? Comment vous vous libérez des menottes ou des cordes, et faites disparaître des éléphants ? Comment…
– Félicitations, jeune homme, l’interrompt Houdini en souriant. Personne ne m’a jamais posé autant de questions en si peu de temps. Serais-tu un magicien par hasard ?
 »

La boîte magique d’Houdini, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2016 (1991 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Piganiol. 111 pages.

Le compte-rendu de la rencontre Babelio avec Brian Selznick

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Indian Creek, de Pete Fromm (1993)

Indian Creek (couverture)Dans ce récit autobiographique, l’auteur raconte l’hiver passé en solitaire au cœur des Rocheuses alors qu’il était étudiant dans le Montana. Sa mission : surveiller des œufs de saumon. Ses occupations : les balades dans la nature, l’observation de la faune locale, la chasse et l’apprentissage de la survie.

Avec ce livre captivant – qui traînait pourtant dans ma PAL depuis un bout de temps –, j’ai redécouvert le plaisir du nature writing. Pete Fromm nous invite à passer en sa compagnie trois saisons dans une vallée des Rocheuses. L’automne, l’hiver et le printemps. Bon, surtout un long hiver pour être honnête.
Son talent de conteur nous donne à voir et à sentir la neige qui recouvre le paysage, le froid mordant, le dégel de la rivière, une éclipse solaire, les rencontres avec les animaux sauvages, la complicité avec sa chienne… Le roman est parcouru d’instants forts,  éphémères et magiques qui ont gravé de belles images dans mon esprit. J’ai pris un immense plaisir à découvrir ces paysages grandioses. Ce livre est un véritable moment de partage au cours duquel Pete Fromm prend vraisemblablement plaisir à nous faire découvrir cette terre qu’il a tant aimée.

A l’origine poussé par des rêves nés des histoires de trappeurs couchées dans les livres, le narrateur déchante face à la réalité de cette  mission assez folle une fois abandonné dans sa tente. Régulièrement, il partage ses doutes, ses erreurs, ses angoisses et sa solitude. L’isolement est parfois difficile à supporter ainsi que l’éloignement avec ses amis et sa famille (pas si éloignés que ça en réalité, mais la neige forme une barrière quasiment infranchissable). Toutefois, les périodes d’abattement ne durent pas vraiment, remplacées par des moments d’allégresse et de joie où il apprécie la beauté grandiose qui l’entoure ainsi que sa solitude empreinte de liberté, allant jusqu’à regretter l’intrusion de chasseurs sur son territoire.

L’étudiant qu’il était n’était pas préparé à un hiver en solitaire, il n’était pas un chasseur ou un passionné de survie et son expérience se limitait à un peu de camping en famille. Ainsi ses lacunes et son apprentissage sur le tas donnent lieu à bon nombre de bourdes et de scènes plutôt cocasses (mais sans moquerie évidemment), Pete Fromm étant de toute évidence doté un fort sens de l’autodérision. J’ai beaucoup aimé ce ton, à la fois drôle, humble et complice.

Un récit initiatique jubilatoire qui je conseille à tous les amoureux des grands espaces et des aventures en solitaire. Un roman savoureux et enivrant qui raconte aussi comment, de hasards en hasards, ce livre est finalement né.

« De rafales en bourrasques, la tempête se poursuivit, et les deux derniers soirs de la saison, je dînai avec les seuls chasseurs à n’être pas encore partis, deux frères fermiers dans l’Idaho, qui me traitèrent en héros, moi qui aurait donné n’importe quoi pour partir avec eux. Si j’avais pu penser à quelque chose, inventer n’importe quelle excuse pour me sortir de là sans perdre la face, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais c’était impossible. J’étais désormais engagé jusqu’au cou. »

« … je commençai à comprendre que si j’étais parti un jour plus tôt, je n’aurais jamais rencontré le lynx. Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek.
Je me relevai et me glissai dans mes mocassins. J’étais presque heureux de n’avoir pu partir. Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois ici. »

Indian Creek, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Totem, 2010 (1993 pour l’édition originale. Gallmeister, 2006 pour la première édition française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denis Lagae-Devoldère. 237 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme qui Grimpait :
lire un livre se déroulant dans un environnement montagneux

Ça, tomes 1 et 2, de Stephen King (1986)

Bill Denbrough, Bev Marsh, Mike Hanlon, Stanley Uris, Richie Tozier, Ben Hanscom et Eddie Kaspbrak. A eux sept, ils forment le Club des Ratés. En 1958, à douze ans à peine, dans l’obscurité des égouts de Derry, ils unissent leurs forces pour combattre Ça, une entité maléfique qui se nourrit des enfants de la ville. Vingt-sept ans plus tard, voilà que tout recommence, mais le Club s’est éparpillé et leur mémoire s’est effacée…

Entre Stephen King et moi, ce n’est pas vraiment la grande histoire d’amour… J’avais bien (voire beaucoup) aimé Misery, mais Cujo m’a ennuyée à mourir tandis que Carrie me tombait des mains au bout de quelques pages. Idem pour les adaptations cinématographiques car peu d’entre elles ont trouvé grâce à mes yeux. Mais la sortie du film d’Andi Muschietti cet automne et le remue-ménage autour de Ça ont attiré mon attention. J’ai vu le vieux téléfilm puis le film et, les ayant aimés, je me suis tournée vers les livres, acceptant de redonner une chance au maître de l’horreur. (Et en plus, je trouvais que le design du nouveau coffret de chez J’ai Lu vraiment sympa, c’était donc l’occasion ou jamais.)
Désolée pour ce racontage de vie (mais en même temps, je raconte bien ce que je veux ici), mais voilà pourquoi Ça a été un coup de cœur totalement inattendu.

« Qu’est-ce qui vient se nourrir à Derry ? Qu’est-ce qui se nourrit de Derry ? »
(Tome 1)

Le premier tome n’est pas parfait à mes yeux, à cause de quelques longueurs lors de leurs deux apparitions personnelles de Ça (enfant d’abord, adulte ensuite). Certes, c’est intéressant et presque nécessaire pour en apprendre plus sur eux et sur la nature de Ça, mais au bout de la dixième fois, cela reste néanmoins un peu redondant (sur la forme plus que sur le fond cependant).
En revanche, le second tome est passionnant d’un bout à l’autre, exempt des longueurs du premier. Il est parfois magnifique lorsqu’il parle de l’enfance ou que le Club partage des moments de bonheur complice et parfois immense lorsqu’il parle de Ça, de ce qu’il est, d’où il vient, mais il est aussi plus oppressant et plus glauque, l’influence de Ça sur Derry se fait vraiment sentir, dans le comportement des enfants, mais surtout des adultes. Ça accentue le pire de chacun d’entre eux et ce pouvoir toxique devient flagrant dans ce second tome que ce soit chez le père de Bev ou chez Henry.
La ville de Derry est d’ailleurs un personnage à part entière. Son canal, son château d’eau… et ses habitants. Adultes indifférents et incompétents, enfants jetés dans la gueule des monstres. Cruauté, négligence, haine. La violence à Derry va du harcèlement scolaire aux massacres qui marquent cycliquement la ville. Enfin… Pour marquer, encore faudrait-il que ses habitants en gardent la mémoire. Mais la capacité à oublier et à fermer les yeux est tout à fait extraordinaire à Derry, comme nous le comprenons peu à peu au fil de captivantes et macabres excursions dans l’histoire de la ville.

« A Derry, la faculté d’oublier les tragédies et les désastres confinait à l’art, comme Bill Denbrough allait le découvrir avec les années. »
(Tome 1)

Bien que les passages dans les égouts et souterrains de Derry se soient révélés oppressants – le noir, la puanteur, l’exiguïté et, paradoxalement, l’immensité, Henry qui se rapproche… – et que la matérialisation des peurs enfantines soit narrée de manière effroyablement vivace, ce n’est finalement pas l’horreur ou la peur qui me resteront de cette lecture.
Pour moi, c’est avant tout un sublime bouquin sur l’enfance et sur l’amitié. A travers cette bande de gamins soudés et responsables qui, merveilleusement, ne cessent jamais de rire malgré l’horreur, Stephen King nous donne à voir la beauté de l’enfance, l’innocence, la capacité à croire et à accepter l’irréel tout en racontant si bien les changements de l’âge adulte : un regard porté sur le monde bien différent, l’esprit qui se barricade parfois face à l’irréel, la raison qui tente de prendre le pas sur le cœur. Impossible de ne pas se laisser gagner par la tendresse face à ces enfants. On se laisse gagner par leur joie de vivre, on court avec eux jusqu’aux Friches et on file en vélo à travers la ville avec Bill (« Yahou Silver, en avant ! »).
Ça contient également des moments pleins de douceur et de poésie. J’ai notamment été marquée par un très beau passage où Ben, depuis l’extérieur glacial, regarde les gens déambuler dans le cocon chaud et lumineux du cylindre de verre reliant les deux parties de la bibliothèque. Comme les rires des Ratés, ce sont de véritables pauses dans un récit autrement terrible.

 « L’enfant qui est en soi fuit comme crève un pneu sans chambre : lentement. Un jour, on se regarde dans un miroir, et c’est un adulte qui vous renvoie votre regard. On peut continuer à porter des blue-jeans, à écouter Bruce Springsteen, on peut se teindre les cheveux, mais dans le miroir, c’est toujours un adulte qui vous regarde. Peut-être que tout se passe pendant le sommeil, comme la visite de la petite sourie, la fée des dents de lait. »
(Tome 2)

La construction se construit en allers-retours entre le passé et le présent, entre 1958 et 1985, au fur et à mesure que les souvenirs remontent dans l’esprit des protagonistes. Car les événements traumatisants de 1957 et 1958 avaient totalement disparus dans les profondeurs de leur mémoire. Dans le second tome, la réminiscence se fait plus présente e, dans certains passages, une phrase dans le présent se prolonge au passé dans le passage suivant. La construction est géniale et te pousse à continuer à lire pour en savoir plus. Et plus tu lis, plus tu touches des doigts des éléments qui, pressens-tu, vont être incroyables, plus tu en veux. C’est tout simplement addictif.

Sans surprise, les livres se sont montrés beaucoup plus riches et étoffés que les adaptations. Premièrement, on comprend plus de choses sur l’amnésie des personnages ou sur l’origine de Ça. La Tortue et les lumières-mortes font leur apparition et nous adoptons parfois le point de vue de Ça, nous permettant de le comprendre un peu.
Le combat final avec Ça dans le téléfilm m’avait déçue, je le trouvais un peu simple et grotesque (et ce n’était pas seulement dû aux effets spéciaux). Je comprends mieux à présent, cette scène doit être terriblement complexe à mettre en images (reste à voir ce que fera Andy Muschietti). En effet, presque uniquement immatérielle, cette lutte se passe à la fois aux confins de l’univers et uniquement dans l’esprit de Ça et des enfants.
Une autre scène est absente des deux adaptations, mais celle-là (dont Broco avait parlé dans sa critique du film, ce qui m’avait bien intriguée…) ne sera probablement jamais filmée ! Quand bien même c’est grâce à cela que les enfants s’en sortent, elle est plutôt dérangeante… Bien qu’elle ne soit pas amenée comme ça dans le livre, je me suis demandée ce qui avait traversé l’esprit de King pour écrire cette scène !

Finalement, les adaptations adoucissent de nombreux aspects du livre. La rencontre d’Eddie avec son lépreux est beaucoup plus choquante dans le livre et la folie de certains personnages se fait bien plus violente. Citons par exemple la passivité négligente des parents de Bill ou la mère d’Eddie, dont la possessivité touche à la manipulation affective (j’ai d’ailleurs eu un coup de cœur pour la scène tellement forte (pourtant effacée ou du moins atténuée dans les adaptations) où Eddie s’oppose à elle à l’hôpital). Qu’Henry soit fou, on le devinait bien, mais film et téléfilm laissent de côté Patrick Hockstetter qui est vraiment glaçant, plus qu’Henry à mes yeux, car complètement malsain et dérangé.
En revanche, si tous sont plus ou moins aveugles, un adulte s’est, à mes yeux, détaché du lot : il s’agit de M. Nell, le policier irlandais, qui se révèle bienveillant avec les enfants. En cela, il se distingue vraiment des autres adultes de Derry chez qui la bienveillance est un concept assez rare.
J’avais détesté la transformation de Bev dans le film de Muschietti en « fille à sauver ». Heureusement, Beverly (on apprend d’ailleurs qu’elle a encore sa mère) est bien plus brave et intelligente que dans le film. (Une chose qui m’a fait rire : dans le film, elle se penche sur son lavabo d’où sortent des voix et les mèches de cheveux qui pendent sont attrapées, l’attirant irrésistiblement vers les tuyaux. Or, dans le livre, il est bien écrit qu’elle éloigne ses cheveux du trou d’évacuation par peur de ce genre de désagrément. La scène, très prévisible dans le film, m’a parue encore plus bateau.) Elle est indispensable au groupe et son émancipation – que ce soit enfant ou adulte – fait partie des moments forts du récit.

« Tout au long de cet été, Henry s’était de plus en plus avancé au-dessus de quelque chose comme un abysse mental, engagé sur un pont qui devenait de plus en plus étroit. »
(Tome 2)

La fin de ma lecture s’est peu à peu teintée de mélancolie, aussi bien due à ce qui était raconté dans les dernières pages qu’à la séparation d’avec ces enfants (devenus adultes) auxquels je me suis terriblement attachée. Ça est une œuvre fouillée et merveilleusement prenante. C’est un livre qui parle aussi bien des peurs que l’on s’invente, que l’on fantasme, celles des monstres sous le lit, des loups-garous et des clowns, que des horreurs du monde – homophobie, racisme, antisémitisme, violences conjugales et familiales… –, toutes les sauvageries se cristallisant à Derry. Mais si le récit est parfois ténébreux et atroce, il est aussi lumineux et touchant lorsqu’il parle de la force née de l’union de sept mômes, de l’enfance et de l’amitié. Un livre immense et haletant d’un bout à l’autre.

Ça, coffret

« « Raconte », dit simplement Beverly. Mike réfléchit quelques instants et entreprit son récit ; et de voir leurs visages qui devenaient de plus en plus inquiets et effrayés au lieu d’afficher de l’incrédulité et de la dérision au fur et à mesure qu’il parlait, il sentit un poids formidable ôté de sa poitrine. Comme Ben avec sa momie, Eddie avec son lépreux ou Stan avec les petits noyés, il avait vu quelque chose qui aurait rendu un adulte fou, non pas simplement de terreur, mais du fait d’un sentiment d’irréalité d’une puissance fracassante, impossible à ignorer comme à expliquer de façon rationnelle. »
(Tome 2)

« Sur ce riche terreau nourricier, Ça existait selon un cycle simple de réveils pour manger et de sommeils pour rêver. Ça avait créé un endroit à sa propre image que Ça contemplait avec satisfaction grâce aux lumières-mortes qui étaient ses yeux. Derry était son abattoir, les gens de Derry son troupeau. Les choses s’étaient maintenues ainsi.
Puis… ces enfants.
Quelque chose de nouveau.
Pour la première fois, de toute éternité. »

(Tome 2)

Ça, tomes 1 et 2, Stephen King. J’ai Lu, 2017 (1986 pour l’édition originale. Albin Michel, 1988, pour la première traduction en français). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par William Desmond. 799 et 638 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Vallée de la Peur :
lire un livre du genre « Horreur »

Les Marvels, de Brian Selznick (2015)

Les Marvels (couverture)Après Le musée des merveilles, je reviens vous parler de Brian Selznick avec son nouveau livre, Les Marvels (et ce n’est sûrement pas la dernière fois que vous verrez son nom sur ce blog puisque j’ai acheté au salon de Montreuil L’invention de Hugo Cabret et La boîte magique d’Houdini.

L’histoire commence en 1766, avec une pièce de théâtre jouée sur un bateau avec le jeune Billy dans l’un des rôles principaux. Il est le point de départ d’une lignée de cinq générations d’acteurs, les Marvels, et d’un récit en images qui nous mène jusqu’en 1900. Nous faisons ensuite un bond de cent ans et, passant à une narration en mots, nous retrouvons le jeune Joseph, égaré dans Londres après avoir fui son pensionnat. Dans chaque pièce de l’étrange demeure de son oncle Albert Nightingale, un homme bougon et renfermé, il découvre les traces des Marvels et décide de percer le mystère de sa famille.

J’ai retrouvé avec bonheur « un récit en mots et en images », une nouvelle fois émerveillée par la richesse du récit seulement composé de dessins. Ce livre en devient une pure œuvre d’art. J’ai pris un immense plaisir à côtoyer ses comédiens dans ce magnifique théâtre londonien. Brian Selznick utilise intelligemment des coupures de journaux pour nous donner les seules informations que le dessin ne peut pas nous donner comme le nom des personnages. Seul petit regret : que certains dessins soient parfois un peu cachés par la pliure, rendant certains détails peu visibles.
L’ouvrage est esthétiquement envoûtant. Les gros plans sur les visages sont juste sublimes et d’une belle expressivité. Quant aux décors, ils nous plongent en un clin d’œil dans un autre univers. En effet, après le musée, Brian Selznick invoque à nouveau des lieux hors du temps, hors du monde avec le théâtre et la maison d’Albert Nightingale. Anciens et éternels, ils sont porteurs de rêves et magie.

L’histoire est à la fois plus complexe et tout aussi touchante que celle du Musée des merveilles. C’est un récit sur la famille et sur notre place dans le monde. Les personnages des deux romans que j’ai lus se sentent différents de leur famille. Rose et Ben, dans Le musée des merveilles, étaient des sourds avec des parents entendants et Joseph se sont trop rêveur pour ses riches parents qui sillonnent le monde pour gérer des banques ou occuper d’autres postes dans le genre. Cette thématique de « trouver sa place » me parle énormément car ce sont des questions que je ne cesse de me poser. Voilà pourquoi, à mon avis, j’ai été aussi sensible à ces histoires.
L’un des points qui m’a également énormément touchée dans Les Marvels est la façon dont est traitée l’homosexualité dans ce récit. Si certains personnages sont gays, ce n’est absolument pas le sujet du livre. Les mots « gay » ou « homosexuel » ne sont même jamais écrits (de la même manière que le mot « hétérosexuel » est rarement écrit lorsqu’un roman met en scène un couple composé d’un homme et d’une femme). Deux hommes s’aiment et ce n’est pas plus sujet à discussion que s’il s’agissait d’un homme et d’une femme. Ils ont des problèmes, mais être gay n’en fait pas partie. C’est très agréable et apaisant de lire une histoire où l’homosexualité ne conduit à aucun drame, n’est caution à aucun événement triste. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que cela me fasse un tel bien.

Les personnages sont tous plus marvelous les uns que les autres, mais ce qui est aussi magique, c’est que le récit de Brian Selznick s’inspire d’une histoire et d’une maison véritables, Dennis Severs’ House, située à la même adresse et que j’ai bon espoir d’aller visiter en janvier. Si tel est le cas, je vous en reparlerai dans mon bilan mensuel.

Derrière cette magnifique couverture violette et or se cache un livre unique et étonnant, traversé par mille émotions, qui révèle un bel hommage à l’imagination, aux histoires, à la magie nichée dans le réel, à l’amour, au deuil et à la famille.
Un dernier mot, dernière tentative pour vous empêcher de passer à côté de cette œuvre magnifique : lisez Les Marvels.

Et je ne résiste pas à l’envie de partager la petite vidéo réalisée par l’équipe de Babelio !

« Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas. »

« Etait-ce son imagination ou entendait-il vraiment des murmures dans les autres pièces, des pas qui allaient et venaient, des martèlements de sabots de chevaux dehors dans la rue ? On aurait dit que d’autres cloches sonnaient quelque part au loin. Joseph voulu se lever et regarder par la fenêtre, même si au fond de lui il était sûr que les rues seraient vides. Il n’y aurait pas de chevaux. C’était comme si le monde était rempli de fantômes… »

« Joseph regarda de nouveau Frankie, stupéfait de voir à quel point il avait déjà approché certains éléments de l’histoire sans la connaître. Les mots « Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas » lui étaient apparus comme un avertissement, mais peut-être étaient-ils une incitation à aller plus loin, finalement. »

«  – Marcher le long de ce fleuve, c’est comme marcher sur un chemin chargé d’histoire, dit-il. C’est comme feuilleter un recueil sans fin d’histoires oubliées. Mais il y a d’autres évènements qui attendent d’être racontés et qui seront oubliés un jour, eux aussi. Quoi qu’il en soit, tout cela est enfoui sous vos pieds, en ce moment. »

Les Marvels, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. 668 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Ligue des Rouquins 
lire un livre dans lequel un personnage est roux

Le musée des merveilles, de Brian Selznick (2011)

Le musée des merveilles (couverture)Publié sous le titre Wonderstruck, ce roman a tout d’abord été traduit en français sous le titre Black Out (j’avoue d’ailleurs avoir une préférence pour cette édition, couverture rigide et unique (j’entends par là « qui n’est pas l’affiche du film »)) avant de connaître une renaissance avec un nouveau titre, Le musée des merveilles, à l’occasion du film du même nom réalisé par Todd Haynes.
C’est l’histoire de deux enfants. Rose en 1927 et Ben en 1957 sont tous les deux sourds. Tous les deux, ils vont se rendre à New-York en quête de leur passé, et peu à peu, leur histoire va s’entremêler.

J’avais souvent vu les livres de Brian Selznick, auteur notamment de L’invention de Hugo Cabret, sans jamais les ouvrir. Aussi quand Babelio m’a gentiment envoyé ce livre ainsi que Les Marvels, j’ai eu la surprise de constater que les images n’étaient pas seulement là pour accompagner le texte. Il s’agit d’« un roman en mots et en images ». Ainsi, l’histoire de Ben est classiquement racontée en mots, comme un roman habituel, mais celle de Rose est uniquement composée d’images. Cette succession de dessins au crayon, en noir et blanc, a rapidement fait naître un film dans mon esprit au fil de ma « lecture ». Ces illustrations, riches en petits détails, se suffisent largement à elles-mêmes. Les 636 pages se dévorent en quelques heures car le tout est d’une grande fluidité.

Rose part à la recherche de sa mère, la grande absente de sa vie qui a confié à d’autres l’éducation et la surveillance de sa fille handicapée, tandis que Ben part à la recherche d’un père dont on ne lui a jamais parlé avec pour seul indice un livre dédicacé et un vieux marque-page. L’histoire est un peu simple et l’issue en est assez prévisible, mais elle recèle malgré tout une montagne de douceur et d’intelligence. Les personnages vont se croiser et peu à peu les images de Rose illustreront les mots de Ben, proposant un beau final à ce récit atypique.

Ce livre nous place dans la peau de deux personnages sourds. On ressent parfois violemment la difficulté de communiquer, d’appréhender le monde lorsque le son est coupé. Rose m’a également fait prendre conscience d’un aspect de l’histoire du cinéma que je n’avais jamais envisagé. 1927, époque charnière : passage du cinéma muet au parlant. 1927, sortie du célèbre film d’Alan Crosland, Le chanteur de jazz, qui comporte un passage parlé. Or, pour les sourds, c’est un choc qui les exclut des salles de cinéma.

En dépit de l’apparente simplicité du récit, Black Out / Le musée des merveilles est une belle et tendre histoire sur la surdité et la famille tandis que l’univers du musée crée une bulle hors du monde. Et surtout, ses illustrations délicates et sa forme totalement originale valent vraiment le coup d’être découvertes.

Une immense merci à Babelio, aux éditions Bayard et à Brian Selznick pour les livres et pour l’excellente rencontre qui a suivi leur lecture !

« Bientôt, il était de nouveau devant le diorama. A bout de souffle, il s’agenouilla et plongea son regard dans les yeux des loups. Ils semblaient brûler de secrets que Ben était sûr de ne jamais découvrir. »

« Ben songea que, peut-être, chacun de nous était un cabinet de curiosités. »

Le musée des merveilles, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2011 pour l’édition originale. Bayard jeunesse, 2012, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 636 pages.

Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, de Lemony Snicket (2012)

Les fausses bonnes questions (couverture)A Salencres-sur-Mer, le jeune Lemony Snicket se trouve confronté à : une mentor totalement incapable de mener une enquête, un vol qui n’en était peut-être pas un, une voix au téléphone, une ville déserte, une statuette représentant une créature légendaire locale, et à quelques personnages insolites. C’est parmi cet embrouillamini qu’il va portant devoir trouver des réponses à ses trop nombreuses – et pas toujours pertinentes – interrogations.

Moi qui espérais trouver des réponses à mes propres questions suite à ma relecture des Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire (qu’on abrègera DAOB), me voilà le bec dans l’eau. Déjà l’histoire est une préquelle et, surtout, ce premier tome des Fausses bonnes questions prend clairement la même direction. A savoir, une direction fort nébuleuse.

La fin des DAOB avait divisé les lecteurs entre ceux qui la trouvaient dans le ton de la série – côté duquel je me place – et les frustrés de ne pas avoir de réponses – côté duquel j’ai quand même un ou deux orteils – et ce livre ne change pas décidé à changer cela. La fin… n’en est pas vraiment une. On n’en sait pas beaucoup plus qu’à la première page. Les douze chapitres précédents nous auront surtout fait courir à travers la ville. Quant à la mystérieuse organisation qui avait tant intrigué les lecteurs et lectrices des DAOB, VDC, elle est mentionnée, évoquée, murmurée, mais je n’ai pas l’impression que l’on en saura davantage au fil de la série.
L’absence d’informations n’est pas le seul point commun avec les DAOB. On retrouve sans doute aucun le ton décalé et absurde de Lemony Snicket avec le même amour des mots et des traits d’esprit. Caricaturant notre société, les personnages sont toujours aussi loufoques. De même, les lieux ont toujours ce petit quelque chose hors du commun (comme une ville de bord de mer qui n’est plus au bord de la mer, une mer d’algues survivant sur une terre asséchée, des puits d’encre, etc.).

Et pourtant… déception. L’histoire, totalement absconse, n’a pas réussi à me passionner, j’ai suivi Lemony un peu mollement. Les nouveaux personnages n’arrivent pas à la cheville de Violette, Klaus, Prunille, Olaf, Duncan, Isadora et tous les autres. Je n’ai pas retrouvé l’humour des DAOB, ni la jubilation littéraire qu’avait su faire naître précédemment la plume de Lemony Snicket (dont les apartés m’amusent bien plus lorsqu’ils viennent du Lemony adulte). N’étant donc pas convaincue par le cœur du récit, je me suis sentie dépitée face à ce néant final.

La plupart des ingrédients qui m’avaient réjouie dans les DAOB étaient pourtant présents, mais ce premier tome a totalement échoué à me séduire. Intrigue, protagonistes, écriture… rien n’égale les Désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire. Sans doute lirai-je un jour la suite, poussée par la curiosité, mais ce ne sera pas dans mes priorités.

« Dans toute bibliothèque, à ce qu’on dit, il y a quelque part un livre prêt à répondre à la question qui brûle comme un feu en chacun de nous. »

Les fausses bonnes questions, tome 1 : Mais qui cela peut-il être à cette heure ?, Lemony Snicket, illustré par Seth. Nathan, 2014 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rose-Marie Vassallo. 249 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Rituel des Musgrave : 
lire un livre comportant une chasse au trésor/une énigme à résoudre

La faucheuse, livre 1, de Neal Shusterman (2016)

La faucheuse (couverture)La Terre est devenue une utopie. Les besoins de chacun sont assurés par une intelligence artificielle, le Thunderhead, et les inégalités n’existent plus. Mieux encore, la maladie et la mort ont été éradiquées. A présent, la tâche de réguler la population incombe à une Communauté indépendante : les Faucheurs. Eux seuls ont le pouvoir de glaner, c’est-à-dire de prendre définitivement une vie. Choisis par l’Honorable Maître Faraday pour devenir apprentis, Citra et Rowan vont découvrir que la communauté n’est pas toujours aussi morale et juste qu’elle le devrait.

« Les commandements du Faucheur :
Tu tueras.
Tu tueras sans aucun parti pris, sans sectarisme et sans préméditation.
Tu accorderas une année d’immunité à la famille de ceux qui ont accepté ta venue.
Tu tueras la famille de ceux qui t’ont résisté.
 »

Comme souvent avec les romans de science-fiction, j’ai beaucoup aimé la découverte de cette société dans laquelle les inégalités, les gouvernements, les guerres, les maladies, les deuils, la mort n’ont plus cours. On se rend compte peu à peu qu’il s’agit également d’un monde dans lequel les passions n’existent plus. La mort étant devenue une exception, la pression du temps et la peur de disparaître ne poussent plus l’humanité à apprendre, à créer, à éprouver des émotions fortes.
En tant que lectrice – et tout comme certains protagonistes, notamment Dame Curie –, je me suis beaucoup interrogée au fil de ma lecture sur le poids de la mort, sur le prix de la vie, sur les bonheurs de la seconde mis en relief par la première, sur les répercussions de l’immortalité.

Pendant longtemps, j’ai davantage apprécié d’en apprendre plus sur l’univers que sur les personnages. Car je n’ai pas eu de coup de foudre pour Citra et Rowan (et eux n’en ont pas eu l’un pour l’autre, ce qui est extrêmement appréciable !), auxquels j’ai préféré leurs différents maîtres. La sagesse de Maître Faraday, la compassion de Dame Curie, la folie de Maître Goddard (qu’on aime détester même s’il est totalement dérangeant !)… La découverte des protagonistes est progressive, à travers leurs journaux de bord notamment (des extraits sont intercalés entre tous les chapitres). Tous ne perçoivent pas leur tâche de la même façon et Neal Shusterman nous propose des personnages vraiment différents, subtils et intéressants.

Progressivement, on découvre l’envers de la Communauté. Si Maître Faraday est un parangon de vertu, tous les faucheurs ne suivent pas son modèle. La corruption ronge la Communauté et la cruauté pointe chez certains de ses membres. Or, ils sont les seuls sur lesquels le Thunderhead n’a pas d’emprise (si un humain est tué autrement que par un faucheur, l’intelligence artificielle se chargera de l’amener directement à un centre de résurrection). Ils sont ainsi les derniers humains dont la mesquinerie et la malveillance peuvent avoir de réelles conséquences sur l’humanité. Ils pourraient bien être le grain de sable dans la belle utopie qui avait presque été atteinte.

Fait assez rare dans les romans de ce type, La faucheuse prend son temps et fait attendre son lecteur impatient de connaître la suite des événements. La formation des apprentis est approfondie, tout comme le sont les rituels de la Communauté. Chaque situation et chaque conséquence des choix des personnages sont détaillées. Le rythme en pâtit parfois quelque peu, mais je trouve très positif le temps pris par l’auteur pour poser son monde, l’idéologie des différents faucheurs, les réactions des humains face à eux. L’action n’est pas mise en avance à tout prix et, pour une fois, il n’y a pas vraiment d’ennemis à éliminer, mais plutôt une vague menace : et si les faucheurs cessaient de glaner pour se mettre à tuer ? Si leur humanité disparaissait pour laisser place au plaisir de donner la mort ?

Seul reproche, je n’ai pas toujours adhéré à l’écriture, trouvant parfois certaines phrases bien alambiquées (comme si la traductrice avait galéré à traduire les idées de l’auteur) et certains dialogues un peu faibles… Mais c’est un détail qui ne m’a pas ralenti dans ma lecture.

La faucheuse se démarque par un univers très bien ficelé, par des protagonistes à la psychologie fouillée et par une fin parfaite. En plus, l’auteur prend le contre-pied des romans post-apocalyptiques mettant en scène une humanité exsangue et des romans de SF avec une IA flippante et tyrannique, et ça, c’est vraiment chouette !

« Prends garde à ne jamais perdre ton humanité, ou bien tu ne seras plus qu’une machine à tuer. »

« Car le pouvoir est inexorablement infecté par la seule maladie qu’il nous reste encore. Un virus qu’on appelle la nature humaine. Je ne donne pas cher de l’avenir de notre espèce si jamais les faucheurs se mettent à aimer ce qu’ils font. »

« Je me demande comment sera la vie dans un millénaire quand l’âge moyen approchera les mille ans. Serons-nous tous des enfants du nouveau monde, doués dans toutes les sciences et tous les arts parce que nous aurons eu le temps d’apprendre à les maîtriser ? Ou bien l’ennui et la morne routine nous rongeront-ils encore plus qu’aujourd’hui, nous donnant encore moins de raisons de mener une existence infinie ? Je prie pour que le premier cas de figure soit juste, ais je crois que le deuxième ne l’emporte. »

La faucheuse, livre 1, Neal Shusterman. Robert Laffont, coll. R, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Ardilly. 495 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Tordu : 
lire un livre débutant par un assassinat