Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

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Underground Railroad, de Colson Whitehead (2016)

Underground Railroad (couverture)Cora, seize ans, est née esclave, tout comme sa mère Mabel, célèbre dans toute la plantation Randall pour avoir été la seule esclave à s’être enfuie sans jamais être rattrapée. Lorsque Caesar lui propose de s’enfuir, Cora accepte de suivre les traces de sa mère. D’État en État, elle tentera d’atteindre une liberté qu’elle n’a jamais connue. Mais son maître n’est pas disposé à laisser son bien le fuir ainsi et engage l’impitoyable Ridgeway pour la lui ramener.

C’est toujours difficile de chroniquer certains romans, certaines thématiques. En tant que Blanche, il m’est difficile de disserter, de réellement comprendre ce que veut dire être Noir· aujourd’hui, surtout dans un pays marqué par un passé aussi sanglant que les États-Unis. C’est là mon simple avis de lectrice vis-à-vis d’un récit que je pense être important.

J’ai découvert après ma lecture à quel point ce livre était encensé. Je ne partage pas totalement cet enthousiasme malheureusement. Ce n’est pas un mauvais roman, attention, il est prenant du début à la fin, il est terrible par les faits répugnants qu’il relate, il est passionnant quand il souligne le climat de plus en plus tendu entre États abolitionnistes et esclavagistes, il est original quand il transforme les chemins empruntés par les esclaves en fuite en un véritable train souterrain avec locomotive, gares et tout le tintouin.
L’auteur nous entraîne à la rencontre d’une galerie de personnages très réalistes, sans manichéisme. Des êtres humains, des courageux, des lâches, des traîtres, des généreux, des ordures, quelle que soit la couleur de leur peau. J’ai beaucoup apprécié les petits chapitres en forme de portraits qui s’intercalent aux différentes étapes du périple de Cora : ils nous permettent de mieux découvrir, de mieux comprendre certains protagonistes (Caesar, Ridgeway, Mabel…) et, parfois, d’éclairer le passé.

Ce qui tempère mon ressenti, c’est que j’ai commis l’erreur de lire la quatrième de couverture avant (ou au tout début de ma lecture) alors que je les délaisse d’ordinaire. Une quatrième de couverture très élogieuse, si dithyrambique qu’elle m’a donné des espoirs incroyables sur ce roman. Roman qui m’est par contraste apparu comme assez classique en dépit de l’imagination de l’auteur concernant l’Underground Railroad. Il ne va pas réinventer ce qu’était l’esclavage, mais disons que toutes les scènes que l’on s’attend à trouver dans un tel roman étaient bel et bien présentes.
Ensuite, je suis quelqu’un qui a besoin de s’attacher aux personnages (ou de les détester, mais de ressentir quelque chose). Or, à ce niveau-là, je me suis quelque peu sentie délaissée. Cora oscille entre peur et espoir, je l’ai un peu suivie dans ces émotions tortueuses, mais je ne me suis pas vraiment inquiétée pour elle, pas même lorsque certains de ces alliés disparaissaient. Car finalement, la fuite ne s’est pas révélée si haletante que ça : il y a même pas mal de temps mort. Peut-être m’attendais-je à une chasse à l’homme, à la femme plutôt, un peu plus trépidante.
De plus, j’ai ressenti une petite pointe de déception à la fin car ce n’en ai pas vraiment une pour moi. Le voyage de Cora continue et on ne sait sur quels chemins, ceux de la liberté ou de l’esclavage, il la mènera réellement. J’aime généralement les fins ouvertes, mais là, j’ai eu une sensation d’inachevé : c’est un roman sur un périple à travers les Etats-Unis et alors que le rideau s’ouvre sur de nouvelles contrées, voilà que surgit le point final.

Si ce n’est pas le coup de cœur attendu, ça n’en reste pas moins un livre très intéressant qui pousse à la réflexion, surtout suite à tous les actes racistes qui ont pu secouer les États-Unis ces dernières années.

[Instant sponsor. La lecture de ce livre m’a été permise grâce au Joli. Qu’elle en soit ici remerciée.]

« Au fil des mois, Cora et Caesar hésitaient moins à évoquer la plantation Randall en public. Ce qu’ils disaient pouvait généralement s’appliquer à tout ancien esclave qui surprendrait leur conversation. Une plantation restait une plantation ; on pouvait croire ses misères singulières, mais leur véritable horreur tenait à leur universalité. »

« Les autres étudiants proféraient des horreurs sur les gens de couleur de Boston, leur odeur, leurs déficiences intellectuelles, leurs instincts primitifs. Pourtant, quand ses condisciples entamaient de leur lame un cadavre de Noir, ils faisaient davantage progresser la cause de ces gens que l’abolitionniste le plus vertueux. Dans la mort, le Noir redevenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc. »

Underground Railroad, Colson Whitehead. Albin Michel, coll. Terres d’Amérique, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin. 397 pages.

La trilogie du Tearling, d’Erika Johansen (2014-2016)

Après avoir passé dix-neuf ans en exil, Kelsea Raleigh doit reprendre la place qui est la sienne : Reine du Tearling. Entre sa jeunesse, un oncle Régent peu pressé de lui rendre son trône et un affreux pacte signé par sa mère et la Reine Rouge qui dirige d’une main de fer le puissant royaume voisin, ses débuts royaux ne s’annoncent pas de tout repos. Face aux souffrances de son peuple, Kelsea va reprendre les rênes en main avec courage, audace… folie peut-être.

Si ces livres m’ont souvent fait de l’œil en librairie, je n’en ai (étonnement ?) pas beaucoup entendu parler – à part chez Plouf qui m’a juste donné l’élan nécessaire pour les sortir de ma PAL. Ainsi, j’ai pu plonger dedans sans autre attente que mes propres espérances. Espoirs ô combien comblés par cette formidable trilogie !

La trilogie du Tearling est un petit OVNI tout à fait inattendu. Je m’attendais à de la fantasy « classique » et c’est dans un tel univers que l’on semble se plonger : inspiration médiévale, gardes en armure, un zeste de magie, pas d’armes à feu, etc. la chaumière au fond des bois, la princesse révélée le jour de ses dix-neuf ans, on se croirait presque dans un conte. Et voilà que le nom de Rowling, Tolkien ou De Vinci font leur apparition. Voilà qu’on nous parle du Royaume-Uni, des livres électroniques, de la médecine telle que nous la connaissons. Des choses qui semblent perdues pour les protagonistes. Alors, fantasy ou science-fiction ? Les deux, mon capitaine ! Je vous laisse découvrir le pourquoi du comment, mais cette trilogie mêle merveilleusement fantasy, dystopie, roman d’anticipation, d’apprentissage, et le résultat est fabuleusement génial.

Ce sont des romans qui prennent leur temps, ce qui constitue pour moi un gros point fort. L’action ne se déroule pas à toute vitesse, avec des révélations à tire-larigot et des cliffhangers à chaque fin de chapitre ; en revanche, les personnages, les intrigues, le contexte historique… tout est richement développé. Il faut accepter de ne pas tout savoir tout de suite – c’est pourquoi le premier tome peut avoir un petit côté introduction – et laisser les pièces s’assembler au fur et à mesure.

Autre point fondamental : les protagonistes ont une telle profondeur qu’ils semblent réels. Depuis que j’ai reposé le troisième tome – même si je les ai si bien enchaînés que j’ai du mal à ne pas les voir comme un seul livre – je vis avec des images dans la tête, certaines scènes se jouent en boucle dans mon esprit. C’est simple, j’ai eu l’impression de vivre ce que je lisais tant j’étais immergée dans cette histoire.
Si nous sommes la majorité du temps dans la tête de Kelsea, l’autrice nous fait faire des excursions dans la vie d’autres personnages – du passé comme du présent – nous permettant ainsi de mieux comprendre (l’histoire du Tearling, la personnalité des personnes « visitées », etc.).

Kelsea est un personnage féminin fort. Faillible comme tout le monde – être Reine à dix-neuf ans n’est pas forcément une tâche aisée –, elle peut être agaçante et l’on s’inquiète même un peu du chemin qu’elle emprunte un temps dans le second volume. Elle n’est pas belle, elle n’est pas mince (du coup, elle sera jouée au cinéma par Emma Watson…), même si elle le souhaite parfois. Impulsive et franche, elle s’attache la fidélité de ses gens par son intelligence. Elle dénonce les injustices faites aux femmes, les violences qu’elles subissent, elles et leurs enfants, dans un monde où les vices sont un véritable marché. Elle veut l’éducation pour chacun et chacune, des livres diffusés largement. On peut deviner pourquoi l’interprète d’Hermione Granger a aimé ces livres.
Je pourrais vous parler de Massue, du Fetch, de la Reine Rouge, de Pen, d’Andalie et Aisa et de bien d’autres gens, mais je préfère vous laisser le plaisir de la rencontre avec ces personnalités aussi variées que touchantes.

Finalement, le cœur de ces romans pourrait être les dilemmes auxquels se confrontent les personnages, et l’humanité en général. Les responsabilités de chacun·e, les conséquences de leurs actes. Soi et les autres, les instincts et intérêts personnels et le bien du plus grand nombre. Dans ces romans où passé, présent et futur s’imbriquent étroitement, il est également question d’effet papillon, de réparer des erreurs du passé, d’apprendre pour progresser et devenir meilleurs.
Voilà peut-être le secret du réalisme de ces romans : les thèmes qu’ils abordent sont universels et peu importe que l’on vive dans un monde imprégné de magie ou non.

Et cette fin ! Douce-amère, mais tellement juste ! C’est dur, c’est beau, ça ne pouvait pas finir autrement.

(Au fait, je vous ai dit qu’il n’y avait pas de romance improbable et de clichés à faire lever les yeux au ciel toutes les trois pages ?)

Plongeant ses racines dans un univers imaginaire original et inclassable, la trilogie du Tearling fut une lecture formidable qui interroge l’être humain, sa volonté et sa capacité à progresser, à réparer, à ne pas oublier. Chaque tome semble meilleur que le précédent et le plaisir de lecture ne fait que grandir au fil des pages. Incapable de les lâcher, je n’avais pas envie de les finir, de quitter Kelsea et les autres, de laisser le Tearling derrière moi.

 « Mon mari n’est pas quelqu’un d’intelligent, mais sa stupidité même le rend dangereux. Il ne s’est jamais demandé s’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Il n’était pas assez subtil pour se poser de telles questions. Voilà, je pense, d’où vient le mal en ce monde, Majesté : de ceux qui croient que tout leur est dû, sans se demander s’ils y ont droit. Ils ne prennent jamais en considération ce qu’il peut en coûter à d’autres. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Et Kelsea se demanda soudain si l’humanité changeait jamais vraiment. Les gens apprenaient-ils quelque chose, au fil des siècles ? Ou l’humanité évoluait-elle juste comme la marée, en une suite d’avancée et de reculs, selon les circonstances ? Peut-être que ce qui caractérisait le mieux l’humanité, c’étaient ces trous de mémoire, cette faculté d’oubli. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Cet échange lui fit songer à Simon, et à la longue conversation qu’ils avaient eue dans les cachots. Quel que soit le domaine, physique ou histoire, les bonnes intentions finissent si souvent mal. Kelsea chassa cette idée, car elle eut l’impression que c’était le premier pas sur la voie de la paralysie, l’incapacité de prendre une quelconque décision par peur de conséquences imprévisibles. »
(Tome 3, Destin de sang)

La trilogie du Tearling, Erika Johansen. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Rosier.
– Tome 1, Reine de cendres. Le Livre de Poche, 2017 (2014 pour l’édition originale. JC Lattès, 2016, pour la traduction française sous le titre La Reine du Tearling). 601 pages ;
– Tome 2, Révolte de feu. Le Livre de Poche, 2018 (2015 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre L’Invasion du Tearling). 687 pages ;
– Tome 3, Destin de sang. Le Livre de Poche, 2018 (2016 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre Le Sort du Tearling). 642 pages ;

Challenge Voix d’autrice :
le premier roman d’une autrice (tome 1)
une dystopie (tome 2)
le dernier tome d’une série (tome 3)
Voix d'autrices 2019 (logo)

 Challenge de l’imaginaire
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Preacher, intégrales (6 tomes), de Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) (1995-2000)

Vous avez sans doute compris que j’ai eu ces derniers mois un véritable coup de cœur pour Sandman, ce comics signé Neil Gaiman. Aussi, en empruntant le premier tome de Preacher à la bibliothèque, j’éprouvais quelques doutes et craignais que ce dernier ne souffre de la comparaison.
Aucune comparaison possible et Preacher s’est bel et bien révélé une excellente et fascinante découverte. (Je ne pensais d’ailleurs pas aimer un autre comics aussi rapidement après Sandman, je suis complètement infidèle !)

Critique sans spoilers normalement
(les choses que j’évoque sont toutes mises en place dans le premier volume)
(je crois)
(j’espère)
(normalement c’est bon, vous pouvez y aller).

De quoi ça parle ? Jesse Custer, un pasteur pas très convaincu de l’existence de Dieu, se retrouve tout à coup possédé par Genesis, une entité mi-ange mi-démon qui lui donne le pouvoir de soumettre tout le monde à sa volonté en utilisant la Voix. Avec Tulip, une femme redoutable qui se trouve être son ex-petite-amie, et Cassidy, un vampire irlandais porté sur les excès en tous genres, il part à la recherche du Tout-puissant, bien décidé à lui demander des explications.
Des anges et des démons, un vampire, un Dieu qui a abandonné son poste, un Saint des Tueurs, de la haine, de la peur, de l’amour… ça aurait pu être juste un grand n’importe quoi, mais c’est loin d’être le cas car, grâce au cadre et aux personnages, tout reste crédible d’un bout à l’autre.

Je vous préviens tout de suite : Preacher, c’est violent. C’est vulgaire et c’est brutal. Jurons, insultes, mutilations et meurtres sont légion. Et l’humour y est très noir. Mais ce n’est pas juste une violence gratuite (enfin, peut-être un peu). C’est surtout que nos personnages évoluent dans un monde lâche, cruel, agressif – ils y participent aussi pas mal, surtout dans le cas de Cass –, dans lequel règne la loi du plus fort. Il y a toutefois quelques passages bien vicieux (si vous avez l’occasion de découvrir le Marchand de viande, vous comprendrez).

Mais Preacher est aussi une grande fresque qui parle de religion et de nature divine, d’amour (les parents de Genesis, ceux de Jesse, lui et Tulip…) et d’amitié (l’importance énorme de Cass dans sa vie), de la famille (notamment lors de l’arc narratif sur Angelville, le domaine – assez atroce – où Jesse a été élevé), d’honneur et de loyauté, d’identité…
Bref, si Garth Ennis et Steve Dillon proposent là une étonnante et passionnante vision du Ciel, de Dieu et de son armée d’anges, ce sont bien les relations humaines qui constituent le cœur vibrant de cette histoire.

Preacher, ce sont également des personnages complexes, torturés, mystérieux. Au fil des histoires, les personnages se succèdent : forts, exécrables, pathétiques, dérangeants, fous… impossible de rester indifférente face à ces caractères à la fois réalistes et improbables. Mémé, Tête-de-Fion, Odin Quincannon, Starr… les méchant·es sont tellement atroces et truculent·es qu’il y a cette bizarre relation attraction perverse/répulsion qui se met en place à chaque fois ce qui est génial et perturbant à la fois.
Et puis il y a le trio de tête : Jesse, Tulip, Cassidy. Si on s’attache presque immédiatement à chaque membre de ce trio d’antihéros, tous trois prennent leur temps pour nous dévoiler tous leurs secrets et nous révèlent bien des surprises, bonnes ou mauvaises, tout au long de la saga.

  • Jesse, le prêcheur qui n’existe pas à se servir de ses poings. Malgré toute la violence dont il peut faire preuve, c’est finalement un personnage très moral, très droit qui suit la ligne de conduite qu’il s’est fixé. C’est le personnage principal avec lequel j’ai eu le moins d’atomes crochus car il est trop américain. Trop « c’est un foutu beau et grand pays », « les Etats-Unis d’Amérique (mettre toute l’emphase nécessaire en lisant ces mots), la nation de la seconde chance, « femme, que veux-tu, mon seul défaut est de vouloir te protéger, quitte à me casser en douce pendant que tu dors » (en vrai, il ne parle pas comme ça, j’exagère un peu) (je vais finir par le faire passer pour un gros abruti…). Et puis il a John Wayne pour « ange gardien imaginaire » (oui, c’est un argument suffisant pour moi).
  • Preacher T6 plancheTulip est la seule femme et elle est capable. Sauf qu’elle doit encore et toujours faire ses preuves,et ce depuis l’enfance que l’on revit en flash-back (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce passage où son père découvre et se dresse contre le sexisme ordinaire en élevant seul sa fille). Même si elle atomiserait Lucky Luke au tir, elle doit sans cesse lutter contre l’horripilante tendance de Jesse à la surprotéger. Elle a les pieds sur terre et, malgré la folie de leur périple, elle n’oublie pas de vivre et de rire : elle apporte ainsi de salutaires moments de répit.
  • Et puis, il y a Cass. Le buveur de sang qui remet à leur place les vampires traditionnels de la littérature et du cinéma, pédants et faussement torturés. Il est tellement cool, Cassidy, comment ne pas l’aimer ? Mais il vous fera faire des montagnes russes émotionnelles avant que tout cela ne soit achevé.

Une superbe histoire, c’est très bien, mais dans une BD, le visuel y est aussi beaucoup. Et là encore, c’est un sans-faute. Contrairement à Sandman pour lequel les artistes s’étaient succédé, il y a ici une belle continuité : Steve Dillon est aux commandes (sauf pour quelques épisodes spéciaux dessinés par des « invités »). Les dessins sont réalistes et dynamiques. Certaines séquences sont juste superbes grâce aux illustrations expressives et évocatrices de Steve Dillon. Je ne pense pas à des moments d’action, mais à des discussions entre personnages, à des retrouvailles : celle de Jesse et Tête-de-Fion par exemple est bouleversante tant Dillon nous donne à voir la compassion et la tristesse du premier et la détresse de l’autre. C’est tout simplement sublime ! Mais horreur et perversion y sont tout aussi bien représentées (pour notre plus grand plaisir de gens bizarres ?).

Les intégrales présentent également toutes les couvertures des fascicules d’origine. Illustrés par Glen Fabry, il s’agit le plus souvent de portraits des personnages. Si quelques ratés se glissent ici ou là, plusieurs d’entre elles capturent à merveille le caractère d’Untel ou Unetelle ou l’horreur d’une situation.

Enfin, les intégrales sont complétées avec des extraits du courrier des lecteurs, ce qui donne parfois à voir ce qui choque les lecteurs et lectrices et de découvrir alors le point de vue de Garth Ennis. Très intéressant, notamment sur les sujets les plus délicats et potentiellement clivants.

Trash, fou, surprenant, insolite, délirant, irrévérencieux, drôle. Les adjectifs s’appliquant à Preacher sont nombreux tout comme les qualités de ce comics culte (que je ne connaissais pas avant d’être attirée par le portrait de Tête-de-Fion sur la sixième couverture). Je vous en laisse un dernier : magistral.

Une adaptation en série est en cours. Je ne l’ai pas vue, j’ignore si je la verrais un jour (pas tout de suite en tout, la BD est trop fraîche dans mon esprit), mais j’avoue être dubitative. La violence très présente, les choses atroces brillamment mises en images par Steve Dillon, l’humour noir, etc., je me demande ce que ça donne en images réelles. Si quelqu’un l’a vue, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je suis curieuse malgré tout.

Preacher, Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016-2018 (1995-2000 pour les premières publications). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérémy Manesse.
– Tome 1 : 352 pages
– Tome 2 : 423 pages
– Tome 3 : 392 pages
– Tome 4 : 392 pages
– Tome 5 : 383 pages
– Tome 6 : 397 pages

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L’Héritage (4 tomes), de Christopher Paolini (2003-2011)

La tétralogie de L’Héritage – composée d’Eragon, L’Aîné, Brisingr et L’Héritage – raconte l’histoire d’Eragon et de la dragonne Saphira. Son existence bascule le jour où elle éclot pour lui : le titre de Dragonnier lui échoit alors ainsi que des responsabilités titanesques pour cet adolescent, dès lors plongé dans une guerre qui unira tous les peuples d’Alagaësia contre le tyran Galbatorix et son dragon Shruikan.

Si je n’avais presque aucun souvenir du troisième et quatrième volumes, lus une seule fois avant cette relecture, les premiers tomes de cette saga ont accompagné mon enfance et mon adolescence aux côtés d’Harry Potter, A la croisée des mondes, Ewilan et bien d’autres. Voilà pourquoi je lui porte une affection qui obscurcit peut-être un peu mon jugement. Ou du moins me permet de passer outre ses défauts. Car L’Héritage n’est pas une saga parfaite et elle est apparemment beaucoup critiquée.

Certes, l’ombre de Tolkien plane bas sur cet univers – le vieux barbu mystérieux qui guide l’Elu, les Elfes qui viennent d’un pays lointain qu’eux seuls connaissent et dont le cœur est rempli du souvenir de la mer, les Urgals qui ressemblent un peu aux Orques, des ours des montagnes appelés les Beorn, les ébauches de langages, etc. Mais si ces livres ne révolutionnent pas le genre de la fantasy, il n’empêche que les ingrédients  – que Paolini n’est pas le seul à reprendre… – se mélangent bien et que je me suis prise au jeu, à ce voyage à travers l’Alagaësia à la découverte de ses peuples, ses lois, sa magie, ses créatures. Eragon y est notre alter ego, le corps dans lequel nous pouvons nous incarner car, s’il est né et a toujours vécu dans ces étranges contrées, il n’en reste pas moins un fermier sortant pour la première fois de son village et presque aussi ignorant que nous.

Point crucial dans mon affection pour ces romans : je me suis attachée aux personnages. A la dragonne Saphira en premier lieu, adorable et terrible, pleine d’humour comme de  susceptibilité, jeune et vieille, joueuse et dotée d’une intelligence immémoriale. Aux personnages qui entourent Eragon ensuite : Roran, Nasuada, Angela, Orik… Sauf à de rares exceptions, seuls les elfes, tous à leur distante noblesse, ont peiné à me toucher. Quant à Eragon, s’il n’est pas en lui-même, le protagoniste que je préfère, j’ai aimé le voir grandir, souffrir, gagner en puissance, apprendre, tout en observant ses relations avec les autres.
A partir du second tome, on s’éloigne de temps à autre d’Eragon pour suivre les événements du point de vue des autres personnages : Roran principalement, mais aussi Nasuada ou même Saphira. Cela permet d’observer les choses de façon plus terre-à-terre, les deux premiers personnages n’ayant pas accès à la magie, ils comptent avant tout sur leur intelligence et leur force de caractère. Je me souviens que lors de mes premières lectures, je n’appréciais guère les passages avec Roran, avide que j’étais de retrouver Saphira et la magie ; à présent, son courage et ses dons de meneur m’ont davantage fascinée et j’ai aimé suivre leurs deux parcours.

L’auteur a été, semble-t-il, un peu frileux à faire souffrir ses personnages principaux. Sans dire de les massacrer un à un à l’image d’un certain G.R.R. Martin, j’ai trouvé un peu facile de faire mourir des centaines, des milliers de soldats anonymes tout en épargnant obstinément celles et ceux auxquel·les nous avons pu nous attacher. J’aurais été triste de dire adieu à un personnage aimé, mais cela aurait donné plus de gravité à l’ensemble et m’aurait permis de m’inquiéter un peu plus.
Cependant – histoire de compenser cette critique par un point positif vis-à-vis des personnages – Christopher Paolini a résisté à la tentation de les mettre tous et toutes en couple. Les romances étant souvent omniprésentes dans les romans young adult, je ne peux qu’apprécier leur rareté dans cette saga. Certes, Eragon a réussi à m’exaspérer dans le troisième tome par sa ténacité à poursuivre une Arya clairement réticente ; il s’est heureusement repris dans le dernier volume, toujours amoureux, mais plus mature, il a cessé son harcèlement. Et finalement, l’auteur a été plutôt intransigeant avec ses personnages côté cœur !

Action, réflexion, émotion : Christopher Paolini a su trouver un bon dosage entre tous ces éléments. A mes yeux en tout cas. Bon nombre de lecteurs et lectrices semblent reprocher des longueurs que je n’ai pour ma part senties qu’à une seule occasion (dans un chapitre de L’Héritage qui décrit pendant des pages et des pages un entraînement à l’épée entre Eragon et Arya).
Je préfère un chapitre de bavardages entre deux personnages qu’une description, mouvement par mouvement, d’un combat ou d’une bataille, sachant que toutes se ressemblent beaucoup finalement. Or, j’ai trouvé au fil de la saga, de très beaux moments, entre douceur et tendresse, même s’ils sont parfois emplis de douleur ou de chagrin : la solitude en tant que dragonne de Saphira, la rencontre entre Eragon et Oromis, les décisions radicales de Roran, la relation entre Eragon et Saphira, les souffrances de Murtagh… Je conçois que ces passages peuvent sembler un peu évidents, prévisibles, bateau ou que sais-je encore, mais prise dans le feu de ma lecture, fascinée par cet univers où évoluent les dragons, je me suis laissée embarquer, j’ai laissé les personnages m’habiter et j’ai vécu ces moments comme si j’étais à leur place.

Voilà. Je fais fi des critiques innombrables et des défauts indubitables : c’est une saga qui, si elle ne m’a jamais vraiment surprise, me fait rêver. On me parle de dragons, de peuples aussi variés que des Urgals et des chats-garous, je marche, je cours, je vole. J’ai dévoré chacun des tomes, désireuse de retrouver et de côtoyer un peu plus les personnages que j’ai appris à aimer. Une histoire sans temps mort, divertissante, épique, que, sans surprise, j’aurais aimé continuer encore un peu. Sans compter que bon nombre de questions me trottent encore dans la tête, ce qui est terriblement frustrant…

« Les sables du temps, nul ne peut les arrêter. Les grains s’écoulent, les années passent, que nous le voulions ou non… et pourtant les souvenirs restent. Ce que nous avons perdu se perpétue dans nos mémoires. »
(Tome 1, Eragon)

 « Eragon tomba à genoux, le visage vers le ciel. « Je ne suis pas seul… »
Un mélange d’effroi et de soulagement le traversa. Il n’était plus l’unique responsable face aux Vardens et à Galbatorix. Il avait devant lui l’un des anciens gardiens, surgi des profondeurs du temps, un symbole vivant, attestant la vérité des légendes au milieu desquelles il avait grandi. Il avait, devant lui, son maître ; il avait, devant lui, la légende elle-même ! »

(Tome 2, L’Aîné)

« – Quand on refuse de me livrer certains renseignements, je n’en suis que plus déterminé à découvrir la vérité. Je déteste rester dans l’ignorance. Pour moi, une question sans réponse est une épine dans le pied qui me torture au moindre mouvement tant que je ne l’ai pas enlevée.
– Je compatis.
– Pourquoi ?
– Parce que tu dois souffrir mille morts en permanence. La vie est un océan de questions sans réponse. »

(Tome 3, Brisingr)

« Eragon se passa une main dans les cheveux. Il se sentait vidé :
« Pourquoi tout est-il si difficile ? »
« Parce que tout le monde veut manger, mais personne ne veut être mangé. »
 »

(Tome 4, L’Héritage)

« Ne pas se faire quelques ennemis de temps en temps, c’est de la lâcheté ou de l’hypocrisie. »
(Tome 4, L’Héritage)

L’Héritage, 4 tomes, Christopher Paolini. Bayard jeunesse, 2004-2012 (2003-2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Delcourt et Marie-Hélène Delval.
– Tome 1, Eragon, 2004 (2003 pour l’édition originale), 698 pages
– Tome 2, L’Aîné, 2006 (2005 pour l’édition originale), 808 pages
– Tome 3, Brisingr, 2009 (2008 pour l’édition originale), 826 pages
– Tome 4, L’Héritage, 2012 (2011 pour l’édition originale), 902 pages

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Quatre mini-chroniques : Le rire du grand blessé, Le dogue noir, Les Belles Endormies et Au plus près

J’ai quelques chroniques qui traînent dans mon ordi, certaines depuis 2018, il est donc temps de les publier. SF made in France, récit fantastique signé Neil Gaiman, troublant petit roman japonais et BD en provenance directe de Scandinavie, tel est le programme

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Le rire du grand blessé, de Cécile Coulon (2013)

Le rire du grand blessé (couverture)Quand on est analphabète et condamné à une vie de misère, il n’y a plus qu’une voie de secours : devenir Agent et surveiller les Manifestations à Haut Risque dans lesquelles se pressent des milliers de lecteurs et lectrices, avides de recevoir leur shoot d’émotions fortes. 1075 surpasse tous les autres. Mais sa découverte de l’alphabet va bouleverser sa vie.

Cécile Coulon est une autrice dont j’ai beaucoup entendu parler sans jamais avoir l’occasion de la lire. Grâce au Joli – dont je vous invite à découvrir la chronique – c’est maintenant chose faite avec ce petit roman. 135 pages, un concentré efficace. De la SF ciselée comme un diamant.

Imaginez un pays contrôlé par les Livres. Des Livres Frisson, des Livres Chagrin, des Livres Fou-Rire, écrits à la chaîne pour fournir à la population la dose d’excitation dont elle a besoin et la maintenir sous contrôle. Imaginez des Agents froids, insensibles à ces transports de drogué·es, qui, pour fuir les campagnes boueuses et miséreuses, dédient leur vie à l’excellence, au dépassement de soi et à la surveillance (tout en étant étroitement surveillés eux-mêmes). Imaginez qu’un maillon se révèle défaillant, imaginez un système qui va trop loin, imaginez la graine de rébellion qui, peut-être, un jour, fleurira. Des ingrédients qui ont parfois fait leurs preuves – difficile de ne pas penser aux monstres du genre que sont Ray Bradbury et George Orwell – et qui fonctionnent ici encore.
Peut-être parce que l’abrutissement de la société est une thématique parlante, effrayante. Peut-être parce que la disparition des livres non formatés par le régime, la disparition de la lecture comme plaisir libre pour devenir une drogue savamment injectée par le gouvernement sont des sujets qui touchent la lectrice passionnée que je suis. L’autrice joue avec les codes, transforme les livres, souvent bannis des dictatures dans les romans de SF, en moyen de contrôle, en carotte pour la population. C’est original et brillamment réussi.

Peut-être parce que l’écriture est fantastique aussi. Très peu de dialogues, mais une superbe description de ce qui anime et remue les personnages. Les descriptions des lectures collectives m’ont glacée tandis que la soif d’apprendre, les doutes et les angoisses de 1075, bref, l’intériorité du personnage me captivait. La construction du récit est aussi plaisante, distillant avec justesse révélations et surprises.

Une dystopie étonnante qui pervertit l’acte de lecture d’une manière tout à fait déstabilisante et qui interroge aussi notre façon d’aborder les livres dans une société de consommation.

(J’ai depuis lu Méfiez-vous des enfants sages dont je comptais vous parler dans une chronique spécial Cécile Coulon, mais ce court roman m’a laissée tellement de marbre, m’a ennuyée même et je n’ai aucune envie d’en écrire une critique. Tant pis, je resterai sur mon excellent souvenir du Rire du grand blessé.)

Méfiez-vous des enfants sages (couverture)

« Les Agents accédaient à ce statut grâce à leur faiblesse, précisément ce pour quoi on les avait toujours rejetés. Jusqu’alors, ils n’avaient été que des ratures dans les marges de la société. »

« La liberté ? Ce mot ne signifiait rien d’autre que le souvenir de nuits sans sommeil et d’hivers sans feu. La liberté, tels le vin, les femmes et les Livres, tuait les hommes qui en consommaient trop. Elle les gangrenait, ils ne pensaient qu’à elle, comme à une fille qu’ils auraient croisée une fois sans avoir osé l’aborder. Une saleté ! L’illusion du pouvoir, la certitude idiote qu’il nous reste un trésor quand on a tout perdu. 1075 détestait les hommes libres, parce qu’ils ne possédaient rien, et qu’ils en étaient fiers. »

« 1075 ne souhaitait pas se retrouver sur les gradins d’un stade à implorer, mains jointes, trois malheureux chapitres d’un Livre quelconque ; il désirait comprendre comment on en était arrivés là. Pourquoi les mots provoquaient-ils un tel déchaînement ? »

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon. Points, 2015 (Viviane Hamy, 2015, pour la première édition). 135 pages.

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 Le dogue noir, de Neil Gaiman (2016)

Le dogue noir (couverture)Après American Gods et Le monarque de la vallée, nous retrouvons Ombre toujours en vadrouille dans le nord du Royaume-Uni. A nouveau, l’histoire débute dans un pub alors que la pluie tombe à verse. La discussion tourne autour des chiens, réels et imaginaires (même si ces derniers sont aussi réels que les premiers pour certain·es autochtones) et d’un chat retrouvé emmuré dans les murs du bar. Une ambiance tout à fait festive donc. Ombre accepte l’invitation d’un couple qui se propose de l’héberger pour la nuit. Mais l’homme s’effondre et la rencontre vire au cauchemar.

Fantômes, meurtres, jalousie, culpabilité, molosse spectral… on retrouve bien l’ambiance étrange et macabre du Monarque de la vallée avec cette terreur qui ne vient pas forcément de là où on l’attend. On retrouve certains ingrédients d’American Gods et, bien que potentiellement indépendante, je pense que ces livres plairont surtout à celles et ceux qui connaissent déjà le personnage et son histoire.
Si j’apprécie ces historiettes – parce que Neil Gaiman, parce que bien écrits –, leur brièveté me frustre également. L’immersion est rapide tout comme la lecture (surtout pour un livre à 23€ même si les illustrations expliquent un peu ce prix) et je redoute la lassitude si le voyage d’Ombre doit ainsi se poursuivre. Ces récits sont très sympathiques et remplis de choses qui me plaisent (à commencer par l’ambiance et les sujets), mais je préférerais retrouver Ombre dans un gros roman !

Heureusement que l’illustrateur est là pour sublimer le tout ! Pour coller à l’ambiance inquiétante, les illustrations de Daniel Egnéus sont idéales. Tracées à l’encre, certaines dégoulinent comme les figures du test de Rorschach, d’autres  présentant des enchevêtrements chaotiques de traits fins. Et toutes, avec ces corps tordus, en souffrance, mettent en exergue la folie et l’irréalité qui irriguent le récit. Cette noirceur viscérale prend aux tripes, révulse et fascine et transcendent un texte qui serait probablement facilement oubliable sans elles.

Dans cette histoire, joliment sombre, résonne un écho au célèbre chien des Baskerville. Les illustrations font toute la beauté de l’objet en soulignant l’étrangeté et l’horreur de ce récit.

« Il n’y avait aucun bruit dans la maison : Ombre imaginait le Dogue noir tapi sur le toit, occultant tout soleil, toute émotion, tout sentiment et toute vérité. Quelque chose avait abaissé le volume dans cette maison, refoulé toutes les couleurs vers le noir et blanc. Il aurait souhaité se trouver ailleurs, mais il ne pouvait pas les abandonner. Il s’asseyait sur son lit, regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur le carreau et sentait les secondes de sa vie s’égrener pour ne jamais revenir. »

« Un autre contact lui effleura la main. Ombre jeta un coup d’œil sur le côté et comprit. Comprit pourquoi Bastet avait été à ses côtés en ce lieu, comprit qui l’avait amenée.
On les avait broyés et saupoudrés sur ces champs plus de cent ans auparavant, volés à la terre ceignant le temps de Bastet et de Beni-Hassan. Par tonnes et tonnes, par milliers, des chats momifiés, chacun un minuscule représentant de la déité, chacun un acte d’adoration préservé pour une éternité. »

Le dogue noir, Neil Gaiman. Au Diable Vauvert, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 87 pages.

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Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata (1961)

Les belles endormies (couverture)Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est là un texte très troublant. Nous suivons le fil des pensées du vieil Eguchi qui, pour une première fois, puis une seconde, une troisième, une quatrième et une cinquième fois, se rend dans une étrange maison pour y dormir aux côtés de jeunes filles, d’adolescentes, droguées et plongées dans un profond sommeil. La contemplation de ces filles le conduit à une sorte de méditation sur sa vie passée tandis que leurs corps et leurs odeurs réveillent en lui le souvenir des femmes de sa vie. Outre une mosaïque de son existence et des sentiments qui l’ont traversée, se dessine aussi un tableau de la vieillesse, de la peur de la décrépitude, de la solitude, de l’approche inéluctable de la mort.

Senteurs charnelles, souffles chauds, corps alanguis… l’écriture délicate de Kawabata dessine une atmosphère sensuelle, érotique parfois. Eguchi porte son attention sur de minuscules détails parfois surprenants, comme l’implantation des cheveux sur la nuque, une dent de travers, la forme d’une langue, la courbe d’une épaule, les nuances et la texture de la peau… La description des visages et des corps est tout simplement sublime.
Cependant, ce court roman m’a aussi mise très mal à l’aise. Inconscientes poupées de chair et de sang, morceaux de viande fraîche, l’impuissance de ces jeunes filles livrées aux regards – tendres, paternels, admiratifs, lubriques – de vieillards flirte avec le malsain même si les règles tacites de la maison interdisent les rapports sexuels (même si ces « hommes de tout repos » en sont généralement incapables). Doublée de certaines réflexions sur les femmes que je ne partage aucunement, ce récit n’a cessé, du début à la fin, de me déranger, voire de m’irriter.

Lent, triste, beau, vaporeux, ce huis-clos nous plonge dans les souvenirs, les affres et les craintes d’un vieil homme. Si la fin laisse un goût d’inachevé, Les Belles Endormies, roman étrange s’il en est, m’aura à la fois séduite pour la poésie et la sensibilité de son écriture sur des sujets inhérents au genre humain et révulsée par son cadre éminemment perturbant et même scabreux.

« Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Était-ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ? »

« L’immense étendue des désirs, leur insondable profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept années de son passé ? »

Les Belles Endormies, Yasunari Kawabata. Le Livre de Poche, coll. Biblio romans, 2006 (1961 pour l’édition originale. Albin Michel, 1970, pour la traduction française). Traduit du japonais par René Sieffert. 124 pages.

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Au plus près, d’Anneli Furmark (dessin) et Monika Steinholm (scénario) (2018)

Au plus près (couverture)La dernière Masse Critique Babelio de l’année m’a permis de découvrir la bande-dessinée Au plus près aux éditions Çà et Là, une maison qui m’avait déjà séduite par le passé avec l’atypique Bottomless Belly Button de Dash Shaw.
Au plus près nous emmène en Norvège aux côtés de Jens et Edor. Tous deux, au cours d’un été mouvementé, découvrent leur homosexualité et leur attirance réciproque.

Commençons par le point qui fâche. Je n’ai pas du tout adhéré au dessin. Pas du tout. Pourtant, j’ai plutôt tendance à m’habituer facilement à des styles très divers, y compris ceux qui, à première vue, ne sont pas dans mes goûts car je finis souvent par trouver qu’ils se marient bien à l’histoire qu’ils illustrent. Mais là, non. Je n’ai pas arrêté de tiquer sur telle ou telle page, ce trait, comment le qualifier, naïf ? simpliste ? enfantin ? n’a pas su me séduire. Ce coloriage un peu grossier – feutre et crayon de couleur mêlé de collages – n’a pas davantage réussi à me transporter dans « les somptueux paysages du nord de la Norvège » vantés par le communiqué de presse.

En revanche, l’histoire est jolie et tendre. On s’attache aux garçons, surtout Jens pour ma part. Ce garçon à la chevelure flamboyante, un peu gros, un peu trop timide qui finalement se découvrira bien plus de courage et d’honnêteté – envers lui-même et envers les autres – que cette tête brûlée d’Edor. Les événements et la façon dont ils sont narrés ne sont pas d’une grande originalité – j’avoue que l’on peut sans trop de difficultés annoncer ce qui se passera dans les pages suivantes – mais le but n’est sans doute pas là et il se dégage de ses pages une grande douceur et beaucoup de pudeur. On s’immisce dans les pensées des personnages sans voyeurisme et les autrices ne poussent jamais trop loin dans le pathos.

Une histoire d’amour tout à fait réaliste et crédible, dont les émois et les drames parleront à tout le monde. Il est simplement regrettable que j’ai été si rebutée par le dessin de la Suédoise Anneli Furmark.

Au plus près, Anneli Furmark (dessin), tiré d’un roman de Monika Steinholm (2017). Editions Çà et Là, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit du suédois par Florence Sisask. 224 pages.

Dis-moi si tu souris, d’Eric Lindstrom (2015)

Dis-moi si tu souris (couverture)Parker a seize ans et met un point d’honneur à se débrouiller par elle-même en dépit de sa cécité. Voilà pourquoi elle a instauré les Règles : son handicap ne doit pas être une raison pour être traitée différemment des autres, ni un outil pour l’humilier. Car dans ce cas, il n’y aura pas de seconde chance. Mais la mort soudaine de son père et le retour du petit ami qui l’avait trahie vont tout chambouler.

Voici l’histoire d’une adolescente. Sur ce point, le déroulement de l’histoire est relativement ordinaire : amitiés, amour, trahison, sorties entre amies, rendez-vous amoureux, deuil, rires, larmes, doutes, colère, réflexions, changement. Je reconnais qu’en lisant le résumé, on a une idée de tout ce qui va se passer et de la façon dont ça va se passer. C’est assez prévisible, reconnaissons-le.
Mais ce qui fait tout le charme de ce roman, c’est Parker. Une fille brute de décoffrage, qui dit ce qu’elle pense sans prendre de gants. Une fille intelligente, géniale, cynique, invivable parfois. Une fille qui ne se laisse pas abattre, qui court, qui rêve et qui ne laisse jamais son handicap en être un justement. Une fille que l’on ne plaint jamais car elle n’en a pas besoin. Une fille perpétuellement sur la défensive. Une fille sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui m’a autant amusée qu’émue.

J’ai en outre particulièrement apprécié la place que l’auteur laissait à l’amitié. Il y a un peu de romance, mais on ne frôle pas l’overdose. Par contre, ses amies, toutes ses amies – amie de toujours, amie dont on s’est un peu éloignée au quotidien mais qui est là malgré tout, nouvelle amie – ont une place magnifique. Au final, la plus belle déclaration d’amour n’est pas à un petit ami, mais à sa meilleure amie.

Je ne sais pas quelle connaissance Eric Lindstrom possède de ce handicap, mais j’ai trouvé le sujet superbement abordé. Pour avoir eu l’occasion de côtoyer des personnes mal- ou non-voyantes (ce qui ne fait pas de moi une spécialiste de ce handicap), certaines scènes ont parfois fait écho à ce que j’avais pu vivre avec elles/eux. Vivre le quotidien du point de vue de l’autre permet d’appréhender les choses différemment, et éventuellement de remettre en question la manière dont on s’en inquiète (mais à la différence de Parker peut-être, je comprends aussi le souci de bien faire, la peur de mal faire, de dire ou de faire quelque chose qui ne serait pas apprécié, etc.). Puisque Parker est narratrice, il n’y a pas de description d’un lieu, d’une personne, d’un paysage : en revanche, les sons et les voix constituent bien souvent le décor du roman.

Un roman simple et réussi bien qu’il reste assez classique sur la forme. J’avoue que j’aimerais beaucoup savoir ce que des aveugles pensent de ce roman (s’il a été transcrit en braille ou lu pour une version en livre audio) car il est difficile d’évaluer la justesse d’un récit lorsqu’il nous place dans une situation aussi radicalement étrangère.

« D’habitude, je porte une veste militaire usée dont j’ai coupé les manches, couverte de badges que mes amis m’ont offerts au fil des années. Avec des slogans du style « Oui, je suis aveugle ! Vous vous en remettrez ! » ou « Aveugle, mais ni sourde ni demeurée », et mon chouchou : « Parker Grant n’a pas besoin d’yeux pour lire en vous ! » Tante Celia m’a dissuadée de la mettre ce matin en disant que ça déstabiliseraient les anciens de Jefferson, qui ne me connaissent pas. Il s’avère qu’elle a eu tort. Ils ont visiblement besoin qu’on les déstabilise. »

« Ça fait un an que je t’explique ce qui n’est pas de l’amour, mais j’aurais peut-être mieux fait de te dire ce qui l’est. J’ai le parfait exemple sous le nez : j’aime Sarah. Je n’ai aucune envie de coucher avec elle, mais je l’aime comme une dingue. Je rêverais qu’on me donne la recette pour qu’elle soit de nouveau heureuse. Si un génie m’offrait trois vœux, j’en prendrais un pour ramener mon père, le deuxième pour ma mère et le dernier ne serait pas de retrouver la vue. Ce serait que Sarah redevienne heureuse comme avant. C’est ça, l’amour, Marissa. Ce n’est ni de la magie ni du vaudou. C’est réel ; ça s’explique. Je peux te dire très précisément pourquoi j’aime Sarah. »

Dis-moi si tu souris, Eric Lindstrom. Nathan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Delcourt. 392 pages.