Maus, l’intégrale, d’Art Spiegelman (1980-1991)

Maus (couverture)L’histoire de Vladek Spiegelman, Juif polonais ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah, raconté par son fils.

Tout aura déjà été dit sur cet incroyable roman graphique, mais voilà des années que je voulais relire cet ouvrage découvert au collège et c’est enfin chose faite !
Une histoire connue et mille fois racontée, un père qui parle comme Yoda, des souris et des chats… et pourtant, le tout est un chef d’œuvre qui mérite amplement ses multiples récompenses !

Dans ce roman graphique en noir et blanc, les Juifs sont représentés en souris (« Maus » en allemand), menacées par les chats nazis, eux-mêmes chassés par les chiens américains. Lorsqu’un Juif cache sa religion pour se présenter en Polonais chrétien, il portera alors un masque de cochon. Outre d’être original, le zoomorphisme est utilisé de façon très maligne : permettant de situer les personnages sans explications, il ne nuit en aucune manière au réalisme de l’œuvre. Sans tomber dans la caricature que ce choix de représentation aurait pu induire, Art Spiegelman montre des gens qui aident et des gens qui font souffrir dans tous les camps, sans réduire le script aux gentilles souris et aux méchants chats.

Des années 1930 à 1945, nous suivons Vladek à travers la Seconde Guerre mondiale. Vie aisée suite à son mariage avec la douce et maladive Anja, puis lente dégringolade jusqu’au camp de concentration. La faim, les combines pour survivre un jour de plus, les amitiés nouées au bon moment, les pertes successives, la peur… Un témoignage personnel qui n’a pas pour objectif de dévoiler la vérité sur cette période, juste une histoire intime absolument terrifiante et bouleversante. (A chaque roman sur 39-45, j’ai une petite pensée du genre « c’est bon, on a déjà tout vu tout lu » et pourtant, à chaque fois, je ne peux rester indifférente devant cette atrocité qui semble impensable et qui pourtant ne l’est pas, il suffit de regarder autour de soi…).

 

Cependant, la narration ne se focalise pas uniquement sur le passé. En effet, Art Spiegelman se montre interviewant son père et présente ainsi tout le contexte dans lequel le roman graphique a été créé. Il parle ainsi de sa relation avec un père extrêmement difficile ou de celle de celui-ci avec sa seconde femme (nous offrant également son point de vue à elle sur leur vie de couple). Il évoque sa position vis-à-vis de l’Holocauste et ses doutes sur sa capacité à évoquer cette abominable époque. Il s’interroge sur sa culpabilité de n’avoir pas vécu les mêmes épreuves que sa famille ou sur la rivalité avec son frère décédé et idéalisé par ses parents.
Ainsi, tandis que, de son anglais malhabile, son père partage ses souvenirs avec son fils – et à travers lui, les lecteurs et lectrices –, Art Spiegelman parle aussi de comment raconter, comment se remémorer. Cette perspective apporte une profondeur supplémentaire, une vraie richesse à ce récit sur la transmission et la mémoire.

En outre, l’auteur n’idéalise pas son père et aborde sans concession ses pires défauts. S’il reconnaît que celui-ci a traversé l’Europe d’Hitler avec une débrouillardise incroyable, un flair quasi infaillible et pas mal de chance, il présente également un vieil homme de très mauvaise foi, égocentrique, radin, paranoïaque et raciste. Si ce dernier trait de caractère est extrêmement choquant pour le lecteur comme pour la femme d’Art qui manifeste sa stupéfaction horrifiée, cela contribue à mon goût au réalisme et à la justesse de l’histoire. Vladek est marqué à jamais et la guerre avec ses privations et ses deuils se rappelle à lui chaque jour.

 

L’ouvrage est dense et bavard : le texte est omniprésent et absolument essentiel. Le trait, sombre et minimaliste, correspond parfaitement à l’ambiance dure et froide du récit. De cette sobriété naissent la peur et l’émotion. Si cette succession de petites cases peut effrayer, on se rend rapidement compte que le choix de ce type de dessin est absolument judicieux.

Construit sur une alternance du passé et du présent – coupures appréciables qui permettent de respirer un peu entre deux épisodes toujours plus atroces –, mêlant biographie d’un rescapé et autobiographie d’un fils de survivant, Maus raconte une histoire humaine et inhumaine à la fois, le tout sans pathos ni haine. Une réussite, une œuvre à ne laisser passer sous aucun prétexte.

Maus, intégrale, Art Spiegelman. Flammarion, 2012 (1980-1991 pour la première parution). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Judith Ertel. 295 pages.

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Le Sculpteur, de Scott McCloud (2015)

Le Sculpteur (couverture)Plus que tout au monde, David Smith désire se faire un nom dans le monde de la sculpture. Devenir quelqu’un, être reconnu comme un artiste de premier ordre, créer sans contrainte. Désespéré, il conclut un pacte : pendant deux cents jours, ses mains auront le pouvoir de modeler la matière à loisir. Et lorsque cette échéance touchera à sa fin, il mourra.

Ce roman graphique est certes imposant, mais une fois acceptée l’invitation de la jeune femme de la première page, j’ai été complètement happée par cette nouvelle histoire de passion artistique, la seconde après Polina.

Le Sculpteur (planche)

Pas une once d’ennui ou de lassitude, l’action ou les personnages évoluant de manière captivante tout au long du récit. La narration est parfaitement maîtrisée et le temps s’écoule de façon limpide. Le tout est très immersif, comme un film… ou comme si nous y étions. Tout se ressent avec une grande acuité. La lenteur de certaines journées, la douceur de certains moments, mais le temps qui file à toute vitesse, faisant naître une angoisse chez David comme chez le lecteur. De même, lorsque David est entouré de gens dans la rue ou une fête, la multitude de bulles et de conversations fragmentées ont fait naître le même sentiment d’oppression que si j’étais moi-même parmi la foule.

Le personnage de David a également beaucoup contribué à cet abandon dans l’histoire. David est un jeune homme paumé et bientôt sans le sou. L’Art, pour lui, se transforme en une quête éperdue. Son extraordinaire pouvoir ne lui assure en aucun cas que son travail sera reconnu et apprécié. Au contraire. Pessimiste et facilement démoralisé, il est sans cesse assailli par les doutes. Un état auquel je m’identifie très facilement.
Autre personnage central, Meg est une jeune femme ouverte aux autres qui semble imperméable aux doutes et au manque de confiance en soi. C’est toutefois loin d’être le cas et nous découvrons peu à peu un personnage plus complexe qu’au premier abord. Néanmoins, si je me suis parfois sentie proche de Meg, c’est aussi sur ce personnage que Scott McCloud m’a le plus déçue. Le fait qu’elle ne fasse finalement pas grand-chose de sa passion et de son talent pour le théâtre, son immense désir d’enfant… Ça ne m’a pas gâché ma lecture, mais plutôt attristée.

 

En plus d’offrir une histoire passionnante aux personnages attachants, Le Sculpteur nous pousse également à une réflexion sur de nombreux sujets : l’art, la place de l’artiste dans la société, ses relations avec le petit monde des galeries, des critiques et des acheteurs, mais aussi la passion parfois aliénante, la volonté de laisser quelque chose derrière soi, celle de s’élever au-dessus de la foule des David Smith, les rêves, les choix…

Les dessins sont à la fois d’une grande douceur et d’une vivacité stupéfiante, rendant parfaitement le mouvement et l’agilité des mains d’un David absorbé par son œuvre. Le choix de la bichromie noire et bleue est en parfaite harmonie avec la tonalité de l’histoire, souvent mélancolique, pessimiste, désemparée.

 

Mariant sans le moindre faux pas quotidien et fantastique, Le Sculpteur est un roman graphique d’une grande richesse qui se révèle fascinant et émouvant du début à la fin.

Le Sculpteur, Scott McCloud. Rue de Sèvres, 2015 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran. 486 pages.

Six of Crows, tomes 1 et 2, de Leigh Bardugo

A Ketterdam, les habitants du Barrel sont de la pire espèce et personne, parmi ces voleurs, truands et assassins, n’ignore qui est Kaz Brekker, surnommé Dirtyhands. Il est parmi les meilleurs et, lorsqu’un riche marchand fait appel à lui pour une mission considérée comme impossible, il n’hésite pas et réunit aussitôt une équipe des plus hétéroclites. Le voyage s’annonce tendu…

Avec un peu de retard, j’ai enfin découvert ce diptyque dont on a beaucoup parlé. Et c’est un coup de cœur. Univers, personnages, histoire… c’est un sans-faute ! Décryptons !

Premier bon point : l’immense richesse du monde créé par Leigh Bardugo. Entre les pays, les peuples, les différents « corps » de Grishas, les gangs, etc., on peut être un peu perdus au début, mais finalement, on trouvera rapidement ses marques dans ce monde foisonnant. Et finalement, j’aurais même aimé en savoir davantage sur les différents peuples !
Ensuite, il y a l’atmosphère un peu glauque, un peu angoissante du Barrel, avec ses ruelles malfamées, ses ventes d’esclaves, ses bordels et ses coupe-gorges. L’inspiration de Leigh Bardugo vient clairement des Pays-Bas, avec cette Ketterdam veinée de canaux, ses noms de rues (Groenstraat…), ses patronymes (DeKappel, Van Eck, Johannus Rietveld, etc.) et ça, c’est plutôt chouette et atypique ! Même si je ne connais pas du tout ce coin de l’Europe (ça fait partie de mes projets), cela m’a complètement séduite !

Ensuite, les personnages sont totalement iconoclastes (et très attachants) :

  • Kaz, « Dirtyhands », le chef, a toujours un plan et fascine par son intelligence ;
  • Inej, surnommée le Spectre, est une araignée à laquelle aucune paroi ne résiste et qui ne quitte jamais ses couteaux tous porteurs de petits noms ;
  • Nina est une Grisha, formée pour tuer et capable d’agir sur les organismes humains :
  • Jesper, un grand dadais avec un fort penchant pour le jeu, excelle en tant que tireur d’élite ;
  • Wylan, fils de bonne famille en conflit avec son père, s’illustre dans la chimie et l’art de confectionner des bombes ;
  • Matthias, enfin, soldat fjerdan déchu, pétri de certitudes et d’honneur, se révèle redoutable dans les combats.

Voleurs, menteurs, joueurs, tueurs, égoïstes, ils et elles sont avides de prendre leur revanche sur un monde qui les relègue à être la lie de la prospère Ketterdam. Mais ce ne sont aussi parfois que des adolescents qui se disputent, qui se cherchent, qui découvrent de nouveaux sentiments. Grâce au point de vue qui change à chaque chapitre, nous les connaissons tous aussi bien les uns que les autres. Tous ont leur sensibilité, leurs peurs, leur caractère. A mon plus grand plaisir, Wylan prend davantage d’ampleur dans le second tome : je me suis tout de suite prise d’affection pour le benjamin de la bande.
Malgré leurs défauts – apparus finalement dans la douleur et les épreuves et nécessaires pour survivre –, tous et toutes ont un point commun qui les rend finalement plus meilleurs que la plupart des bons citoyens de Ketterdam : leur fidélité. Celle-ci se rattache à différentes choses (le groupe et leur chef, le Barrel, leur patrie natale, la personne aimée…), mais ils mettent un point d’honneur à respecter cette loyauté et trahir une parole donnée est la pire des vilenies.
Je dois également saluer Leigh Bardugo pour avoir fait naître l’amour d’une façon absolument magique entre ses personnages. Je ne suis vraiment pas dingue des romances qui arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe, mais il y a là une telle justesse, une telle beauté et une telle diversité dans leur manière d’aimer, d’exprimer leurs sentiments que c’est une réussite.

L’écriture est captivante. Clairement, ça envoie du lourd ! Le rythme est effréné, l’histoire carbure à mille à l’heure (comme le cerveau de Kaz, toujours en train de planifier, de programmer, d’anticiper). Cela ne l’empêche pas d’être très belle, avec des pointes de poésie ici et là.
Pas de doute : Leigh Bardugo connaît l’art du suspense et s’est moult fois jouée de mes impatiences. Par mille rebondissements, elle fait naître une certaine appréhension quant au sort réservé à ces six personnages. Malgré tout, elle sait aussi prendre son temps quand il le faut, c’est notamment ce qui contribue à la magnifique profondeur psychologique de ses personnages.

Tenant toutes les promesses de ses superbes couvertures en noir et blanc, Six of Crows, c’est : une intrigue pleine de suspense, un monde complexe, des personnages d’une belle richesse psychologique et un rythme maîtrisé. J’ai été vraiment triste de les laisser partir et la saga Grisha entre illico dans ma wish-list !

Alors ? Prêts à découvrir les bas-fonds du Barrel ?

Tome 1

« – Pas de sanglots, lança Jesper en tendant son fusil à Rotty.
– Pas de tombeaux, murmurèrent les autres Dregs en réponse.
Leur façon à eux de se souhaiter bonne chance. »

« Geels dévisagea Kaz comme s’il le voyait enfin pour la première fois. Le gosse avec lequel il parlait s’était montré prétentieux, téméraire, facilement amusé, mais jamais effrayant. Pas vraiment. A présent, le monstre était là, serein, le regard éteint. Kaz Brekker était parti, remplacé par Dirtyhands pour achever la sale besogne. »

« – Un jour, tu paieras, Brekker.
– Sûr, confirma Kaz. Si la justice existe dans ce bas monde. Mais on sait tous ce qu’il en est. »

« Ils ont peur de toi, comme autrefois j’avais peur. Comme toi, tu avais peur de moi. Nous sommes tous le monstre de quelqu’un, Nina. »

Tome 2

« J’ai reçu des balles, des coups de couteau et des coups de poing pour chaque parcelle de cette ville que j’ai gagnée. C’est la ville pour laquelle j’ai saigné. Et si Ketterdam m’a bien enseigné quelque chose, c’est qu’on peut toujours saigner encore un peu plus. »

« Qu’en est-il des inconnus, des invisibles, des laissés-pour-compte ? Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui. »

Six of Crows, tome 1, Leigh Bardugo. Milan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 564 pages.
Six of Crows, tome 2, La cite corrompue, Leigh Bardugo. Milan, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 650 pages.

Challenge Voix d’autrices : un diptyque/une trilogie

L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick

Pour l’avant-dernière critique de l’année, je vous propose de retrouver Brian Selznick après Le musée des merveilles et Les Marvels. Promis, c’est la dernière fois… jusqu’à son prochain roman. Aujourd’hui, ce sera une double chronique avec deux histoires pleines de magie. Mes critiques seront plus brèves que d’habitude car j’ai déjà longuement parlé de ses précédents ouvrages.

  • L’invention de Hugo Cabret

L'invention de Hugo Cabret (couverture)Orphelin, Hugo Cabret est seul responsable des horloges de la gare depuis la disparition de son oncle. Outre cette passion pour les mécanismes en tous genres qu’il comprend, manipule et assemble presque instinctivement, Hugo partage une autre obsession avec son père décédé dans un incendie : la restauration d’un vieil automate. Ce dernier et un carnet de croquis l’amèneront à rencontrer un vieux marchand de jouets aigri et une amoureuse des livres jusqu’à ce que tous les mystères soient éclaircis.

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Brian Selznick : se trouver une place dans le monde et une famille. Si Hugo était proche de son père, son oncle n’a jamais été d’un grand soutien pour lui, même s’il a été son mentor en lui apprenant à prendre soin des horloges. Au fil des événements et parce qu’il n’a jamais abandonné la tâche qui l’habitait, Hugo finit finalement par se trouver une famille qui lui ressemble et qui le comprend. Semblable à Ben,  Joseph et Victor, les héros des autres romans de Brian Selznick, c’est un garçon rêveur et débrouillard qui gagne rapidement la tendresse des lecteurs.

Après – même si je devrais plutôt dire avant – New-York (Le musée des merveilles) et Londres (Les Marvels), Hugo Cabret sonne comme une déclaration d’amour à Paris. C’est également une ode au cinéma des premiers temps, à Méliès et aux rêves. Car, bien que l’histoire soit fictionnelle, l’un des personnages principaux est en effet Georges Méliès dans les dernières années de sa vie. Il était alors marchand de jouets à la gare Montparnasse et son œuvre était tombée dans l’oubli après la Première Guerre mondiale. Brian Selznick nous fait redécouvrir, en même temps qu’Hugo, toute la magie fantasmagorique de ses films.

Annonçant ses futurs romans « en mots et en images », Hugo Cabret est en grande partie composé de dessins toujours aussi splendides et expressifs. Cependant, si les images sont importantes, elles ne le sont pas autant que dans les deux ouvrages suivants et ne racontent pas tout à fait d’histoires à elles toutes seules. Malgré l’émergence de leur côté narratif, le texte a encore le premier rôle et explicite parfois des images comme si l’auteur n’était pas certain de pouvoir s’y fier entièrement.
En plus des dessins, d’autres éléments ont été insérés en guise d’illustrations : des dessins de Georges Méliès, des images de films (de Méliès évidemment, mais aussi L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière ou Monte là-dessus avec Harold Lloyd) ainsi qu’une photographie d’époque sur un accident survenu à la gare Montparnasse.

Superbe histoire, pleine d’aventures et de poésie, de tendresse qui ne cache cependant pas tout à fait les tristesses de la vie, L’invention de Hugo Cabret rend hommage au septième art et à la magie. Un ouvrage original et magnifique capable de conquérir le cœur des petits comme des grands.

« – Tu as remarqué que toutes les machines sont créées dans un but précis ? demande-t-il à Isabelle. Elles sont conçues pour nous amuser, comme cette souris ; pour donner l’heure, comme les horloges ; pour nous émerveiller, comme l’automate. C’est peut-être ce qui m’attriste quand je trouve une machine cassée. Qu’elle ne soit plus en état de remplir sa fonction.
Isabelle prend la souris, la remonte de nouveau et la pose.
– Au fond, c’est peut-être pareil pour les gens, continue Hugo. Quand ils n’ont plus de but dans la vie… en un sens, ils sont cassés.
– Comme Papi Georges ?
– Peut-être… peut-être que nous pourrons le réparer. »

« Je m’imagine que le monde est une machine géante. Tu sais, dans les machines, il n’y a pas de pièces en trop. Elles ont exactement le nombre et le type de pièces qui leur sont nécessaires. Alors, je me dis que, si l’univers entier est une machine, il y a bien une raison pour que je sois là. Et toi aussi, tu as une raison d’exister. »

L'invention de Hugo Cabret 5

L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 533 pages.

  • La boîte magique d’Houdini

Après la prestidigitation qui habitait Hugo Cabret, parlons un peu d’escapologie, l’art de l’évasion !

La boîte magique d'Houdini (couvertureLe rêve de Victor ? Devenir magicien et, comme Houdini, traverser des murs et s’échapper des coffres les plus solides. Le jour où il croise son idole, il lui demande de lui apprendre. Souriant, Houdini promet de lui écrire…

Traduit pour la première fois en français en 2016, La boîte magique d’Houdini est le premier livre de Brian Selznick, publié en 1991.
Soyons honnête, cela se sent.
Tout d’abord, c’est un livre jeunesse très classique dans sa forme, loin de l’originalité des trois autres. Les images illustrent le texte, mais ne racontent rien. On reconnaît le coup de crayon de Brian Selznick, mais je ne le trouve pas aussi abouti que dans les romans suivants où ses illustrations sont tout simplement à tomber.
Ensuite, il est extrêmement court (surtout placé à côté des pavés qui ont suivi (oui, oui, j’arrête les comparaisons !)). L’histoire en elle-même fait 70 pages et les quarante suivantes proposent plusieurs bonus :

  • Une biographie d’Houdini: presque plus intéressante que le roman, le personnage, que je connais finalement très peu, m’a fasciné par son talent, mais aussi pour le combat longtemps mené contre les faux médiums ;
  • La naissance de l’histoire à travers les idées et étapes qui ont conduit à sa création, les recherches et les premières esquisses : une intéressante plongée dans le travail de l’artiste.

En découvrant la genèse de l’histoire, on sent rapidement que ce petit texte devait tenir à cœur à son créateur, lui-même passionné par Houdini (d’ailleurs, le Victor adulte, dans la scène du grenier, ressemble drôlement à Brian Selznick). Conclusion : des petits bonus plutôt enrichissants.

Malgré sa brièveté, Brian Selznick parvient encore une fois, en quelques phrases seulement, à nous faire ressentir une grande sympathie pour le personnage de Victor. Son enthousiasme et sa ténacité à recommencer encore et encore ses tours de magie (ratés) au grand dam de sa mère et de sa tante se révèlent véritablement attendrissants.

Une petite histoire sympathique, enfantine mais aussi très personnelle, mais qui permet d’en apprendre un peu plus sur le grand Houdini. Parfait pour de jeunes lecteurs !

« – Comment je peux faire pour sortir de la malle de ma grand-mère en moins de vingt secondes ? Pour retenir ma respiration dans mon bain sans manquer d’air ? Pourquoi je ne peux pas traverser un mur comme vous ? Comment vous vous évadez des prisons ? Comment vous vous libérez des menottes ou des cordes, et faites disparaître des éléphants ? Comment…
– Félicitations, jeune homme, l’interrompt Houdini en souriant. Personne ne m’a jamais posé autant de questions en si peu de temps. Serais-tu un magicien par hasard ?
 »

La boîte magique d’Houdini, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2016 (1991 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Piganiol. 111 pages.

Le compte-rendu de la rencontre Babelio avec Brian Selznick

Indian Creek, de Pete Fromm (1993)

Indian Creek (couverture)Dans ce récit autobiographique, l’auteur raconte l’hiver passé en solitaire au cœur des Rocheuses alors qu’il était étudiant dans le Montana. Sa mission : surveiller des œufs de saumon. Ses occupations : les balades dans la nature, l’observation de la faune locale, la chasse et l’apprentissage de la survie.

Avec ce livre captivant – qui traînait pourtant dans ma PAL depuis un bout de temps –, j’ai redécouvert le plaisir du nature writing. Pete Fromm nous invite à passer en sa compagnie trois saisons dans une vallée des Rocheuses. L’automne, l’hiver et le printemps. Bon, surtout un long hiver pour être honnête.
Son talent de conteur nous donne à voir et à sentir la neige qui recouvre le paysage, le froid mordant, le dégel de la rivière, une éclipse solaire, les rencontres avec les animaux sauvages, la complicité avec sa chienne… Le roman est parcouru d’instants forts,  éphémères et magiques qui ont gravé de belles images dans mon esprit. J’ai pris un immense plaisir à découvrir ces paysages grandioses. Ce livre est un véritable moment de partage au cours duquel Pete Fromm prend vraisemblablement plaisir à nous faire découvrir cette terre qu’il a tant aimée.

A l’origine poussé par des rêves nés des histoires de trappeurs couchées dans les livres, le narrateur déchante face à la réalité de cette  mission assez folle une fois abandonné dans sa tente. Régulièrement, il partage ses doutes, ses erreurs, ses angoisses et sa solitude. L’isolement est parfois difficile à supporter ainsi que l’éloignement avec ses amis et sa famille (pas si éloignés que ça en réalité, mais la neige forme une barrière quasiment infranchissable). Toutefois, les périodes d’abattement ne durent pas vraiment, remplacées par des moments d’allégresse et de joie où il apprécie la beauté grandiose qui l’entoure ainsi que sa solitude empreinte de liberté, allant jusqu’à regretter l’intrusion de chasseurs sur son territoire.

L’étudiant qu’il était n’était pas préparé à un hiver en solitaire, il n’était pas un chasseur ou un passionné de survie et son expérience se limitait à un peu de camping en famille. Ainsi ses lacunes et son apprentissage sur le tas donnent lieu à bon nombre de bourdes et de scènes plutôt cocasses (mais sans moquerie évidemment), Pete Fromm étant de toute évidence doté un fort sens de l’autodérision. J’ai beaucoup aimé ce ton, à la fois drôle, humble et complice.

Un récit initiatique jubilatoire qui je conseille à tous les amoureux des grands espaces et des aventures en solitaire. Un roman savoureux et enivrant qui raconte aussi comment, de hasards en hasards, ce livre est finalement né.

« De rafales en bourrasques, la tempête se poursuivit, et les deux derniers soirs de la saison, je dînai avec les seuls chasseurs à n’être pas encore partis, deux frères fermiers dans l’Idaho, qui me traitèrent en héros, moi qui aurait donné n’importe quoi pour partir avec eux. Si j’avais pu penser à quelque chose, inventer n’importe quelle excuse pour me sortir de là sans perdre la face, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais c’était impossible. J’étais désormais engagé jusqu’au cou. »

« … je commençai à comprendre que si j’étais parti un jour plus tôt, je n’aurais jamais rencontré le lynx. Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek.
Je me relevai et me glissai dans mes mocassins. J’étais presque heureux de n’avoir pu partir. Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois ici. »

Indian Creek, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Totem, 2010 (1993 pour l’édition originale. Gallmeister, 2006 pour la première édition française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denis Lagae-Devoldère. 237 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme qui Grimpait :
lire un livre se déroulant dans un environnement montagneux

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un livre à la couverture blanche éthérée

Ça, tomes 1 et 2, de Stephen King (1986)

Bill Denbrough, Bev Marsh, Mike Hanlon, Stanley Uris, Richie Tozier, Ben Hanscom et Eddie Kaspbrak. A eux sept, ils forment le Club des Ratés. En 1958, à douze ans à peine, dans l’obscurité des égouts de Derry, ils unissent leurs forces pour combattre Ça, une entité maléfique qui se nourrit des enfants de la ville. Vingt-sept ans plus tard, voilà que tout recommence, mais le Club s’est éparpillé et leur mémoire s’est effacée…

Entre Stephen King et moi, ce n’est pas vraiment la grande histoire d’amour… J’avais bien (voire beaucoup) aimé Misery, mais Cujo m’a ennuyée à mourir tandis que Carrie me tombait des mains au bout de quelques pages. Idem pour les adaptations cinématographiques car peu d’entre elles ont trouvé grâce à mes yeux. Mais la sortie du film d’Andi Muschietti cet automne et le remue-ménage autour de Ça ont attiré mon attention. J’ai vu le vieux téléfilm puis le film et, les ayant aimés, je me suis tournée vers les livres, acceptant de redonner une chance au maître de l’horreur. (Et en plus, je trouvais que le design du nouveau coffret de chez J’ai Lu vraiment sympa, c’était donc l’occasion ou jamais.)
Désolée pour ce racontage de vie (mais en même temps, je raconte bien ce que je veux ici), mais voilà pourquoi Ça a été un coup de cœur totalement inattendu.

« Qu’est-ce qui vient se nourrir à Derry ? Qu’est-ce qui se nourrit de Derry ? »
(Tome 1)

Le premier tome n’est pas parfait à mes yeux, à cause de quelques longueurs lors de leurs deux apparitions personnelles de Ça (enfant d’abord, adulte ensuite). Certes, c’est intéressant et presque nécessaire pour en apprendre plus sur eux et sur la nature de Ça, mais au bout de la dixième fois, cela reste néanmoins un peu redondant (sur la forme plus que sur le fond cependant).
En revanche, le second tome est passionnant d’un bout à l’autre, exempt des longueurs du premier. Il est parfois magnifique lorsqu’il parle de l’enfance ou que le Club partage des moments de bonheur complice et parfois immense lorsqu’il parle de Ça, de ce qu’il est, d’où il vient, mais il est aussi plus oppressant et plus glauque, l’influence de Ça sur Derry se fait vraiment sentir, dans le comportement des enfants, mais surtout des adultes. Ça accentue le pire de chacun d’entre eux et ce pouvoir toxique devient flagrant dans ce second tome que ce soit chez le père de Bev ou chez Henry.
La ville de Derry est d’ailleurs un personnage à part entière. Son canal, son château d’eau… et ses habitants. Adultes indifférents et incompétents, enfants jetés dans la gueule des monstres. Cruauté, négligence, haine. La violence à Derry va du harcèlement scolaire aux massacres qui marquent cycliquement la ville. Enfin… Pour marquer, encore faudrait-il que ses habitants en gardent la mémoire. Mais la capacité à oublier et à fermer les yeux est tout à fait extraordinaire à Derry, comme nous le comprenons peu à peu au fil de captivantes et macabres excursions dans l’histoire de la ville.

« A Derry, la faculté d’oublier les tragédies et les désastres confinait à l’art, comme Bill Denbrough allait le découvrir avec les années. »
(Tome 1)

Bien que les passages dans les égouts et souterrains de Derry se soient révélés oppressants – le noir, la puanteur, l’exiguïté et, paradoxalement, l’immensité, Henry qui se rapproche… – et que la matérialisation des peurs enfantines soit narrée de manière effroyablement vivace, ce n’est finalement pas l’horreur ou la peur qui me resteront de cette lecture.
Pour moi, c’est avant tout un sublime bouquin sur l’enfance et sur l’amitié. A travers cette bande de gamins soudés et responsables qui, merveilleusement, ne cessent jamais de rire malgré l’horreur, Stephen King nous donne à voir la beauté de l’enfance, l’innocence, la capacité à croire et à accepter l’irréel tout en racontant si bien les changements de l’âge adulte : un regard porté sur le monde bien différent, l’esprit qui se barricade parfois face à l’irréel, la raison qui tente de prendre le pas sur le cœur. Impossible de ne pas se laisser gagner par la tendresse face à ces enfants. On se laisse gagner par leur joie de vivre, on court avec eux jusqu’aux Friches et on file en vélo à travers la ville avec Bill (« Yahou Silver, en avant ! »).
Ça contient également des moments pleins de douceur et de poésie. J’ai notamment été marquée par un très beau passage où Ben, depuis l’extérieur glacial, regarde les gens déambuler dans le cocon chaud et lumineux du cylindre de verre reliant les deux parties de la bibliothèque. Comme les rires des Ratés, ce sont de véritables pauses dans un récit autrement terrible.

 « L’enfant qui est en soi fuit comme crève un pneu sans chambre : lentement. Un jour, on se regarde dans un miroir, et c’est un adulte qui vous renvoie votre regard. On peut continuer à porter des blue-jeans, à écouter Bruce Springsteen, on peut se teindre les cheveux, mais dans le miroir, c’est toujours un adulte qui vous regarde. Peut-être que tout se passe pendant le sommeil, comme la visite de la petite sourie, la fée des dents de lait. »
(Tome 2)

La construction se construit en allers-retours entre le passé et le présent, entre 1958 et 1985, au fur et à mesure que les souvenirs remontent dans l’esprit des protagonistes. Car les événements traumatisants de 1957 et 1958 avaient totalement disparus dans les profondeurs de leur mémoire. Dans le second tome, la réminiscence se fait plus présente e, dans certains passages, une phrase dans le présent se prolonge au passé dans le passage suivant. La construction est géniale et te pousse à continuer à lire pour en savoir plus. Et plus tu lis, plus tu touches des doigts des éléments qui, pressens-tu, vont être incroyables, plus tu en veux. C’est tout simplement addictif.

Sans surprise, les livres se sont montrés beaucoup plus riches et étoffés que les adaptations. Premièrement, on comprend plus de choses sur l’amnésie des personnages ou sur l’origine de Ça. La Tortue et les lumières-mortes font leur apparition et nous adoptons parfois le point de vue de Ça, nous permettant de le comprendre un peu.
Le combat final avec Ça dans le téléfilm m’avait déçue, je le trouvais un peu simple et grotesque (et ce n’était pas seulement dû aux effets spéciaux). Je comprends mieux à présent, cette scène doit être terriblement complexe à mettre en images (reste à voir ce que fera Andy Muschietti). En effet, presque uniquement immatérielle, cette lutte se passe à la fois aux confins de l’univers et uniquement dans l’esprit de Ça et des enfants.
Une autre scène est absente des deux adaptations, mais celle-là (dont Broco avait parlé dans sa critique du film, ce qui m’avait bien intriguée…) ne sera probablement jamais filmée ! Quand bien même c’est grâce à cela que les enfants s’en sortent, elle est plutôt dérangeante… Bien qu’elle ne soit pas amenée comme ça dans le livre, je me suis demandée ce qui avait traversé l’esprit de King pour écrire cette scène !

Finalement, les adaptations adoucissent de nombreux aspects du livre. La rencontre d’Eddie avec son lépreux est beaucoup plus choquante dans le livre et la folie de certains personnages se fait bien plus violente. Citons par exemple la passivité négligente des parents de Bill ou la mère d’Eddie, dont la possessivité touche à la manipulation affective (j’ai d’ailleurs eu un coup de cœur pour la scène tellement forte (pourtant effacée ou du moins atténuée dans les adaptations) où Eddie s’oppose à elle à l’hôpital). Qu’Henry soit fou, on le devinait bien, mais film et téléfilm laissent de côté Patrick Hockstetter qui est vraiment glaçant, plus qu’Henry à mes yeux, car complètement malsain et dérangé.
En revanche, si tous sont plus ou moins aveugles, un adulte s’est, à mes yeux, détaché du lot : il s’agit de M. Nell, le policier irlandais, qui se révèle bienveillant avec les enfants. En cela, il se distingue vraiment des autres adultes de Derry chez qui la bienveillance est un concept assez rare.
J’avais détesté la transformation de Bev dans le film de Muschietti en « fille à sauver ». Heureusement, Beverly (on apprend d’ailleurs qu’elle a encore sa mère) est bien plus brave et intelligente que dans le film. (Une chose qui m’a fait rire : dans le film, elle se penche sur son lavabo d’où sortent des voix et les mèches de cheveux qui pendent sont attrapées, l’attirant irrésistiblement vers les tuyaux. Or, dans le livre, il est bien écrit qu’elle éloigne ses cheveux du trou d’évacuation par peur de ce genre de désagrément. La scène, très prévisible dans le film, m’a parue encore plus bateau.) Elle est indispensable au groupe et son émancipation – que ce soit enfant ou adulte – fait partie des moments forts du récit.

« Tout au long de cet été, Henry s’était de plus en plus avancé au-dessus de quelque chose comme un abysse mental, engagé sur un pont qui devenait de plus en plus étroit. »
(Tome 2)

La fin de ma lecture s’est peu à peu teintée de mélancolie, aussi bien due à ce qui était raconté dans les dernières pages qu’à la séparation d’avec ces enfants (devenus adultes) auxquels je me suis terriblement attachée. Ça est une œuvre fouillée et merveilleusement prenante. C’est un livre qui parle aussi bien des peurs que l’on s’invente, que l’on fantasme, celles des monstres sous le lit, des loups-garous et des clowns, que des horreurs du monde – homophobie, racisme, antisémitisme, violences conjugales et familiales… –, toutes les sauvageries se cristallisant à Derry. Mais si le récit est parfois ténébreux et atroce, il est aussi lumineux et touchant lorsqu’il parle de la force née de l’union de sept mômes, de l’enfance et de l’amitié. Un livre immense et haletant d’un bout à l’autre.

Ça, coffret

« « Raconte », dit simplement Beverly. Mike réfléchit quelques instants et entreprit son récit ; et de voir leurs visages qui devenaient de plus en plus inquiets et effrayés au lieu d’afficher de l’incrédulité et de la dérision au fur et à mesure qu’il parlait, il sentit un poids formidable ôté de sa poitrine. Comme Ben avec sa momie, Eddie avec son lépreux ou Stan avec les petits noyés, il avait vu quelque chose qui aurait rendu un adulte fou, non pas simplement de terreur, mais du fait d’un sentiment d’irréalité d’une puissance fracassante, impossible à ignorer comme à expliquer de façon rationnelle. »
(Tome 2)

« Sur ce riche terreau nourricier, Ça existait selon un cycle simple de réveils pour manger et de sommeils pour rêver. Ça avait créé un endroit à sa propre image que Ça contemplait avec satisfaction grâce aux lumières-mortes qui étaient ses yeux. Derry était son abattoir, les gens de Derry son troupeau. Les choses s’étaient maintenues ainsi.
Puis… ces enfants.
Quelque chose de nouveau.
Pour la première fois, de toute éternité. »

(Tome 2)

Ça, tomes 1 et 2, Stephen King. J’ai Lu, 2017 (1986 pour l’édition originale. Albin Michel, 1988, pour la première traduction en français). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par William Desmond. 799 et 638 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Vallée de la Peur :
lire un livre du genre « Horreur »

Les Marvels, de Brian Selznick (2015)

Les Marvels (couverture)Après Le musée des merveilles, je reviens vous parler de Brian Selznick avec son nouveau livre, Les Marvels (et ce n’est sûrement pas la dernière fois que vous verrez son nom sur ce blog puisque j’ai acheté au salon de Montreuil L’invention de Hugo Cabret et La boîte magique d’Houdini.

L’histoire commence en 1766, avec une pièce de théâtre jouée sur un bateau avec le jeune Billy dans l’un des rôles principaux. Il est le point de départ d’une lignée de cinq générations d’acteurs, les Marvels, et d’un récit en images qui nous mène jusqu’en 1900. Nous faisons ensuite un bond de cent ans et, passant à une narration en mots, nous retrouvons le jeune Joseph, égaré dans Londres après avoir fui son pensionnat. Dans chaque pièce de l’étrange demeure de son oncle Albert Nightingale, un homme bougon et renfermé, il découvre les traces des Marvels et décide de percer le mystère de sa famille.

J’ai retrouvé avec bonheur « un récit en mots et en images », une nouvelle fois émerveillée par la richesse du récit seulement composé de dessins. Ce livre en devient une pure œuvre d’art. J’ai pris un immense plaisir à côtoyer ses comédiens dans ce magnifique théâtre londonien. Brian Selznick utilise intelligemment des coupures de journaux pour nous donner les seules informations que le dessin ne peut pas nous donner comme le nom des personnages. Seul petit regret : que certains dessins soient parfois un peu cachés par la pliure, rendant certains détails peu visibles.
L’ouvrage est esthétiquement envoûtant. Les gros plans sur les visages sont juste sublimes et d’une belle expressivité. Quant aux décors, ils nous plongent en un clin d’œil dans un autre univers. En effet, après le musée, Brian Selznick invoque à nouveau des lieux hors du temps, hors du monde avec le théâtre et la maison d’Albert Nightingale. Anciens et éternels, ils sont porteurs de rêves et magie.

L’histoire est à la fois plus complexe et tout aussi touchante que celle du Musée des merveilles. C’est un récit sur la famille et sur notre place dans le monde. Les personnages des deux romans que j’ai lus se sentent différents de leur famille. Rose et Ben, dans Le musée des merveilles, étaient des sourds avec des parents entendants et Joseph se sont trop rêveur pour ses riches parents qui sillonnent le monde pour gérer des banques ou occuper d’autres postes dans le genre. Cette thématique de « trouver sa place » me parle énormément car ce sont des questions que je ne cesse de me poser. Voilà pourquoi, à mon avis, j’ai été aussi sensible à ces histoires.
L’un des points qui m’a également énormément touchée dans Les Marvels est la façon dont est traitée l’homosexualité dans ce récit. Si certains personnages sont gays, ce n’est absolument pas le sujet du livre. Les mots « gay » ou « homosexuel » ne sont même jamais écrits (de la même manière que le mot « hétérosexuel » est rarement écrit lorsqu’un roman met en scène un couple composé d’un homme et d’une femme). Deux hommes s’aiment et ce n’est pas plus sujet à discussion que s’il s’agissait d’un homme et d’une femme. Ils ont des problèmes, mais être gay n’en fait pas partie. C’est très agréable et apaisant de lire une histoire où l’homosexualité ne conduit à aucun drame, n’est caution à aucun événement triste. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que cela me fasse un tel bien.

Les personnages sont tous plus marvelous les uns que les autres, mais ce qui est aussi magique, c’est que le récit de Brian Selznick s’inspire d’une histoire et d’une maison véritables, Dennis Severs’ House, située à la même adresse et que j’ai bon espoir d’aller visiter en janvier. Si tel est le cas, je vous en reparlerai dans mon bilan mensuel.

Derrière cette magnifique couverture violette et or se cache un livre unique et étonnant, traversé par mille émotions, qui révèle un bel hommage à l’imagination, aux histoires, à la magie nichée dans le réel, à l’amour, au deuil et à la famille.
Un dernier mot, dernière tentative pour vous empêcher de passer à côté de cette œuvre magnifique : lisez Les Marvels.

Et je ne résiste pas à l’envie de partager la petite vidéo réalisée par l’équipe de Babelio !

« Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas. »

« Etait-ce son imagination ou entendait-il vraiment des murmures dans les autres pièces, des pas qui allaient et venaient, des martèlements de sabots de chevaux dehors dans la rue ? On aurait dit que d’autres cloches sonnaient quelque part au loin. Joseph voulu se lever et regarder par la fenêtre, même si au fond de lui il était sûr que les rues seraient vides. Il n’y aurait pas de chevaux. C’était comme si le monde était rempli de fantômes… »

« Joseph regarda de nouveau Frankie, stupéfait de voir à quel point il avait déjà approché certains éléments de l’histoire sans la connaître. Les mots « Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas » lui étaient apparus comme un avertissement, mais peut-être étaient-ils une incitation à aller plus loin, finalement. »

«  – Marcher le long de ce fleuve, c’est comme marcher sur un chemin chargé d’histoire, dit-il. C’est comme feuilleter un recueil sans fin d’histoires oubliées. Mais il y a d’autres évènements qui attendent d’être racontés et qui seront oubliés un jour, eux aussi. Quoi qu’il en soit, tout cela est enfoui sous vos pieds, en ce moment. »

Les Marvels, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. 668 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Ligue des Rouquins 
lire un livre dans lequel un personnage est roux