Le maître du Haut-Château, de Philip K. Dick (1962)

Le maître du Haut-Château (couverture)Nous sommes dans les années 1960 et cela fait vingt ans que l’Axe a gagné la Seconde Guerre mondiale. L’Ouest des Etats-Unis vit sous la domination des Japonais et tous les habitants – de Robert Chidan, vendeur d’objets de collection, à Frank Frink, ouvrier – consultent régulièrement le Yi King, un guide spirituel d’origine nippone qui leur annonce de grands changements. Mais un autre livre fait également beaucoup parler de lui, Le poids de la sauterelle, qui raconte un monde où les Alliés auraient vaincus.
J’aurais bien du mal à vous expliquer davantage l’intrigue car il ne se passe en réalité pas grand-chose !

Cette uchronie est plus effrayante que bon nombre de romans de science-fiction car elle se nourrit du passé, des atrocités de l’Histoire, des horreurs de l’idéologie nazie. Les régions du monde dominées par l’Allemagne connaissent des exterminations (des Noirs, des Slaves, des Juifs) ainsi que des campagnes de stérilisation ; l’esclavage a été réhabilité partout.
A l’inverse, les Japonais sont presque de gentils occupants ! Ils sont civilisés, il y a de nombreux commerces et échanges avec les populations locales, ils ont apportés leur art de vivre. Entre les Japonais et les Allemands, des intrigues et des manigances semblent apparaître, une méfiance naît entre les anciens alliés. Comme une Guerre Froide alternative.

Les cent premières pages ont été difficiles, j’ai vraiment eu du mal à rentrer dedans. Les personnages sont relativement bien campés, mais ils ont tous une certaine langueur, ils sont tous un peu mous, passifs. En attente de quelque chose. Et j’attendais aussi un déclic, un mouvement dans l’action. De plus, la majorité des personnages ne se rencontre jamais, ce qui m’a surprise. Ils se croisent parfois, mais se parlent ou interagissent rarement.
Finalement, je me suis laissée prendre au rythme de cette lecture, mais c’est avant tout la curiosité qui m’a poussée à tourner les pages. Où va-t-on ? Comment cette histoire va-t-elle finir ?
Malheureusement, j’ai trouvé que la fin et la révélation, l’explication finale, tombaient complètement à plat. Après le dernier chapitre, la seule pensée que j’avais en tête était : « Et… c’est tout ? » Je pense que c’est un roman qui a un peu vieilli et que nous sommes habitués à plus de mouvement, plus de suspense. Mon édition était enrichie d’une postface et des deux chapitres d’une suite inachevée. Or, j’ai presque trouvé plus d’intérêt dans ces deux petits chapitres que dans le roman en lui-même !

Deux livres sont omniprésents dans ce roman : Le Poids de la sauterelle, uchronie dans l’uchronie qui raconte un monde dans lequel les Alliés ont gagné la guerre, et le Yi King, guide spirituel, méthode pour prédire l’avenir, oracle oriental. Tout le monde l’utilise dans la partie japonaise du monde et j’ai découvert dans la postface que le Yi King existait vraiment et que Philip K. Dick l’avait lui-même utilisé pendant longtemps. En revanche, en dépit des explications de l’auteur, je n’ai pas vraiment réussi à visualiser la méthode de tirage, j’ai donc dû me renseigner à côté.

J’ai vraiment du mal à me faire un avis sur ce livre que je placerais dans la catégorie – heureusement peu fournie – des « Euh ?… » comme je le disais dans mon « C’est le 1er, je balance tout ». L’action est presque inexistante, j’ai un peu de mal à voir ce qui a rempli les 340 pages du roman. Je dois donc lire d’autres romans ou nouvelles de Philip K. Dick pour me faire un avis plus clair.

 « Nous vivons dans un monde psychotique.
Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ?
Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et… combien sommes-nous à le savoir ?
 »

Le maître du Haut-Château (VO : The Man in the High Castle), Philip K. Dick. J’ai Lu,coll. Nouveaux Millénaires, 2012 (1962 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michelle Charrier. 379 pages.

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La ferme du bout du monde, de Sarah Vaughan (2016)

La ferme du bout du monde (couverture)Un lieu : la Cornouailles. Deux époques : 1943 et 2014. Une seule famille. Deux étés. Un secret.
Pendant la guerre, Will et Alice, deux jeunes réfugiés venus de Londres, rencontrent Maggie, la fille des propriétaires de Skylark. Le conflit est loin, mais leur existence bascule cet été 1943. De nos jours, la petite-fille de Maggie, Lucy, trompée par son mari et affolée suite à un « presque accident » dans son travail, retourne dans sa famille dans cette ferme isolée.

J’ai eu ce livre grâce à Babelio au cours d’une rencontre à l’autrice dans un petit salon de thé. Sarah Vaughan m’a convaincue par son enthousiasme, son sourire et sa bonne humeur : j’avais très envie de lire ce livre que je suis sortie.
Sauf qu’au bout de quelques chapitres, j’ai pensé « j’espère que ce ne sera pas aussi sentimental tout du long… ». Il y a trop de romance dans la première moitié du livre, avec le beau Will dans les champs de blé et la belle Maggie dans les champs de blé, et ses yeux, et ses lèvres, et ses cheveux, et la passion moite sous le soleil de juillet, etc. Lucy n’est pas en reste et admire « les filets d’eau sur le torse du nageur, la courbe de ses fesses au moment où il marchait dans l’eau, la ligne de démarcation de son bronzage ». A ce point-là du roman, je hurlais intérieurement.
Sans compter que l’histoire ne se démarque pas par son originalité. Peu après le début du roman (une fois que j’avais rencontré tous les personnages, dirons-nous), j’ai fait sept suppositions sur le fameux secret et sur la fin du roman… et elles sont toutes tombées juste.

Pourtant, j’ai fini ce livre avec une impression relativement positive. En effet, j’ai trouvé le roman beaucoup plus intéressant lorsque l’autrice a enfin craché le morceau, une fois que le secret-qui-n’a-jamais-été-un-secret a été dévoilé. La psychologie des personnages devient alors plus profonde, notamment du côté de Maggie et d’Alice – aussi bien les jeunes filles de 1943 que les vieilles femmes de 2014 – qui peuvent enfin « s’autoriser » à parler ou à penser au secret. Les souvenirs, la perte, les regrets, le deuil, la rancune et le pardon deviennent autant de sujets centraux du roman.
Je dois dire que je me suis quand même attachée à Maggie, aussi bien à la jeune fille vive du passé qu’à la vieille femme du présent. Elle est toujours là pour écouter et tenter de comprendre ses enfants et petits-enfants, leur offrant ce qu’elle n’a jamais eu de la part de sa mère. L’injustice de son passé me touche et m’indigne, même si, comme il est dans le roman, c’était ainsi qu’on traitait ces « problèmes ».

Quand Babelio m’a proposé de recevoir ce livre, l’élément qui m’a tout de suite attiré, c’était le cadre, la Cornouailles. On sent vraiment l’amour de l’autrice pour cette région tantôt accueillante sous le soleil, tantôt sinistre sous la pluie. A travers ses personnages qui contemplent régulièrement le paysage, c’est elle qui l’admire. Et nous, grâce à sa plume. Personnellement, j’ai été conquise par les landes, les champs, l’océan, le vent, les odeurs, les bruit, la nature sauvage. Par cette ferme aussi, témoin muet et immuable de l’histoire de cette famille depuis six générations.
J’ai beaucoup aimé également la description très réaliste de cette existence rude qu’est la vie à la ferme. Les périodes heureuses de prospérité et les années de mauvaises récoltes ou de maladie, la fatigue, les difficultés financières, l’attachement aux bêtes et aux terres, l’abattement qui se mue parfois en désespoir infini…

La ferme du bout du monde est donc une lecture dont je suis sortie mitigée. La plume est agréable, le cadre fait rêver et l’époque est passionnante, mais l’histoire s’est révélée trop prévisible pour me plaire totalement. Il y avait de bons matériaux à la base, mais le résultat n’est pas à la hauteur de mes espérances.

« Si tu l’aimes sincèrement, alors ça fait beaucoup à perdre. La perte de l’amour peut se révéler si douloureuse… Ça et s’interroger sur ce qui aurait pu advenir. Sans jamais avoir la chance de le découvrir… Voilà, je crois, ce qui fait le plus de mal. »

« Cette maison est comme un aimant, elle ramène à elle ceux qui s’en éloignent trop. »

La ferme du bout du monde (VO : The Farm at the Edge of the World), Sarah Vaughan. Préludes, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Alice Delarbre. 444 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Plans de Bruce-Partington 
lire un livre se passant en temps de guerre

Jacob, Jacob, de Valérie Zenatti, lu par Eric Génovèse (CdL, 2015)

Jacob, Jacob (audio, couverture)Jacob Melki est un Juif de Constantine. Il apporte un peu de joie et de douceur dans le quotidien de la famille Melki. Le reste du temps, son père, le patriarche, impose sa loi à ses fils, son petit-fils Gabriel, sa femme Rachel, sa belle-fille Madeleine. Les femmes travaillent, se taisent, baissent les yeux. Pourtant, quand Jacob est enrôlé en 1944, ce sera Rachel qui partira de caserne en caserne, des provisions sous le bras, en quête de nouvelles de son fils. Mais Jacob sera déjà parti pour la France.

 

L’innocence de Jacob va se heurter à l’horreur du monde, de la guerre. Ce sera l’occasion de grands monologues qui viennent des tripes, qui disent la peur, l’espoir et les souvenirs. Quand on peut mourir à tout instant, il y a une urgence de dire, de se rappeler. Ces moments où la parole coule comme un fleuve, impossible à endiguer, sont vraiment très touchants car on se sent proche de Jacob – qui connaîtra aussi l’amitié, l’amour, des moments de bonheur – et on ressent beaucoup d’empathie pour lui.

C’est d’ailleurs une des qualités de l’écriture de Valérie Zenatti. Elle m’a amenée tout près des personnages que ce soit Jacob, Madeleine ou Rachel. J’ai appris à les aimer, à souffrir avec eux. J’ai notamment eu beaucoup de compassion pour ces deux femmes qui sont d’une force incroyable.

 

Après la Seconde Guerre mondiale et ses bataillons venus d’Afrique, ce sera une autre guerre : la guerre d’Algérie avec Gabriel qui se bat contre les fellaghas. Cette partie est un peu faible à mon goût. Le personnage central est Jacob et je n’ai pas vraiment compris l’intérêt de ce rapide regard sur son neveu et cette nouvelle guerre.

 

Ce roman nous plonge littéralement dans une atmosphère, un pays, des odeurs, des sons tout en évoquant également la difficulté pour les Juifs de Constantine de trouver une place dans ce pays. Ils oscillent entre le français et l’arabe, entre les cultures juive et musulmane. Un jour, on les exclut des écoles ; le lendemain, on les réintègre et on les réclame pour l’armée française.

 

Servi par une très bonne lecture d’Eric Génovèse et un format court, Jacob, Jacob s’écoute avec plaisir. Ce texte, que ce soit avec les pensées-fleuves ou l’importance de l’atmosphère, se marie parfaitement avec l’oralité.

 

Dans cet hommage à son grand-oncle, ce Jacob qu’elle n’a jamais connu, l’auteure apporte sa contribution à la mémoire algérienne avec beaucoup de pudeur, de sensibilité et de force.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site Amazon.

 

« A la caserne de Touggourt, on prend à peine le temps de répondre à la femme qui s’exprime moitié en français moitié en arabe, passe du vouvoiement au tutoiement de manière incohérente, appelle « mon fils » le lieutenant qui s’est arrêté un instant pour l’écouter, touché, elle lui évoque sa grand-mère corse, elle est à la recherche du sien, de fils, il est tirailleur, Jacob Melki, il a une très belle voix et des cheveux châtains, une cicatrice sur le crâne côté gauche, il s’est cogné au coin de la table quand il avait un an et demi, il était sage mais plein de vie aussi, il avait dansé en battant des mains, perdu l’équilibre, c’est comme ça qu’il s’est cogné, il a beaucoup saigné, ça saigne tellement la tête, j’ai couru avec lui dans les bras jusqu’au dispensaire sans m’arrêter, sans respirer, maintenant il est soldat français, tu ne sais pas où il est mon fils ? »

« On a fait de lui un soldat, le mot contient une autre façon de bouger, s’habiller, manger et dormir, utiliser son corps et ses forces, et bientôt, il voudra dire tuer ou être tué. »

« Jacob était fait de ces mots transmis de génération en génération, prières, bénédictions, exclamations, il était fait aussi de silences si nombreux autour de l’amour, de la mort, et il était curieux qu’il ait rencontré les deux à des milliers de kilomètres de là où il était né, détaché des siens, défenseur d’une Europe qui avait tué ou laissé mourir ses juifs mais qui l’avait bien voulu, lui, pour la délivrer, alors que trois ans avant son incorporation on ne l’avait plus jugé suffisamment français pour l’autoriser à franchir les portes du lycée d’Aumale. »

 

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti, lu par Eric Génovèse. CdL, 2015 (éditions de l’Olivier, 2014, pour l’édition papier). 3h40, texte intégral.

Hippocrate aux Enfers : les médecins des camps de la mort, de et lu par Michel Cymes (CdL, 2015)

Hippocrate aux Enfers (couverture)Dans les camps de la mort sous le IIIe Reich, des médecins ont infligé des souffrances insoutenables en torturant des prisonniers sous prétexte d’expériences médicales : c’est un fait et tel est le sujet de ce livre (que j’ai écouté) de Michel Cymes. Il nous propose son point de vue du médecin, préoccupé par la question de l’éthique. Un médecin désire soigner : qui étaient donc ces hommes qui ont tué sous prétexte de recherches scientifiques ?

Chapitre après chapitre, il nous emmène à la rencontre (et quel détestable rendez-vous) de ces hommes dont les expériences portaient sur l’hypothermie, la soif, les gaz, la gémellité ou encore les maladies (qui étaient volontairement inoculées) : August Hirt, Sigmund Rascher, Josef Mengele, Aribert Heim dit Dr. Tod (« Docteur Mort ») ou le Boucher de Mauthausen… Premier triste constat : il s’agissait de médecins haut placés, respectés, qui possédaient un statut élevé. Ce n’était pas – comme on pourrait presque le souhaiter – des ratés frustrés et haineux. De plus, tous n’étaient pas simplement de bons petits soldats qui obéissaient à la hiérarchie. Ceux que Cymes nous présente désiraient réaliser ces expériences et ont souvent réclamé d’eux-mêmes des cobayes humains auprès d’Himmler.

J’avais déjà connaissance de certaines expériences qui avaient été menées (pas toutes cependant…), mais ce qui m’a terriblement indignée – car je l’ignorais jusqu’alors –, c’est la faiblesse des peines prononcées. Sans parler de ceux qui finir leurs jours paisiblement sans avoir pu être jugés (comme le tristement célèbre Josef Mengele qui réussit à fuir en Amérique du Sud), certains ont seulement purgé une peine de prison (souvent raccourcie) avant de retrouver leur liberté… et parfois un emploi dans la médecine !
Ce fut le cas de Herta Oberheuser qui, condamnée en 1947 à vingt ans de prison, sortira en 1952 pour bonne conduite (!) et reprendra un poste de médecin de famille. Une survivante du camp de Ravensbrück où elle « officiait » la reconnaît et elle perd son emploi en 1956 et son droit d’exercer deux ans plus tard. Toutefois, elle fait appel et récupère le droit de travailler en 1961. Elle mourra dans une maison de retraite après avoir terminé sa carrière dans un laboratoire de l’institut Bodelschwing.
Je trouve ça inconcevable. Comment peut-on accorder des remises de peine à ces bourreaux, comment peut-on leur redonner le droit d’approcher un nouveau patient ? Qu’ont pu ressentir ceux qui les avaient croisés ou ceux qui avaient perdu de la famille ou des amis à cause de ces hommes et ces femmes ?

Une autre question hante l’esprit de l’auteur : ces expériences ont-elles été utiles à la science ? Faute d’une réponse très tranchée sur ce sujet difficile, il finit par répondre qu’« En fait, le seul domaine dans lequel les nazis ont permis une avancée est la mort. Sarin, tabin, missiles… autant de procédés nés sous le signe de la croix gammée et destinés à rationaliser le crime de masse. Avec la science telle qu’elle a été déformée par l’idéologie du IIIe Reich, Hippocrate est descendu aux Enfers. Au lieu de soigner, cette anti-médecine tue. » Quoi qu’il en soit, on ne peut justifier l’assassinat de ces hommes et ces femmes qui ont servis de cobayes.

Le livre de Cymes est émaillé de témoignages de personnes ayant survécu après être passées entre les mains des médecins du IIIe Reich. Ceci est évidemment passionnant, mais me permet d’aborder un point négatif de ce texte : il cite trop souvent d’autres ouvrages sur le sujet (notamment Croix gammée contre caducée, de François Bayle). Les références, c’est bien, mais point trop n’en faut. J’ai un peu eu l’impression qu’il avait repris quelques ouvrages très complets écrits précédemment pour les synthétiser pour le grand public.
Le livre, finalement, est un rassemblement de biographies de ces médecins de la mort. Cymes apporte son expérience de médecin et de fils de déportés et des réflexions nés de son voyage sur les traces de terrible passé. (Ainsi que d’omniprésents commentaires comme quoi c’était vraiment horrible de faire ça au cas-où le lecteur aurait un doute.)

Hippocrate aux Enfers est un bon livre de vulgarisation, très enrichissant bien que peut-être davantage destiné à ceux qui – comme moi – ne connaissent pas très bien ce sujet très dur. Pour la version audio, c’est Michel Cymes qui en assure la lecture, ce qu’il fait d’un ton posé très adapté à ce texte qui contient malgré tout beaucoup d’informations.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site Amazon : l’introduction.

« Comment un médecin peut-il de venir un bourreau ? Comment un homme qui s’est donné pour destin de soigner les autres décide-t-il de les faire souffrir ? »

« Parfois je les observe pour essayer de comprendre ce qui a pu les transformer en bourreaux, ce qui, dans leur personnalité, leur histoire, a pu entrer en réaction physique avec cette période monstrueuse et donner ce composé chimique incroyable apte à transformer un médecin en assassin, un chercheur en tueur. »

« Rascher est nommé chercheur à Dachau pour y mener enfin les expériences dont il rêve. Il a carte blanche. Sa mission : sauver des vies depuis un camp de concentration. »

Hippocrate aux Enfers : les médecins des camps de la mort, Michel Cymes, lu par l’auteur. CdL, 2015 (Stock, 2015, pour l’édition papier). 4h20, texte intégral.

Vango, tome 2 : Un prince sans royaume, de Timothée de Fombelle (2011)

« J‘ai mis dans ce roman tout ce qui compte pour moi : le souffle de l’aventure, la fragilité, la cruauté, la beauté des existences. Je voulais une saga qui emporte le lecteur, mais qui laisse chez lui des traces. » (Timothée de Fombelle).

Vango 2 (couverture)Nous sommes en 1936 et Vango fuit ses mystérieux ennemis depuis maintenant sept ans. Nous le retrouvons maintenant aux Etats-Unis où, avec Zefiro, il se lance dans la traque du glaçant Voloï Viktor.

 

Nous découvrons de nouveaux personnages : Augustin Avignon (qui, s’il était présent dans le premier tome, prend de l’importance dans celui-ci), Mme Boulard, une attachante et énergique vieille dame, ou encore Cafarello qui a fui la Sicile après avoir commis ses crimes.

Et on retrouve les anciens : Ethel, la Taupe, Zefiro, Hugo Eckener, le commissaire Boulard, Voloï Viktor… Tous ces personnages incroyables aux caractères si différents, mais si forts, qui se croisent, se séparent, mais qui, toujours, sont liés les uns aux autres.

Timothée de Fombelle nous emmène à la rencontre de toute une galerie de personnages extraordinaires, mais tous sont si vivants, si réalistes qu’on s’attendrait presque à croiser Ethel poussant à fond sa Napier-Railton, à voir la Taupe passer devant sa fenêtre, à déjeuner à côté du bon commissaire dans un petit restaurant parisien…

 

On retrouve les mêmes ingrédients magiques que dans le premier tome. Le suspense est toujours aussi fort : sans cesse, des pièges semblent prêts à attraper Vango, des ennemis le frôlent et leur échapper semble à chaque fois plus compliqué. L’action qui ne se pose que rarement et seulement pour repartir de plus belle. De l’émotion dans tous ces destins qui s’entremêlent. Et, pour lier le tout, la plume magique de Timothée de Fombelle qui glisse tantôt une pointe d’humour, tantôt une émotion intense.

 

Les deux premières parties du roman se déroulent dans les années 1936 et 1937, années sombres pendant lesquelles le nazisme étend son ombre menaçante sur l’Europe, mais la partie 3 fait un saut dans le temps pour arriver en 1942, sous l’Occupation. Il y a alors un ralentissement de l’action, le temps de reposer la situation et l’évolution des personnages pendant ces cinq années, puis tout repart sur les chapeaux de roues.

Le secret des origines de Vango sera enfin révélé, mais finalement, ce n’est pas ce qui m’a le plus enthousiasmée. J’étais davantage impliquée dans le présent que dans le passé, c’est-à-dire ce qui allait arriver à Vango, à Ethel, à la Taupe, à Mademoiselle et aux autres.

 

A bord du Graf Zeppelin, du dirigeable Hindenburg ou de la Napier-Railton d’Ethel, Un prince sans royaume, aussi beau et aussi réussi qu’Entre ciel et terre, nous embarque dans une course-poursuite décoiffante à travers l’Europe et les Etats-Unis. L’aventure, le suspense, l’humour et les émotions sont présents de la première à la dernière page. Vango a été un vrai plaisir de lecture !

 

« Elle. Pour chacun, même pour Zefiro, les quatre lettres correspondaient à un être précis, parfois très lointain, un rêve, une ombre ou un regret. »

« Il reconstituait pour la millième fois ce qu’il appelait « ses constellations ».
C’était sa façon de réfléchir.
Dans un ciel nocturne imaginaire, en fermant les yeux, il faisait figurer chaque élément de son enquête. Puis il dessinait mentalement tous les liens qui pouvaient exister entre ces étoiles isolées. »

« Grâce au cauchemar que vivait son pays, il continuait à près de soixante-dix ans à jouer au chat et à la souris dans les jardins publics. La dictature, ça conserve. Il n’était pas loin de le penser. »

« Tous les chagrins sont méprisant, imprenables, perchés à des hauteurs que personne ne peut rejoindre. Peut-être a-t-on trop peur qu’une consolation efface ce qu’il reste des souvenirs. »

« Pendant ces instants, quelques secondes à peine, il passa entre eux un flot agité. Un désordre de vie, de peurs, de souvenirs se promena sur cet étroit chemin. On se serait cru sur une route nationale dans la marée humaine de l’exode de juin 1940. Mais cela, sans un bruit, sans un cri, sans un coup de klaxon, comme dans un film muet. »

 

Vango, tome 2 : Un prince sans royaume, Timothée de Fombelle. Gallimard jeunesse, 2011. 392 pages.

Et ma critique du premier tome de Vango, Entre ciel et terre.

Le sel de nos larmes, de Ruta Sepetys (2016)

Le sel de nos larmes (couverture)L’histoire se passe durant l’hiver 1945. Alors que les Nazis sentent le vent de la défaite souffler sur eux, ils mettent en place une grande opération d’évacuation par la mer. C’est l’Opération Hannibal qui doit permettre à des Allemands privilégiés, à des soldats blessés, mais aussi à des milliers de civils d’Europe de l’Est de fuir vers l’Ouest pour échapper aux Soviétiques qui s’avancent vers eux. Parmi la flotte réquisitionnée pour cette opération se trouve le paquebot de croisière Wilhelm Gustloff.

Dans Le sel de nos larmes, Ruta Sepetys s’empare de cette histoire méconnue pour la raconter à travers le destin de quatre adolescents (ou jeunes hommes/femmes) ayant entre 15 et 21 ans. Joana est une Lituanienne qui dispense ses connaissances médicales à tous ceux qui en ont besoin. Florian, plein de secrets, vient de Prusse-Orientale. Alfred Frick est un matelot allemand de 17 ans, avide de prouver sa valeur et son utilité pour le Führer. Quant à la Polonaise Emilia, elle est la plus jeune du quatuor, fuyant les Nazis qui voudraient la voir morte, fuyant les Russes qui sèment la mort et la terreur sur leur passage.

 

Tous sont attachants. Joana par sa générosité, Florian par les faiblesses que l’on sent et qu’il nous dévoile parfois sous son assurance affichée, Emilia par sa force. En revanche, le personnage d’Alfred a généré chez moi des sentiments contradictoires : certes, il est méprisable et odieux, mais il est aveuglé par le discours nazi et désespéré par le désir de plaire, d’être quelqu’un. J’ai à ce propos beaucoup aimé la voix que lui offre l’auteure : elle fait passer bien des choses à travers ce ton pompeux et guindé, qui contraste avec la manière dont les autres lui parlent. On sent immédiatement que le jeune matelot n’est pas aussi important qu’il voudrait nous le faire croire et qu’il fait seulement partie de cette foule aveuglée par les propos d’Hitler. Ruta Sepetys a énormément creusé la psychologie de ses personnages qui ne sont jamais superficiels, Alfred en est un bon exemple.

Tous cachent des traumatismes et des secrets qui se dévoilent au fil du roman.

Ce ne sont pas encore des adultes, mais ce ne sont pas des adolescents non plus. Ils font partie de toute cette jeunesse qui, à cause des horreurs vues et vécues, n’ont pas eu d’enfance ou d’adolescence. Ils ont été contraints de grandir à toute vitesse.

A travers Joana, Florian et Emilia et les nombreux autres personnages intéressants qui les entourent (le Poète de la Chaussure, le Petit Garçon Perdu, Eva la Désolé), c’est aux milliers de réfugiés que Ruta Sepetys pense et offre une voix. On revit avec eux les fuites désespérées, les longues marches, les souffrances liées au froid, à la faim et aux douleurs.

 

Et surtout, grâce à Ruta Sepetys, j’ai découvert un autre épisode de la guerre, une tragédie humaine. Nous connaissons tous le nom du Titanic, pourquoi pas celui du Wilhelm Gustloff, du « Willy G. » comme il était surnommé ? Combien d’épisodes aussi horribles sont relégués au rang d’anecdotes tant cette guerre a été riche en horreur ? Plus de 10 000 personnes étaient sur ce navire, la majorité n’a pas survécu au naufrage, comment cela peut tomber dans l’oubli ? De plus, d’autres navires de l’opération Hannibal ont été torpillés, montant le nombre de morts à plus d’une dizaine de milliers.

(Je pense à l’effrayante histoire de l’île de Nazino, découverte dans Toutes les vagues de l’océan, de Victor del Arbol. J’ai ressenti le même choc du genre : « Mais pourquoi je n’en ai pas entendu parler avant ? »)

De la même manière qu’elle raconte le vécu des réfugiés, elle décrit avec une grande précision le navire, les préparatifs, la vie sur le bateau ainsi que l’arrivée et l’installation précaire des 10 000 personnes ayant embarqué.

Elle raconte des détails atroces dont on ne peut avoir idée : la terreur, la culpabilité, la faim, la tristesse… tout cela étant au-delà des mots. Cette guerre – comme toutes les guerres – était tellement abominable et la détresse poussait les gens à commettre des actes que l’on ne peut imaginer aujourd’hui.

 

Le livre se dévore. Les chapitres sont courts et on alterne rapidement les points de vue, ce qui lui donne un rythme rapide. Si l’on a lu la quatrième de couverture, la fin est connue, on sait que le navire fait naufrage. Pourtant, les rebondissements sont nombreux, les relations entre les personnages sont bien creusées, donc je suis restée en haleine jusqu’à la fin. Fin où les événements se précipitent et la lecture se fait plus avide.

J’ai vraiment adoré ce livre. Historiquement, il est passionnant : il aborde la Seconde Guerre mondiale d’un autre point de vue, éclaire un événement méconnu et donne une voix aux milliers de civils jetés sur les routes. Quant à l’histoire de ces quatre personnages, elle est très bien construite, complexe et ne tombe jamais dans les clichés (sauf éventuellement cet amour naissant qui n’est cependant nullement niais). A lire, vraiment !

Un grand merci à Babelio et à Gallimard jeunesse pour cette découverte.

 

« La culpabilité n’a de cesse de vous poursuivre. » (Joana)

« Le destin n’a de cesse de vous poursuivre. » (Florian)

« La honte n’a de cesse de vous poursuivre. » (Emila)

« La peur n’a de cesse de vous poursuivre. » (Alfred)

« La brutalité des uns et des autres était révoltante. Leurs actes d’une inhumanité scandaleuse. Bien entendu, personne ne voulait tomber entre les mains de l’ennemi. Le problème, c’est qu’il était de plus en plus difficile de distinguer qui était le véritable ennemi. » (Joana)

« J’ai entendu dire qu’un escadron d’auxiliaires féminines de la marine s’apprête à rejoindre le vaisseau. Plus de trois cents jeunes filles en uniforme. Elles auront certainement besoin de mon assistance.
Je permettrai au plus jolies de m’appeler Alfred. Aux plus jolies seulement. » (Alfred)

« Je suis devenue très habile à faire semblant. Si habile que la frontière entre vérité et fiction s’est brouillée, effacée. Et quelques fois, quand je me montre particulièrement habile à ce jeu, je me leurre moi-même. » (Emilia)

« Au moment même où l’on croit que la guerre nous a pris tout ce qui nous était le plus cher au monde, on rencontre quelqu’un et on se rend compte qu’on a toujours plus à donner. » (Florian)

 

Un site est dédié au Wilhelm Gustloff et ce reportage du National Geographic est également très intéressant : de nombreuses personnes sont interviewées et certaines de leurs anecdotes, certains des détails qu’elles racontent font écho à ce que l’on trouve dans Le sel de nos larmes.

Le sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Gallimard jeunesse, coll. Scripto, 2016. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bee Formentelli. 477 pages.

 

Kalavrita des mille Antigone, de Charlotte Delbo, lu par Isabelle Bouhet et Philippe Campiche (Ouï’Dire, 2014)

 

Kalavrita des mille Antigone (couverture)Ça s’est passé un samedi, jour de marché, dans le petit village de Kalavrita. Des soldats bottés, casqués et armés ont surgi, ont bloqué les rues, ont rassemblé les habitants. D’un côté, les femmes, les enfants et les vieillards. De l’autre, les garçons et les hommes de 16 à 70 ans. Ils conduisent ces derniers à la ravine. Et le bruit des mitraillettes éclate.

Plus tard, ils quittent le village. C’est alors au tour des femmes de monter à la ravine pour y trouver leur mari, leur père, leur fils. Après la veillée se pose la question des derniers hommages funéraires. Comment enterrer mille trois cents hommes ?

 

Kalavrita est un village grec de la région du Péloponnèse dont tous les hommes furent exécutés le 13 décembre 1943. Comme évoqué à la fin de l’ontario de Charlotte Delbo, un monument aux morts a été érigé pour rappeler le nom de toutes les victimes de ce massacre.

Quant à Antigone, elle était la fille incestueuse d’Œdipe et de Jocaste. Lorsque tous deux apprirent que la prophétie qui avait été fait à la naissance d’Œdipe (« tu tueras ton père et tu épouseras ta mère ») s’était accomplie, la reine se suicida et Œdipe se creva les yeux avant de s’exiler. Antigone l’accompagna dans son exil. A la mort de son père, elle revint à Thèbes où ses deux frères Etéocle et Polynice s’affrontaient pour le trône. Ils s’entretuèrent. Son oncle Créon offrit à Etéocle des funérailles décentes, mais interdit à quiconque de toucher au corps pourrissant de Polynice. Antigone passa outre, refusant de laisser son frère ainsi exposé, et accomplit ce qu’elle estimait être son devoir. Créon ordonna qu’elle fut enterrée vivante et Antigone se pendit dans son tombeau avec sa ceinture. (C’est une version succincte.)

 

Ancienne résistante et rescapée d’Auschwitz, Charlotte Delbo a écrit cette nouvelle après avoir visité le village Kalavrita.

C’est un texte terriblement émouvant. Dur aussi. Car les mots de Charlotte Delbo retracent les manœuvres froidement méthodiques des soldats allemands, mais aussi la volonté de ces femmes qui tiennent, à l’instar d’Antigone, à offrir aux êtres aimés un ultime hommage, une dernière marque de respect.

La puissance de ce texte réside, selon moi, dans la pudeur des mots et dans celle de la lecture qui en est faite. Pas de sanglots, de cris, pas de trémolos. Juste deux voix sobres et un accompagnement musical (harpe, piano et violoncelle) qui ponctue de-ci de-là le texte.

Le ton des deux comédiens, lent et posé, donne toute son émotion à l’histoire de ces femmes, une histoire au-delà du désespoir le plus profond, de l’horreur la plus absurde. Et pourtant, elles se relèvent sans renoncer à leur fierté, à leur humanité.

 

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Ouï’Dire.

 

Kalavrita des mille Antigone, Charlotte Delbo, lu par Isabelle Bouhet et Philippe Campiche. Ouï’Dire, coll. A la marge, 2014. 1h.