Silo, trilogie, d’Hugh Howey (2012-2013)

J’avais écrit une chronique détaillée du premier tome lors de ma première lecture en 2017, je vais donc faire bref, mais je voulais malgré tout dire un mot sur les deux autres tomes qui complètent la trilogie Silo.

Je n’ai rien à changer sur ma première critique, si ce n’est que je suis tout de suite rentrée dans l’histoire cette fois et que j’ai adoré les parties tournant autour d’Holston puis de Jahns et Marnes. La longue descente et la plus interminable encore remontée du silo par la mairesse Jahns et l’adjoint Marnes m’ont vraiment touchée tant par la tendresse entre ces deux protagonistes que par les pensées qu’elles font naître chez Jahns. Étant du genre à cogiter en marchant, c’est une expérience que je connais bien (sauf que je n’ai jamais descendu les 144 étages d’un silo enterré) (et que je ne suis pas mairesse) (et que je ne suis pas une personne âgée) (mais l’idée est là). Un excellent tome, fascinant et intelligent.

En revanche, j’ai été davantage mitigée sur le second volume, un préquel qui retrace les siècles entre la conception du silo et les événements du tome 1. Je l’ai trouvé souvent répétitif, un peu confus, avec beaucoup de longueurs. D’une part, cela fait sens car c’est un peu ce que ressent notre nouveau personnage principal, Donald, plongé dans un système qu’il ne comprend pas pleinement, qu’il découvre en même temps que nous, qui le maintient souvent volontairement dans l’ignorance. Mais d’autre part, qu’est-ce que c’est long parfois ! On tourne trop souvent, trop longtemps autour des mêmes émotions encore et encore. Sans compter que je n’ai jamais réellement su m’attacher à Donald.
Ce qui m’avait plu dans le premier volet – à savoir rester focalisé sur les personnages et découvrir le silo par petits bouts au fil de leurs pérégrinations – m’a parfois frustrée. J’aurais aimé plus de détails techniques cette fois. Donald dessine les plans du silo, mais c’est à peu près tout ce que l’on sait, on ne le voit quasiment jamais faire, se heurter à des problèmes pratiques, s’interroger sur des détails techniques, sur la disposition des fermes, des espaces de travail, sur le fonctionnement des lampes de croissances et des Machines, sur des petits détails qui auraient rendu la chose plus précise, plus réelle. Les découvertes fracassantes, les révélations révoltantes, la tension sont finalement noyées dans un amoncellement de mots parfois inutile.
La dernière partie sauve un peu le reste : j’ai davantage accroché aux actions et questionnements de Donald, sans compter que le personnage de Solo (rencontré dans le premier opus) m’a totalement enchantée tant ce personnage me touche, m’amuse et m’émeut. Ce n’était pas un mauvais livre, mais une déception tout de même, mise en regard des autres tomes (malheureusement, pour celles et ceux qui auraient cette idée, on ne peut pas en faire l’impasse pour lire le troisième !).

La lecture du troisième tome s’est bien mieux déroulée – ouf ! On raccroche les wagons avec la fin du premier tome, on retrouve Juliette – est une héroïne plus fascinante que Donald – et l’action est beaucoup mieux régulière avec cette balance équilibrée entre mouvement et réflexion, malgré quelques défauts qui ont su se faire oublier le temps de la lecture (intrigues évoquées mais non creusées, silos voisins délaissés, récit plus prévisible parfois…). On alterne les points de vue entre les silos, on tremble pour les personnages, on veut en savoir plus, on lit un chapitre puis un autre et, oh, allez, juste un autre, bref, ce tome plus court s’est révélé parfaitement prenant et réussi, générant en moi le même enthousiasme que le premier qui reste néanmoins, sans aucun doute possible, le meilleur des trois.

 En dépit d’un second tome non exempt de défauts, cela reste une bonne trilogie avec un huis-clos maîtrisé, avec des interrogations pertinentes sur la vérité, la sécurité, le libre arbitre, les révoltes et leurs conséquences. J’ai aimé les révélations au compte-gouttes tout au long des trois tomes, certaines m’ayant bien surprise ou fait pester contre tel ou tel personnage. J’ai aimé que les « méchants » soient plus que ça, évitant l’écueil du manichéisme, car leurs raisons de mal agir sont souvent, non pas excusables – en aucun cas –, mais presque compréhensibles : si les romans étaient racontés avec leur point de vue, sans doute les rébellions ne sembleraient-elles pas si légitimes. J’ai aimé que Juliette « Jules » soit machiniste et que son père soit pédiatre, que d’autres femmes soient ingénieur (ingénieuse ?) en cheffe ou pilote de drones.

Une trilogie, certes imparfaite, mais qui mérite qu’on lui laisse une chance.

« Le sommeil était un véhicule qui permettait de faire passer le temps, d’éviter le présent. Un tramway pour les déprimés, les impatients, et les mourants. Donald était un peu les trois. »

Silo, trilogie, Hugh Howey. Le Livre de Poche. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric (tome 1) et Laure Manceau (tomes 1, 2 et 3).
– Tome 1, 2016 (2012 pour l’édition originale), 739 pages ;
– Tome 2, Origines, 2016 (2012 pour l’édition originale), 699 pages ;
– Tome 3, Générations, 2017 (2013 pour l’édition originale), 539 pages.

Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #2

Et on continue la petite sélection… J’ai eu pitié de vous et j’ai finalement scindé l’article en deux pour ne vous présenter que trois romans graphiques.

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Saison des Roses, de Chloé Wary (2019)

Saison des Roses (couverture)L’équipe féminine de Rosigny-sur-Seine est bien plus forte que l’équipe masculine. Cependant, lorsque les subventions ne permettent d’envoyer qu’une seule équipe en championnat, c’est la seconde qui est choisie. Une sentence dont l’iniquité révolte Barbara, la capitaine des Roses, qui décide de tout faire pour changer les choses.

Premier constat : encore une fois, le dessin me rebute. Je lui reconnais une énergie et un dynamisme – également porté par un découpage varié des planches – qui sert l’histoire, mais cette colorisation au feutre est trop agressive pour moi et je n’adhère pas aux portraits tracés par l’autrice. Par conséquent, j’ai d’abord été très détachée, ayant du mal à rentrer dans l’histoire. Dans cet univers qui, en outre, ne m’attire pas. Mais peu à peu, insensiblement, je me suis retrouvée à me passionner pour la lutte contre un sexisme ordinaire menée par les jeunes footballeuses. On croise les doigts pour que leur talent finisse par être plus important que leur sexe ; on enrage contre l’injustice qui leur est faite.
Barbara ne se laisse pas marcher dessus, par rien ni personne : ni les responsables du club, ni les garçons, ni son histoire avec Bilal, membre de l’équipe masculine, et encore moins des critères de « féminité » ne peuvent la faire changer de qui elle est vraiment. Les filles ont leur place dans le sport et elle a bien l’intention de le démontrer de manière éclatante. Un personnage affirmé, tel qu’il est toujours agréable d’en croiser.
De plus, Barbara ne se bat pas seulement avec les chef·fes de son club : sa mère aussi est un obstacle à sa passion. Sa mère qui la voudrait plus féminine, plus attentive à l’école, plus concentrée sur son bac que sur sa saison. La passion qui se heurte à l’inquiétude d’une mère pour sa fille : deux sourdes aux préoccupations de l’autre.

En dépit d’un style graphique qui ne me plaît pas, les thématiques très actuelles et la manière dont elles sont abordées dans Saison des Roses en font un roman graphique intelligent, original et efficace.

Plus de planches sur le site des éditions FLBLB

Saison des Roses, Chloé Wary. Éditions FLBLB, 2019. 227 pages.

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Mécanique céleste, de Merwan (2019)

Mécanique céleste (couverture)

Un monde post-apocalyptique. Des communautés divisées. Une plus grande, plus forte, plus armée, qui veut annexer les plus petites. Une seule façon de leur échapper : gagner la Mécanique céleste.
Encore de la SF avec ce roman graphique aux allures d’Hunger Games mélangé avec à la balle au prisonnier. Je dois dire que j’ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé !
Pour Aster, l’héroïne, une jeune paria et une pile électrique qui va forcer le monde à reconnaître ses talents et ses forces. Pour son humour, son énergie, son détachement, son intelligence, sa ruse.
Pour Wallis, alter ego paisible. Pour tous les autres personnages bien sympathiques.
Pour l’histoire simple et pourtant terriblement efficace. Captivante, tendre, drôle. Un ton souvent léger pour des enjeux vitaux.
Pour le dessin à l’aquarelle qui croque avec douceur les personnages, avec grandeur l’univers rétro-futuriste, avec énergie les parties de Mécanique céleste.
Et pour la mise en page soignée et vivante avec des cases de tailles variées – longues, petites, horizontales, verticales, sans bordure… –, des pleines pages superbes, des éléments qui sortent du cadre ou encore des onomatopées joliment présentes.
Le résultat est lumineux, sublime, et il ne faut que quelques pages pour être scotchée à cette histoire passionnante et à ces personnages charismatiques.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Mécanique céleste, Merwan. Dargaud, 2019. 199 pages.

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Les Zola, de Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin) (2019)

Les Zola (couverture)A côté de l’auteur des célèbres Rougon-Macquart, il avait aussi l’homme. L’homme amoureux. C’est cette facette d’Émile Zola que Méliane Marcaggi) et Alice Chemana nous proposent de découvrir.
Une histoire assez incroyable et touchante dans laquelle on découvre que l’auteur n’aurait peut-être jamais eu la reconnaissance publique qui était, qui est la sienne sans Alexandrine alias Gabrielle. Une femme qui le pousse à écrire pendant qu’elle les fait vivre, qui lui fait découvrir les milieux pauvres lui fournissant ainsi la matière à sa fresque sociale. Une femme que cette même œuvre a privé de la possibilité d’avoir un enfant. Une femme qui a montré par la suite un état d’esprit exceptionnellement ouvert envers la maîtresse de son mari et leurs enfants. Une femme qui se dessine comme étant l’héroïne de cette bande dessinée historique. Des histoires d’amour, de respect, d’admiration, portées par des aquarelles qui retranscrivent à merveille les ambiances et les émotions. Une plongée dans l’intimité du grand écrivain, quand, aux côtés d’Alexandrine et de Jeanne, Zola devient Émile.

Une BD étonnante – dont je n’avais pas entendu parler et qui m’a charmée alors que je n’en attendais pas grand-chose – qui nous plonge dans la biographie des femmes ayant entouré Zola et qui donne une irrépressible envie de se lancer dans ses romans.*

Le début de l’histoire sur le site des éditions Dargaud

Les Zola, Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin). Dargaud, 2019. 112 pages.

*C’était prévu en 2019, ça n’a pas été fait, mais c’est à nouveau un objectif pour 2020 : reprendre Les Rougon-Macquart au premier tome et les découvrir dans l’ordre tranquillement.

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A mercredi prochain pour les trois dernières bandes dessinées !

Il s’agit de trois titres qui ont plutôt bien fait parler d’eux cette année, à savoir In Waves, Les Indes fourbes et Le dieu vagabond.

La constellation du chien, de Peter Heller (2012)

La constellation du chien (couverture)Neuf ans ont passé depuis que des épidémies ont ravagé le monde, effaçant de la Terre la plupart des êtres humains et bon nombre d’espèces animales. Hig et Bangley, épaulés par Jasper le chien, survivent depuis tout ce temps. Plus de méchants, plus de gentils : il faut être prêt à tout pour survivre dans un monde brutal. Même lorsque l’on possède une âme poète, comme Hig. Surtout lorsque l’on a une âme de poète.

Vous aimez les univers post-apocalyptique ? Vous aimez le Nature Writing ? Vous aimez les deux, comme moi ? Alors La constellation du chien est fait pour vous. Je ne sais pas comment ce roman est arrivé dans ma PAL et, quand je l’en ai tiré, je ne savais pas de quoi il parlait : j’ai juste lu « Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre » et j’ai pensé : « tiens, ça me dit bien, ça ». Et voilà. Je suis partie.

Je me suis envolée avec Hig dans le ciel des États-Unis ravagé par la fin de l’humanité, hanté par quelques survivants prêts à tout pour vivre un jour de plus. Hig et Bangley font partie de ceux-là : planqués dans un petit aérodrome, ils défendent bec et ongle leur périmètre. Mais Hig n’est pas un tueur. Hig est un rêveur, un amoureux de la nature, un pêcheur, un homme qui aime prendre son temps, dormir contre son chien et observer les étoiles. J’avoue, j’ai beaucoup aimé Hig.

La constellation du chien ne ressemble pas à la plupart des romans post-apo. Il est davantage dans la contemplation que dans l’action. S’il fallait faire une comparaison, on le rapprocherait de McCarthy et de La route. Mais pourquoi comparer ? C’est un roman qui prend son temps, qui raconte la nature qui reprend ses droits, qui pleure sur les animaux disparus à jamais, qui parle de la vie quand le monde que l’on connaissait s’est évanoui dans le feu et la douleur. Un monologue sur les êtres humains, sur ce qui les réunit, sur les sentiments que l’on tait, sur ceux dont on ne prend conscience que lorsque vient la séparation.

On commence à lire, sans attentes particulières, on écoute Hig qui nous parle de son petit avion, de son chien à moitié sourd, de sa tristesse face à la disparition des truites, et puis, d’un coup, on se rend compte que l’on est happé par ce roman, qu’on a envie de savoir ce qu’il se passe ensuite. De suivre Hig dans son quotidien, pas toujours facile avec un camarade de galère tel que Bangley, puis dans ses aventures à la recherche de ses pairs. Je ne dirai rien du scénario, mais rassurez-vous si vous aviez peur de vous ennuyer, on a l’occasion de s’éloigner un peu des limites connues de l’aérodrome.

Contemplatif, mais jamais ennuyant. Littérature post-apo, mais qui se débarrasse de tous les poncifs du genre. Une narration hachée – comme peut l’être le discours qu’un être humain se tiendrait à lui-même ou le récit qu’il ou elle ferait de sa vie à un tiers –, des phrases courtes, coupées, des ellipses et des flash-backs : une plume originale. Des morts et de la poésie. De la cruauté et des zestes d’humanité. De l’optimisme là où l’on ne s’y attend pas. Un roman atypique, intelligent et percutant.

« Mon unique voisin. Qu’est-ce que je pouvais répondre à Bangley ? Il m’a sauvé la peau plus d’une fois. Sauver ma peau est son job. J’ai l’avion, je suis ses yeux, il a les fusils, il est les muscles. Il sait que je sais qu’il sait : il ne sait pas piloter, je n’ai pas assez de cran pour tuer. Dans toute autre circonstance il resterait sans doute plus qu’un de nous deux. Ou aucun. »

« Les règles d’avant ne tiennent plus Hig. Elles ont subi le même sort que le pivert. Disparues en même temps que les glaciers et le gouvernement. C’est une nouvelle ère. Nouvelle ère nouvelles règles. Pas de négociation. »

La constellation du chien, Peter Heller. Actes Sud, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy. 328 pages.

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Mers mortes, d’Aurélie Wellenstein (2019)

Mers mortes (couverture)La Terre est asséchée. Adieu mers et océans foisonnants de vie. Seuls rappels de ce passé évaporé : de terribles marées fantômes qui déferlent charriant des millions de spectres décidés à se venger des humains qui les ont assassinés. Oural est l’un des rares boucliers contre ces déferlantes de haine : il est exorciste et adulé par celles et ceux qui l’entourent. Jusqu’à ce qu’il soit kidnappé par le capitaine Bengale et son équipage de pirates. Un long voyage les attend dans une tentative désespérée de corriger les choses.

Découvert grâce à Babelio (que je remercie ainsi que les éditions ScriNéo), Mers mortes est une lecture qui refuse de sortir de ma tête. Des extraits tournent en boucle sous mon crâne, des images, des conversations, un personnage. Il faut croire qu’il était en parfaite harmonie avec mes désirs livresques du moment car je ne parviens pas à m’en détacher.
Il faut dire que ce roman cumulait beaucoup d’éléments pour me plaire – SF post-apocalyptique, une touche de surnaturel, un message écologique, des pirates, une nouvelle autrice à découvrir –, c’était presque trop beau pour être vrai. Pour être bon. Et pourtant, ce le fut !

 L’univers est captivant pour qui est friand d’histoires de survie dans une Terre dévastée par les humains – de la SF qui se rapproche à grand pas – avec cette planète désertique, asséchée, hantée par ceux qui ont été massacrés. C’est un univers clairement pas très joyeux, où la mort est omniprésente, avec des personnages parfois sans pitié. Je ne vais pas vous mentir : j’aime beaucoup ça.

Il n’est pas évident de vous en parler sans spoiler (juste : lisez-le !), mais je dirai simplement que certains passages sont vraiment durs et marquants. Ce n’est plus de la SF, mais la réalité. Des actes cruels qui se produisent actuellement, dans notre monde. Ce n’est décidément pas un livre qui a fait remonter l’espèce humaine dans mon estime. Oural, Bengale, les spectres, tous nous placent face à nos responsabilités, pointent du doigt nos défaillances, notre égoïsme, notre avidité. Difficile de rester à distance d’une histoire qui fait autant écho à notre société. Difficile de ne pas être révoltée face à une telle barbarie. Difficile de consommer encore du poisson après une telle lecture.

Mais surtout, il y a Bengale. Nous le découvrons à travers les yeux d’Oural et, comme le jeune exorciste, il est impossible de rester de marbre face à ce prédateur cynique et séducteur, aussi charmeur que dangereux. Je ne veux pas trop en dire tant c’est un régal que de le rencontrer et d’apprendre à le connaître. Les secrets qu’il cache à son équipage, sa relation avec Oural qui évolue si lentement, si justement… cette dernière est juste fantastique !
Mon enthousiasme pour Bengale (et pour le tamdem Bengale-Oural) est immense, mais, même si je ne voudrais pas que ces deux-là soient moins présents (on a déjà assez de mal à les quitter comme ça !), j’avoue qu’ils cannibalisent toute l’attention au détriment du reste de l’équipage qui manque parfois de consistance (alors que tous ces membres sont très intéressants !).

La fin est une véritable frustration. Non pas qu’elle soit mauvaise, elle est au contraire excellente, avec ce qu’il faut de noirceur pour conclure ce récit plutôt sombre. Mais quitter ces personnages, laisser leur histoire à ce stade, voilà ce qui est frustrant. Mais c’est aussi beau, et sensible. Bref, un véritable concentré d’émotions !

Aurélie Wellenstein a réussi sa potion et propose ici un récit original, un monde âpre, une magie percutante et des personnages marquants. Mers mortes est arrivé comme une gigantesque vague qui m’a emportée et m’a envoyée bouler jusque dans les abysses. En apnée tout du long de ma courte mais intense lecture, j’ai encore du mal à retrouver mon souffle. Éprouvant.

« Oural était si proche qu’il voyait la splendeur de la mer et ses millions d’âmes qui flottaient dans la luminescence bleutée. Même dépourvue de voix, il percevait très bien sa fureur, sa douleur, sa haine et sa démence. Sauvagement assassinés, les mers et les océans charriaient au creux de leurs vagues monstrueuses le souvenir de leur supplice, et à chaque fracas, chaque dégorgement d’écume dans le monde des humains, ils paraissaient hurler « vengeance ! ». »

« – On aurait pu sauver le monde, reprit-il d’une voix mauvaise. Mais non. On était trop paresseux, trop égoïstes. Dix milliards d’êtres humains qui dévorent les océans. Aucune limite à la croissance, l’humanité qui dépouille des millions d’espèces dans une expansion surréaliste. Et ne va pas croire qu’on ne savait pas ce qu’on faisait ! Il y a quarante ans déjà, les projections annonçaient l’effondrement des pêcheries en 2048. Crois-tu que ça les ait arrêtés ? »

« Ce qu’il avait vécu, via sa brève incarnation en requin, n’était pas qu’une construction fantasmagorique de son esprit. C’était la réalité, un souvenir colporté à travers le temps, le traumatisme d’une mer à bout de forces et dont le désespoir continuait de résonner à la surface du monde, même après toutes ces années… »

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. ScriNeo, 2019. 363 pages.

Jackpot pour les challenges !

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Gloria Scott :
lire un livre se déroulant en partie sur un bateau

Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un être aquatique, réel ou imaginaire

Challenge Voix d’autrices : un roman de science-fiction

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Les pluies (2 tomes), de Vincent Villeminot (2017)

Deux fratries – Kosh et Malcolm Kamiesh, Lou, Noah et Ombre Magliostro – se retrouvent seules parmi les décombres d’un monde noyé sous les pluies diluviennes qui sévissent depuis plusieurs mois. Lorsqu’ils sont séparés, Kosh fait une promesse : celle qu’ils se retrouveront et ne se quitteront plus. Mais si le déluge peut faire ressortir le meilleur de certains êtres humains, il libère surtout le pire. Une telle promesse peut-elle être tenue dans de telles conditions ?

Je ne vais pas faire durer le suspense : ces deux romans m’ont laissée plus que mitigée. Je me sens un peu seule dans ce cas vu les éloges que ces romans ont pu récolter, mais tant pis, préparez-vous à une avalanche de critiques !
Le premier tome m’a beaucoup agacée, j’ai soupiré, j’ai levé les yeux au ciel, j’ai hésité à continuer, je me suis interrogée quant à la lecture du second. Mais puisqu’ils se lisaient rapidement – deux jours pour deux livres – et que je suis quand même quelqu’un qui aime avoir le fin mot de l’histoire (même si celle-ci l’ennuie), j’ai continué. J’ai (relativement) bien fait car le second volume rehausse un peu le niveau, je l’ai trouvé un peu plus intéressant que le premier (mais tout aussi oubliable).

Pour défendre un peu ces romans, je dois admettre que le souvenir de ma lecture précédente – la trilogie du Tearling – jouait en leur défaveur. Après des chapitres de plusieurs dizaines de pages, après des personnages et des intrigues fouillées et approfondies, tout m’a semblé trop léger ici. Les chapitres sont très courts, quelques pages à peine, les phrases le sont tout autant. Contrairement aux romans d’Erika Johansen, le rythme est effréné, les péripéties s’enchaînent à toute vitesse. Bien trop vite à mon goût.
Si vite que, finalement, rien n’a d’importance. On ne s’attarde sur rien, on ne s’inquiète de rien car, à peine évoquée, chaque situation, chaque problématique est déjà résolue. Les épreuves qu’ils rencontrent pourraient être atroces s’ils ne s’en sortaient pas si aisément. La mort des parents de Kosh et Malcom sous les yeux de leur aîné dans les premières pages ? Pas le temps de s’en attrister. Lou tombée entre les mains (mal intentionnées, les mains) de petites brutes ? Pas le temps de trembler que Kosh leur a déjà réglé leur compte.

Parce que Kosh… qu’il est fort, ce Kosh. Et modeste, discret, efficace. Il a quatorze ans et il sait tout faire, de la survie en milieu inondé aux combats contre des pirates en passant par le corps-à-corps avec des requins. Rien que ça. Qu’il soit débrouillard, je veux bien, lui et son frère sont des fils de paysans qui côtoient la nature depuis leur plus jeune âge, qui ont appris à la connaître, à l’apprivoiser, à y vivre, mais quand même, tout cela manque de réalisme à mon goût car ils n’en restent pas moins des enfants, des adolescents comme nous l’avons été, protégés par leurs parents, allant à l’école, jouant dans les bois.
Et puis, il y a son amour pour Lou. Le premier chapitre nous plonge dans le bain en nous racontant comment ils sont tombés amoureux au premier regard, au premier mot échangé : hurlement intérieur et hésitation quant à abandonner là ma lecture. Mais il aurait été dommage de manquer les lettres qu’il écrit à sa Lou alors qu’ils sont séparés… Solennelles, si peu naturelles et tellement compassées que j’oscillais entre rires et exaspération. Passages choisis :

« Je brûle d’avoir de tes nouvelles, ma chère Lou.
J’espère celles de mon petit frère, aussi, qui est l’être qui me manque le plus après toi.
Je t’aime et te garde, souvenir précieux, dans chaque minute de ma mémoire. »

« Cette nuit, je voudrais te savoir contre moi, la tête sur mon épaule, dormant paisiblement. Alors, alors seulement, je n’aurais plus de cauchemar, je saurais que tu ne risques rien ; et je ne fermerais pas un œil de la nuit, heureux de savoir que je t’offre une protection, un rempart. »

« Plus aucun enfant ne pleure lorsque tombent les premières gouttes d’un grain d’été, dans l’alizé. »

« Peut-être suis-je trop enclin à l’indulgence et au pardon pour les amoureux imprudents. »

Bref, on a compris, le garçon est très très très mature pour ses quatorze ans (et probablement possédé par un vieux sage à barbe blanche). Je suis d’accord que tous et toutes ont dû grandir très vite pour s’adapter à cet environnement hostile, mais est-ce une raison pour écrire comme un épistolier aguerri ? C’est fourni dans le kit de survie ?

Et les autres ?
Malcolm suit le chemin de son grand frère dans le second tome : il est l’homme de la situation, celui qui prend les choses en main, il se révèle davantage, un autre héros à venir. Noah est celui qui cause des ennuis, qui essaie de trouver sa place dans cette bande où tout semble tourner autour des Kamiesh et de sa grande sœur.
Mais les filles alors ?
Nous exclurons Ombre du débat, elle joue son rôle de bébé mignon et innocent, braillant et chouinant quand il faut rendre l’ambiance encore plus pesante, souriant le reste du temps. Lou est l’amoureuse, celle qui faut protéger et sauver – absente de la moitié du premier temps, elle n’a pas vraiment de faits marquants à son actif dans le second – et puis, elle est si attentionnée avec sa petite sœur, si tendre, si… maternelle. Tout l’inverse de Chiloé qui est, pendant un certain temps, celle qui vient déranger les plans des deux fratries, celle qui entraîne Noah dans des mauvais coups, l’insolente qui se déshabille sans pudeur, celle qui tente de séduire le chevalier blanc qu’est Kosh, de détourner ce Lancelot des temps modernes de son véritable amour. Rien à dire, des personnages féminins forts, marquants, sans stéréotypes, comme on les aime…

 Le post-apocalyptique est un genre que j’apprécie et l’idée d’un monde noyé sous les pluies avait tout pour me plaire. En réalité, on s’aperçoit qu’il pleut sans discontinuer depuis huit mois, certes, mais que les Kamiesh et Magliostro vivent tout ce temps de façon quasi-normale ; que si des tsunamis viennent détruire leur vie, il s’arrête assez vite de pleuvoir (de façon aussi inexplicable et inexpliquée que lorsque l’eau avait commencé à tomber).
Mais pour offrir un compliment à ces livres, la description de cette situation qui empire peu à peu est plutôt réussie. La folie des foules terrifiées, l’égoïsme, les crimes, le « chacun pour soi » ne sont pas difficile à imaginer. Les autorités qui tentent de faire régner un semblant d’ordre en virant à la dictature. Plus rares, inattendus, des éclats de bonté, des perles de générosités. Une description plutôt juste du chaos qui s’emparerait de nos sociétés, de nos villes, de nos vies si un tel scénario venait à se produire.

Je récapitule : personnages peu crédibles et/ou fades et/ou caricaturaux, situations irréalistes, action trop rapide et trop superficielle, absence d’émotions vis-à-vis des protagonistes et de leurs mésaventures (si ce n’est un profond agacement), catastrophe climatique qui tombe comme une punition divine. Ajoutons une fin que je trouve trop prévisible et trop facile. Je rectifie mon sentiment de début de critique : plus que mitigée, c’est peu dire car, en réalité, je n’ai pas du tout aimé ce diptyque.

« – Hier, ton frère m’a demandé si on allait s’en sortir. Toi, tu me demandes comment. Ça fait une sacrée différence. »

Les pluies, de Vincent Villeminot. Fleurus, 2017. 339 pages (tome 1) et 329 pages (tome 2, Ensemble).

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