Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

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Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané (2006)

Sarcelles-Dakar (couverture)1995, Sarcelles. Djiraël partage sa vie entre les filles, les potes et les petites combines. Un quotidien qui va être bouleversé par un voyage en famille vers le Sénégal. Djiraël va être transformé par ce périple au pays de ses racines, ce pays qu’il avait quitté il y a si longtemps mais qui continuait de résonner en lui.

J’ai adoré Les cancres de Rousseau et j’avoue que Sarcelles-Dakar m’a un peu fait l’effet d’une douche froide. La plume d’Insa Sané ne m’a pas du tout emportée comme dans le précédent. Outre une vulgarité un peu trop présente à mon goût et une avalanche de marques (sachant que je ne m’y intéresse pas, que ça ne me parle pas et que ça me laisse totalement de marbre), l’usage abusif du verlan a véritablement freiné ma lecture, me demandant à chaque fois une ou deux secondes de réflexion pour remettre les syllabes à l’endroit (non, je ne suis vraiment pas familière du verlan) : « les taspés », « dans mon tier-quar », « on les a vesqui », « les teurinspects »… Stop ! Un peu, pas de problème, mais là, c’était trop.
Il faut dire qu’il s’agit là de son premier roman et que Les cancre de Rousseau, narrant des événements se déroulant juste avant ceux de ce volume-ci, est son dernier, publié dix ans plus tard. On y retrouve son écriture rythmée et directe, mais on peut clairement en apprécier l’évolution.

De même, je m’étais habituée au Djiraël des Cancres et celui de Sarcelles-Dakar m’a été, dans les premiers chapitres, moins sympathique. Attention SPOILERS sur Les cancres de Rousseau : le Djiraël qui haïssait son premier joint en fume désormais deux par jour, le Djiraël prêt à tout pour sauver un prof, aider les élèves à passer leur bac et prouver qu’il n’est pas juste un cancre sèche la fac parce que « ça [le] saoule » et préfère aller braquer des mecs. Fin des spoilers. D’accord… Il a beaucoup changé en moins d’un mois quand même. (Encore une fois, ce « nouveau » Djiraël a été imaginé avant celui des Cancres, je sais.)

Cela dit, même si la lecture a été moins agréable, tout n’est pas à jeter dans ce roman. Au contraire. Si le début ne m’a pas vraiment intéressée, les choses ont commencé à changer lorsque Djiraël et sa famille ont embarqué pour le Sénégal (une histoire de paternel dont je ne dirai rien). On y découvre une autre réalité, plus dure que celle que Djiraël croyait vivre en banlieue, plus miséreuse. Les magouilles, l’incertitude du lendemain, la pauvreté…
Et à cette Afrique-là, se mêlent également l’Afrique riche en contes, en traditions et en rituels. Des histoires étranges y sont racontées, y sont vécues. Un univers magique, entre légendes et magie qui redonnera à un Djiraël désabusé un peu d’espoir tout en apportant un enchantement depuis longtemps disparu à son quotidien.

Ce voyage vers ses racines place Djiraël face à ses contradictions et le personnage apparaît un peu plus complexe, poussé à davantage de maturité (et remontant dans mon estime). Là-bas, on l’appelle « francenabé » et lui qui se sentait en bas de l’échelle en France est maintenant un privilégié.

« – Oui, je sais… En France on t’appelle « l’immigré » et ici, on te prend pour un Français.
– Bah, en réalité, j’suis juste un Sénégalais. »

Ce premier roman d’Insa Sané n’est donc pas exempt de défauts, mais c’est également un bon livre, à la fois vivant et poétique, à la fois brutal et tendre, dans lequel l’auteur nous fait voyager entre plusieurs mondes, de la banlieue parisienne au Sénégal, un pays à plusieurs facettes, de la sombre misère à la richesse des histoires ancestrales.

(Avec ce livre, j’ai d’ailleurs découvert que ma chienne possédait un certain goût artistique puisqu’elle a tenté de le transformer en œuvre d’art en papier mâché. (J’essaie d’en rire, mais je n’en reviens toujours pas quand je vois l’état du bouquin, encore lisible heureusement.) Mon livre, tout beau tout neuf…)

« Alors, ce dernier s’était mis à pleurer et à courir sans arrêt. Il pensait qu’en courant, il aurait pu rejoindre sa famille. Avec le temps, il avait fini par comprendre que la France se situait bien trop loin pour qu’il puisse s’y rendre avec ses petites jambes. A chaque fois qu’un avion passait au-dessus de sa tête, le petit garçon était triste, et il criait des mots pour que l’appareil les porte à sa mère.
Ce petit garçon, c’était moi. »

« Je voyais des mômes qui n’avaient plus l’air d’être de enfants, alors je me suis dit qu’ici les enfants devaient naître vieux. Ça m’a foutu les boules. »

Sarcelles-Dakar, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017 (2006 pour la première édition). 164 pages.

Les cancres de Rousseau, d’Insa Sané (2017)

Les cancres de Rousseau (couverture)1994, Sarcelles. Pour Djiraël, Sacha, Rania, Jazz, Armand et Doumam, c’est la dernière année de lycée. La terminale et tout au bout, le Bac. Et après ? Après, on verra. Pour l’instant, il faut vivre et rire et profiter de chaque instant et faire de cette ultime année une fête inoubliable. Les plans sont faits pour être contrariés, mais ces ados sont pleins de ressources, insoupçonnées des adultes.

Les cancres de Rousseau, c’est l’histoire d’une bande de cabossés de la vie. Leur quotidien varie et se ressemble : certains dealent avec l’alcoolisme ou la violence d’un père, celui d’un autre s’est fait la malle, une autre, adoptée par une famille blanche, est devenue invisible à la naissance d’un enfant tout aussi blanc… Et en dehors de la maison (ou de l’appartement plutôt) ? On découvre (ou on redécouvre) ce que signifie réellement être noir.e ou arabe. Le racisme ordinaire, la discrimination, les contrôles au faciès, le mépris des enseignants qui ont abandonné, la violence et n’avoir personne vers qui se tourner…
Un tableau riche et nuancé de la banlieue parisienne qui permet de la voir autrement que par l’œil des caméras du JT.
Un autre monde pour moi avec mes yeux bleus et ma famille modèle.

Pourtant ce qui frappe au milieu de toutes les embrouilles, ce sont les plans malins, les vannes, le rire plutôt que les larmes, la pirouette plutôt que le lâcher-prise. Djiraël et ses amis sont formidablement solidaires et, s’ils se charrient à longueur de journée, c’est simplement parce qu’ils se connaissent parfaitement et tiennent les uns aux autres. Certes, parfois de petites trahisons viennent bouleverser cette magnifique amitié – car cette année de terminale, ce sont aussi des histoires de cœur qui touchent les uns et blessent les autres – mais on sort malgré tout de ce roman avec la conviction que nous sommes plus forts à plusieurs. Les personnages sont encore à un âge plein de rêves et de fureurs, ils refusent de suivre la résignation lasse de leurs parents. Ils y croient encore, pour un temps du moins.

(L’histoire se passe en 1994, mais elle est parfaitement actuelle. D’ailleurs, j’oubliais sans cesse ce détail, même si c’est vrai que les portables sont absents. C’est une histoire des années 1990, des années 2000 et des années 2010. Peut-être avant, peut-être après.)

Les personnages sont merveilleusement personnifiés. Leurs points forts (si divers, si colorés : l’impertinence, une réserve dissimulant une explosivité insoupçonnée, la force, la tchatche, l’humour, l’optimisme…), leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs espoirs… la bande est attachante et vivante (j’ai l’impression de me répéter un peu avec les Exprim’, mais que voulez-vous, à chaque roman, je tombe amoureuse des personnages !). Autour d’elle, des personnages réalistes – de la brute au professeur sadique en passant par l’élève modèle – qu’on reconnaîtra tous plus ou moins.
Heureusement, la bande peut aussi compter sur une personne incroyable, Monsieur Fèvre, prof d’économie. Monsieur Fèvre, c’est le top de la crème du haut du panier des professeurs. Juste derrière Mr. Keating (Robin Williams) dans Le cercle des poètes disparus, vous voyez ? Humain, enthousiaste, il croit en eux et en leur intelligence comme aucun prof n’a jamais cru en eux, ces « cancres » abandonnés par le système scolaire.

Un autre ingrédient de ce délice littéraire : la plume d’Insa Sané. Formidable. Fascinante. La langue est imagée, rythmée et en parfaite harmonie avec le contexte et ses protagonistes. Rapidement, les mots deviennent musique et poésie. Il a la verve du conteur, le bagout de ses personnages, l’humour qui dédramatise, la colère qui gronde. Par le rire et l’émotion, il fait passer son message avec justesse et sans clichés.

Cette « Comédie urbaine » se hisse illico parmi mes romans Exprim’ préférés et j’ai hâte d’en poursuivre la découverte avec Sarcelles-Dakar. C’est un roman intelligent, humain, engagé, qui mêle les sujets classiques des histoires de lycée – amours, amis, premières fois, cours, parents… – à l’univers plus atypique de la banlieue.

« C’était hier. Je jouais aux billes. Et puis… je courais. Après un ballon. Après les ennuis. Après les copains, à « Chat » ou à la « Déli-Délo ». Après des notes qui sonnaient faux. Après un but. Après le flouse. Après les filles ? Non ! Après, une fille. Cette fille. Celle pour laquelle on use des semelles, des méninges et ses draps le soir.
Aimer. Il en a fallu, des sages à la barbe grisonnante pour donner corps à ce mot ; et dire qu’il suffit d’une rencontre pour en piger le sens… »

« J’étais ulcéré de ne jamais pouvoir aider les miens faute de pouvoirs ; de ne jamais réussir à faire entendre ma voix faute de légitimité. A force d’être faible, issu d’une minorité si invisible, je n’avais aucun moyen de hurler contre l’injustice. »

« L’heure n’était plus à la déconnade ; il nous restait trois semaines pour prouver au reste du monde qu’on n’était pas les cancres de Rousseau. Or, si l’un d’entre nous échouait, c’était le groupe entier qui serait vaincu. »

Les cancres de Rousseau, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 331 pages.

Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (2007)

Le premier qui pleure a perdu (couverture)Junior est un Indien Spokane. Intelligent, handicapé, il est le souffre-douleur d’une partie de la tribu. Il vit dans une réserve, mais rêve d’en sortir et de voir le monde. Pour cela, il prend une décision inédite, que personne n’avait prise avant lui : ne pas aller au lycée de la réserve et intégrer celui de Reardan où tous les élèves sont blancs.

Ce roman nous plonge dans le quotidien pas franchement rose d’une réserve indienne. L’alcoolisme, la pauvreté, le chômage, les violences familiales, la brutalité au sein-même de la réserve, la faim, le racisme, les inégalités… il y a clairement un monde entre la vie de Junior (qui cumule en plus hydrocéphalie, bégaiement et zozotement !) et celle de ses camarades blancs (même si tous n’ont pas pour autant une famille de rêve). Un sujet que je n’avais encore jamais rencontré en littérature jeunesse. Le gros plus du roman : il est autobiographique, en partie du moins ; l’auteur, Amérindien lui-même donc, maîtrise son sujet.

Junior est le narrateur – et le dessinateur ! – de son histoire et il insuffle à celle-ci une atmosphère joyeuse et positive qui permet d’aborder les sujets les plus durs sans pour autant se sentir au trente-sixième dessous. A chaque instant, l’humour – parfois cynique ou ironique – se mêle à l’émotion. Et la réflexion et le questionnement sont présents à chaque instant (y compris dans les dessins, souvent très pertinents).

Malgré la violence de certains événements qui viennent ponctuer cette année scolaire, Junior garde cette envie de vivre autre chose, de sortir de cette réserve qui le condamne à une vie triste et étriquée. Le roman ne présente jamais les gentils Indiens d’un côté et les méchants Blancs racistes de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça (et pas uniquement parce qu’on rencontre des Indiens qui sont loin d’être des anges) et Junior aura bien du mal à se trouver une place. Trop Indien pour les Blancs et traître « amoureux des Blancs » pour les Indiens. L’intégration du « nouveau » Junior doit donc se faire aussi bien au lycée qu’à la réserve.
Autour de lui gravitent de nombreux personnages, galaxie hétéroclite de caractères et de sensibilités qui, tous, se laisseront peu à peu toucher par Junior, sa différence, son intelligence, ses excentricités. Si l’on retrouve quelques clichés – la reine du lycée, le grand sportif, le bagarreur… –, ils sont néanmoins décrits avec suffisamment de profondeur pour être crédibles et intéressants (la grand-mère est clairement mon coup de cœur du roman, aussi peu présente soit-elle).

Ce livre parfois banni aux Etats-Unis concentre plusieurs sujets violents, mais véhicule néanmoins un message d’espoir, de ténacité et d’accomplissement de ses rêves. Un roman intelligent plein d’optimisme et d’enthousiasme. (Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour dépasser ce stade du bon roman. Je ne sais pas encore quoi, je cherche, mais je ne trouve pas.)

« Donc je dessine parce que je me dis que c’est sans doute la seule chance réelle d’échapper à la réserve.
Je vois le monde comme une série de barrages rompus et d’inondations, et mes dessins comme de tous petits petits canots de sauvetage. »

« Avant, je croyais que le monde se divisait en tribus. En noir et blanc, en indien et blanc. Mais je sais à présent que ce n’est pas vrai. Le monde n’est divisé qu’en deux tribus : ceux qui sont des enfoirés et ceux qui n’en sont pas. »

« Bon dieu, je suis allé à tellement d’enterrements dans ma courte vie.
J’ai quatorze ans et je suis allé à quarante-deux enterrements.
Ça, c’est vraiment la plus grande différence entre les Indiens et les Blancs. »

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie. Albin Michel, coll. Wiz, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 280 pages.

Uppercut, d’Ahmed Kalouaz (2017)

Uppercut (couverture)Erwan a 15 ans et, parce qu’il ne peut se retenir de boxer ceux qui font des remarques sur la couleur de sa peau, enchaîne les renvois jusqu’à l’internat de Nantizon, un collège perdu dans la montagne iséroise. Un jour, un professeur lui propose de quitter la classe pendant une semaine à l’occasion d’un stage dans un centre équestre.

Uppercut raconte un racisme ordinaire. Des regards avec une drôle de lueur, des mots qui blessent, un gâteau appelé tête-de-nègre… Je n’ai eu aucune difficulté à comprendre Erwan. Je ne suis pas Noire et ne peux sans doute tout imaginer, mais étant fille, j’expérimente régulièrement (comme beaucoup d’entre nous, je suppose) le sexisme ordinaire (et l’homophobie ne m’est pas étrangère non plus). On connaît donc le pouvoir blessant des idées reçues et des mots jetés comme ça, sans conséquences, sans que la personne ne soit toujours consciente de leur violence cachée, car ils sont parfaitement intégrés dans la société. Avec Gilbert, le directeur du centre, et ses remarques qui semblent naturelles pour lui, Erwan va devoir apprendre à canaliser sa violence et à ne plus répondre par les coups. Le respect ne va pas aller dans un seul sens et tous deux, aussi bien le vieux bourru que le jeune un peu perdu, vont tirer des leçons de cette semaine passée à travailler ensemble.

Dans les mots d’Ahmed Kalouaz, j’ai retrouvé le pire et le meilleur de la campagne. Ce que je n’aime pas et ce qui me fait l’adorer. D’un côté, les idées reçues propagées par la télévision et pernicieusement intégrées à son propre discours, les propos puants, la chasse et les chiens enfermés toute l’année (ce n’est peut-être pas aussi terrible que le racisme, mais le sort de ces pauvres bêtes me fend le cœur). De l’autre, la beauté des paysages, le silence et les bruits de la nature (contradictoire, moi ?), le calme, la gentillesse et la générosité, les histoires personnelles…

L’écriture est poétique, pleine de belles images, et enragée en même temps. En colère, mais emplie d’un désir de vivre, de bien vivre. Nous ne sommes pas dans le patos. Erwan est un adolescent en décrochage scolaire, s’exprimant davantage avec ses poings qu’avec ses mots, mais il n’est pas totalement désabusé. Contrairement à son copain Cédric, il reste plein d’espoir et conscient de la chance d’être soutenu par ses parents, la bibliothécaire bretonne et le routier sénégalais. Pour lui, la boxe est un moyen de se dépasser et de se contrôler et se tourne souvent vers son idole, Rubin Carter, surnommé « Hurricane », un boxeur américain qui a souvent été victime de la ségrégation raciale dans son pays.

Bien qu’il soit très court, Uppercut est un beau roman qui permet d’aborder avec douceur et sans misérabilisme le sujet du racisme ordinaire.

« Comme en boxe, il fallait que je le tienne à distance, pour que ses coups ne touchent pas. Ma tronche contenait des wagons de rage depuis des mois ou des années. A force d’échecs, de renvois d’un collège à l’autre, je m’étais forgé une image de petit taureau qui ne tardait jamais à montrer sa fureur. On m’avait mis au vert, et je ne savais pas ce qui déboucherait de cette semaine à la campagne, un peu comme retiré de mes habitudes. »

« Ma mère m’a parfois dit que les allusions de gens n’étaient pas volontaires, parce que beaucoup se sont habitués à un racisme médiocre et facile. Dans ces moments, elle m’invitait à la retenue, à détourner la violence qui pouvait montrer en moi. Facile à dire. Les autres ne détournent jamais la leur. »

Uppercut, Ahmed Kalouaz. Rouergue, coll. Doado, 2017.126 pages.

Jungle Park, de Philippe Arnaud (2016)

Jungle Park (couverture)Nous sommes en 2050, l’Afrique est devenue une prison à ciel ouvert et le dépotoir des déchets industriels de l’Occident. C’est là que Tony Belluin, injustement accusé de terrorisme, est parachuté. Heureusement, il est sauvé par Jean-Baptiste et un réseau de résistants tandis qu’aux Etats-Unis, Joannie, la fille de Tony, le recherche sans relâche. Mais tous deux ignorent tout de la menace qui pèse sur eux.

Nous sommes très vite plongés dans l’action avec le parachutage de Tony en Afrique. Le roman se met en place en alternant les points de vue de Tony et de Joannie, nous faisant découvrir leur passé et la façon dont s’organisent la société et le monde en 2050. Tous deux sont obnubilés par l’envie de comprendre l’arrestation de Tony et de rétablir la vérité.

L’idée de départ est terrible. D’autant plus avec cette déclaration aberrante, révoltante et d’un cynisme effrayant, mise en exergue, de Lawrence Summers, ancien directeur d’Harvard et ancien conseiller du président Obama (je vous invite à la découvrir à la fin de ma critique).Je trouve le point de départ génial pour une dystopie pas si éloignée de nous. Ainsi les deux premières parties du livre sont parfaitement convaincantes et prenantes. Elles sont émaillées de mystérieux mails dont on ne connaît ni la provenance ni la destination et dont le sens s’éclaire peu à peu.
En revanche, le troisième livre part trop en sucette à mon goût. Je n’ai pas du tout accroché à l’histoire des Maîtres du Sang (je ne développe pas davantage sur eux pour ne pas trop en dire) qui, pour moi, décrédibilise l’ensemble du roman. Dommage.
Du coup, alors que la découverte de cette Afrique abandonnée et des conditions de vie des Occidentaux sous la pollution m’avait convaincue et donné envie d’en savoir davantage, je suis sortie de ma lecture avec un petit goût de déception.

Au milieu de cette folie humaine et des radiations, Tony trouvera, en Afrique, une forme de paix. Un vieillard en harmonie parfaite avec la nature, les horreurs qu’il y découvre – et dont lui, qui était passionné de l’Afrique au point d’ouvrir un parc d’attraction « Africaland », ignorait tout – lui ouvre les yeux sur ce qu’il a laissé derrière lui, égoïstement concentré sur le succès de son rêve américain : sa famille.

Une thématique lourde et prometteuse, qui propose un avenir sombre, mais pas si improbable. Malheureusement, la fin de ma lecture a été gâchée par des éléments relevant davantage du fantastique qui rendent le tout nettement moins plausible à mon goût.

Déclaration mise en exergue :
« Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico. (…) Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés et se préoccuper davantage d’un facteur aggravant les risques d’un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d’avoir l’âge de cinq ans.
Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la morbidité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. »

Lawrence Summers, ancien directeur d’Harvard et ancien conseiller du président Obama

« Dès qu’il s’agit de son père, Joannie semble devenir un androïde lancé sur une trajectoire rectiligne. Elle a alors quelque chose d’une tueuse à sang-froid. Un prédateur, un reptile, au regard aiguisé, aux stratégies imprévisibles. Au fond, Ethan et elle en sont victimes, embarqués volontaires sur le rafiot de sa folie. »

Jungle Park, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 277 pages.

Les fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

Les fragiles (couverture)Andrew Castan, « Andy » pour sa mère et « Drew » pour les autres, a 17 ans, mais reste traumatisé par ce que son père a fait et a dit alors qu’il n’avait que 9 ans, ce jour où il a renversé le gardien du stade et, jetant une insulte, a pris la fuite. Ce jour-là, il s’est pris le racisme de ce dernier en pleine face.

« J’ai envie de vomir depuis l’âge de neuf ans, depuis ce jour où mon père a lancé ce « sale nègre » par la vitre de la camionnette. Pas son premier « sale nègre », ce jour-là, le nègre, c’était Ernest, le gardien du stade. Ernest qui m’encourageait tous les mercredis depuis deux ans chaque fois que je flanchais. Ce mercredi-là, il a traversé en dehors des clous, il aurait pas dû. »

 

Tous les personnages sont fragiles (logique, vu le titre). Drew est torturé et ne sait pas quelle est sa place, entre sa mère qui aime le voir réussir et son père qui voudrait un gros dur comme fils.

Quant à Sky, on en apprend un peu plus sur elle vers la fin du roman, alors qu’elle a 18 ans, mais dès le début, on comprend bien que sa vie n’est tous les jours celle d’un conte de fée avec un père qui l’ignore parfois sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Cependant, jusqu’à ses 17-18 ans, j’ai trouvé que Sky aurait pu être un peu plus… concrète. Je n’ai pas réussi à m’attacher à elle car, finalement, elle est un peu insaisissable, même pour Drew puisqu’elle part et revient uniquement quand ça lui chante.

Le père de Drew, Cédric, déteste tous ceux qui ne sont pas comme lui : il est donc raciste, antisémite, homophobe, sexiste (le parfait connard en gros). Mais ce n’est pas le méchant suprême et diabolique. Il montre une haine ordinaire, comme on en croise souvent, qui peut causer des dégâts et des souffrances considérables.

Cindy, la mère de Drew, est impuissante face à son mari. Elle voit encore celui qui l’a séduite avec son sourire un peu perdu alors qu’ils étaient très jeunes. Elle essaie de défendre son fils quitte à se prendre quelques baffes, mais elle est toujours un peu perdue face à son fils et son mari qui, tous deux, s’éloignent peu à peu.

Heureusement qu’il y a Mariji, la (jeune) grand-mère cool et un peu hippie, qui apporte de la couleur et de la bonne humeur dans la vie de Drew.

 

La relation entre Drew et son père est vraiment complexe et l’auteure a parfaitement su l’écrire. Il y a une totale incompréhension entre le père et le fils. Son père projette sur Drew ses rêves avortés, notamment celui de devenir un sportif professionnel, et n’aime pas le voir réussir ses études alors que lui-même avait des difficultés et a arrêté avant le bac. Un fils sensible, bon à l’école, musicien, geek, ne rentrait pas vraiment dans ses plans. Alors, pour tenter de plaire à ce père qu’il déteste en même temps, Drew va donc se saborder lui-même à l’école pour ne pas décevoir avec de trop bonnes notes.

Toutefois, en se plaçant régulièrement du côté de Cédric, on voit peu à peu un autre homme sous le raciste, celui qui a laissé tomber ses rêves, celui qui aimerait retrouver l’amour qu’il éprouvait pour sa femme à leurs débuts, celui qui aime son fils en dépit de tout.

 

Derrière cette couverture minimaliste très jolie se cache donc un roman violent émotionnellement, pas franchement joyeux (et absolument pas une histoire d’amour comme pourrait le laisser penser le résumé de l’éditeur). La fin enfonce le clou et m’a laissé comme un poids sur l’estomac.

 

Chaque chapitre est construit avec trois temps :

  • Le déroulement du jour J où l’on suit parfois Drew, parfois son père ;
  • Les flashbacks (8 ans, 6 ans, 3 ans, 1 an, 1 mois avant) qui relatent souvent un souvenir précis (une discussion avec un prof, la première bière, la rencontre avec Sky, une dispute…), mais qui, au fur et à mesure que Drew grandit, couvre une période de plus en plus large (quelques jours, quelques semaines…) ;
  • Et enfin, le moment du drame, raconté à la première personne (ce qui tranche étrangement, au début de la lecture, avec le reste du roman), la conclusion de ce fameux jour J, l’instant où le sang coule sur le tapis.

A travers les flashbacks, on se rapproche, chapitre après chapitre, du jour J. Cette construction toute en allers-retours empêche de lâcher le roman. On veut en savoir plus sur l’adolescence de Drew, on veut poursuivre ce jour J dont l’action est plus ramassée, on veut savoir comment on est arrivé à ce drame, à ce sang qui coule (à ce meurtre ? car il faut attendre la toute fin pour savoir ce qu’il s’est réellement passé).

 

Les Fragiles est un roman digne de la collection Exprim’ : ambitieux, percutant et totalement ancré dans le réel (et c’est ce qui le rend aussi dur).

 

« Sky marmonne entre ses dents que treize ou quatorze, ça change tout justement.

– Regarde-toi : à treize ans, t’es encore plein d’espoir, tu peux croire que l’humanité vaut quelque chose. Ouais, en même temps, t’as pas l’air de croire en grand-chose… Qu’est-ce que c’est, ces marques sur tes bras ?

Drew lisse la peau sur ses brûlures, il tire les manches longues qu’il porte été comme hiver depuis qu’il les a, ces cicatrices. Le regard de Sky insiste.

Il renifle pour se donner un air blasé.

– C’est rien. Des souvenirs. »

« OK, il n’avait pas désiré cet enfant, mais une fois qu’il avait été là, avec son visage tout rouge plein de colère, ses poings qui battaient l’air de rage d’avoir été délogé du ventre de sa mère, ses pieds et ses orteils si petits, délicats… il l’avait aimé, tout de suite.

Aujourd’hui encore, il l’aimait, ça restait son fils. Ce qu’il n’aimait pas, c’était croiser tous les jours un ado avachi qu’il ne comprenait pas et qui ne ressemblait en rien au fils qu’il avait espéré. »

« Comment Drew pourrait-il lui raconter qu’en entrant au lycée, il pensait que tout allait changer ? Mais non, il reste seul sans arriver à comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas entre lui et les autres. »

Les fragiles, Cécile Roumiguière. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 197 pages.