Maus, l’intégrale, d’Art Spiegelman (1980-1991)

Maus (couverture)L’histoire de Vladek Spiegelman, Juif polonais ayant survécu à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah, raconté par son fils.

Tout aura déjà été dit sur cet incroyable roman graphique, mais voilà des années que je voulais relire cet ouvrage découvert au collège et c’est enfin chose faite !
Une histoire connue et mille fois racontée, un père qui parle comme Yoda, des souris et des chats… et pourtant, le tout est un chef d’œuvre qui mérite amplement ses multiples récompenses !

Dans ce roman graphique en noir et blanc, les Juifs sont représentés en souris (« Maus » en allemand), menacées par les chats nazis, eux-mêmes chassés par les chiens américains. Lorsqu’un Juif cache sa religion pour se présenter en Polonais chrétien, il portera alors un masque de cochon. Outre d’être original, le zoomorphisme est utilisé de façon très maligne : permettant de situer les personnages sans explications, il ne nuit en aucune manière au réalisme de l’œuvre. Sans tomber dans la caricature que ce choix de représentation aurait pu induire, Art Spiegelman montre des gens qui aident et des gens qui font souffrir dans tous les camps, sans réduire le script aux gentilles souris et aux méchants chats.

Des années 1930 à 1945, nous suivons Vladek à travers la Seconde Guerre mondiale. Vie aisée suite à son mariage avec la douce et maladive Anja, puis lente dégringolade jusqu’au camp de concentration. La faim, les combines pour survivre un jour de plus, les amitiés nouées au bon moment, les pertes successives, la peur… Un témoignage personnel qui n’a pas pour objectif de dévoiler la vérité sur cette période, juste une histoire intime absolument terrifiante et bouleversante. (A chaque roman sur 39-45, j’ai une petite pensée du genre « c’est bon, on a déjà tout vu tout lu » et pourtant, à chaque fois, je ne peux rester indifférente devant cette atrocité qui semble impensable et qui pourtant ne l’est pas, il suffit de regarder autour de soi…).

 

Cependant, la narration ne se focalise pas uniquement sur le passé. En effet, Art Spiegelman se montre interviewant son père et présente ainsi tout le contexte dans lequel le roman graphique a été créé. Il parle ainsi de sa relation avec un père extrêmement difficile ou de celle de celui-ci avec sa seconde femme (nous offrant également son point de vue à elle sur leur vie de couple). Il évoque sa position vis-à-vis de l’Holocauste et ses doutes sur sa capacité à évoquer cette abominable époque. Il s’interroge sur sa culpabilité de n’avoir pas vécu les mêmes épreuves que sa famille ou sur la rivalité avec son frère décédé et idéalisé par ses parents.
Ainsi, tandis que, de son anglais malhabile, son père partage ses souvenirs avec son fils – et à travers lui, les lecteurs et lectrices –, Art Spiegelman parle aussi de comment raconter, comment se remémorer. Cette perspective apporte une profondeur supplémentaire, une vraie richesse à ce récit sur la transmission et la mémoire.

En outre, l’auteur n’idéalise pas son père et aborde sans concession ses pires défauts. S’il reconnaît que celui-ci a traversé l’Europe d’Hitler avec une débrouillardise incroyable, un flair quasi infaillible et pas mal de chance, il présente également un vieil homme de très mauvaise foi, égocentrique, radin, paranoïaque et raciste. Si ce dernier trait de caractère est extrêmement choquant pour le lecteur comme pour la femme d’Art qui manifeste sa stupéfaction horrifiée, cela contribue à mon goût au réalisme et à la justesse de l’histoire. Vladek est marqué à jamais et la guerre avec ses privations et ses deuils se rappelle à lui chaque jour.

 

L’ouvrage est dense et bavard : le texte est omniprésent et absolument essentiel. Le trait, sombre et minimaliste, correspond parfaitement à l’ambiance dure et froide du récit. De cette sobriété naissent la peur et l’émotion. Si cette succession de petites cases peut effrayer, on se rend rapidement compte que le choix de ce type de dessin est absolument judicieux.

Construit sur une alternance du passé et du présent – coupures appréciables qui permettent de respirer un peu entre deux épisodes toujours plus atroces –, mêlant biographie d’un rescapé et autobiographie d’un fils de survivant, Maus raconte une histoire humaine et inhumaine à la fois, le tout sans pathos ni haine. Une réussite, une œuvre à ne laisser passer sous aucun prétexte.

Maus, intégrale, Art Spiegelman. Flammarion, 2012 (1980-1991 pour la première parution). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Judith Ertel. 295 pages.

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La guerre des Lulus, tomes 1 à 5, de Régis Hautière et Hardoc (2013-2017)

 

Les aventures de cinq adolescents, surnommés les Lulus à cause de leurs prénoms – Lucien, Ludwig, Luigi, Lucas et Luce –, pendant la Grande Guerre. De la France à la Belgique en passant par l’Allemagne, de bonnes en mauvaises rencontres, d’espoirs en désillusions, un voyage qui les mènera aux portes de l’âge adulte.

Cette bande de copains hétéroclite, très unie malgré leurs différences et leurs disputes, est très sympathique à suivre. Les quatre garçons, orphelins, prennent Luce sous leur aile pour l’aider à retrouver ce qu’eux ont perdu à jamais : ses parents, perdus de vue lors de leur fuite de Belgique. Ils réalisent peu à peu la gravité de leur situation. Isolés, ils ne se rendent pas tout de suite compte que la guerre est là, terrible, et qu’elle va durer (à leur décharge, les journaux et discours de l’époque affirmaient que cela avait être une guerre éclair). Le premier tome est assez léger, malgré leur solitude et leurs difficultés, et le ton s’assombrit par la suite.

Même si leur exode vers de meilleurs horizons ne commence qu’à la fin du second volume, les Lulus ne vont cesser de faire des rencontres, certaines plus heureuses que d’autres. Ils se lieront notamment d’une belle amitié, quasi paternelle, avec un Allemand, seront aidés – voire sauvés – par un vieux sabotier, par les habitants du familistère de Guise (un lieu incroyable que je vous encourage vivement à visiter si vous en avez l’occasion !), par un photographe un peu menteur, des résistants…

Cette saga nous montre, à travers des yeux d’enfants, l’arrière bien plus que le front très souvent raconté. Les magouilles pour survivre, les peurs des habitants, l’effilochement de la conviction selon laquelle la guerre ne durera pas, la pénurie alimentaire… Etrangement, je trouve les femmes bien absentes alors que leur rôle a été très important pendant cette période. Parmi les rencontres faites par les Lulus, il y a finalement peu (pas ?) de femmes réellement importantes… Luce elle-même n’est pas très importante, ni très utile. Elle éveille les premiers désirs des garçons, reçoit leurs cadeaux et joue son rôle de femme plus sage et raisonnable qu’eux… Bref, rien de très nouveau. Ce ne sera pas le membre des Lulus dont je garderai le plus vif souvenir.
Les tomes 4 et 5 sont plus sombres et tentent d’aborder bien des sujets : les pertes, le deuil, l’éclatement de leur petite troupe, les trahisons et la guerre vécue de très près pour certains Lulus côtoient les disputes d’adolescent, les sentiments, les premières amours et la relation plus compliquée entre Luce et les garçons.

 

Sachez cependant que ces cinq albums ne vous fourniront pas une histoire complète et achevée. Un détail qui m’a beaucoup agacée, gâchant presque ma lecture des deux derniers tomes qui s’essoufflent un peu à mes yeux. En effet, une ellipse de près d’un an est faite entre les années 1916 et 1917, épisode au cours duquel les Lulus se retrouvent en Allemagne ! Cette partie sera racontée dans un diptyque intitulé La perspective Luigi. De même, à la fin du cinquième tome, les Lulus sont séparés, certains en très fâcheuse position : évidemment, nous avons envie de connaître le fin mot de cette histoire… il faudra donc attendre une prochaine BD sur l’après-guerre des Lulus ! J’aurais clairement préféré une aventure complète avec toutes ses péripéties et avec une fin digne de ce nom plutôt que cet éclatement, cette absence de conclusion et ces promesses de futurs BD qui me semblent une simple tactique de marketing pour vendre plus. Exaspérant…

Visuellement, le dessin d’Hardoc est très agréable, réaliste et détaillé, mais il ne m’a pas particulièrement touchée même si j’ai trouvé certains jeux de lumière ainsi que le choix des palettes de couleurs très réussis. Les personnages sont expressifs – comme le montrent également les croquis concluant chaque volume – et les enfants murissent et grandissent.

 

Une fiction sur la Première Guerre mondiale qui est loin d’être dénuée d’intérêt, mais qui n’est pas exempte de défauts, des femmes globalement invisibles et une stratégie marketing un peu trop marquée ayant fini par atténuer le plaisir de la lecture. Ces BD deviennent de plus en plus sombres et l’ambiance détendue et bon enfant des deux premiers volumes est bien loin lorsqu’arrivent les morts et les douleurs des deux derniers tomes. Le troisième tome marque à mon goût l’apogée qualitative – l’histoire, le cadre, les protagonistes, la profondeur des sujets abordés… – de cette série. Le point de vue choisi, très judicieux, parlera aux plus jeunes comme aux plus grands et les entraînera tous découvrir la vie à l’arrière des lignes avec, à la clé, une bonne dose d’humour et d’aventure.

La guerre des Lulus, Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 2013-2017. 56 pages :
– Tome 1 : 1914, La maison des enfants trouvés. 2013 ;
– Tome 2 : 1915, Hans. 2014 ;
– Tome 3 : 1916, Le tas de briques. 2015 ;
– Tome 4 : 1917, La déchirure. 2016 ;
– Tome 5 : 1918, Le Der des ders. 2017.

 

La guerre des salamandres, de Karel Čapek (1936)

La guerre des salamandres (couverture)Un brave capitaine découvre des créatures jusqu’alors inconnues, isolées sur une île indonésienne : des salamandres (Andrias Scheuchzeri de son petit nom) qui marchent sur leurs pattes arrière, qui dansent les nuits de pleine lune et qui se révèlent très intelligentes et travailleuses. Si elles commencent par intriguer et fasciner, l’intérêt devient rapidement financier et les salamandres deviennent les nouveaux esclaves de ce XXe siècle. Vendues et exploitées pour coloniser la mer et construire de nouveaux territoires, la révolte, ignorée par des humains sûrs de leur fait, est inévitable.

La guerre des salamandres est un roman de science-fiction, mais l’Histoire et le contexte de l’époque se dessinent très clairement sous cette histoire incroyable. Pêle-mêle, voici ce que j’ai décelé :

  • les enjeux liés aux colonies ;
  • le communisme: il prend la défense de la main-d’œuvre exploitée que sont les salamandres (« Salamandres opprimées et révolutionnaires du monde entier, unissez-vous, l’heure de la lutte finale a sonné. ») ;
  • le racisme: lorsque les salamandres menacent les côtes asiatiques ou africaines, ces bons Européens diront en gros « mieux vaut eux que nous » ;
  • le Ku Klux Klan: les lynchages et bûchers de salamandres aux Etats-Unis, d’ailleurs dénoncés par des Noirs s’insurgeant du sort de leurs « frères », ne sont pas sans rappeler les agissements de la tristement célèbre organisation ;
  • l’antisémitisme: l’Allemagne interdit les vivisections… uniquement par les chercheurs juifs) ;
  • la montée du nazisme: les Allemands révèleront l’existence d’une « race supérieure de salamandres », la race aryenne du reptile, celles qui vivent dans les eaux germaniques ont la peau plus claire, la démarche plus droite, le crâne plus ceci ou cela… ;
  • les tensions entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (bien que pour d’autres raisons que celles retenues par l’Histoire, celles du livre étant liées aux salamandres) ;
  • ou encore l’inefficacité de la Société des Nations à travers l’inutilité des grandes institutions qui échouent à trouver des solutions et même à trouver un nom correct aux salamandres : « La Commission pour l’Etude de la Question des Salamandres devait choisir l’appellation la plus appropriée et elle s’y attacha consciencieusement et avec ardeur jusqu’à la fin même de l’Âge des Salamandres ; mais elle ne fut pas en mesure d’adopter une conclusion finale et unanime. »

Et ce n’est que ce qui m’a sauté aux yeux grâce à mes petits savoirs ou de vagues souvenirs de cours d’histoire. Une meilleure connaissance du contexte de l’époque permet sans doute d’approfondir encore davantage sa lecture du roman et de la rendre plus passionnante encore.
Il y a également un passage qui m’a particulièrement perturbée. Quelques rapports présentent à un moment des expériences faites sur les salamandres. Enfin, par expériences, il faut entendre tortures. Ce qui m’a choquée, c’est que ces tortures (relatives aux températures, au jeûne, au manque d’eau, à des mutilations) rappellent celles subies par les Juifs entre les mains des « médecins » nazis. Sauf que ces « expériences » ont commencé quelques années plus tard. Ce n’est pas le seul moment où Karel Čapek se révèle visionnaire : une conférence fait étonnamment penser à celle de Munich en 1938…

Cette histoire nous est racontée d’un point de vue économique, politique, social… mais rarement émotionnel. A part le truculent capitaine Van Toch et sa touchante relation avec les salamandres, ses « tapa-boys », rares sont les personnages marquants. Nous ne sommes pas pris par la main par un personnage principal comme nous en avons l’habitude, les protagonistes passent, certains reviennent une ou deux fois, mais on ne les connaît jamais vraiment. Le point de vue change souvent de pays et reste relativement distant. Finalement, on nous présente des faits et la manière dont les choses se sont déroulées : la découverte, la fascination, l’idée commerciale, l’esclavagisme, etc. Le résultat aurait pu être froid, mais non. C’est un roman enthousiasmant, passionnant, que j’ai dévoré en quelques heures. L’auteur a réussi un véritable tour de passe-passe.

L’écriture est vivante, dynamique, moderne… Bien éloignée de ce que l’on pourrait redouter d’un roman de 1935. De nombreux comptes rendus et articles de journaux ponctuent le roman.
L’humour est omniprésent. S’il devient parfois presque saugrenu lorsque l’on nous fournit un document avec cette mention « Cf. la coupure suivante, d’un grand intérêt mais malheureusement dans une langue inconnue et donc intraduisible », il est souvent noir et cynique dans le ton, dans certaines comparaisons ou des remarques qui égratignent ici ou là les grandes nations.

Progressant dans ma lecture, je ne redoutais qu’une chose : la fin. Je craignais qu’elle ne parte en vrille et ne soit pas à la hauteur. Mais non ! Le dernier chapitre est une discussion de l’auteur avec lui-même, avec une petite voix intérieure qui l’interroge sur la suite des événements, sur les salamandres et sur les humains. C’est intelligent, fin, drôle et extrêmement original. J’adhère à 200%… sauf pour les six dernières pages. Mais peu importe pour moi, ce n’est qu’un fol espoir de sauver l’humanité, de vaines spéculations. Team salamandres ! (Même si je me doute qu’on est plus ou moins censé être pour les humains et que les salamandres, dictatrices voulant agrandir leur espace vital, représentent les nazis… Pas top…)

Commençant comme un récit d’aventures, La guerre des salamandres se révèle être un conte philosophique opposé aux totalitarismes d’une richesse inouïe. Pris un peu au hasard (pas totalement puisque j’ai réalisé par la suite avoir été attirée par le nom de l’auteur qui est le premier à avoir utilisé le mot robot inventé par son frère Josef), c’est une excellente découverte ! Un vrai coup de cœur, un concentré d’intelligence et d’humour dont je risque de parler longtemps !

Cette lecture m’a rappelé la récente trilogie cinématographique de La planète des singes. Comme les primates, les salamandres apprennent le langage, la lecture, intègrent des connaissances et utilisent des outils jusqu’à se hisser au niveau des humains, voire à les dépasser. Le livre de Pierre Boulle est dans ma PAL et figure parmi mes futures lectures.

« 2. Cette même salamandre sait lire, mais seulement les journaux du soir. Elle s’intéresse aux mêmes sujets que l’Anglais moyen et réagit d’une manière analogue, c’est-à-dire selon les idées reçues. Sa vie intellectuelle, dans la mesure où elle en a une, se compose de conceptions et d’opinions courantes à l’heure actuelle.
3. Il ne faut absolument pas surestimer son intelligence car elle ne surpasse en aucune façon celle de l’homme moyen de notre époque. »

« Les gens commencèrent enfin à considérer les salamandres comme quelque chose d’aussi banal qu’une machine à calculer ou un automate ; ce n’étaient plus, à leurs yeux, de mystérieuses créatures sorties, on ne sait à quelle fin, de tréfonds inconnus. En outre, les gens ne trouvent jamais de mystère dans ce qui leur rend service, dans ce qui leur profite, mais seulement dans ce qui leur nuit, dans ce qui les menace ; et puisque, comme on l’a vu, les salamandres étaient des créatures très utiles, à multiples emplois, elles étaient entrées dans l’ordre des choses normal et rationnel. »

« Pourquoi la nature devrait-elle corriger les erreurs que les hommes ont commises ? »

La guerre des salamandres, Karel Čapek. Cambourakis, 2012 (1936). Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. 380 pages.

 

Goražde, de Joe Sacco (2000)

Gorazde (couverture)Dans Goražde, Joe Sacco raconte les souffrances des habitants de cette petite ville de Bosnie – enclave bosniaque au milieu du territoire serbe – au cours de la guerre qui ravagea le pays de 1992 à 1995. S’étant rendu sur place à de nombreuses reprises, il a vécu avec eux, il les a écoutés pour pouvoir raconter leur histoire.

Cette bande dessinée journalistique est passionnante et le travail de Joe Sacco est admirable. Il combine savamment témoignage, impressions personnelles et informations factuelles, ce qui permet de raconter parallèlement la guerre de Bosnie et les conditions de vie des habitants.
L’histoire de l’ex-Yougoslavie, son éclatement et la guerre qui a suivi est diaboliquement complexe et je m’y perds totalement. Qui a fait quoi, qui contrôle quel territoire, qui veut tuer qui, quel est tel ou tel parti… C’est un vrai imbroglio pour moi. Ce n’est pas une période très étudiée au lycée et les guerres ne sont pas un sujet vers lequel je me dirige souvent, donc mes lacunes sont immenses. Joe Sacco parvient néanmoins l’exploit de rendre cela digeste et presque compréhensible.

On découvre de près la vie pendant cette guerre ethnique. Les privations, l’isolement, la sensation d’abandon – îlot menacé, ignoré de Sarajevo, du gouvernement, de l’ONU, des médias. Les visions d’horreur (les morts, les tortures, les viols et autres atrocités). Les voisins, hier amis, aujourd’hui ennemis… La guerre semble loin de nous, de nos vies, de notre quotidien, de nos possibles, mais finalement elle ne l’est pas tant que ça.
Sacco rend tout cela encore plus dur en commençant par prendre le temps de nous présenter ceux qu’il a rencontrés et qui sont devenus ses amis. On apprend à connaître Edin, Riki et les Vilaines et les souffrances ne sont dès lors plus anonymes. Cela oriente également le parti pris de l’auteur qui nous offre un point de vue bosniaque et musulman uniquement (et non serbe).
Il traite les épreuves qu’ils ont vécues avec pudeur et humanité. Il montre évidemment des scènes horribles, mais n’en rajoute pas et utilise souvent la suggestion.

Le trait est très réaliste. Dans une annexe, l’auteur met en miroir des photos prises sur place et ses dessins. On voit alors la précision du dessin des bâtiments, des véhicules et des vêtements. De même, les visages sont très travaillés et expressifs. J’avoue avoir eu du mal justement avec les visages de Joe Sacco, et surtout avec les dents. Elles attrapaient parfois mon œil à la place de tel ou tel autre détail plus intéressant. Mais j’ai fini par m’y faire et plus ou moins passer outre.
La seule chose que Sacco représente de manière presque caricaturale, c’est lui-même. Yeux dissimulés par des lunettes aux verres opaques, lèvres épaisses, posture souvent voûtée, il détonne parmi les locaux. Dans une interview en annexe, il explique qu’il se dessine « sans [se] prendre la tête », mais je trouve que cela souligne sa différence avec les gens de Goražde. Comme il le dit souvent, lui est libre de partir quand il veut retrouver la sécurité, la nourriture abondante, les loisirs du quotidien dont sont privés les autres.

Les annexes permettent de découvrir comment la BD s’est construite. Joe Sacco raconte son intérêt pour ce conflit, son premier voyage, les démarches nécessaires, ses différents allers-retours et ses relations avec les locaux. Des croquis et des photographies expliquent sa manière de travailler tandis qu’une interview approfondit encore un peu sa démarche et certains choix relatifs à la narration ou au dessin.

Goražde est une bande dessinée dense – tant par la quantité de texte que par le foisonnement en noir et blanc de ses illustrations – et se lit doucement. C’est aussi un témoignage essentiel sur cette guerre et sur le quotidien des habitants de cette petite enclave. Un ouvrage à la fois instructif et humain.

Goražde, Joe Sacco. Rackham, coll. Blackbeard, 2014 (2000). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphanie Capitolin, Sidonie Van den Dries et Corinne Julve. 227 pages + 60 pages non paginées.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

Sex Story 3

(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

Sex Story 4

Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016)

Les mystères de Larispem, tome 1 (couverture)1899, Paris est devenue la Cité-Etat de Larispem, délivrée de sa noblesse et de son clergé. A présent, la classe forte dans cette société qui veut mettre tout le monde à égalité est celle des louchébems, des bouchers. C’est là que vivent Carmine, l’apprentie louchébem noire, Liberté, la mécanicienne venue de province, et Nathanaël, l’orphelin qui recevra un étrange héritage de son passé. Mais une menace pèse sur la cité : les Frères de Sang, adeptes de l’Ancien Régime, sont de retour. Quel sera donc le rôle de nos trois héros ?

Sortant de l’univers foisonnant et riche en détails des Ferrailleurs, j’ai tout d’abord eu du mal à rentrer dans ce Larispem steampunk, faute justement de précisions sur ce monde. Heureusement, des indices lâchés ici ou là m’ont permis de constituer au fil du roman un tableau un peu plus précis de ce nouveau Paris et de la vie de ses habitants et d’apprécier un peu mieux ce roman.

D’où mon premier point très positif : j’ai adoré l’univers. L’idée de donner à un avenir à la Commune de 1871 pour tenter de construire une nouvelle société égalitaire est excellente. C’est donc un plaisir de découvrir cette ville à la fois semblable et très différente du Paris que nous connaissons. Notre-Dame a été transformée en bibliothèque, les rues renommées, il n’y a jamais eu de Sacré-Cœur ou de tour Eiffel (qui se trouve à Lyon du coup), etc. Et je suis totalement amoureuse du côté steampunk. A Larispem, les chevaux côtoient les vapomobiles, les réclames se font par voxomatons, et, dominant le tout, la tour Verne. De cet immense édifice érigé sur la butte Montmartre, le génial écrivain offre à Larispem ses inventions visionnaires. Bref, tout cela a un charme fou !

La fluidité de l’écriture et l’alternance des points de vue entre les trois personnages principaux font progresser l’action rapidement et, si l’histoire met un peu de temps à décoller, on ne s’ennuie pas pour autant. Cela dit, il faut avouer que l’on n’en a pas vraiment le temps vu que le roman est assez court. J’ai d’ailleurs été frustrée d’arriver à la fin au moment où j’entrais pleinement dans le récit !
C’est pourquoi j’attends beaucoup de la suite : plus d’action, de révélations, de suspense (qu’on puisse quand même s’inquiéter un peu pour nos héros !), mais aussi une mise en lumière des défauts de Larispem car on se rend bien compte que la société n’est pas forcément aussi égalitaire qu’elle le voudrait.

Les personnages sont sympathiques, mais je n’ai pour l’instant pas eu de coups de cœur pour l’un d’entre eux. Le dynamisme assuré de Carmine, l’intelligence discrète de Liberté, la détermination et les hésitations de Nathanaël m’ont plu, mais j’aimerais les voir prendre plus d’ampleur et de profondeur, notamment Liberté qui sera, j’en suis sûre, un personnage vraiment passionnant et atypique. J’attends aussi leur rencontre à tous les trois puisque les filles ne connaissent pas encore Nathanaël.

Les mystères de Larispem, hommage à Jules Verne et Eugène Sue, est donc une uchronie surprenante à l’univers steampunk passionnant. Pourtant, ce n’est pas un coup de cœur (et même, puisque je m’attendais à être totalement séduite, une légère déception). Pour le tome 2, nous disons donc : plus d’action et de retournements de situations, des personnages plus approfondis, et toujours ce Paris rétrofuturiste, ce soupçon de magie et cet argot singulier des louchébems !

« La beauté, que ce soit celle de l’art ou de la technique, doit appartenir à tous. »

« Tu vois, Nathanaël, ce que je hais le plus chez les Larispemois, c’est cette façon de faire comme si Larispem était une cité entièrement neuve, née de leurs rêveries d’anarchistes. Voilà presque trente ans qu’ils changent le nom des rues, transforment les églises en club de discussion, en gares et en entrepôts. Pourquoi ? Pour que l’on oublie que Larispem n’est rien d’autre que Paris caché sous d’autres noms. »

Les mystères de Larispem, tome 1 : Le sang jamais n’oublie, Lucie Pierrat-Pajot, illustré par Donatien Mary. Gallimard jeunesse, 2016. 259 pages.

La grippe coloniale (BD en 2 tomes), d’Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin) (2003 et 2012)

Cette BD en deux tomes (T1, Le retour d’Ulysse ; T2, Cyclone la peste) raconte un épisode méconnu de l’histoire réunionnaise.

Le 31 mars 1919, 1600 poilus créoles débarquent du « Madona » et retrouvent leur île. Parmi eux, passager clandestin, un virus qui va décimer la population réunionnaise. Mais ça, la joyeuse bande qui se retrouve sur le quai l’ignore encore. Il y a Evariste Hoarau, le narrateur qui, de par son travail à l’hôpital, sera au premier rang pour constater les ravages de l’épidémie, mais aussi Grondin surnommé « Baraka » par les tirailleurs marocains à cause de sa chance insolente pendant ces années d’enfer, Camille de Villiers, l’aristocrate défiguré par les obus, et Voltaire, le tirailleur cafre impulsif qui ne doute pas des égards auxquels il aura droit maintenant qu’il s’est battu pour la France et pour la Réunion.

Le premier tome pose le décor. L’arrivée des poilus et les premiers décès. La fuite désespérée vers les cirques dans l’espoir que la grippe n’en trouve pas le chemin. Les cadavres abandonnés dans les rues. L’horreur et le désarroi. L’écœurante lâcheté des politiques qui, alertés par le docteur malbar Souprayen, ferment les yeux devant les évidences et quittent le navire lorsqu’ils ne peuvent plus nier la réalité :

« Le climat de notre île est sain, Docteur. Et notre colonie est si éloignée de l’Europe. Qui dont pourrait bien ramener la maladie chez nous ? »
« Vous êtes un homme de science, Docteur. Je ne voudrais pas vous offenser… Mais j’ai du mal à croire que nos braves poilus créoles, qui ont largement contribué à la victoire sur les Boches, puissent être responsables d’une quelconque épidémie. »

Dans le second tome, la tragédie s’accentue. La famine s’ajoute à l’épidémie car les boutiques et les marchés ne sont plus approvisionnés, ne sont même plus ouverts. Les gens restent cloîtrés chez eux bien qu’ils se réunissent parfois en une foule démente et décidée à trouver des coupables. Les forçats ramassent les cadavres contre la promesse d’une remise de peine.

Ce sont deux BD passionnantes qui me permettent une nouvelle fois de découvrir un épisode historique qui est peu à peu tombé dans l’oubli. J’ignorais totalement que la Réunion avait connu une telle épidémie et que le cimetière de l’Est de Saint-Denis accueillait plusieurs fosses communes creusées pendant la grippe.
On découvre la Réunion, encore sous le statut de colonie, petite île où les préjugés ont encore la vie dure, notamment chez les gros Blancs : racisme, mépris, clivage entre les riches et les pauvres… Mais ces pages recèlent beaucoup d’humour et de bonne humeur. Les quatre amis – personnages typiques et attachants – préfèrent globalement profiter des joies de l’île et positiver plutôt que de laisser les mauvais souvenirs les abattre. On ajoute une touche critique envers le gouverneur et sa clique et le tour est joué.

Le dessin est très expressif et on s’immerge rapidement dans l’histoire. Les couleurs du premier tome ont été réalisées par Téhem – dont j’ai chroniqué la BD Quartier Western il y a peu – et celles du second par Grégoire Loyau – dont je ne connais pas le travail. Un changement que je n’ai pas tellement apprécié. Je ne saurai vraiment l’expliquer, mais la modification des fonds ou bien du teint des personnages (plus jaunâtre) m’a déstabilisée et, sans cesse interpellée par les couleurs, j’ai moins apprécié le second tome.

Portés par d’importantes recherches historiques – tant pour le scénario que pour le dessin –, les deux tomes de La grippe coloniale constituent un diptyque instructif, sensible et plein d’humanité – tout en dévoilant les défauts de chacun. Bien qu’ayant une préférence marquée pour le premier tome, j’apprécie le scénario d’Appollo qui alterne amertume et légèreté avec un résultat plutôt réussi.

 « Voltaire était un vrai héros de la guerre, et il croyait innocemment que ça changerait quelque chose pour lui.
– Parce que désormais, l’avenir de la colonie, c’est nous, les gars ! On sera maire, commissaire ou député ! On a versé notre sang pour ça !
– Eh bien, bois donc pendant que tu es encore respectable. »
(T1, Le retour d’Ulysse)

« « Ça », c’était le convoi des fuyards qui entrait dans les montagnes. Des familles entières, venues de Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne et de tous les saints de la Réunion, s’enfonçaient au cœur de l’île…
Comme pour répondre à un mystérieux appel ancestral, tous ces gens retrouvaient le chemin des siècles passés…
Comme avant eux, les pirates pourchassés, les esclaves en fuite ou les petits colons ruinés, les citadins pensaient trouver refuge dans le sanctuaire des Hauts de l’île…
Tout semblait d’ailleurs organisé selon une hiérarchie bien établie…
Au fur et à mesure que nous remontions l’interminable cortège, nous parcourions l’ordre social de la colonie… »
(T1, Le retour d’Ulysse)

« – Ils ont décidé d’établir des barrages sanitaires dans la ville. Le quartier de la rivière va être bouclé, des fois que les pauvres se répandent avec leurs microbes dans les beaux quartiers.
– Ça ne va rien changer à l’épidémie, n’est-ce pas ?
– Ce sont des imbéciles. La maladie est partout, évidemment… »
(T2, Cyclone la peste)

La grippe coloniale, tome 1 : Le retour d’Ulysse, Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin). Vents d’ouest, coll. Equinoxe, 2003. 56 pages.

La grippe coloniale, tome 2 : Cyclone la peste, Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin). Vents d’ouest et Des bulles dans l’océan, 2012. 56 pages.