La Passe-Miroir, tome 3 : La mémoire de Babel, de Christelle Dabos (2017)

La Passe-Miroir 3 (couverture)Attention aux spoilers qui peuvent traîner !

Deux ans et sept mois après sa rencontre avec Dieu et la fuite de Thorn, Ophélie est toujours bloquée sur Anima, sans nouvelles de ses amis et surveillée par les Doyennes. Lorsqu’une opportunité se présente, elle n’hésite et quitte son arche, autrefois rassurante, aujourd’hui étouffante. La voilà qui débarque, seule, sur l’arche de Babel.

Le troisième tome de La Passe-Miroir ! Enfin ! Les gens intelligents ont relu les tomes qu’ils voulaient relire en mai pour pouvoir se jeter sur le troisième dès sa sortie, le 1er juin dernier, mais comme je ne suis pas bien maligne, j’ai recommencé à lire le deuxième tome à ce moment-là… D’ailleurs cette relecture des Disparus du Clairdelune m’a fait réaliser à quel je suis amoureuse d’Ophélie et de Thorn et d’Archibald (et aussi de tous les autres, mais ces trois-là…) et à quel point je voulais la suite.
Mais voilà, maintenant, je l’ai lu et je suis à la fois heureuse et triste. Comme après un tome d’Harry Potter il y a quelques années. Triste que la dernière page ait été tournée, triste de devoir des mois, des années, avant d’avoir la suite, mais heureuse d’avoir retrouvé Ophélie, encore plus heureuse quand nous avons enfin retrouvé Thorn, heureuse de retrouver cet univers et cette plume ! Bref, c’est le bonheur…

Car il n’y a pas à dire : ce troisième tome tient toutes ses promesses. Je ne dirai pas que c’est le meilleur car le 2 avait été le meilleur quand je l’avais lu, le 3 l’a été quand je l’ai refermé et le 4 le sera sans doute à sa sortie. Mais il met quand même la barre très haute. (Et cela n’est seulement dû à la beauté de sa couverture et à sa jolie couleur !)

Une nouvelle fois, j’ai été totalement émerveillée – comme si j’y étais – face à l’arche de Babel. Nouvelle arche, nouveaux esprits de famille, nouvelle société… nouvelles règles du jeu. Les mots de Christelle Dabos m’ont projetée face au Mémorial, à la Bonne Famille et m’ont emmenée faire un tour sur les petites îles de l’arche. Babel, en dépit de sa modernité steampunk, a un bon côté dictatorial parfait pour y tricoter cette nouvelle intrigue.
Ce tome est plus inquiétant à mon goût. Ophélie doit se débrouiller seule – pas de Thorn, pas de Berenilde ou de Tante Roseline pour la protéger – et les aspirants à la Bonne Famille ne sont pas franchement rassurants. Ajoutons à cela la menace de Dieu (ou celle, floue, de l’Autre) et l’ambiance se refroidit un peu.
Je ne devine rien, je ne sais jamais où Christelle Dabos va m’emmener et j’adore ça. Son univers ne cesse de s’enrichir. Ophélie, en quête de réponses, en soulève de nouvelles. De plus, j’ai eu l’impression d’une nouvelle maturité dans l’écriture et dans les thèmes (ainsi que chez tous les personnages d’ailleurs). L’évolution d’Archibald, la remise en question d’Ophélie, les peurs de Victoire (la petite – qui est plus grande qu’elle n’y paraît – de Berenilde et Farouk)…

Je dois toutefois reconnaître que la seconde partie est meilleure que la première. Une raison à cela : Thorn m’a manquée. Tout comme ses échanges piquants avec Ophélie et ses remarques cassantes à tous ceux qui s’adressent à lui m’ont manqués. La relation Ophélie-Thorn est quand même l’un des piliers de la saga, donc si l’un disparaît de l’équation… Ma lecture n’en a pas véritablement été perturbée (déjà parce que je l’ai malheureusement lu tellement vite que Thorn est réapparu assez rapidement…), mais je trouve que la seconde partie retrouve cette tension et ce piquant particuliers que Christelle Dabos a délicieusement mis en place dans les deux premiers tomes. (Et Archibald aussi m’a manquée…)

La fin, que dire ? La fin est juste parfaite, avec un cliffhanger glaçant. Je trépignais sur mon canapé en mode « C’est la mouiiise ! » et  aussi « Ils sont trop mignons ! » et « Je veux la suite ! ».
Car oui, Ophélie et Thorn m’ont fait fondre. En même temps, avec deux zigotos comme eux, il fallait s’y attendre. Ophélie – qui s’affirme (mais qui reste maladroite et discrète évidemment, on ne va pas en faire une Lara Croft) – et Thorn ont bien du mal à communiquer alors quand il faut parler de ce qui agite leurs cœurs, ce n’est pas évident et ça touche le mien.

Son univers, ses personnages, ses intrigues, Christelle Dabos assure de tous les côtés et nous confirme avec ce merveilleux troisième opus qu’elle est décidément une conteuse hors pair qui se hisse avec cette merveilleuse saga aux côtés des meilleurs (comme, voyons… J.K. Rowling par exemple ?) et j’attends la suite (et donc la conclusion de toute cette histoire malheureusement) avec impatience (et pourtant, il va en falloir de la patience…).

« La vérité, la seule vérité, c’est qu’elle avait été lâche.
Cette prise de conscience la traversa comme une brèche. Il lui sembla que c’était la surface entière de son être qui se craquelait de toutes parts, telle une coquille d’œuf. Cela lui fit mal, mais Ophélie savait que c’était une douleur nécessaire. La souffrance explosa quand son ancienne identité vola en éclats.
Elle se sentit mourir. Elle allait enfin pouvoir vivre. »

La Passe-Miroir, tome 3 : La mémoire de Babel, Christelle Dabos. Gallimard jeunesse, 2017. 482 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Trois Garrideb :
lire le troisième tome d’une saga

Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

La Passe-Miroir (tomes 1 et 2), de Christelle Dabos (2013-2015)

Une vieille écharpe, des lunettes qui changent de couleurs selon l’émotion de sa propriétaire, le pouvoir de lire le passé des objets qu’elle touche et celui – rare – de voyager à travers les miroirs, voici Ophélie. Ophélie qui ne rêve à rien d’autre qu’à tenir son petit musée sur Anima et qui voit son avenir basculer lorsqu’on la fiance de force à Thorn, un homme du Pôle. Mais un épais mystère entoure cette alliance.

Voilà comment commence Les fiancés de l’hiver, premier tome de La Passe-Miroir. Ma chronique concernant également le second volet, Les disparus du Clairdelune, je m’attarderai davantage sur les éléments qui m’ont fait aimer la saga en général (et non pas livre par livre).

Pourquoi j’ai adoré puissance dix mille La Passe-Miroir ?

Premièrement, pour les personnages. 

Ils sont tous extraordinaires et, pour la plupart, extrêmement attachants. Les descriptions de Christelle Dabos ont cette faculté de nous faire voir les personnages, ils sont si présents, si concrets que je n’ai eu aucun mal à les convoquer, à les faire apparaître devant mes yeux.

A commencer évidemment par Ophélie. Aaah, la douce Ophélie, la sensible Ophélie ! Elle ne paie pas de mine, c’est sûr, avec sa petite voix, ses lunettes, ses cheveux ébouriffés et son minois caché derrière une longue écharpe, et pourtant… Pourtant, elle est si résistante, si décidée à suivre sa propre voie. Sa normalité (oui, en dépit de ses pouvoirs, on s’identifie sans peine à Ophélie), sa maladresse et son sens de la répartie – parfois cinglant – m’ont totalement conquise.

Thorn ensuite. Qui est-il ? Est-il un manipulateur au cœur de glace, un irascible ambitieux redouté de tous ? Ou bien est-il cet homme terriblement bouleversant qui retient toutes ses émotions et une certaine fragilité sous sa carapace de comptable sombre et maussade ? Ou bien est-il les deux ? Quoiqu’il en soit, il n’a cessé de m’émouvoir, de me faire rire (malgré lui sans doute) et de me faire sourire et j’ai hâte de le retrouver.

Je pourrais encore parler des heures de toutes les autres rencontres qui ont marquées ma lecture. Tous ces personnages ni blancs ni noirs qu’on peut successivement détester et adorer (mais surtout adorer !), à chacun leurs travers et leurs crimes. Berenilde et son caractère parfois soupe-au-lait. Archibald, le coquin frivole et magouilleur mais aussi honnête et vrai parmi tous les faux-semblants de la cour. Ou encore le Chevalier et le seigneur Farouk qui peuvent tour à tour se révéler parfaitement terrifiants et émouvants.

Une dernière pensée pour l’indéfectible compagne d’Ophélie, l’écharpe mi-chat mi-serpent que j’ai trouvé géniale.

Deuxièmement, pour ce monde, ou plutôt ces mondes.

L’idée de cette Terre éclatée qui a donné naissance à de multiples arches. Celle des esprits de famille, immortels et quasiment amnésiques. Celle des clans et des pouvoirs. Toute cette diversité est enchanteresse et donne envie de se lancer dans une carrière d’exploratrice pour partir à la découverte  des autres arches. Le talent de l’auteure pour donner à voir les personnages se retrouve également ici et je n’ai eu aucun mal à visualiser les différents lieux. Quel contraste entre la vie paisible et montagnarde  sur Anima (qui cache cependant quelques secrets) et l’ambiance à la Citacielle, si délétère, si pesante en dépit de son apparente frivolité. L’univers de Christelle Dabos est foisonnant, subtil et tout simplement merveilleux.

Troisièmement, n’oublions pas l’intrigue.

Haletante, merveilleusement bien écrit, l’histoire est extrêmement bien ficelée. Des indices, des détails sont laissés ici et là et se révèlent essentiels quelques chapitres plus loin. La trame principale se dévoile peu à peu tandis que des personnages secondaires font leur apparition. Tout aussi construits et profonds que les protagonistes de premier plan, ils contribuent à la richesse de l’histoire. J’ajouterai que celle-ci est aussi passionnante dans le premier que dans le second tome, ce dernier ne connaissant aucun essoufflement.

Quant à la relation entre nos deux personnages principaux – Ophélie et Thorn pour ceux qui n’auraient pas suivi – elle est particulièrement bien amenée. Pas de romance ridicule et prévisible, Ophélie ne fait aucun mystère de son absence de sentiments pour Thorn et tous deux, timides et butés à la fois, ont beaucoup de mal à communiquer, ce qui donne lieu à des scènes qui m’ont particulièrement attendrie. 

Poétique, captivante, désuète, cette saga est un coup de cœur absolu et je pressens que mes prochaines lectures vont me sembler un peu fades. Pour ses personnages atypiques, hauts en couleurs, détestables et adorables, pour cet univers qui, s’il peut rappeler Miyazaki ou d’autres auteurs de fantasy, reste unique et incroyablement riche, pour ces intrigues parfaitement tricotées, lisez La Passe-miroir !

Et remarquons que les couvertures sont juste magnifiques. Bravo à Laurent Gapaillard qui embellit ma bibliothèque d’une manière tout à fait enchanteresse !

Tome 1, Les fiancés de l’hiver

« Tu es la personnalité la plus forte de la famille, ma petite. Oublie ce que je t’ai dit la dernière fois. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne. »

« Mais son regard, lui, ne redeviendrait jamais comme avant. A force de voir des illusions, il avait perdu les siennes et c’était très bien comme ça. Quand les illusions disparaissent, seule demeure la vérité. »

Tome 2, Les disparus du Clairdelune

« La première fois que je vous ai vue, je me suis fait une piètre opinion de vous. Je vous croyais sans jugeote et sans caractère, incapable de tenir jusqu’au mariage. Ça restera à jamais la plus grosse erreur de ma vie. »

« Il en allait toujours ainsi avec elle : plus elle avait le cœur gros et plus sa tête était vide. »

« Si elle s’était perfectionnée dans l’art de la lecture, c’était parce qu’elle ne s’était jamais sentie aussi proche de sa propre vérité qu’en explorant celle des objets. Le passé n’était pas toujours beau à regarder, mais les erreurs des personnes qui l’avaient précédée sur Terre étaient aussi devenues les siennes. Si Ophélie avait retenu une chose dans la vie, c’était que les erreurs étaient indispensables pour se construire. »

La Passe-Miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, Christelle Dabos. Gallimard jeunesse, 2013. 517 pages.

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, Christelle Dabos. Gallimard jeunesse, 2015. 552 pages.

Miss Peregrine et les enfants particuliers, tome 3 : La bibliothèque des âmes, de Ransom Riggs (2016)

Miss Peregrine et les enfants particuliers, tome 3 (couverture)Après une relecture des deux premiers tomes pour me rafraîchir la mémoire, j’ai enfin lu le troisième et dernier tome de Miss Peregrine et les enfants particuliers ! Dévoré serait un mot plus approprié, je pense.

A la fin du second tome, Hollow City, Jacob, Emma et Addison, le chien particulier, étaient séparés de leurs ami.es, enlevé.es par des Estres auxquels eux-mêmes avaient échappé de justesse. Tous trois se lancent sur leurs traces jusqu’à l’Arpent du Diable, une terrible boucle temporelle où la loi n’existe pas.

 

Dans La bibliothèque des âmes, l’histoire est surtout focalisée sur Jacob et Emma, leurs amis étant emprisonnés. Jacob grandit énormément, il n’a plus grand-chose à voir avec l’adolescent du premier tome : il a gagné en volonté et en puissance. Car il découvre que sa particularité est plus puissante que ce qu’il pouvait soupçonner.

Ils font également de nouvelles rencontres toujours aussi inoubliables dont un sombre batelier du nom de Sharon (quand on sait dans quels lieux il conduit ses passagers, on apprécie la référence au passeur des Enfers de la mythologie grecque) et Bentham, un dandy collectionneur. Du début à la fin, j’aurai aimé les personnages de Ransom Riggs et leur caractère unique à tous (et pas seulement à cause de leur particularité) : l’ego surdimensionné d’Addison, les sarcasmes d’Enoch, la présence imposante de Miss Peregrine, la force d’Emma, l’efficacité discrète d’Hugh, etc.

 

J’ai trouvé dans ce tome un équilibre parfait entre information, réflexion et action. Information : nous en apprenons davantage sur les Particuliers, sur les Creux, sur les Estres et sur cette mystérieuse Bibliothèque des âmes et plusieurs questions trouvent ici leur réponse. Réflexion : Jacob s’interroge beaucoup sur beaucoup de sujets (a-t-il les capacités de sauver tout le monde, peut-il faire honneur à l’héritage de son grand-père, comment peut-il choisir entre sa famille normale et sa famille particulière, etc.). Action : le rythme ne faiblit pas et il y a pléthore de rebondissements.

 

J’aime toujours autant l’utilisation de ces vieilles photos en noir et blanc. Elles confèrent aux romans beaucoup de réalisme et une ambiance tout à fait… particulière, à la fois grotesque et sombre, mystérieuse et désuète.

En revanche, j’ai remarqué quelque chose qui m’avait échappé à ma première lecture. Autant dans le premier tome, les photos ont une existence concrète dans le roman, elles sont manipulées, prises par les personnages et Jacob les voit réellement, autant elles ont par la suite plus un rôle d’illustrations. Il devient rare que ce soit des photos qui ont une existence dans le roman. Mais cela n’est qu’un détail qui ne m’a pas véritablement dérangée.

 

Un décor infernal, des héros qui ont beaucoup mûri, de nouveaux personnages impressionnants, une fin soignée… La bibliothèque des âmes ne m’a pas déçue ! La trilogie Miss Peregrine et les enfants particuliers est vraiment un coup de cœur de bout en bout ! Par son histoire, par ses personnages, par son écriture, par ses photographies, Ransom Riggs m’a emportée dans un univers que je n’ai pas du tout envie de quitter…

« Mes frères m’ont enseigné une leçon difficile, a-t-elle murmuré. Nul ne peut vous blesser plus cruellement que les personnes que vous aimez. »

« Ce que certains considèrent comme l’enfer est le paradis pour d’autres, a repris le batelier. »

Miss Peregrine et les enfants particuliers, tome 3 : La bibliothèque des âmes, Ransom Riggs. Bayard, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sidonie Van den Dries. 587 pages.

American Gods, de Neil Gaiman (2001)

American Gods (couverture)Ex-taulard, Ombre vient de perdre sa femme lorsqu’il rencontre Voyageur (qui m’a rappelé le Marquis de Carabas de Neverwhere). Cet homme étrange qui semble tout savoir de lui propose de travailler pour lui. Désabusé, Ombre accepte sans savoir qu’il s’engage dans une aventure périlleuse à travers les Etats-Unis. Une équipée qui l’amènera à côtoyer… des dieux. Les dieux de tous les pays, venus au fil des immigrations avec ceux qui croyaient alors en eux. Des dieux oubliés au fil des générations, remplacés par de nouvelles divinités : celles de la télévision, de l’argent, de la célébrité, du consumérisme…

Un roman aux multiples prix : prix Hugo du meilleur roman 2002, prix Nebula du meilleur roman 2002, prix Locus du meilleur roman de fantasy 2002, prix Bram Stocker du meilleur roman fantastique 2002, prix Bob Morane du meilleur roman étranger 2003.

American Gods est plus exigeant que les autres livres de Neil Gaiman que j’ai pu lire jusqu’à présent (Neverwhere, L’Océan au bout du chemin, Coraline, Miroirs et fumée). L’intrigue prend place doucement, les personnages sont plus nombreux, on visite de nombreux lieux, de nombreuses références sont faites à la culture populaire ainsi qu’aux différents panthéons. Bref, American Gods  est véritablement foisonnant.

Les Etats-Unis apparaissent vraiment comme un lieu cosmopolite, une terre sauvage où de nombreux peuples se sont retrouvés, se sont mélangés. C’est ce qui donne ce mélange de religions et de croyances. Et j’ai adoré rencontrer tous ces dieux et déesses, certain.es que je connaissais, d’autres non : Kali (hindouisme), Anansi (folklore de l’Afrique de l’Ouest), Odin (mythologie nordique), Czernobog (mythologie slave), Ibis/Thot (mythologie égyptienne), etc. Et les vies menées par ces divinités sont souvent peu reluisantes. Certaines se prostituent, d’autres survivent de petits boulots, d’autres se sont isolés du monde ou se sont parfois même suicidés. Décidément, Neil Gaiman ne manque pas d’humour et fait dégringoler les dieux et déesses de leur piédestal ! Un bon point pour les interludes qui évoquent une déité ou une autre, son arrivée sur le continent américain, sa survie au XXIe siècle : ce sont de petits détails passionnants !
American Gods est également un road-movie à travers les Etats-Unis. Les grands villes sont peu présentes (ou si c’est le cas, ne m’ont pas marquée) ; en revanche, on visite les petites villes, le cœur rural, authentique des USA.

En prime, un gros retournement de situation vous attend à la fin ! Il est très bien amené et je ne l’ai pas du tout vu venir.

Un peu SF, un peu fantasy, un peu de thriller et d’érotisme, des dialogues précis et de l’humour, American Gods est vraiment un livre à part, même si – peut-être paradoxalement – ce n’est pas celui de Gaiman qui m’a le plus enthousiasmée.

La série American Gods devrait être diffusée début 2017. Je suis impatiente de voir ce que cela va donner !

J’ai également Anansi Boys, dans lequel on retrouve les enfants d’Anansi, qui m’attend sur mon étagère depuis très longtemps. Il est en anglais et j’ai un peu peur de l’argot, mais je pense que je vais me lancer un de ces jours.

« Tu vas faire une commission à Voyageur. Tu vas lui dire qu’il n’existe plus. Il est oublié. Il est vieux. Dis-lui que nous, on est l’avenir, et qu’on n’en a rien à branler de lui ou des autres dans son genre. Il est relégué dans la poubelle de l’histoire alors que les types comme moi filent dans leur limousine sur la super autoroute de demain. »

« La chevauchée était plus qu’exaltante : elle était électrique.
Ils filaient à travers l’orage, s’élançant de nuage en nuage tels des éclairs déchiquetés ; ils se déplaçaient comme le tonnerre, comme l’ouragan déchaîné. C’était un impossible et crépitant voyage où la peur n’avait pas sa place. Il n’y avait que la puissance de la tempête, inexorable, qui dévorait tout, et la joie du vol. »

American Gods, Neil Gaiman. J’ai Lu, 2004  (2001 pour l’édition originale. Au Diable Vauvert, 2002, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Pagel. 603 pages.

L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman (2014)

L'océan au bout du chemin (couverture)J’avais beaucoup aimé Neverwhere, mais j’ai totalement adoré L’océan au bout du chemin. Quinze ans séparant ces deux ouvrages – le premier datant de la fin des années 1990 et le second de 2013 –, il a sûrement gagné en maturité et en qualité d’écriture.

Le narrateur, devenu adulte, revient auprès de la maison de son enfance à l’occasion d’un enterrement. Et là, il se souvient. Il se souvient de ses sept ans, il se souvient de l’étrange petite Lettie Hempstock, il se souvient de la voiture abandonnée sur le sentier et du mort à l’intérieur, il se souvient de toutes les choses extraordinaires et effroyables qu’il avait alors vécues.

« Si vous m’aviez posé la question une heure plus tôt, j’aurais répondu que non, je ne me rappelais pas ce sentier. Je ne crois même pas que je me serais souvenu du nom de Lettie Hempstock. Mais, debout dans  ce vestibule, tout me revenait. Des souvenirs attendaient à la lisière des choses, pour me faire signe. Vous m’auriez déclaré que j’avais à nouveau sept ans, j’aurais pu vous croire à moitié, un instant. »

Le talent de conteur de Neil Gaiman fait son office et on se retrouve peu à peu totalement immergé dans cette histoire, dans cet univers (comme lorsqu’il crée la Londres d’En Bas de Neverwhere). Dans L’océan au bout du chemin, il crée une atmosphère sombre dès le début avec ce suicide. Puis arrive Ursula Monkton…

Ursula Monkton est une gouvernante embauchée par ses parents, mais le narrateur ne se laisse pas tromper comme tout le reste de sa famille : Ursula Monkton n’est pas ce qu’elle dit, ce qu’elle semble être. Elle est manipulatrice, elle est maléfique. Elle est le Mal. Et elle m’a tout simplement angoissée. Sa fausse gentillesse va bien entendu se craqueler et laisser apparaître un personnage parfaitement flippant. (Ce qui rappelle l’autre mère dans Coraline.) D’autres créatures monstrueuses et impitoyables feront leur apparition mais Ursula reste la pire d’entre eux.

Evidemment, les parents du narrateur sont aveugles tandis que lui n’a pas encore fermé son esprit et ses yeux aux choses étranges. Il accepte cet extraordinaire qui vient menacer son monde. Heureusement, il n’est pas tout seul : il a la famille Hempstock. Lettie tout d’abord, puis la mère de celle-ci prénommée Ginnie, et enfin Mémé Hempstock.

Un roman envoûtant et magique, dans un nouvel univers dans lequel se côtoient les pires et les meilleurs sentiments, la cruauté et la tendresse, la mort et l’amitié…

 

« Les souvenirs d’enfance sont parfois enfouis et masqués sous ce qui advient par la suite, comme des jouets d’enfance oubliés au fond d’un placard encombré d’adulte, mais on ne les perd jamais pour de bon. »

« Je me suis allongé sur le lit et perdu dans les histoires. Ça me plaisait. Il y avait plus de sécurité dans les livres qu’avec les gens, de toute façon. »

« Les adultes suivent les sentiers tracés. Les enfants explorent. Les adultes se contentent de parcourir le même trajet, des centaines, des milliers de fois ; peut-être l’idée ne leur est-elle jamais venue de quitter ces sentiers, de ramper sous les rhododendrons, de découvrir les espaces entre les barrières. J’étais un enfant, ce qui signifiait que je connaissais une douzaine de façons de quitter notre propriété et d’atteindre le chemin, des parcours qui n’exigeaient pas d’emprunter notre allée. »

« Personne ressemble vraiment à ce qu’il est réellement à l’intérieur. Ni toi. Ni moi. Les gens sont beaucoup plus compliqués que ça. C’est vrai pour tout le monde. »

« L’enfance ne me manque pas, mais me manque cette façon que j’avais de prendre plaisir aux petites choses, alors même que de plus vastes s’effondraient. Je ne pouvais pas contrôler le monde où je vivais, garder mes distances avec les choses, les gens ou les moments qui faisaient mal, mais je puisais de la joie dans les choses qui me rendaient heureux. »

 

L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 314 pages.

 

Neverwhere, de Neil Gaiman (2010)

Neverwhere (couverture)Reçu à Noël, Neverwhere est le premier livre de Neil Gaiman que je lis : il était temps que je comble cette lacune !

La vie jusqu’alors banale de Richard Mayhew bascule le jour où il rencontre Porte, une jeune fille grièvement blessée. Il lui sauve la vie, ce qui fait complètement basculer la sienne. Il devient alors invisible aux yeux de ses collègues de bureau, des chauffeurs de taxis et même de sa fiancée ! Il découvre alors qu’il appartient à présent à une autre Londres, située sous les rues qu’il arpentait auparavant : la Londres d’En Bas. Il décide de s’y enfoncer pour retrouver Porte et récupérer son ancienne vie. Mais la Londres d’En Bas est un monde dangereux.

 

La Londres d’En Bas est un univers magique et complètement fou. On y troque des ordures, des objets du quotidien, des services et même des cadavres. Une Bête guette, tapie dans un labyrinthe. Telles des vampires, de belles jeunes femmes aspirent la vie en embrassant ceux qui se laissent séduire. Certains parlent aux rats, d’autres ouvrent tout ce qui est fermé. Les objets ont des pouvoirs magiques. Voilà le monde de tous les possibles dans lequel est projeté le pauvre Richard, lui qui était accoutumé à une vie sans souci et bien ordonnée.

Je suis allée à Londres à l’automne dernier pour la première et j’en suis bien contente : cela m’a permis de situer les lieux évoqués dans le livre (Camden, la City, le HMS Belfast amarré non loin du Tower Bridge, etc.) et de visualiser le métro londonien. J’ai beaucoup aimé l’idée de prendre au pied de la lettre le nom des stations de métro : il y a vraiment une cour du Comte à Earl’s Court, des Moines Noirs à Blackfriars et des bergers (peu fréquentables apparemment) à Shepherd’s Bush, Knightsbridge devient l’inquiétant Night’s Bridge, le pont de la Nuit, Serpentine est présentée comme l’une des Sept Sœurs (Seven Sisters), etc.

 

Mais ce qui fait, avant tout, toute la saveur de cet univers, c’est sa population. Hauts en couleurs, cruels, magiques, uniques, les habitants de la Londres d’En Bas sont véritablement atypiques. Porte est forte et décidée, totalement adaptée pour survivre au monde de Neverwhere, tout comme sa garde du corps, Chasseur. Ma préférence va toutefois au marquis de Carabas, ce magouilleur rusé obsédé par les faveurs qu’il rend et surtout celles qu’on lui doit, ainsi qu’aux sadiques MM. Croup et Vandemar, duo d’éventreurs si totalement différents qu’ils en deviennent parfaitement complémentaires. Je m’arrête là, mais je n’oublie pas la ribambelle de personnages secondaires que l’on aimerait parfois mieux connaître comme Old Bailey, les Parle-aux-Rats, Serpentine (j’aurais aimé en apprendre plus sur la relation entre Chasseur et les Sept Sœurs)…

Mais en même temps, le peuple d’En Bas – ces invisibles pour ceux de la Londres d’En Haut, ceux qui sont tombés dans des failles – nous interroge sur notre regard sur les mendiants de nos villes, ceux qui deviennent parfois invisibles, ceux que l’on ignore.

Et bien sûr, au milieu d’eux, Richard que j’ai très vite pris en sympathie. Certes, il est peureux et parfois un peu trop pleurnichard, mais il est bon, pas calculateur pour un sou et, quand même… son désarroi est compréhensible.

 

Neverwhere, c’est aussi un univers très visuel (peut-être parce qu’il s’agit en premier lieu d’une série télévisée). On imagine très bien les rues étroites, les marchés encombrés et bruyants. Les couleurs de ce livre sont le noir de la crasse et le rouge du sang. Ses odeurs, celle des égouts et de la mort.

Ensuite, malgré la cruauté dont les habitants de cette ville étranges font parfois preuve et les épreuves affrontées par Richard, Porte et les autres, c’est également un récit très drôle. Entre les remarques désabusées d’un Richard perdu qui s’accroche désespérément à sa réalité, le cynisme du marquis, le verbiage continuel de M. Croup qui tranche avec l’économie de mots dont fait preuve M. Vandemar, l’humour est omniprésent.

 

J’ai regretté d’arriver à la fin de ce roman d’urban fantasy tant j’ai adoré arpenter la Londres d’En Bas en compagnie de personnages si hauts en couleurs. J’ai vraiment hâte de découvrir d’autres histoires de ce formidable conteur que semble être Neil Gaiman.

 

«  C’était un vendredi après-midi. Richard avait constaté que les événements sont pleutres : ils n’arrivaient pas isolément mais chassaient en meute et se jetaient sur lui tout d’un coup. »

«  Richard écrivait son journal dans sa tête.

Cher journal, commença-t-il. Vendredi, j’avais un emploi, une fiancée, un domicile et une existence sensée. (Enfin, dans la mesure où une vie peut avoir un sens.) Et puis, j’ai rencontré une jeune fille blessée qui se vidait de son sang sur le trottoir et j’ai joué au bon Samaritain. Désormais, je n’ai plus de fiancée, plus de domicile, plus d’emploi, et je me promène à quelques dizaines de mètres sous les rues de Londres avec une espérance de vie comparable à celle d’un éphémère animé de pulsions suicidaires. »

« Elle buvait ta vie, répondit le marquis de Carabas dans un chuchotement rauque. Elle te prenait ta chaleur. Elle te changeait en une créature froide, comme elle. »

Neil Gaiman sur le fait d’adapter la série en roman :

« Le roman a vu le jour, comme cela arrive parfois, sous la forme d’une série télé qu’on m’a demandé d’écrire pour la BBC. Et si la série qui a été diffusée n’était pas forcément mauvaise, je butais sans cesse contre le fait tout simple que ce que l’on voyait à l’écran ne correspondait pas à ce que j’avais dans la tête. Un roman paraissait la solution la plus commode pour transférer ce que j’avais dans ma tête à l’intérieur de celle des gens. Les livres sont plutôt bien, pour ça. »

 

Neverwhere, Neil Gaiman. Au diable vauvert, 2010 (1996 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 494 pages.