Missouri 1627, de Jenni Hendriks et Ted Caplan (2019)

Missouri 1627Veronica Clarke est une élève modèle : major de promo, membre de l’équipe de volley, future étudiante à Brown, populaire, etc. Sauf qu’elle est enceinte. Adieu avenir radieux. Une seule solution : une clinique d’Albuquerque à 1627 kilomètres de chez elle. Pour l’y conduire : son ancienne meilleure amie, Bailey Butler.

J’avoue que j’avais quelques doutes à la lecture du synopsis. Le côté road-trip un peu barré, ça peut fonctionner ou pas. Heureusement, le voyage s’est bien passé ici. Enfin, pas toujours pour les deux filles, mais pour moi. Certes, j’ai eu l’impression que les déboires en série étaient un peu trop rapprochés pour être totalement crédibles. Mais c’est aussi ce qui confère du piquant à ce livre, ce qui fait que l’on enchaîne les chapitres pour savoir comment elles vont se sortir de chaque mauvais pas pour continuer leur chemin.
Le côté humoristique vient adoucir le sujet fort sérieux de l’avortement. Cela ne le décrédibilise pas, mais apporte un souffle d’air frais et offre une bonne répartition de gravité et de légèreté, de joie et de tristesse, d’adolescence insouciante et de réflexions matures. D’autres sujets sont également abordés comme ceux du consentement, de la famille, de la religion, de l’amitié…

De plus, ce qui fonctionne très bien, c’est le duo Veronica-Bailey. Autrefois meilleures amies, leurs routes se sont séparées au lycée quand Veronica est devenue cette fille idéale, machine à bonnes notes, quand Bailey est devenue trop excentrique, trop colérique, trop sombre. Cet improbable voyage est l’occasion pour elles de se redécouvrir, de se retrouver, de se pardonner.
Leurs différences ne tournent cependant pas à la caricature. Veronica fait parfois preuve de cran et d’audace tandis que Bailey a évidemment des failles à nous révéler. J’ai vraiment aimé la complémentarité et l’alchimie de ces deux filles aux portraits tracés avec justesse.
C’est aussi un voyage initiatique pour Veronica. Cette occasion de réfléchir aux années passées et aux choix effectués va transformer son regard sur elle-même et sur ce qu’elle considère comme important.
Si Veronica et Bailey trouveront bien des obstacles pour leur mettre des bâtons dans les roues, elles feront également quelques rencontres teintées de bienveillance et de compréhension : ces instants qui font du bien et permettent de contrebalancer la méchanceté, l’égoïsme ou les convictions dévastatrices de certain·es.

Un roman divertissant et bien dosé : un équilibre entre le sérieux de la thématique et le fol enthousiasme qui parcourt ce périple, entre la raison de Veronica et l’insouciance apparente de Bailey, entre le jeu perpétuel des apparences et la sincérité que peuvent offrir certaines rencontres. Si certaines péripéties sont parfois un chouïa trop rocambolesques, Missouri 1627 n’en est pas moins une lecture agréable et vite dévorée.

« Tu t’enfuis au moindre problème parce que tu as peur de casser ton image. Parce que tu as besoin que tout le monde te trouve parfaite. Tu as un B à un devoir ? Tu prétends que tu étais malade et tu réclames une seconde chance. Ton mec est un connard ? Tu fais semblant d’organiser un week-end en amoureux, avec photos à l’appui, pour que tes amies ne se doutent de rien. Les parents de ta meilleure amie divorcent et elle est un peu perturbée ? Tu la largues pour des espèces de robots surdoués ! »

« Bientôt, mes parents, mes amis, tout le monde apprendra la vérité, et il ne restera plus rien de la Veronica Clarke d’avant.
Oubliées mes excellentes notes et mon investissement dans le conseil des étudiants.
La seule chose que l’on retiendra de moi, c’est que je me suis fait avorter.
 »

Missouri 1627, Jenni Hendriks et Ted Caplan. Bayard, 2021 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sidonie Van den Dries. 365 pages.

Harleen, de Stjepan Šejić (2020)

Harleen (couverture)Pfiou, cette couverture… Je dois l’avouer, elle m’hypnotise depuis la première fois que mon regard a croisé celui d’Harleen. Je la trouve magnifique et surtout particulièrement magnétique. Cette Harleen déboussolée, cette bascule entre Harleen et Harley… tout ça me noue les entrailles quand je regarde cette couverture. Cependant, n’étant pas une grande lectrice de comics (Sandman, Preacher, et c’est tout pour le moment), je lui ai tourné autour pendant un moment, osant à peine le feuilleter pour ne pas me spoiler. Finalement, on me l’a offert, mettant fin à mes hésitations et, après quelques jours pour attendre « le bon moment », j’ai plongé dans ma lecture.

Et ô merveille, les promesses de la couverture ont été tenues.

Graphiquement tout d’abord. Les illustrations intérieures sont superbes. J’ai mis, pour lire ce comics, un temps disproportionné au nombre de pages tant je suis restée bloquée sur le tombé d’une chevelure, sur un mouvement, sur une attitude, sur une expression, ou, à l’instar de la couverture, sur un regard.
Stjepan Sejic m’a scotchée par les émotions qu’il parvient à faire passer dans les visages de ses protagonistes. (Qu’il est difficile de retransmettre l’émerveillement qui tend davantage à museler mon esprit qu’à le rendre prolixe…).
De plus, certaines scènes sont sublimées dans des pleines pages, ce qui les rend encore plus fortes et visuellement marquantes.

Scénaristiquement ensuite. Ma culture de Gotham, Batman et compagnie se limite aux films et à ces petites choses que l’on connaît sans savoir comment, de la culture générale dirais-je ; je n’ai jamais lu un seul comics sur ce sujet (trop de tomes, trop de versions, trop d’auteurs et d’illustrateurs pour que je m’y retrouve). Néanmoins, cet univers a indéniablement quelque chose de fascinant. Quelque chose de cathartique, je crois. Cette ville malfamée et corrompue, en proie à la violence, ces super-vilains aussi dangereux que captivants, cette irrationalité débridée, la démesure… il y a dans toute cette noirceur quelque chose d’attirant, peut-être parce que, heureusement, ce n’est pas notre quotidien. Quoi qu’il en soit, ce livre-ci, c’est en quelque sorte l’histoire que je rêvais de lire sur Gotham, sur le Joker, sur Harley Quinn.

Harleen est un comics focalisé sur la psychologie de ses personnages. L’action est somme toute assez limitée, ce qui n’est nullement un problème pour moi, d’autant plus quand l’intériorité des protagonistes est aussi travaillée et convaincante.
De décisions hasardeuses en cauchemars, on voit cette Harleen, si motivée, enthousiaste, et surtout si pleine de bonnes intentions – terribles bonnes intentions –, lentement glisser au fond du gouffre.
Certes, on connaît la fin, on sait la naissance d’Harley Quinn, mais ce qui importe ici, c’est le chemin qui y mène. Ce n’est pas l’acrobate hypersexualisée qui est au cœur de cette histoire, mais la psychiatre idéaliste, intelligente et travailleuse. Au fil des pages, alors que son état d’esprit évolue, sa garde-robe se modifie légèrement et le rouge, annonciateur de sang et de passion, fait son apparition. Il y a aussi ce Joker des plus enjôleurs, ce fascinant manipulateur qui, impitoyable devant ses acolytes, se fait séducteur avec Harleen. Dès sa première apparition – grandiose –, on sait que l’on ne peut pas se fier à lui, mais son attitude de rock star est aussi irrésistible qu’empoisonnée.

(Mes photos ne rendent absolument pas justice à la réalité…)

C’est une histoire d’amour malsaine, une histoire d’influence, la domination d’un esprit par un autre jusqu’à le conduire dans des voies inédites. C’est une histoire où de simples mots peuvent se révéler fatidique, où le sourire se fait arme. C’est une histoire tragique et sublime.

Dans son histoire comme à travers ses illustrations, Harleen se révèle un comics très vivant et particulièrement touchant, une intrigue passionnante qui m’a serré les tripes et broyé le cœur. Harleen est tombée amoureuse du Joker et je suis tombée amoureuse d’Harleen.

Harleen, Stjepan Šejić. Urban Comics, coll. DC Black Label, 2020. Traduit par Julien DiGiacomo. 224 pages.

« Les classiques, c’est fantastique » : quatre pièces de théâtre parlant d’amour

« Les classiques, c’est fantastique » certes, mais je n’étais pas forcément inspiré par la thématique de février : l’amour. Cependant, j’ai eu l’idée de profiter de cette occasion pour l’aborder par un genre que je lis assez peu, à savoir le théâtre. C’était l’occasion de lire ou relire des pièces cultes d’auteurs différents. J’ai sorti mes énormes intégrales de leur bibliothèque et j’ai alterné les comédies et les drames, les pièces en vers et en prose.

M

Je ne vous propose pas une étude comparée de ces différentes pièces (je n’ai ni l’intelligence, ni les connaissances, ni l’envie de consacrer le temps nécessaire à ce genre d’exercice), mais de courts avis de néophyte.

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Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux (1730)

Le jeu de l'amour et du hasard 1Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, Sylvia et Dorante doivent se marier. Seulement, comment connaître le vrai visage de l’autre, sans faux-semblants et hypocrisie ? Sans le savoir, tous deux fomentent le même projet : échanger leur place avec celle qui de son valet, qui de sa servante.

L’histoire m’était connue – je crois même l’avoir vue jouée – donc je n’ai eu aucune surprise quant à l’intrigue.

Après les premières lignes, retrouvailles avec un style littéraire très travaillé, tant dans les tournures de phrases que dans le vocabulaire, j’ai pris plaisir à ce beau langage. Les bons mots, les joutes verbales des personnages, les répliques qui fusent m’ont séduite, moi qui n’ai aucune répartie.
La pièce est pleine de quiproquos qui ont su me faire sourire. Elle joue évidemment avec les conditions sociales : les travestissements et les troubles induits par une condition supposée inférieure ou supérieure donnent du corps à l’histoire.
Certes, le tout manque peut-être un peu de nuances – les maîtres intelligents et les serviteurs un peu frustes (surtout Arlequin, le valet de Dorante) – mais, dans ce contexte de pièce classique du XVIIIe, cela ne m’a pas dérangée et j’ai aimé suivre ces deux intrigues parallèles.

J’ai particulièrement apprécié cette figure paternelle qui, bien que souhaitant conclure ce mariage, se révèle gentille, compréhensive et soucieuse du bonheur de sa fille. C’est pourquoi il accepte d’être le complice de la mascarade des deux jeunes gens, Tolérant, il n’impose nullement le mariage et un époux à sa fille.

Une pièce efficace, agréable et divertissante.

Le jeu de l'amour et du hasard 2

« Monsieur Orgon : Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez. »

Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux (1730 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Marivaux, aux éditions Famot, 1975, pp 419-445.

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Phèdre, de Jean Racine (1677)

PhèdreRésumé minimaliste : Phèdre, femme de Thésée, est amoureuse du fils de celui-ci, Hippolyte.

Il s’agissait cette fois d’une relecture d’un texte adoré voilà longtemps. Pas de suspense : ce fut encore le cas.

L’ambiance est ici complètement différente de la première pièce. Phèdre est une femme mise à la torture par un amour qu’elle réprouve. Seulement, nul ne peut lutter contre les dieux, contre son sang. Après la passion inspirée à sa mère Pasiphaé pour un taureau – passion qui donna vie au Minotaure –, après les malheurs de sa sœur Ariane, abandonné par le même Thésée dont elle est l’épouse actuelle, c’est elle qui est frappée par la main d’Aphrodite.
Ainsi, Phèdre doit se battre contre un destin que – la tragédie étant ce qu’elle est – l’on sait évidemment inéluctable. La pièce ne cesse de s’assombrir et la mort semble planer de plus en plus bas au fil des actes et des scènes.
Outre la notion de fatalité, Racine offre à son héroïne un maelström poignant d’émotions violentes. Elle éprouve tour à tour la honte, le dégoût de soi, la culpabilité, puis s’ajoute la souffrance de voir son amour rejeté en même temps que sa fierté est bafouée.

Le texte est rédigé en vers, en alexandrins, et c’est tout simplement magnifique. J’ai été emportée par cette poésie, par cette souffrance, par ces malédictions jetées au ciel, par ces destinées implacables.

 Un coup de cœur une fois encore pour cette histoire mythologique, pour cette pièce emplie de désespoir, pour ce personnage complexe, pour cette écriture superbe.

« Œnone :
Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirées ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
Phèdre :
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
Œnone :

Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
Phèdre :

Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Œnone :
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première ;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ? »

« Phèdre :
Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m’en sont témoins, ce dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

Phèdre, Jean Racine (1677 pour la première représentation). Dans : Œuvres complètes de Racine, aux éditions Famot, 1975, pp 321-345.

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Don Juan ou le Festin de Pierre, de Molière (1665)

DonJuan(L’orthographe « Dom Juan » semble plus courante, mais mon édition ayant fait le choix du « Don Juan », j’en ferai de même.)

Malgré la célébrité de cette pièce, je n’en connaissais pas du tout le détail, si ce n’est, évidemment, qu’elle met en scène un coureur de jupons invétéré.

Certes, Don Juan possède des côtés assez sympathiques : il est bon vivant, il a sa propre philosophie de vie et refuse de suivre aveuglément la morale et les préceptes religieux. Cependant, il est aussi fort exaspérant – notamment par son côté séducteur poussé à son paroxysme. C’est un bonimenteur qui n’hésite pas à se marier à droite à gauche sans considération pour ses victimes qui perdent tout intérêt à ses yeux dès lors qu’elles lui ont cédé.

Si certaines scènes sont assez cocasses dans leur ridicule – comme celle où il promet la lune à une paysanne trente secondes après leur rencontre et dix minutes après avoir fait les mêmes promesses à une autre – et si d’autres présentent des réflexions intéressantes, la pièce présente toutefois des longueurs à mes yeux. Un schéma répétitif se met en place au fur et à mesure que les personnages défilent pour blâmer et mettre en garde un Don Juan qui n’écoute personne.

D’ailleurs, la fin voit la réalisation des funestes prophéties ignorées par Don Juan et signe ainsi le triomphe de la morale. Triomphe peut-être atténué par le fait que Don Juan soit resté fidèle jusqu’au bout à son caractère et à ses convictions…

Même si cette pièce m’a moins séduite que les précédentes, ce ne fut pas une lecture inintéressante bien que suscitant des émotions diverses, ni un mauvais moment, et je l’ai lue sans déplaisir.

Don Juan 2

« Don Juan :
Quoi ! tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. »

Don Juan ou le Festin de Pierre, Molière (1665 pour la première représentation). Dans : Œuvres complètes de Molière, aux éditions Famot, 1975, pp 347-375.

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Roméo et Juliette, de William Shakespeare (environ 1597)

Le résumé est-il nécessaire ? Deux familles qui se haïssent et, au milieu, un couple de jeunes amoureux.

Classique parmi les classiques, incontournable histoire d’amour, couple tragique par excellence ! Je ne pouvais pas ne pas saisir cette opportunité de découvrir cette pièce. Cependant, je dois avouer qu’il s’agit incontestablement de celle contre laquelle j’avais le plus de préjugés. Non pas que je n’avais pas envie de la lire – au contraire, j’étais assez curieuse finalement – mais j’étais prête à ne pas accrocher du tout.
Or, ce ne fut pas du tout aussi niais que je le craignais.

Certes, il y a bien l’histoire du coup de foudre qui me laisse toujours dubitative (surtout que dans le cas de ce coup de foudre, Roméo était masqué…), mais c’est du théâtre, les personnages ne peuvent guère prendre trois siècles pour tomber amoureux, surtout qu’ils doivent beaucoup souffrir après ça. En outre, à l’époque, le public n’était probablement pas aussi blasé que moi. Et puis, tous deux sont jeunes, ce qui peut expliquer son amour absolu et sans concession
Certes, Roméo ne m’a séduite. Déjà, le mec qui tombe fou amoureux de Juliette d’un regard alors qu’il passe le début de la pièce à pleurer sur une autre… Et puis, le gars qui tue le cousin de sa dulcinée deux heures après un mariage secret, alors qu’il sait que la situation est déjà bien tendue et que le prince local en a un peu ras-la-casquette de leurs accrochages plus ou moins mortels… Il cherche quand même.
Par contre, étonnamment, j’ai trouvé Juliette très sympathique et courageuse. Elle brave sa famille, elle fomente un plan d’évasion, elle prend un narcoleptique qui la plonge dans un état proche de la mort, elle se poignarde, le tout sans flancher. Finalement, je crois que Roméo m’a semblé plus pleurnichard que Juliette, ce qui fut une vraie surprise car les personnages féminins dans les classiques ne sont pas toujours fantastiques.

En outre,  j’ai finalement été prise sans difficulté dans cette histoire et j’en ai suivi les rebondissements avec plaisir. Cette pièce prônant le mariage d’amour plutôt que les unions arrangées et cette intrigue d’enfants payant le prix de l’inimité de leurs parents a su attraper et conserver mon attention.

Ainsi, je dois avouer que cette lecture – ma seconde pièce shakespearienne – fut une bonne surprise.

« Juliette :
Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.
Roméo, à part :

Dois-je l’écouter encore ou lui répondre ?
Juliette :

Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi toute entière. »

Roméo et Juliette, William Shakespeare (environ 1597 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Shakespeare, aux éditions Famot, 1975, pp 323-357. Traduit par François-Victor Hugo.

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J’avais d’autres titres en tête avant de commencer mes lectures, mais j’ai finalement eu envie de changer d’air en retrouvant mes chers romans. Toutefois, je note de songer plus souvent à tirer une pièce de théâtre de mes étagères.
De ma lecture mitigée de Don Juan au coup de cœur renouvelé de Phèdre, j’ai été marquée par l’efficacité de ces pièces vieilles de plusieurs siècles qui restent finalement très modernes.
J’ai pris beaucoup de plaisir à les lire et j’espère ne pas vous avoir trop ennuyé·es avec ces très modestes chroniques.

Et vous, quelles sont vos pièces favorites,
qu’elles parlent ou non d’amour ?

classique-amour

Parenthèse 9e art : Traquemage, Dans la tête de Sherlock Holmes et Éclat(s) d’âme

Aucune thématique dans ce fourre-tout : de la BD française et du manga japonais, de l’aventure et du drame, du comique et du sérieux…

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Traquemage (3 tomes)
de Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin) (2015-2019)

Cette série bouclée en trois tomes m’a fait passer un délicieux moment de lecture ! Voici l’histoire de Pistolin, éleveur de cornebiques et petit producteur de pécadous, un fromage authentique (comprendre « particulièrement odorant »), qui, exaspéré de voir son troupeau boulotté par les armées des mages, décide d’aller les exterminer.

De la fantasy rurale et irrévérente – ici, les fées virent alcooliques et les sirènes se font à moitié bouffer (la moitié poisson, je précise) – et un humour assez décapant. Entre les mésaventures loufoques de Pistolin et la tête blasée de Myrtille la cornebique, ce fut un divertissement efficace et amusant.

Si je regrette cette conclusion un peu rapide qui précipite la fin de cette excellente lecture (dont j’aurais bien voulu un quatrième tome), j’apprécie le fait qu’il s’agisse d’une série achevée et bouclée qui ne perd pas de sa saveur en cours de route !

Traquemage (3 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin). Delcourt, 2015-2019. 56 pages par tome.

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Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux
de Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin) (2019)

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 (couverture)Un médecin amnésique trouvé errant en chemise de nuit, une poudre mystérieuse, un ticket de spectacle, voilà Sherlock Holmes et le docteur Watson sur les traces d’un complot des plus étranges…

Je me suis régalée avec cette enquête de Sherlock Holmes qui nous plonge, plus que jamais, dans l’intellect du célèbre détective. Page après page, d’une case à l’autre, il nous fait visiter sa « petite mansarde » tout en suivant le fil de ses pensées, de ses raisonnements et déductions. On le voit arpenter ses bibliothèques mentales pour piocher dans les connaissances engrangées, visualiser les témoignages sous forme de pièces de théâtre, peindre dans son esprit un portrait-robot, suivre un fil rouge ici bien visible. C’est dans ce cerveau optimisé, cet intérieur bien rangé de faits, d’indices et de savoir, que nous plongent les auteurs.

La mise en page et l’agencement des cases diffèrent au fil de l’ouvrage pour un résultat soigné, passionnant et particulièrement original. Le trait de de Benoît Dahan est atypique, avec des faciès très marqués, et j’ai tout de suite adoré ces pages couleur sépia.

Bref, me voilà absolument enchantée de cette mise en image de l’un des plus fameux cerveaux de la littérature.

 Petit bémol : ce n’est pas une histoire complète ! (encore une fois…) Je ne m’y attendais pas (ou plutôt, j’ai commencé à m’y attendre en voyant fondre le nombre de pages restantes pendant que le mystère n’allait que s’épaississant) et la césure a été déroutante, brutale et frustrante. Dommage car cela casse le rythme, sans parler du fil de l’enquête !

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux, Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin). Ankama, 2019. 48 pages.

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Éclat(s) d’âme (4 tomes)
de Yuhki Kamatani (2015-2018, série terminée)

Lorsqu’un de ses camarades de classe découvre un porno gay sur son smartphone, Tasuku ne pense plus qu’à mourir. Or, à l’instant T, il voit une femme s’élancer dans le vide à l’endroit où il pensait faire de même. Sauf que celle-ci est toujours parfaitement vivante… et est l’hôte d’un salon de discussion où se réunissent des personnes LGBT+. Dans ce monde safe, Tasuku va pouvoir découvrir qui il est tout en retrouvant une confiance insoupçonnée.

En dépit de quelques difficultés parfois à distinguer certains personnages masculins, Éclat(s) d’âme est une série poétique et sensible abordant le sujet de l’identité, du genre, de la sexualité et de la différence.
Sa galerie de personnages éclectiques présente différentes personnalités et différentes sensibilités. Diverses façons de vivre sa vie, au grand jour ou en secret, seul·e ou accompagné·e. J’ai également aimé la façon de souligner que la souffrance pouvait naître d’un excès de bienveillance, douloureuse dans son innocence, aussi bien que par des gestes ou des mots ouvertement blessants.

 Les sujets sont bien traités, avec pertinence et réalisme. Yuki Kamatani dénonce la violence du monde, les stéréotypes, les combats intérieurs et extérieurs, sans lourdeur et sans pathos, mais avec une empathie puissante. Les moments que vit Tasuki au cœur du salon de discussion apportent une douceur et une parenthèse bienvenues, tant pour lui que les lecteur·rices.

Si le premier tome m’avait plu, mais sans enthousiasme particulier, les trois tomes se sont révélés très bons. J’ai fini par me sentir impliquée et par m’attacher aux personnages. C’est très fin, très juste et assez poignant par moment.

Éclat(s) d’âme (4 tomes), Yuhki Kamatani. Éditions Akata, 2018 (015-2018 pour les sorties originales). Traduit par Aurélien Estager. 178 pages (T1), 162 pages (T2), 178 pages (T3), 242 pages (T4).

La dernière fois que j’ai cru mourir c’était il y a longtemps, de Clémence Michallon (2020)

La dernière fois que j'ai cru mourirVéronica est culturiste. Son corps est son outil de travail, ses journées sont millimétrées, tout est planifiée : une compétition dans trois mois la fera passer élite. Sauf que. Un grain de sable dans la machinerie bien huilée. Un grain de sable non négligeable pour qui évalue ses repas au gramme près : une pâtisserie.

Tout d’abord, outre l’attrait d’un livre des éditions iXe, il y a eu la fascination pour un monde si différent du mien, si nouveau et inconnu. Pendant que je lisais sur mes pauses repas au boulot, me nourrissant de gâteau, Véronica pesait ses aliments, se contentait de poulet fade, de feuilles d’épinard et de shake de protéines. Bref, un gouffre entre nous. J’ai été sidérée par cette vie de contrôle, d’astreinte et de mental d’acier. L’obstination et la volonté, les entraînements matin et soir, le jeu des sponsors, les concours qui jugent en quelques secondes le travail de plusieurs mois, les sacrifices côté vie personnelle, etc. : ce roman est une véritable plongée dans le monde des bodybuilders. Et je vous le garantis, c’est captivant.

Puis, au fil de cette écriture belle et agréable, je me suis investie, passionnée par ses trajectoires de femmes surtout : Véronica, Carmélia, Lily (un tout petit peu), et puis Nico aussi. Des personnages qui touchent, agacent parfois mais émeuvent souvent. Des forces qui cachent des rêves, des doutes, des failles, des erreurs de trajectoires, des jeux d’équilibristes pour ne pas tomber, pour continuer à avancer. Les protagonistes sont creusés, complexes, imparfaits. Réalistes.
Et finalement, le corps de tous ces personnages – et pas seulement celui de Véronica – forme le cœur du récit. Qu’il soit maîtrisé ou incontrôlable, qu’il aime ou souffre, qu’il s’écrase ou flamboie, il se retrouve souvent dans les thématiques de ce roman très actuel. Je ne détaillerai pas ces sujets pour vous laisser le plaisir de la découverte.

Cependant, à côté du corps, il y a aussi l’esprit. L’esprit qui se fait moteur mais qui peut se transformer en arme. L’esprit qui peut être la plus grande des forces mais le plus impitoyable des ennemis. L’esprit qui taraude, qui pose cette question lancinante : qui suis-je ? qu’est-ce qui me remplit ? qu’est-ce que je fais là ?
Au-delà de cet univers spécifique qui peut sembler si étranger, ce sont donc des questionnements universels qui émaillent ce roman, des interrogations qui ont résonné en moi comme elles pourront résonner en vous.

 Une tranche de vie, un zoom sur quelques humain·es, des personnages forts, un roman riche et nuancé, une lecture fascinante et poignante à la fois. Une très jolie découverte.

« Mais par-dessus tout c’est la tête, c’est le mental, c’est la théorie de la mémoire musculaire appliquée au cerveau. C’est une question d’habitude. A force de réprimer sa faim, ses envies à longueur de journées, de semaines, de mois, on prend le pli. La discipline devient une seconde nature. On ne s’en rend même plus compte – jusqu’au jour où quelqu’un, enfin, rétablit le contact, bout des doigts sur courbe de la taille, et là on constate qu’à oublier sa faim, on a perdu l’appétit. On a perdu l’habitude d’être touchée comme ça. »

« Et je continue. C’est si clair en moi que je peux presque voir mon esprit s’approcher de la rambarde, de la falaise, de la barrière. Prendre son élan et sauter. »

La dernière fois que j’ai cru mourir c’était il y a longtemps, Clémence Michallon. Éditions iXe, coll. iXe’ prime, 2020. 312 pages.