Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

Rendez-vous au cinéma ! – Avril 2017

Seulement six films présentés ce mois-ci, mais il y en a pour tous les goûts : comédie, blockbuster, film en costume, drame, western, thriller, film français/québécois/bulgare/danois…

  1. Ghost in the Shell, de Rupert Sanders

Dans un futur proche, le Major est unique en son genre : humaine sauvée d’un terrible accident, son corps aux capacités cybernétiques lui permet de lutter contre les plus dangereux criminels. Face à une menace d’un nouveau genre qui permet de pirater et de contrôler les esprits, le Major est la seule à pouvoir la combattre. Alors qu’elle s’apprête à affronter ce nouvel ennemi, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée. Rien ne l’arrêtera pour comprendre son passé, trouver les responsables et les empêcher de recommencer avec d’autres. (Allociné)

Ghost in the Shell (affiche)

Je n’attendais rien de particulier de ce blockbuster, ne connaissant ni les mangas, ni les anime. J’apprécie les questions autour de l’humain et de la machine avec cette association d’un cerveau humain et d’un corps créé de toutes pièces. Etrangement, je me suis quelque peu attachée au Major au cours de sa quête de son identité, de son passé et de sa place dans la société. Esthétiquement, il est plutôt réussi (en même temps, c’est sans doute à peu près la seule attente que l’on peut avoir face à un film de cet acabit) même si j’avoue douter des hologrammes qui envahissent la ville. C’est ça, la particularité d’une ville du futur : des hologrammes ? Passons aux reproches : je l’ai trouvé un peu long à démarrer, il m’a bien fallu une demi-heure (pour autant que je sois capable d’évaluer le temps écoulé) avant de m’intéresser à l’histoire. Evidemment, je suis un peu chagrinée face à des personnages secondaires plutôt caricaturaux. Je ne suis pas non plus convaincue qu’il était essentiel à l’histoire d’exhiber ainsi la plastique de Scarlett Johansson. Si je ne suis pas sortie de la séance avec un enthousiasme débordant, je l’ai néanmoins trouvé distrayant (en dépit de mon ennui au début du film). Je n’en demandais pas davantage.

  1. Corporate, de Nicolas Silhol

Emilie Tesson-Hansen est une jeune et brillante responsable des Ressources Humaines, une « killeuse ». Suite à un drame dans son entreprise, une enquête est ouverte. Elle se retrouve en première ligne. Elle doit faire face à la pression de l’inspectrice du travail, mais aussi à sa hiérarchie qui menace de se retourner contre elle. Emilie est bien décidée à sauver sa peau. Jusqu’où restera-t-elle corporate ? (Allociné)

Corporate (affiche)

Corporate est un film intéressant et réaliste qui nous plonge dans un univers de requin totalement déshumanisé. Comme il est indiqué au début du film, les personnages sont fictifs, mais les méthodes de management sont réelles. Glaçant. Céline Sallette est tout à fait convaincante, mais j’ai trouvé les autres acteurs/personnages plutôt inexistants. Toutefois, comme La loi du marché (Stéphane Brizé, 2015), Corporate est un film un peu trop terre-à-terre à mon goût. Je ne me suis pas échappée, je n’ai pas tremblé pour les personnages. Il faut avouer que la mise en scène est classique, le déroulement de l’histoire prévisible et la fin attendue. Un film qui a l’avantage de dénoncer la souffrance au travail, mais dont le discours est peut-être un peu trop didactique pour être véritablement prenant.

  1. Brimstone, de Martin Koolhoven

Dans l’Ouest américain, à la fin du XIXe siècle. Liz, une jeune femme d’une vingtaine d’années, mène une vie paisible auprès de sa famille. Mais sa vie va basculer le jour où un sinistre prêcheur leur rend visite. Liz devra prendre la fuite face à cet homme qui la traque sans répit depuis l’enfance. (Allociné)

Brimstone (affiche)

Et dire que j’ai failli manquer ce film ! Western, thriller, ce film raconte le parcours d’une véritable guerrière qui, de toute façon, est contrainte de l’être dans un univers dominé par la religion et dans lequel la femme est soit un objet, soit un esclave sexuel. Dakota Fanning est excellente dans son interprétation et donne à son personnage beaucoup de force et d’émotion. Guy Pearce est véritablement détestable (un indice de la qualité de son jeu). Je connais surtout cet acteur pour son rôle de Felicia dans Priscilla, folle du désert : la rencontre avec ce prêcheur torturé et démoniaque ne pouvait qu’être brutale !
Si l’atmosphère est malsaine et oppressante, les images, les plans, les mouvements sont soignés et le résultat est visuellement superbe. Originalité du scénario : le film est divisé en plusieurs chapitres qui nous font remonter la vie de Liz jusqu’à la source de son malheur et de sa fuite éperdue.
Je suis sortie du cinéma remuée et perturbée, plus à cause de la violence psychologique du film que de la violence sanglante de certaines scènes. Coup de cœur peut-être, coup au cœur sûrement !

Coïncidence amusante : le même jour, j’ai également découvert l’audacieux Memento, de Christopher Nolan. Un film à la chronologie également inversée et dont le rôle-titre est également tenu par Guy Pearce.

Memento (affiche)

  1. Les mauvaises herbes, de Louis Bélanger

Jacques, comédien de théâtre, a accumulé une lourde dette auprès de Patenaude, un mafieux de Montréal. Poursuivi par ce dernier, il fuit précipitamment les lieux et se retrouve, en plein hiver, sur les terres de Simon, un ermite un tantinet illégal qui cultive du cannabis dans sa grange. (Allociné)

Les Mauvaises Herbes (affiche)

Je suis allée voir ce film sans rien attendre de particulier et finalement, quelle bonne surprise ! Des personnages attachants et complexes grâce à un excellent casting, de l’humour parfois absurde, mais toujours fin, un scénario original, de la tendresse… Un film humaniste et gentiment amoral, délicieusement servi par l’accent québécois. La fin est plutôt attendue et un peu trop sentimentale, mais elle va bien avec le film, donc je ne lui ferai pas davantage de reproches. Drôle et touchant sans être niaiseux. Rien à redire !

  1. The Young Lady, de William Oldroyd (VO: Lady Macbeth)

1865, Angleterre rurale. Katherine mène une vie malheureuse d’un mariage sans amour avec un lord qui a deux fois son âge. Un jour, elle tombe amoureuse d’un jeune palefrenier qui travaille sur les terres de son époux et découvre la passion. Habitée par ce puissant sentiment, Katherine est prête aux plus hautes trahisons pour vivre son amour impossible. (Allociné)

The Young Lady (affiche)

Si j’avais su, avant de voir le film, que le titre anglais était Lady Macbeth, je me serais attendue à cette descente dans la folie meurtrière. C’est d’ailleurs un nouvel exemple de changement de titre qui m’échappe un peu, mais je suppose que The Young Lady est plus parlant pour un public français que Lady Macbeth…
Si l’histoire évoque L’amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence, les paysages m’ont plongée dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë avec ces landes désertes et battues par le vent. L’atmosphère est lourde dans cette bâtisse silencieuse et vide. C’est un beau film en costumes avec une jolie photographie, au style dépouillé et efficace : économie de paroles, de décors, de musique et d’action.
Je regrette toutefois que la psychologie des protagonistes ne soit pas plus fouillée : il y a, à mon goût, un manque d’épaisseur et de présence de la part des personnages masculins. En outre, je dois avouer que je ne comprends pas vraiment la passion entre Katherine et ce palefrenier brutal. En revanche, Florence Pugh incarne une Katherine à la fois glaciale et bouillonnante, fragile et décidée, ingénue et prête à tout. Elle inspire d’abord de la compassion – on la comprend et on espère la voir triompher – mais elle nous rend peu à peu complice de ses actes, ce qui fait naître un véritable sentiment de malaise. La fin est d’ailleurs tout à fait glaçante.
Je suis sortie du cinéma en me disant que l’histoire en faisait un peu trop, enchaînant les crimes et les drames,  mais en revenant dessus quelques jours après, The Young Lady m’apparaît comme un film troublant, maîtrisé et réussi.

  1. Glory, de Kristina Grozeva et Petar Valchanov (VO : Slava)

Tsanko, un cantonnier d’une cinquantaine d’années, trouve des billets de banque sur la voie ferrée qu’il est chargé d’entretenir. Plutôt que de les garder, l’honnête homme préfère les rendre à l’Etat qui en signe de reconnaissance organise une cérémonie en son honneur et lui offre une montre… qui ne fonctionne pas. Tsanko n’a qu’une envie : récupérer la vieille montre de famille qu’on ne lui a pas rendue. Commence alors une lutte absurde avec le Ministère des Transports et son service de relations publiques mené par la redoutable Julia Staikova pour retrouver l’objet. (Allociné)

Glory (affiche)

Ce film bulgare prend rapidement l’allure d’une fable absurde et cynique dénonçant la corruption de l’Etat. Il met en scène deux personnages parfaitement antagonistes : d’une part, un ouvrier bègue, honnête et aux valeurs chevillées au corps (Stefan Denolyubov), d’autre part, une bureaucrate carriériste, tyrannique et accrochée à son téléphone. Le premier – pour lequel on compatit – n’a aucune chance contre les mensonges et les évitements de la seconde – qui agace profondément. Tous deux sont toutefois parfaitement réalistes, crédibles et humains. Le film devient même presque cruel alors que l’on regarde la détresse de Tsanko. La fin, inattendue mais pas imprévisible, est intelligente. Malgré quelques détails qui m’ont agacée (la caméra à l’épaule à certains moments notamment), Glory, satire parfois ubuesque, m’a permis de toucher du doigt ce cinéma bulgare que je ne connais pas.

C’est le 1er, je balance tout ! # 4 – Avril 2017

c-est-le-1er-je-balance-tout-banniere-bicolore-sapinRimant avec « C’est lundi, que lisez-vous ? », ce sympathique rendez-vous a été initié par Lupiot du blog Allez vous faire lire. Il permet de revenir sur le mois écoulé à travers quatre points :

  • Le Top et le Flop de ce que l’on a lu le mois dernier ;
  • Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier ;
  • Un lien adoré le mois dernier (hors chronique littéraire) ;
  • Ce que l’on a fait de mieux le mois dernier.
  1. Le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois dernier.

Pas de mauvaises lectures en ce mois d’avril qui m’aura notamment enchantée avec les deux premiers tomes de la nouvelle trilogie de Marine Carteron, Génération K, avec autant d’enthousiasme que celles des Autodafeurs avant de me remuer profondément avec Je suis une fille de l’hiver de Laurie Halse Anderson.

La tétralogie Le Pensionnat de Mlle Géraldine n’a pas été une mauvaise lecture puisqu’elle a eu le mérite de me distraire, mais j’ai tout de même plusieurs reproches à lui faire (entre autres, un triangle amoureux et un premier tome plutôt mauvais, mais je ne m’y attarde pas davantage, ma critique arrivera dans les prochains jours).

  1. Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier.

J’ai lu beaucoup de belles critiques ce mois-ci. Autant de découvertes et de nouveaux titres à ajouter à ma wish-list déjà terriblement longue. Je balance donc quatre blogueuses qui ont su trouver les mots justes pour parler avec passion de ces livres qu’elles ont tant aimés :

J’ajoute également à la liste la savoureuse et hilarante critique de Charmant Petit Monstre au sujet de Prince Captif de C.S. Pacat.

J’ai également adoré les coups de cœur 2016 de Tom (La Voix du Livre). Pour chaque livre de son top, il a demandé à l’auteur.e son livre préféré lu en 2016 ainsi que quelques mots de son personnage à propos de l’année écoulée. Une liste originale donc !

Un dernier lien enfin : celui de la chaîne booktube de Lemon June. Je suis sans doute la seule pour laquelle c’est une découverte, mais je ne suis jamais les booktubeurs car je n’ai pas la patience nécessaire. J’ai un mal fou de rester devant une vidéo (quelle qu’elle soit) sans faire dix mille choses en même temps, sans mettre sur avance rapide, sans éteindre avant la fin. Pourtant, j’ai vraiment aimé son ton, sa bonne humeur, son humour en découvrant sa vidéo sur les cinq lieux communs qui l’agacent. Je ne dis pas que je suivrai toutes ses vidéos, mais j’irai avec grand plaisir jeter un œil de temps en temps !

  1. Un lien que j’ai adoré le mois dernier (hors critique littéraire).

J’ai trouvé très juste la tribune de Clémentine Beauvais sur le site ActuaLitté au sujet de la littérature jeunesse et de la double contrainte plutôt paradoxale imposée aux auteur.es.

J’accroche totalement au défi de Miroslava Zetkin : celui de ne lire que des autrices pendant six mois. Son article à ce sujet était véritablement inspirant et son bilan très intéressant. Je suis tentée de me lancer dans ce même type de challenge, peut-être en me dirigeant un peu plus vers des autrices africaines (puisqu’il s’agit d’une littérature que je connais très peu).

Les Irréguliers de Baker StreetEnsuite, grâce à La Récolteuse de Mots et à Pretty Rose Mary, j’ai découvert le challenge Les Irréguliers de Baker Street : un challenge littéraire illimité et tournant autour de Sherlock Holmes. Même si le nom de Sherlock Holmes m’évoque davantage la série avec Benedict Cumberbatch que l’œuvre de Sir Arthur Conan Doyle, j’ai été immédiatement enthousiasmée et j’espère qu’il me permettra de sortir de ma PAL des livres depuis trop longtemps ignorés.

J’ai bien conscience que tout cela tourne toujours autour des livres, mais je n’ai pas relevé d’autres liens en avril. Et puis, ce ne sont pas vraiment des chroniques littéraires…

  1. Ce que j’ai fait de mieux le mois dernier.

Le mois d’avril est passé à une vitesse folle et, honnêtement, je n’ai pas la moindre idée de ce que j’ai pu faire de bien. J’ai publié régulièrement sur le blog, j’ai peint, j’ai bricolé, mais rien qui ne sorte de l’ordinaire. Donc je crois que je vais être obligée de passer mon tour pour ce mois-ci…

 

Je suis une fille de l’hiver, de Laurie Halse Anderson (2009)

Je suis une fille de l'hiverLes filles de l’hiver, ce sont Lia et Cassie lancées dans une quête morbide de minceur. Mais les deux amies se sont éloignées et lorsque, une nuit, Cassie tente à trente-trois reprises d’appeler Lia, celle-ci ne répond pas, ignorant qu’il s’agit de la dernière nuit de son ancienne amie.

Les éditions La belle colère ne m’ayant que rarement déçue (une seule fois, c’est raisonnable) et ayant été très touchée par Vous parler de ça de la même autrice, c’est confiante que je me suis lancée dans ce roman. Je ne ferai pas monter le suspense, Je suis une fille de l’hiver est un terrible et magnifique roman.

Une histoire terrible.
Je ne suis pas Lia, mais deux amies ont connu l’anorexie, je les ai soutenues comme j’ai pu, mais être plongée dans la tête de Lia m’a profondément remuée. Ce combat perpétuel qu’elle mène contre son envie de manger, contre son corps, contre elle-même, ce manque d’envie de guérir, cette quête malsaine de réduire sans cesse son poids… C’est particulièrement dérangeant. De plus, Lia est hantée par Cassie, écrasée par la culpabilité. De son point de vue, elle doit se punir, elle doit souffrir. On a envie de l’aider, de lui montrer comment on la voit, de la prendre dans nos bras ou de la secouer, mais en même temps, elle ne semble pas avoir réellement envie de s’en sortir.
Telle est l’une des causes du désespoir de ses parents. Son père qui, totalement dépassé, tente de  fermer les yeux sur sa rechute. Sa mère, cardiologue, qui ne lui parle que comme un docteur et non comme une mère. Sa belle-mère qui tente de la soutenir tout en protégeant la demi-sœur de Lia. Pour l’avoir éprouvé, je comprends totalement leur accablement et le sentiment d’impuissance qui les traverse.

Une plume magnifique.
Le roman est porté par le long monologue fébrile de Lia. Une écriture vive et imagée qui nous entraîne dans son esprit tourmenté. Régulièrement reviennent les pensées qui obsèdent la jeune fille : les calories qui lui sautent aux yeux face à chaque aliment, des pensées barrées, comme censurées, l’annonce de la mort de Cassie, le nombre d’appels restés sans réponse et les insultes.

« ::stupide/moche/stupide/chienne/stupide/grosse
/stupide/bébé/stupide/ratée/stupide/perdue:: »

C’est un roman sur la vie telle qu’elle est, il ne se passe pas des événements extraordinaires tous les jours, pourtant j’ai à peine trouvé le temps de respirer. Laurie Halse Anderson traite ce sujet avec intelligence et pudeur. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais connu ça moi-même, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle tombait dans des clichés.

Je suis une fille de l’hiver est un roman bien écrit, fort et intelligent. Il est extrêmement dur à lire et m’a fait réaliser bien des aspects pervers de cette maladie. Etonnamment peut-être, pour un roman si sombre, la fin est malgré tout porteuse d’espoir. Malgré cela, ce n’est pas une lecture qui m’a laissée tout à fait indemne.

« On se donnait la main pour traverser la forêt sur le sentier de pain d’épices, et le sang coulait de nos doigts. On a dansé avec des sorcières et embrassé des monstres. On s’est transformées en filles de l’hiver, et quand elle a tenté de s’enfuir, je l’ai ramenée de force dans la neige parce que j’avais peur d’être seule. »

Je suis une fille de l’hiver, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. 315 pages.

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, d’Edward Carey (2015)

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (couverture)Attention aux spoilers pour qui n’aurait pas lu les deux premiers tomes !

Le Faubourg a brûlé, le Château a sombré dans l’océan de détritus ; les Ferrayor se tournent donc vers Londres, rebaptisée Londremor. Ils plongent la capitale dans une nuit perpétuelle, se terrent dans une maison et, alors que de plus en plus de Londoniens se transforment en objets, préparent leur vengeance. Une vengeance dont Clod est l’élément-clé.

Changement par rapport aux deux tomes précédents : les Ferrayor ne sont plus des seigneurs tout-puissants. Ils envahissent Londres comme des rats et, comme des rats, ils sont traqués et tués s’ils montrent le bout de leur nez. Cette chasse les pousse aux dernières extrémités et nous découvrons de nouvelles facettes de leur personnalité. Ce dernier volume nous permet également d’en apprendre davantage sur certains Ferrayor comme Pinalippy, Rippit ou encore l’effrayante Scory.

Un roman bavard qui nous plonge comme dans un rêve étrange et sale, dans l’esprit torturé de ses personnages et dans l’imagination foisonnante de son auteur. Toutefois, en dépit de la frénésie verbale dont font preuve les narrateurs, l’histoire en elle-même avance lentement. Ce troisième tome est le plus long des trois et peut-être souffre-t-il un peu des répétitions et des fréquents changements de narrateurs. En effet, les points de vue sont multiples : Clod et Lucy évidemment, mais également Pinalippy, des garçons des rues, des membres de la famille Ferrayor…et même la reine Victoria.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville (image)

Malgré tout, je n’ai pas été déçue par ce troisième tome qui conclut magistralement cette trilogie originale. La langue est toujours aussi addictive, riche et soignée tandis que les illustrations collent parfaitement avec le ton et l’atmosphère dérangeante du roman. Une trilogie qui m’a convaincue d’un bout à l’autre en me transportant dans son univers totalement décalé.

Les Ferrailleurs, T3, La Ville 4

« Imaginez ceci : il y a une rue dans Londres, Londres la plus grande ville du monde, cette métropole foisonnante, qui abrite plus d’âmes que n’importe quelle ville sur la planète, où tout le monde se pousse et se bouscule. Eh bien, dans cette ville surpeuplée il existe une rue vide, une rue morte, une rue déserte.
Comme si l’humanité s’achevait là.
Comme si Londres était devenu un musée, et qu’il n’y avait plus personne pour le visiter. »

Les Ferrailleurs, tome 3 : La Ville, Edward Carey, illustré par l’auteur. Grasset, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Alice Seelow. 569 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Dernier Problème 
lire un livre qui est le dernier tome d’une saga

Nuage, écrit par Alice Brière-Haquet et illustré par Monica Barengo (2016)

Nuage (couverture)Il y a des jours où le moral est en berne, où la mélancolie est de sortie, où l’on manque d’envie… C’est ce dont parle cet album en invoquant la jolie métaphore d’un nuage enveloppant et encombrant.

C’est un album plein de poésie et de finesse. Il parle des sentiments avec pudeur et justesse. Bien qu’empli d’un spleen tout à fait baudelairien, cet album n’oublie pas de nous insuffler une note d’espoir. Car les nuages toujours finissent par s’estomper, par s’éloigner, et la joie, le plaisir de vivre, le bonheur peuvent enfin refaire leur entrée dans nos vies.

Toutefois, je reconnais que je n’ai pas été aussi touchée que d’autres lecteurs ou lectrices. Je pense notamment à Moka d’Au milieu des livres qui a rédigé une magnifique chronique que je vous invite à découvrir instamment.

Un album doux et sensible qui parlera sans doute davantage aux adultes qu’aux enfants de par sa thématique bien qu’il puisse être lu par petits et grands. N’oublions pas les illustrations sépia de Monica Barengo qui sont, elles aussi, pleines de délicatesse.

« Il y a des matins comme ça
où ça ne va pas,
on ne sait pas pourquoi.

Dès le réveil,
un nuage dans la tête
nous cache le soleil.

On voudrait l’ignorer,
se contenter de passer…

Mais son ombre se pose
même sur les jolies choses. »

Nuage, Alice Brière-Haquet (autrice) et Monica Barengo (illustratrice). Editions PassePartout, 2016. 32 pages.

Génération K, tomes 1 et 2, de Marine Carteron (2016-2017)

  • Tome 1

Génération K, tome 1 (couverture)Kassandre, Mina, Georges. Une fille d’aristocrates, une fille de domestique et un fils d’on-ne-sait-trop-qui. Apparemment, ils n’ont pas grand-chose en commun, pourtant leur sang est unique. Tout comme leurs pouvoirs qui attisent bien des convoitises.

En commençant ma lecture, j’ai eu la surprise de découvrir que Marine Carteron allait apparemment revisiter un mythe bien connu. En effet, la Roumanie, le retour d’un Maître vieux de plusieurs millénaires, le nom de famille de Kassandre (Elisabeth Báthory, accusée d’avoir assassinée plusieurs jeunes femmes, était surnommée la « comtesse Dracula »), tout cela s’est rapidement assemblé pour faire clignoter le mot « VAMPIRE » sous mon crâne. N’ayant rien lu sur la trilogie et bien que je me sois posée la question en découvrant la couverture du volume 2, j’ai été surprise mais curieuse de découvrir la suite.

Ce premier tome, qui assure la mise en place de l’histoire, est riche en découvertes et en révélations pour ces trois héros. Leur vie est bouleversée, mais ce ne sera que dans le second tome que l’on découvrira à quel point. Entre manipulations génétiques, course poursuite entre la Suisse et l’Italie (on fait aussi un tour dans le Jura, vers chez moi !) et pouvoirs mortels, cette nouvelle trilogie s’annonce bien plus sombre que la précédente. L’écriture de Marine Carteron est en rouge et noir. On ressent une pulsation, une musique de vie et, en même temps, une noirceur hypnotisante. La vie, la mort, le sang, tout se mêle.

Trois personnages, trois voix, trois points de vue sur les événements. Le fait de passer d’un personnage à l’autre ne fait qu’amplifier le côté page-turner du roman. On veut sans cesse avoir la suite de ses aventures, de ses découvertes, de ses réflexions. Aux pensées de Ka et Georges et au cahier de Mina s’ajoute une quatrième voix. Celle d’un cauchemar qui n’en est peut-être pas vraiment un…
Si je n’ai pas encore eu de coup de cœur pour l’un des personnages (comme j’ai pu en ressentir un à l’égard de Césarine dans Les Autodafeurs), j’apprécie énormément leur côté anti-héros. Ka a un caractère rock’n’roll qui envoie du lourd (surtout au milieu de sa famille d’aristo), mais elle est aussi exaspérante parfois avec ses caprices, Mina semble toute douce et toute fragile, mais je ne doute pas qu’elle cache bien son jeu, et la puissance rassurante de Georges est contrebalancée par son inquiétant pouvoir.
D’ailleurs, ces pouvoirs… Dangereux, mais tellement fascinants. S’agit-il un don ou une malédiction ? Ce dragon que Georges appelle « ma bête noire » ou « ma sombre amie », est-il un ami ou un ennemi ? Leurs pouvoirs grandissent rapidement, mais je pressens qu’ils n’en sont qu’à leurs balbutiements et j’ai hâte de découvrir leurs véritables capacités.

Humanité menacée, manipulations génétiques illégales, réveil d’un Maître en colère… Sans aucun doute, la trilogie Génération K s’annonce très différente de celle des Autodafeurs, mais tout aussi haletante et addictive.

 « La terre souffre, elle hurle sa douleur, sa rage et son malheur.
La terre se meurt, la terre étouffe et sa rage nourrit ma colère.
Hommes impudents, larves immondes, qu’avez-vous fait ?
Cette planète que vous deviez fouler avec respect, caresser avec douceur, aimer comme une mère nourricière, que lui faites-vous subir ?
Hommes, enfants stupides, que faites-vous ?
Vous étiez là pour glorifier la vie et vous ne faites que la détruire.
Immonde humanité, capricieuse, avide, égoïste.
Qu’ai-je fait en vous donnant la vie ? » 

  • Tome 2 (attention, risque de SPOILERS si vous n’avez pas lu le premier tome !)

Génération K, tome 2 (couverture)Kassandre, Mina et Georges sont enfin réunis… sur les flancs d’un Vésuve apparemment en colère. Ils savent à présent qu’ils doivent rejoindre le quatrième Génophore, porteur comme eux de six chromosomes K, mais leurs ennemis ne sont pas loin. Et quelle est cette voix qui leur parle et les appelle dès qu’ils ferment les yeux ? Quelles sont ces étranges visions vieilles de plusieurs milliers d’années qui remontent à la surface ?

Ça y est, le Maître est prêt à revenir, mais sa colère est immense. Marine Carteron revisite le mythe du vampire en le dépoussiérant un peu. Nous ne sommes pas dans un roman gothique et l’autrice se paie même le luxe d’ironiser sur l’œuvre de Bram Stocker :
« Au fil des siècles, nombreuses furent les légendes tissées autour de l’existence du Maître, mais aucune n’est aussi ridicule que celle écrite par Bram Stocker.
Le soi-disant roi des vampires… Si les amateurs de Dracula pouvaient voir la couverture made in China qui le recouvre et les petits rideaux en mauvaise dentelle accrochés au hublot de la cabine dans laquelle il est allongé, je pense que ça les décevrait beaucoup… certainement autant que son aspect qui est encore celui d’un vieillard repoussant. »

Elle nous ramène également aux origines de l’humanité et nous fait voyager à travers l’Histoire. J’ai été captivée par les quatre Génophores. On découvre peu à peu leur passé, leur rencontre avec le Maître. Cette idée de réincarnation et de mémoires millénaires m’a fascinée (alors qu’autrement, je n’y crois pas du tout). Les noms donnés aux différents personnages nous ramène à leur passé primitif avec poésie : le Chasseur de dragons et la Danseuse de taureaux, Celle qui écoute et Celui devant lequel tous se courbent… Comme dans Les Autodafeurs, Marine Carteron crée sa propre mythologie et réécrit l’Histoire sous un angle nouveau.
Alors que leurs vies passées se réveillent en même temps que le Maître, les quatre Génophores grandissent, mûrissent et s’acceptent (je ne dirai pas de quelle façon pour ne spoiler personne). Confrontés à des dangers toujours plus grands, ils deviennent de plus en plus intéressants en tentant de s’opposer à une destinée qui semble écrite par avance

La plume de Marine Carteron est toujours aussi diaboliquement efficace et nous plonge dans un thriller fantastique qui confronte science et croyance sur fond de pandémie et d’eugénisme. Ce second tome est encore plus prenant que le premier, alors la suite, vite !

« Peu importe, de même que mon pouvoir a augmenté au point de me permettre d’influer sur les rythmes cardiaques, et de lire les émotions des personnes qui m’entourent, je suis certaine d’être capable de recréer à loisir ma musique intérieure. C’est assez logique : après tout, quelle différence y a-t-il entre la vie et la musique ?
Aucune.
Nous ne sommes que pulsations, battements de cœur, pouls, respirations, modulations, souffles et influx électriques.
Notre corps est un instrument, son fonctionnement une harmonie et moi j’en suis le chef d’orchestre. »

Génération K, tome 1, Marine Carteron. Rouergue, coll. Epik, 2016. 302 pages.
Génération K, tome 2, Marine Carteron. Rouergue, coll. Epik, 2017. 377 pages.

Tome 1
Challenge Les Irréguliers de Baker Street – 
Une Etude en Rouge 

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