Quatre mini-chroniques : Le rire du grand blessé, Le dogue noir, Les Belles Endormies et Au plus près

J’ai quelques chroniques qui traînent dans mon ordi, certaines depuis 2018, il est donc temps de les publier. SF made in France, récit fantastique signé Neil Gaiman, troublant petit roman japonais et BD en provenance directe de Scandinavie, tel est le programme

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Le rire du grand blessé, de Cécile Coulon (2013)

Le rire du grand blessé (couverture)Quand on est analphabète et condamné à une vie de misère, il n’y a plus qu’une voie de secours : devenir Agent et surveiller les Manifestations à Haut Risque dans lesquelles se pressent des milliers de lecteurs et lectrices, avides de recevoir leur shoot d’émotions fortes. 1075 surpasse tous les autres. Mais sa découverte de l’alphabet va bouleverser sa vie.

Cécile Coulon est une autrice dont j’ai beaucoup entendu parler sans jamais avoir l’occasion de la lire. Grâce au Joli – dont je vous invite à découvrir la chronique – c’est maintenant chose faite avec ce petit roman. 135 pages, un concentré efficace. De la SF ciselée comme un diamant.

Imaginez un pays contrôlé par les Livres. Des Livres Frisson, des Livres Chagrin, des Livres Fou-Rire, écrits à la chaîne pour fournir à la population la dose d’excitation dont elle a besoin et la maintenir sous contrôle. Imaginez des Agents froids, insensibles à ces transports de drogué·es, qui, pour fuir les campagnes boueuses et miséreuses, dédient leur vie à l’excellence, au dépassement de soi et à la surveillance (tout en étant étroitement surveillés eux-mêmes). Imaginez qu’un maillon se révèle défaillant, imaginez un système qui va trop loin, imaginez la graine de rébellion qui, peut-être, un jour, fleurira. Des ingrédients qui ont parfois fait leurs preuves – difficile de ne pas penser aux monstres du genre que sont Ray Bradbury et George Orwell – et qui fonctionnent ici encore.
Peut-être parce que l’abrutissement de la société est une thématique parlante, effrayante. Peut-être parce que la disparition des livres non formatés par le régime, la disparition de la lecture comme plaisir libre pour devenir une drogue savamment injectée par le gouvernement sont des sujets qui touchent la lectrice passionnée que je suis. L’autrice joue avec les codes, transforme les livres, souvent bannis des dictatures dans les romans de SF, en moyen de contrôle, en carotte pour la population. C’est original et brillamment réussi.

Peut-être parce que l’écriture est fantastique aussi. Très peu de dialogues, mais une superbe description de ce qui anime et remue les personnages. Les descriptions des lectures collectives m’ont glacée tandis que la soif d’apprendre, les doutes et les angoisses de 1075, bref, l’intériorité du personnage me captivait. La construction du récit est aussi plaisante, distillant avec justesse révélations et surprises.

Une dystopie étonnante qui pervertit l’acte de lecture d’une manière tout à fait déstabilisante et qui interroge aussi notre façon d’aborder les livres dans une société de consommation.

(J’ai depuis lu Méfiez-vous des enfants sages dont je comptais vous parler dans une chronique spécial Cécile Coulon, mais ce court roman m’a laissée tellement de marbre, m’a ennuyée même et je n’ai aucune envie d’en écrire une critique. Tant pis, je resterai sur mon excellent souvenir du Rire du grand blessé.)

Méfiez-vous des enfants sages (couverture)

« Les Agents accédaient à ce statut grâce à leur faiblesse, précisément ce pour quoi on les avait toujours rejetés. Jusqu’alors, ils n’avaient été que des ratures dans les marges de la société. »

« La liberté ? Ce mot ne signifiait rien d’autre que le souvenir de nuits sans sommeil et d’hivers sans feu. La liberté, tels le vin, les femmes et les Livres, tuait les hommes qui en consommaient trop. Elle les gangrenait, ils ne pensaient qu’à elle, comme à une fille qu’ils auraient croisée une fois sans avoir osé l’aborder. Une saleté ! L’illusion du pouvoir, la certitude idiote qu’il nous reste un trésor quand on a tout perdu. 1075 détestait les hommes libres, parce qu’ils ne possédaient rien, et qu’ils en étaient fiers. »

« 1075 ne souhaitait pas se retrouver sur les gradins d’un stade à implorer, mains jointes, trois malheureux chapitres d’un Livre quelconque ; il désirait comprendre comment on en était arrivés là. Pourquoi les mots provoquaient-ils un tel déchaînement ? »

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon. Points, 2015 (Viviane Hamy, 2015, pour la première édition). 135 pages.

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 Le dogue noir, de Neil Gaiman (2016)

Le dogue noir (couverture)Après American Gods et Le monarque de la vallée, nous retrouvons Ombre toujours en vadrouille dans le nord du Royaume-Uni. A nouveau, l’histoire débute dans un pub alors que la pluie tombe à verse. La discussion tourne autour des chiens, réels et imaginaires (même si ces derniers sont aussi réels que les premiers pour certain·es autochtones) et d’un chat retrouvé emmuré dans les murs du bar. Une ambiance tout à fait festive donc. Ombre accepte l’invitation d’un couple qui se propose de l’héberger pour la nuit. Mais l’homme s’effondre et la rencontre vire au cauchemar.

Fantômes, meurtres, jalousie, culpabilité, molosse spectral… on retrouve bien l’ambiance étrange et macabre du Monarque de la vallée avec cette terreur qui ne vient pas forcément de là où on l’attend. On retrouve certains ingrédients d’American Gods et, bien que potentiellement indépendante, je pense que ces livres plairont surtout à celles et ceux qui connaissent déjà le personnage et son histoire.
Si j’apprécie ces historiettes – parce que Neil Gaiman, parce que bien écrits –, leur brièveté me frustre également. L’immersion est rapide tout comme la lecture (surtout pour un livre à 23€ même si les illustrations expliquent un peu ce prix) et je redoute la lassitude si le voyage d’Ombre doit ainsi se poursuivre. Ces récits sont très sympathiques et remplis de choses qui me plaisent (à commencer par l’ambiance et les sujets), mais je préférerais retrouver Ombre dans un gros roman !

Heureusement que l’illustrateur est là pour sublimer le tout ! Pour coller à l’ambiance inquiétante, les illustrations de Daniel Egnéus sont idéales. Tracées à l’encre, certaines dégoulinent comme les figures du test de Rorschach, d’autres  présentant des enchevêtrements chaotiques de traits fins. Et toutes, avec ces corps tordus, en souffrance, mettent en exergue la folie et l’irréalité qui irriguent le récit. Cette noirceur viscérale prend aux tripes, révulse et fascine et transcendent un texte qui serait probablement facilement oubliable sans elles.

Dans cette histoire, joliment sombre, résonne un écho au célèbre chien des Baskerville. Les illustrations font toute la beauté de l’objet en soulignant l’étrangeté et l’horreur de ce récit.

« Il n’y avait aucun bruit dans la maison : Ombre imaginait le Dogue noir tapi sur le toit, occultant tout soleil, toute émotion, tout sentiment et toute vérité. Quelque chose avait abaissé le volume dans cette maison, refoulé toutes les couleurs vers le noir et blanc. Il aurait souhaité se trouver ailleurs, mais il ne pouvait pas les abandonner. Il s’asseyait sur son lit, regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur le carreau et sentait les secondes de sa vie s’égrener pour ne jamais revenir. »

« Un autre contact lui effleura la main. Ombre jeta un coup d’œil sur le côté et comprit. Comprit pourquoi Bastet avait été à ses côtés en ce lieu, comprit qui l’avait amenée.
On les avait broyés et saupoudrés sur ces champs plus de cent ans auparavant, volés à la terre ceignant le temps de Bastet et de Beni-Hassan. Par tonnes et tonnes, par milliers, des chats momifiés, chacun un minuscule représentant de la déité, chacun un acte d’adoration préservé pour une éternité. »

Le dogue noir, Neil Gaiman. Au Diable Vauvert, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 87 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata (1961)

Les belles endormies (couverture)Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est là un texte très troublant. Nous suivons le fil des pensées du vieil Eguchi qui, pour une première fois, puis une seconde, une troisième, une quatrième et une cinquième fois, se rend dans une étrange maison pour y dormir aux côtés de jeunes filles, d’adolescentes, droguées et plongées dans un profond sommeil. La contemplation de ces filles le conduit à une sorte de méditation sur sa vie passée tandis que leurs corps et leurs odeurs réveillent en lui le souvenir des femmes de sa vie. Outre une mosaïque de son existence et des sentiments qui l’ont traversée, se dessine aussi un tableau de la vieillesse, de la peur de la décrépitude, de la solitude, de l’approche inéluctable de la mort.

Senteurs charnelles, souffles chauds, corps alanguis… l’écriture délicate de Kawabata dessine une atmosphère sensuelle, érotique parfois. Eguchi porte son attention sur de minuscules détails parfois surprenants, comme l’implantation des cheveux sur la nuque, une dent de travers, la forme d’une langue, la courbe d’une épaule, les nuances et la texture de la peau… La description des visages et des corps est tout simplement sublime.
Cependant, ce court roman m’a aussi mise très mal à l’aise. Inconscientes poupées de chair et de sang, morceaux de viande fraîche, l’impuissance de ces jeunes filles livrées aux regards – tendres, paternels, admiratifs, lubriques – de vieillards flirte avec le malsain même si les règles tacites de la maison interdisent les rapports sexuels (même si ces « hommes de tout repos » en sont généralement incapables). Doublée de certaines réflexions sur les femmes que je ne partage aucunement, ce récit n’a cessé, du début à la fin, de me déranger, voire de m’irriter.

Lent, triste, beau, vaporeux, ce huis-clos nous plonge dans les souvenirs, les affres et les craintes d’un vieil homme. Si la fin laisse un goût d’inachevé, Les Belles Endormies, roman étrange s’il en est, m’aura à la fois séduite pour la poésie et la sensibilité de son écriture sur des sujets inhérents au genre humain et révulsée par son cadre éminemment perturbant et même scabreux.

« Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Était-ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ? »

« L’immense étendue des désirs, leur insondable profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept années de son passé ? »

Les Belles Endormies, Yasunari Kawabata. Le Livre de Poche, coll. Biblio romans, 2006 (1961 pour l’édition originale. Albin Michel, 1970, pour la traduction française). Traduit du japonais par René Sieffert. 124 pages.

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Au plus près, d’Anneli Furmark (dessin) et Monika Steinholm (scénario) (2018)

Au plus près (couverture)La dernière Masse Critique Babelio de l’année m’a permis de découvrir la bande-dessinée Au plus près aux éditions Çà et Là, une maison qui m’avait déjà séduite par le passé avec l’atypique Bottomless Belly Button de Dash Shaw.
Au plus près nous emmène en Norvège aux côtés de Jens et Edor. Tous deux, au cours d’un été mouvementé, découvrent leur homosexualité et leur attirance réciproque.

Commençons par le point qui fâche. Je n’ai pas du tout adhéré au dessin. Pas du tout. Pourtant, j’ai plutôt tendance à m’habituer facilement à des styles très divers, y compris ceux qui, à première vue, ne sont pas dans mes goûts car je finis souvent par trouver qu’ils se marient bien à l’histoire qu’ils illustrent. Mais là, non. Je n’ai pas arrêté de tiquer sur telle ou telle page, ce trait, comment le qualifier, naïf ? simpliste ? enfantin ? n’a pas su me séduire. Ce coloriage un peu grossier – feutre et crayon de couleur mêlé de collages – n’a pas davantage réussi à me transporter dans « les somptueux paysages du nord de la Norvège » vantés par le communiqué de presse.

En revanche, l’histoire est jolie et tendre. On s’attache aux garçons, surtout Jens pour ma part. Ce garçon à la chevelure flamboyante, un peu gros, un peu trop timide qui finalement se découvrira bien plus de courage et d’honnêteté – envers lui-même et envers les autres – que cette tête brûlée d’Edor. Les événements et la façon dont ils sont narrés ne sont pas d’une grande originalité – j’avoue que l’on peut sans trop de difficultés annoncer ce qui se passera dans les pages suivantes – mais le but n’est sans doute pas là et il se dégage de ses pages une grande douceur et beaucoup de pudeur. On s’immisce dans les pensées des personnages sans voyeurisme et les autrices ne poussent jamais trop loin dans le pathos.

Une histoire d’amour tout à fait réaliste et crédible, dont les émois et les drames parleront à tout le monde. Il est simplement regrettable que j’ai été si rebutée par le dessin de la Suédoise Anneli Furmark.

Au plus près, Anneli Furmark (dessin), tiré d’un roman de Monika Steinholm (2017). Editions Çà et Là, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit du suédois par Florence Sisask. 224 pages.

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La parenthèse 7ème art – Décembre 2018 et janvier 2019

Je sais, il n’y a plus aucune régularité dans ce rendez-vous. J’écris mes petites chroniques cinéma de temps à autre en laissant beaucoup de films de côté. Et franchement, je ne crois pas que cela va changer dans l’immédiat.

  1. Astérix : Le secret de la potion magique, d’Alexandre Astier et Louis Clichy (2018)

À la suite d’une chute lors de la cueillette du gui, le druide Panoramix décide qu’il est temps d’assurer l’avenir du village. Accompagné d’Astérix et Obélix, il entreprend de parcourir le monde gaulois à la recherche d’un jeune druide talentueux à qui transmettre le Secret de la Potion Magique. (Allociné)

Astérix et le secret de la potion magique (affiche)

Que dire de nouveau après ma chronique, à l’automne dernier, du Domaine des Dieux ? Pas grand-chose, il faut le reconnaître, cette critique sera donc aussi brève qu’élogieuse. En effet, si l’on retrouve les mêmes ingrédients, c’est toujours aussi sympathique à regarder. C’est drôle pour les enfants comme les adultes (tout le monde ne sera peut-être pas touché par la même chose, mais chacun devrait pouvoir y trouver son compte), les voix sont parfaites, les clins d’œil à la culture populaire – de Superman à, bien évidemment, Kaamelott – font mouche. Et comme le premier, c’est beau, c’est rond, c’est propre, c’est bien léché.
Plein de détails rappellent les BD : les attaques des Romains, les navires sans cesse coulés des pirates, les sangliers… Cependant, j’ai aimé l’idée d’en apprendre plus sur Panoramix, de découvrir son passé, de le voir s’interroger. Il n’est plus seulement le vieux sage qui prépare la potion magique et que l’on voit ici et là.
De plus, la question posée par cet opus inédit (basé sur aucune bande-dessinée) est loin d’être idiote : pourquoi ne pas partager la potion et bouter l’envahisseur romain hors de Gaule ? Même si la méthode Sulfurix n’est guère recommandable, la problématique mérite d’être posée. Et enfin, on a un vrai méchant, pas un nul ridicule, mais quelqu’un qui met vraiment des bâtons dans les roues à nos héros.
Qu’importe si l’on sait dès son apparition à l’écran qui connaîtra le secret de la potion magique, j’ai suivi avec grand plaisir les pérégrinations du druide, du guerrier et du tailleur de menhir. Et même si Sulfurix rappelle fort un certain mÔsieu Elias de Kelliwic’h, même si la voix de Serge Papagalli est telle qu’Abraracourcix s’efface derrière Guethenoc, les deux réalisateurs ont su donner vie aux personnages de la BD avec beaucoup un juste dosage d’humour et d’action !

  1. Cloud Atlas, de Lana et Lilly (alors créditée comme Andy) Wachowski et Tom Tykwer (2012)

A travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement. Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entraîner des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié. (Allociné)

Cloud Atlas (affiche)

(Disponible sur Netflix)

Un film que j’avais envie de voir depuis sa sortie, que j’avais raté, qui m’avait par la suite souvent effrayée par sa longueur et que Netflix a finalement eu la bonne idée de proposer dans son catalogue. Bilan : une excellente surprise dont les presque trois heures ont filé à toute vitesse.
Il faut dire qu’avec un tel casting, il aurait fallu que le film soit particulièrement mauvais pour que je reste indifférente. Hugo Weaving, Jim Broadbent et Tom Hanks forment l’excellent trio de tête. Trois acteurs que j’adore, entourés d’Halle Berry, Bae Doona, Ben Whishaw, Susan Sarandon, Hugh Grant, etc. Tous et toutes jouent de multiples rôles. Déguisé·es, maquillé·es, ils et elles se transforment pour incarner leurs différentes identités à travers les siècles. Dans ce film où les hommes deviennent femmes, où les Européens deviennent Asiatiques, vice versa, j’ai pris plaisir à scruter les traits des différents personnages les plus grimés pour découvrir qui se cachait en dessous.
Ensuite, la thématique des vies successives m’a totalement embarquée. Un peu perplexe durant les premières minutes du film, le temps de comprendre qui est qui, qu’est-ce qui se passe, où sommes-nous (je ne savais absolument rien du film si ce n’est que je voulais le voir), je me suis laissée emportée par les événements qui se mettent rapidement en place (même si je ne refuserais pas de le voir une seconde fois, histoire d’appréhender le début du film en connaissance de cause). J’ai adoré me plonger dans toutes les époques, surtout les plus lointaines (que ce soit en direction du passé ou du futur) et le langage de Zachry et des siens me reste en tête depuis mon visionnage.
Au fil des siècles, de 1849 à 2321, les personnages sont confrontés aux mêmes questionnements : la liberté, le choix, l’intérêt personnel ou collectif, l’amour… Ainsi, en dépit des différences entre un marin du XIXe siècle et un survivant de 2321, en dépit des presque cinq cents ans qui les sépare, ce n’est qu’une histoire qui trouve ses racines dans un passé lointain mais malgré tout fondamental. Une lente évolution d’une même âme à travers les âges et les lieux.

Après ce film fleuve d’une richesse folle qui m’a fait voyager à travers une histoire fascinante, je serais à présent curieuse de découvrir le roman dont ce film est l’adaptation, Cartographie des nuages de David Mitchell. En attendant, je pense le revoir très bientôt tant ce fut une claque. C’est complexe, c’est beau, c’est dense, c’est un concentré de vie. Bref, j’adore.

  1. Delicatessen, de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro (1991)

La vie des étranges habitants d’un immeuble de banlieue qui se dresse dans un immense terrain vague et qui tous vont se fournir chez le boucher-charcutier, à l’enseigne « Delicatessen ». (Allociné)

Delicatessen (affiche)

(Disponible sur Netflix)

Ce n’est pas la première fois que je visionne ce film qui me séduit pourtant à chaque fois comme si c’était le cas. Glauque et poétique à la fois, cette ambiance peut-être paradoxale à tout pour me séduire. Si le cadre global de l’histoire reste plutôt flou – les temps sont durs certes, mais que s’est-il passé exactement ? Mystère –, la vie de cet immeuble délabré et de ses habitants est présentée avec énormément de finesse.
Plus que l’histoire – drôle plus qu’effrayante, pleine de tendresse dans un monde brutal –, c’est l’esthétisme de ce film qui me reste à chaque fois en tête. L’univers présenté est absolument fascinant et imprégné de la personnalité des créateurs du film. Un soin presque maniaque est apporté aussi bien aux images, aux objets de décor et aux costumes, qu’aux bruits et musiques, proposant ainsi une cartographie sonore du bâtiment particulièrement détaillée. C’est tout simplement enchanteur alors même qu’une teinte jaune renforce cette atmosphère malsaine, délétère, comme de fin du monde.
La galerie de personnages qui traverse le film est totalement excentrique, avec des caractères et tics poussés à l’extrême, pour un résultat surprenant et captivant. A la tête de cette troupe, Jean-Claude Dreyfus excelle dans le rôle du boucher doucereux et amoral.

Suivez donc Louison, un attachant rêveur interprété par Dominique Pinon, et plongez dans les entrailles de ce film décalé, burlesque et original, je ne vois pas comment vous pourriez le regretter !

  1. Sur mes lèvres, de Jacques Audiard (2001)

 Carla Bhem, une jeune femme de 35 ans au physique plutôt moyen et qui porte des prothèses auditives, est secrétaire à la Sédim, une agence immobilière, mais elle est payée une misère et souffre d’un manque de considération de la part de ses employeurs. Son existence triste et solitaire va prendre une tournure différente avec l’arrivée dans la société de Paul Angéli, une nouvelle recrue de 25 ans, plutôt beau gosse, mais qui n’a aucune compétence dans la promotion immobilière. Celui-ci cherche à se réinsérer après avoir fait de la prison. Une histoire d’amour improbable, doublée de manipulation réciproque, va naître entre ces deux marginaux. (Allociné)

Sur mes lèvres (affiche)

(Disponible sur Netflix)

Pioché au hasard sur Netflix, ce film a été une belle découverte. Emmanuelle Devos joue une Carla extrêmement convaincante que l’on prend rapidement en sympathie, à l’instar de son compagnon interprété par Vincent Cassel. Contrairement à ce que le résumé Netflix laissait entendre, le sujet du handicap n’est pas vraiment central. Oui, Carla entend très mal mais avec ses prothèses, elle n’est pas totalement isolée. Au contraire, avec sa maîtrise de la lecture sur les lèvres, bien loin de la pénaliser, cette particularité se transforme en atout.
Les personnages sont au centre de cette histoire qui est surtout un portrait de deux antagonismes qui vont se rencontrer, s’apprivoiser, s’apprécier et s’influencer mutuellement. On se lie avec ces deux cabossés de la vie et on se prend au jeu, notamment lors des passages légèrement crispants de la seconde moitié. Paroles mesurées, silences, le film laisse la place à leurs émotions, les laissant éclore lentement et nous incluant dans ces moments intimistes et pudiques.
L’histoire, la mise en scène, le jeu des acteurs, tout déborde de sensibilité. Résultat : un film efficace et complètement prenant.

  1. Crimson Peak, de Guillermo del Toro (2015)

Au début du siècle dernier, Edith Cushing, une jeune romancière en herbe, vit avec son père à Buffalo, dans l’État de New York. La jeune femme est hantée, au sens propre, par la mort de sa mère qui lui délivre un avertissement : « Prends garde à Crimson Peak ». Edith comprendra, trop tard, le sens de cette mise en garde.

Crimson Peak (affiche)

(Disponible sur Netflix)

Je vous le dis tout de suite : le scénario ne recèle aucune surprise. Tout est couru d’avance et les « révélations » comme la fin peuvent être décelées bien avant cette dernière. Ce n’est donc pas pour l’histoire que l’on reste devant ce film jusqu’au bout.
En revanche, ce qui est plus fascinant, c’est l’univers victorien sombre et morbide, où les longues robes s’imbibent de sang, où des fantômes décharnés hantent les couloirs et les recoins, où les pièces délabrées murmurent d’abjects secrets. Superbement omniprésent, le décor – le manoir de Crimson Peak – est impressionnant : le lieu est encore habité par sa grandeur passée en dépit des éléments qui semblent se déchaîner contre lui comme pour réduire à néant ce théâtre d’indicibles événements. Les couleurs sont superbes : chaudes et pleines d’espoir en Amérique, elles deviennent glacées et désespérantes une fois de l’autre côté de la mer. Bref, c’est magnifique.
Une Jessica Chastain excellente, aussi séduisante que démente, et un Tom Hiddleston ambigu achève de transformer cette romance vénéneuse en un agréable moment de cinéma.

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Séries

  1. Les désastreuses aventures des Orphelins Baudelaire (VO : Lemony Snicket’s A Series of Unfortunate Events), créée par Daniel Handler, Mark Hudis et Barry Sonnenfeld (2017-2019, 3 saisons, 25 épisodes)

Le comte Olaf cherche par les plus vils moyens à dépouiller les trois orphelins Violette, Klaus et Prunille de leur héritage. Les enfants doivent se montrer plus malins que lui, mettre en échec ses plans tordus et le reconnaître sous ses pires déguisements, afin de découvrir la vérité sur le mystérieux décès de leurs parents. (Allociné)

Les désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (série)

(Disponible sur Netflix)

J’ai déjà écrit une chronique relativement complète sur ce que je pensais de cette saga livresque et de la nouvelle série qui en a été tirée, mais à présent que la dernière saison est sortie, je ne peux m’empêcher de vous la conseiller une nouvelle fois.

Trois saisons, 25 épisodes, c’est vite regardé après tout, surtout face à une telle qualité. A y réfléchir, c’est rare qu’une série m’emballe à ce point du début à la fin (en même temps, je ne regarde pas beaucoup de séries, je vous l’accorde) : généralement, je trouve toujours quelque chose à redire. Là, mon enthousiasme ne retombe pas et je me suis sentie bien seule une fois le dernier épisode visionné.
L’histoire ? Fantastique. Délicieusement grinçante, sombre et drôle à la fois. Comme celle des livres, l’atmosphère de la série est à la fois tragique et colorée, poignante et hilarante, absurde et ridicule.
Le casting ? Impeccable. Olaf (Neil Patrick Harris) est fascinant et irrésistiblement attachant surtout lorsque la troisième saison nous dévoile enfin son humanité – un peu perdue certes –, ses faiblesses, ses doutes, ses désirs enfantins d’être aimé ; décidément, ce personnage aussi machiavélique que pathétique me touche terriblement. Le jeu des trois enfants/adolescents (Malina Weissman pour Violet, Louis Hynes pour Klaus et Presley Smith pour Sunny/Prunille) est sans reproche : s’ils sont tous les trois à la mesure de leur personnage, Sunny est tout simplement géniale et adorable d’un bout à l’autre de la série. Mais les acteurs et actrices sont parfait·es quelle que soit leur importance dans la série.
Les révélations ? Bel et bien présentes ! Celles et ceux qui ont lu les livres partageront sans doute ma frustration face aux nombreuses questions laissées sans réponse (« mais qu’y a-t-il dans ce foutu sucrier ?! ») et là, Daniel Handler alias Lemony Snicket nous fait le plaisir de nous révéler de nombreux détails. Non seulement sur le sucrier (mais est-ce la vérité ?…), mais aussi sur VFD : son passé s’éclaire, le schisme nous est expliqué grâce à des flash-backs totalement absents des livres. De la même façon que les actions des membres de la mystérieuse organisation (Jaquelyn Scieszka, Jacques et Kit Snicket, Larry…), que l’on suit parfois dans la série, nous étaient dans les livres aussi inconnues qu’elles l’étaient pour le trio.
Seul reproche : pourquoi le treizième livre a-t-il été adapté avec un épisode au lieu de deux, à l’instar des douze précédents ? pourquoi nous priver de cinquante minutes de plaisir ? (Non mais !)
La photographie ? Sublime. Les couleurs, les costumes (surtout les déguisements loufoques d’Olaf et les tenues « in » paraît-il d’Esmé), les décors, les accessoires… tout émerveille le regard. Trop de détails à observer, trop de belles scènes sur lesquelles on voudrait s’attarder, c’est une réussite.

Le générique – qui reste en tête – nous dit de regarder ailleurs, mais surtout n’en faites rien. Ce serait passer à côté d’une série tout simplement fabuleuse !

Et vous, qu’avez-vous vu de chouette ces derniers temps ?
Je mets souvent longtemps avant de voir les films, mais je suis toujours preneuse de bonnes recommandations, alors lâchez-vous !

C’est le 1er, je balance tout ! # 25 – Janvier 2019 + Petit bilan 2018

c-est-le-1er-je-balance-tout-banniere-bicolore-sapinRimant avec « C’est lundi, que lisez-vous ? », ce sympathique rendez-vous a été initié par Lupiot du blog Allez vous faire lire. Il permet de revenir sur le mois écoulé à travers quatre points :

  • Le Top et le Flop de ce que l’on a lu le mois dernier ;
  • Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier ;
  • Un lien adoré le mois dernier (hors chronique littéraire) ;
  • Ce que l’on a fait de mieux le mois dernier.

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  1. Le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois dernier.

Côté Top… La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan est sans aucun doute ma meilleure lecture du mois niveau roman. Un huis-clos et un monde immense en même temps, un texte complètement envoûtant, une lecture que j’ai savouré après l’avoir fait mijoter pendant un an.
Côté comics, j’ai fini la lecture des intégrales de Preacher de Garth Ennis et Steve Dillon. Un Dieu qui a abandonné le paradis, un prêcheur habité par une puissance supérieure née d’un ange et d’une démone, une fille qui tire plus vite que son ombre, un vampire irlandais, du sang du sang et des tripes en veux-tu en voilà, je vous reparle de tout ça prochainement.

Côté Flop… La palme est remportée par Méfiez-vous des enfants sages de Cécile Coulon. Après avoir adoré Le rire du grand blessé (ma chronique arrive un de ces jours), je me suis plongée avec enthousiasme dans cette nouvelle lecture… pour rapidement déchanter. L’histoire m’a laissée de marbre, les personnages ne m’ont pas touchée bien qu’ils ne soient pas inintéressants, j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose.

Côté challenges…

  • Tournoi des trois sorciers : 1915 + 370, soit 2285 points pour Poudlard
  • Crazy Christmas : 2 livres lus, fin du challenge (mon score minable n’est pas une surprise : deux mois est un délai bien trop court pour moi qui aime laisser venir les lectures selon les envies du moment et non selon un programme bien établi) ;
  • Voix d’autrices : + 1, soit 1/50 ;
  • Challenge de l’imaginaire : 1/36 (j’ai lu plusieurs livres relevant de la SFFF, mais pour l’instant La Maison dans laquelle est ma seule lecture chroniquée) ;
  • Les Irréguliers de Baker Street : + 0, soit 42/60 ;
  • Les 4 éléments : + 0, soit 15/20.

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  1. Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier.

Histoire naturelle de bibliophile, alias Babitty Lapina, m’a donné envie de me replonger dans Les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. J’en avais lu quelques-uns avant de progressivement arrêter mon exploration de cet univers loufoque et génial. Je reprendrais un jour, c’est presque certain, quand ma PAL aura diminuée (parce que, oui, ça arrivera un jour).

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  1. Un lien que j’ai adoré le mois dernier (hors critique littéraire).

La Moustache (des Jolis choux moustachus) m’a impressionnée avec une belle et sensible chronique du film Dans la cour de Pierre Salvadori. Le film saura-t-il me toucher autant que ses mots ?

Si les essais vous font peur, allez donc lire Ada (La Tournée de livres). Son article sur « Comment lire des essais ? » est à la fois déculpabilisant et incroyablement motivant.

Callmeluh m’a appris que les livres de Leigh Bardugo – l’autrice de Grisha, Six of Crows et Le Chant des roncesvont être adaptés par Netflix. Si je redoute le résultat (je pars toujours très sceptique pour les adaptations), il n’empêche qu’il va falloir que je me mette un coup de pied aux fesses pour lire Grisha et Le Chant des ronces (qui m’attend dans ma PAL depuis Noël).

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  1. Ce que j’ai fait de mieux le mois dernier.

Et si on zappait cette catégorie dans laquelle je n’ai rien à mettre pour parler de mes espoirs concernant la lecture pour cette nouvelle année ? Parce que j’ai un peu la flemme de faire une vraie rétrospective de l’année passée en fait…

Mes meilleures lectures de 2018 en images :

The Weight of WaterWe Come ApartSandman
Les Carnets de Cerise, T5 – Watership DownShining
Les Cancres de RousseauLe Sommet des dieux – Autobiographie d’une courgette
Dans la forêtJe suis ton soleilJe suis une légende
Le HobbitLe SilmarillionLe Seigneur des Anneaux (oui, j’aime Tolkien)

Et puis, il y a eu Le Dit du Genji de Murasaki-shikibu. Un roman énorme, pas évident au début, mais captivant une fois lancée, une lecture longtemps repoussée (le temps de me faire à l’idée sans doute), mais dont je suis assez fière et qui m’a procurée un immense plaisir.

Le Dit du Genji (couverture)

Sinon, j’ai jeté un coup d’œil sur les espoirs livresques que j’avais annoncé pour 2018 et le bilan n’est pas terrible.

1er espoir :
Vider un peu ma PAL, notamment en sortant quelques pavés qui, pour certains, traînent depuis trop longtemps : Le Dit du Genji (Murasaki Shikibu), La mer de la fertilité (Yukio Mishima, intégrale), La maison dans laquelle (Mariam Petrosyan), Americanah (Chimamanda Ngozi Adichie), Les Misérables (Victor Hugo).

J’ai un peu vidé ma PAL certes, mais essentiellement en donnant beaucoup de livres que je n’aurais probablement jamais lus. Cependant, j’ai tout de même lu Le Dit du Genji et La Maison dans laquelle, c’est un début (tous les autres restent donc d’actualité…).

2ème espoir :
Découvrir de nouvelles autrices, à commencer par Daphne du Maurier, Margaret Atwood et Carol Ann Duffy…

Sur les trois autrices citées, je n’ai lu que Margaret Atwood avec son C’est le cœur qui lâche en dernier (qui ne m’a pas vraiment emballée). Sinon, je n’ai pas tenu le compte, je pense que les hommes sont toujours les plus présents dans mes lectures, mais les femmes n’y sont pas invisibles pour autant.

3ème espoir :
Que la littérature jeunesse que j’aime d’amour laisse un peu la place aux bandes-dessinées, aux romans en anglais et à la littérature vieillesse (qu’elle soit blanche, fantasy ou SF).

Sans avoir tenu de statistiques précises (j’ai essayé, puis je me suis emmêlée les pinceaux et j’ai laissé tomber), je pense que le bilan était bien partagé entre littérature jeunesse et vieillesse et je suis très satisfaite de mes lectures de l’année (sauf question romans en VO, là, seule Sarah Crossan a eu toute mon attention).

4ème et dernier espoir :
Lire quelques classiques en continuant Les Rougon-Macquart ou en découvrant Steinbeck par exemple.

Rien de rien, néant, nada, je n’ai rien lu, les classiques ont été snobés en 2018.

Bref, la conclusion ? Je suis complètement nulle pour tenir des résolutions (c’est bien pour ça que je n’en prends jamais), mais je vais tout de même me pencher sur les souhaits pour cette année. Je veux :

  • Continuer à vider ma PAL ;
  • Lire plein de SFFF ;
  • Lire plus de BD, romans graphiques, voire comics (maintenant que les bibliothèques de ma région se sont mises en réseau, le choix va être plus intéressant) ;
  • Me faire plaisir et lire au rythme que je veux sans me mettre la pression, peu importe si j’en lis cinquante ou cent cinquante (sauf que ma PAL diminuera plus vite dans un cas que dans l’autre, mais on verra bien).

Quelques livres que j’aimerais lire en 2019 :

  • Les Misérables, de Victor Hugo
  • La mer de la fertilité (4 tomes), de Yukio Mishima
  • Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie
  • Apple and Rain, de Sarah Crossan
  • Deux Rougon-Macquart, d’Emile Zola
  • Les Royaumes crépusculaires (intégrale), de Mathieu Gaborit
  • Des sorciers et des hommes, de Thomas Geha
  • La horde du Contrevent, d’Alain Damasio
  • Contes et légendes inachevées, de J.R.R. Tolkien
  • Finir ma relecture de la trilogie des Fourmis, de Bernard Werber
  • Grisha (3 tomes) et Le Chant des ronces, de Leigh Bardugo
  • Le nom du vent, de Patrick Rothfuss
  • Ne suis-je pas une femme : femmes noires et féminisme, de bell hooks

Pour finir, je vous souhaite de belles lectures et n’hésitez pas à venir discuter de vos lectures du mois, de l’année, de vos espoirs secrets pour 2019, de vos envies de lectures communes (je ne suis pas très douée pour planifier des lectures, mais ça peut se faire quand même évidemment), de ce que vous voulez !

La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan (2009)

La maison dans laquelle (couverture)Il m’aura fallu un an pour me lancer dans ce livre que l’on m’avait offert au Noël précédent et que je zieutais donc depuis un an. Ce livre magnifique, lourd, dense, à la couverture sombre pailletée d’argent, à cette quatrième de couverture marquée simplement de deux injonctions comme inscrites à la craie :

« NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER »

L’envie de le savourer, l’envie de prendre mon temps, l’envie étrange de retarder le moment où je me plongerai dans cette histoire que je présentais étonnante. Et dès la première centaine de pages, j’ai senti que c’était un livre dont je n’allais pas vouloir ressortir.

Pour une fois, je vais vous donner le résumé de l’éditeur (les merveilleuses éditions Monsieur Toussaint Louverture) : « Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s’écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l’idée de devoir la quitter. »
Si tout est clair quand on a lu le roman de Mariam Petrosyan, il est un peu flou pour qui ne s’y est pas encore risqué et je pense vraiment qu’aborder ce roman sans en savoir grand-chose est une excellente idée. Je ne connaissais que l’histoire particulière de ce texte (écrit pendant une dizaine d’année par l’autrice arménienne, La Maison dans laquelle circulera pendant quinze ans de lecteurs en lecteurs avant de tomber entre les mains d’un éditeur qui le publiera en 2009 pour la première fois) et des bribes de ce résumé quelque peu nébuleux (puisque je survole plus que je ne lis les résumés) et ça m’a permis de partir à l’aventure sans a priori, sans attentes et prête à être surprise.
Longue introduction, je sais, pour vous dire que j’aimerais donc vous convaincre de partir dans l’inconnu, mais je vais tout de même développer un peu pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.

La Maison dans laquelle est un texte troublant. Les narrateurs s’alternent, on oscille entre deux temporalités et c’est à nous de raccrocher les morceaux pour se constituer un tableau d’ensemble. Maison d’accueil pour enfants handicapés et/ou malades, physiquement ou mentalement, cette petite communauté possède ses lois, ses us et coutumes, ses légendes, ses rites. Comme celui qui consiste à baptiser chaque nouvel·le arrivant·e d’un nouveau surnom, lequel pourra changer au fil du temps. Les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit, on devine qu’Untel était appelé Bidule dans le passé, on trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce qui est arrivé à tel autre, et les pages se tournent de plus en vite (alors qu’on voudrait aussi ralentir pour faire durer cette lecture stupéfiante).
Ça n’en est pas moins un roman où l’on suit le quotidien – et quel quotidien dans cette Maison où les enfants paraissent totalement libres, voire laissés à l’abandon (malgré la présence parfois d’éducateurs ou de professeurs) – de vrais personnages aux caractères bien trempés et très différents. Et comment ne pas s’attacher à cette bande de cabossés ? A ce trublion de Chacal Tabaqui, à ce Vautour torturé, à ce Shinx à l’aura impressionnante, à L’Aveugle maître de la Maison, à ce timide Macédonien, à Fumeur perdu parmi eux, leurs phrases sibyllines et leurs explications énigmatiques – notre reflet dans cette Maison où semble régner l’anarchie, mais bel et bien régie par des règles implicites.

C’est aussi un roman fantastique, ce qui ajoute une touche d’étrangeté à cette histoire. Au quotidien déjà extraordinaire, mais plus ou moins imaginable, s’enchevêtrent des filaments d’impossible, d’incompréhensible, de bizarre, de surnaturel. La Maison y est un personnage, peut-être le personnage central. Aussi vivante que celles et ceux qui l’habitent, elle déroule ses tentacules, recueille ou repousse, protège ou enferme. On ne comprend pas tout et ce n’est pas grave, la Maison ne peut être contenue dans mille pages, c’est tout un univers que nous n’avons pu qu’effleurer.

La Maison dans laquelle est un théâtre où se joue une pièce sur l’enfance, sur l’adolescence, sur la peur de l’inconnu, sur la terreur de grandir, sur la maladie, sur la folie. Bien que portée par l’amitié, cette fresque est terrible et cruelle, stupéfiante et trouble, parfois glauque et parfois drôle. Un roman unique, bouillonnant, mystérieux, initiatique, qui se laisse apprivoiser au fil de la lecture, qui s’éclaire parfois avant de nous plonger dans d’autres mystères. Un texte fou, onirique, dérangeant, envoûtant. Inoubliable.

Comment enchaîner sur un autre livre après ça ? Comment choisir un nouveau compagnon alors qu’on se sent si abandonnée, qu’on soupire encore et pour longtemps après celui qu’on a refermé ?

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »

« Bossu lui-même participait de cette angoisse qu’il avait fuie ; il l’avait apportée et installée au milieu des branches, en espérant que le silence et la vie dans le chêne la chasseraient puisqu’il n’était pas parvenu à s’en guérir. Tous se comportaient de la même façon : ils se démenaient pour cacher au plus profond d’eux ce qui leur appartenait, ils s’y dissimulaient même à leurs propres yeux, y enfermaient leurs oiseaux, ils reculaient, reculaient et transpiraient la peur. Et puis ils s’efforçaient de sourire, de lancer des boutades, de discuter, de se nourrir et de se multiplier. Bossu seulement ne savait pas faire comme tout le monde. Il n’avait pas la force de cacher quoi que ce soit, et ça le rendait encore plus malheureux. »

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. 953 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman fantastique 

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019)

Un si petit oiseau (couverture)Abi a perdu un bras dans un accident de voiture. Depuis, sa vie n’est que lenteur, douleur et regards. Regards dégoûtés, regards apitoyés, regards curieux. Pour les éviter, elle ne sort plus. Mais les siens, les livres et les oiseaux que lui fait découvrir Aurèle, un ancien camarade de classe retrouvé par hasard, vont lui apprendre que sa vie n’est pas finie.

Pour l’instant, Marie Pavlenko ne m’a jamais déçue. La Mort est une femme comme les autres, Je suis ton soleil (petit clin d’œil : on croisera d’ailleurs Déborah et Isidore dans le parc de Vincennes !) et maintenant ce petit dernier.

Un si petit oiseau est un magnifique récit de reconstruction de soi. De sa vie, de son avenir. Abi réalise que son avenir n’est pas le trou noir qu’elle imaginait et que son bras disparu ne la rend pas inapte aux plaisirs et à la joie. Les peurs quotidiennes, les angoisses viscérales, les espoirs ténus, les joies inattendues, la destruction de ses anciens rêves… La justesse avec laquelle Abi et l’autrice expriment les émotions est poignante, elle nous attrape pour ne plus nous lâcher.
Rien de larmoyant dans le récit de Marie Pavlenko. Evidemment, Abi passe par de gros passages à vide – elle vient de perdre un bras, elle a quand même le droit de déprimer et de se plaindre un peu, non ? –, mais quant à vous, vous ne passerez pas quatre cents pages à vous apitoyer sur son sort car ce n’est pas la pitié qui traverse le roman, loin de là. L’humour ne s’éloigne jamais bien loin, notamment grâce à son irrécupérable père et sa toute aussi irrécupérable tante.
Comme dans ses livres précédents, les personnages de Marie Pavlenko sont à la fois loufoques et réalistes, touchants et uniques, imparfaits mais totalement inoubliables. J’avoue que l’idée d’une tante comme Coline ne serait pas pour me déplaire ! Le genre de personnages difficiles à quitter…

Les moments où Abi et Aurèle observent les oiseaux sont des passages plein de grâce et de douceur. Se retrouver dans une bulle de nature, parfois à deux pas de la ville pressée, regarder ce que les autres ne prennent pas le temps de voir, ce sont des moments si calmes, si uniques qui m’ont donné envie de découvrir à mon tour ce monde ailé. Reconnaître leurs chants, leurs plumages, leurs vols, leurs habitudes…

De fugitives excursions dans le passé d’Abi et dans l’esprit de ses parents ou de sa sœur permettent d’esquisser un portrait de l’Abigail d’avant l’accident ou de ressentir l’impuissance, la frustration, la colère, la tristesse et l’amour des personnes qui l’entourent. Sa mère, son père, sa tante et sa sœur tentent de la soutenir mais il est parfois difficile d’aider quelqu’un qui se débat dans une autre réalité que la nôtre, de comprendre un handicap ou une maladie si compliqués à appréhender lorsqu’on ne l’expérimente pas dans sa chair ou son esprit. J’ai trouvé tout cela extrêmement juste et réaliste, avec beaucoup de sensibilité. Ce qui n’a rien de très étonnant lorsque, lisant le « à propos de ce livre » qui constitue les dernières pages, on découvre la résonance que cette histoire trouve dans la vie personnelle de l’autrice.

Livre après livre, Marie Pavlenko a ce talent pour illuminer la vie sans tomber dans le pathos ou le niais, sublimer cette lutte que nous offre souvent l’existence. Si je ne suis pas d’un naturel aussi optimiste et que j’ai du mal à penser que les choses seraient aussi positives et jolies dans la vraie vie, je dois dire que ses livres sont à chaque fois une bouffée d’air frais, une bulle de douceur difficile à quitter. Beaucoup d’humour pour une montagne de pudeur et de tendresse, ça fait parfois du bien de sortir de sa vision noire du monde.

« « Avec ma main amie,
Blaise Cendrars. »

Une porte grince dans le tréfonds de son esprit, un coin poussiéreux sur lequel se déverse un maigre rai de lumière.
Blaise signe avec sa main amie. il honnit peut-être son moignon qui rime avec rognon, coupé au-dessus du coude, comme elle. Mais ce qu’il met en avant, c’est l’autre. La main qui subsiste. Qui résiste.
Abi ouvre sa main, la ferme.
Son amie. »

« Millie étudie sa sœur. La planche devant elle, sa silhouette bancale. Elle est toujours surprise de la voir. Pourtant, Abi est à la maison depuis plus de quatre mois, mais à chaque fois le choc est le même : la silhouette rabotée la traumatise. Elle se la prend en pleine figure, se demande si elle s’y fera un jour. »

Un si petit oiseau, Marie Pavlenko. Flammarion, 2019. 393 pages.

Spécial nouvelles : Première personne du singulier, Nanofictions, Le plus petit baiser jamais recensé

(En vrai, Le plus petit baiser jamais recensé n’est pas une nouvelle, mais il est si court (et ma chronique l’est encore plus !) que je lui fais une petite place ici.)

 

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Première personne du singulier, de Patrice Franceschi (2015)

Première personne du singulier (couverture)Quatre nouvelles. Deux histoires de marins, deux histoires de la Seconde Guerre mondiale. Quatre dilemmes cornéliens qui se présentent à ces héros (et une héroïne) tragiques.

Après les histoires très courtes, filant à l’essentiel, de Kenneth Cook (Le koala tueur et autres histoires du bush), ce sont ici des nouvelles plus longues, qui prennent davantage leur temps pour décrire personnages, lieux et situations. Elles nous embarquent dans des situations révoltantes, plaçant les personnages face à des choix impossibles, déchirants, qu’ils soient dictés par l’amour, le devoir, les idéaux. Des choix qui souvent conduisent au désespoir le plus profond.

La plume de Patrice Franceschi est superbe. Les mots sont des perles soigneusement sélectionnées, transformant les phrases en joyaux littéraires. Soulignant toujours davantage la beauté et la tragédie de ces histoires qui pourraient n’être que des anecdotes. Qu’il décrive une tempête au milieu de l’océan, qu’il mêle une armée française en déroute et un poème de Victor Hugo ou qu’il invite l’actualité brûlante des migrants, qu’on soit en 1884, dans les années 1940 ou en 2013, l’auteur pousse ses personnages au bord du gouffre, face à leurs responsabilités.

(Petite déception – les autres nouvelles ayant mis la barre haute – sur la dernière histoire que je trouve un peu moins originale et tirant un peu vers le pathos. Cela dit, elle est aussi bien écrite que les autres et joliment construite.)

Quatre récits qui, chacun à leur manière, m’ont bousculée, m’ont chavirée, m’ont poussée à m’interroger sur ce que j’aurais à leur place.

« Il regarda l’océan tout autour de lui. Mais il n’y avait plus d’océan : des montagnes liquides l’avaient remplacé ; La Providence se frayait un chemin dantesque parmi des à-pics et des gouffres sans cesse renouvelés, des falaises et des surplombs, des crêtes et des cimes aux figures blafardes et le brick était comme un alpiniste solitaire perdu dans l’Himalaya. Flaherty resta debout, seul et solitaire, les deux mains sur la barre – et il ne songeait plus qu’à cette peur et à cette responsabilité qui était la sienne tandis que le monde autour de lui semblait ravagé. Comme il devait être doux de n’avoir qu’à obéir… »

« Vous savez, me dit Dolly, il y avait toujours une guerre civile à l’intérieur de Mark ; sans doute entre ce qu’il était et ce qu’il voulait être. C’était son combat de devenir un autre que lui-même. Il était épuisant. On le sentait tout le temps prêt à mourir pour quelque chose ; ça effrayait tous ceux qu’il côtoyait. »

« Madeleine et Pierre-Joseph se sont connus quinze minutes sur le quai d’une gare parisienne. Cinq leur ont suffi pour commencer à s’aimer, dix pour que leur amour s’achève. Le destin n’a pas eu d’égard pour eux : c’était la guerre. »

Première personne du singulier, Patrice Franceschi. Points, 2016 (2015 pour l’édition en grand format). 161 pages.

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Nanofictions, de Patrick Baud (2018)

Nanofictions (couverture)Et si, au lieu de parcourir le monde à la recherche d’étrangetés, le créateur d’Axolot inventait ses bizarreries, ces anomalies ?

Etonnant ouvrage ! Recueil de minuscules récits, d’historiettes tenant sur quelques lignes, il m’a transportée, émerveillée, effrayée. Avec quelques phrases, ces Nanofictions font travailler l’imagination et donnent lieu à mille développements qui seront propres à chaque personne qui les lira. Puisqu’il s’agit d’un livre qui aurait tendance à être dévoré du fait de la brièveté des récits, je les ai dégustées, les lisant un petit peu chaque soir pour prendre le temps de m’en imprégner, pour m’endormir avec, pour m’en bercer.

Réalistes ou relevant du fantastique ou de la science-fiction. Amusantes, oniriques, inquiétantes, poétiques. Optimistes, pessimistes, cyniques. Vie extraterrestre, humanité, surnaturel. Il y en aura pour tous les goûts. Parmi cette profusion et cette diversité, certaines touchent juste, émeuvent ou perturbent. Patrick Baud maîtrise l’art de la chute et parvient à surprendre, à faire sourire, voire à glacer le sang.

Les quelques illustrations qui parsèment le recueil sont à la fois simples, douces et poétiques. Un détail parfait pour sublimer l’ouvrage.

Soir après soir, je suis devenue accro à ces mini nouvelles addictives. C’est incroyable de constater la façon dont quelques mots peuvent ouvrir la porte de dizaines d’univers. N’hésitez pas, embarquez pour un voyage littéraire surprenant !

 

Nanofictions, Patrick Baud. Flammarion, 2018. 128 pages.

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Le plus petit baiser jamais recensé, de Mathias Malzieu (2013)

Le plus petit baiser jamais recensé(couverture)Quand un inventeur dépressif voit disparaître la fille qu’il vient d’embrasser, il se lance dans une grande quête pour la rechercher. Pourquoi disparaît-elle ? Qui est-elle ? Où est-elle ? Des chocolats au goût de baiser, perroquet pisteur, courses de skate tiré par des écureuils seront des ingrédients essentiels pour la rencontrer à nouveau.

L’amour sous toutes ses formes, les cornéliens choix amoureux, la douleur d’une rupture… il n’y a pas à dire, l’histoire est assez classique et pas forcément inoubliable. Sauf que. Sauf que je retiendrai davantage le souvenir – peut-être diffus – de la plume de Malzieu que celui plus galvaudé de l’intrigue. Car ce qui importe le plus, c’est la façon unique dont cette histoire lue, vue, vécue est racontée.
Sans être une experte de Mathias Malzieu, j’ai reconnu ici la belle sensibilité de celui qui m’avait surprise et touchée avec son Journal d’un vampire en pyjama. C’est très joliment écrit. Le texte regorge de trouvailles littéraires, d’images surprenantes et de malignes métaphores. Les néologismes et autres mots-valises sont légion, de la « télépathisserie » au « mélancolasthme » en passant par le « cœur-circuit ». Un petit conte farfelu et romantique !

Ce n’est pas un sans-faute car je ne pense pas m’en rappeler très longtemps – car il manquait un petit quelque chose à l’histoire, car la fin est trop prévisible -, mais cette histoire imaginative et poétique s’est laissée dévorer comme un très bon chocolat.

« Le problème c’est que ma tête n’est jamais reposée. Mon cerveau est une maison de campagne pour démons. Ils y viennent souvent et de plus en plus nombreux. Ils se font des apéros à la liqueur de mes angoisses. Ils se servent de mon stress car ils savent que j’en ai besoin pour avancer. Tout est question de dosage. Trop de stress et mon corps explose. Pas assez, je me paralyse. »

Le plus petit baiser jamais recensé, Mathias Malzieu. J’ai Lu, 2014 (Flammarion, 2013, pour la première publication). 154 pages.