Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

Poulbots, de Patrick Prugne (2014)

PoulbotsAprès Ici reposent tous les oiseaux et Félicien et son orchestre, voilà la troisième critique d’un ouvrage, qui se trouve être une BD, des éditions Margot : Poulbots de Patrick Prugne.

Nous sommes en juin 1905, sur la butte Montmartre. Celle-ci ne ressemble encore pas à Paris, c’est encore la campagne. Le « maquis » parsemé de pauvres cabanes de bois. Dans celui-ci et dans la rue vit une bande de gamins : L’Aspic, Paulo, La Ficelle, Trois-Pouces ainsi que la belle Manon, « la princesse du maquis » (que j’aurais aimé voir un peu plus développée peut-être…).

Alors que les familles miséreuses de la butte sont menacées d’expulsion, cette petite équipe va recevoir l’aide inattendu d’un petit bourgeois, Jean Noblard, le fils du promoteur immobilier qui doit transformer Montmartre en beau quartier.

Notamment parce qu’on les distingue facilement les uns des autres, je me suis rapidement attachée à cette bande de petits Gavroches, ces gamins des rues espiègles et frondeurs. Ils gardent une part d’innocence, de fraîcheur et de bonne humeur malgré les coups de leur père, la misère et la menace d’expulsion qui flotte au-dessus d’eux comme une épée de Damoclès. Ils confèrent à la BD un air de Guerre des Boutons. Les dialogues remplis d’argot ou d’expressions populaires sont un délice : « Tu… tu es en train de nous dire qu’on peut aller barboter la breloque dans ta canfouine ? »

Le Chat noir de SteinlenOn rencontre également plusieurs des artistes les plus célèbres de cette époque : le peintre et affichiste Théophile Steinlen à qui l’on doit la célèbre affiche de la « Tournée du Chat noir », le romancier Jules Renard et son Poil de Carotte ou encore le chansonnier et écrivain Aristide Bruant. Et bien sûr, le dessinateur Francisque Poulbot (1879-1946) qui puise son inspiration dans le quotidien des enfants de Montmartre et dénonce la misère, les injustices, l’alcoolisme… Dans la BD, un de ses amis dit de lui qu’« il voulait être peintre comme tout le monde et il est devenu dessinateur comme personne ». Son nom est devenu un nom commun qu’il a légué à tous les enfants pauvres de Montmartre, les poulbots qu’il a tant dessinés.

Un autre personnage historique de Montmartre fait son apparition : le vagabond et magouilleur Bibi-la-Purée, de son vrai nom André-Joseph Salis de Saglia.

Poulbot 1

– Dis, maman, si t’enlevais les petits bouchons, il boirait pas mieux ?

Cette bande dessinée au grand format (un bel objet, très soigné, comme tous les livres publiés aux éditions Margot) met en scène des personnages attachants aux visages expressifs. Il y a beaucoup de douceur dans le dessin de Patrick Prugne, un peu de nostalgie aussi. Les couleurs sont superbes, notamment pour ce qui est des scènes de crépuscule ou de nuit éclairées à la lanterne.

Pour terminer, 16 pages de croquis tirés des carnets de Patrick Prugne ainsi qu’une biographie de Poulbot complètent ce charmant voyage dans le Montmartre du début du XXe siècle.

Un élevage de grenouilles, un crapaud nommé Bismarck, une urne funéraire, une vertèbre royale ; il n’en faut pas plus pour que les poulbots se lancent dans une croisade pour protéger leur butte, avec un peintre comme observateur discret. Des héros irrésistibles pour une bande dessinée magnifique, tant par son histoire que par le dessin.

dessin de Poulbot

– Faut deux R à terrain. – Attendez au moins que ça soit sec !

« Ce jour-là, mon père venait de battre en retraite devant une poignée de gamins…
Le mythe s’effritait… »

« Eh ben, La Ficelle, qu’est-ce que tu fais là avec c’te tête en coin de rue ? »

« C’est les petits des grandes villes,
Les petits aux culs mal lavés,
Contingents des guerres civiles
Qui poussent entre les pavés. »
Les loupiots, Aristide Bruant

Poulbots, Patrick Prugne. Editions Margot, 2014. 80 pages.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon (2011)

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce (couverture)C’est La petite communiste qui ne souriait jamais qui m’a donné envie de découvrir un peu plus Lola Lafon. J’avais tant aimé ce livre que c’est avec une pointe d’appréhension que j’ai ouvert celui-là. « Et si je n’accrochais pas ? Et si Nadia refusait de laisser un peu de place pour quelqu’un d’autre ? »

Mais Nadia a accepté de me partager avec la narratrice, surnommée Voltairine, avec Emile et avec la Petite Fille au Bout du Chemin. Les deux premières, liées par la danse, mais aussi par un événement terrible qui les a tuées pour les faire renaître. La troisième qui les entraîne dans une rébellion qu’elles n’auraient jamais envisagée. La Petite Fille au Bout du Chemin, terriblement lycéenne, « abracadabrante jusqu’au bout » comme disait Mireille Havet.

 « La Folle. La Morte. La Taularde. Les trois dégueulasses. Les filles de rien du tout. L’Elfe ratée. La Tarée. La Revenante. Les Petites Filles au Bout du Chemin. »

J’ai côtoyé Emile sur un lit d’hôpital alors qu’elle venait de mourir subitement pour renaître ensuite, j’ai découvert l’histoire de Voltairine au fil de ses confidences écrites, j’ai rencontré la Petite Fille au Bout du Chemin à la sortie d’une séance à la Cinémathèque. Trois filles flamboyantes, perdues et fortes, ne recherchant qu’une chose : la liberté. Liberté pour les étrangers, liberté pour les femmes, liberté pour ceux qui ne collent pas à la norme.
Les héroïnes de Lola Lafon sont poignantes car elles semblent chercher quelque chose qui finalement n’arrive jamais. Elles ont férocement envie de vivre, de vivre leur vie et non celle qu’on tente de leur imposer. Cette férocité, elle est dans l’écriture de Lola Lafon. Sauvagement poétique. Au rythme des mots, sur la partition des pages, Mademoiselle Non alias Sylvie Guillem, les Enervés de Jumièges et l’anarchiste Voltairine de Cleyre viennent danser autour de nos trois Petites Filles.

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce est un manifeste pour la liberté. Déchirez les liens qui vous enserrent ! Ne laissez pas la société vous dicter votre conduite ! Donnez un sens à votre vie ! Levez la tête et cessez de regarder vos pieds ! « Mais qui a coupé vos nerfs ? »
On s’interroge sur nos vies, sur notre quotidien, sur les choses qui importent. Un soupçon de politique et on réfléchit sur les décisions prises chaque jour en haut lieu, sur les discours éternellement répétés. Efficace. Pas de déception, juste un amour renouvelé pour la littérature et une émotion plus forte que les mots que je possède.

Tourbillonnant et puissant, ce livre est une claque. Un souffle révolté à la fois nerveux et lucide qui secoue et dévaste tout en fortifiant. Une tempête annoncée dès la première page : « Ceci est le journal de ta mort subite. »

« Jusqu’à là, j’ai vécu sans ponctuation d’aucune sorte, comme nous le faisons tous. Une vie de journées enchaînées. S’il n’y a pas de point, de respiration ou même de parenthèses, on répète indéfiniment, on radote sous oxygène. »

 « Comme épitaphe, je veux bien : « A eu de temps en temps l’âme déchiquetée et l’a pendue à un fil comme si on pouvait la sécher au soleil. » »

 « Je suis prêt à me faire une entorse sur scène pour le plaisir de l’instant. Ce qui est beau, dans un saut, c’est l’élan, l’impulsion, la volonté de le conduire au maximum, de le rendre éclatant. Pour la réception au sol, on verra bien ce qui se passera… »
Nicolas Le Riche

  « Qu’ils le fassent. Qu’ils inspectent et commentent les Événements. Qu’ils en cherchent les indices, des raisons. Qu’ils soulignent les mots suspects. Écrits, prononcés. Qu’ils colmatent tout ça de lois hâtives et préventives appliquées comme des compresses acides à nos vies, de petits animaux féroces lâchés  entre nos jambes. L’époque est dure aux voleuses de feu, Voltairine. Bientôt, sans doute, ils diront que tout ça n’a pas existé. Ils diront de nous que nous n’avons pas eu lieu. Ils diront de nous que nous sommes un bruit qui court et ça n’a pas d’importance car ils n’ont jamais pris garde aux bruissements d’ailes. »

 Un CV de fille « banal et exemplaire » :
« Encouragée à la docilité dès son plus jeune âge, félicitée pour sa douceur son écoute sa patience et ses jolis pieds. Anorexique comme il se doit de douze à dix-neuf ans environ, quoi encore… Cicatrise mal. Allergique et dubitative. Déclarée socialement apte à être pénétrée, elle se lasse assez tôt des frottements de muqueuses et se fourre des mots et des images là-dedans jusqu’à ce que tout ça commence à déborder sérieusement et que les proches – ah ce mot ce mot – lui conseillent de faire quelque chose. »

 « Voltairine, nous allons déchirer nos carnavals absurdes cette nuit. Puis nous nous attaquerons à  nos cicatrices. »

Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce, Lola Lafon. Actes Sud, coll. Babel, 2011 (Flammarion, 2011, pour l’édition en grand format). 429 pages.

Egalement de Lola Lafon : La petite communiste qui ne souriait jamais