Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

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Blast, tomes 1 à 4, de Manu Larcenet (2009-2014)

Polza Mancini est en garde-vue, interrogé pour ce qu’il a fait à une dénommée Carole Oudinot. Il commence à dérouler le fil de son histoire à partir de la mort de son père pour que les deux policiers chargés de l’enquête puissent le comprendre. Et comprendre le blast. Les quatre tomes mélangent ainsi les souvenirs de Polza et les échanges au cours de l’interrogatoire.

Comment parler de Blast ? Une chose est sûre : j’en parlerai mal. Il n’y a qu’une chose que vous pouvez faire (devez faire ?) : vous procurer ces BD et les lire.
Voilà, fin de la chronique !
Bon, je vais quand même essayer de vous dire deux-trois choses.

Blast, c’est…

C’est humain. Le regard sensible porté sur tous ceux qui sont à la marge de la société, sur leur difficulté, leur incapacité à se fondre dans une normalité qui, tout bien considéré, ne veut rien dire. Le cheminement de Polza qui ne peut que toucher et émouvoir. La réflexion passionnante sur une vie délivrée des règles de la communauté.

C’est violent. Psychologiquement. La souffrance humaine – le deuil, la haine de soi, la maladie – nous est projetée dans la figure. La psychologie de Polza est vraiment fouillée même s’il nous reste toujours inaccessible. Sans aucun doute, cette lecture est une bonne grosse claque dont on ne sort pas vraiment le cœur joyeux.

C’est violent (bis). Physiquement. Entre les meurtres et les autres agressions, c’est parfois un peu glauque. Et ça peut mettre mal à l’aise, même si, finalement, peu de choses sont montrées frontalement.

C’est oppressant. Polza m’a étouffée. J’étais à la fois curieuse, intéressée, compatissante et rebutée par ce personnage atypique et perturbant. Est-il fou ? Est-il génial ? Expérimente-t-il de véritables transes ou n’est-il qu’un psychopathe ? Comme le dit l’un des policiers à la fin, une chose est sûre : il est intelligent. Et fascinant.

C’est organique. Comme la grasse carcasse de Polza, comme les fluides qui s’écoulent hors des corps, comme la forêt bruissante et grouillante, comme la souffrance, comme la liberté.

C’est beau. Les dessins, sombres. Les visages, fermés. Les gros plans. Le trait de Larcenet parfois flou, parfois criant de réalisme. Tout cela me parle, me touche, me transperce.

C’est innovant. Le mélange des styles. Aux illustrations noires de Larcenet se mêlent des dessins d’enfants et des collages. Les dessins d’enfants sont les seules touches de couleurs dans cet océan de noir et blanc. Figurant le blast, ils offrent une légèreté rafraîchissante, une originalité unique, une imagination folle comme seuls les enfants savent le faire. Les utiliser de cette façon est une idée géniale. Quant aux collages, sortis de l’esprit malade de Roland, ils sont d’un ridicule qui va jusqu’au dérangeant.

C’est malin. La fin du quatrième tome nous pousse à refeuilleter les trois premiers. Pas parce qu’un retournement de situation bouleverse toute notre vision des choses. Juste parce que les deux policiers nous proposent la leur. Une autre manière de considérer l’histoire de Polza.

C’est aussi poétique, contemplatif, viscéral, unique. Bref, en deux mots comme en cent, c’est une tuerie ! Polza était soufflé par le blast et moi, j’ai été pulvérisée par Blast.

« Il faut se méfier de la chose écrite. Au-delà de sa noblesse, elle ne reflète toujours que la vérité de celui qui tient le crayon. »

Blast, tome 1 : Grasse Carcasse, Manu Larcenet. Dargaud, 2009. 204 pages.
Blast, tome 2 : L’Apocalypse selon Saint Jacky, Manu Larcenet. Dargaud, 2011. 204 pages.
Blast, tome 3 : La tête la première, Manu Larcenet. Dargaud, 2012. 204 pages.
Blast, tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent, Manu Larcenet. Dargaud, 2014. 204 pages.

Je suis une fille de l’hiver, de Laurie Halse Anderson (2009)

Je suis une fille de l'hiverLes filles de l’hiver, ce sont Lia et Cassie lancées dans une quête morbide de minceur. Mais les deux amies se sont éloignées et lorsque, une nuit, Cassie tente à trente-trois reprises d’appeler Lia, celle-ci ne répond pas, ignorant qu’il s’agit de la dernière nuit de son ancienne amie.

Les éditions La belle colère ne m’ayant que rarement déçue (une seule fois, c’est raisonnable) et ayant été très touchée par Vous parler de ça de la même autrice, c’est confiante que je me suis lancée dans ce roman. Je ne ferai pas monter le suspense, Je suis une fille de l’hiver est un terrible et magnifique roman.

Une histoire terrible.
Je ne suis pas Lia, mais deux amies ont connu l’anorexie, je les ai soutenues comme j’ai pu, mais être plongée dans la tête de Lia m’a profondément remuée. Ce combat perpétuel qu’elle mène contre son envie de manger, contre son corps, contre elle-même, ce manque d’envie de guérir, cette quête malsaine de réduire sans cesse son poids… C’est particulièrement dérangeant. De plus, Lia est hantée par Cassie, écrasée par la culpabilité. De son point de vue, elle doit se punir, elle doit souffrir. On a envie de l’aider, de lui montrer comment on la voit, de la prendre dans nos bras ou de la secouer, mais en même temps, elle ne semble pas avoir réellement envie de s’en sortir.
Telle est l’une des causes du désespoir de ses parents. Son père qui, totalement dépassé, tente de  fermer les yeux sur sa rechute. Sa mère, cardiologue, qui ne lui parle que comme un docteur et non comme une mère. Sa belle-mère qui tente de la soutenir tout en protégeant la demi-sœur de Lia. Pour l’avoir éprouvé, je comprends totalement leur accablement et le sentiment d’impuissance qui les traverse.

Une plume magnifique.
Le roman est porté par le long monologue fébrile de Lia. Une écriture vive et imagée qui nous entraîne dans son esprit tourmenté. Régulièrement reviennent les pensées qui obsèdent la jeune fille : les calories qui lui sautent aux yeux face à chaque aliment, des pensées barrées, comme censurées, l’annonce de la mort de Cassie, le nombre d’appels restés sans réponse et les insultes.

« ::stupide/moche/stupide/chienne/stupide/grosse
/stupide/bébé/stupide/ratée/stupide/perdue:: »

C’est un roman sur la vie telle qu’elle est, il ne se passe pas des événements extraordinaires tous les jours, pourtant j’ai à peine trouvé le temps de respirer. Laurie Halse Anderson traite ce sujet avec intelligence et pudeur. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais connu ça moi-même, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle tombait dans des clichés.

Je suis une fille de l’hiver est un roman bien écrit, fort et intelligent. Il est extrêmement dur à lire et m’a fait réaliser bien des aspects pervers de cette maladie. Etonnamment peut-être, pour un roman si sombre, la fin est malgré tout porteuse d’espoir. Malgré cela, ce n’est pas une lecture qui m’a laissée tout à fait indemne.

« On se donnait la main pour traverser la forêt sur le sentier de pain d’épices, et le sang coulait de nos doigts. On a dansé avec des sorcières et embrassé des monstres. On s’est transformées en filles de l’hiver, et quand elle a tenté de s’enfuir, je l’ai ramenée de force dans la neige parce que j’avais peur d’être seule. »

Je suis une fille de l’hiver, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. 315 pages.

Jeux de miroirs, d’E.O. Chirovici (2017)

Jeux de miroirs (couverture)Jeux de miroirs, tel est le titre d’un étonnant manuscrit qui prétend faire la lumière sur le meurtre du professeur Wieder, référence dans le domaine de la psychologie cognitive, jamais élucidé depuis les années 1980. Mais lorsque l’agent littéraire Peter Katz tente de contacter l’auteur, il découvre que Richard Flynn est décédé et que personne ne sait où se trouve la suite du roman. Peter Katz décide donc de faire appel à un journaliste d’investigation pour écrire la suite.
Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste d’investigation, et Roy Freeman, le policier à la retraite, prennent successivement la parole et tentent chacun leur tour d’élucider cette affaire.

La quatrième de couverture annonce un « suspense haletant » que je n’ai pas retrouvé dans le roman. Il n’y a pas non plus de rebondissements exceptionnels et inattendus au fil du récit. Si cette histoire n’a pas besoin de ça pour plaire (d’ailleurs, je ne crois pas que l’objectif de l’auteur ait été d’offrir aux lecteurs un roman à suspense), je trouve ça un peu dommage de le vendre ainsi. Ce roman qui m’a rappelé La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker est en réalité plus subtil et nous emmène dans les recoins de la mémoire pour y décortiquer les souvenirs des uns et des autres. Mais qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est construit par le cerveau ? Quels sont les pouvoirs de l’esprit ? Jusqu’où peut-il fabriquer ou altérer des souvenirs ? Des questions passionnantes à mon goût.

La fin de la première partie est relativement frustrante. En effet, elle est quasiment essentiellement composée du début du manuscrit de Richard Flynn, ce qui place les protagonistes de cette affaire non résolue, et je me demandais si l’on connaîtrait réellement le fin mot de cette histoire. Par la suite, ce n’est qu’une succession de témoignages non concordants, de mensonges, de fausses pistes, d’amnésies et de manipulations… A croire que le mystère Wieder est destiné à rester intact. (Mais rassurez-vous, E.O. Chirovici ne nous fait pas ce coup-là et l’assassin et ses motivations nous seront dévoilés.) Le fait de revivre ces événements au travers des souvenirs des différents protagonistes est véritablement passionnant et nous permet d’avancer progressivement dans l’histoire.

Trois narrateurs pour démêler les confessions et les mensonges des différents témoins, une plongée dans les arcanes de l’esprit, une écriture fluide et agréable, Jeux de miroirs est un roman prenant avec lequel j’ai passé un très bon moment. (Par contre, si vous cherchez un polar véritablement haletant, passez votre chemin.)

« Découvrir enfin la vérité au sujet d’une affaire qui vous a longtemps obsédé, c’est un peu comme perdre un compagnon de voyage – un compagnon bavard, indiscret et envahissant jusqu’à friser l’impolitesse, mais dont la présence vous est devenue familière dès votre réveil. C’est l’effet que produisait sur moi l’affaire Wieder depuis plusieurs mois. »

Jeux de miroirs, E.O. Chirovici. Les Escales, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle Maillet. 314 pages.

Tout plutôt qu’être moi, de Ned Vizzini (2015)

Tout plutôt qu'être moi (couverture)Le jour où Craig Gilner, 15 ans, réussit l’examen d’admission pour l’Executive Pre-Professional, une prépa aussi prestigieuse qu’exigeante, c’est le début d’une longue dépression. Des « vélos » se mettent à tourner et tourner dans sa tête, rabâchant les mêmes pensées noires, pessimistes, sur son avenir, son intelligence, son travail. Quand les « vélos » tournent, impossible de se lever et les « tentacules » apparaissent, des tâches qu’il doit accomplir, mais qu’il laisse s’accumuler jusqu’à être étouffé par toutes ces « tentacules ». A quelle « ancre », à quel soutien se raccrocher ? Son pote Aaron et les soirées passées à fumer de l’herbe ? La copine de celui-ci, la belle Nia ? Sa famille, toujours derrière lui, prête à le soutenir ? Cela ne suffit pas et, un soir, Craig se fait interner volontairement dans la section psychiatrique de l’hôpital voisin.

 

Tout plutôt qu’être moi aborde le sujet délicat de la dépression adolescente avec beaucoup de délicatesse. Il s’agit d’un sujet actuel et l’auteur n’en rajoute pas des tonnes. Craig est un ado lambda, il n’est pas maltraité, il n’est pas orphelin, il n’a pas une histoire à faire pleurer dans les chaumières. Et pourtant, un jour, il craque.

Il faut dire que Ned Vizzini connaît son sujet puisqu’il a longtemps lutté contre la dépression et a lui-même effectué un séjour en HP. Malheureusement, cela n’a pas suffi et il s’est suicidé à l’âge de 32 ans. Difficile, sachant cela, de ne pas voir Craig comme un alter ego de l’auteur.

Précision : ce n’est pas un roman déprimant. J’en ai d’ailleurs été quelque peu surprise : je pensais que les idées noires de Craig assombriraient davantage le ton du roman. L’auteur a-t-il « minimisé » la souffrance à certains moments pour insister sur les meilleurs instants ?

De plus, la première partie du roman, où l’on voit Craig sombrer, est la plus dure à mon goût. Dès lors qu’il rentre à l’hôpital, les choses s’améliorent pour lui, donc le ton du roman change et les pensées de Craig prennent une nouvelle tournure.

Joue également le fait que, si Craig a parfois envie de mourir, il a surtout une immense envie de vivre. C’est pour cela qu’il va de lui-même passer une semaine dans un service psychiatrique à la recherche du déclic qui lui permettrait d’avancer plus tranquillement dans la vie.

 

Craig est un personnage très attachant. Il m’a touchée par son courage, par la détresse qu’il exprimait parfois, par son humour quelque peu sarcastique, par son ouverture aux autres, par sa gentillesse envers les autres patients. Nous le voyons évoluer, combattre ses démons (ses « tentacules »), analyser sa situation, réfléchir aux raisons de sa dépression, à ce qui l’a conduit à se faire interner. Il prend conscience de ce qu’il désire vraiment, de ce qui compte. Il apprend à regarder le monde avec un nouveau regard. Il se lie d’amitié avec de nouvelles personnes. On a vraiment envie qu’il s’en sorte.

J’ai également adoré les portraits des autres patients de l’hôpital psychiatrique, chacun étant auréolé d’une folie douce. Il y a beaucoup de solidarité entre eux et Craig va s’attacher à eux. Cela donne lieu à des moments très tendres, voire parfois très drôles.

 

Il est très facile de se retrouver dans Craig. Les doutes, les craintes, les espoirs qu’il exprime sont ceux de la majorité des adolescents et je pense que bon nombre de lecteurs se reconnaîtront dans ses mots (sans forcément être allés jusqu’à la dépression).

Un très beau roman, touchant, juste, sans pathos, avec une histoire qui peut parler à chacun, adolescents comme adultes.

 

« Qui n’a jamais pensé au suicide étant gosse ? Comment peut-on grandir dans ce monde et ne pas y penser une seule fois ? »

« Ah, oui, Dieu. Je l’avais oublié, celui-là. Ma mère est persuadée qu’il va jouer un rôle clé dans ma guérison. De mon point de vue, Dieu n’est rien d’autre qu’un mauvais psy dont la méthode thérapeutique se résume à laisser faire les choses. Tu lui racontes tes problèmes et lui, ta daaa ! il ne fait rien du tout. »

« Les gens d’aujourd’hui sont tous plus ou moins déglingués, tu sais. Je préfère être avec quelqu’un qui a conscience de l’être, plutôt que de côtoyer une personne qui semble parfaite mais qui est … prête à exploser. »

 

Tout plutôt qu’être moi, Ned Vizzini. La belle colère, 2015 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Ladd et Christel Gaillard-Paris. 396 pages.

Quand vient le souvenir…, de Saul Friedländer (1978)

Quand vient le souvenir (couverture)Pavel naît à Prague en 1932. La montée du nazisme en Tchécoslovaquie pousse la famille Friedländer à fuir le pays. La religion ne fait pas partie de leur quotidien, ils ne sont pas pratiquants et personne n’explique au petit Pavel la raison de leur fuite.
Paul arrive à Paris en 1939. Peu de temps après, la famille fuit vers le sud de la France, à Néris-les-Bains, dans l’Allier. Après la rafle du Vél’d’Hiv’ en 1942, le petit Pavel est temporairement confié à une maison de l’OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), à La Souterraine, dans la Creuse.
La même année, Paul-Henri Ferland est confié à un pensionnat religieux de Montluçon. Il ne l’apprendra qu’à la fin de la guerre, mais ses parents, qui ont tenté de passer la frontière suisse, ont été capturés, déportés et assassinés à Auschwitz. Lui est baptisé et se découvre peu à peu une vocation de prêtre. En 1947, il retourne à Paris chez un tuteur et entre à Henri-IV. Il redécouvre le judaïsme à 14 ans et quitte Paris pour Israël à quelques jours du bac.
Shaul arrive en Israël en 1948.
Et enfin, en 1977, Saul, historien renommé du nazisme, se remémore son passé.

Cinq prénoms pour une seule personne.
Saul Friedländer fait le récit des seize premières années de sa vie. Ce qui m’a particulièrement touchée, ce sont les transformations psychologiques qui lui ont été imposées au fil des évènements. Celle qui le vit renaître sous le nom de Paul-Henri Ferland, catholique, est particulièrement dure : il fut très malade, ne passa pas loin de la mort, comme si une part de lui-même avait besoin de mourir avant qu’il puisse s’intégrer totalement dans ce nouvel environnement. Et plus tard, comment retrouver une identité juive lorsqu’on a été si impliqué dans la religion catholique ?
Les enfants cachés ont fait preuve d’un extraordinaire sens de l’adaptabilité et ce livre retransmet bien cela. C’est un récit très fort.

A ce récit se mêlent des passages sur la situation d’Israël dans les années 1970, sur le rêve de créer cet état juif, sur les guerres avec les pays arabes. Mais la question de l’identité se dessine toujours derrière en filigrane.

Une émouvante autobiographie d’enfant caché qui permet, si l’on n’est pas familier avec le sujet (comme moi), de découvrir les épreuves et les métamorphoses par lesquelles Saul Friedländer et les autres enfants juifs ont été contraints de passer.

« « Paul-Henri. » Je n’arrivais pas à m’habituer à ce nom. Chez moi, j’avais été »Pavel » ou plutôt « Pavliček », le diminutif habituel, ou encore « Gagl », sans compter une kyrielle de petits noms affectueux. Puis, de Paris à Néris, j’étais devenu « Paul », ce qui, pour un enfant, était tout de même autre chose. Paul, je me sentais plus exactement comme « Pavliček », mais « Paul-Henri » était bien pire encore : j’avais franchi une ligne, j’étais passé de l’autre côté. Paul aurait pu être tchèque et juif, mais Paul-Henri ne pouvait être que français et résolument catholique : or ça, je ne l’étais pas de manière naturelle. D’ailleurs, je n’en finis pas là avec mes changements de noms : par la suite, je devins « Shaul », en débarquant en Israël, puis « Saul », un compromis entre le « Saül » qu’exige le français et le « Paul » que j’avais été. Bref, impossible de m’y retrouver, ce qui, somme toute, me paraît être l’expression adéquate d’une confusion réelle et profonde. »

« Pour la première fois, je me sentis juif – non plus malgré moi ou secrètement, mais par un mouvement d’adhésion entière. Du judaïsme, il est vrai, je ne connaissais rien et, catholique, je l’étais encore. Mais, quelque chose avait changé, un lien était rétabli, une identité émergeait, confuse certes, contradictoire peut-être, mais désormais reliée à un axe central qui ne pouvait faire de doute : d’une manière ou d’une autre, j’étais juif – quelle que fût, dans mon esprit, la signification de ce terme. »

Quand vient le souvenir…, Saul Friedländer. Editions Points, 1998 (Editions du Seuil, 1978, pour la première édition). 189 pages.

Sur le sujet des enfants cachés, voir aussi ma critique du livre de Nathalie Zajde, Les enfants cachés en France.

Les enfants cachés en France, de Nathalie Zajde (2012)

Les enfants cachés en France (couverture)« On appelle « enfant caché » un survivant qui a, enfant, dû se cacher et dissimuler son identité afin d’échapper à l’arrestation, la déportation et l’extermination pendant la Shoah. Durant cette période, cet enfant a généralement été séparé de ses parents et du judaïsme. Au lendemain de la guerre, il a le plus souvent appris qu’une bonne partie de sa famille avait été assassinée – beaucoup sont restés orphelins d’au moins un parent. La plupart sont redevenus juifs après la guerre. »

Quelqu’un, qui s’intéresse de près au sujet, m’a conseillé il y a peu ce livre véritablement passionnant sur les enfants cachés durant la Seconde Guerre mondiale. Les enfants juifs.

 

Vous n’y trouverez pas de statistiques ou de méthodologies strictes de sociologie, mais un intérêt pour les différents parcours d’une vingtaine d’enfants. Tous n’ont pas eu les mêmes réactions, mais tous ont développé un sens de l’adaptation et une intelligence hors du commun. On retrouve, parmi eux, des noms de grands intellectuels français ou étrangers dont j’ignorais tout du passé : le neurologue/psychiatre/psychologue/éthologue Boris Cyrulnik, l’historien Saul Friedländer (auteur de l’autobiographie Quand vient le souvenir…), l’ethnomusicologue Simha Arom, l’historien et avocat Serge Karsfeld, les philosophes André Glucksmann et Sarah Kofman qui s’est suicidée peu après avoir publié une autobiographie intitulée Rue Ordener, rue Labat qui évoque son enfance, etc.

C’est là un pan de la Seconde Guerre mondiale que je connaissais si mal que je peux dire que je ne le connaissais pas. Je savais que des enfants avaient été cachés, adoptés, accueillis dans des monastères, des orphelinats. Je savais qu’ils avaient pu être sauvés grâce au courage de personnes seules, de familles ou de réseaux clandestins. Mais du reste, j’ignorais tout.

Si tous possèdent leur histoire personnelle, des points communs apparaissent entre ces enfants quels que soit leur âge, notamment une intelligence, une force, un instinct et une adaptabilité hors du commun. J’ai découvert les réflexes de défense mis en place par des enfants de 5, 7, 11 ans. Ils ont vécu des souffrances physiques extrêmes, mais des tortures psychologiques plus violentes encore lié au fait de dissimuler leur identité comme ils ont été contraints de le faire. Pour se sauver, ils devaient oublier leur religion, leurs gestes du quotidien, leur langue maternelle (l’allemand, le yiddish…) et plus ils s’intégraient, plus ils oubliaient leur famille. Ils ont appris à mentir, à faire semblant.

Mais surtout, leurs difficultés ne disparurent pas en 1945. Comme le dit Boris Cyrulnik, ce n’était pas la fin du problème. Comment vivre après la guerre ? Comment être juif à nouveau ? Beaucoup sont partis en Israël, tout de suite après la guerre ou des années plus tard, se sont parfois engagés dans des associations. Mais comment parler de ce qu’ils avaient vécu alors que tant n’étaient pas revenus des camps ? C’est pour cela que, pendant longtemps, les enfants cachés n’ont pas eu la parole et que leurs souffrances ont été minimisées.

Nathalie Zajde m’a fait entrer dans la Seconde Guerre mondiale par un angle différent de ceux auxquels nous sommes habitués. J’ai été vraiment émue par ces vies et l’auteure raconte magistralement ces odyssées d’enfants sans enfance. C’est un livre profondément humain qui m’a laissée pleine de respect et d’admiration pour ces hommes et ces femmes extraordinaires.

Un ouvrage instructif et fascinant retraçant des histoires de vie dures, mais aussi le parcours d’hommes et de femmes qui ont su se relever et reprendre leur vie en main.

 

« Certains enfants, on l’a vu, sont parvenus à inventer, dans le secret de leur monde intérieur, des stratégies de comportement et de pensée visant à préserver le souvenir de leurs parents et les liens avec le monde d’avant la séparation. Ils ont mis toutes leurs forces à demeurer juifs malgré tout. Pour un enfant caché, rester juif en France dans les conditions de la guerre fut un authentique acte de résistance. Après la guerre, étant donné l’état des communautés juives d’Europe et les conditions de vie des survivants, auxquels s’ajoutait la fragilité psychique des familles de rescapés, continuer à être juif a également été un acte de résistance. »

« J’étais ainsi obligé de m’amputer d’une partie de moi pour avoir le droit d’exister. Le problème, c’est qu’après la guerre on continue à vivre comme on en a eu l’habitude, on continue à s’amputer de soi-même. C’est-à-dire que la fin de la guerre n’a pas été la fin du problème. Lorsqu’on a appris à se défendre, appris à survivre, on continue à le faire même quand il n’y a plus de raison, quand ça n’a plus de sens. »

Boris Cyrulnik

« On ne saura jamais exactement combien vous êtes. Certains sont morts, sans juger utile de se prévaloir de ce qu’ils avaient fait. D’autres ont cru être oubliés de ceux qu’ils avaient sauvés. D’autres enfin ont même refusé d’être honorés, considérant qu’ils n’avaient fait que leur devoir de Français, de chrétiens, de citoyens, d’hommes et de femmes envers ceux qui étaient pourchassés pour le seul crime d’être nés juifs. »

(Extrait du discours de Simone Veil prononcé pendant la cérémonie du Panthéon en hommage aux Justes de France le 18 janvier 2007)

 

Les enfants cachés en France, Nathalie Zajde. Odile Jacob, 2012. 247 pages.