La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan (2009)

La maison dans laquelle (couverture)Il m’aura fallu un an pour me lancer dans ce livre que l’on m’avait offert au Noël précédent et que je zieutais donc depuis un an. Ce livre magnifique, lourd, dense, à la couverture sombre pailletée d’argent, à cette quatrième de couverture marquée simplement de deux injonctions comme inscrites à la craie :

« NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER »

L’envie de le savourer, l’envie de prendre mon temps, l’envie étrange de retarder le moment où je me plongerai dans cette histoire que je présentais étonnante. Et dès la première centaine de pages, j’ai senti que c’était un livre dont je n’allais pas vouloir ressortir.

Pour une fois, je vais vous donner le résumé de l’éditeur (les merveilleuses éditions Monsieur Toussaint Louverture) : « Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s’écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l’idée de devoir la quitter. »
Si tout est clair quand on a lu le roman de Mariam Petrosyan, il est un peu flou pour qui ne s’y est pas encore risqué et je pense vraiment qu’aborder ce roman sans en savoir grand-chose est une excellente idée. Je ne connaissais que l’histoire particulière de ce texte (écrit pendant une dizaine d’année par l’autrice arménienne, La Maison dans laquelle circulera pendant quinze ans de lecteurs en lecteurs avant de tomber entre les mains d’un éditeur qui le publiera en 2009 pour la première fois) et des bribes de ce résumé quelque peu nébuleux (puisque je survole plus que je ne lis les résumés) et ça m’a permis de partir à l’aventure sans a priori, sans attentes et prête à être surprise.
Longue introduction, je sais, pour vous dire que j’aimerais donc vous convaincre de partir dans l’inconnu, mais je vais tout de même développer un peu pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.

La Maison dans laquelle est un texte troublant. Les narrateurs s’alternent, on oscille entre deux temporalités et c’est à nous de raccrocher les morceaux pour se constituer un tableau d’ensemble. Maison d’accueil pour enfants handicapés et/ou malades, physiquement ou mentalement, cette petite communauté possède ses lois, ses us et coutumes, ses légendes, ses rites. Comme celui qui consiste à baptiser chaque nouvel·le arrivant·e d’un nouveau surnom, lequel pourra changer au fil du temps. Les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit, on devine qu’Untel était appelé Bidule dans le passé, on trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce qui est arrivé à tel autre, et les pages se tournent de plus en vite (alors qu’on voudrait aussi ralentir pour faire durer cette lecture stupéfiante).
Ça n’en est pas moins un roman où l’on suit le quotidien – et quel quotidien dans cette Maison où les enfants paraissent totalement libres, voire laissés à l’abandon (malgré la présence parfois d’éducateurs ou de professeurs) – de vrais personnages aux caractères bien trempés et très différents. Et comment ne pas s’attacher à cette bande de cabossés ? A ce trublion de Chacal Tabaqui, à ce Vautour torturé, à ce Shinx à l’aura impressionnante, à L’Aveugle maître de la Maison, à ce timide Macédonien, à Fumeur perdu parmi eux, leurs phrases sibyllines et leurs explications énigmatiques – notre reflet dans cette Maison où semble régner l’anarchie, mais bel et bien régie par des règles implicites.

C’est aussi un roman fantastique, ce qui ajoute une touche d’étrangeté à cette histoire. Au quotidien déjà extraordinaire, mais plus ou moins imaginable, s’enchevêtrent des filaments d’impossible, d’incompréhensible, de bizarre, de surnaturel. La Maison y est un personnage, peut-être le personnage central. Aussi vivante que celles et ceux qui l’habitent, elle déroule ses tentacules, recueille ou repousse, protège ou enferme. On ne comprend pas tout et ce n’est pas grave, la Maison ne peut être contenue dans mille pages, c’est tout un univers que nous n’avons pu qu’effleurer.

La Maison dans laquelle est un théâtre où se joue une pièce sur l’enfance, sur l’adolescence, sur la peur de l’inconnu, sur la terreur de grandir, sur la maladie, sur la folie. Bien que portée par l’amitié, cette fresque est terrible et cruelle, stupéfiante et trouble, parfois glauque et parfois drôle. Un roman unique, bouillonnant, mystérieux, initiatique, qui se laisse apprivoiser au fil de la lecture, qui s’éclaire parfois avant de nous plonger dans d’autres mystères. Un texte fou, onirique, dérangeant, envoûtant. Inoubliable.

Comment enchaîner sur un autre livre après ça ? Comment choisir un nouveau compagnon alors qu’on se sent si abandonnée, qu’on soupire encore et pour longtemps après celui qu’on a refermé ?

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »

« Bossu lui-même participait de cette angoisse qu’il avait fuie ; il l’avait apportée et installée au milieu des branches, en espérant que le silence et la vie dans le chêne la chasseraient puisqu’il n’était pas parvenu à s’en guérir. Tous se comportaient de la même façon : ils se démenaient pour cacher au plus profond d’eux ce qui leur appartenait, ils s’y dissimulaient même à leurs propres yeux, y enfermaient leurs oiseaux, ils reculaient, reculaient et transpiraient la peur. Et puis ils s’efforçaient de sourire, de lancer des boutades, de discuter, de se nourrir et de se multiplier. Bossu seulement ne savait pas faire comme tout le monde. Il n’avait pas la force de cacher quoi que ce soit, et ça le rendait encore plus malheureux. »

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. 953 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman fantastique 

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Watership Down, de Richard Adams (1972)

Watership Down (couverture)Face à la destruction imminente de leur garenne natale, Hazel et Fyveer, l’un aussi brave que l’autre est réservé, décident de fuir. Avec quelques lapins qui ont choisi de leur faire confiance, ils partent dans le vaste monde à la recherche d’un nouvel endroit qu’ils pourront considérer comme leur maison.

Je ne sais pas vraiment quoi dire sur ce roman, à part que je l’ai adoré. Dès la première page, j’ai été entraînée avec ces lapins dans leurs aventures. Watership Down est un melting pot original, passionnant et très réussi : c’est à la fois un roman d’aventures et une quête initiatique, une épopée et une ode à la nature, le tout parsemé de récits héroïques et de contes.

La création de toute une mythologie lapinesque et les éléments de langage imaginaires (sfar, kataklop, farfaler, shraar, vilou… je vous laisse lire le livre pour connaître leur signification…) rendent la découverte de ce monde animal très intéressante. J’ai apprécié le fait que, en dépit de la touche d’anthropomorphisme distillée au fil du roman, nos petits héros continuent à agir en lapins, c’est-à-dire essentiellement à l’instinct. A l’image de leur héros légendaire Shraavilshâ, ils utilisent leur rapidité, leur discrétion et la ruse pour parvenir à leurs fins. Leur objectif est de survivre puis d’assurer une descendance pour la nouvelle garenne.
Je me suis incroyablement attachée à ces lapins loyaux et débrouillards : Fyveer avec ses visions, ses craintes et sa sagesse, Hazel avec son courage et son désir de faire les meilleurs choix pour le groupe, Bigwig avec la gentillesse qu’il cache derrière la force, Dandelion le conteur… J’ai voyagé avec eux, j’ai l’impression d’avoir, pendant quelques jours, partagé leur quotidien qui ne m’a pas un instant ennuyée.

Toutefois, il est possible de trouver des échos politiques dans ce roman qui parle de la peur, de l’exil, de l’importance cruciale de la solidarité pour survivre, de courage, du poids des responsabilités. Dans leur recherche peut-être un peu utopique d’un lieu parfait, Hazel et sa bande rencontrent diverses garennes qui se révèlent parfois totalement dystopiques. Société abrutie par le confort assuré par la présence des humains non loin – et tant pis pour ceux qui se font attraper de temps en temps –, lapins de clapier, dictature qui promet la sécurité en échange de la liberté et des petits bonheurs primaires. Cette gravité sombre cachée sous le manteau « les aventures d’un bande de petits lapins » m’a captivée, embarquée dans l’histoire, prise par le suspense et la tension sans cesse sous-jacente.

Nous sommes bien loin du Jeannot Lapin de Beatrix Potter ; ici, la vie d’un lapin est rude et parsemée de dangers. Dans une nature hostile, la violence et la mort peuvent venir de tous les côtés : entre les humains, les animaux carnivores, les voitures et les autres lapins, celui qui manque de vigilance est perdu. Toutefois, la formidable balade dans la campagne anglaise vaut bien ce risque : plantes, animaux, lumières, bruissements… L’expérience est inoubliable surtout en compagnie de si extraordinaires lapins.

Saluons également le travail de l’éditeur : l’objet est absolument fantastique. C’est un plaisir de déguster un texte dans un si bel écrin. J’ai hâte de poursuivre ma découverte de cette maison d’édition.

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les hommes pensent qu’il ne pleut jamais qu’à verse. Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques. Ils ont un proverbe, par exemple, qui dit que « les nuages n’aiment pas la solitude », si on en voit un, c’est généralement le premier d’une vaste cohorte qui s’apprêtent à envahir le ciel. »

Watership Down, Richard Adams. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (1972 pour l’édition originale. Flammarion, 1976, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Clinquart. 544 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hêtres Rouges :
lire un livre avec un ou des arbre(s) sur la couverture

Challenge Les 4 éléments – La terre :
un habitant de la forêt, réel ou imaginaire : cerf, sanglier, renard, centaure, licorne, botruc… (renard)