Parenthèse 9e art spécial manga : L’atelier des sorciers & L’Enfant et le Maudit

Que ce soit dit, je ne suis pas une grande lectrice de mangas, j’en ai lu quelques-uns enfant, mais, lassée d’attendre pour chaque tome à la bibliothèque, j’ai laissé tomber. Je suis toutefois bien décidée à remédier à ça et à découvrir ce pan de la littérature (notamment grâce à une copine qui se reconnaîtra si elle passe par là et que je remercie très fort !). Ne vous attendez donc pas à des critiques profondes, à des comparaisons sur les styles graphiques, à une analyse du genre, etc. Ici, ce sera un avis de pure néophyte !

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L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6),
de Kamome Shirahama
(en cours, 2016-…)

Coco est fascinée par la magie, mais seul·es quelques élu·es peuvent pratiquer cet art. Le jour où Kieffrey arrive dans son village, Coco ne peut réprimer l’envie de l’espionner pour voir davantage de magie. Elle comprend alors le secret de la magie et, utilisant un vieux livre donné par un inconnu des années auparavant, elle lance son premier sort. Un sort aux conséquences tragiques. Pour réparer son erreur, elle devient la disciple de Kieffrey et entre dans le monde de la magie.

La néophyte que je suis est tout d’abord à la recherche d’une bonne histoire, ce qui est clairement le cas avec L’atelier des sorciers. Il y a indubitablement un air d’Harry Potter avec cette « ignorante » qui entre dans un nouvel univers, cette novice qui est le centre de beaucoup d’attentions, notamment de la part de sorciers mystérieux pratiquant une magie interdite, et qui semble promise à de grandes choses. Cependant – et heureusement – le monde de Coco est aussi très différent, à commencer par la manière dont la magie se pratique ! Une manière particulièrement esthétique et originale qui m’a immédiatement séduite.

L’intrigue prend son temps pour poser un univers fouillé et approfondi. C’est totalement prenant grâce à des péripéties passionnantes, mais celles-ci permettent également de découvrir le monde dans lequel évoluent sorciers et sorcières, de voyager entre l’atelier, Carn une ville pleine de magie, l’Académie de sorcellerie ou encore différents lieux magiques.
Les ambiances s’enchaînent : humoristiques, haletantes, sombres, légères… Un mélange subtil qui m’a happée à chaque épisode.

C’est aussi très mignon, notamment grâce à l’innocence et l’enthousiasme contagieux d’une Coco perpétuellement admirative face à chaque démonstration magique. Malgré le drame qui l’a frappée, malgré son sérieux dans ses études, elle reste une enfant dont la gentillesse et le ravissement face à la magie illuminent les pages.
Les personnages sont attachants, intrigants, séduisants, et font l’objet au fil des tomes de portraits toujours plus affinés. J’ai beaucoup aimé le fait que certains volumes prennent le temps de s’attarder sur des protagonistes tels qu’Agathe ou Trice, également disciples de Kieffrey. La fin du sixième tome soulève d’autres questions qui laissent imaginer des précisions sur le maître lui-même.

Les dessins sont superbes. Des personnages aux détails qui ornent certaines planches, j’ai été émerveillée et fascinée par le graphisme de cette saga. C’est vivant, c’est expressif, c’est beau.

Une superbe découverte ! Rien à redire, que ce soit sur l’univers, les personnages, la magie, l’intrigue, le rythme ou le dessin : je suis enchantée !

L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6), Kamome Shirahama. Editions Pika, coll. Seinen, 2018-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 192 pages.

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L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7),
de Nagabe
(en cours, 2016-…)

Un monde coupé en deux : « l’intérieur » où vivent les humains et « l’extérieur » peuplé de créatures monstrueuses. Quiconque est touché par elles subira la malédiction et se transformera à son tour. Pourtant, à « l’extérieur », Sheeva et le Professeur cohabitent et, au mépris de toutes les croyances, dessinent leur histoire.

Dès le début, j’ai été happée par cet univers plutôt sombre. Dans un décor d’arbres dénudés et de maisons abandonnées, cette intrigue de malédiction, de camps qui s’opposent, entre ombre et lumière, m’a totalement séduite.
Il y a une bonne part de mystères, et je ne sais à qui me fier tant cette histoire semble biaisée qu’elle soit vue par les humains ou les enfants noirs. Je suis impatiente de connaître la suite, de lever le voile sur tous ces secrets. Comment est apparue la malédiction ? Quel est le rôle de Sheeva ? Qui est le Professeur ?
Les questions s’enchaînent au fil des tomes puisque le moindre indice en fait naître une nouvelle fournée. Si j’aime le rythme tranquille et quelque peu contemplatif de cette histoire (quoique les derniers tomes offrent davantage d’action), j’espère que des réponses nous seront offertes et que l’intrigue ne sera pas étirée de manière superficielle.

La seule chose qui semble vraie et certaine dans cette histoire, c’est le duo formé par le Professeur et Sheeva. S’ils semblent à première vue mal assortis, avec cette fillette aussi lumineuse que le Professeur est sombre, leur relation se révèle tout de suite bouleversante. Leur affection réciproque, dépourvue de tout a priori, m’a touchée à plusieurs reprises. L’auteur dose savamment gravité et innocence, gaucherie et mélancolie, obstacles et joies simples. Si l’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, j’ai adoré les scènes de vie quotidienne, les petits riens avec lesquels tous deux sculptent leur improbable famille.

Une ambiance sombre et poétique, qui interroge sur l’humanité qui se cache parfois dans le noir. Un superbe duo qui raconte aussi bien la joie que la tristesse, le doute que la jalousie, mais surtout l’amour et la confiance. Des dessins simples mais expressifs qui véhiculent beaucoup d’émotion. Une très jolie lecture, très prenante en dépit de son allure plutôt tranquille.

(Source des images : BD Gest’)

L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7), Nagabe. Editions Komikku, 2017-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 174 pages.

Dites aux loups que je suis chez moi, de Carol Rifka Brunt (2012)

Dites aux loups que je suis chez moi (couverture)1984, banlieue new-yorkaise. June perd son oncle Finn, l’artiste, le peintre reconnu, celui qui lui faisait écouter Mozart, l’emmenait aux Cloisters, avait les plus belles idées. La faute au sida. La faute à son ami particulier comme dit sa mère, à Toby. Mais lorsqu’elle le rencontre, tous deux se lient d’amitié et l’adolescente découvre la cruelle vérité du monde des adultes.

Si j’ai été aussi facilement et rapidement happée par ce roman, c’est indubitablement grâce à ses personnages. Des personnages si réalistes, si vivants, si prégnants que j’aurais voulu passer plus de temps avec eux. Des protagonistes aux émotions, aux désirs, aux secrets pas toujours avouables, mais tellement humains. L’envie, la jalousie, la honte, l’hypocrisie, le mensonge… et surnageant au-dessus de tout cela, l’amour. Un amour souvent bouleversant tant il est puissant. L’amour de June pour Finn, de Finn et Toby, de June et de sa sœur Greta, de sa mère pour son petit frère indomptable… Mais un amour si fort qu’il en devient destructeur, qui est parfois si absolu qu’il réduit en cendres toute autre relation. 

June, au fil des jours, alors que grandira son amitié secrète envers Toby, découvrira les secrets de la vie de son oncle, les amours qu’il suscitait, les jalousies qu’il engendrait. Auxquelles elle-même était loin d’être insensible. Dès le début, j’ai été tout aussi désireuse d’en savoir plus sur Finn : sa mort annoncée m’était frustrante tant j’avais envie de passer un peu de temps avec cet homme que nous ne côtoierons finalement qu’à travers les mots fascinés de June qui nous communiquent le charme tranquille de cet oncle fantastique, qu’à ses souvenirs idéalisés, fantasmés et ressassés.

Chaque personnage se révèle attendrissant à sa manière. Même celles et ceux que l’on n’apprécie pas toujours – je pense particulièrement à la mère et à la sœur de June – deviennent touchantes car leurs errances sont provoquées par des sentiments parfaitement imaginables. Leurs erreurs deviennent humainement compréhensibles sans les excuser pour autant.
Je les ai tous aimés, ces héros et héroïnes d’une histoire. Avec leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions. June, sincère, brute, intelligente, encore enfantine parfois, marginale, exigeante. Toby, doux, tranquille, décalé, maladroit, si triste. Greta, emplie d’un mal-être tu, caché sous une assurance jouée.

Je me suis parfois tellement reconnue dans certaines émotions, peurs ou désirs qu’il m’était impossible de ne pas me sentir émotionnellement impliquée dans ce roman. Certains passages, parfois tous simples, m’ont bouleversée – comme Greta laissant enfin sortir ses angoisses. L’autrice met en mots des pensées, des émotions que l’on aura tous et toutes plus ou moins expérimentées. En dépit d’un cadre temporel bien précis, c’est un roman qui est en cela universel.

Quant à l’intrigue, si elle est essentiellement basée sur les relations mouvantes entre les protagonistes et les sentiments qui tournoient dans le cœur de chacun d’entre eux, est aussi une plongée émouvante et révoltante dans ces « années sida » où la maladie était à la fois méconnue et crainte, source de peurs, de rejet et de honte.

L’histoire en elle-même est simple, mais les mots de Carol Rifka Brunt prennent aux tripes. C’est un tourbillon de sentiments humains, de réalisme sensible, d’émotions qui ne tombent jamais dans le pathos, dans le niais ou dans le too much. Un roman qui, tristement, se dévore alors qu’il se révèle se difficile de quitter tant il est poignant et subjugue par ses personnages.

« Quand on a une montre, le temps est comme une piscine. Avec des bords et des lignes. Sans montre, le temps est comme l’océan. Vaste et désordonné. Je n’avais pas de montre. »

« Je me demandais vraiment pourquoi les gens faisaient toujours des choses qui ne leur plaisaient pas. J’avais l’impression que la vie était comme un tunnel de plus en plus étroit. A la naissance, le tunnel était immense. Toutes les possibilités vous étaient offertes. Puis, la seconde d’après, la taille du tunnel était réduite de moitié. On voyait que vous étiez un garçon et il était alors certain que vous ne seriez pas mère, et probable que vous ne deviendrez pas manucure ni institutrice de maternelle. Puis vous commenciez à grandir et chacune de vos actions rétrécissait le tunnel. Vous vous cassiez le bras en grimpant aux arbres et vous pouviez renoncer à être joueur de base-ball. Vous ratiez tous vos contrôles de mathématiques et vous abandonniez tout espoir d’être un jour un scientifique de renom. Ainsi de suite année après année jusqu’à ce que vous soyez coincé. Vous deviendriez boulanger, bibliothécaire ou barman. Ou comptable. Et voilà. Je me disais que le jour de votre mort, le tunnel était si étroit, après avoir été rétréci par tant de choix, que vous finissiez écrasé. »

« Parfois les mots de Greta étaient si tranchants que je les sentais me couper les entrailles, réduisant mes organes, mon cœur, en petits morceaux. Je savais qu’elle me regardait, essayant de lire mon visage, alors j’ai tenté de le fermer aussi vite que possible. Mais c’était trop tard, elle avait eu le temps de voir ma réaction. »

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt. Éditions 10/18, 20 (2012 pour l’édition originale. Buchet-Chastel, 2015, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Axelle de La Rochefoucauld. 499 pages.

La parenthèse 9ème art – Bergères Guerrières et Canoë Bay

Un peu lassée de voir traîner ces chroniques esseulées dans mon ordinateur, je vous propose une petite parenthèse 9ème art avec des lectures qui remontent à quelques mois maintenant. Deux très belles découvertes, dont la première ne vous est peut-être pas inconnue !

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Bergères Guerrières (3 tomes, en cours), de Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin) (2017-2019)

Voilà dix ans que les hommes ont disparu, avalés par une guerre aux confins du pays. Les femmes ont dû s’organiser et surtout, organiser la défense du village. Ainsi est né l’ordre des bergères guerrières. Ce sont ces combattantes d’élite que la jeune Molly s’apprête à rejoindre en prenant le titre d’apprentie.

Au scénario, j’appelle Jonathan Garnier qui a fait naître l’énergique et émouvante Momo ! Et qu’avons-nous là ? Une histoire d’aventures et une histoire de femmes et de filles braves et prêtes à tout pour défendre leur village.
Dans un univers qui n’est pas sans rappeler la pittoresque bourgade de Berk (Dragons), Molly et ses amies sont nommées apprenties. Sous l’égide des guerrières d’élite, elles apprennent à manier arcs, épées et autres marteaux de guerre. Toutes ont des traits de caractère très différents – énergique, blasée, colérique, peureuse… – mais toutes se surpassent, affrontent leurs peurs, leurs blocages et leurs doutes. Être une fille n’est nullement un handicap dans ce pays. Et ce n’est pas Liam, le meilleur copain de Molly, qui dirait le contraire : il est au contraire prêt à tout pour rejoindre l’ordre des bergères guerrières.
J’ai aussi été sous le charme de la magie qui opère en ce monde. Pas de pouvoir pour nos bergères guerrières, mais des sorciers et sorcières qui vivent isolés, en communion avec la nature. Une tribu, une famille, un peuple féerique attirant quoique parfois inquiétant. Et cette magie noire aussi, qui a donné vie à cette Malbête dont l’ombre pèse sur le village.

Au dessin, j’appelle Amélie Fléchais dont la beauté du trait n’est plus à prouver ! Déjà, il y a ces couvertures qui sont tout simplement à tomber ! Ensuite, elle offre à cette contrée des teintes écossaises avec ces rochers, ses étendues vertes, son brouillard, ses moutons : rien que cela avait de quoi me séduire. Ses personnages sont très expressifs et plutôt craquants, à commencer par ce petit feu follet prénommée Molly. Avec sa chevelure rousse, ses bonnes joues et son enthousiasme mâtiné d’un sale caractère, difficile de rester de marbre face à cette héroïne entraînante. Tout en rondeur et en douceur, son trait si distinctif apporte un véritable charme à cette histoire.
Par contre, pour être honnête, j’ai été déstabilisée par le tome 3. L’histoire est toujours aussi chouette, mais le dessin m’a semblé bien différent. Plus grossier, aux traits plus épais. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai lu le troisième tome deux mois après les deux premiers ou si la disparité dans le coup de crayon est bien réelle, mais cela a fait naître un sentiment mitigé sur le troisième tome qui tranche avec l’enthousiasme des premiers. Cela, cependant, ne retire en rien les qualités de cette saga dont j’attends la suite avec curiosité et impatience.

Comment dire non à une si belle histoire d’amitié, d’égalité, de courage et de magie ? Tendre, humour, aventure et féminisme, le tout dans une ambiance celtique/viking, personnellement, j’en redemande !

Bergères Guerrières (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Glénat, coll. Tchô !.
– Tome 1, La Relève, 2017, 70 pages ;
– Tome 2, La Menace, 2018, 71 pages ;
– Tome 3, Le Périple, 2019, 64 pages.

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Canoë Bay, de Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin) (2009)

Canoë Bay (couverture)Ce roman graphique raconte l’histoire de Jack, jeune Acadien orphelin, qui, alors qu’il n’est que mousse, se découvre détenteur d’un indice conduisant à un fabuleux trésor.
J’attendais pour en publier la chronique d’avoir lu les autres ouvrages du même auteur et de la même série – à savoir Frenchman, Iroquois, Pawnee et Vanikoro – que possédait la bibliothèque où je travaillais, sauf que j’ai si bien lu autre chose que me voilà partie, d’où cette simple chronique.)

Cette bande dessinée mêle deux histoires. Une histoire fictionnelle sur fond historique.
Pour l’histoire avec un grand H, c’est l’histoire du Canada en 1755, ce sont les conflits franco-britanniques pour le Nouveau Monde, c’est l’esclavage. C’est croiser les noms de Mary Read, Anne Bonny et Calico Jack Rackham.
Et dans cette grand Histoire, il y a le jeune Jack. Il y a la rencontre avec des Indiens et des pirates ! Un rêve de gosse, pas toujours idyllique avouons-le. Le chef de la bande de pirates, John Place, alias « Lucky Roberts », rappelle le John Silver du film Disney La Planète au trésor : avide de trouver son or mais pas si « sans foi ni loi » finalement. C’est un récit d’aventure, d’amitié, d’amour, mais aussi de combats et de mort. Un périple, la nature, les dangers, les haines des hommes. Pas de répit, pas d’ennui.

Et puis, il y a les dessins de Patrick Prugne, l’auteur de Poulbots, sublime ouvrage dont j’ai déjà parlé, à ne pas confondre avec son fils Thibault Prugne (dessinateur tout aussi talentueux par ailleurs). Dès qu’on ouvre la BD, c’est parti, on en prend plein les yeux. Les paysages, les forêts, les lacs… Les couleurs, la chaleur de ses illustrations, l’expressivité des personnages… Les aquarelles de l’artiste sont absolument sublimes.

En bonus (et je ne dis jamais non aux bonus) : plein de croquis et d’esquisses préparatoires qui enrichissent la fin de l’ouvrage et donnent à voir un soupçon du travail de documentation nécessaire à un tel ouvrage.

Une très belle bande-dessinée portée par des illustrations magnifiques, notamment de la nature nord-américaine.

Canoë Bay, Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin). Editions Daniel Maghen, 2009. 102 pages.

Les Royaumes Crépusculaires, de Mathieu Gaborit (1995-1997)

Les Royaumes Crépusculaires (couverture)

Depuis l’année dernière et ma lecture de La Cité exsangue, j’avais très envie de découvrir les précédents romans de Mathieu Gaborit, notamment ceux prenant place dans le même univers. C’est à présent chose faite à travers l’intégrale des Royaumes Crépusculaires. Elle réunit deux trilogies :

Les Crépusculaires :

  • Souffre-jour ;
  • Les Danseurs de Lorgol ;
  • Agone.

Abyme :

  • Aux ombres d’Abyme ;
  • Renaissance ;
  • La Romance du démiurge.

Le cycle d’Agone
Agone de Rochronde doit hériter du titre de baron légué par son père, mais le jeune homme refuse d’accepter ce titre d’aristocrate, préférant parcourir l’Urguemand pour éduquer le peuple. Cependant, lorsqu’un testament de son père le met face à ses responsabilités et qu’il découvre les arcanes du pouvoir, Agone se prend au jeu et entame un périple semé d’embûches lors duquel il aura le sort du royaume entre les mains.
Le cycle d’Abyme
Quant à Maspalio, farfadet et Prince-voleur de la cité baroque d’Abyme, le voilà accusé de meurtre. Il se lance dans une enquête éperdue pour prouver son innocence et éclaircir les ténèbres qui l’entourent.

Après ma riche lecture du Nom du Vent, mon entrée dans l’univers de Mathieu Gaborit m’a semblé un peu rapide. A peine commencé, voici Souffre-jour terminé !
Si je me suis sentie un peu déphasée avec ce premier récit, c’est principalement pour deux raisons. Tout d’abord, car le séjour d’Agone de Rochronde au Souffre-jour est très bref. J’aurais aimé en savoir plus, mais, du fait de la narration à la première personne, cela aurait signifié une plus grande implication de la part d’Agone, ce qu’il se refuse à faire puisque ce passage au collège lui est imposé. C’est d’ailleurs assez original, me semble-t-il, ce refus du collège de la part du héros. Les autres élèves l’ont attendu et espéré, comme c’est souvent le cas en fantasy (difficile de ne pas penser à Harry Potter ou au Nom du Vent).
Ensuite, ce même héros s’est révélé très passif. Les intrigues se nouent autour de lui et il se contente le plus souvent de suivre le cours des événements sans savoir que ses prétendues décisions personnelles ne sont là que pour faire le jeu de ceux qui le manipulent.

Cet univers de manigance et de pouvoir constitue d’ailleurs la toile de fond de la trilogie : à de multiples reprises, divers personnages pensent en manipuler d’autres sans savoir qu’ils servent eux-mêmes de pantins à plus puissants, plus rusés ou plus clairvoyants qu’eux. Il faut dire que le premier tome prend place dans un collège qui a la particularité de former des éminences grises : le ton est donné.
C’est aussi un univers de magie assez fascinant qui se met en place : les souffre-jours, les Psycholunes, l’accouchement d’une rapière dotée d’une conscience (et d’instincts meurtriers), l’Accord, les fées noires… Tout un vocabulaire qui a capturé mon attention, stimulé mon imagination et régalé mon appétit de fantasy.
Mathieu Gaborit n’explique pas tout et nous laisse découvrir le monde dans lequel il nous plonge au fil des pages. Si généralement, tout finit par s’éclairer, cela donne parfois lieu à des étrangetés comme cette unique et solitaire mention des « Gros » dans Les Crépusculaires. Certes, on en apprend davantage sur eux dans la second trilogie, mais qui ne la lirait pas resterait dans l’expectative jusqu’au bout. Elle est toutefois annonciatrice d’un monde plus vaste et c’est peut-être là sa principale utilité.

Les second et troisième tomes (Les Danseurs de Lorgol et Agone) se poursuivent sur cette même voie. Côté magie, on rencontre les Lutins, les Nains, les Défroqués et surtout les Danseurs, les artisans de la magie, des créatures de mouvement et de grâce manipulées par les mages pour faire naître les enchantements. Une idée originale qui m’a émerveillée… et qui est aussi la source de mes plus puissants dégoûts lorsque l’on rencontrera les Obscurantistes qui ont une façon assez sanglante de traiter avec les Danseurs.
L’intrigue devient de plus en plus complexe et stratégique. Les différents acteurs font leur apparition : le Cryptogramme-magicien, les trois ordres de mages (les Jornistes, les Eclipsistes et les Obscurantistes), les royaumes voisins… Tous ont leurs projets pour l’Urguemand, tous se mentent, se manipulent, se tirent dans les pattes et se trahissent. Complots et ambition sont au programme avec Agone au milieu. Agone qui gagne en maturité, qui apprend et qui devient enfin décisionnaire après avoir longtemps subi. Il faut dire qu’il a à sa disposition des talents lui conférant des avantages certains. Magie, musique et excellence au combat grâce à sa rapière constitue son trio d’atouts… qui semblent parfois trop vite acquis à mon goût. En fort peu de leçons, le voilà qui maîtrise tel ou tel art de manière tout à fait admirable (sauf pour la magie où l’on nous fait bien comprendre que son don n’est pas de taille à affronter d’autres maîtres). Non non non, c’est trop facile !
Finalement, l’histoire est plus creusée stratégiquement qu’humainement parlant. A l’exception d’Agone dont nous partageons les pensées, les autres personnages ne sont pas forcément d’une grande profondeur psychologique, bien que des excursions pendant lesquelles on suit un autre personnage d’Agone (comme Amertine, Lerschwin ou Amrod) permettent d’en savoir un peu plus sur leur intériorité, leurs pensées et leurs plans.
Dans un univers globalement masculin, quelques femmes parviennent toutefois à tirer leurs épingles du jeu et leur présence se révèlent cruciales pour Agone. Il y a Amertine, la fée noire capable de donner vie au métal et à la pierre : Ewelf, sa sœur digne d’une Eowyn, qui dirige la baronnie, tire à l’arc et se bat sans avoir rougir devant un soldat ; et Eyhidiaze, une magicienne de grand talent.

Si la fin est peut-être à l’image du début un peu trop rapide, un peu trop facile dans son dénouement, assez peu surprenante, ça n’en reste pas moins une trilogie qui m’a entraînée dans un monde magique riche et complexe doté d’un aspect stratégique globalement fascinant.

Nous montons ensuite un peu plus au nord pour découvrir la tentaculaire et abracadabrantesque ville d’Abyme. Là, après les mages qui utilisaient une créature pour faire fonctionner leurs pouvoirs, nous rencontrons des conjurateurs qui invoquent quant à eux des démons venus des abysses. Il en existe toute une tripotée – Opalins, Incarnat, Azurins, Vermillons, Obsidiens… – plus ou moins puissants, plus ou moins exigeants, chaque invocation donnant lieu à un contrat auprès d’un Advocatus Diaboli définissant la mission du démon et le paiement promis par le conjurateur.
Dans cette histoire, l’intrigue est plus resserrée autour de notre héros et une machination complexe contre Maspalio se met lentement en place. Qui ? Pourquoi ? Comment ? Autant de questions sans réponses. L’univers fascine, les mystères s’épaississent, et nous sommes sans tarder happé·es par ce roman.
Maspalio est un personnage charmant, même s’il est le seul dans ce cas-là. Encore une fois, il est le seul que l’on apprend à connaître suffisamment bien pour qu’il puisse y avoir un quelconque attachement. Ancien Prince-voleur aux désirs parfois contradictoires – retraite vs plaisir des défis – il nous fait visiter sa ville dont il connaît tous les recoins. Les palais, les canaux, les souterrains, les rades, les différents visages de la ville se dessinent peu à peu. Les noms de rues et de lieux sont évocateurs et porteurs en eux-mêmes de toute une histoire parallèles. Il nous permet également de rencontrer tout un bestiaire mythologique : après les nains et les lutins d’Agone, voici des sirènes, satyres, méduses et autres minotaures.

Toutefois, tout au long de ma lecture et encore après, maintenant que je l’ai finie depuis quelques semaines, je ne parviens pas à me défaire de cette sensation de trop peu. J’aurais souhaité davantage d’épaisseurs, davantage de détails. Tant sur le monde que sur les personnages. Mathieu Gaborit a pourtant créé des personnages prégnants qui fascinent ou rebutent, c’est selon, comme les Lithurges ou les Gros, sauf que. Sauf que voilà, on ne les côtoie pas assez, on n’en sait pas suffisamment à mon goût. Certes, ils contribuent à donner de l’ampleur à l’univers créé, mais ça ne suffit pas à me rassasier et j’ai encore des questions en tête, une grande soif de détails.
De même pour les personnages. Une simple description ne suffit pas à leur donner corps. Je pense par exemple aux compagnons de Maspalio : à l’exception d’un voire deux d’entre eux, je les ai immédiatement mélangés et oubliés. Et lorsqu’un personnage est bien campé, la description physique est tout à fait accessoire. Pour résumer, je préfère qu’on me raconte qui il est intérieurement que à quoi il ressemble, chose qui m’importe peu.
J’avais déjà fait ce reproche au tome 1 des Nouveaux mystères d’Abyme, mais je les avais mis sur le compte du fait qu’il ne s’agissait justement que d’un premier tome. Il semblerait que ce ne soit pas lié finalement.

C’était vraiment une très bonne lecture, je me suis régalée, je ne peux pas dire le contraire. L’intrigue est efficace et, allant doit au but, nous pousse à tourner les pages à toute allure. L’univers imaginé par Mathieu Gaborit est vraiment riche et captivant. Il en ressort des idées assez originales – les Danseurs artisans de la magie, le Souffre-jour, collège atypique, les chasseurs de feux follets, le « code couleur » démoniaque, les Salanistres, etc. – et des ambiances fortes – sombres et délétères dans Agone, magiques et excentriques dans Abyme. Au fil des pages, il a généré chez moi de très belles images tandis que, soulignant cette imagination foisonnante, la plume de l’auteur s’est révélée agréable et soignée.
Cependant, on ne se refait pas, j’aurais aimé quelque chose de plus bavard : plus de détails, de précisions, d’anecdotes presque insignifiantes pour l’histoire. Je disais que Le Nom du Vent n’était pas un livre qui explicitait tout, celui-là l’est encore moins. Six livres en cinq cents pages, l’on n’a pas le temps de se perdre dans des digressions pour tout décortiquer, débrouillez-vous un peu, faites travailler votre imagination.
Un peu mitigée donc, même si je lirai la suite des Nouveaux mystères d’Abyme, si elle sort un jour, parce que j’ai bien envie d’avoir le fin mot de l’histoire.

« Ces vieillards veillent sur moi autant que je veille sur eux. Chacun d’entre eux incarne des souvenirs précieux de mon existence. Un passé qui tisse à travers le temps la toile de nos complicités. Seulement, les farfadets vieillissent moins vite que les humains. Un soupçon d’immortalité qui me rend triste, qui m’empêche de leur appartenir jusqu’au bout. Les enterrements se succèdent comme des chapitres que l’on ferme. En attendant que le mien close définitivement le livre de nos vies. »

« Il a cédé sa Salanistre à une jeune humaine dont le cou frissonne sous les caresses de l’animal. Le lézard a refermé sa mâchoire sur la nuque de l’adolescente et se substitue peu à peu à son cœur afin qu’elle devienne Abyme.
Une harmonie minérale, une extraordinaire symbiose qui lie la jeune fille et la cité comme deux amants afin qu’ils forment une seule et même entité dont les frontières s’étendent du cœur de la ville jusqu’aux faubourgs.
Etre Abyme. Entendre les milliers de voix qui résonnent entre ses murs, ressentir les milliers de pas qui la piétinent. Une sensation vertigineuse, un ouragan émotionnel qui mène tout droit à la mort. En devenant votre cœur, la Salanistre n’offre qu’un seul et dernier voyage. […]
Une petite goutte de sang vient d’apparaître sur son épaule, un stigmate qui prouve combien la symbiose est parfaite entre cette jeune fille et Abyme. Quelque part, une arme a entaillé un mur. »

Les Royaumes Crépusculaires, Mathieu Gaborit. Mnémos, 2018 (1995-1996 pour Agone, 1996-1997 pour Abyme). 603 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, de Patrick Rothfuss (2007)

Le nom du vent (couverture)« J’ai libéré des princesses. J’ai incendié la ville de Trebon. J’ai suivi des pistes au clair de lune que personne n’ose évoquer durant le jour. J’ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J’ai été exclu de l’Université à un âge où l’on est encore trop jeune pour y entrer. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires.
Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe.
Vous avez dû entendre parler de moi. »

 J’ai enfin sorti de ma PAL ce lourd pavé qui m’effrayait. Pas à cause du nombre de pages, mais à cause des attentes que j’en avais. Tellement envie d’aimer – tellement sûre d’aimer – que j’avais peur de ne pas aimer tant que ça. Oui, je me mets des pressions totalement inconsidérées pour des broutilles (j’ai malgré tout d’autres livres dans le même cas dans ma PAL). Et alors ? Et alors, sans surprise, c’est un incommensurable coup de cœur !

Par où commencer ?

Dès la première page, j’étais partie. Embarquée par la poésie de ce prologue, cueillie par le souffle épique de ce récit, immergée jusqu’à la noyade dans ce livre imposant qui contient tout un monde à explorer. Pourtant, on ne bouge pas tant que ça dans ce premier tome, on pourrait avoir quelques fourmis dans les jambes à l’idée de tout ce qu’il reste à découvrir dehors si le présent récit n’était pas aussi fascinant.
C’est typiquement le genre de livres dont j’apprécierai une relecture. Je savoure toutes les relectures, mais ma curiosité, mon impatience, mon excitation, mes appréhensions face à l’avenir de Kvothe m’ont poussée à dévorer ces près de huit cents pages. Sentiments tout particulièrement liés au résumé. Savoir que Kvothe a incendié la ville de Trebon fait battre le cœur un peu plus vite lorsqu’il s’approche de la cité ; savoir qu’il a été exclu de l’Université pousse à craindre le moindre faux-pas (or Kvothe possède un talent certain pour s’attirer des ennuis). Ainsi, je l’ai lu comme on dégringole un escalier. A la hâte, en me cognant dans les virages, en trébuchant parfois pour atteindre plus vite les marches suivantes. La prochaine fois, quand je le reprendrai entre mes mains, mes appréhensions auront disparu car je saurai ce qu’il doit se passer et à quel moment. Alors je pourrai prendre mon temps, admirer la forme de l’escalier, détailler les arabesques de la rampe. Et découvrir mille infimes détails qui m’auront à coup sûr échappés lors de cette lecture assoiffée. Je sais qu’il en sera ainsi, comme il en a été pour Harry Potter, A la croisée des mondes, les livres de Pierre Bottero et tant d’autres.
Il se trouve qu’il y en a, des choses à admirer dans le premier roman de Patrick Rothfuss. Ne serait-ce que prendre le temps de savourer la joliesse de chaque phrase de cette histoire qui nous embarque comme un conte. Goûter à l’intelligence percutante de Kvothe lors de ces échanges les plus musclés intellectuellement parlant. Apprécier sa verve et la précision de sa mémoire.

Le Nom du Vent rime indubitablement avec quantité, mais essentiellement avec qualité. C’est de la fantasy riche, dense, prenante. De la fantasy pas toujours simple, qui ne prend pas sans arrêt son lecteur ou sa lectrice par la main pour lui expliquer le moindre concept (notamment tout ce qui concerne le temps et les jours – les espans, Cendling et compagnie – ou la monnaie – chaque pays semblant avoir plus ou moins la sienne, les talents, les drabs, les jots, etc. –).
De la fantasy qui prend son temps. Qui étire ses tentacules dans tous les sens pour nous tracer un tableau vivant et coloré de l’univers qui nous accueille pour quelques bonnes heures. Enchâssée par quelques passages à la troisième personne, la majorité du récit est racontée par Kvothe, à la première personne. Les portraits sont donc biaisés par sa perception des personnages (j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le passage où Bast, l’apprenti du Kvothe qui raconte l’histoire, fait remarquer à son maître que « dans [son] histoire, toutes les femmes sont belles » comme un jeu avec ces femmes toujours sublimes des romans de fantasy avant de lui faire remarquer que celle dont il parle à ce moment-là n’avait pas un physique parfait), de ses relations avec eux, ce que qu’il connaît de leur vie, de leur passé et de leur caractère, mais il évite malgré tout le manichéisme. Sauf peut-être vis-à-vis de son pire ennemi (mais ce serait comme demander à un jeune Harry de dire du bien de Malfoy, il faut le comprendre). Kvothe lui-même est un personnage qui aurait pu être… trop. Trop intelligent, trop précoce, trop malin, trop habile de ses mains et de sa langue. Mais non. Outre le fait qu’il ait de fait difficile de ne pas être fascinée et de ne pas l’apprécier – on le côtoie trop pour cela –, il a aussi des failles. Il souffre, il hait, il se trompe, il fait des erreurs, il s’attire des problèmes, il est trop sûr de lui pour son propre bien, il se laisse emporter par sa fougue ou son arrogance. De la même manière, son amour pour Denna pourrait être trop. Trop soudain, trop exclusif, trop fervent, trop admiratif, mais je ne doute pas que Patrick Rothfuss saura nous surprendre de ce côté-là, Denna elle-même n’ayant rien d’une donzelle en détresse.
La magie adopte différentes formes, plus ou moins complexes, plus ou moins courantes, plus ou moins acceptées. Sympathisme, alchimie, sygaldrie et bien sûr le pouvoir que confère la maîtrise des noms. S’ajoute à cela tout une mythologie avec des contes, des pièces de théâtres, des chants, des récits chevaleresques, des créatures qui existent ? n’existent pas ? à chacun de croire ce qu’il veut, même si cela peut s’avérer dangereux.
La carte en début d’ouvrage est vaste, bien plus vaste que le minuscule territoire exploré dans ce premier tome. Ce qui laisse présager des voyages, des explorations et mille approfondissements par la suite… ainsi qu’une carte un peu plus complète, j’espère, car il est frustrant de ne pas y trouver la majorité des localités citées dans le livre. La majorité de ce volume se déroule à l’Université et j’avoue avoir été comblée. Les petits détails du quotidien me comblent et j’ai toujours aimé découvrir de nouvelles matières, les cours, les professeurs. Impossible de ne pas songer à Harry Potter car j’y ai retrouvé les mêmes sensations. Vous savez, ces moments où il ne se passe rien de crucial pour l’histoire, ces instants de sérénité, de paix relative pour le héros, ces respirations avant que malheurs, tourments et complications ne viennent à nouveau s’abattent sur lui.

Sous la plume travaillée et imagée de son auteur, c’est aussi un livre qui laisse la place à des concepts parfois intangibles, à des idées qu’il est difficile d’expliquer, bref, Patrick Rothfuss donne corps à l’invisible. Le silence, les histoires et les légendes avec leur part de vérité et de mensonges, les masques qui finissent par nous transformer, la pauvreté, la souffrance innommable exhumée d’un luth qui se brise, la magie, la musique, la puissance d’un nom, la violence du vent. Tout cela est d’une importance cruciale et confère une atmosphère bien particulière au récit.

 Ce premier tome s’achève, nous laissant, comme Kvothe, avec des centaines de questions tourbillonnant dans la tête. Je suppose qu’il me faut être patiente et qu’il ne me reste qu’à espérer que les deux volumes qui composent le second tome contiendront quelques ébauches de réponses en attendant que Patrick Rothfuss clôture enfin cette trilogie ouverte en 2007.

Le Nom du Vent est tout simplement une œuvre grandiose. J’en ai eu des frissons, je l’ai refermée attristée et je ne cesse de revivre (voire de relire) tel ou tel passage avec une joie ou une émotion qui me gonfle le cœur de plaisir et d’admiration. Patrick Rothfuss est un conteur : ses mots roulent sur la langue, nous poussant à les prononcer à voix haute pour en apprécier la sonorité, chaque lieu nous plonge dans une ambiance presque palpable.  Il insuffle vie et crédibilité à tout ce qu’il raconte et injecte une originalité tout en reprenant des schémas classiques de la fantasy.

« Cet homme qui d’ordinaire arborait une mine impassible semblait absolument furieux. Une sueur froide m’a glacé l’échine et j’ai pensé aux propos de Teccam dans son Theophany : Il est trois choses que l’homme sage doit redouter : une tempête sur la mer, une nuit sans lune et la colère de l’homme débonnaire. »

« A peine ai-je mis le pied sur l’estrade que les voix dans la salle se sont réduites à un murmure. Dès cet instant, toute nervosité m’a abandonné, chassée par l’attention que me portait l’assistance. Il en a toujours été ainsi avec moi. En coulisse, je transpire à grosses gouttes, dévoré par l’inquiétude, mais, dès que j’entre en scène, je suis envahi par le calme d’une nuit d’hiver dénuée du moindre souffle de vent. »

 « Nous sommes bien davantage que la somme des parties qui nous composent. »

« – Alors, « bleu » est un nom ?
– C’est un mot. Les mots sont les ombres pâlies de noms oubliés. De même que les noms, les mots ont aussi un pouvoir. Les mots peuvent allumer des incendies dans l’esprit des hommes. Les mots peuvent tirer les larmes des cœurs les plus endurcis. Il y a sept mots qui rendront une femme amoureuse de toi. Il y a dix mots qui réduiront à néant la volonté d’un homme fort. Mais un mot n’est rien d’autre que la peinture d’un feu. Un nom, c’est le feu lui-même. »

« – Sous l’Université, j’ai trouvé ce que j’avais toujours voulu et pourtant, ce n’était pas ce que j’attendais…
Il fit signe à Chroniqueur de reprendre sa plume.
– … Comme c’est souvent le cas lorsque l’on obtient ce que l’on désire du fond du cœur. »

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, Patrick Rothfuss. Bragelonne, 2009 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colette Carrière. 781 pages.

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