Deux livres pour un peu d’espoir : Un funambule sur le sable et J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre

Récemment, j’ai eu besoin de livres que je pressentais assez légers, qui se liraient de manière fluide et agréable. En voici les chroniques.

 

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Un funambule sur le sable, de Gilles Marchand (2017)

Un funambule sur le sableJe suis tombée sur ce livre à la bibliothèque et je me rappelais en avoir entendu parler en bien sur un blog (mais je ne sais plus chez qui, donc vous pouvez éventuellement lever la main) (peut-être Ada et sa super chronique bien plus développée que la mienne). Je cherchais une lecture pas trop exigeante pour couper ma lecture des Contes et légendes inachevés de Tolkien : c’est donc tombé sur lui.

Sur Stradi et son violon. Sauf que le violon de Stradi n’est pas entre ses mains, mais dans sa tête. Il est né ainsi. C’est original, mais ce n’est pas facile à vivre. Sans parler des potentielles complications médicales, cela signifie aussi d’avoir sans cesse de la musique dans la tête, une musique qui, souvent, s’échappe pour partager sa joie, sa tristesse, son amour, sa douleur, avec le reste du monde. Autant dire qu’on le regarde un peu de travers dans ce monde qui aime l’uniformité.

Ce sera vraiment une mini-chronique (plus brève que l’extrait choisi), mais j’avais envie de mentionner ici ce livre qui m’a séduite même si ce n’est pas pour moi le « chef-d’œuvre » ou le « coup de cœur » que ça a pu être pour d’autres. Un violon dans la tête ? Mais pourquoi pas ! Pourquoi ne pas user du fantastique, de l’irréel, de l’improbable, de l’impossible pour raconter une histoire tout ce qu’il y a de plus réelle ?

 Un funambule sur le sable, c’est un très joli texte sur la différence, une différence invisible, sur le fait d’apprendre à vivre avec sa différence, sur le regard des autres, sur les rêves, les espoirs et les obstacles à tout ça. La douleur de l’enfant, l’incompréhension des parents, les questions et les regards des autres curieux, méprisants, gênés…
Il est d’une grande poésie, il y a du rythme et Gilles Marchand use avec soin des mots et des images qu’ils transmettent. Un plombier solitaire, un demi-chien, l’océan, l’amour… je suis parfois imaginée face à un conteur qui me raconterait une histoire, acceptant tout volontiers même ses éléments les plus invraisemblables comme un demi-chien ou ses personnages les plus insolites comme ce plombier souffrant de solitude.

Un roman, un conte, une fable, un récit optimiste et très bien écrit.  Un joli texte touchant et original.

« A neuf heures quinze, les vacanciers entendirent un violon reprendre un morceau des Pogues par la fenêtre au-dessus de l’épicerie. Certains trouvèrent ça beau, d’autres estimèrent que c’était trop triste, que ce n’était pas une musique de l’été, que ça ne donnait pas envie de danser et que le violon était un instrument ringard. Ils auraient préféré une guitare électrique ou un synthétiseur. Mais mon violon s’en foutait. Je m’en foutais aussi et j’enchaînais les couplets. Je n’avais pas besoin des paroles, il me suffisait de me laisser aller, de ne plus mettre de barrière à mes cordes, à mes souvenirs, à mes sentiments. Le violon a pleuré, des touristes ont pleuré, l’épicière a rendu la monnaie en s’essuyant les joues avec son tablier, un chien a hurlé à la mort, l’église a sonné le glas, un rideau métallique s’est abaissé, un verre s’est brisé. L’arc-en-ciel s’est senti indécent de nous imposer ses couleurs naïves et s’est déplacé vers un rivage où il dérangerait moins. A quelques kilomètres de là des enfants qui jouaient au ballon sur l’estran furent ravis de l’accueillir. »

Un funambule sur le sable, Gilles Marchand. Editions Aux forges de Vulcain, 2017. 354 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, de Stephanie Butland (2017)

J'aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre (couverture)Pour commencer, ne m’obligez pas à réécrire ce titre une autre fois en entier. Si ça n’avait tenu qu’au titre, je n’aurais sûrement jamais lu ce livre : c’est tout à fait idiot, mais j’ai du mal avec cette mode des titres à rallonge. Heureusement, une personne bien intentionnée me l’a collé entre les mains sans s’arrêter sur mes petits préjugés ridicules et j’ai envie de dire « merci ! ».

De quoi ça parle ? De Loveday essentiellement. Normal, puisque nous sommes dans sa tête pour près de quatre cents pages. Loveday vit à York, travaille dans une petite librairie d’occasion tenue par un homme débonnaire, rondouillard et excentrique, n’est elle-même pas très sociable et pourrait sembler avoir une existence tout à fait ordinaire si ce n’était un passé un peu lourd à porter. Et à accepter.

J’avoue avoir eu dès le début une grosse tendresse pour Loveday qui se trouve être aussi asociale que moi, se sentant bien plus à l’aise en compagnie des livres que des humains. Sauf qu’elle est beaucoup plus intelligente et cool que moi en réalité (à tel point qu’on se demande comment une fille comme elle peut ne pas avoir d’amis, ce que les personnages autour d’elle semblent aussi se demander). Bref, en tout cas, Loveday est typiquement le genre de personnage qu’il est difficile de ne pas apprécier : elle a ce passé qui intrigue et qui émeut, elle a le sens de la répartie qui fascine et amuse (mais qui n’est pas aussi flamboyant que chez Vania ou Mireille du fait de sa réticence à ouvrir la bouche en public), elle est cultivée…
Le second personnage qui se détache du lot est sans aucun doute Archie, le truculent patron de la librairie. Un personnage aussi jovial, bavard et social que Loveday est renfermée et taiseuse. Un homme qu’on voudrait tous avoir comme patron, même s’il s’apparente davantage à un ami pour Loveday.
Les personnages sont bien campés. Imparfaits, traînant leurs casseroles, tentant de composer avec ce que la vie leur a donné, certains sont en haut de la vague, d’autres dans le creux, mais tous et toutes font de leur mieux. (Bon, l’un des personnages est juste très flippant et on ne perd guère de temps à le prendre en amitié.)

Toutefois, ce livre m’a bien attrapée. Derrière cette couverture pleine de livres colorés, avec ce petit chat mignon et cette tasse ornée d’un petit cœur, derrière ce titre à rallonge (je persiste et je signe), derrière ces personnages sympathiques, je m’attendais à une petite lecture légère, impeccable pour un week-end un peu patraque. Et pas du tout à ce passé pas du tout joyeux (en fait, n’ayant pas lu le résumé, je ne savais même pas qu’il y avait une histoire de passé à gérer). Pas du tout à cette histoire de famille, de pardon, de regards en arrière pour faire un pas en avant, de trucs enfermés à double tour dans une boîte au fond de l’armoire dont on retrouve la clé qu’on croyait avoir jetée loin (bref, vous avez compris l’idée).
Et là, je me trouve face à un dilemme : dois-je vous dire quelles sont les thématiques abordées ou vous laissez découvrir le tout par vous-mêmes (au risque que vous vous fassiez des films en imaginant des trucs bien plus terribles que ce qu’il en est) ? Je crois que je ne vais rien vous dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un sujet plutôt dans l’air du temps. (Et là, je me demande comment poursuivre si je ne dois rien vous dire…) Quoi qu’il en soit, les sourires des premières pages laissent la place à des émotions moins gaies et je me suis retrouvée bien incapable de lâcher cette histoire qui se dévoile peu à peu (en réalité, on voit le truc venir assez vite, ce n’en est pas moins efficace et touchant).

Ce n’est probablement pas un roman vers lequel je me serais dirigée de moi-même, mais la surprise s’est avérée très agréable. Une bien sympathique promenade, entre humour et sensibilité, entre drame et espoir, à travers la ville de York (faute de pouvoir retourner en vrai au Royaume-Uni) et une déclaration d’amour aux livres et à la littérature que je ne peux qu’approuver.

 P.S. : par contre, si quelqu’un pouvait m’expliquer cette erreur inadmissible ou me remettre les pendules à l’heure si c’est juste moi qui comprends la phrase de travers ou me dire si je dois vilipender l’autrice ou la traductrice, bref, me fournir une explication, je lui en serais reconnaissante. La narratrice parle des cadeaux reçus à un anniversaire (en 1999) :
« Les trois premiers Harry Potter, que j’avais déjà empruntés à la bibliothèque, mais que j’avais envie de relire ; un reçu pour la précommande du Prisonnier d’Azkaban qui devait sortir une semaine plus tard. » Comment a-t-elle pu lire les trois premiers Harry Potter à la bibliothèque si le Prisonnier d’Azkaban (le troisième tome pour celles et ceux qui ne suivent pas) n’est pas encore sorti ?

« C’est pour ça que je n’aime pas parler avec les gens. Je ne trouve jamais rien d’intéressant à leur dire. Il me faut du temps pour trouver mes mots et quand on me regarde, ça me bloque. Et puis je n’apprécie pas vraiment mes semblables. Certains sont corrects, c’est vrai, mais ça, on ne peut pas le savoir tant qu’on ne les connaît pas. »

J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, Stephanie Butland. Milady, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Barbara Versini. 377 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre qu’on m’a conseillé

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Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie (2007)

Le premier qui pleure a perdu (couverture)Junior est un Indien Spokane. Intelligent, handicapé, il est le souffre-douleur d’une partie de la tribu. Il vit dans une réserve, mais rêve d’en sortir et de voir le monde. Pour cela, il prend une décision inédite, que personne n’avait prise avant lui : ne pas aller au lycée de la réserve et intégrer celui de Reardan où tous les élèves sont blancs.

Ce roman nous plonge dans le quotidien pas franchement rose d’une réserve indienne. L’alcoolisme, la pauvreté, le chômage, les violences familiales, la brutalité au sein-même de la réserve, la faim, le racisme, les inégalités… il y a clairement un monde entre la vie de Junior (qui cumule en plus hydrocéphalie, bégaiement et zozotement !) et celle de ses camarades blancs (même si tous n’ont pas pour autant une famille de rêve). Un sujet que je n’avais encore jamais rencontré en littérature jeunesse. Le gros plus du roman : il est autobiographique, en partie du moins ; l’auteur, Amérindien lui-même donc, maîtrise son sujet.

Junior est le narrateur – et le dessinateur ! – de son histoire et il insuffle à celle-ci une atmosphère joyeuse et positive qui permet d’aborder les sujets les plus durs sans pour autant se sentir au trente-sixième dessous. A chaque instant, l’humour – parfois cynique ou ironique – se mêle à l’émotion. Et la réflexion et le questionnement sont présents à chaque instant (y compris dans les dessins, souvent très pertinents).

Malgré la violence de certains événements qui viennent ponctuer cette année scolaire, Junior garde cette envie de vivre autre chose, de sortir de cette réserve qui le condamne à une vie triste et étriquée. Le roman ne présente jamais les gentils Indiens d’un côté et les méchants Blancs racistes de l’autre. C’est beaucoup plus compliqué que ça (et pas uniquement parce qu’on rencontre des Indiens qui sont loin d’être des anges) et Junior aura bien du mal à se trouver une place. Trop Indien pour les Blancs et traître « amoureux des Blancs » pour les Indiens. L’intégration du « nouveau » Junior doit donc se faire aussi bien au lycée qu’à la réserve.
Autour de lui gravitent de nombreux personnages, galaxie hétéroclite de caractères et de sensibilités qui, tous, se laisseront peu à peu toucher par Junior, sa différence, son intelligence, ses excentricités. Si l’on retrouve quelques clichés – la reine du lycée, le grand sportif, le bagarreur… –, ils sont néanmoins décrits avec suffisamment de profondeur pour être crédibles et intéressants (la grand-mère est clairement mon coup de cœur du roman, aussi peu présente soit-elle).

Ce livre parfois banni aux Etats-Unis concentre plusieurs sujets violents, mais véhicule néanmoins un message d’espoir, de ténacité et d’accomplissement de ses rêves. Un roman intelligent plein d’optimisme et d’enthousiasme. (Pourtant, il m’a manqué un petit quelque chose pour dépasser ce stade du bon roman. Je ne sais pas encore quoi, je cherche, mais je ne trouve pas.)

« Donc je dessine parce que je me dis que c’est sans doute la seule chance réelle d’échapper à la réserve.
Je vois le monde comme une série de barrages rompus et d’inondations, et mes dessins comme de tous petits petits canots de sauvetage. »

« Avant, je croyais que le monde se divisait en tribus. En noir et blanc, en indien et blanc. Mais je sais à présent que ce n’est pas vrai. Le monde n’est divisé qu’en deux tribus : ceux qui sont des enfoirés et ceux qui n’en sont pas. »

« Bon dieu, je suis allé à tellement d’enterrements dans ma courte vie.
J’ai quatorze ans et je suis allé à quarante-deux enterrements.
Ça, c’est vraiment la plus grande différence entre les Indiens et les Blancs. »

Le premier qui pleure a perdu, Sherman Alexie. Albin Michel, coll. Wiz, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 280 pages.

La fourmi rouge, d’Emilie Chazerand (2017)

La fourmi rouge (couverture)Vania Strudel se trouve fort mal pourvue par la vie. Son nom imagé, son père taxidermiste, son ptosis qui lui fait un drôle de regard… et maintenant son meilleur ami en couple avec sa pire ennemie ! Elle se pense malchanceuse, mais un mail anonyme va lui apprendre que son originalité fait sa force et qu’elle est une fourmi rouge !

Encensé de tous côtés à sa sortie, il a fallu que je laisse passer la vague de dithyrambes pour pouvoir m’attaquer tranquillement à cette lecture. Et en rajouter une couche pour les retardataires ! Car il n’y a pas à dire, ce livre est extra.

Dès le début, Vania m’a harponnée par son cynisme et sa repartie cinglante (une qualité que je rêverais d’avoir, malheureusement mes réparties cinglantes ont souvent deux ou trois heures de retard…). Désabusée, elle trace des portraits parfois au vitriol de son entourage : des tableaux sévères, critiques, mais néanmoins justes et surtout très drôles. Sa première cible n’est autre qu’elle-même : elle élève en effet l’autodérision au rang d’art. (Si vous avez aimé Mireille des Petites reines de Clémentine Beauvais – il faut vraiment que je publie ma chronique ! –, vous aimerez forcément Vania !)
De plus, sa vie foutraque et sa rentrée en seconde catastrophique lui donnent du grain à moudre pour ruminer sa malchance et le résultat est tout simplement décapant. J’ai ri d’un bout à l’autre et je l’ai fermé en ayant qu’une envie : l’ouvrir à nouveau. (Mais comme il est souvent comparé à Je suis ton soleil de Marie Pavlenko qui m’attend aussi depuis le dernier salon de Montreuil, je vais offrir une chance à celui-ci.)

Toutefois, La fourmi rouge n’est pas qu’un roman humoristique, c’est aussi dur et violent et triste comme la vie. Avec cette narration à la première personne, on se sent très proche de l’héroïne (et ce n’est pas seulement parce que j’ai eu le même petit accident dentaire que Vania) et ce récit déborde également de mille autres émotions que la joie. Vania utilise la fuite et les blagues – reine de l’autodérision, n’oubliez pas – pour se dissimuler et nier les épreuves de sa vie. La plume d’Emilie Chazerand oscille ainsi avec justesse et harmonie entre ironie corrosive et sensibilité.
Les personnages aussi farfelus que possible – son père, sa meilleure amie, la mère de celle-ci, sa voisine du dessus… je vous laisse le plaisir de les découvrir sans rien vous en dire – sont toutefois très réalistes, très humains, avec des rêves, des désirs, des espoirs, des blessures. C’est ce qui fait la délicatesse de ce roman.

Quand on sort de ce roman (qui parle pourtant de divers sujets pas très drôles), on se sent bien, on a envie d’aimer la vie, de profiter de ses proches, d’apprécier les lubies de l’existence et de penser qu’une gagnante émergera de nous. Ça ne dure guère, mais on se sent joyeuse et reboostée (en ce qui me concerne, assez énergique pour me décider à finir Dans les forêts de Sibérie qui est passé à un cheveu de l’abandon. Cher Sylvain, vous pouvez dire « merci Vania ! »).
Un livre aussi intelligent, aussi comique, aussi bouleversant, aussi frais, aussi incisif, aussi tendre, aussi vrai, aussi incroyable… sérieusement, vous n’allez pas le laisser passer ?

« Je souris à Pirach. C’est tellement génial de partager son cerveau détraqué avec quelq’un, d’être à deux sur les mêmes pensées folles plutôt que seul face à sa raison.
– Bon. Maintenant, raconte-moi tout !
– Tout quoi ?
– Bah, tout… ça, déjà !
Je montre son torse avec un geste ample, comme Catherine Laborde lorsqu’elle désigne des anticyclones sur tout l’Ouest de la France.
– J’ai fait un peu de sport. J’ai soulevé deux trois trucs. Rien d’extravagant. Je crois que j’ai toujours eu ce corps, au fond. Sauf que je ne le savais pas.
– Je comprends. Je suis exactement dans la même situation. Sauf que c’est mon corps qui ne le sait pas, pour le coup. »

« Je ne veux plus me laisser pisser dessus par le destin. »

« On tirait des plans sur des tas de comètes qui ne traversaient jamais nos ciels bas de plafond. »

« La naissance de Bastien coïncide aussi avec le moment où j’ai commencé à vraiment tout mélanger. A ne plus bien faire la distinction entre mes bobards et la réalité. Je crois que lentement, insidieusement, je me suis prise au jeu. Je me suis perdue dans l’engrenage de mes inventions fantaisistes et abracadabrantes.
Et le hic, quand on a menti une première fois, c’est qu’il faut tenir tout le long. Je veux dire, à la fois tout le long du mensonge et tout le long de la vie. On ne peut plus revenir en arrière, sinon c’est la honte, le mépris et la solitude. Or, garder sur son visage le masque de l’imposture, c’est super difficile – ça glisse à la moindre sueur froide. »

La fourmi rouge, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 254 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Marchand de Couleurs Retiré des Affaires :
lire un livre dont le titre comporte le nom d’une couleur

 Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

Mes chroniques sur les autres livres d’Emilie Chazerand :

Trois familles dysfonctionnelles : Y a pas de héros dans ma famille !, Dysfonctionnelle, Le bébé et le hérisson

Aujourd’hui, je vous invite à partager le quotidien, joyeux ou non, de trois familles chez qui le bordel est roi ! Mo, Fifi et Jules nous emmènent à la découverte de leur famille « qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait… mais qui tient debout quand même ».

 

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Y a pas de héros dans ma famille !, de Jo Witek (2017)

Y a pas de héros dans ma famille ! (couverture)Maurice Dambek et Mo cohabitent dans le même corps. Le premier se montre à l’école, le second à la maison. Mais lorsque son copain Hippolyte Castant et sa mère viennent chez lui, c’est la catastrophe : tous les défauts de sa famille lui sautent aux yeux et Mo ne sait plus où se mettre.

Jo Witek dessine toute une série de portraits intéressants et met en scène une famille à la fois généreuse et courageuse. Dans la famille Dambek, je voudrais :

  • la mère, qui s’occupe de sa famille H24, qui a la main sur le cœur et qui fait des crêpes délicieuses ;
  • le père qui travaille au black depuis son accident du travail pour compenser la faible pension et mettre du beurre dans les épinards ;
  • le frère aîné, Titi, un bagarreur qui magouille un peu ;
  • le second, Gilou 2 de tension (son surnom est suffisamment explicite) ;
  • la fille, Bibiche, qui semble plus attirée par la télé que par le collège ;
  • les deux chiens, Grabuge et Assassin ;
  • et enfin, le héros de cette histoire, Maurice alias Mo, un lecteur, un bon élève, un enfant en décalage avec sa famille.

Lorsque le regard méprisant de la mère Castant insuffle dans son esprit de tristes pensées de honte face au regard des autres sur sa famille, Mo part à la recherche de modèles. Mille questionnements – sur sa famille, sur les différences entre lui et son copain, sur qui il est – accompagnent cette quête à travers l’histoire familiale et l’autrice nous plonge dans les doutes, les espoirs et toutes les émotions qu’il traversera avant de retrouver sa sérénité. Il découvre peu à peu l’importance et la valeur des héros du quotidien et apprend que l’intelligence et les prix ne font pas tout. Que la gentillesse et la générosité sont également de belles qualités.

Tout en invitant à dépasser les stéréotypes sur les classes modestes, Y a pas de héros dans ma famille ! aborde des problèmes sociaux et des situations concrètes et réalistes : le travail au noir, le manque d’argent, le coût des vacances pour une famille nombreuses, le décrochage scolaire…
Toutefois, il y a également beaucoup d’humour et de joie de vivre dans ce livre. Malgré ses difficultés, la famille reste soudée et ne s’interdit pas de rêver. Même les trois frères et sœurs de Mo, qui ont laissé tomber et/ou qui ont été laissés tomber par l’école, ne sont pas dépourvus de projets. On pardonnera au roman quelques clichés tant les actions de la famille pour remonter le moral de leur benjamin se révèleront touchantes.

Un récit drôle, loufoque et tendre qui prône des valeurs d’amour, de soutien, de bonté tout en dénonçant les préjugés sociaux. Certes un peu convenu, cela reste une lecture sympathique et non dénuée d’intérêt.

« Avant, Maurice Dambek et Mo s’entendaient vachement bien.
Avant, je pensais que tous les élèves de la classe de CM2 de Mme Rubiella étaient comme moi. Des mutants de dix ans avec deux vies et deux identités bien séparées. A l’école, des élèves avec un nom et un prénom sur leurs étiquettes de cahiers. Chez eux, des enfants affublés d’un petit surnom un peu bébé et bébête du genre doudou, minou, ma poupée, mon kéké.
(…)

Pas de prise de tête, et tout était clair entre ma classe bien rangée et ma maison loufoque. Il suffisait de ne pas se tromper de langage, de ne pas se mélanger les guibolles avec les mots, les expressions ni les façons. Mais, en général, mes deux vies école et maison ne se rencontraient jamais, sauf quand ma mère venait apporter des crêpes à la maîtresse pour les goûters spéciaux ou la kermesse de fin d’année. »

« Je sais que les vrais héros sont ceux que les gens aiment, mais aussi ceux qui savent aimer. Ceux qui rendent les gens plus forts, au lieu de se croire les plus forts. »

Y a pas de héros dans ma famille !, Jo Witek. Actes Sud junior, 2017. 133 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman d’une autrice que j’apprécie

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Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres (2015)

Dysfonctionnelle (couverture)Dysfonctionnelle est le coup de cœur qui m’a fait découvrir et aimé la collection Exprim’ il y a trois ans et je me suis accordée une petite relecture, l’occasion de partager avec vous mon amour pour ce livre.

Dans le genre saugrenu, la famille Benhamoud est en tête ! Entre un père Kabyle qui multiplie les allers-retours en prison et une mère Juive Polonaise qui multiplie les allers-retours en hôpital psychiatrique, leur progéniture ne pouvait être banale :

  • Dalida, celle qui veut quitter cette famille de fous pour vivre sa vie de princesse avec un homme riche ;
  • Alyson, la fille belle de l’extérieur comme de l’intérieur qui n’aime que les mauvais garçons ;
  • Marilyne, la militante qui s’enflamme pour toutes les causes qu’elle trouve injustes ;
  • Fidèle, alias Fifi, notre narratrice, la fierté de son père, celle qui, comme lui, aime le foot, l’alcool et les filles ;
  • Sid-Ahmed junior, alias JR, le beau gosse vraiment pas malin ;
  • Jésus, un saint bien décidé à évangéliser le monde et à pardonner à sa famille toutes leurs errances ;
  • Grégo, un bagarreur.

Et tout ce petit monde grandit sous le regard attendri de leur grand-mère Zaza, la reine du couscous à l’accent à couper au couteau et sous celui, parfois moqueur, des habitués du bar Au bout du monde. La majorité des personnages sont véritablement attachants, on ferme le livre en ayant l’impression d’avoir vraiment partagé un bout de vie avec eux !

Fidèle nous raconte l’histoire de sa famille pas comme les autres sur une période de plus de trente ans. Elle joue avec la chronologie, les souvenirs se bousculent et les sauts dans le temps se multiplient. Cela donne une dynamique et une énergie incroyable ainsi que l’illusion de connaître Fifi par cœur sans jamais perdre le lecteur.
L’écriture est incroyable : vivante, imagée et hilarante. Fifi a une sacrée gouaille et n’hésite pas à moucher tous ceux qui se mettent sur son chemin. On rit autant que l’on s’émeut !

A l’instar de Mo, elle fait une rencontre bouleversante avec les beaux quartiers, un monde bien distinct de son Belleville populaire lorsque, grâce à son QI supérieur à la moyenne et sa mémoire photographique, elle intègre un prestigieux lycée. Mais à l’inverse du précédent, elle n’éprouve aucun doute : Fifi est fière de son quartier et de sa famille, elle sait qui elle est et, même si elle connaît leurs défauts, elle les aime et les défend sans cesse. C’est sa particularité et ce sont cette famille et ce quartier qui ont forgé son identité.
La solidarité au sein de cette famille est inspirante et on aimerait en faire partie malgré un quotidien pas toujours rose. Leur amour pour leur mère qui dépasse de bien loin la folie de celle-ci est bouleversant, la scène de l’anniversaire est une image que l’on oublie pas facilement.

S’il est plus rocambolesque et farfelu, le récit d’Axl Cendres est également plus dur, plus sombre, plus profond, plus mature que celui de Jo Witek. Tout ne finit pas toujours bien et certaines personnes sont véritablement antipathiques (oui, Dalida, c’est de toi que je cause !). Certains passages sont vraiment noirs et Fidèle connaît une longue traversée de tunnel le jour où sa belle histoire avec Sarah déraille. Dysfonctionnelle parle de la vie, des traumatismes, des relations familiales parfois conflictuelles, de la guerre, de religion et de multiculturalisme, de familles d’accueil, de folie, d’addictions, d’auto-destruction, des histoires d’amour compliquées.
Car là est son énième qualité : sa romance ! Fait suffisamment rare pour que je le souligne ! En effet, ce roman présente une histoire lesbienne avec justesse et émotion. J’ai apprécié le fait que l’homosexualité ne soit pas présentée comme un problème. La famille de Fifi n’a aucun problème avec ses préférences tandis que la mère de Sarah (la mère Castant du roman) désapprouve surtout les origines modestes de l’amie de sa vie.

En dépit des personnages excentriques et des situations parfois complètement délirantes, je suis une nouvelle fois sortie de ce roman assommée, émue et le rire dans la gorge, amoureuse de cette famille et sans aucun doute sur sa justesse, et là est le génie d’Axl Cendres : avoir injecté autant de luminosité dans un roman aux thématiques sombres et autant de réalisme au milieu d’une montagne de loufoquerie.

Et comme toujours avec les livres Exprim’, il y a la bande-son du livre et elle est ici d’un éclectisme réjouissant.

« Même avec une chose que tout le monde croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux. »

« « Le prend pas pour toi, m’a dit mon père, mais j’ai jamais voulu avoir d’enfants. »
J’allais répondre : « 
Pourquoi je le prendrais pour moi ? Je suis juste ta fille. » – mais l’ironie, il comprenait plus.
C’était le jour de son énième sortie de prison ; là il avait pris deux mois ferme pour la même raison que les autres fois : il était au mauvais endroit, au mauvais moment.
 »

« « Mais ne vous inquiétez pas pour votre maman, ce n’est que temporaire, elle sortira d’ici quelques semaines et ira à l’Eglise comme avant ! Nous avons plusieurs patientes dans son cas, d’autres malades sont des cas bien plus graves : ils se prennent à vie pour Napoléon ou un chat ! Mais n’ayez crainte, nous prenons garde ici à accepter aucun malade qui se prend pour Hitler. »
Merci Docteur, c’est très délicat de votre part. »

« J’ai marché, incapable de pleurer ; comme si mes larmes savaient qu’elles étaient impuissantes face à ma peine, elles ont décidé de ne pas couler pour rien. »

Dysfonctionnelle, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 305 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman avec un personnage principal LGBT+

 Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un personnage mélancolique (la mère)

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Le bébé et le hérisson, de Mathis (2008)

Personne ne s’occupe des hérissons qui se font écraser en traversant la route. Et dans la famille de Jules (étrangement renommé Guillaume sur la quatrième de couverture) et Manon, personne ne s’occupe du bébé, Léo. Personne à part eux. Ils sont les seuls qui peuvent l’empêcher de se faire écraser.

Ce troisième livre est peut-être à destination d’un public plus jeune, mais c’est de loin le pire de tous. A la différence des deux autres, on ne sent pas l’amour familial qui transcende les difficultés. Le manque d’argent, les épreuves et la télé ont désuni cette famille désertée par la tendresse. Il n’y a que l’amour entre frères et sœur qui autorise un faible espoir pour ces deux enfants devenus adultes bien trop tôt pour pallier l’irresponsabilité de ceux qui sont censés être les adultes.

Deux frères et une sœur qui baignent dans une mer d’ignorance. Qui s’entraident comme ils peuvent pour lutter contre la mauvaise foi des parents et les mauvais traitements. Pour trouver un peu de douceur au milieu des brutalités et des moqueries.
Un ouvrage qui s’achève sur la solitude effarante des enfants au sein de leur propre famille et qui m’a laissée bien morose.

Une simple tranche de vie et un texte poignant et absolument glaçant dont les phrases simples touchent droit au cœur.

« Au loin, un avion laisse une traînée blanche dans le ciel. Je me demande où il va. Je me demande qui sont ces gens qui voyagent en avion. Je me demande s’ils existent vraiment. »

«  – Quand on est un homme, on passe pas son temps à lire comme une gonzesse !
– Tu veux dire que quand on est un homme, on passe son temps devant la télé à boire de la bière comme un abruti ? je demande.
Sa riposte est immédiate. Il y a un grand clac ! et ma joue gauche devient aussi chaude que de la lave en fusion. »

Le bébé et le hérisson, Mathis. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015 (2008 pour la première édition). 48 pages.

Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

Je suis une légende, de Richard Matheson (1954)

Je suis une légende (couverture)La Terre a été ravagée par une épidémie qui n’a laissée derrière elle que des morts-vivants qui ne sortent que la nuit, des vampires assoiffés de sang. Immunisé contre la maladie, Robert Neville est l’un des rares – peut-être même le seul – survivants. Il doit organiser sa vie solitaire le jour et se protéger de ses assaillants la nuit.

J’ai tiré ce livre de ma PAL lorsqu’un collègue m’a dit qu’il n’avait strictement rien à voir avec le film. Pour être honnête, je n’ai pas un grand souvenir de ce dernier, mais les cinq minutes que j’ai vues en tombant dessus à la télé il y a quelques temps n’ont pas été pour me séduire.
Et je confirme. Il n’a rien à voir. Pas le même travail, pas de chien, pas de gamin et surtout, pas de fin pseudo-heureuse à l’américaine.
D’où une excellente surprise.

Ce livre est une sorte de long monologue (même s’il est raconté à la troisième personne) sur la solitude. Neville est souvent à deux doigts de devenir fou et de se jeter dans les bras des vampires pour en finir. Il est épisodiquement violent et impulsif, torturé par l’inutilité de continuer à survivre ainsi jour après jour et par les pulsions sexuelles qui reviennent parfois le tourmenter. Il doit également faire face à son deuil, régulièrement supplicié par le souvenir ineffaçable de sa femme et de sa fille. Solitaire par la force des choses, il souffre souvent du manque de compagnie et, pourtant, lorsque quelqu’un entre brièvement dans sa vie (je n’en dis pas plus), il commence par regretter sa solitude car il a complètement perdu le sens des convenances liées à la vie en société et les concessions induites par une vie à deux le rebutent.
Le récit louche parfois vers le sordide, mais il sonne vrai. Neville n’est absolument pas un héros, il se saoule souvent et son humeur fait des montagnes russes. Un jour, il sera motivé pour améliorer son quotidien et poursuivre ses recherches tandis que, le lendemain, il sera davantage porté à s’apitoyer sur son sort. Grâce à cette justesse de caractère, une certaine proximité – sans aller jusqu’à l’affection pour autant – se crée entre Neville et nous.

Le récit est dynamique, la langue est efficace, les événements s’enchaînent tout en faisant ressentir la lenteur des jours qui se succèdent. Le tout est maîtrisé avec ce qu’il faut de tension et de révélations, et surtout…
Surtout, la fin est absolument géniale et confère au titre une réelle signification. Cela semble évident, mais finalement, il n’a pas vraiment de résonance particulière dans le film. Dans le roman, Neville réfléchit beaucoup aux vampires : il les étudie, cherche à comprendre l’origine de leur état et ce qui les repousse, mais il cogite aussi à la fois sur l’incrédulité et sur la terreur qu’ils ont inspirées aux hommes pendant des siècles. Or, c’est la majorité qui décide qui est un monstre et qui ne l’est pas… (Sans être identique, cette fin habile m’a rappelée celle du film The Last Girl : Celle qui a tous les dons. Sauf que c’était presque la seule chose à sauver de ce film…)

Un classique de la SF qui vaut vraiment le détour, sans comparaison avec le film. Un récit immersif et intelligent qui, sous couvert d’une histoire de survie dans un monde post-apocalyptique, offre une véritable réflexion sur la solitude, le deuil et la souffrance, sur la norme et les monstres, sur la différence et la peur, sur une société qui se transforme et la prise de pouvoir d’une espèce sur une autre. Captivant !

« Pourquoi s’échiner à vivre quand il suffisait d’ouvrir une porte et de faire quelque pas pour en finir ? »

« Il commençait à croire qu’un intrus s’était glissé dans ses pensées. En d’autres temps, il aurait nommé cette voix intérieure sa conscience mais à présent, il la considérait d’abord comme un rabat-joie. La morale, après tout, avait sombré en même temps que la société. Désormais, il était son propre juge. »

« C’est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés. »

« Une nouvelle terreur a émergé de la mort, une nouvelle superstition a conquis la forteresse inexpugnable de l’éternité.
Je suis une légende. »

Je suis une légende, Richard Matheson. Folio SF, 2001 (1954 pour l’édition originale. Denoël, 1955, pour la première traduction). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Serval. 228 pages.

Challenge Les 4 éléments – L’eau : 
une histoire de sang

Inséparables, de Sarah Crossan (2015)

Inséparables (couverture)Grace et Tippi sont inséparables. Pour cause, elles sont aussi siamoises. Elles ont seize ans et, pour la première fois, elles vont entrer au lycée.

Je n’en dis pas plus car il n’y a pas besoin d’en savoir davantage. Il faut entrer dans le roman sans trop en savoir, pour se laisser emporter, pour se laisser bouleverser.
Puisque je savais que je ne pouvais pas passer à côté de ce livre tant m’attiraient  son sujet et son écriture en vers libres, j’ai évité les critiques qui ont fleuri partout sur la blogo. J’avais fait cette erreur avant de découvrir Songe à la douceur et le souvenir des dizaines de chroniques dithyrambiques avait perturbé ma lecture – au demeurant merveilleuse.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux.
Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Une. »

Quelques pages pour s’habituer au rythme si rare des vers libres… et la magie opère. Cette forme donne une douceur, une poésie et une musique vraiment particulières qui se marient incroyablement bien avec cette belle histoire. Une fois happée par les mots de l’autrice, je n’ai pu lâcher le roman avant la dernière page.

L’amitié, la découverte d’un nouvel univers, l’amour pour et de sa jumelle, un autre amour naissant et interdit, le tout étant narré par Grace. Inséparables m’a fait ressentir des émotions brutes. J’ai souri, j’ai espéré, j’ai voulu changer le passé, j’ai pleuré, j’ai aimé la vie.
La fin a vraiment été rude et je suis restée un moment assommée face à ce tourbillon littéraire qui m’avait transportée et fait disparaître les heures. Le refermer a été un déchirement tant j’ai aimé Tippi et à Grace. Dur de trouver sa prochaine lecture après cet ouragan de délicatesse.

Ce livre n’est pas uniquement émouvant, il est aussi passionnant. Des sœurs siamoises ne sont pas des personnages principaux courants dans la littérature, c’est bien la première fois que j’entends leur voix. Grâce à une riche documentation, Sarah Crossan a su raconter avec justesse les difficultés de leur vie, mais aussi et surtout le bonheur que cela leur procure et l’extraordinaire amour qui les lie. Etre ainsi unies n’est nullement une malédiction pour elles, contrairement à ce que pensent les gens qu’elles rencontrent. Au contraire, elles ne peuvent imaginer de vivre sans l’autre.

Il faut dire que Sarah Crossan réussit ici un véritable exploit en abordant une foultitude de sujets sensibles sans jamais tomber dans le pathos. Jugez plutôt (je ne vous dirai pas qui est concerné par quoi). On parle d’exclusion, de chômage, de maladies, d’alcoolisme, du regard des autres, des médias, de la différence. Il y aurait de quoi faire pleurer dans les chaumières, non ? Et pourtant, ce n’est rien de tout ça qui fait pleurer car c’est avant tout leur amour infini qui m’a chamboulée.

 

 

Avec sa douce couverture velouté et son papier épais, Inséparables est un livre que l’on voudrait feuilleter, caresser, lire pendant des heures car Rageot a offert un bien bel écrin à ce chef-d’œuvre. Oui, un chef-d’œuvre et un coup de cœur absolu, renversant et poignant. Lisez Inséparables, vous ne regretterez pas cette rencontre avec ces jumelles inoubliables par leur courage, leur humour, leur maturité et leur sensibilité.

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Inséparables, Sarah Crossan. Rageot, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clémentine Beauvais. 405 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme à la Lèvre Tordue : 
lire un livre dans lequel le personnage principal a une déformation physique