La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (1998)

La longue marche des dindes (couverture)Après Les Misérables, après le drame, après les 1800 pages, après la plume dantesque de Victor Hugo, après ce coup de cœur annoncé… après tout ça, j’avais besoin de quelque chose d’un peu plus léger, d’un peu plus court, d’un peu moins attendu. Je me suis donc tournée vers La longue marche des dindes, un livre dont je n’avais jamais entendu parler avant qu’Arcanes ouvertes ne donne son avis dessus. Ce qu’elle en disait m’avait bien emballée et je l’avais rapidement repéré à la bibliothèque.
Et quelle jolie surprise ce fut !

Derrière ce titre intrigant se cache une aventure pas moins rocambolesque. 1860, États-Unis. Simon Green n’est pas fait pour l’école, c’est le moins qu’on puisse dire après un quatrième CE1… à quinze ans. Mais il n’est pas idiot pour autant et il a quand même appris les multiplications. Alors quand on lui dit que les dindes vendues ici vingt-cinq cents valent cinq dollars à Denver, il fait rapidement le calcul… et ce sont pas les mille kilomètres entre Union, Missouri, et Denver, Colorado, qui l’empêcheront de déployer ses ailes et de lancer sa petite affaire !

Simon m’a été d’emblée sympathique. Certes, ses talents ne sont pas scolaires, mais sa gentillesse, sa générosité et son sens pratique sont fédérateurs. Belles ou mauvaises rencontres le feront grandir au fil de ce récit initiatique. Si certains chercheront à abuser de ses qualités, d’autres feront tout pour l’aider à trouver sa place dans ce monde. Alors certes, le récit est gentil et positif, et certains retournements de situation peuvent parfois sembler un peu faciles, mais j’avoue que j’ai trouvé ça agréable pour une fois et j’ai suivi leurs péripéties avec plaisir.
J’ai adoré toute la clique qui entoure Simon, cet ingénu aux éclairs de génie. Miss Rogers, son institutrice qui croit en lui d’une bien belle façon ; Bidwell Peece, l’amoureux des bêtes que Simon extirpe de la boisson ; Emmett, le brave petit chien du précédent ; Jabeth, l’esclave en fuite ; Lizzie, la jeune fille explosive qui refuse d’être traitée comme une poupée. Ne pas se fier aux apparences et croire aux talents de chacun·e, voilà une leçon à retenir !

 C’est également un beau voyage à travers les États-Unis. Un pays où tout n’est pas rose, loin de là. Certes, le petit peut y devenir grand – à condition de ne pas être réduit à néant par la méchanceté et la cupidité d’autrui –, mais c’est aussi un pays divisé par l’esclavage, un pays qui martyrise les Indiens, qui massacre inutilement les bisons.

Solidarité, amitié, honnêteté… et c’est parti pour un voyage lumineux qui ne cessera de faire grandir notre tendresse pour ces protagonistes hauts en couleurs.

« – Simon, elle a répété. Simon.
J’ai souri de toutes mes dents.
– Y a pas : vous avez mon nom sur le bout de la langue, Miss Rogers.
– C’est exact, elle a soupiré. Cela n’a rien de surprenant.
Sa bouche s’est plissée comme pour une moue. Elle jouait avec une boucle de ses cheveux d’or.
– Simon, elle a repris, il m’est très pénible de te le dire, mais tu te rends bien compte…
– Oui, m’dame ?
– Tu te rends bien compte que tu viens d’achever ton CE1. Pour la quatrième fois.
– Oui, m’dame. Ç’a été encore plus plaisant que d’habitude.
Elle a froncé les sourcils.
– Quoi qu’il en soit… (Elle s’est tue, puis elle a inspiré profondément et elle a lâché, dans un souffle : ) Je crois que tu as exploré jusqu’au tréfonds les arcanes du CE1, Simon. Je crois qu’il est temps pour toi de le quitter.
J’ai sauté de joie.
– Ça veut dire que je vais enfin passer en CE2 ?
– Hélas non. Tu es déjà le plus âgé de mes élèves, Simon Green. Si fort que j’ai pu apprécier ta compagnie, il est temps pour toi d’affronter le monde. De déployer tes ailes. »

« – Le territoire indien ? Je n’ai jamais vu d’Indiens de toute ma vie !
– Pas étonnant, Simon pas étonnant, vu que notre Etat éclairé du Missouri les a tous fichus dehors y a que’ques années. Les a expédiés un peu plus loin à l’ouest, quoi. Le gouvern’ment leur a raconté qu’il y avait là-bas plein de bonnes terres où ils pourraient s’établir pour toujours.
– Et alors ? j’ai demandé.
Peece a soupiré.
– Eh ben alors, « pour toujours » dans l’esprit des Indiens et « pour toujours » dans l’esprit des Blancs m’ont tout l’air d’être deux notions bien différentes, Simon. »

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. L’École des loisirs, coll. Neuf, 1999 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Misserly. 249 pages.

La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan (2009)

La maison dans laquelle (couverture)Il m’aura fallu un an pour me lancer dans ce livre que l’on m’avait offert au Noël précédent et que je zieutais donc depuis un an. Ce livre magnifique, lourd, dense, à la couverture sombre pailletée d’argent, à cette quatrième de couverture marquée simplement de deux injonctions comme inscrites à la craie :

« NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER »

L’envie de le savourer, l’envie de prendre mon temps, l’envie étrange de retarder le moment où je me plongerai dans cette histoire que je présentais étonnante. Et dès la première centaine de pages, j’ai senti que c’était un livre dont je n’allais pas vouloir ressortir.

Pour une fois, je vais vous donner le résumé de l’éditeur (les merveilleuses éditions Monsieur Toussaint Louverture) : « Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s’écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l’idée de devoir la quitter. »
Si tout est clair quand on a lu le roman de Mariam Petrosyan, il est un peu flou pour qui ne s’y est pas encore risqué et je pense vraiment qu’aborder ce roman sans en savoir grand-chose est une excellente idée. Je ne connaissais que l’histoire particulière de ce texte (écrit pendant une dizaine d’année par l’autrice arménienne, La Maison dans laquelle circulera pendant quinze ans de lecteurs en lecteurs avant de tomber entre les mains d’un éditeur qui le publiera en 2009 pour la première fois) et des bribes de ce résumé quelque peu nébuleux (puisque je survole plus que je ne lis les résumés) et ça m’a permis de partir à l’aventure sans a priori, sans attentes et prête à être surprise.
Longue introduction, je sais, pour vous dire que j’aimerais donc vous convaincre de partir dans l’inconnu, mais je vais tout de même développer un peu pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.

La Maison dans laquelle est un texte troublant. Les narrateurs s’alternent, on oscille entre deux temporalités et c’est à nous de raccrocher les morceaux pour se constituer un tableau d’ensemble. Maison d’accueil pour enfants handicapés et/ou malades, physiquement ou mentalement, cette petite communauté possède ses lois, ses us et coutumes, ses légendes, ses rites. Comme celui qui consiste à baptiser chaque nouvel·le arrivant·e d’un nouveau surnom, lequel pourra changer au fil du temps. Les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit, on devine qu’Untel était appelé Bidule dans le passé, on trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce qui est arrivé à tel autre, et les pages se tournent de plus en vite (alors qu’on voudrait aussi ralentir pour faire durer cette lecture stupéfiante).
Ça n’en est pas moins un roman où l’on suit le quotidien – et quel quotidien dans cette Maison où les enfants paraissent totalement libres, voire laissés à l’abandon (malgré la présence parfois d’éducateurs ou de professeurs) – de vrais personnages aux caractères bien trempés et très différents. Et comment ne pas s’attacher à cette bande de cabossés ? A ce trublion de Chacal Tabaqui, à ce Vautour torturé, à ce Shinx à l’aura impressionnante, à L’Aveugle maître de la Maison, à ce timide Macédonien, à Fumeur perdu parmi eux, leurs phrases sibyllines et leurs explications énigmatiques – notre reflet dans cette Maison où semble régner l’anarchie, mais bel et bien régie par des règles implicites.

C’est aussi un roman fantastique, ce qui ajoute une touche d’étrangeté à cette histoire. Au quotidien déjà extraordinaire, mais plus ou moins imaginable, s’enchevêtrent des filaments d’impossible, d’incompréhensible, de bizarre, de surnaturel. La Maison y est un personnage, peut-être le personnage central. Aussi vivante que celles et ceux qui l’habitent, elle déroule ses tentacules, recueille ou repousse, protège ou enferme. On ne comprend pas tout et ce n’est pas grave, la Maison ne peut être contenue dans mille pages, c’est tout un univers que nous n’avons pu qu’effleurer.

La Maison dans laquelle est un théâtre où se joue une pièce sur l’enfance, sur l’adolescence, sur la peur de l’inconnu, sur la terreur de grandir, sur la maladie, sur la folie. Bien que portée par l’amitié, cette fresque est terrible et cruelle, stupéfiante et trouble, parfois glauque et parfois drôle. Un roman unique, bouillonnant, mystérieux, initiatique, qui se laisse apprivoiser au fil de la lecture, qui s’éclaire parfois avant de nous plonger dans d’autres mystères. Un texte fou, onirique, dérangeant, envoûtant. Inoubliable.

Comment enchaîner sur un autre livre après ça ? Comment choisir un nouveau compagnon alors qu’on se sent si abandonnée, qu’on soupire encore et pour longtemps après celui qu’on a refermé ?

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »

« Bossu lui-même participait de cette angoisse qu’il avait fuie ; il l’avait apportée et installée au milieu des branches, en espérant que le silence et la vie dans le chêne la chasseraient puisqu’il n’était pas parvenu à s’en guérir. Tous se comportaient de la même façon : ils se démenaient pour cacher au plus profond d’eux ce qui leur appartenait, ils s’y dissimulaient même à leurs propres yeux, y enfermaient leurs oiseaux, ils reculaient, reculaient et transpiraient la peur. Et puis ils s’efforçaient de sourire, de lancer des boutades, de discuter, de se nourrir et de se multiplier. Bossu seulement ne savait pas faire comme tout le monde. Il n’avait pas la force de cacher quoi que ce soit, et ça le rendait encore plus malheureux. »

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. 953 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman fantastique 

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Indian Creek, de Pete Fromm (1993)

Indian Creek (couverture)Dans ce récit autobiographique, l’auteur raconte l’hiver passé en solitaire au cœur des Rocheuses alors qu’il était étudiant dans le Montana. Sa mission : surveiller des œufs de saumon. Ses occupations : les balades dans la nature, l’observation de la faune locale, la chasse et l’apprentissage de la survie.

Avec ce livre captivant – qui traînait pourtant dans ma PAL depuis un bout de temps –, j’ai redécouvert le plaisir du nature writing. Pete Fromm nous invite à passer en sa compagnie trois saisons dans une vallée des Rocheuses. L’automne, l’hiver et le printemps. Bon, surtout un long hiver pour être honnête.
Son talent de conteur nous donne à voir et à sentir la neige qui recouvre le paysage, le froid mordant, le dégel de la rivière, une éclipse solaire, les rencontres avec les animaux sauvages, la complicité avec sa chienne… Le roman est parcouru d’instants forts,  éphémères et magiques qui ont gravé de belles images dans mon esprit. J’ai pris un immense plaisir à découvrir ces paysages grandioses. Ce livre est un véritable moment de partage au cours duquel Pete Fromm prend vraisemblablement plaisir à nous faire découvrir cette terre qu’il a tant aimée.

A l’origine poussé par des rêves nés des histoires de trappeurs couchées dans les livres, le narrateur déchante face à la réalité de cette  mission assez folle une fois abandonné dans sa tente. Régulièrement, il partage ses doutes, ses erreurs, ses angoisses et sa solitude. L’isolement est parfois difficile à supporter ainsi que l’éloignement avec ses amis et sa famille (pas si éloignés que ça en réalité, mais la neige forme une barrière quasiment infranchissable). Toutefois, les périodes d’abattement ne durent pas vraiment, remplacées par des moments d’allégresse et de joie où il apprécie la beauté grandiose qui l’entoure ainsi que sa solitude empreinte de liberté, allant jusqu’à regretter l’intrusion de chasseurs sur son territoire.

L’étudiant qu’il était n’était pas préparé à un hiver en solitaire, il n’était pas un chasseur ou un passionné de survie et son expérience se limitait à un peu de camping en famille. Ainsi ses lacunes et son apprentissage sur le tas donnent lieu à bon nombre de bourdes et de scènes plutôt cocasses (mais sans moquerie évidemment), Pete Fromm étant de toute évidence doté un fort sens de l’autodérision. J’ai beaucoup aimé ce ton, à la fois drôle, humble et complice.

Un récit initiatique jubilatoire qui je conseille à tous les amoureux des grands espaces et des aventures en solitaire. Un roman savoureux et enivrant qui raconte aussi comment, de hasards en hasards, ce livre est finalement né.

« De rafales en bourrasques, la tempête se poursuivit, et les deux derniers soirs de la saison, je dînai avec les seuls chasseurs à n’être pas encore partis, deux frères fermiers dans l’Idaho, qui me traitèrent en héros, moi qui aurait donné n’importe quoi pour partir avec eux. Si j’avais pu penser à quelque chose, inventer n’importe quelle excuse pour me sortir de là sans perdre la face, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais c’était impossible. J’étais désormais engagé jusqu’au cou. »

« … je commençai à comprendre que si j’étais parti un jour plus tôt, je n’aurais jamais rencontré le lynx. Pendant tout ce temps passé à regretter ce que je manquais dans l’autre monde, jamais je ne m’étais rendu compte de ce que je manquerais en quittant Indian Creek.
Je me relevai et me glissai dans mes mocassins. J’étais presque heureux de n’avoir pu partir. Il me restait toute une vie à vivre dans la civilisation, mais à peine quelques mois ici. »

Indian Creek, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Totem, 2010 (1993 pour l’édition originale. Gallmeister, 2006 pour la première édition française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denis Lagae-Devoldère. 237 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme qui Grimpait :
lire un livre se déroulant dans un environnement montagneux

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un livre à la couverture blanche éthérée

Seul contre Osbourne, de Joey Goebel (2015)

Seul contre Osbourne (couverture)Une journée d’avril 1999, au lycée de Valandia, Kentucky (mais peu importe car « tous les lycées américains se ressemblent »). C’est sans le moindre plaisir que James, 17 ans, retourne en cours après les vacances de printemps. Ces camarades sont des brutes, sans classe, sans goût, obsédé par le sexe. Seule Chloe se détache du lot… jusqu’à ce qu’elle passe ses vacances à Panama City Beach en Floride, « une ville aussi chaude et puante qu’un tampon hygiénique » où vont tous les autres lycéens pour faire la fête et pour « choper ». La journée commence mal et le pire arrive lorsque toute la classe de création littéraire descend en flammes son roman. Alors, quand on lui offre la possibilité de se venger de ces idiots, James n’hésite pas et fait annuler le bal de fin d’année, événement vénéré par tous les terminales.

James n’aime pas grand-chose dans sa génération dont il fait une critique acerbe. Le monde vit à présent dans ce qu’il appelle la Grande Puterie débile, « le système dans lequel nous vivons, qui transforme chacun de nous en un corps sans cervelle ». Le corps semble avoir pris le pas sur le cerveau et il le regrette. Il soupire après la classe des générations passées, après la musique des décennies précédentes. Il méprise ces adolescents aux préoccupations limitées : s’amuser, occuper leur soirée, sortir avec quelqu’un, etc.

Mais ce n’est pas une diatribe haineuse de 400 pages contre les moins de 20 ans. James évolue au cours de cette journée chaotique. Il s’aperçoit que les apparences peuvent cacher des bonnes personnes – comme les populaires Hamilton Sweeney ou Stephanie Schnuckin qui se révèlent être intelligents et bons élèves – ou parfois des souffrances qu’ils taisent. Il voudrait les aimer, mais il n’y arrive pas car ils lui claquent la porte au nez. Ils refusent d’être aimés, ils parlent pour ne rien dire, taisant l’important : « On ne parle jamais de ce qui nous dérange le plus. Personne ne veut parler de rien. C’est ce qu’il y a de plus dur au monde à communiquer. Peut-être encore plus pour les adolescents. »

Ensuite, il n’est pas forcément aussi détaché qu’il aimerait l’être, qu’il aimerait le faire croire. Il pense autant que les autres à son apparence. Même s’il l’utilise pour se distinguer et non pour se rapprocher et se fondre dans la masse, elle lui donne le rôle du rebelle qui n’a rien à voir avec les idioties des lycéens. Son anticonformisme est un costume au même titre que certains adoptent celui du gangsta ou du mec cool. Hamilton Sweeney le lui d’ailleurs fait remarquer : « Tu sais quoi ? Je suis intelligent. Et vous devriez comprendre pourquoi je dois le cacher. Tu sais qu’il faut maintenir son image ici. Putain, tu fais la même chose. Tu es sûrement plus obsédé par ton image que moi. Cette histoire de bal – un mec comme toi n’avouera jamais qu’il veut y aller. Tu suis la partition autant que les autres. »

Et alors qu’il se moque de leur manière de se toucher sans cesse, de leur obsession d’avoir un.e petit.e ami.e, de leur fascination pour le sexe, il ressent la même envie d’être aimé et de ne pas être seul. Il se déclare à Chloe au cours de dessin et laisse échapper son désespoir auprès d’un autre élève : « Je n’aurai jamais d’enfants. Aucun être humain ne m’apprécie. Tu parles si je trouverai quelqu’un qui voudra m’épouser. »

Ce livre évoque bien les pensées, les prises de tête que l’on peut avoir quand on dans la situation de James : on est mal à son établissement, on ne s’y sent pas à sa place, on s’entend mieux avec les professeurs qu’avec les élèves, on ne comprend pas les autres personnes du même âge car ils semblent immatures. J’ai vraiment apprécié les nuances, les évolutions de James. Il n’est pas seulement intelligent, il est aussi attachant malgré son intransigeance. Lui-même reconnaît que des personnes trouvent grâce à ses yeux, que d’autres que lui parviennent à conserver leur originalité et leur identité.

J’ai également retrouvé des éléments qui m’ont rappelés mon lycée, comme la scène de la cantine : « Les gens devaient toujours aller à une table et demander s’ils pouvaient s’asseoir. C’était comme si le conseil d’administration s’était rassemblé pour dire : « Comment est-ce qu’on pourrait rendre la vie de nos élèves encore plus difficile ?… Je sais. Mettons-leur un nombre insuffisant de chaises pour déjeuner. » » C’était amusant.

J’ajouterais enfin que le livre se dévore. Le déroulement sur une seule journée de cours évite les longueurs ou les atermoiements sur des mois et rythme ainsi le récit.

Une journée dans un lycée banal pour une plongée intense dans les pensées torturées d’un adolescent. Une critique satirique de la société et de l’adolescence, âge cruel où la masse est reine.

« Je portais le deuil de l’enfant que j’avais été comme s’il s’agissait d’un être cher décédé. »

« Si on ne faisait pas attention, la notion même de progrès risquait de se résumer à un rêve charmant de nos ancêtres. »

La Grande Puterie débile :

« Elle écrase, oppresse et déshumanise, mais elle est plus efficace que Big Brother car nous nous surveillons tous mutuellement, nous sommes nos propres autorités, il n’y a pas d’échappatoire. Je n’insisterai jamais assez sur un point : la Grande Puterie débile met le monde en état de décomposition, mais l’espoir réside dans l’individu qui parvient à vivre dans la Prostitution tout en pensant par lui-même. »

« J’avais l’impression que chaque personne que j’avais connue m’avait hurlé « non » au visage. Mon cœur avait déjà été brisé tant de fois qu’il devait être méconnaissable. Il devait plutôt ressembler à une protubérance desséchée, calcifiée de désir, mais qui continuait de battre malgré elle au rythme de cette névrose romantique que je pourrais bien appeler comme tout le monde : l’amour. »

« Une personne a plus de manières de devenir mauvaise que le contraire. »

Seul contre Osbourne, Joey Goebel. Editions Héloïse d’Ormesson, 2015 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Samuel Sfez. 384 pages.

Nous rêvions juste de liberté, d’Henri Loevenbruck (2015)

Nous rêvions juste de liberté (couverture)Un vrai coup de poing ! Un coup de pied aux fesses pour se sortir de son quotidien, pour partir à l’inconnu !

Nous rêvions juste de liberté est, tout simplement, mon plus grand coup de cœur depuis un bon moment et des jours après l’avoir fini, j’en parle encore autour de moi avec émotion et enthousiasme. C’est une balade ébouriffante à moto avec une bande de jeunes un peu paumés. Pas de vraies dates, pas de vrais lieux, mais qu’importe, ce roman n’en est que plus intemporel. Je me suis projetée aux Etats-Unis, ce pays, ces déserts que je découvrirai dans un an, dans deux ans.

Je ne connaissais rien à la moto et aux MC (Motorcycle Club), je ne prends pas de drogues ou autres substances, on ne m’a jamais cassé la gueule, et pourtant, j’ai été embarquée comme s’il parlait de moi. Parce que je me suis reconnue dans leur désir de liberté, dans leur soif d’inconnu et de rencontres. Et peut-être aussi dans leur quête de soi. Et puis, ce n’est pas un roman sur les bikers, c’est un road-movie d’amitié, de fraternité, de liberté.

Car l’histoire de Bohem et ses camarades, tous plus savoureux et attachants les uns que les autres, est tragique, marquée par des événements traumatisants – la mort certes, mais aussi la trahison, ce qui est peut-être plus dur encore –, et pourtant, l’impression qu’il me reste quelques jours après ma lecture, c’est celle d’un roman joyeux avec des éclats de rire. Parce que Bohem, le Chinois, Sam et tous les autres ne se plaignent pas, ne pleurent pas pour un coup reçu. Non, ils le rendent, sortent une blague, enfourchent leur bécane et passent à autre chose. Ils sont ensemble, ils sont jeunes, ils connaissent la plus belle des amitiés même si celle-ci blesse parfois.

Henri Loevenbruck mène parfaitement son affaire. Le langage est parlé et génial. Le rythme s’accélère au fil des pages, la vie des garçons aussi, la vitesse de lecture s’adapte et la fin arrive bien trop rapidement. La fin… Cette fin ! Quelle merveille ! Elle pourrait être prévisible, oui et non, elle est amenée merveilleusement, bouleversant, tir    aillant de mille émotions diverses.

Une bourrasque digne des plus grands romanciers américains. C’est un voyage incroyable et il ne tient qu’à nous de le vivre.

« La liberté, il y en a partout. Il faut juste avoir le courage de la prendre. »

« Le désert, c’est du vide vachement bien décoré. Et le vide, c’est toujours de l’espace gagné pour la liberté. »

« – Je cherche la paix. La vraie. Faut être tout seul pour avoir la paix. Dès qu’on est deux, c’est déjà la guerre.
– Et pourtant tu parles toujours des autres. Des Spitfires, de la bande à Freddy… Tu dis que tu veux être tout seul, mais c’est pas vrai : tu veux être en bande.
– Sûrement parce que je veux pas être tout seul à être tout seul, j’ai dit pour rigoler.
 »

Nous rêvions juste de liberté, Henri Loevenbruck. Flammarion, 2015. 423 pages.