Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, d’Emil Ferris (2017)

Moi ce que j'aime c'est les monstres (couverture)J’ai reçu ce roman graphique à Noël 2018, c’est dire le temps passé à attendre le « bon moment ». Il y avait aussi l’impatience de découvrir ce chef-d’œuvre, mâtinée de la crainte de ne pas l’aimer autant que les autres. Craintes infondées car je n’avais pas lu vingt pages que j’étais déjà sous le charme.

C’est une œuvre insolite et visuellement puissante. Les pages sont riches d’une profusion graphique qui s’affranchit des codes de la bande-dessinée pour suivre son propre chemin. Pleines pages, texte important, dessins s’entremêlant, des petits des grands, des portraits des détails, et de temps en temps, des cases. Le style hachuré d’Emil Ferris aux milliards de petits traits se fait tantôt rude, presque cartoonesque, tantôt d’une finesse et d’un réalisme incroyables. Certains de ses portraits m’ont scotchée par l’humanité qui se dégage des traits de ses protagonistes, visages fatigués, éprouvés, attristés, maltraités par la vie. À cela s’ajoutent des reproductions de tableaux et de couvertures de magazines d’horreur dans un mélange de culture classique et populaire hétéroclite et réjouissant. Presque une semaine pour lire ce livre tant j’en ai scruté les détails et les décors, suivi les lignes, détaillé les ombres et la profondeur, admiré l’efficacité et la précision.

Lorsqu’on feuillette le bouquin, ça semble très confus car on aperçoit des choses très différentes et apparemment sans rapport (sans parler du dessin qui interpelle et peut laisser perplexe, voire dubitatif). Mais je vous rassure, quand on se plonge dans l’histoire, c’est cohérent et passionnant. C’est un mélange d’enquête, d’histoire de vie, de péripéties quotidiennes et d’Histoire. Karen Reyes, fillette passionnée de monstres et de dessin, endosse le rôle de détective pour élucider le mystère de la mort de sa si belle et si triste voisine, Anka Silverberg. Elle se plonge dans la passé de celle-ci, un passé rempli d’horreurs au cœur de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, tout en luttant, gérant, appréhendant son propre quotidien dans le Chicago des années 1960, entre la maladie de sa mère, son ostracisation à l’école, les mystères de son grand frère, la pauvreté, mais aussi la présence des caïds et des mafieux, la mort de Martin Luther King, le racisme…

C’est un journal de bord intimiste qui montre l’humain sous tous ses aspects : les moments de bonté, le partage avec une personne qui nous comprend, mais aussi toute la monstruosité que les cœurs, les esprits et les actions peuvent receler et dissimuler. La psychologie humaine y est scrutée dans ses méandres et dans ses ombres. C’est très sombre parfois, mais j’ai grandement apprécié le fait que le pire soit suggéré et non montré, ce qui est amplement suffisant.

Ce roman graphique est aussi une ode à la différence. Cette fillette qui se rêve lycanthrope nous emmène à la rencontre des minorités, de personnages noirs, métis, LGBTQ+, de prostituées, de « hors-norme ». Au fil des pages, les gueules cassées s’expriment, se dévoilent, sortent de l’ombre. L’autrice y prône la liberté d’être qui on souhaite être, le droit d’exprimer son identité, le besoin de faire tomber les masques.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est donc une œuvre stupéfiante, colossale et absolument sidérante, dans laquelle le dessin au stylo bille happe et fascine par sa beauté, l’humanité et les émotions véhiculées. Une œuvre foisonnante et poétique d’autant plus impressionnante quand on connaît l’histoire de cette autrice et dessinatrice qui a vaincu la paralysie induite par le virus du Nil pour réapprendre à dessiner. Je ne sais pas quoi dire d’autre, c’est une claque, c’est un choc, que dis-je, un coup de poing dans le bide, dans le cœur, dans les yeux !

Une seule question à présent : à quand le tome 2, Monsieur Toussaint Louverture ?
(J’en profite pour signaler que c’est encore une publication hallucinante des éditions Monsieur Toussaint Louverture, que leur travail est beaucoup trop fabuleux et que le boulot sur le lettrage est admirable vu la manière dont il est incorporé au dessin. Bref, je les remercie pour toutes les émotions littéraires qu’ils offrent à chaque bouquin.)

« Cher carnet, je vais te parler franchement, pour moi, dans les magazines d’horreur, les meilleures couvertures, c’est celles où les nénés de la dame ne sont pas à moitié à l’air pendant qu’elle se fait attaquer par le monstre. Celles-là, elles me fichent plus que la frousse. Je pense que les nénés à l’air, ça envoie un message caché genre : avoir des seins = c’est très dangereux. Vu ce qui arrive à maman, peut-être que les magazines savent des choses qu’on ne sait pas… »

« Bien sûr dans les livres d’histoire, au chapitre des différents groupes assassinés par les nazis, il n’est jamais question des prostituées, car je suis sûre qu’elles sont considérées comme une tache sur la mémoire des autres victimes. La vérité, c’est que la vie d’une pute ne vaut rien. Pour moi, ce n’est que de la haine de soi. Notre société hait ceux qui les acceptent sans réserve, nous, nos corps, nos désirs secrets. C’est ce que ces dames m’ont appris. À respecter ce que les autres dédaignent. »

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, Emil Ferris. Monsieur Toussaint Louverture, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. 416 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

***

 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

***

Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

***

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

***

Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Parenthèse 9e art : cinq mini-chroniques de mes lectures graphiques du mois de mars

Un melting-pot avec un peu de tout : de l’humour, du très sérieux, des biographies, du fantastique, de l’onirique, des lectures excellentes, d’autres un peu moins…

***

 Le Baron,
de Jean-Luc Masbou
(2020)

Le Baron (couverture)C’est un Baron de Münschhausen vieillissant qui découvre le livre qui a été écrit sur ses aventures. S’il en est évidemment fier, cet ouvrage le confronte également à la mort, le transformant en personnage légendaire, en héros de papier.

La Baron ici mis en scène est éminemment sympathique : fantasque, bon vivant, affabulateur, conteur vibrant, sa bonne humeur et son plaisir des histoires sont communicatifs. Avec ses aventures loufoques, oniriques et exotiques, il fait briller les regards et rêver les cœurs. Il donne à voir la vie avec émerveillement et imagination, et peu importe si tout n’est pas tout à fait vrai après tout. Enchâssées dans le récit principal, ces historiettes se détachent grâce à des styles graphiques divers qui apportent une variété très plaisante.

Une bande dessinée colorée et pétillante qui, si elle est une ode aux histoires et aux rêveries, parle également de postérité et d’héritage.

Le Baron, Jean-Luc Masbou. Delcourt, 2020. 72 pages.

***

Enferme-moi si tu peux,
d’Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessin)
(2019)

Enferme-moi si tu peux (couverture)Augustin Lesage, Madge Gill, le Facteur Cheval, Aloïse, Marjan Gruzewski et Judith Scott : six histoires de vie d’artistes hors du commun, ces femmes et ces hommes que rien ne prédestinait à l’art et que l’on regroupe sous cette appellation d’« Art brut ».

Un roman graphique plein de découvertes (j’avoue que je ne connaissais que le facteur Cheval…) et de récits bouleversants. On découvre avant tout leur vie et la naissance de leur art : leurs œuvres sont esquissées par l’illustrateur, mais si vous voulez en voir davantage, ce sera l’occasion d’une petite recherche internet. J’ai été particulièrement émue par leur imagination, leur art leur offrant une porte de sortie d’un réel trop dur ou traumatisant.

J’ai trouvé cette lecture très instructive et touchante, mais je regrette de n’avoir pas accroché plus que ça au style graphique de Terkel Risbjerg en dépit de quelques pages marquantes et originales.

Enferme-moi si tu peux, Anne-Caroline Pandolfo (scénario) et Terkel Risbjerg (dessin). Casterman, 2019. 168 pages.

***

 Pénis de table : sept mecs racontent tout sur leur vie sexuelle,
de Cookie Kalkair
(2018)

Pénis de table (couverture)

En dépit d’un titre que je trouve plutôt moyen, il se trouve que j’avais entendu du bien de cet ouvrage et j’ai donc décidé de passer outre mon blocage « couverture et titre » pour lui laisser une chance.

Ça se lit bien, c’est décomplexé, les sujets abordés sont variés, mais je dois m’avouer un peu déçue : je m’attendais à quelque chose d’un peu plus profond. Or, le ton léger de cette BD fait que l’on retombe dans les idées que je pensais voir balayées. De plus, le côté « on se retrouve tous, on se charrie, on déconne entre potes » fait que je suis quelque peu dubitative sur la véracité de certains témoignages. De même, les profils m’ont paru trop similaires, ce qui est un peu dommage : ils ont tous plus ou moins le même âge et, en dépit de sexualités différentes, ont tous vécu peu ou prou les mêmes expériences.

Les dessins ne m’ont pas transportée, mais ça n’aurait pas été grave si le fond avait été plus consistant. Clairement, je m’attendais donc à quelque chose d’un peu plus creusé.

Pénis de table : sept mecs racontent tout sur leur vie sexuelle, Cookie Kalkair. Éditions Steinkis, 2018. 180 pages.

***

La Bête, tome 1,
de Zidrou (scénario) et Frank Pé (dessin)
(2020)

La Bête (couverture)

Voici une revisite plus mature et plus sombre du Marsupilami. Le trait de Frank Pé m’a séduite par ses visages expressifs tandis que ses couleurs donnent vie tantôt à une Belgique pluvieuse et morose, tantôt à un cocon familial plein de vie.

Après une entrée en matière bien lugubre, j’ai tout de suite aimé le fait de situer cette histoire dans un contexte historique précis – la Belgique de 1955 – avec toutes les tensions et histoires personnelles compliquées nées de la Seconde Guerre mondiale. L’occasion de développer les personnages et d’aborder des thématiques diversement cruelles. De même, avoir offert au Marsupilami un peu plus de sauvagerie constitue l’un des attraits de ce roman graphique : ce n’est plus une petite créature comique, mais un animal puissant et potentiellement dangereux.

Cette histoire recèle des moments bien tristes tout en gardant une certaine fraîcheur grâce à François et son amour des animaux ou au professeur Boniface et son apparemment inépuisable enthousiasme. Les personnages sont attachants, l’histoire forte, certains passages poignants : c’est une très jolie réussite.

La Bête, tome 1, Zidrou (scénario) et Frank Pé (dessin). Dupuis, coll. Grand public, 2020. 155 pages.

***

L’épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur, tome 2, Le temps perdu, de Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessins) (2020)

L'épouvantable peur d'Epiphanie Frayeur, T2 (couverture)

J’avais adoré le premier tome dans lequel une fillette apprenait à vivre avec sa peur et la parution d’une suite m’avait laissée dubitative tant le premier opus se suffisait à lui-même. Or, j’ai été séduite par ce second tome dans lequel Épiphanie tente de rattraper le temps perdu et de vivre l’enfance qu’elle n’a pas vécue à cause de sa peur.

C’est donc un nouveau voyage initiatique qu’elle entame, toujours à l’aide de son étrange guide flottant dans les airs par manque de sérieux. D’un parc d’attraction désaffecté à un cinéma rempli de visages familiers en passant par un coffre à jouet et une cabane dans les arbres, Épiphanie continue son périple pour trouver en elle-même les solutions à ses problèmes.

Une fois encore, c’est finalement très réussi. J’ai été très touchée par ce regard en arrière, ce sentiment de regret des choses ratées, ce cheminement vers l’apaisement. Encore une fois, ce tome regorge de métaphores malignes, de clins d’œil et de références, pour une lecture des plus réjouissantes.

Onirique, profond, riche, ce second tome tient toutes ses promesses tandis que Clément Lefèvre m’a une fois de plus charmée par la douceur de ses illustrations.

L’épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur, tome 2, Le temps perdu, Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessins). Éditions Soleil, coll. Métamorphose, 2020. 80 pages.

Arte, tomes 1 à 9, de Kei Ohkubo (2013-…)

Issue de la petite bourgeoisie florentine, Arte est avant tout une passionnée de peinture, une passion encouragée par son père et réprouvée par sa mère. A la mort de son père, elle décide de prendre son avenir en main et de devenir peintre coûte que coûte. Après moult déconvenues, elle parvient à convaincre Leo, un maître solitaire, de l’accueillir dans son modeste atelier.

Arte est une excellente découverte ! Ce manga nous plonge dans l’Italie du XVIe siècle et nous fait découvrir Florence et Venise, la vie de cette époque, le fonctionnement des ateliers, l’importance des mécènes… J’ai aimé les informations disséminées dans ce manga agréable à lire, ainsi que les précisions de l’autrice en fin de tome lorsqu’elle prend des libertés avec la réalité historique. Ce n’est pas un documentaire, c’est très romancé et très probablement adouci par rapport à la réalité, mais j’ai apprécié cette plongée dans une autre époque.

C’est aussi une lecture captivante car je n’ai pas tardé à me prendre d’affection pour Arte et à suivre ses aventures, ses déboires et ses réussites avec grand plaisir. Arte est une héroïne lumineuse. Moi la pessimiste, j’ai aimé lire son optimisme, voir son sourire rayonnant, son incapacité à baisser les bras. Arte se donne vraiment les moyens d’atteindre ses objectifs et, en prime, entraîne les autres sur son sillage. Son bon cœur la pousse à aider les autres, à leur apprendre à se battre pour ce qu’ils et elles désirent vraiment. Ainsi, elle apprend à Dacia, une modeste couturière, à lire et à écrire, lui offrant l’espoir d’une vie meilleure ; et plus tard, ce sera Dacia qui encouragera une autre jeune fille à faire entendre sa voix.
Tout en dénonçant le sexisme de la société sous divers aspects (niveau d’instruction, importance de la dot et place des filles dans une famille, possibilités d’avenir, abus des femmes modestes…)Arte garde une aura très positive malgré tout. L’autrice y place de belles valeurs (persévérance, solidarité, générosité, écoute, amitié…) sans que le tout apparaisse comme niais ou trop gentillet. De la même façon, elle adoucit la violence des réactions masculines envers les rêves d’Arte grâce à deux personnages masculins qui se détachent de tous ces hommes qui la regardent de haut (du moins, au premier abord) : son maître Leo qui la considère comme son apprentie, comme une personne, et non uniquement comme une femme faible et incapable (il ne lui épargnera d’ailleurs aucune tâche pénible) et son ami, apprenti également, Angelo. Ayant grandi parmi de nombreuses soeurs, Angelo respecte et admire Arte – pour son caractère, pour son ardeur au travail, pour son coup de pinceau, pour sa réussite… – d’une manière qui, si elle nous paraît « normale », n’avait rien d’évident à l’époque. De la même manière, il se montrera admiratif des efforts de Dacia pour améliorer sa condition.

Arte, c’est donc :

  • un discours moderne sur la condition féminine replacé dans un contexte historique très intéressant ;
  • une héroïne travailleuse, joyeuse et volontaire et des personnages secondaires travaillés et attachants ;
  • une ambiance chaleureuse et dynamique dont j’ai aimé autant les chapitres « tranches de vie » que ceux où l’intrigue devient plus travaillée ;
  • des illustrations réussies, pleines de finesse et de détails – notamment sur les vêtements –, qui, grâce à des visages expressifs, donnent vie aux personnages (petit bémol peut-être sur celui de Leo qui ne me convainc pas à chaque fois…).

Arte, tomes 1 à 9 (11 parus en VF à ce jour), Kei Ohkubo. Éditions Komikku, 2015-… (2013-… pour l’édition originale). Traduit du japonais par Ryoko Akiyama. 190 pages environ.

Journal 1931-1934, par Anaïs Nin

En novembre, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver l’inénarrable Alberte Bly, formidable copinaute, the best pour ce qui est des lectures communes. Après l’aventure Notre-Dame de Paris, nous nous sommes entre-motivées pour sortir le journal d’Anaïs Nin de nos PAL respectives (sachant qu’il était dans la mienne depuis cinq ou six ans minimum) et quelle bonne idée ce fut ! Outre le fait que ce sont parfois nos échanges qui m’ont persuadée de continuer cette lecture (nous y reviendrons), nos ressentis étaient incroyablement synchronisés (à l’image de notre rythme de lecture), ce qui était tout bonnement génial. Donc *instant remerciements* merci Alberte ! Encore une fois, c’était extrêmement chouette de partager ça avec toi ! Un tête-à-tête avec Anaïs uniquement n’aurait pas eu la même saveur DU TOUT.

>>> Sa chronique, à ne pas manquer ! <<<

A la base de cette envie, il y a eu la sortie de ce roman graphique de Léonie Bischoff, Anaïs Nin, sur la mer des mensonges. Contrairement à Alberte, je ne l’ai pas encore lu, mais les avis ayant croisés mon chemin m’ont donné très envie de découvrir la BD ainsi que ce fameux journal que j’ignorais depuis longtemps. Nous nous attendions à une lecture renversante et c’est donc enthousiaste au possible que je me suis lancée dans la vie d’Anaïs.

Journal 1931-1934 (couverture)

La première partie du journal relate ses relations avec l’auteur Henry Miller et June, la femme de ce dernier, tandis que la suite fait entrer d’autres personnes dont les psychanalystes Allendy et Rank, Antonin Artaud et le père d’Anaïs.
Avec June et Henry, deux rapports très différents se mettent en place. D’un côté, Henry, les discussions sur l’écriture, sur la vérité, sur June évidemment, ainsi que des sorties dans Paris. Une admiration réciproque qui naît aussi bien de leurs points communs que de leurs différences. De l’autre, June, troublante June. Leur amitié se fonde sur la fascination, toutes deux trouvant en l’autre un modèle. Les mensonges de June, sa vie flamboyante, sa passion, transportent Anaïs.
Et au bout de plusieurs dizaines pages, quand l’enthousiasme s’évapore, la lecture m’est devenue plus pénible. Impossible, entre ces trois-là, de cerner une vérité. June et Henry s’entre-déchirent tandis qu’Anaïs prend parti tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre, sans parler du fait qu’on subodore qu’elle aussi nous raconte son lot de mensonges (« Embellir est chez moi un vice », nous dit-elle). Leurs disputes et leurs petits problèmes me sont apparus comme particulièrement vains et puérils. Tous et toutes inventent leurs réalités qui se contredisent, s’affrontent, s’accusent mutuellement de mensonges.
Sans parler qu’il est difficile de se prendre d’affection pour ces personnalités qui semblent en permanence dans la mise en scène. Au mieux June inspire-t-elle parfois la compassion mais le fait qu’elle surjoue en permanence finit par fatiguer malgré tout, et entre les jalousies mesquines et les vols d’idées littéraires d’Henry, les incessantes déclarations prétentieuses d’Anaïs, l’éthique discutable de son psychanalyste Allendy dans sa relation docteur-patiente…, tous sont globalement exaspérants. J’ai ainsi fini par me détacher de toute la clique et ai parfois eu du mal à rester concentrée sur ma lecture.

Une lecture qui a interrogé l’image qu’Anaïs Nin souhaitait donner d’elle-même au travers de ses journaux qu’elle faisait lire à des proches, qu’elle a retravaillés et publiés de son vivant. La démarche n’étant pas purement intime, on se questionne sur sa sincérité. Comment se raconte-t-elle ? Exagère-t-elle volontairement cette image de femme compatissante, douce et généreuse ? Qui des perpétuelles félicitations et témoignages d’admirations qu’elle reçoit tant pour son caractère que ses fameux journaux ? Au fil des pages, elle semble créer divers personnages réservés à telle ou telle fréquentation : pour June, pour Henry, pour Allendy, pour Otto Rank…
Les autres éléments qui contribuent à la particularité de cette lecture, c’est qu’Anaïs alimentait tellement ses journaux – rédigés pratiquement en même temps qu’elle vivait les événements, comme elle le dit à plusieurs reprises – que des coupes sévères ont dû être pratiquées, ce qui donne parfois un sentiment étrange de « cheveu sur la soupe » (je pense notamment à ce bébé dont je reparlerai qui apparaît et disparaît tout aussi brusquement). En outre, certaines personnes ont refusé d’y apparaître. Ainsi, Anaïs était mariée ces années-là, mais il n’y a absolument aucune allusion à son mari !

J’ai également été stupéfiée par la dévalorisation des femmes présentes dans son journal. Elle qui se présente comme une artiste, une femme indépendante, a parfois des propos misogynes en complet désaccord. J’ai eu beaucoup de peine pour elle dans ces moments où l’intériorisation du sexisme ordinaire ressort. Elle écrit par exemple : « Quels efforts je fais pour comprendre. Lorsque Henry parle j’ai des moments de vraie fatigue, je sens que je suis une femme qui essaie d’atteindre un savoir au-delà de ses capacités. Je tire sur mon esprit afin de suivre la trajectoire d’un esprit d’homme. »
On se demande alors dans quelle proportion son rôle de femme protectrice des hommes, cette mère pour grands enfants, cette amie indispensable pourvoyeuse de conseils, d’argent et de machines à écrire, cette posture maternelle souvent mise en scène, est joué, même si elle y trouvait de toute évidence une grande satisfaction. Elle qui, adolescente, a assisté sa mère célibataire dans l’éducation de ses frères ; elle qui, naturellement, voit les femmes à la périphérie des hommes.
De même, la manière dont chaque homme de sa vie tente de la manipuler – et généralement de l’éloigner d’Henry Miller – et d’avoir l’ascendant sur elle est ahurissante. Son père retrouvé la veut aristocrate, jolie fille à exhiber, loin de l’influence d’Henry ; Allendy, la voyant comme quelqu’un de sincère et simple, souhaite l’éloigner d’Henry qui ne mériterait pas son amitié ; Artaud réclame sa présence et son approbation (dans un jeu de « je t’aime moi non plus » assommant). Ainsi, elle est déchirée entre la discipline de soi prônée par son paternel, par le chaos d’Henry, par l’attrait des drogues consommées par Artaud, par la psychanalyse, et finit par mentir sur le fait qu’elle reste toujours très proche d’Henry pour donner aux uns ou autres ce qu’ils veulent entendre, ne se laissant pas influencer dans le choix de ses fréquentations.

Quelques pages ont toutefois éclairé cette lecture. Des moments de franchise, de sincérité, où Anaïs apparaît plus « humaine », dans ses doutes et ses peurs. Il y a les passages avec son père, ces retrouvailles dans lesquelles elle place l’espoir d’une relation de confiance, cette désillusion progressive tandis que son regard sur son père, perdant le voile de l’espérance, devient plus objectif. Et ce presque final racontant sa grossesse d’un enfant qu’elle incite à ne pas naître, discours déchirant d’une femme qui apparaît pleine de doute envers elle-même et envers les géniteurs, ainsi que cet accouchement d’une violence incroyable, témoignage de violences obstétricales de la part d’un médecin qui ignore totalement sa peur et sa souffrance.
Si seulement le reste de journal avait eu cette même tonalité, je ne ressortirais pas de ce livre avec un si grand sentiment de vide.

La préface – en corrélation avec le peu d’informations que j’avais glanées auparavant – m’avait motivée et passionnée en abordant les sujets de l’image de soi, de la persona, du masque montré au monde (bref, des sujets qui me parlent), mais le texte en lui-même a eu du mal à me convaincre. Seuls les passages concernant sa vie très personnelle – son père et cette grossesse – ont résonné comme authentiques et ainsi intéressants.
En outre, tous ses lecteurs – les personnes à qui elle fait lire son journal – semblent trouver son écriture percutante et unique, mais je n’ai pas été marquée par sa prose. Ça se lit facilement, mais ce n’est pas renversant pour un sou. Ainsi, tous les compliments qu’elle rapporte dans son journal nous ont laissées, Alberte et moi, quelque peu perplexes et dubitatives.

« Il y eut toujours en moi deux femmes, au moins, une femme perdue et désespérée qui sentait qu’elle se noyait, une autre qui entrait dans une situation comme elle serait montée sur scène, dissimulant ses vraies émotions parce qu’elles n’étaient que faiblesse, impuissance, désespoir, pour présenter au monde un sourire, de l’ardeur, de la curiosité, de l’enthousiasme, de l’intérêt. »

« Lorsque, de ma fenêtre, je regarde la grande grille de fer verte, je lui trouve une allure de porte de prison. Sentiment injustifié, car je sais bien que je peux quitter les lieux à ma guise, et je sais bien que les êtres humains attribuent à un objet, ou à une personne, la responsabilité d’être l’obstacle, alors que l’obstacle est en soi-même. »

« Devant chaque monde nouveau, chaque personne, chaque pays, je me tiens hésitante, mal assurée, haïssant les nouveaux obstacles, les nouveaux mystères, les nouvelles possibilités de souffrir, de me tromper par manque de courage. La peur, le manque de confiance en moi ont rétréci mon univers, limité le nombre de gens que j’ai pu connaître intimement. »

« Je n’avais pas de vie intermédiaire : l’envol, le mouvement, l’euphorie, ou alors le désespoir, la dépression, la désillusion, la paralysie, le choc et le miroir brisé. »

Journal 1931-1934, Anaïs Nin. Le Livre de Poche, 1981. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Van der Elst, revu et corrigé par l’autrice. 509 pages.

Et en complément, le roman graphique Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, par Léonie Bischoff.

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)