Stardust, de Neil Gaiman (1999)

Stardust (couverture)Neil Gaiman, dont j’ai à de multiples reprises salué le talent de conteur,  nous propose ici un véritable conte avec une promesse donnée à l’être aimé, une étoile tombée du ciel à récupérer, des princes héritiers sans scrupules, une sorcière à la jeunesse illusoire et un monde parallèle empli de créatures magiques et de bois menaçants.

Cette quête initiée par amour (par ce qu’un jeune cœur croit être l’amour) est donc marquée par la magie et l’étrangeté et nous transporte dans le monde merveilleux de Féérie. L’occasion de renouer avec la poésie de l’auteur et des ambiances envoûtantes (du marché magique organisé tous les neuf ans au bois malveillant en passant par le bateau volant). Mais comme tout conte qui se respecte (d’autant plus écrit par Neil Gaiman), l’histoire est parfois sombre, à base des meurtres, d’un trio de sorcières terrifiantes et de projets malveillants. Une atmosphère menaçante qui ne pouvait que me plaire, d’autant que celle-ci est judicieusement équilibrée de touches d’humour, ironie et petites piques plutôt réjouissantes. C’était donc un plaisir de découvrir la plume de Gaiman en anglais, un anglais travaillé et soutenu, qui a su faire naître de belles images dans mon esprit.

Si la plume est ce qui m’a le plus séduite, j’ai apprécié cette intrigue rondement menée qui donne envie d’enchaîner les chapitres. Les personnages sont quant à eux assez simples et, à l’image des personnages de contes, souvent marqués par un trait de caractère principal, mais plaisants à suivre. Même s’il ne faut pas s’attendre à une psychologie aux mille nuances, ils ne sont jamais fades pour autant. Et puis, entre des personnalités surprenantes et des métamorphoses, il ne faut pas se fier aux apparences dans cette histoire… Aurais-je aimé une plus grande présence des antagonistes ? Peut-être, mais leurs apparitions mesurées étaient peut-être ce qui leur conféraient le plus d’attrait, de mystère et de potentiel inquiétant.

Certes, ce n’est pas le meilleur roman de Neil Gaiman, pas le plus original, mais c’était néanmoins une lecture très plaisante. En outre, le fait de retrouver des choses déjà vues a sans doute aidé à l’immersion et à ne pas être freinée par ma lecture en anglais (l’une des raisons pour laquelle j’ai mis tant de temps à le lire tenant sans doute dans la crainte de rater des éléments importants et propres à un univers de fantasy nouveau).

Ainsi, j’ai beaucoup aimé ce voyage dans les terres de Féérie. C’est un petit roman qui n’a pas la richesse de Sandman ou American Gods, mais c’est finalement un bien joli conte.

« A question like ‘How big is Faerie ?’ does not admit of a simple answer. »

« How Many Miles to Babylon’, recited Tristran, to himself, as they walked through the grey wood.
‘Three score miles and ten.

Can I get there by candlelight?
There, and back again.
Yes, if your feet are nimble and light,
You can get there by candlelight.’ »

« ‘Still doesn’t explain… there isn’t anythin’ unusual in your family, is there?’
‘My sister, Louisa, can wiggle her ears.’ »

Stardust, Neil Gaiman. Headline Publishing Group, 2013 (1999 pour l’édition originale). En anglais. 196 pages.

La bergère aux mains bleues, de Pierre-Luc Granjon, Samuel Ribeyron et Amélie-les-Crayons (2020)

La bergère aux mains bleues 1Il n’y a pas longtemps, je vous parlais de mon coup de cœur pour le livre-CD Maestro de Thibault Prugne. Je ne pensais pas le voir égalé (voire surpassé pour ce qui est de la version audio) si vite, mais depuis des vacances, des enfants, de la voiture, beaucoup de voiture et la nécessité de les distraire, vite, un tour en librairie (lieu magique), des contes classiques et surtout, attirant mon regard, La bergère aux mains bleues, une autre parution des éditions Margot que j’avais déjà repérée.
On lance le CD, la voix de Luc Chambon s’élève, le silence se fait (la petite s’endort…) et, à la fin de la première chanson, tout le monde est déjà conquis. Nous l’avons écouté deux fois avec les enfants et une fois sans eux, à la demande de mon compagnon aussi charmé que moi. C’est pour dire s’il séduit petits et grands !

La bergère aux mains bleues, c’est l’histoire de Kelen qui part en mer, de Madalen qui reste sur l’île, de Gael qui pêche un poisson d’argent, d’Erel qui n’entend plus rire son frère ; c’est une histoire de voyage, d’absence et de froid, de famille et de solidarité, de douceur et de tristesse. C’est aussi une histoire de moutons.

L’histoire est magnifique et fascinante. C’est un conte avec tout ce qu’ils savent receler de tendresse et des épreuves de la vie, avec ses histoires universelles sublimées par un poisson magique aussi beau que dangereux. Pendant presque une heure d’écoute, c’est la garantie d’un voyage extraordinaire et captivant.
Les voix sont harmonieuses, reconnaissables, belles. Elles font évoluer les protagonistes autour de nous, leur donne corps, leur donne vie. Les voix claires, chaudes, chantantes, douces, énergiques… Touche comique bien dosée, les moutons qui prennent plaisir à se mêler de tout et à s’insérer dans l’histoire… souvent pour se plaindre, il est vrai !
Et puis, il y a les musiques et les chansons. Quelle beauté de bout en bout ! Mélancolique avec « Madalen et Kelen », féérique avec « Le poisson d’argent », tressautante et entraînante avec « La Chanson de la laine », tendre avec « Tiens bon », plein d’espoir avec « Ça ira ! »… les tonalités sont diverses et émouvantes ; les paroles touchent juste à chaque fois ; c’est un pur enchantement.
Servies par le très grand format de cet album, les illustrations – que, pour une fois, j’ai pris le temps de regarder après écoute – nous transportent auprès de la mer et nous permettent de plonger dans ces grands tableaux. Elles se révèlent parfois aussi douces qu’une laine bien douillette, parfois aussi inquiétantes qu’un éclat glacé se fichant dans un cœur.

Je suis donc pleinement émerveillée par ce récit hypnotisant de beauté et de justesse. Faire l’impasse de la version audio serait là une erreur tant la narration est de qualité et tant les chansons enrichissent et embellissent cet album (déjà merveilleux, il faut l’avouer). Un conseil : lancez le CD et laissez-vous porter par cette bulle hors du temps !

La bergère aux mains bleues, Pierre-Luc Granjon (texte), Samuel Ribeyron (illustrations) et Amélie-les-Crayons (mise en musique et chansons). Éditions Margot et Neomme, 2020. 48 pages.

Town (4 tomes), de Rozenn Illiano (2017-2018)

Le 18.01.16, un Cataclysme s’est abattu sur la Terre : le lancement d’un funeste compte-à-rebours. 600 jours, douze coups à la Grande Horloge dont le dernier signera l’Apocalypse et le glas de la réalité connue. Au milieu des anges impitoyables, des néphilistes qui les assistent, de l’hostilité de celles et ceux qui n’ont plus rien à perdre, quelques humains tentent de survivre, de se débarrasser d’autant d’anges possibles et, peut-être, changer le cours des choses ?

Depuis février, j’égrène au fil des mois ma lecture de cette saga clé de l’œuvre de Rozenn Illiano.

Lire Town, c’était changer d’univers. Après l’onirisme d’un Midnight City, après les secrets familiaux d’Érèbe, après le Cercle, la fascinante société d’Immortels, d’Elisabeta, c’était plonger dans du post-apo sur une Terre ravagée, aux côtés d’une humanité décimée et d’anges vengeurs. Tout en étant lié à ces autres romans, c’est une atmosphère totalement différente qui se met en place, avec un certain désespoir, des actes de cruauté et/ou de survie, la loi du plus fort vs l’union fait la force.

Lire Town, c’était vivre cette Apocalypse, ces 600 jours jusqu’au jour de la fin du monde, ces légions angéliques déferlant sur la Terre et la résistance – dérisoire ? – des humains encore en vie. La narration est efficace : l’écriture est assez simple et directe, même si elle devient plus riche au fil des tomes et offre des moments très intenses. Quant aux personnages, variés et intéressants, il est très facile de se reconnaître en eux, quels que soient leurs pouvoirs ou aptitudes. J’ai été touchée par leurs solitudes. Ce sont des personnages qui se cherchent, qui sont parfois paumés et toujours imparfaits.

Oxyde par Xavier Collette

Oxyde par Xavier Collette (Source : Onirography)

Lire Town, c’était rencontrer enfin Oxyde (davantage que par un petit coucou dans un autre roman ou nouvelle), ce que j’attendais avec impatience du fait de ma fascination pour ce sorcier extrêmement puissant et charismatique. L’amour que lui porte sa créatrice n’y est sans doute pas pour rien, j’avais donc hâte de passer du temps avec lui. Lui qui est un clairvoyant – un sorcier qui cumule les pouvoirs – m’a surprise (et conquise) par ses failles : en dépit de tous ses dons, ce n’est pas un super-héros infaillible. Il fait des erreurs (et fait d’autres erreurs en tentant d’en réparer d’autres), il a des défauts, à commencer par une violence plus ou moins contenue qui vibre en lui, mais ce n’est pas juste le gars ténébreux. Il montre également de la tendresse (notamment vis-à-vis de Glenn et Cesca dans les deux derniers tomes), de regrets, sans parler de son lien bouleversant avec Élias. Enfin, il a beau être surpuissant, il a besoin des autres pour avancer, pour triompher. Il évite le piège des archétypes avec beaucoup de classe, et il faut l’avouer, c’est un personnage éminemment charismatique. Et à travers lui, on découvre également un fantastique jeu d’échecs et de bluff entre puissances inhumaines.
Quel que soit l’univers, quelles que soient les péripéties, les personnages de Rozenn Illiano sont toujours bien présents. Ils ne sont pas un prétexte pour faire avancer l’histoire, ce serait plutôt l’inverse. Moi qui aime les personnages consistants, que l’on jugerait réels, je suis comblée par la place qu’elle leur accorde à chaque roman. Elle inscrit leurs actions dans leur histoire, leur passé, leurs réflexions, leurs interactions avec les autres, en parfaite cohérence. Ainsi, chaque lecture est une rencontre.

 Lire Town, c’était rencontrer la fameuse ville. Le lieu qui devient personnage est quelque chose que j’apprécie beaucoup, j’ai toujours une attirance pour ces lieux qui acquièrent une conscience (le Bois de Déracinée, la Catastrophe du Royaume de Pierre d’Angle…). Une conscience immature, brouillonne, mais démesurée. Town a une présence brute et touchante parfois. C’est un appel pour les sorciers et les psychopompes, c’est un bruit de fond dont on n’a pas toujours conscience, ce sont des vagues de colère, de tristesse, de joie ou de regret. C’est un chiot folâtrant, c’est une mère protectrice, c’est une adolescente brutale parfois. C’est un personnage indubitablement.

Lire Town, c’était lire ce que Rozenn Illiano qualifie une œuvre de jeunesse, en particulier Tueurs d’anges, un roman dont l’idée lui est venue quand elle était adolescente et qu’elle tenait absolument à publier, même s’il n’était finalement pas tout à fait abouti. Cela explique quelques défauts qui viennent ternir quelque peu cette lecture.
Dans les premiers tomes – Tueurs d’anges essentiellement, mais également Oracles –, je regrette de ne pas avoir pu davantage ressentir les choses. Vivre avec les personnages les événements, leurs émotions, les liens tissés. Cela était dit, écrit, mais il manquait cette vibration qui fait naître l’empathie et l’immersion. J’ai à nouveau ressenti cette absence d’implication quand le quatrième tome raconte l’état émotionnelle de deux personnages lié à leur connexion et à des événements pour le moins traumatisants du premier tome : je me suis aperçue que j’étais passée un peu à côté de l’intensité de leur relation. Et cela se reproduit avec les relations amoureuses qui se nouent, les couples qui se forment, sans que l’on ressente réellement la naissance et la progression de leurs sentiments. Pourtant, l’intériorité des personnages est réellement développée, mais la façon de la présenter est sans doute plus didactique qu’intuitive. De la même façon, alors que Tueurs d’anges est narré par trois personnages différents, il m’a manqué d’entendre des différences dans leur voix.
Il m’a également manqué de la tension. Tueurs d’ange souffre peut-être d’une certaine hâte à raconter des événements qui auraient mérité davantage de pages. Autant les trois tomes suivants développent l’histoire d’Oxyde, autant le premier tome – qui n’est pas plus long – avance à grands pas, et parfois par ellipses, tentant d’en dire beaucoup en peu de pages. La fin de Tueurs d’anges m’a semblé très abrupte et m’a laissée un peu partagée : je demandais à voir les développements par la suite, mais je trouvais que le tout était un peu facile. Sans parler du fait que, malgré une situation relativement dramatique tout de même, je n’ai pas été heurtée, bousculée émotionnellement parlant. L’explication à mon détachement nous fait revenir à ce manque de proximité et d’empathie avec les personnages dans ce premier tome.
En bref, dans les premiers tomes, il m’a manqué de vivre les choses avec les tripes.

Le troisième semble être le simple début de Clairvoyants. Le rythme est plus lent, annonciateur des événements du dernier tome. Il m’a semblé être un tome de transition sublimé par quelques moments de grâce, des instants sublimes et captivants. Réunissant les personnages des deux premiers tomes, c’est également l’occasion de tenter de démêler quelques fils de cette intrigue.

Et finalement – et heureusement –, tous ces reproches s’envolent totalement avec Clairvoyants, ce qui a souligné plus clairement les défauts des tomes précédents. Dans ce quatrième tome, Rozenn Illiano ne m’a pas seulement raconté une histoire, elle me l’a fait vivre. Enfin, j’ai ressenti. L’atmosphère intense générée par l’Anaon. L’angoisse, les souffrances et la colère des esprits. La chape de plomb sur l’esprit des humains qui s’y aventurent. La sidération face à ce Paris métamorphosé. La peur et la fatigue d’Oxyde. J’ai vraiment aimé ce tome qui prouve bien que ces romans ont la matière pour être géniaux.

Et c’est là qu’intervient une bonne nouvelle : la saga va être réécrite ! Je n’étais pas particulièrement enthousiaste à cette idée au début, je l’avoue. On venait de m’offrir les deux premiers tomes, je n’étais pas très emballée à l’idée qu’une version améliorée allait bientôt exister, même si la trame restera identique. Et puis, Rozenn Illiano étant prolifique, je ne me voyais pas acquérir de nouveau tous ses livres quelques années après leur sortie. Cependant, la chose est exceptionnelle et, après les avoir lus, je comprends cette décision et je suis même impatiente de découvrir la nouvelle version (pas encore écrite) ! Town est une saga clé du Grand Projet. Même si tous ses romans sont indépendants (sauf au sein d’une même série, évidemment), c’est un passage un peu incontournable pour qui veut suivre son œuvre (même si, personnellement, j’ai réussi à lire sept de ses romans avant de m’y attaquer). Cette saga pose des événements essentiels dans son univers, les idées sont bonnes, il y a déjà des moments formidables, l’ambiance a tout pour être intense : je comprends à présent l’envie de l’autrice d’offrir quelque chose de mieux à cette saga si importante et je reconnais que ça ne pourra être qu’une très bonne chose. Relire le tout avec des relations mieux écrites, un ressenti accru, de l’empathie, de l’immersion… je signe tout de suite !

Town n’est pas parfaite, non. Je ne partage pas totalement certains avis dithyrambiques. Il y a des défauts, des défauts incontestables qui font que je suis contente de ne pas avoir lu ces romans-là en premier. Cependant, cela n’a en rien entamé mon envie de continuer à suivre cette autrice (ça a même renforcé ma curiosité) ni ma confiance en sa capacité à m’émerveiller avec ses histoires. Ces romans sont parfaitement indépendants, on ne le dira jamais assez : vous pouvez parfaitement lire uniquement Town, ou uniquement Midnight City ou Érèbe, ils se suffisent à eux-mêmes. Il ne vous manquera pas d’éléments pour comprendre et apprécier l’histoire, vous pourrez ainsi choisir l’univers ou l’atmosphère qui vous intéresse le plus. Toutefois, quand on se lance dans le Grand Projet, l’impulsion et l’enthousiasme sont tels que même un roman en deçà des autres n’est pas une raison de ne pas continuer le voyage.

Pour finir, est-il nécessaire de souligner que Xavier Collette a encore fait un travail magnifique sur les couvertures ?

« Ce truc qui gronde dans ma tête me terrifie, admet-elle. Je l’entends de plus en plus fort quand il se met en colère. À certains moments, j’ai l’impression d’atterrir quelque part sans savoir comment j’y suis venue. De me réveiller sans m’être endormie. Je suis en train de devenir quelqu’un d’autre. Et… je crois bien que je m’en fous. C’est ça qui me fait peur. »
(Tome 1, Tueurs d’anges)

« Une fois seul, le jeune homme sent une force nouvelle le parcourir, mais aussi un nuage de ténèbres tel qu’il n’en a jamais vu. Il tombe du banc et s’effondre au sol sous la douleur. Il a tellement mal… le vent s’engouffre dans son esprit, balaie tout sur son passage.
Le prénom de sa mère s’envole. Ses souvenirs d’enfance auprès d’Élias. La découverte de ses pouvoirs, le regard bienveillant de Dossou. Tout disparaît, s’efface, s’estompe. Son nom s’en va, et il n’a pas le temps de le rattraper. La peine aussi, et la colère. La solitude. Est-ce si grave ?
 »

(Tome 2, Oracles)

« – Ce n’est pas juste que tu doives réparer tes erreurs de cette façon, dit-elle.
– L’univers considère que ça l’est. Ce n’est qu’une façon de me remettre à ma place : on ne peut pas laisser autant de magie entre les mains d’une seule personne.
– Pourtant, tu auras beau posséder tous les pouvoirs possibles, toute la puissance qui existe sur cette Terre, tu resteras ce clairvoyant paumé qui se débat dans des sables mouvants.
Je souris. C’est parfaitement vrai. »

(Tome 3, Passeurs)

« Souvent, les départs s’accompagnent d’une petite mélodie grinçante, un pressentiment me chuchotant que ceux qui partent ne reviendront pas, que le malheur les frappera. »
(Tome 4, Clairvoyants)

Town (4 tomes), Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017-2018.
– Tome 1, Tueurs d’anges, 245 pages ;
– Tome 2, Oracles, 243 pages ;
– Tome 3, Passeurs, 230 pages ;
– Tome 4, Clairvoyants, 238 pages.

Le Royaume de Pierre d’Angle (4 tomes), de Pascale Quiviger (2019-2021)

Pierre d’Angle est une petite île neutre dans un monde en guerre. Son peuple vit de la pêche, de l’agriculture, de l’artisanat et de la vente de pierres fines, sous le règne paisible d’Albéric. Son seul tabou : la Catastrophe. Une forêt impénétrable au sud de l’île et un secret dont personne ne parle. Quand Albéric meurt dans des circonstances étranges, c’est son aîné, Thibault, un prince qui préférerait être juste un homme qui prend le relais, au grand dépit de son frère Jacquard qui convoite le trône, le pouvoir et les richesses de l’île. Le visage accueillant de cette terre tranquille se transforme en un faciès beaucoup plus menaçant et mortel.

Un point particulièrement positif pour cette quadrilogie : l’écriture. La plume de Pascale Quiviger est vraiment très belle. Emplie de poésie et d’humour, c’est un délice, que l’on savoure les images nées de ses mots ou un simple dialogue riche en émotions ou en ironie.
La narration est vive et prenante, difficile de lâcher un tome une fois entamé. L’autrice revisite une intrigue à la base assez classique – pouvoir, complot, trahison, secrets – avec une galaxie de personnages étoffés, des légendes et la présence inquiétante et mystérieuse de la Catastrophe. Entre les changements de point de vue, quelques annonces et les petits indices semés ici ou là, le récit est mené de manière efficace et accrocheuse.
De plus, j’ai vraiment apprécié les différentes ambiances et les différents rythmes impulsés par l’autrice. Du voyage en bateau du premier volume à la vie de château, le passage des saisons, la présence de la nature et des éléments, des moments plus paisibles et d’autres haletants… je ne me suis jamais ennuyée même quand l’intrigue prenait son temps. Le troisième tome est vraiment réussi avec l’ombre de Jacquard de plus en plus proche, la toile mortelle qui se tisse autour de Thibault, les incertitudes sur la suite des événements où tout semble aller de mal en pis… : un tome oppressant, pendant sombre du dernier qui, aussi mal engagée que soit Pierre d’Angle, fait rejaillir l’espoir dans les ténèbres.

Premier point plus mitigé : les personnages. Certes, les personnages qui peuplent Pierre d’Angle sont particulièrement attachants. Dès le premier tome, ils sont parfaitement introduits, on apprend à les connaître tout de suite et ils s’attirent notre sympathie pour le reste de la saga. Thibault en tête est un prince charismatique, à la physionomie et au rire plein de bonhomie que l’on ne peut que soutenir. Et puis, il y a Ema, Lysandre, Lucas, Esmée, Manfred, Guillaume Lebel… tant d’autres personnages qui gravitent autour de Thibault, mais vivent aussi leurs propres péripéties, leur propre trajectoire, qui contribuent à nous les rendre plus vivants encore.
Pourquoi mitigé alors ? Car aussi sympathiques soient-ils, aussi variés soient leurs traits de caractère, ils sont trop gentils à mon goût. Les gentils sont pleinement et indescriptiblement gentils, ce qui limite un peu l’impact des complots et retournements de veste possibles. Ils ne sont pas dénués de failles, mais ainsi, quand ils empruntent le mauvais chemin, c’est finalement par erreur, par faiblesse ou par peur. Ça n’empêche pas de s’y attacher, mais ça simplifie les choses et ça manque un peu de « gris » dans ces beaux personnages blancs. (Et je ne parle pas de Mercenaire dans le dernier tome : je l’ai beaucoup aimé pour son esprit « Sherlock Holmes » qui sait tout, voit tout, comprend tout, mais qu’est-ce qu’il facilite les choses !)
De la même manière, la plupart des personnages « du côté des méchants » sont surtout méprisables, sans attachement possible. Purs produits de la cupidité ou de la vanité, sans épaisseur réelle.
C’est pour cela que, dans le dernier tome, le personnage que j’ai préféré suivre entre tous a été Jacquard. Avec sa mère Sidra, il est, à mes yeux, le seul qui déroge à cette règle du « tout blanc tout noir ». Un personnage sombre et détestable, mais bien moins lisse que les autres, faillible et touchant dans et malgré ses aspérités (parfois plus que tranchantes). De plus, il permet également d’éclaircir le cas de Sidra justement, personnage trouble dont les motivations interrogent pendant les trois précédents volumes.

Second point au bilan plus mitigé : les révélations. Certaines surprises ne m’ont pas tellement surprise, comme le grand et terrible secret de Pierre d’Angle. J’imaginais parfaitement quelque chose de cet ordre-là (mais en pire encore), donc la révélation est tombée un peu à plat. Ou bien elles n’ont pas l’impact attendu, comme dans ce cas – et on revient un peu aux protagonistes – où il apparaît qu’un traître sape le travail de Thibault de l’intérieur du château, un traître apparemment très proche de lui. Personnellement, je me suis forcément amusée à essayer de trouver le félon m’imaginant que son identité serait un déchirement (« nooon, pourquoi as-tu fait ça ? pourquoi ? je t’aimais tellement ! », vous voyez le genre…) et finalement, pas du tout. Il s’agissait d’un personnage au mieux négligeable, au pire méprisable auquel il est impossible de s’attacher. J’ai trouvé cela un peu dommage et un peu facile (oui, j’aurais préféré souffrir).
Cependant et heureusement, l’autrice a su emprunter quelques voies inattendues (pour les personnes les ayant lus, je parle par exemple de la fin du troisième tome), ce que j’ai trouvé vraiment appréciable.

Des péripéties maritimes de L’Art du naufrage aux accents révolutionnaires de Courage, Le Royaume de Pierre d’Angle propose des atmosphères diverses, une très belle écriture et une narration efficace et captivante. Certes, cette quadrilogie n’est pas exempte de défauts – son manichéisme étant le plus regrettable – et n’a pas répondu à toutes mes attentes, mais, n’ayant pas boudé mon plaisir au fil des quatre tomes, je trouve néanmoins dommage qu’elle n’est pas été plus visible aux yeux du grand public.

« C’est d’ailleurs pourquoi elle préférait la nuit. Tout était bleu, les hommes, leur bateau et leurs pieds nus, la mer, le ciel. Le quart de veille bougeait au ralenti et parlait à voix basse, les gabiers dormaient dans les voiles. La lune inventait des vallons dans les nuages et son reflet métallique dansait sur l’eau en se mêlant aux lumières des trois cabines. »

« – Examine le mal. Apprends à le connaître. Cherche sa racine. Comprends ce qu’il veut, d’où il vient. D’un désir frustré ? D’une blessure inguérissable ? D’un adieu mal formé ? Souvent la racine n’est pas mauvaise en soi. Elle n’est pas le mal, non, non. Elle a mal, plutôt. »

« Partout, les documents s’empilaient au hasard. Des cierges étaient fichés sur la couverture des livres, un broc à moitié vide tenait en équilibre sur la base du télescope, une fourchette était plantée parmi les plumes à côté de l’encrier. En revanche, les vitres du dôme étaient d’une propreté éclatante et la lumière du jour inondait la pièce ronde. Clément de Frenelles vivait de moins en moins sur terre et de plus en plus au ciel. »

« – Écoute-moi Lucas : on fait ce qu’on peut, avec nos enfants. On veut leur bien, mais des fois on se trompe de bonheur. »

Le Royaume de Pierre d’Angle, Pascale Quiviger. Éditions du Rouerge, coll. Epik, 2019-2021.
– Tome 1, L’Art du naufrage, 2019, 483 pages ;
– Tome 2, Les filles de mai, 2019, 460 pages ;
– Tome 3, Les adieux, 2020, 499 pages ;
– Tome 4, Courage, 2021, 640 pages.

Deux romans graphiques : L’homme gribouillé et La louve boréale

Aujourd’hui, je vous présente deux lectures graphiques, avec des femmes plongées dans des histoires sombres, agrémentées d’un soupçon de fantastique.

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L’homme gribouillé, de Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin) (2018)

L'homme gribouillé (couverture)Quand j’ai feuilleté ce roman graphique dont j’avais entendu le plus grand bien, j’ai été quelque peu dubitative notamment face à ce dessin très léché et ces grandes pages grisées. Mais une fois ma lecture entamée, quel plaisir, quelle cavalcade, quelle lecture captivante !

Entre meurtres et touche fantastique, nous plongeons surtout dans des secrets de famille. De Maud, la grand-mère excentrique, écrivaine à succès, à Clara, l’adolescente au talent de conteuse déjà affirmé en passant par sa mère, Betty et ses crises d’aphasie, quels non-dits entre ces trois générations ? Quels mystères ? Tout bascule le jour où Betty et Clara découvrent qu’un corbeau fait chanter Maud. Pourquoi ? Et qui est-il, cet affreux emplumé à l’aura surnaturelle ?

Mère et fille se lancent en quête de leur identité et de l’histoire de leurs ancêtres en allant de rencontres en rencontres, de la pluie parisienne aux brumes doubistes. Leur parcours sera jalonné par des personnages certainement atypiques et parfois un peu louches. Max Corbeau est d’abord simplement inquiétant (un peu comme le Sans-Visage du Voyage de Chihiro) sous son masque et son chapeau, mais devient peu à peu franchement terrifiant et chacune de ses apparitions suscite un petit frisson de plaisir et d’appréhension mêlés.
J’ai également adoré le duo formé par Betty et Clara. Les relations mère-fille (sur toutes les générations) sont très bien racontées et les personnages sont bien campés. J’ai tout de suite adhéré à la maussaderie muette de Betty, à son caractère bien trempé, à ses failles et à ses paniques, puis Clara m’a séduite par son enthousiasme, sa façon de soutenir sa mère et de la combattre à d’autres moments. Des caractères nuancés et parfaitement racontés tant par l’expressivité des illustrations que par les dialogues.

Détail qui ne pouvait que me séduire, les histoires et les contes sont omniprésents dans ce roman graphique : les histoires effrayantes de Maud, celles de Clara, des rituels, des sectes étranges… et ces créatures surprenantes mais épouvantablement réelles. Difficile de ne rien révéler des légendes soulevées, des histoires réveillées, donc cette chronique sera assez courte. La fin surprend et il est assez agréable d’avancer sur un chemin insoupçonné – je m’attendais vraiment à emprunter d’autres voies.

Une BD-thriller fantastique et palpitante, à l’atmosphère pluvieuse, poisseuse, bref, définitivement sombre, et au dessin en noir et blanc merveilleusement approprié.

L’homme gribouillé, Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin). Delcourt, 2018. 327 pages.

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La louve boréale, de Núria Tamarit (2022)

La louve boréale (couverture)J’avais beaucoup aimé Géante illustré par Núria Tamarit, je n’ai donc pas hésité à saisir l’occasion de découvrir sa nouvelle création (qu’elle a écrite et dessinée) grâce à Babelio.

La louve boréale raconte l’histoire de Joana qui, fuyant son pays ravagé par la guerre, débarque dans ce Nouveau Monde qui promet or et succès. Seulement, c’est avant tout une terre cruelle que trouve Joana, une terre disputée par les hommes et les loups sur laquelle les femmes semblent ne pas avoir leur place.

Ce roman graphique est donc l’occasion de faire passer un double message. D’un côté, un message féministe, avec des femmes qui souffrent par la main des hommes mais qui se relèvent, qui se battent pour avoir leur part. De l’autre, un message écologique qui alerte sur la terre exploitée et épuisée, sur les animaux méprisés et maltraités. La louve boréale raconte donc la cupidité des humains, la méchanceté envers celles et ceux jugés plus faibles, la misogynie. En saupoudrant le tout d’une touche de fantastique avec les apparitions d’une louve gigantesque, bras vengeur de la nature armé de crocs redoutables.

Même si je suis évidemment en accord avec le propos, j’ai trouvé cette BD trop didactique. L’intrigue est très linéaire et un peu trop rapide. Je pourrais lui reprocher un manque de profondeur, avec une histoire qui enfonce un peu des portes ouvertes. Ce pourrait être un roman graphique très riche (en plus de ce que j’ai déjà évoqué, on trouve des questions liées à l’immigration, la guerre, les souvenirs du passé, les éléments déchaînés, la confiance parfois trahie, parfois justement placée…), mais le tout est un petit peu trop superficiel à mon goût malheureusement.

J’ai en revanche aimé le dessin (les décors plus que les personnages). Si les scènes d’un passé idyllique mais disparu – tel un paradis perdu – sont colorisées par des couleurs franches, les teintes se font bien plus sombres et profondes dans le Nouveau Monde, royaume de la nuit, de la neige et de la violence. Les cieux de Núria Tamarit sont particulièrement sublimes, morceaux de rêves qui donnent envie de s’isoler loin de la civilisation pour se planter sous les étoiles.

Dommage qu’un léger manque d’originalité vienne gâcher cette histoire d’aventures qui parle de liberté, de la beauté de la nature et de la sauvagerie de l’être humain.

La louve boréale, Núria Tamarit. Sarbacane, 2022. Traduit de l’espagnol par Ingrid Hein Leo. 212 pages.