Chroniques d’Espérance, de Lobo Grant (2018)

Chroniques d'EspéranceUn continent déchiré par une guerre entre le Nord et le Sud. Une légende, celle d’une île, Espérance, qui pourrait mettre un terme à des centaines d’années de souffrances. Un jeune homme, Glad, sur la piste de ce mythe et sur le point de se découvrir un incroyable pouvoir.

C’est un peu à reculons que je me lance dans cette chronique pourtant nécessaire puisque ce livre m’a été offert suite à une opération Masse Critique sur Babelio. Or, je n’ai pas du tout apprécié cette lecture. Pour être honnête, je me demande même pourquoi je l’avais sélectionné aux côtés d’autres titres qui me faisaient beaucoup plus envie…

En le découvrant, j’ai pensé que l’écrin n’était guère prometteur mais qu’il ne fallait pas juger un livre à sa couverture. Après tout, des livres moches mais géniaux, j’en ai rencontrés. Ici, la couverture ne correspond pas du tout à mes goûts. Ajoutez à cela un résumé proprement illisible, des marges rongées au maximum et une carte floue (le détail qui me tue toujours, les romans de fantasy avec une carte floue, comme une petite image trop agrandie, sur laquelle la moitié des noms est illisible : il n’y a pas des épreuves pour ajuster ce genre de choses ?), la lecture ne débutait pas sous les meilleurs hospices, mais finalement, tout cela relevait de détails peu importants comparés à l’histoire elle-même.

Sauf que ça a coincé aussi. Pas longtemps heureusement car je l’ai lu en deux jours (pour ne pas m’attarder dessus trop longtemps, je l’avoue). Ma lecture a peut-être pâti de celle, toute fraîche, du premier tome du Livre des Martyrs. Sortir d’une mythologie très dense et originale pour retrouver des elfes, des nains, des orcs, un élu, des gentils des méchants… le contraste a dû être trop violent.
Tout d’abord, tout était trop facile. L’intrigue commence par un choix totalement illogique à mon avis : quatre-vingts soldats tombent dans une embuscade de morts-vivants, cinq s’en sortent vivants (dont Glad qui est censé être moyennement doué à l’épée et un mage novice, ça doit donner le niveau de ceux qui ont été éliminés…), vont-ils prévenir leur hiérarchie que les ennemis ressuscitent les morts sur leurs terres et préparent un gros coup ? mais non, voyons ! c’est beaucoup plus simple d’aller, à cinq zozos, zigouiller le mage nécromancien super puissant, ça évite la paperasserie, ça venge les copains (rencontrés deux jours avant) et on n’est jamais mieux servi que par soi-même, non ?
Et l’avenir montrera qu’ils ont bien eu raison parce que, finalement, ça va être très facile du début à la fin de l’histoire. Les chapitres de deux ou trois pages constituent chacun une étape de l’aventure, mais ils s’en sortent toujours aisément. Je n’y ai donc pas du tout adhéré. Même quand quelqu’un meurt, outre le fait que je m’en fichais puisque mon affection pour eux était inexistante, ça semble quand même bidon vu que la moitié de l’équipe devrait être crevée depuis des jours.
(En bonus, une autre décision aberrante : ils campent, ils font des tours de garde pendant la nuit – ce qui m’a étonné de leur part tant ça semble sensé – sauf que le mec de garde file son épée pour que le magicien aille travailler à la rendre magique pendant la nuit. Pratique, en cas de pépin. C’est un détail, mais trop de détails similaires tuent l’histoire.)

Ensuite, c’est plein de bons sentiments. C’est bien, les bons sentiments, mais c’est quand même un peu niais parfois. Quand je dis les bons sentiments, il y en a un surtout dans ce roman : la confiance. J’ai confiance en toi, aie confiance en moi, notre groupe est basé sur la confiance… Extrait choisi : « « (…) Ramèneras-tu l’équilibre ? Nous, puissant esprit lunaire, nous l’espérons. Nous faisons confiance à ton instinct, à ton cœur. Tu as su triompher des épreuves pour venir jusqu’ici, c’est donc que tu mérites toute notre confiance. Sache qu’il y a différentes façons de vaincre. Nous te laissons le choix… »
La voix s’estompa. Glad savait que ceci était un gage de confiance, comme un avertissement. »
Et c’était ainsi avant l’extrait et ça continue après. Au bout d’un moment, j’avais envie de hurler à chaque fois que je lisais le mot « confiance ». C’est bien, la confiance, mais il ne va pas falloir m’en parler pendant quelques jours, j’ai fait une overdose.

Et sinon, on en parle des femmes ? Je vais me contenter d’une seule (c’est qu’il y en a tellement… Deux. Trois en comptant la femme d’un des personnages qui doit avoir deux lignes de dialogues à tout casser.). Onuca. Combinaison moulante qui sera déchirée pour révéler un tatouage sur la poitrine, généreuse bien sûr et qui ne manquera pas d’être inopinément pressée contre le héros. Appelée uniformément « jolie guerrière » ou « jolie princesse ». Je pense que vous voyez le tableau. Personnellement, quelques soupirs m’ont échappé.

Cependant, je dois dire que pendant longtemps je me suis dit que c’était un roman qui pouvait trouver son public. C’est rythmé, sans temps mort, l’immersion est facile avec un univers familier et des explications à chaque notion nouvelle (c’est sûr que ce n’était pas Le livre des martyrs…). C’est de la fantasy classique, mais pourquoi pas pour un premier pas dans cette littérature.
Je suis très nulle pour évaluer à partir de quel âge tel ou tel livre peut être conseillé car j’ai lu très jeune de la littérature adulte (ah, raconter les scènes de torture des Rois maudits à la récré…), mais je me disais que pour des 10-11 ans, ça pouvait le faire. Du moins jusqu’à la scène de cul du roman qui m’a semblée bien explicite. Mais encore une fois, je ne sais pas juger ce genre de chose vu qu’il devait bien avoir du sexe dans Les Rois maudits et mes autres lectures de jeunesse.

Parlons de l’écriture à présent. On pourrait dire que ce qui m’a déplu relève d’une écriture très orientée jeunesse. Peut-être. Peut-être que ce n’est qu’une question d’appréciation, mais ça sonnait faux. Je suis désolée de le dire, mais je n’ai pas trouvé ça bien écrit. C’est très exagéré à la fois dans le drama (avec notamment des « NON ! » déchirants à tout-va) et dans la légèreté (le gars qui, une fois dans le château du fameux nécromancien, avec un des leurs immobilisé en prime, te sort « En route, l’ennemi nous attend. », je suis désolée mais ça me sort de l’histoire : tu es dans une cour de récré ou tu vas tuer un mec cent fois plus fort que toi ?).
Je pourrais parler de la typographie, de l’abus des points de suspension, des alinéas aléatoires, mais encore une fois… détails.

Ce n’est pas souvent que j’écris une chronique aussi négative et je m’en sens presque désolée pour ce petit roman. Cependant, je ne peux pas m’inventer des sentiments différents et ce roman n’a pas su me convaincre. Sur aucun point, ce qui tend à en faire une lecture exceptionnelle tant c’est rare.
Evidemment, aussi négatif soit-il, ce n’est que mon avis. D’autres personnes ont apparemment adoré ce roman, certains trouvent la couverture belle, comme quoi, tout est subjectif et peut-être que je suis totalement passée à côté d’un bon roman.

« – Et maintenant, que devons-nous faire ? demanda Glad.
– Crois en ton instinct comme je crois en toi…
– Cloïd… je suis ravi de partager ce moment avec toi. Et je voudrais en partager encore beaucoup d’…
– Je serai toujours à tes côtés, petit frère. Quoiqu’il arrive, tu ne dois penser qu’à une seule chose pour l’instant.
– Arrêter la guerre… répondit Glad, d’un air détaché en baissant la tête.
– Non…, dit Cloïd en posant la main sur l’épaule de son frère.
Glad releva la tête pour voir les yeux de son aîné remplis d’une détermination sans faille. Cloïd prouvait par ce regard qu’il avait une entière confiance en Glad. Il finit sa phrase, ne quittant pas son frère des yeux.
– Faire ce qui te semble juste…
 »
Ce passage… Je ne sais pas si c’est moi, la nervosité d’arriver à la fin, l’exténuation mentale, mais je suis incapable de le lire sérieusement, il fait naître en moi une irrépressible envie de faire la nouille.

Chroniques d’Espérance, Lobo Grant. H.Tag/Faralonn éditions, 2018. 283 pages.

Night Travelers, de Rozenn Illiano (2020)

Night Travelers (couverture)Après mon coup de cœur de l’an dernier pour Midnight City, c’est avec enthousiasme que je me suis replongée dans l’univers de Rozenn Illiano. Cette suite nous emmène un an après les événements de Midnight City avec un Samuel encore traumatisé par sa rencontre avec le Sidhe.

A l’instar du premier tome, ce livre entremêle deux histoires. D’une part, celle de Samuel, Roya, Xavier et les autres, dans notre monde. Monde dans lequel évoluent toutefois des sorciers et des marcheurs de rêves, des personnes aux pouvoirs surnaturels et fascinants. D’autre part, celui de Cyan, Oyra, des Oneiroi… la Cité de Minuit, faite de rêve et de cauchemars, menacée de destruction par les ombres qui habitent le démiurge.
Encore une fois, la magie a fonctionné. Cette atmosphère bleutée me fascine, c’est le genre d’ambiance marquante, qui continue à vivre même si l’on a oublié les détails de l’intrigue, à l’instar de celle du Cirque des rêves par exemple.

J’ai été happée par l’intrigue qui, derrière des décors de douceur et de tranquillité, cache bien des angoisses et des terreurs, des corps et des esprits fatigués, manipulés, malmenés par des vagues d’émotions indicibles. Entre fantasy et poésie, entre réalité et onirisme, entre pouvoirs magiques et interrogations concrètes, entre péripéties captivantes et poignante mélancolie, Rozenn Illiano propose encore une fois une balance parfaite.

C’est l’histoire d’un deuil. Un deuil inachevé, un souvenir enterré, un oubli espéré, qui donnent naissance à un traumatisme, à un maelström de douleur, de culpabilité, de regret. C’est l’histoire de nos chagrins et de nos peines, de nos remords et des chemins qui auraient peut-être pu être. Des sentiments qui s’expriment à travers les deux arcs narratifs avec puissance et justesse.
J’avoue être totalement séduite par les protagonistes de Rozenn Illiano. Au-delà du voile du fantastique, de la fantasy et de la magie, elle propose des personnages réalistes, sensibles et vivants. D’une humanité terrible avec leurs forces et leurs faiblesses. Des individus auxquels on ne peut que s’attacher, à travers lesquels on peut vibrer, dans lesquels on ne peut que se reconnaître.

C’est aussi une nouvelle fois un roman sur l’écriture, sur la création. Sur les questionnements d’un·e écrivain·e. Samuel se sent dépossédé de son univers suite à la publication forcée de Midnight City et ne parvient plus à écrire. Pourtant, ce sont pas les idées qui manquent, mais au contraire, le trop plein d’idées qui affluent, refusent de laisser l’esprit au repos, le temps de poser quelques mots sur le clavier. L’inverse de la page blanche, mais tout aussi improductif.

Night Travelers renoue donc avec les thématiques de Midnight City en les approfondissant et les enrichissant, sans jamais perdre de sa force par des redondances ou des longueurs. L’univers est riche, profond et creusé, à l’image des êtres qui l’habitent. Une lecture qui ne fait que renforcer mon désir d’explorer le Grand Projet de Rozenn Illiano.

« Ils se figèrent, tous. Égarés dans leur cauchemar mais pas égarés pour toujours. Il suffisait de réparer la grande Horloge afin de la remettre en marche.
Quelqu’un s’en chargea et chassa l’Antéminuit. Et ce faisant, il effaça aussi l’Oubli. Et les citoyens de la ville au-delà de la Nuit retrouvèrent peu à peu leurs souvenirs et leur mémoire, les chagrins éteints et les familles occultées, les joies en suspens, les douleurs évaporées. Au fil du Temps, ils regagnèrent ce que l’Oubli leur avait pris, les uns après les autres.
Ils se réveillaient. Et se souvenaient.
Et parfois, ils auraient aimé tout oublier. »

« Pour la première fois depuis longtemps, elle ressent la solitude, la vraie, celle qu’on n’invoque jamais et qui nous tombe dessus sans qu’on le veuille. Celle qui fait mal. La jeune femme pensait la rechercher, mais son amitié brisée avec Sam ne fait que lui remettre sous les yeux combien elle est seule, combien elle l’a toujours été, et combien elle peine maintenant à l’accepter. Comme une rose avec des épines. Comme une funambule dont la robe est brodée de morceaux de verre tranchants, qui blesse ceux qui essaient de la toucher. La malédiction de toute une vie, puisqu’elle n’a jamais eu de véritable ami avant Sam. Parfois, même, elle se demande si lui aussi en a vraiment été un avant que tout soit gâché. »

Midnight City, tome 2, Night Travelers, Rozenn Illiano. Auto-édition, 2020. 509 pages.

Les Dames de Grâce Adieu et Clarissa (challenge « Tour du monde »)

Je continue mon tour du monde avec l’Angleterre et l’Autriche. Vous pouvez retrouver toutes mes lectures et chroniques publiées sur la page du challenge.

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ANGLETERRE – Les Dames de Grâce Adieu, de Susanna Clarke (2006)

Les dames de Grace Adieu (couverture)Trois ans depuis ma lecture du fabuleux Jonathan Strange & Mr Norrell, trois ans pour lire ce recueil de nouvelles qui en prolongent l’univers.

Huit nouvelles qui font ressurgir en un clin d’œil l’atmosphère de ce roman si particulier. On retrouve la campagne anglaise avec ces descriptions si bucoliques ; on renoue avec cette magie ancestrale, intriquée dans le monde réel. On croise des personnages historiques – le duc de Wellington et Marie Stuart – ainsi qu’un certain Jonathan Strange justement. D’autres nouvelles mettent en avant des héroïnes indépendantes d’esprit, décidées, que la magie soit de leur côté ou se pose en obstacles à leurs désirs. La quatrième histoire emprunte le décor de Stardust de Neil Gaiman (dans ma PAL depuis… ?). Bref, un melting-pot de contes, de protagonistes et de clins d’œil littéraires.

Ce sont des histoires de fées, d’ensorcellement, d’un univers féérique qui flotte comme un voile contre notre monde. Mais attention, oubliez les petites fées féminines, espiègles et court vêtues : les fées peuvent être de sexe masculin comme ils peuvent être de grande taille. Mais ce qui frappe le plus, c’est leur caractère composé de cruauté, d’indifférence, d’égoïsme et de détachement. A travers ses histoires, on apprendra les relations complexes entretenues avec leur nombreuse progéniture ainsi leur absence de scrupules à prendre au monde humain ce dont ils ont envie/besoin, que ce soit des bébés, des nourrices, des amant·es… De la fascination pour la féérie, du mystère, une touche de malignité, une pointe d’humour, voilà ce qui fait le sel de ces nouvelles.

Sans que cela soit aussi marqué que dans le roman de Susanna Clarke, les notes de bas de page sont toujours là, contribuant à l’enrichissement des nouvelles par des récits supplémentaires, des précisions, des exemples ou autres anecdotes. J’ai retrouvé cette plume ciselée et visuelle qui m’avait tant séduite dans Jonathan Strange & Mr Norrell.

Si je préfère un bon gros pavé à la brièveté des nouvelles, si je favorise l’intrigue approfondie et captivante de Jonathan Strange & Mr Norrell aux historiettes si vite clôturées (et oubliées ?) des Dames de Grâce Adieu,  j’ai apprécié ces récits anecdotiques qui peuvent constituer aussi bien une prolongation dans l’univers de Susanna Clarke ou une porte d’entrée moins imposante que les neuf cents pages du roman.

Les Dames de Grâce Adieu, Susanna Clarke, illustré par Charles Vess. Editions Robert Laffont, 2012 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. 284 pages.

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AUTRICHE – Clarissa, de Stefan Zweig (1990, posthume)

Clarissa (couverture)« Le monde entre 1902 et le début de la Second Guerre mondiale, vu à travers l’expérience d’une femme », c’est ainsi que Stefan Zweig résumait ce roman, resté inachevé. S’ouvrant sur ses années de pensionnat, le récit conduit Clarissa à un poste d’assistante pour un neurologue respecté, à une convention où elle rencontrera le professeur Léonard, socialiste français. Quand la guerre éclate, Clarissa ne le sait pas encore, mais elle attend un enfant. Et le garder, lui, le fils de l’ennemi, ne sera pas un choix anodin.

Je n’ai pas lu Stefan Zweig depuis longtemps (alors que je le considère comme l’un de mes auteurs fétiches), mais j’ai tout de suite retrouvé l’efficacité de sa plume, celle qui rend ses nouvelles aussi prenantes et passionnantes qu’un roman richement développé. En quelques phrases, il développe suffisamment de traits de personnalité pour que l’on puisse se faire immédiatement une idée précise, un portrait vivant du personnage dépeint. J’ai lu ce texte juste après De sang et d’encre de Rachel Kadish et j’ai été frappée du contraste : Zweig semble presque plus percutant en cent pages que l’autrice en six cents pages concernant le développement et l’intériorité du personnage. La concision de l’auteur autrichien m’a encore une fois bluffée.
La suite du récit prend parfois davantage son temps dans l’exposition des tourments et des dilemmes d’une Clarissa placée face à des choix difficiles. Il place également un discours plus philosophique dans la bouche de Léonard qui s’étire parfois un peu trop.

Je ne suis pas une experte concernant Zweig, mais il m’a semblé avoir mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche de roman. Il y tient des propos remplis d’humanité, il vante « les petites gens », les masses qui font un tout bien plus efficacement qu’un homme politique, les peuples constitués d’une multitude d’individualités qui font finalement le monde.
La section qui traverse la Première Guerre mondiale est poignante. Zweig se dresse contre la guerre, contre cette folie qui semble annihiler toute logique, cette machine qui broie les esprits autant que les corps, ce nationalisme dévastateur, cette absurdité sanguinaire.
Au-delà des personnages du roman, j’ai eu davantage de compassion pour l’auteur lui-même car j’ai fortement ressenti la tragédie que constituait la succession de deux guerres comme celles qui ont déchirées l’Europe et le monde pour cet homme pacifiste, si enthousiaste et convaincu de l’union des pays et du partage international.

C’est un texte inachevé, donc forcément un peu frustrant. Les dernières parties ne sont qu’esquissées ; celle de 1921-1930 ne contient que deux phrases sur lesquelles s’achève brutalement le récit. J’extrapole peut-être, mais ce qu’on peut lire dans les ultimes années ébauchées m’a laissé un goût amer. Ce sentiment de passer à côté d’une autre vie, plus heureuse, d’avoir pris le mauvais chemin, d’avoir raté le virage. A chacun·e d’imaginer la fin de l’histoire ; personnellement, je suis assez fataliste…

Un texte fort bien qu’incomplet dans lequel on retrouve les idées humanistes de Stefan Zweig ainsi que l’efficacité de sa prose. Un récit porteur de désillusions qui laisse une sensation prégnante de tristesse.

« Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tels des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. »

Clarissa, Stefan Zweig. Le Livre de Poche, 1995 (1990 pour l’édition originale. Belfond, 1992, pour la traduction française). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle. 187 pages.

Elyon (tomes 1 à 3), de Patrick Carman (2005)

Avec Elyon, je me suis replongée dans une trilogie de mon adolescence. Des livres dont je n’avais absolument aucun souvenir. Par ailleurs, Livraddict m’a appris qu’il existait deux tomes supplémentaires dont je n’avais jamais eu connaissance et que je n’avais même jamais recherché la mention « trilogie » figurant sur les trois premiers volumes.

Alexa, 12 ans, se rend avec son père, comme tous les étés, à Bridewell, la principale cité de leur petit royaume. Sauf que, cette fois, elle est bien décidée à franchir les murailles qui les isolent de l’extérieur pour partir à l’aventure. Elle ne se doutait que cela l’amènerait à parler avec des animaux et surtout à prendre conscience qu’un terrible danger menace sa ville. Son destin vient de se mettre en marche.

Le premier tome, Le mystère des Monts Obscurs, peut se lire seul. Il y a un début et une fin bien propre et presque aucune question n’est laissée en suspens. Seuls les mystères entourant certains protagonistes – tels Thomas et Renny Warvold ou encore Elyon, le créateur de cette Terre – trouveront des réponses dans les deux volumes suivants.
Cette première lecture m’a été agréable. La Terre d’Elyon est un monde original, intrigant et onirique (quoique étonnement restreint en terme de géographie) sur lequel planent les reliquats d’une ancienne magie presque évaporée, oubliée. Ce récit recèle de très belles trouvailles, comme les Jocastes, ces pierres dont les gravures subtiles recèlent des motifs cachés ou ces récits poignants de famille (d’animaux mais cela importe peu) séparées par les murailles érigées par les humains. Bien qu’ayant démasqué « le méchant de l’histoire » bien avant Alexa, le jeu d’énigmes et d’enquête s’est révélé sympathique et plaisant à suivre.

Avec le second tome, La Vallée des Épines, mon enthousiasme a commencé à décroître. Un an après les événements du premier volume, les aventures d’Alexa continuent et celui qu’elle doit défaire est presque l’égal d’Elyon lui-même. Une histoire de toute évidence inspirée de la Chute, Elyon étant Dieu, Abaddon Lucifer et les Séraphins les anges déchus (Séraphins étant un terme désignant dans la Bible des créatures célestes dotées de trois paires d’ailes et présentes autour du trône de Dieu.
En premier lieu, j’ai trouvé ce tome très lent. C’est avant tout un voyage qui s’embrouille parfois dans des indications pas toujours claires et pendant lequel l’action se fait moins régulière. Ensuite, en dépit de cette lenteur, les nouveaux personnages traversent l’histoire sans susciter la moindre émotion puisque qu’ils restent méconnus et peu caractérisés.

Le troisième tome, La Dixième Cité, a tout d’abord souligné une étrange erreur qui me questionnait depuis le premier lorsque j’étudiais la carte de la Terre d’Elyon. Voici le passage en question :
« – Je connais l’existence de neuf cités sur la Terre d’Elyon.
(…)

– Neuf cités que j’ai vues de mes yeux, poursuivit Warvold.
Et il les énuméra, trop bas pour que j’entende ces noms familiers : Bridewell, Turlock, Lathbury, Lunenburg, Ainsworth, le Royaume de l’Ouest, Castalia et le Royaume du Nord.
– Il en est cependant une autre, reprit-il plus fort. Une autre dont je pensais que nul ne pouvait l’atteindre…
Il s’interrompit, se retint aux poutres tandis qu’une nouvelle vague cognait contre la coque.
– … La Dixième Cité, par-delà le Traître-Champ et les brumes éternelles, située en un lieu que personne n’a jamais découvert. »
Sauf que nous sommes bien d’accord qu’il n’énumère que huit cités (qui apparaissent sur la carte) : du coup, où est passée la neuvième ? Ou est-ce que l’auteur trouvait simplement que la Dixième Cité sonnait mieux que la Neuvième Cité ? Quoi qu’il en soit, c’est le genre de détail qui m’agace…

Ensuite, ce troisième opus a confirmé ce qui m’était déjà apparu dans le second : les personnages sont beaucoup trop lisses. Sujets à aucune évolution, ils représentent un caractère inébranlable tout au long de la trilogie. Les méchants sont atrocement caricaturaux : même le traître du premier tome, qui a tout de même connu l’héroïne depuis sa naissance, n’apparaît finalement que comme un homme cruel et violent sans la moindre nuance une fois dévoilée sa véritable identité. Dans les tomes 2 et 3, les apparitions de Victor Grindall, l’âme damnée d’Abaddon, sont risibles tant elles sont exagérées. Finalement, le seul personnage avec une psychologie un tant soit peu intéressante est Pervis Kotcher, le chef de la garde qui, malgré l’aversion mutuelle entre Alexa et lui, se révèlera d’une aide précieuse ; il possède un caractère plus complexe que les autres personnages. Bien entendu, tout cela est terminé dans le tome 2 puisque Pervis devient alors irrémédiablement « un gentil ».
Sans surprise, c’est la même chose du côté de l’histoire. On en devine la plupart des rebondissements, notamment grâce à des indices aussi discrets qu’un troupeau d’éléphants. Sans compter que tout semble trop facile puisqu’Elyon parle directement Alexa, la guidant dans sa quête et annihilant, pour le lecteur, le moindre sentiment de danger. Ses incertitudes apparaissent presque factices car elle ne semble finalement prendre aucune décision, se laissant guider par les autres et son ami omniscient. De plus, le discours « Elyon nous aime et veille sur nous, je ressentis alors tout l’amour qu’Elyon avait pour moi, etc. » était un peu exagéré pour moi, avec une connotation religieuse trop marquée.

Je ne vais pas faire que critiquer cependant. Côté personnages, la relation entre Alexa et Murphy, un écureuil surexcité, s’est révélé plutôt touchante dans la manière dont ces deux-là se réconfortent et s’encouragent mutuellement.
C’est aussi une histoire sympathique sur le fait de grandir, la vie qui se complique, les jeux qui n’en sont plus, les pertes qui ponctuent le chemin de l’existence, les regrets lorsqu’on regarde en arrière et l’impossibilité de redonner vie au passé. Si je pense être devenue trop âgée – et surtout trop exigeante – pour ces livres, je vois ce qui m’avait plu à l’époque et ce qui peut encore plaire à des adolescent·es.

Je sais que ma chronique n’est guère positive, cependant je pense que cela est dû à mon âge et à des romans trop enfantins à mon goût. Le premier tome fut une bonne redécouverte (et puis une héroïne qui adore lire et passe des heures à la bibliothèque, c’est toujours agréable !), mais la suite un peu trop monotone m’a moins emballée. J’aurais aimé quelque chose de plus creusé, avec des développements et dénouements moins évidents.

« Murphy en profita pour grimper encore plus haut et s’installer sur l’épaule de Yipes. Murphy sur Yipes, Yipes sur Armon : cela ressemblait à un numéro de cirque qui soulignait la nature unique de notre groupe. A présent, nos faiblesses me semblaient moins apparentes, et ce qui faisait notre force, plus évident. Les événements de la journée avaient prouvé que chacun de nous était doté de capacités que les autres n’avaient pas. Comme si nous étions les parties d’un même corps, nous dépendions les uns des autres et fonctionnions au mieux lorsque nous agissions ensemble. Ne sachant quelle partie de ce corps j’étais, je me sentis soudain inadaptée. »

Elyon (tomes 1 à 3), Patrick Carman. Bayard jeunesse.
– Tome 1, Le mystère des Monts Obscurs, 2006 (2005 pour l’édition originale), 327 pages ;
– Tome 2, La Vallée des Épines, 2007 (2005 pour l’édition originale), 279 pages ;
– Tome 3, La Dixième Cité, 2008 (2005 pour l’édition originale), 327 pages.

La malédiction d’Old Haven, de Fabrice Colin (2007)

La malédiction d'Old Haven (couverture)Le confinement m’a permis de redécouvrir un livre lu à sa sortie, soit quand j’avais quatorze ans. Peu de souvenirs (une affaire de sorcellerie, mais à part ça…) et un gros point d’interrogation sur l’intérêt qu’il allait générer avec treize ans de plus au compteur. Encore une fois, ce ne fut pas une déception. Je suppose que je sais juger de la capacité d’un livre à me plaire ou non sur le long terme nonobstant les années qui ont passées.

En revanche, j’ai constaté avec surprise et plaisir que ma lecture fut probablement très différente de celle d’il y a treize ans. Ne serait-ce que pour le genre du roman. A l’époque, je ne connaissais pas du tout le steampunk et je n’avais probablement pas prêté attention à tout ce qui relève de ce pan de la littérature de l’imaginaire.

Nous sommes ici dans une Amérique alternative, au XVIIIe siècle. D’un côté, l’Empereur, profondément catholique, et son bras armé, la Sainte Inquisition. De l’autre, des sorcières et des mages, des peuplades indiennes, des pirates, pourchassés de la même manière, voués à la torture et au bûcher… et Mary, notre héroïne. Le pétrole a été découvert ; les plans de Léonard de Vinci ont donné naissance à toutes sortes de machines, à commencer par les ornithoptères, des engins volants bien pratiques pour combattre les dragons ; des automates peuvent être rencontrés dans de riches demeures.

De même, toujours conforme à la définition du steampunk, les références littéraires abondent. Si la ville principale de l’Empire s’appelle Gotham, c’est à l’œuvre d’H.P. Lovecraft que le roman fait le plus référence. Arkham, le Necronomicon, Dagon et les Grands Anciens, Nyarlathotep, les Profonds et les hybrides issus de leur union avec des humaines… comptent parmi les clins d’œil qui parsèment le récit. Mary va également être amenée à côtoyer des personnages issus de la fiction – Rip Van Winkle ou Jack O’Lantern – ou de l’Histoire – le fils de Pieter Stuyvesant, Constance Hopkins ou Jonathan Swift. Je vous laisse vous renseigner sur qui a fait quoi, mais en tout cas, cet entremêlement m’a beaucoup plu.

Comme je l’ai dit, j’ai apprécié ma lecture. Certains passages m’ont réellement convaincue – notamment par l’évocation de certains lieux, tels que les souterrains ou l’île des dragons – tandis que certains mystères m’ont intriguée jusqu’à leur résolution – l’identité de celui qui se cachait sous les voiles immaculés de l’Empereur par exemple. De plus, suivre Mary sur le chemin de la vérité, dévoilant peu à peu tous les secrets de son passé et de sa famille tout en prenant conscience des formidables pouvoirs qui sont les siens était un voyage livresque plutôt plaisant.

Cependant, j’ai quelques petits reproches à faire à ce roman. Outre le fait qu’il est basé sur une histoire assez classique (une héroïne, un grand méchant, un mentor, des supers pouvoirs, des secrets de famille…), ce qui n’est pas vraiment un problème dans l’absolu (c’est une formule qui a fait ses preuves et qui peut toujours se révéler efficace), je l’ai trouvé légèrement déséquilibré. La première moitié est parfois un peu trop lente, très descriptive, voire répétitive, à la progression quelque peu laborieuse alors que la seconde est extrêmement dynamique, sans la moindre pause, avec une fin très abrupte.
Ensuite, c’est dense, c’est riche, ce qui est passionnant… mais aussi un peu frustrant parfois car certains aspects auraient pu être plus creusés, moins rapidement évoqué. Par exemple, la magie fonctionne grâce au monde de l’esprit qui s’est détaché de la Terre physique et matérielle (bon, je simplifie car il y a en réalité Spiritus, le Monde Blanc, et Umbra, un plan maléfique, mais je ne vais pas vous refaire le bouquin). Mary utilise Spiritus tandis que l’Empereur rôde en Umbra croyant que là est le chemin qui mène à Dieu. Or j’ai trouvé ses plans spirituels trop peu utilisés. Un coup en Umbra, deux fois en Spiritius, et hop, c’est bon, on a compris le principe, passons à autre chose. Oui mais non, c’est trop rapide et au final, on a juste l’impression que ça ne joue qu’un rôle mineur. Idem pour les dragons (et j’avoue que je n’aurais pas dit non à plus de dragons. Ou de pirates. On ne peut pas avoir trop de dragons ou de pirates.)
Enfin, les personnages. Entre Mary qui n’est pas inoubliable – quand elle n’est pas insupportable – et les autres qui sont trop superficiellement présentés, difficile de les garder longtemps en mémoire. Concernant les personnages secondaires, cela ne nuit pas à leur capital sympathie, certains sont très chouettes comme Jack O’Lantern, Nicketti ou Iron Moses, mais j’aurais apprécié des personnages plus forts, plus nuancés, plus marquants.

Voici une chronique finalement plus nuancée que mes sentiments au sortir de ma lecture. Certes, il y a quelques déceptions, mais j’ai aussi beaucoup apprécié la richesse de ce petit pavé qui mêle steampunk, uchronie, fantasy, aventure… Une relecture agréable.

« C’est là l’effroyable paradoxe : l’Inquisition est persuadée de l’innocence de ceux qu’elle envoie sur le bûcher. Elle les nomme sorciers ou sorcières parce qu’elle a besoin de boucs émissaires. En définitive, son objectif est double : faire régner la terreur, car celui qui est craint est aussi respecté ; et décourager les « honnêtes gens » de s’intéresser à la connaissance véritable. »

La malédiction d’Old Haven, Fabrice Colin. Albin Michel, coll. Wiz, 2007. 635 pages.