Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

La Passe-Miroir (tomes 1 et 2), de Christelle Dabos (2013-2015)

Une vieille écharpe, des lunettes qui changent de couleurs selon l’émotion de sa propriétaire, le pouvoir de lire le passé des objets qu’elle touche et celui – rare – de voyager à travers les miroirs, voici Ophélie. Ophélie qui ne rêve à rien d’autre qu’à tenir son petit musée sur Anima et qui voit son avenir basculer lorsqu’on la fiance de force à Thorn, un homme du Pôle. Mais un épais mystère entoure cette alliance.

Voilà comment commence Les fiancés de l’hiver, premier tome de La Passe-Miroir. Ma chronique concernant également le second volet, Les disparus du Clairdelune, je m’attarderai davantage sur les éléments qui m’ont fait aimer la saga en général (et non pas livre par livre).

Pourquoi j’ai adoré puissance dix mille La Passe-Miroir ?

Premièrement, pour les personnages. 

Ils sont tous extraordinaires et, pour la plupart, extrêmement attachants. Les descriptions de Christelle Dabos ont cette faculté de nous faire voir les personnages, ils sont si présents, si concrets que je n’ai eu aucun mal à les convoquer, à les faire apparaître devant mes yeux.

A commencer évidemment par Ophélie. Aaah, la douce Ophélie, la sensible Ophélie ! Elle ne paie pas de mine, c’est sûr, avec sa petite voix, ses lunettes, ses cheveux ébouriffés et son minois caché derrière une longue écharpe, et pourtant… Pourtant, elle est si résistante, si décidée à suivre sa propre voie. Sa normalité (oui, en dépit de ses pouvoirs, on s’identifie sans peine à Ophélie), sa maladresse et son sens de la répartie – parfois cinglant – m’ont totalement conquise.

Thorn ensuite. Qui est-il ? Est-il un manipulateur au cœur de glace, un irascible ambitieux redouté de tous ? Ou bien est-il cet homme terriblement bouleversant qui retient toutes ses émotions et une certaine fragilité sous sa carapace de comptable sombre et maussade ? Ou bien est-il les deux ? Quoiqu’il en soit, il n’a cessé de m’émouvoir, de me faire rire (malgré lui sans doute) et de me faire sourire et j’ai hâte de le retrouver.

Je pourrais encore parler des heures de toutes les autres rencontres qui ont marquées ma lecture. Tous ces personnages ni blancs ni noirs qu’on peut successivement détester et adorer (mais surtout adorer !), à chacun leurs travers et leurs crimes. Berenilde et son caractère parfois soupe-au-lait. Archibald, le coquin frivole et magouilleur mais aussi honnête et vrai parmi tous les faux-semblants de la cour. Ou encore le Chevalier et le seigneur Farouk qui peuvent tour à tour se révéler parfaitement terrifiants et émouvants.

Une dernière pensée pour l’indéfectible compagne d’Ophélie, l’écharpe mi-chat mi-serpent que j’ai trouvé géniale.

Deuxièmement, pour ce monde, ou plutôt ces mondes.

L’idée de cette Terre éclatée qui a donné naissance à de multiples arches. Celle des esprits de famille, immortels et quasiment amnésiques. Celle des clans et des pouvoirs. Toute cette diversité est enchanteresse et donne envie de se lancer dans une carrière d’exploratrice pour partir à la découverte  des autres arches. Le talent de l’auteure pour donner à voir les personnages se retrouve également ici et je n’ai eu aucun mal à visualiser les différents lieux. Quel contraste entre la vie paisible et montagnarde  sur Anima (qui cache cependant quelques secrets) et l’ambiance à la Citacielle, si délétère, si pesante en dépit de son apparente frivolité. L’univers de Christelle Dabos est foisonnant, subtil et tout simplement merveilleux.

Troisièmement, n’oublions pas l’intrigue.

Haletante, merveilleusement bien écrit, l’histoire est extrêmement bien ficelée. Des indices, des détails sont laissés ici et là et se révèlent essentiels quelques chapitres plus loin. La trame principale se dévoile peu à peu tandis que des personnages secondaires font leur apparition. Tout aussi construits et profonds que les protagonistes de premier plan, ils contribuent à la richesse de l’histoire. J’ajouterai que celle-ci est aussi passionnante dans le premier que dans le second tome, ce dernier ne connaissant aucun essoufflement.

Quant à la relation entre nos deux personnages principaux – Ophélie et Thorn pour ceux qui n’auraient pas suivi – elle est particulièrement bien amenée. Pas de romance ridicule et prévisible, Ophélie ne fait aucun mystère de son absence de sentiments pour Thorn et tous deux, timides et butés à la fois, ont beaucoup de mal à communiquer, ce qui donne lieu à des scènes qui m’ont particulièrement attendrie. 

Poétique, captivante, désuète, cette saga est un coup de cœur absolu et je pressens que mes prochaines lectures vont me sembler un peu fades. Pour ses personnages atypiques, hauts en couleurs, détestables et adorables, pour cet univers qui, s’il peut rappeler Miyazaki ou d’autres auteurs de fantasy, reste unique et incroyablement riche, pour ces intrigues parfaitement tricotées, lisez La Passe-miroir !

Et remarquons que les couvertures sont juste magnifiques. Bravo à Laurent Gapaillard qui embellit ma bibliothèque d’une manière tout à fait enchanteresse !

Tome 1, Les fiancés de l’hiver

« Tu es la personnalité la plus forte de la famille, ma petite. Oublie ce que je t’ai dit la dernière fois. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne. »

« Mais son regard, lui, ne redeviendrait jamais comme avant. A force de voir des illusions, il avait perdu les siennes et c’était très bien comme ça. Quand les illusions disparaissent, seule demeure la vérité. »

Tome 2, Les disparus du Clairdelune

« La première fois que je vous ai vue, je me suis fait une piètre opinion de vous. Je vous croyais sans jugeote et sans caractère, incapable de tenir jusqu’au mariage. Ça restera à jamais la plus grosse erreur de ma vie. »

« Il en allait toujours ainsi avec elle : plus elle avait le cœur gros et plus sa tête était vide. »

« Si elle s’était perfectionnée dans l’art de la lecture, c’était parce qu’elle ne s’était jamais sentie aussi proche de sa propre vérité qu’en explorant celle des objets. Le passé n’était pas toujours beau à regarder, mais les erreurs des personnes qui l’avaient précédée sur Terre étaient aussi devenues les siennes. Si Ophélie avait retenu une chose dans la vie, c’était que les erreurs étaient indispensables pour se construire. »

La Passe-Miroir, tome 1 : Les fiancés de l’hiver, Christelle Dabos. Gallimard jeunesse, 2013. 517 pages.

La Passe-Miroir, tome 2 : Les disparus du Clairdelune, Christelle Dabos. Gallimard jeunesse, 2015. 552 pages.

Chemin perdu, d’Amélie Fléchais (2013)

Chemin perdu (couverture)Avec une copine qui aime beaucoup Amélie Fléchais, j’en avais beaucoup entendu parler, mais je n’en avais jamais lu avant de découvrir cette bande-dessinée. Chemin perdu donc. L’histoire de trois copains qui, au cours d’une chasse au trésor organisée par leur camp de vacances, se perdent dans la forêt et rencontrent une pléthore de créatures étranges.

Pour commencer, visuellement, Chemin perdu est magnifique. Amélie Fléchais a vraiment un style très personnel et unique. Les dessins sont très délicats et j’ai beaucoup apprécié ce noir et blanc sporadiquement ponctué de quelques cases (ou quelques planches) en couleur. Ce sont des explosions de couleurs et ces planches-là sont sublimes. Il y a un petit goût de Japon dans les traits d’Amélie Fléchais, quelque chose qui rappelle les mangas mais aussi les animés de Miyazaki – notamment de Princesse Mononoke – avec ces bestioles étranges, ces animaux géants, ces esprits des bois.

Chemin perduEn se perdant dans cette forêt, les trois garçons vont vivre une aventure étrange et onirique. On ne comprend pas tout, mais on se laisse porter de rencontres en rencontres. Malgré cela, j’ai eu un peu de mal avec cette intrigue. Le bizarre, l’onirique, les rencontres farfelues, le côté conte… tout cela avait tout pour me plaire. Et effectivement, cela m’a plu, mais je n’ai pas été totalement séduite. J’ai décroché par moment, j’ai été dubitative devant certains éléments sans queue ni tête, j’ai été surprise par la fin qui arrive trop vite. Pourquoi ai-je adoré la loufoquerie de L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur et bloqué devant celle de Chemin perdu ? Je ne sais pas, je l’ai relu et j’ai ressenti les mêmes impressions.

Une très belle BD au style graphique superbe, en parfaite adéquation avec la magie qui se dégage de cette histoire, mais dont l’intrigue m’a malheureusement quelque peu laissée de marbre.

« Dans l’obscurité, elle courut aussi vite qu’elle put, mais déjà une triste fin l’attendait.
La forêt ne relâche, en effet, pas si facilement ce qui lui appartient…
 »

Chemin perdu, Amélie Fléchais. Soleil, coll. Métamorphose, 2013. 95 pages.

Chemin perdu

Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern (2010)

Le Cirque des rêves (couverture)Bienvenue au Cirque des rêves ! Un univers magique, tout de noir et de blanc, des spectacles à couper le souffle, des friandises exquises, la promesse d’une nuit parfaite… mais surtout l’arène pour un duel aux règles étranges, un duel pour lequel Célia et Marco, deux jeunes illusionnistes, sont préparés depuis l’enfance. Mais au fil des années, leurs sentiments pour leur mystérieux adversaire évoluent…

Quand je me suis plongée dans Le Cirque des rêves – dont la couverture m’attirait depuis des lustres –, j’ai été happée par l’ambiance enchanteresse qui se dégage de ces lignes. Il y flotte un parfum de mystère irrésistible. L’intrigue prend son temps pour se mettre en place et pour se développer, mais cela participe au charme onirique de ce cirque et de ce roman.

L’écriture est légère et envoûtante. L’utilisation du présent nous permet d’évoluer aux côtés des personnages. L’auteure maintient cependant une certaine distance par rapport à ses personnages. Si nous faisons des incursions dans leurs pensées ou leurs émotions, ils nous restent relativement inconnus et mystérieux, notamment les deux personnages principaux, Célia et Marco, inaccessibles pour tous.

Féeriques sont les descriptions du cirque, de son horloge, de ses chapiteaux, de son ambiance. Ce livre possède sa propre magie, celle de rendre le cirque réel : nous faire voir les chapiteaux, humer l’air parfumé au chocolat chaud et au caramel, sentir crépiter l’émerveillement de la foule autour de soi… Un seul désir : le voir apparaître près de chez moi. Erin Morgenstern a dû transformer de nombreux lecteurs en rêveurs, ses amoureux du cirque reconnaissables à leur écharpe rouge.

Les personnages sont superbes. La relation entre Célia et Marco m’a conquise par sa subtilité (à ce sujet, je trouve que le résumé exagère un peu l’importance de la romance qui, si elle a une importance cruciale, est en réalité délicate et discrète, amenée et contée avec finesse), mais j’ai également beaucoup apprécié Poppet et Widget, les sympathiques jumeaux aux cheveux roux nés en même temps que le cirque.

Poétique, onirique, Le Cirque des rêves est un livre étrange et captivant. Par son style inhabituel et son rythme tranquille, il m’a bercée pendant quelques merveilleuses heures de lecteur et continue de me hanter. Une très belle histoire… Bienvenue au Cirque des rêves.

« La soirée d’inauguration est spectaculaire. Tout est organisé dans les moindres détails et, bien avant le coucher du soleil, une immense foule se presse devant les grilles. Lorsque, enfin, les visiteurs sont autorisés à pénétrer dans l’enceinte, ils écarquillent des yeux qui ne cessent de s’agrandir à mesure qu’ils passent de chapiteau en chapiteau.
Tous les éléments du cirque se fondent en une merveilleuse symbiose. Des numéros répétés dans des pays, parfois même des continents éloignés sont présentés dans des chapiteaux voisins, chacun se mêlant aux autres en un ensemble parfaitement homogène. Chaque costume, chaque geste, chaque pancarte de chapiteau est plus extraordinaire que les précédents.
Même l’air est idéal, pur et frais, imprégné de senteurs et de sons qui enchantent et subjuguent tous les spectateurs. »

« Il est difficile de voir la réalité en face lorsqu’on est plongé dedans, dit Tsukiko. On y est habitué. C’est confortable. »

« Vous pouvez raconter une histoire qui va s’ancrer dans l’âme de quelqu’un, devenir son sang, son être, sa raison de vivre. Cette histoire va l’émouvoir, le galvaniser, qui sait ce dont il sera capable grâce à elle, grâce à vos paroles. »

Le Cirque des rêves, Erin Morgenstern. Pocket, 2015 (2010 pour l’édition originale. Editions Flammarion, 2012, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte. 569 pages.

Harry Potter and the Cursed Child, de J.K. Rowling, John Tiffany et Jack Thorne (2016)

Harry Potter and the Cursed Child (couverture)Dix-neuf ans plus tard… Albus Severus Potter, le cadet de Harry et Ginny, entre à Poudlard avec, sur ses épaules, la pesante célébrité de son père. Pas facile de gérer les attentes que l’on place sur lui. La tension entre le père et le fils grandit, mais un plus grand danger s’approche : le retour des ténèbres.

Commençons par le positif, ce ne devrait pas être très long.

Je dois reconnaître que, en ouvrant le livre, j’ai éprouvé une certaine excitation à l’idée de retrouver ce monde. Ce qui était relativement inattendu dans le sens où je n’attendais pas de « suite » (pour moi, la fin, c’était l’épilogue des Reliques de la Mort). Dans cette idée, il était plutôt sympathique de découvrir St Oswald’s Home for Old Witches and Wizards (un nouveau lieu plein de magie, même si, évidemment, on peut regretter ici la forme script qui réduit considérablement les descriptions) ou the Trolley Witch qui révèle ses secrets (de manière mal exploitée, je trouve, mais il y avait l’idée).

Ensuite, j’ai trouvé que le duo Albus/Scorpius était très sympathique. Leur caractère, leur relation… je peux dire que je me suis attachée à eux. Quant aux aspects psychologiques liés soit à la relation conflictuelle entre Harry et Albus, soit à l’héritage familial (celui des Potter comme celui des Malefoy), je les ai trouvé intéressants et plausibles, quoique un peu sous-exploités (mais le fait qu’il s’agisse d’une pièce de théâtre oblige à des raccourcis).

Le fait que ce soit le script d’une pièce de théâtre ne m’a pas dérangée. Le livre est ainsi essentiellement composé de dialogues, ce qui fait qu’il se lit vite et que l’anglais utilisé est très abordable.

Passons aux points négatifs à présent.

J’ai envie de dire… Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Je n’ai pas assez de doigts pour compter les incohérences totalement aberrantes qui ponctuent ce livre. Sans parler des Deus Ex Machina beaucoup trop faciles. Je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais je ne comprends pas. J.K. Rowling y a participé, elle a approuvé le texte, et elle accepte ça ? On dirait une mauvaise fanfiction ! (A ce sujet, je vous renvoie à cet article de La Gazette du Sorcier : « Pourquoi Harry Potter & the Cursed Child ressemble à une fanfiction »). Quelle déception…

Et heureusement que les deux petits nouveaux étaient là pour relever un peu le niveau parce que je n’ai pas d’éloge à faire pour les autres personnages. Où sont mes vieux amis ? Ron est tourné en ridicule, Ginny a perdu de sa fougue (à croire qu’ils se sont basés sur la Ginny des films pour imaginer celle de la pièce), Hermione est méconnaissable et totalement effacée.

Enfin, il m’a manqué l’humour comme dans les « vrais » Harry Potter. Car si Ron me faisait rire dans la saga, je ne considère pas comme drôles ses quelques pathétiques répliques.

Peut-être est-ce plus intéressant sur scène (dernier espoir…). J’aimerais voir le jeu des comédiens et je m’interroge sur la façon dont ils matérialisent la magie sur scène. Certaines scènes en sont totalement remplies. Je pense notamment à la bibliothèque ensorcelée d’Hermione, aux scènes aquatiques ou encore à Bane !

Finalement, mon avis est celui que je m’attendais à avoir. Pas de surprise : une immense déception mâtinée d’un peu de plaisir – qui tend à s’effacer peu à peu – pour une appréciation globale plus que mitigée. Je suis triste d’avoir été aussi déçue.

« Bane: I’ve seen your son, Harry Potter. Seen him in the movements of the stars.

Harry: You’ve seen him in the stars?

Bane: I can’t tell you where he is. I can’t tell you how you’ll find him.

Harry: But you’ve seen something? You’ve divined something?

Bane: There is a black cloud around your son, a dangerous black cloud.

Harry: Around Albus?

Bane: A black cloud that may endanger us all. You’ll find your son again, Harry Potter. But then you could lose him forever.  »

Harry Potter and the Cursed Child : parts one and two, J.K. Rowling, John Tiffany et Jack Thorne. Little, Brown and Company, 2016. 343 pages.

Publication en français, traduit par Jean-François Ménard comme tous les autres Harry Potter, chez Gallimard Jeunesse le 14 octobre 2016.

Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel (2015)

Feuillets de cuivre (couverture)Regardez cette couverture comme elle est belle ! Comment résister ? Ce livre m’a hurlé « Ouvre-moi ! » dès que mes yeux sont tombés sur lui qui reposait, seul, sur une table de la bibliothèque. Et quand, en le retournant, on lit : « Si une bibliothèque est une âme de cuir et de papier, Feuillets de cuivre est sans aucun doute une œuvre d’encre et de sang. », on ne peut pas ne pas obéir à cet ordre. Donc. Je l’ai emmené et je l’ai lu. Et je l’ai aimé.

Dans Feuillets de cuivre, Ragon, employé à la Sûreté, personnage obèse et cultivé, est confronté à de nombreux crimes à travers la capitale. Pour résoudre ces enquêtes parfois très glauques, Ragon a un outil : la littérature.

 

La première partie du roman va jusqu’en 1899 tandis que la seconde commence en 1901. Ce passage au XXe siècle marque également d’un fil rouge dans les enquêtes. Entre 1872 et 1899, les crimes sont variés et apparemment sans aucun lien entre eux. On trouve un meurtre dans une chambre close, un journal codé, des meurtres de prostituées à la Jack l’Eventreur, etc., et les résoudre permet à Ragon de monter tranquillement les échelons de la Sureté. Dès 1901, un personnage fait son apparition : l’Anagnoste. Ce personnage – qui tient son nom de celui donné à l’esclave ou affranchi chargé de faire la lecture à haute voix dans l’Antiquité – devient peu à peu la Némésis, l’ennemi parfait de Ragon. Il reprend les anciennes enquêtes de Ragon, ce qui rend cette seconde partie bien plus intéressante.

 

Je ne connais pas trop la littérature steampunk, mais quoi qu’il en soit, Feuillets de cuivre n’est pas une accumulation de machines à vapeur et de personnages portant des lunettes de protection (c’est peu ou prou l’image que j’avais en entendant « steampunk »).

Fabien Clavel nous replonge dans un Paris qui a existé : celui de l’affaire Dreyfus, de l’incendie du métro du 10 août 1903… Mais quelques éléments attirent l’attention : des rituels magiques, un prototype d’hélicoptère qui survole les canaux de Paris, les étranges propriétés de l’éther (« un fluide universel capable de transporter la lumière, notamment dans le vide »), un médium qui entre en possession, etc.

Feuillets de cuivre est également une ode à la littérature. Toutes les enquêtes ont un lien avec les livres, des auteurs, des œuvres ou bien l’objet livre en lui-même. Edmond de Goncourt donne un coup de pouce à Ragon, Maupassant a fréquenté la clinique Blanche où la femme de Ragon passera ses derniers jours, un mystérieux criminel laisse derrière lui de morbides réécritures de classiques. Tous les auteurs du XIXe sont là : de Hugo à Baudelaire en passant par Zola, Balzac, Dumas et tant d’autres. N’oublions pas non plus Jules Verne et Eugène Sue.

Quant à Ragon, cet amoureux des livres, il est un mélange de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot. J’ai donc vraiment adoré toutes ces références, ces réécritures, ces apparitions.

 

C’est un roman vraiment bien construit : il ressemble au premier abord à un recueil de nouvelles, mais le fil rouge apparaît peu à peu. Tout est fait avec subtilité. La magie, le paranormal, l’Anagnoste… tout prend forme petit à petit.

La préface d’Etienne Barillier et la postface d’Isabelle Perier sont vraiment très intéressantes et très agréables à lire (pour une fois la préface ne spoile rien tandis que la postface enrichit véritablement la lecture).

 

Un roman très érudit qui peut intéresser aussi bien les amateurs de polars désireux de découvrir un style véritablement original, les amoureux de Paris et/ou de la littérature, les connaisseurs du genre steampunk, ou tout simplement, tous les curieux !

 

« Une bibliothèque, c’est une âme de cuir et de papier. Il n’y a pas de meilleur moyen pour fouiller dans les tréfonds d’une psyché que de jeter un œil aux ouvrages qui la composent. La sélection, le rangement, le contenu, même la qualité de la reliure : tous les détails sont importants. Me croiriez-vous si je vous disais que j’ai résolu toutes mes enquêtes à partir de livres ? »

« N’oubliez jamais cela, Fredouille : tout est dans les livres. Notre vie n’est qu’un feuillet détaché de l’ouvrage gigantesque du monde. »

« Quels points communs entre Notre-Dame de Paris de Hugo, Salammbô de Flaubert et Les Mystères de Paris de Sue ? Tous étaient des romans français écrits au siècle dernier. Pour le reste, les époques, les lieux, les styles des récits différaient.

Trois récitations, trois œuvres, trois morts.

La pensée du commissaire ne pouvait se détacher de cette obsédante trinité. »

Feuillets de cuivre, Fabien Clavel. ActuSF, coll. Les trois souhaits, 2015. 338 pages.

Les contes de la rue Broca, de Pierre Gripari, lu par Pierre Gripari et François Morel (Gallimard, Ecoutez lire, 2012)

Les contes de la rue Broca (audio)Je découvre avec ce livre audio ces fameux Contes de la rue Broca que je n’avais jamais lus ou entendus :

  • La sorcière de la rue Mouffetard ;
  • Le géant aux chaussettes rouges ;
  • La paire de chaussures ;
  • Scoubidou, la poupée qui sait tout ;
  • Roman d’amour d’une patate ;
  • Histoire de Lustucru ;
  • La fée du robinet ;
  • Le gentil petit diable ;
  • La sorcière du placard à balais ;
  • La maison de l’oncle Pierre ;
  • Le prince Blub et la sirène ;
  • Le petit cochon futé ;
  • Je-ne-sais-qui, je-ne-sais-quoi ou la femme de bon conseil.

J’ai écouté ces histoires avec plaisir (évidemment, j’ai apprécié certaines histoires plus que d’autres). Facétieuses, rigolotes, parfois (très légèrement) effrayantes, elles évoquent toutes une galerie de personnages hauts en couleurs. Un diable peut être gentil et un cochon envieux, une poupée peut voir l’avenir, les sirènes et les géants se promènent tranquillement. Au milieu d’eux, une famille de la rue Broca composée de papa Saïd, Bachir et ces trois sœurs Nadia, Malika et Rachida réapparaît régulièrement. Un gentil recueil de contes.

En revanche, je suis moins convaincue de la lecture qui en est faite… Je n’ai pas été embarquée. Pierre Gripari a écrit des histoires très sympathiques, mais je n’aime ni sa manière de les lire, ni sa voix. De plus, l’accompagnement musical est trop répétitif à mon goût avec des mélodies ou des bruitages qui se retrouvent d’une histoire à l’autre. (En revanche, les chansonnettes me sont vite rentrées dans la tête.)

Un dernier mot : il ne me reste plus qu’à aller me promener dans la rue Broca.

Pour écouter un extrait, rendez-vous sur le site des éditions Gallimard: « La sorcière de la rue Mouffetard ».

« Sorcière, sorcière…

Prends garde à ton derrière… » ♪♫♪

Les contes de la rue Broca, Pierre Gripari, lu par Pierre Gripari et François Morel. Gallimard, coll. Ecoutez lire, 2012. 4h.