La parenthèse 9ème art – Bergères Guerrières et Canoë Bay

Un peu lassée de voir traîner ces chroniques esseulées dans mon ordinateur, je vous propose une petite parenthèse 9ème art avec des lectures qui remontent à quelques mois maintenant. Deux très belles découvertes, dont la première ne vous est peut-être pas inconnue !

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Bergères Guerrières (3 tomes, en cours), de Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin) (2017-2019)

Voilà dix ans que les hommes ont disparu, avalés par une guerre aux confins du pays. Les femmes ont dû s’organiser et surtout, organiser la défense du village. Ainsi est né l’ordre des bergères guerrières. Ce sont ces combattantes d’élite que la jeune Molly s’apprête à rejoindre en prenant le titre d’apprentie.

Au scénario, j’appelle Jonathan Garnier qui a fait naître l’énergique et émouvante Momo ! Et qu’avons-nous là ? Une histoire d’aventures et une histoire de femmes et de filles braves et prêtes à tout pour défendre leur village.
Dans un univers qui n’est pas sans rappeler la pittoresque bourgade de Berk (Dragons), Molly et ses amies sont nommées apprenties. Sous l’égide des guerrières d’élite, elles apprennent à manier arcs, épées et autres marteaux de guerre. Toutes ont des traits de caractère très différents – énergique, blasée, colérique, peureuse… – mais toutes se surpassent, affrontent leurs peurs, leurs blocages et leurs doutes. Être une fille n’est nullement un handicap dans ce pays. Et ce n’est pas Liam, le meilleur copain de Molly, qui dirait le contraire : il est au contraire prêt à tout pour rejoindre l’ordre des bergères guerrières.
J’ai aussi été sous le charme de la magie qui opère en ce monde. Pas de pouvoir pour nos bergères guerrières, mais des sorciers et sorcières qui vivent isolés, en communion avec la nature. Une tribu, une famille, un peuple féerique attirant quoique parfois inquiétant. Et cette magie noire aussi, qui a donné vie à cette Malbête dont l’ombre pèse sur le village.

Au dessin, j’appelle Amélie Fléchais dont la beauté du trait n’est plus à prouver ! Déjà, il y a ces couvertures qui sont tout simplement à tomber ! Ensuite, elle offre à cette contrée des teintes écossaises avec ces rochers, ses étendues vertes, son brouillard, ses moutons : rien que cela avait de quoi me séduire. Ses personnages sont très expressifs et plutôt craquants, à commencer par ce petit feu follet prénommée Molly. Avec sa chevelure rousse, ses bonnes joues et son enthousiasme mâtiné d’un sale caractère, difficile de rester de marbre face à cette héroïne entraînante. Tout en rondeur et en douceur, son trait si distinctif apporte un véritable charme à cette histoire.
Par contre, pour être honnête, j’ai été déstabilisée par le tome 3. L’histoire est toujours aussi chouette, mais le dessin m’a semblé bien différent. Plus grossier, aux traits plus épais. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai lu le troisième tome deux mois après les deux premiers ou si la disparité dans le coup de crayon est bien réelle, mais cela a fait naître un sentiment mitigé sur le troisième tome qui tranche avec l’enthousiasme des premiers. Cela, cependant, ne retire en rien les qualités de cette saga dont j’attends la suite avec curiosité et impatience.

Comment dire non à une si belle histoire d’amitié, d’égalité, de courage et de magie ? Tendre, humour, aventure et féminisme, le tout dans une ambiance celtique/viking, personnellement, j’en redemande !

Bergères Guerrières (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Glénat, coll. Tchô !.
– Tome 1, La Relève, 2017, 70 pages ;
– Tome 2, La Menace, 2018, 71 pages ;
– Tome 3, Le Périple, 2019, 64 pages.

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Canoë Bay, de Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin) (2009)

Canoë Bay (couverture)Ce roman graphique raconte l’histoire de Jack, jeune Acadien orphelin, qui, alors qu’il n’est que mousse, se découvre détenteur d’un indice conduisant à un fabuleux trésor.
J’attendais pour en publier la chronique d’avoir lu les autres ouvrages du même auteur et de la même série – à savoir Frenchman, Iroquois, Pawnee et Vanikoro – que possédait la bibliothèque où je travaillais, sauf que j’ai si bien lu autre chose que me voilà partie, d’où cette simple chronique.)

Cette bande dessinée mêle deux histoires. Une histoire fictionnelle sur fond historique.
Pour l’histoire avec un grand H, c’est l’histoire du Canada en 1755, ce sont les conflits franco-britanniques pour le Nouveau Monde, c’est l’esclavage. C’est croiser les noms de Mary Read, Anne Bonny et Calico Jack Rackham.
Et dans cette grand Histoire, il y a le jeune Jack. Il y a la rencontre avec des Indiens et des pirates ! Un rêve de gosse, pas toujours idyllique avouons-le. Le chef de la bande de pirates, John Place, alias « Lucky Roberts », rappelle le John Silver du film Disney La Planète au trésor : avide de trouver son or mais pas si « sans foi ni loi » finalement. C’est un récit d’aventure, d’amitié, d’amour, mais aussi de combats et de mort. Un périple, la nature, les dangers, les haines des hommes. Pas de répit, pas d’ennui.

Et puis, il y a les dessins de Patrick Prugne, l’auteur de Poulbots, sublime ouvrage dont j’ai déjà parlé, à ne pas confondre avec son fils Thibault Prugne (dessinateur tout aussi talentueux par ailleurs). Dès qu’on ouvre la BD, c’est parti, on en prend plein les yeux. Les paysages, les forêts, les lacs… Les couleurs, la chaleur de ses illustrations, l’expressivité des personnages… Les aquarelles de l’artiste sont absolument sublimes.

En bonus (et je ne dis jamais non aux bonus) : plein de croquis et d’esquisses préparatoires qui enrichissent la fin de l’ouvrage et donnent à voir un soupçon du travail de documentation nécessaire à un tel ouvrage.

Une très belle bande-dessinée portée par des illustrations magnifiques, notamment de la nature nord-américaine.

Canoë Bay, Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin). Editions Daniel Maghen, 2009. 102 pages.

Le Chant des ronces : contes de minuit et autres magies sanglantes, de Leigh Bardugo (2017)

Le Chant des ronces (couverture)Cadeau de Noël… 2018, il était temps que je le lise (j’aimerais dire que c’est le dernier livre datant de ce Noël que je n’ai pas lu, mais non (et depuis il y a eu un anniversaire et un autre Noël, et à chaque fois, des livres qui me font terriblement envie mais que je fais durer encore et encore sans trop savoir pourquoi (à part pour le plaisir de les regarder en me disant « j’ai tellement envie de le lire, je suis trop contente de l’avoir sous la main ! »))). Mais j’avais une presque bonne raison pour le faire attendre : je pensais lire Grisha avant de me plonger dans ce recueil de contes faisant partie du « GrishaVerse ». Sauf que j’ai lu moult chroniques mitigées faisant disparaître mon envie de me les offrir, ma bibliothèque ne semble pas décidée à les acquérir (et plus le temps passe, moins c’est probable), donc j’ai lâché l’affaire (même si j’espère toujours pouvoir les lire un jour, histoire de me faire mon opinion) et je me suis tournée vers Le Chant des ronces.
(Trop longue, cette intro, je ne suis pas sûre que la chronique le soit autant.)

Il s’agit donc de six contes que l’on raconte aux enfants zemenis, ravkans, kerchs et fjerdans. Toutefois, je pense qu’ils sont tout à fait lisibles par quelqu’un ne connaissant pas le « GrishaVerse » (en ce qui me concerne, je n’ai lu que Six of Crows). Il y a des références à l’univers : des formes spécifiques de magie, quelques lieux… mais rien qui ne soit, à mon sens, appropriable par n’importe quel·le lecteur·rice.
J’ai beaucoup aimé ces histoires dans lesquelles on retrouve l’ombre du Minotaure, d’Hansel et Gretel, des contes japonais remplis de renards rusés, de Casse-Noisette ou de La petite sirène… Il y a sans doute d’autres clins d’œil que je n’ai pas repérés (comme, par exemple, la polyphagie de Tarrare dont l’autrice parle dans le petit mot qui clôt le livre et dont je n’avais jamais entendu parler avant).

Dans ces contes, les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit et les héroïnes et héros apprennent à leurs dépens que leur confiance a parfois été bien mal accordée. Ne pas se fier aux apparences pourrait être le maître-mot de cet ouvrage. Certaines intrigues ont un petit côté dérangeant de temps à autre que j’avoue avoir beaucoup apprécié. Cependant, je dois admettre que le sous-titre et la petite quatrième de couverture me laissaient espérer des récits bien plus sombres qu’ils ne le sont en réalité. Je m’attendais à des mésaventures plus cruelles et à des fins bien plus amères en réalité. Ces espérances légèrement trahies n’ont cependant pas gâché mon plaisir (soulagement) car je me suis laissée très facilement embarquer par ces légendes et l’écriture envoûtante de Leigh Bardugo.
Néanmoins, il y a tout de même quelque chose de très dur, de cruel et d’amer dans ce constat qui se dessine peu à peu selon lequel les personnes qui devraient vouloir le plus grand bien à nos protagonistes se révèlent souvent décevantes. Amitiés trahies, familles lâches ou cupides… c’est souvent loin de leur terre natale que les personnages principaux pourront trouver le bonheur.

Le Chant des ronces parle des rêves, des désirs, des espoirs, des défauts, des violences qui agitent le cœur des humains. Les thématiques abordées sont extrêmement modernes et totalement fascinantes. Leigh Bardugo s’est magnifiquement approprié la forme du conte pour raconter ses histoires, jusqu’à ces morales malignes et percutantes, souvent justes et terribles.

Il faut maintenant que je vous parle d’un élément essentiel dans le charme de cet ouvrage : les illustrations. J’ai été particulièrement séduite par les illustrations de Sara Kipin, toutes en nuances de rouges et de bleus. Celles-ci dévorent lentement les pages du recueil, traçant peu à peu un encadrement à l’histoire jusqu’à une superbe image finale qui prolonge parfois le récit. J’ai adoré prendre le temps d’en admirer les détails, de suivre leur progression, de chercher des yeux l’ajout en tournant une page…

(Comme une nouille, j’ai mis ce livre en carton avant de prendre en photo les images que je voulais vous montrer. En voici donc trois trouvées sur internet.)

Une magnifique couverture avec dorures, des illustrations à tomber, des histoires captivantes, Le Chant des ronces est indubitablement un livre absolument sublime !

« La magie ne demande pas de beauté, affirma-t-elle. La magie facile est jolie. La grande magie exige qu’on trouble les eaux. Elle exige le désordre, la révolution. »

« Si l’amour s’exprime avec des fleurs, la vérité exige des épines. »

Le Chant des ronces : contes de minuit et autres magies sanglantes, Leigh Bardugo, illustré par Sara Kipin. Milan, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anath Riveline. 290 pages.

Les Royaumes Crépusculaires, de Mathieu Gaborit (1995-1997)

Les Royaumes Crépusculaires (couverture)

Depuis l’année dernière et ma lecture de La Cité exsangue, j’avais très envie de découvrir les précédents romans de Mathieu Gaborit, notamment ceux prenant place dans le même univers. C’est à présent chose faite à travers l’intégrale des Royaumes Crépusculaires. Elle réunit deux trilogies :

Les Crépusculaires :

  • Souffre-jour ;
  • Les Danseurs de Lorgol ;
  • Agone.

Abyme :

  • Aux ombres d’Abyme ;
  • Renaissance ;
  • La Romance du démiurge.

Le cycle d’Agone
Agone de Rochronde doit hériter du titre de baron légué par son père, mais le jeune homme refuse d’accepter ce titre d’aristocrate, préférant parcourir l’Urguemand pour éduquer le peuple. Cependant, lorsqu’un testament de son père le met face à ses responsabilités et qu’il découvre les arcanes du pouvoir, Agone se prend au jeu et entame un périple semé d’embûches lors duquel il aura le sort du royaume entre les mains.
Le cycle d’Abyme
Quant à Maspalio, farfadet et Prince-voleur de la cité baroque d’Abyme, le voilà accusé de meurtre. Il se lance dans une enquête éperdue pour prouver son innocence et éclaircir les ténèbres qui l’entourent.

Après ma riche lecture du Nom du Vent, mon entrée dans l’univers de Mathieu Gaborit m’a semblé un peu rapide. A peine commencé, voici Souffre-jour terminé !
Si je me suis sentie un peu déphasée avec ce premier récit, c’est principalement pour deux raisons. Tout d’abord, car le séjour d’Agone de Rochronde au Souffre-jour est très bref. J’aurais aimé en savoir plus, mais, du fait de la narration à la première personne, cela aurait signifié une plus grande implication de la part d’Agone, ce qu’il se refuse à faire puisque ce passage au collège lui est imposé. C’est d’ailleurs assez original, me semble-t-il, ce refus du collège de la part du héros. Les autres élèves l’ont attendu et espéré, comme c’est souvent le cas en fantasy (difficile de ne pas penser à Harry Potter ou au Nom du Vent).
Ensuite, ce même héros s’est révélé très passif. Les intrigues se nouent autour de lui et il se contente le plus souvent de suivre le cours des événements sans savoir que ses prétendues décisions personnelles ne sont là que pour faire le jeu de ceux qui le manipulent.

Cet univers de manigance et de pouvoir constitue d’ailleurs la toile de fond de la trilogie : à de multiples reprises, divers personnages pensent en manipuler d’autres sans savoir qu’ils servent eux-mêmes de pantins à plus puissants, plus rusés ou plus clairvoyants qu’eux. Il faut dire que le premier tome prend place dans un collège qui a la particularité de former des éminences grises : le ton est donné.
C’est aussi un univers de magie assez fascinant qui se met en place : les souffre-jours, les Psycholunes, l’accouchement d’une rapière dotée d’une conscience (et d’instincts meurtriers), l’Accord, les fées noires… Tout un vocabulaire qui a capturé mon attention, stimulé mon imagination et régalé mon appétit de fantasy.
Mathieu Gaborit n’explique pas tout et nous laisse découvrir le monde dans lequel il nous plonge au fil des pages. Si généralement, tout finit par s’éclairer, cela donne parfois lieu à des étrangetés comme cette unique et solitaire mention des « Gros » dans Les Crépusculaires. Certes, on en apprend davantage sur eux dans la second trilogie, mais qui ne la lirait pas resterait dans l’expectative jusqu’au bout. Elle est toutefois annonciatrice d’un monde plus vaste et c’est peut-être là sa principale utilité.

Les second et troisième tomes (Les Danseurs de Lorgol et Agone) se poursuivent sur cette même voie. Côté magie, on rencontre les Lutins, les Nains, les Défroqués et surtout les Danseurs, les artisans de la magie, des créatures de mouvement et de grâce manipulées par les mages pour faire naître les enchantements. Une idée originale qui m’a émerveillée… et qui est aussi la source de mes plus puissants dégoûts lorsque l’on rencontrera les Obscurantistes qui ont une façon assez sanglante de traiter avec les Danseurs.
L’intrigue devient de plus en plus complexe et stratégique. Les différents acteurs font leur apparition : le Cryptogramme-magicien, les trois ordres de mages (les Jornistes, les Eclipsistes et les Obscurantistes), les royaumes voisins… Tous ont leurs projets pour l’Urguemand, tous se mentent, se manipulent, se tirent dans les pattes et se trahissent. Complots et ambition sont au programme avec Agone au milieu. Agone qui gagne en maturité, qui apprend et qui devient enfin décisionnaire après avoir longtemps subi. Il faut dire qu’il a à sa disposition des talents lui conférant des avantages certains. Magie, musique et excellence au combat grâce à sa rapière constitue son trio d’atouts… qui semblent parfois trop vite acquis à mon goût. En fort peu de leçons, le voilà qui maîtrise tel ou tel art de manière tout à fait admirable (sauf pour la magie où l’on nous fait bien comprendre que son don n’est pas de taille à affronter d’autres maîtres). Non non non, c’est trop facile !
Finalement, l’histoire est plus creusée stratégiquement qu’humainement parlant. A l’exception d’Agone dont nous partageons les pensées, les autres personnages ne sont pas forcément d’une grande profondeur psychologique, bien que des excursions pendant lesquelles on suit un autre personnage d’Agone (comme Amertine, Lerschwin ou Amrod) permettent d’en savoir un peu plus sur leur intériorité, leurs pensées et leurs plans.
Dans un univers globalement masculin, quelques femmes parviennent toutefois à tirer leurs épingles du jeu et leur présence se révèlent cruciales pour Agone. Il y a Amertine, la fée noire capable de donner vie au métal et à la pierre : Ewelf, sa sœur digne d’une Eowyn, qui dirige la baronnie, tire à l’arc et se bat sans avoir rougir devant un soldat ; et Eyhidiaze, une magicienne de grand talent.

Si la fin est peut-être à l’image du début un peu trop rapide, un peu trop facile dans son dénouement, assez peu surprenante, ça n’en reste pas moins une trilogie qui m’a entraînée dans un monde magique riche et complexe doté d’un aspect stratégique globalement fascinant.

Nous montons ensuite un peu plus au nord pour découvrir la tentaculaire et abracadabrantesque ville d’Abyme. Là, après les mages qui utilisaient une créature pour faire fonctionner leurs pouvoirs, nous rencontrons des conjurateurs qui invoquent quant à eux des démons venus des abysses. Il en existe toute une tripotée – Opalins, Incarnat, Azurins, Vermillons, Obsidiens… – plus ou moins puissants, plus ou moins exigeants, chaque invocation donnant lieu à un contrat auprès d’un Advocatus Diaboli définissant la mission du démon et le paiement promis par le conjurateur.
Dans cette histoire, l’intrigue est plus resserrée autour de notre héros et une machination complexe contre Maspalio se met lentement en place. Qui ? Pourquoi ? Comment ? Autant de questions sans réponses. L’univers fascine, les mystères s’épaississent, et nous sommes sans tarder happé·es par ce roman.
Maspalio est un personnage charmant, même s’il est le seul dans ce cas-là. Encore une fois, il est le seul que l’on apprend à connaître suffisamment bien pour qu’il puisse y avoir un quelconque attachement. Ancien Prince-voleur aux désirs parfois contradictoires – retraite vs plaisir des défis – il nous fait visiter sa ville dont il connaît tous les recoins. Les palais, les canaux, les souterrains, les rades, les différents visages de la ville se dessinent peu à peu. Les noms de rues et de lieux sont évocateurs et porteurs en eux-mêmes de toute une histoire parallèles. Il nous permet également de rencontrer tout un bestiaire mythologique : après les nains et les lutins d’Agone, voici des sirènes, satyres, méduses et autres minotaures.

Toutefois, tout au long de ma lecture et encore après, maintenant que je l’ai finie depuis quelques semaines, je ne parviens pas à me défaire de cette sensation de trop peu. J’aurais souhaité davantage d’épaisseurs, davantage de détails. Tant sur le monde que sur les personnages. Mathieu Gaborit a pourtant créé des personnages prégnants qui fascinent ou rebutent, c’est selon, comme les Lithurges ou les Gros, sauf que. Sauf que voilà, on ne les côtoie pas assez, on n’en sait pas suffisamment à mon goût. Certes, ils contribuent à donner de l’ampleur à l’univers créé, mais ça ne suffit pas à me rassasier et j’ai encore des questions en tête, une grande soif de détails.
De même pour les personnages. Une simple description ne suffit pas à leur donner corps. Je pense par exemple aux compagnons de Maspalio : à l’exception d’un voire deux d’entre eux, je les ai immédiatement mélangés et oubliés. Et lorsqu’un personnage est bien campé, la description physique est tout à fait accessoire. Pour résumer, je préfère qu’on me raconte qui il est intérieurement que à quoi il ressemble, chose qui m’importe peu.
J’avais déjà fait ce reproche au tome 1 des Nouveaux mystères d’Abyme, mais je les avais mis sur le compte du fait qu’il ne s’agissait justement que d’un premier tome. Il semblerait que ce ne soit pas lié finalement.

C’était vraiment une très bonne lecture, je me suis régalée, je ne peux pas dire le contraire. L’intrigue est efficace et, allant doit au but, nous pousse à tourner les pages à toute allure. L’univers imaginé par Mathieu Gaborit est vraiment riche et captivant. Il en ressort des idées assez originales – les Danseurs artisans de la magie, le Souffre-jour, collège atypique, les chasseurs de feux follets, le « code couleur » démoniaque, les Salanistres, etc. – et des ambiances fortes – sombres et délétères dans Agone, magiques et excentriques dans Abyme. Au fil des pages, il a généré chez moi de très belles images tandis que, soulignant cette imagination foisonnante, la plume de l’auteur s’est révélée agréable et soignée.
Cependant, on ne se refait pas, j’aurais aimé quelque chose de plus bavard : plus de détails, de précisions, d’anecdotes presque insignifiantes pour l’histoire. Je disais que Le Nom du Vent n’était pas un livre qui explicitait tout, celui-là l’est encore moins. Six livres en cinq cents pages, l’on n’a pas le temps de se perdre dans des digressions pour tout décortiquer, débrouillez-vous un peu, faites travailler votre imagination.
Un peu mitigée donc, même si je lirai la suite des Nouveaux mystères d’Abyme, si elle sort un jour, parce que j’ai bien envie d’avoir le fin mot de l’histoire.

« Ces vieillards veillent sur moi autant que je veille sur eux. Chacun d’entre eux incarne des souvenirs précieux de mon existence. Un passé qui tisse à travers le temps la toile de nos complicités. Seulement, les farfadets vieillissent moins vite que les humains. Un soupçon d’immortalité qui me rend triste, qui m’empêche de leur appartenir jusqu’au bout. Les enterrements se succèdent comme des chapitres que l’on ferme. En attendant que le mien close définitivement le livre de nos vies. »

« Il a cédé sa Salanistre à une jeune humaine dont le cou frissonne sous les caresses de l’animal. Le lézard a refermé sa mâchoire sur la nuque de l’adolescente et se substitue peu à peu à son cœur afin qu’elle devienne Abyme.
Une harmonie minérale, une extraordinaire symbiose qui lie la jeune fille et la cité comme deux amants afin qu’ils forment une seule et même entité dont les frontières s’étendent du cœur de la ville jusqu’aux faubourgs.
Etre Abyme. Entendre les milliers de voix qui résonnent entre ses murs, ressentir les milliers de pas qui la piétinent. Une sensation vertigineuse, un ouragan émotionnel qui mène tout droit à la mort. En devenant votre cœur, la Salanistre n’offre qu’un seul et dernier voyage. […]
Une petite goutte de sang vient d’apparaître sur son épaule, un stigmate qui prouve combien la symbiose est parfaite entre cette jeune fille et Abyme. Quelque part, une arme a entaillé un mur. »

Les Royaumes Crépusculaires, Mathieu Gaborit. Mnémos, 2018 (1995-1996 pour Agone, 1996-1997 pour Abyme). 603 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, de Patrick Rothfuss (2007)

Le nom du vent (couverture)« J’ai libéré des princesses. J’ai incendié la ville de Trebon. J’ai suivi des pistes au clair de lune que personne n’ose évoquer durant le jour. J’ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J’ai été exclu de l’Université à un âge où l’on est encore trop jeune pour y entrer. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires.
Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe.
Vous avez dû entendre parler de moi. »

 J’ai enfin sorti de ma PAL ce lourd pavé qui m’effrayait. Pas à cause du nombre de pages, mais à cause des attentes que j’en avais. Tellement envie d’aimer – tellement sûre d’aimer – que j’avais peur de ne pas aimer tant que ça. Oui, je me mets des pressions totalement inconsidérées pour des broutilles (j’ai malgré tout d’autres livres dans le même cas dans ma PAL). Et alors ? Et alors, sans surprise, c’est un incommensurable coup de cœur !

Par où commencer ?

Dès la première page, j’étais partie. Embarquée par la poésie de ce prologue, cueillie par le souffle épique de ce récit, immergée jusqu’à la noyade dans ce livre imposant qui contient tout un monde à explorer. Pourtant, on ne bouge pas tant que ça dans ce premier tome, on pourrait avoir quelques fourmis dans les jambes à l’idée de tout ce qu’il reste à découvrir dehors si le présent récit n’était pas aussi fascinant.
C’est typiquement le genre de livres dont j’apprécierai une relecture. Je savoure toutes les relectures, mais ma curiosité, mon impatience, mon excitation, mes appréhensions face à l’avenir de Kvothe m’ont poussée à dévorer ces près de huit cents pages. Sentiments tout particulièrement liés au résumé. Savoir que Kvothe a incendié la ville de Trebon fait battre le cœur un peu plus vite lorsqu’il s’approche de la cité ; savoir qu’il a été exclu de l’Université pousse à craindre le moindre faux-pas (or Kvothe possède un talent certain pour s’attirer des ennuis). Ainsi, je l’ai lu comme on dégringole un escalier. A la hâte, en me cognant dans les virages, en trébuchant parfois pour atteindre plus vite les marches suivantes. La prochaine fois, quand je le reprendrai entre mes mains, mes appréhensions auront disparu car je saurai ce qu’il doit se passer et à quel moment. Alors je pourrai prendre mon temps, admirer la forme de l’escalier, détailler les arabesques de la rampe. Et découvrir mille infimes détails qui m’auront à coup sûr échappés lors de cette lecture assoiffée. Je sais qu’il en sera ainsi, comme il en a été pour Harry Potter, A la croisée des mondes, les livres de Pierre Bottero et tant d’autres.
Il se trouve qu’il y en a, des choses à admirer dans le premier roman de Patrick Rothfuss. Ne serait-ce que prendre le temps de savourer la joliesse de chaque phrase de cette histoire qui nous embarque comme un conte. Goûter à l’intelligence percutante de Kvothe lors de ces échanges les plus musclés intellectuellement parlant. Apprécier sa verve et la précision de sa mémoire.

Le Nom du Vent rime indubitablement avec quantité, mais essentiellement avec qualité. C’est de la fantasy riche, dense, prenante. De la fantasy pas toujours simple, qui ne prend pas sans arrêt son lecteur ou sa lectrice par la main pour lui expliquer le moindre concept (notamment tout ce qui concerne le temps et les jours – les espans, Cendling et compagnie – ou la monnaie – chaque pays semblant avoir plus ou moins la sienne, les talents, les drabs, les jots, etc. –).
De la fantasy qui prend son temps. Qui étire ses tentacules dans tous les sens pour nous tracer un tableau vivant et coloré de l’univers qui nous accueille pour quelques bonnes heures. Enchâssée par quelques passages à la troisième personne, la majorité du récit est racontée par Kvothe, à la première personne. Les portraits sont donc biaisés par sa perception des personnages (j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le passage où Bast, l’apprenti du Kvothe qui raconte l’histoire, fait remarquer à son maître que « dans [son] histoire, toutes les femmes sont belles » comme un jeu avec ces femmes toujours sublimes des romans de fantasy avant de lui faire remarquer que celle dont il parle à ce moment-là n’avait pas un physique parfait), de ses relations avec eux, ce que qu’il connaît de leur vie, de leur passé et de leur caractère, mais il évite malgré tout le manichéisme. Sauf peut-être vis-à-vis de son pire ennemi (mais ce serait comme demander à un jeune Harry de dire du bien de Malfoy, il faut le comprendre). Kvothe lui-même est un personnage qui aurait pu être… trop. Trop intelligent, trop précoce, trop malin, trop habile de ses mains et de sa langue. Mais non. Outre le fait qu’il ait de fait difficile de ne pas être fascinée et de ne pas l’apprécier – on le côtoie trop pour cela –, il a aussi des failles. Il souffre, il hait, il se trompe, il fait des erreurs, il s’attire des problèmes, il est trop sûr de lui pour son propre bien, il se laisse emporter par sa fougue ou son arrogance. De la même manière, son amour pour Denna pourrait être trop. Trop soudain, trop exclusif, trop fervent, trop admiratif, mais je ne doute pas que Patrick Rothfuss saura nous surprendre de ce côté-là, Denna elle-même n’ayant rien d’une donzelle en détresse.
La magie adopte différentes formes, plus ou moins complexes, plus ou moins courantes, plus ou moins acceptées. Sympathisme, alchimie, sygaldrie et bien sûr le pouvoir que confère la maîtrise des noms. S’ajoute à cela tout une mythologie avec des contes, des pièces de théâtres, des chants, des récits chevaleresques, des créatures qui existent ? n’existent pas ? à chacun de croire ce qu’il veut, même si cela peut s’avérer dangereux.
La carte en début d’ouvrage est vaste, bien plus vaste que le minuscule territoire exploré dans ce premier tome. Ce qui laisse présager des voyages, des explorations et mille approfondissements par la suite… ainsi qu’une carte un peu plus complète, j’espère, car il est frustrant de ne pas y trouver la majorité des localités citées dans le livre. La majorité de ce volume se déroule à l’Université et j’avoue avoir été comblée. Les petits détails du quotidien me comblent et j’ai toujours aimé découvrir de nouvelles matières, les cours, les professeurs. Impossible de ne pas songer à Harry Potter car j’y ai retrouvé les mêmes sensations. Vous savez, ces moments où il ne se passe rien de crucial pour l’histoire, ces instants de sérénité, de paix relative pour le héros, ces respirations avant que malheurs, tourments et complications ne viennent à nouveau s’abattent sur lui.

Sous la plume travaillée et imagée de son auteur, c’est aussi un livre qui laisse la place à des concepts parfois intangibles, à des idées qu’il est difficile d’expliquer, bref, Patrick Rothfuss donne corps à l’invisible. Le silence, les histoires et les légendes avec leur part de vérité et de mensonges, les masques qui finissent par nous transformer, la pauvreté, la souffrance innommable exhumée d’un luth qui se brise, la magie, la musique, la puissance d’un nom, la violence du vent. Tout cela est d’une importance cruciale et confère une atmosphère bien particulière au récit.

 Ce premier tome s’achève, nous laissant, comme Kvothe, avec des centaines de questions tourbillonnant dans la tête. Je suppose qu’il me faut être patiente et qu’il ne me reste qu’à espérer que les deux volumes qui composent le second tome contiendront quelques ébauches de réponses en attendant que Patrick Rothfuss clôture enfin cette trilogie ouverte en 2007.

Le Nom du Vent est tout simplement une œuvre grandiose. J’en ai eu des frissons, je l’ai refermée attristée et je ne cesse de revivre (voire de relire) tel ou tel passage avec une joie ou une émotion qui me gonfle le cœur de plaisir et d’admiration. Patrick Rothfuss est un conteur : ses mots roulent sur la langue, nous poussant à les prononcer à voix haute pour en apprécier la sonorité, chaque lieu nous plonge dans une ambiance presque palpable.  Il insuffle vie et crédibilité à tout ce qu’il raconte et injecte une originalité tout en reprenant des schémas classiques de la fantasy.

« Cet homme qui d’ordinaire arborait une mine impassible semblait absolument furieux. Une sueur froide m’a glacé l’échine et j’ai pensé aux propos de Teccam dans son Theophany : Il est trois choses que l’homme sage doit redouter : une tempête sur la mer, une nuit sans lune et la colère de l’homme débonnaire. »

« A peine ai-je mis le pied sur l’estrade que les voix dans la salle se sont réduites à un murmure. Dès cet instant, toute nervosité m’a abandonné, chassée par l’attention que me portait l’assistance. Il en a toujours été ainsi avec moi. En coulisse, je transpire à grosses gouttes, dévoré par l’inquiétude, mais, dès que j’entre en scène, je suis envahi par le calme d’une nuit d’hiver dénuée du moindre souffle de vent. »

 « Nous sommes bien davantage que la somme des parties qui nous composent. »

« – Alors, « bleu » est un nom ?
– C’est un mot. Les mots sont les ombres pâlies de noms oubliés. De même que les noms, les mots ont aussi un pouvoir. Les mots peuvent allumer des incendies dans l’esprit des hommes. Les mots peuvent tirer les larmes des cœurs les plus endurcis. Il y a sept mots qui rendront une femme amoureuse de toi. Il y a dix mots qui réduiront à néant la volonté d’un homme fort. Mais un mot n’est rien d’autre que la peinture d’un feu. Un nom, c’est le feu lui-même. »

« – Sous l’Université, j’ai trouvé ce que j’avais toujours voulu et pourtant, ce n’était pas ce que j’attendais…
Il fit signe à Chroniqueur de reprendre sa plume.
– … Comme c’est souvent le cas lorsque l’on obtient ce que l’on désire du fond du cœur. »

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, Patrick Rothfuss. Bragelonne, 2009 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colette Carrière. 781 pages.

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Contes et légendes inachevés, de J.R.R. Tolkien (1980, ouvrage posthume)

Contes et légendes inachevés (couverture)(Je dois dire que j’ai du mal à écrire ce titre correctement, j’ai toujours envie de mettre –ées à la fin. Ce serait tellement plus joli et agréable en appliquant la règle de proximité…)

Dans cette intégrale sont réunis les textes concernant le Premier Âge (pour en savoir plus sur Tuor et Gondolin dont parlait déjà Le Silmarillion ou sur les enfants de Húrin), le Second Âge (pour partir sur l’île de Númenor et rencontrer Galadriel et Celeborn bien avant les événements du Seigneur des Anneaux) et le Troisième Âge (dont les textes compléteront Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux : on découvrira, par exemple, les virulentes protestations de Thorin quant à inclure Bilbo dans leurs plans et son mépris initial pour le Hobbit et le périple des Nazgûls lorsqu’ils partirent en quête de l’Anneau). Enfin, une quatrième partie apporte des précisions intéressantes sur les Drúedain, les Istari (les Mages dont Gandalf et Saruman font partie) et les Palantíri.

Après Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion et une biographie de Tolkien, je poursuis ma découverte de l’œuvre de l’écrivain. Comme Le Silmarillion, ce livre a été publié par son fils, Christopher Tolkien, qui a annoté et parfois remis en forme des histoires écrites par son père. Si les textes présents dans ce recueil répètent parfois ce qui a été dit dans d’autres livres, c’est loin d’être systématiquement le cas. Au contraire, ils étoffent les aventures narrées ailleurs, s’offrent le temps de contempler un paysage, de détailler des relations entre les personnages. Bref, ils sont souvent contemplatifs et rebuteront probablement les lecteurs et lectrices qui n’aiment guère se perdre dans des détails.
Ce n’est donc pas un ouvrage romancé de A à Z : il y a parfois de simples fragments, encadrés, complétés et expliqués par des commentaires de Christopher Tolkien. Tout au long du roman, j’ai imaginé le bureau de Tolkien, des feuillets partout, des débuts d’histoire dans un carnet, un approfondissement dans un autre, une version par-ci et une version par-là, et son fils au milieu de tout ça, tentant de rassembler le tout.
Je dois dire que ce livre commence à devenir pointu. Des prérequis sont nécessaires : il faut avoir lu Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion (et un peu Le Hobbit) pour ne pas être largué·e. D’ailleurs, si je commence à connaître plutôt bien Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, ce n’est pas le cas du Silmarillion et je me suis réjouie que mon unique lecture de ce dernier ne soit pas trop ancienne car, autrement, j’aurais été totalement perdue (j’ai malgré tout dû y rejeter un ou deux coups d’œil).
La lecture est donc moins fluide et il est plus difficile de s’y plonger comme on s’immerge dans un roman. D’où le fait que j’ai pris mon temps, entrecoupant ma découverte de l’histoire de la Terre du Milieu par des excursions dans d’autres univers.

S’il est moins aisé de prime abord, il n’en reste pas moins impressionnant comme toujours lorsque l’on parle de Tolkien. Il aborde ici des considérations étymologiques, chronologiques, historiques, linguistiques, généalogiques, géographiques (et sûrement plein d’autres –iques auxquels je ne pense pas). Tolkien me fascine toujours davantage.
Il savait qu’à tel endroit le sentier était en pente, qu’à tel autre la rivière s’évasait un petit lac avant de repartir en bouillonnant, etc. Sous sa plume – dans le texte comme dans les extraits de lettres parfois rapportés – la Terre du Milieu semble être un vrai pays qu’il aurait mille fois parcouru jusqu’à le connaître par cœur. C’est sans doute le cas, mais en esprit seulement.
Encore une fois, il nous prouve qu’aucun élément n’est laissé au hasard et que tout est explicable. L’une des notes (il y a beaucoup de notes dans cet ouvrage, il ne faut pas y être allergique) reprend une lettre de 1956 dans laquelle Tolkien écrivait : « Dans Le Seigneur des Anneaux, il n’est presque jamais fait référence à quelque chose qui n’ait pas son existence propre (en tant que réalité d’ordre secondaire, ou sous-jacente à la création) (…) Les chats de la Reine Berúthiel et les noms des deux autres mages (avec Saruman, Gandalf et Radagast, ils étaient cinq) sont les seules exceptions qui me viennent en mémoire. » Sauf que Christopher Tolkien nous fournit l’histoire de la Reine Berúthiel qui existait malgré tout, griffonnée comme simple ébauche. Alors je n’ai pas relu Le Seigneur des Anneaux pour vérifier la véracité de cette information – d’autant que je n’ai pas connaissance de tout ce que Tolkien a écrit sans que ce soit publié – mais ça montre une nouvelle fois la profondeur de l’univers auquel il a donné vie.
Je pourrais encore disserter là-dessus parce que je n’ai pas parlé des noms pour lesquels il semblait à chaque fois avoir une explication étymologique (sachant qu’un certain nombre de personnages en ont plusieurs), qu’il passe du sindarin au quenya en allant se référer au vieux norrois ou à une autre langue morte, comme si s’était d’une évidence absolue. Mais je ne vais pas vous réécrire le livre simplement pour vous faire comprendre mon admiration.

Contes et légendes inachevé(e)s est un ouvrage passionnant, mais qui plaira avant tout à celles et ceux qui ont lu les autres romans de l’écrivain et qui, inlassables curieux, souhaitent en savoir toujours davantage, faute de pouvoir visiter la Comté, le Gondor ou la Lórien par leurs propres moyens.

 Un point négatif tout de même en rien imputable aux Tolkien, père et fils : les erreurs dans la traduction. Comme dans tous les livres de Tolkien que j’ai lus à présent, celui-ci est truffé de coquilles et de fautes. Aargh ! On ne parle pas d’une coquille parmi les cinq cents pages, non, c’est fréquent et horripilant. Des noms de personnages sont parfois mélangés ! (Ce qui, pour le coup, sont peut-être des erreurs déjà présentes dans la version originale.) Il faut avoir l’esprit alerte en s’y plongeant pour ne pas se faire avoir par ces aberrantes erreurs. C’est une déception sans cesse renouvelée mais qui me laisse systématiquement abasourdie. Il me semble qu’un auteur de la stature de Tolkien, lu comme Tolkien l’est, mériterait un peu plus de soin dans le travail d’édition. Je ne comprends absolument pas.

Contes et légendes inachevés, intégrale, J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien (introduction, commentaire et cartes). Pocket, 2014 (1980 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Tina Jolas. 526 pages.

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