Bordeterre, de Julia Thévenot (2020)

Bordeterre (couverture)Inès, 12 ans, est une boule d’énergie et d’humour prête à tout pour défendre Tristan, son grand frère autiste. C’est ensemble qu’ils débarquent involontairement à Bordeterre, dans un monde des plus étranges où les enfants Chantent pour faire tourner un moulin et où des monstres à trois yeux gardent la ville. Séparés, ils vont découvrir la réalité de Bordeterre par des rencontres très différentes…

Evidemment, lorsque Lupiot a annoncé la sortie de son premier roman sur son blog, j’étais à la fois curieuse et impatiente de le découvrir. Et pour une fois, je n’ai pas procrastiné (miracle).

Verdict ? Bordeterre est indubitablement une très bonne lecture ! J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, à adopter le rythme du récit, à cesser de disséquer les mots pour ne rien manquer de Bordeterre. Mais une fois partie, j’ai apprécié les cinq cents pages du roman qui ont fait durer le plaisir.

Je commence tout de suite avec la plus belle qualité de ce roman, celle qui lui confère le plus de puissance, de justesse et d’émotion : les personnages – que j’ai adoré et, par conséquent, été triste de quitter – et les relations qui se nouent entre les cinq personnages principaux, à savoir Inès, Tristan, Adelphe, Alma et Aïssa. Nonchalance touchante, force tranquille, fragilité, passion, révolte, esprit délié, violence contenue… tous ces personnages sont remplis d’émotions fortes et de caractères uniques qui les rendent profondément sympathiques et attachants, même si leurs actions ne sont pas toujours méritoires. Leurs interactions m’ont tour à tour émue, amusée, attendrie, mais aussi révoltée. Ces protagonistes particulièrement bien campés, à l’instar de la galaxie de personnages secondaires gravitant autour d’eux, constituent l’une des grandes forces de ce roman. Tous et toutes forment un tableau d’une belle diversité avec des noms originaux ou intelligemment sélectionnés (mais je n’en attendais pas moins de celle qui a publié des études sur les noms de personnages sur son blog), aux caractères diversifiés et parfaitement creusés.

Ensuite, le monde de Bordeterre est très inventif et joliment inédit. Si cet univers parallèle m’a parfois rappelé Bottero, Rowling ou Miyazaki, il prend rapidement son envol et mille particularités surgissent. Outre le fait que mettre un pied dans ce plan dévoile des conséquences désastreuses sur ce qui constitue notre identité, j’ai trouvé plutôt original le fait que ce monde soit uniquement peuplé par des Débordés, des gens venus de notre plan. Leur culture est donc notre culture, teintée d’une atmosphère moyenâgeuse. Avec nos chansons françaises et nos comptines enfantines qui donnent les titres des chapitres et jouent leur rôle dans l’histoire. N’étant pas très calée en musique, j’ai apprécié le listing final de toutes les chansons citées, mais cela ne m’a pas empêchée d’avoir « A la claire fontaine » dans la tête pour quelques jours (merci Julia).
Je ne veux pas en dire trop, mais Bordeterre n’étant pas vraiment une petite ville où tout le monde vaque gaiement à ses occupations en sifflotant, l’histoire révèle des facettes bien sombres ainsi que moult lieux/créatures/événements étranges et troublants.

Grâce aux deux points précédents, le reste du récit fonctionne et l’intrigue – portée par une révolte contre un système inique – embarque dans une aventure parfois mouvementée aux thématiques fortes : esclavage, discrimination, domination de quelques-uns sur tous les autres. Une fois le récit lancé, les chapitres défilent, l’histoire prend de l’ampleur, on se retrouve à craindre pour l’avenir de nos favoris. Bref, je dois avouer que tout ceci est rondement mené.

Si l’on ajoute à tout cela la plume fluide, drôle, maligne et agréable de Julia Thévenot, il n’est pas compliqué de comprendre que Bordeterre est un très bon livre que je suis ravie de ne pas avoir fait traîner des mois – merci le confinement. Je vous invite donc à Déborder rapidement pour découvrir le royaume pas toujours reluisant de Bordeterre.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est que nos deux mondes sont incompatibles. Eux vivent de silence, de calme et d’harmonie, et protègent la quiétude de leur univers, sa paix. Nous de notre côté, sommes agités de pensées, de bruits, de colères et d’espoir; c’est ce qui fait de nous des êtres pensants, complexes. »

« – J’aime p-pas la façon dont cette ville fonctionne, dit-il. Elle est violente envers les plus fragiles, i-inhospitalière et tyrannique.
Alma lâcha un rire blanc – parce que c’était si vrai que ça faisait mal. Et qu’il n’y avait rien d’autre à faire. »

Bordeterre, Julia Thévenot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2020. 520 pages.

16 réflexions au sujet de « Bordeterre, de Julia Thévenot (2020) »

  1. Voilà encore une chronique sur l’ouvrage qui me fait envie et m’effraie à la fois !
    J’ai lu que 2 ou 3 chroniques et pourtant toutes soulevaient la difficulté à rentrer dedans au début! Je renonce pas du tout à le lire cependant vu toutes les qualités qu’il semble avoir mais j’espère le lire au bon moment pour rentrer dedans et ne plus avoir envie de le lacher hihi
    Et franchement, un univers nourri de Miyazaki Bottero et Rowling ca peut etre QUE bien non ? 😀

    • J’espère que tu ne seras pas déçue et que tu parviendras à persévérer assez pour rentrer dedans !
      Ça aurait pu être trop ressemblant et du coup manquer d’originalité, mais je trouve qu’elle a su faire son monde à elle, avec son style, sa patte, donc oui, c’est très bien !

  2. Tu donnes encore une fois envie de lire, bien que j’étais curieuse de base de découvrir le roman ! Je suivais le blog de l’auteure aussi, forcément, la publication m’a intriguée ! Ce sera pour mes lectures post-confinement, faute de pouvoir l’acheter en ce moment !

    • C’est cool, j’espère que ce sera une bonne lecture pour toi également ! Franchement, une fois passées les cent premières pages, je suis rentrée dans ce monde avec un plaisir sans cesse décuplé. Et encore une fois, le feeling avec les personnages est très bien passé !

  3. J’étais déjà tentée par Bordeterre quand Julia a publié son article d’annonce. C’était plus une certaine curiosité avec tout de même l’idée d’un univers qui m’intéressait plus bien. J’ai tiqué sur le nom d’Adelphe, il fait justement référence au terme neutre frère/soeur ou alors est-ce que je suis un peu trop teintée de l’univers queer ?
    Ce qui m’a le plus questionnée en voyant que tu en publiais un article, c’était ton ressenti face à ça : est-ce que ça n’a pas été trop dur à faire, sachant qu’à tout moment elle pouvait te lire puisqu’elle suit peut-être et sans doute ton blog ? Je ne doute pas que tu parviennes à rester objective mais c’est un peu moins facile comme il y a le lien des blogs et peut-être une certaine affection entre vous !

    • Elle est passionnée d’étymologie, donc le choix de ses prénoms n’est pas anodin (en ce qui me concerne, je suis allée me renseignée sur chacun d’eux au fil de ma lecture !). Dans une interview Babelio, elle disait ça de Philadephe (qui est souvent appelé simplement Adelphe) : « Philadelphe enfin est le seul du quatuor à hériter d’un prénom anormal, car c’est un personnage éminemment anormal ; il n’est véritablement à sa place nulle part dans cette ville. Je voulais pour lui un prénom complexe, bourgeois, ouvragé, élégant et fragile à la fois, et j’ai trouvé ce prénom précieux et néanmoins généreux : Philadelphe, « qui aime son frère ». »

      C’était assez bizarre d’écrire une critique sur le livre de quelqu’un que je connaissais de la blogo (même si ça fait longtemps que nous n’avons plus eu l’occasion d’échanger vu qu’elle est essentiellement sur instagram maintenant). Pour être honnête, je doute qu’elle lise mon blog, mais quoi qu’il en soit, j’ai été honnête dans ma chronique, il me semble. La question, c’est : l’aurais-je écrite si je n’avais aimé son roman ? Je ne sais pas, je n’en suis pas totalement certaine, mais vu que ça n’a pas été le cas, le problème ne s’est pas posé (j’ai eu peur au début car j’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, mais les choses ont heureusement fini par évoluer !).

      • Tu as cherché par toi-même l’étymologie, ou alors justement dans son interview babelio ou peut-être une autre encore, tu as trouvé toutes les ressources à ce sujet ? Souvent en lisant des bouquins je me demande comment les noms sont choisis, si c’est pas étymologie, juste parce que l’auteur.ice a accroché à ce nom, par hasard, etc.
        Bon la lecture queer est a priori de trop, bien qu’elle peu collée dans l’esprit de bienveillance qu’a l’air de posséder ce personnage. Puis là encore, tu m’intrigues, un perso bien à sa place nulle part, là encore, qu’est-ce que ça me cause !

        Oui voilà c’était plutôt là où je voulais en venir, est-ce que tu aurais pu publier cet avis si ça ne l’avait pas fait. Mais bon heureusement ça ne s’est pas présenté, ça va plus vite haha. Je garde en tête, d’ici à ce que je puisse le lire, d’être patiente avec le début en tout cas.

        • J’avais d’abord cherché par moi-même l’étymologie des prénoms vu que je savais qu’avec elle, le choix n’allait pas être anodin, et je suis tombée après coup sur cette interview où elle en parle également !
          En tout cas, je te recommande vraiment ces articles sur les prénoms ou sur comment nommer un personnage (https://allezvousfairelire.com/category/reflexions/les-noms/in-nomine-veritas/), ils sont vraiment excellents, je trouve.

          Ça aurait peut-être été bizarre en effet. Je ne sais pas trop, j’ai envie de dire que oui, surtout qu’il me semble que j’argumente quand je n’aime pas un livre, ce n’est pas juste dire « c’était bien pourri »,, mais je ne peux pas en être sûre non plus.

  4. Et habituellement, ou en tout cas depuis que tu as lu ses articles, tu te questionnes sur le pourquoi tel nom de perso ou pas du tout ?
    Je les avait vu, mais je n’ai jamais pris la peine de les lire je t’avoue ( ça devait être entre mes milles absences de la blogo ) donc j’y jetterai enfin un coup d’oeil, merci !

    A mon sens tu argumentes tes articles, que tu aimes ou non le titre dont tu parles. Je n’ai pas un goût de chroniques superficielles !

  5. Je suivais à une époque son blog (non pas que je ne veuille plus le suivre mais disons que je ne suis pas très assidue ^^), je ne savais pas qu’elle avait écrit un livre, il me tente bien pour le coup !

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