Bordeterre, de Julia Thévenot (2020)

Bordeterre (couverture)Inès, 12 ans, est une boule d’énergie et d’humour prête à tout pour défendre Tristan, son grand frère autiste. C’est ensemble qu’ils débarquent involontairement à Bordeterre, dans un monde des plus étranges où les enfants Chantent pour faire tourner un moulin et où des monstres à trois yeux gardent la ville. Séparés, ils vont découvrir la réalité de Bordeterre par des rencontres très différentes…

Evidemment, lorsque Lupiot a annoncé la sortie de son premier roman sur son blog, j’étais à la fois curieuse et impatiente de le découvrir. Et pour une fois, je n’ai pas procrastiné (miracle).

Verdict ? Bordeterre est indubitablement une très bonne lecture ! J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, à adopter le rythme du récit, à cesser de disséquer les mots pour ne rien manquer de Bordeterre. Mais une fois partie, j’ai apprécié les cinq cents pages du roman qui ont fait durer le plaisir.

Je commence tout de suite avec la plus belle qualité de ce roman, celle qui lui confère le plus de puissance, de justesse et d’émotion : les personnages – que j’ai adoré et, par conséquent, été triste de quitter – et les relations qui se nouent entre les cinq personnages principaux, à savoir Inès, Tristan, Adelphe, Alma et Aïssa. Nonchalance touchante, force tranquille, fragilité, passion, révolte, esprit délié, violence contenue… tous ces personnages sont remplis d’émotions fortes et de caractères uniques qui les rendent profondément sympathiques et attachants, même si leurs actions ne sont pas toujours méritoires. Leurs interactions m’ont tour à tour émue, amusée, attendrie, mais aussi révoltée. Ces protagonistes particulièrement bien campés, à l’instar de la galaxie de personnages secondaires gravitant autour d’eux, constituent l’une des grandes forces de ce roman. Tous et toutes forment un tableau d’une belle diversité avec des noms originaux ou intelligemment sélectionnés (mais je n’en attendais pas moins de celle qui a publié des études sur les noms de personnages sur son blog), aux caractères diversifiés et parfaitement creusés.

Ensuite, le monde de Bordeterre est très inventif et joliment inédit. Si cet univers parallèle m’a parfois rappelé Bottero, Rowling ou Miyazaki, il prend rapidement son envol et mille particularités surgissent. Outre le fait que mettre un pied dans ce plan dévoile des conséquences désastreuses sur ce qui constitue notre identité, j’ai trouvé plutôt original le fait que ce monde soit uniquement peuplé par des Débordés, des gens venus de notre plan. Leur culture est donc notre culture, teintée d’une atmosphère moyenâgeuse. Avec nos chansons françaises et nos comptines enfantines qui donnent les titres des chapitres et jouent leur rôle dans l’histoire. N’étant pas très calée en musique, j’ai apprécié le listing final de toutes les chansons citées, mais cela ne m’a pas empêchée d’avoir « A la claire fontaine » dans la tête pour quelques jours (merci Julia).
Je ne veux pas en dire trop, mais Bordeterre n’étant pas vraiment une petite ville où tout le monde vaque gaiement à ses occupations en sifflotant, l’histoire révèle des facettes bien sombres ainsi que moult lieux/créatures/événements étranges et troublants.

Grâce aux deux points précédents, le reste du récit fonctionne et l’intrigue – portée par une révolte contre un système inique – embarque dans une aventure parfois mouvementée aux thématiques fortes : esclavage, discrimination, domination de quelques-uns sur tous les autres. Une fois le récit lancé, les chapitres défilent, l’histoire prend de l’ampleur, on se retrouve à craindre pour l’avenir de nos favoris. Bref, je dois avouer que tout ceci est rondement mené.

Si l’on ajoute à tout cela la plume fluide, drôle, maligne et agréable de Julia Thévenot, il n’est pas compliqué de comprendre que Bordeterre est un très bon livre que je suis ravie de ne pas avoir fait traîner des mois – merci le confinement. Je vous invite donc à Déborder rapidement pour découvrir le royaume pas toujours reluisant de Bordeterre.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est que nos deux mondes sont incompatibles. Eux vivent de silence, de calme et d’harmonie, et protègent la quiétude de leur univers, sa paix. Nous de notre côté, sommes agités de pensées, de bruits, de colères et d’espoir; c’est ce qui fait de nous des êtres pensants, complexes. »

« – J’aime p-pas la façon dont cette ville fonctionne, dit-il. Elle est violente envers les plus fragiles, i-inhospitalière et tyrannique.
Alma lâcha un rire blanc – parce que c’était si vrai que ça faisait mal. Et qu’il n’y avait rien d’autre à faire. »

Bordeterre, Julia Thévenot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2020. 520 pages.

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, de Patrick Rothfuss (2007)

Le nom du vent (couverture)« J’ai libéré des princesses. J’ai incendié la ville de Trebon. J’ai suivi des pistes au clair de lune que personne n’ose évoquer durant le jour. J’ai conversé avec des dieux, aimé des femmes et écrit des chansons qui font pleurer les ménestrels.
J’ai été exclu de l’Université à un âge où l’on est encore trop jeune pour y entrer. J’y étais allé pour apprendre la magie, celle dont on parle dans les histoires.
Je voulais apprendre le nom du vent.
Mon nom est Kvothe.
Vous avez dû entendre parler de moi. »

 J’ai enfin sorti de ma PAL ce lourd pavé qui m’effrayait. Pas à cause du nombre de pages, mais à cause des attentes que j’en avais. Tellement envie d’aimer – tellement sûre d’aimer – que j’avais peur de ne pas aimer tant que ça. Oui, je me mets des pressions totalement inconsidérées pour des broutilles (j’ai malgré tout d’autres livres dans le même cas dans ma PAL). Et alors ? Et alors, sans surprise, c’est un incommensurable coup de cœur !

Par où commencer ?

Dès la première page, j’étais partie. Embarquée par la poésie de ce prologue, cueillie par le souffle épique de ce récit, immergée jusqu’à la noyade dans ce livre imposant qui contient tout un monde à explorer. Pourtant, on ne bouge pas tant que ça dans ce premier tome, on pourrait avoir quelques fourmis dans les jambes à l’idée de tout ce qu’il reste à découvrir dehors si le présent récit n’était pas aussi fascinant.
C’est typiquement le genre de livres dont j’apprécierai une relecture. Je savoure toutes les relectures, mais ma curiosité, mon impatience, mon excitation, mes appréhensions face à l’avenir de Kvothe m’ont poussée à dévorer ces près de huit cents pages. Sentiments tout particulièrement liés au résumé. Savoir que Kvothe a incendié la ville de Trebon fait battre le cœur un peu plus vite lorsqu’il s’approche de la cité ; savoir qu’il a été exclu de l’Université pousse à craindre le moindre faux-pas (or Kvothe possède un talent certain pour s’attirer des ennuis). Ainsi, je l’ai lu comme on dégringole un escalier. A la hâte, en me cognant dans les virages, en trébuchant parfois pour atteindre plus vite les marches suivantes. La prochaine fois, quand je le reprendrai entre mes mains, mes appréhensions auront disparu car je saurai ce qu’il doit se passer et à quel moment. Alors je pourrai prendre mon temps, admirer la forme de l’escalier, détailler les arabesques de la rampe. Et découvrir mille infimes détails qui m’auront à coup sûr échappés lors de cette lecture assoiffée. Je sais qu’il en sera ainsi, comme il en a été pour Harry Potter, A la croisée des mondes, les livres de Pierre Bottero et tant d’autres.
Il se trouve qu’il y en a, des choses à admirer dans le premier roman de Patrick Rothfuss. Ne serait-ce que prendre le temps de savourer la joliesse de chaque phrase de cette histoire qui nous embarque comme un conte. Goûter à l’intelligence percutante de Kvothe lors de ces échanges les plus musclés intellectuellement parlant. Apprécier sa verve et la précision de sa mémoire.

Le Nom du Vent rime indubitablement avec quantité, mais essentiellement avec qualité. C’est de la fantasy riche, dense, prenante. De la fantasy pas toujours simple, qui ne prend pas sans arrêt son lecteur ou sa lectrice par la main pour lui expliquer le moindre concept (notamment tout ce qui concerne le temps et les jours – les espans, Cendling et compagnie – ou la monnaie – chaque pays semblant avoir plus ou moins la sienne, les talents, les drabs, les jots, etc. –).
De la fantasy qui prend son temps. Qui étire ses tentacules dans tous les sens pour nous tracer un tableau vivant et coloré de l’univers qui nous accueille pour quelques bonnes heures. Enchâssée par quelques passages à la troisième personne, la majorité du récit est racontée par Kvothe, à la première personne. Les portraits sont donc biaisés par sa perception des personnages (j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le passage où Bast, l’apprenti du Kvothe qui raconte l’histoire, fait remarquer à son maître que « dans [son] histoire, toutes les femmes sont belles » comme un jeu avec ces femmes toujours sublimes des romans de fantasy avant de lui faire remarquer que celle dont il parle à ce moment-là n’avait pas un physique parfait), de ses relations avec eux, ce que qu’il connaît de leur vie, de leur passé et de leur caractère, mais il évite malgré tout le manichéisme. Sauf peut-être vis-à-vis de son pire ennemi (mais ce serait comme demander à un jeune Harry de dire du bien de Malfoy, il faut le comprendre). Kvothe lui-même est un personnage qui aurait pu être… trop. Trop intelligent, trop précoce, trop malin, trop habile de ses mains et de sa langue. Mais non. Outre le fait qu’il ait de fait difficile de ne pas être fascinée et de ne pas l’apprécier – on le côtoie trop pour cela –, il a aussi des failles. Il souffre, il hait, il se trompe, il fait des erreurs, il s’attire des problèmes, il est trop sûr de lui pour son propre bien, il se laisse emporter par sa fougue ou son arrogance. De la même manière, son amour pour Denna pourrait être trop. Trop soudain, trop exclusif, trop fervent, trop admiratif, mais je ne doute pas que Patrick Rothfuss saura nous surprendre de ce côté-là, Denna elle-même n’ayant rien d’une donzelle en détresse.
La magie adopte différentes formes, plus ou moins complexes, plus ou moins courantes, plus ou moins acceptées. Sympathisme, alchimie, sygaldrie et bien sûr le pouvoir que confère la maîtrise des noms. S’ajoute à cela tout une mythologie avec des contes, des pièces de théâtres, des chants, des récits chevaleresques, des créatures qui existent ? n’existent pas ? à chacun de croire ce qu’il veut, même si cela peut s’avérer dangereux.
La carte en début d’ouvrage est vaste, bien plus vaste que le minuscule territoire exploré dans ce premier tome. Ce qui laisse présager des voyages, des explorations et mille approfondissements par la suite… ainsi qu’une carte un peu plus complète, j’espère, car il est frustrant de ne pas y trouver la majorité des localités citées dans le livre. La majorité de ce volume se déroule à l’Université et j’avoue avoir été comblée. Les petits détails du quotidien me comblent et j’ai toujours aimé découvrir de nouvelles matières, les cours, les professeurs. Impossible de ne pas songer à Harry Potter car j’y ai retrouvé les mêmes sensations. Vous savez, ces moments où il ne se passe rien de crucial pour l’histoire, ces instants de sérénité, de paix relative pour le héros, ces respirations avant que malheurs, tourments et complications ne viennent à nouveau s’abattent sur lui.

Sous la plume travaillée et imagée de son auteur, c’est aussi un livre qui laisse la place à des concepts parfois intangibles, à des idées qu’il est difficile d’expliquer, bref, Patrick Rothfuss donne corps à l’invisible. Le silence, les histoires et les légendes avec leur part de vérité et de mensonges, les masques qui finissent par nous transformer, la pauvreté, la souffrance innommable exhumée d’un luth qui se brise, la magie, la musique, la puissance d’un nom, la violence du vent. Tout cela est d’une importance cruciale et confère une atmosphère bien particulière au récit.

 Ce premier tome s’achève, nous laissant, comme Kvothe, avec des centaines de questions tourbillonnant dans la tête. Je suppose qu’il me faut être patiente et qu’il ne me reste qu’à espérer que les deux volumes qui composent le second tome contiendront quelques ébauches de réponses en attendant que Patrick Rothfuss clôture enfin cette trilogie ouverte en 2007.

Le Nom du Vent est tout simplement une œuvre grandiose. J’en ai eu des frissons, je l’ai refermée attristée et je ne cesse de revivre (voire de relire) tel ou tel passage avec une joie ou une émotion qui me gonfle le cœur de plaisir et d’admiration. Patrick Rothfuss est un conteur : ses mots roulent sur la langue, nous poussant à les prononcer à voix haute pour en apprécier la sonorité, chaque lieu nous plonge dans une ambiance presque palpable.  Il insuffle vie et crédibilité à tout ce qu’il raconte et injecte une originalité tout en reprenant des schémas classiques de la fantasy.

« Cet homme qui d’ordinaire arborait une mine impassible semblait absolument furieux. Une sueur froide m’a glacé l’échine et j’ai pensé aux propos de Teccam dans son Theophany : Il est trois choses que l’homme sage doit redouter : une tempête sur la mer, une nuit sans lune et la colère de l’homme débonnaire. »

« A peine ai-je mis le pied sur l’estrade que les voix dans la salle se sont réduites à un murmure. Dès cet instant, toute nervosité m’a abandonné, chassée par l’attention que me portait l’assistance. Il en a toujours été ainsi avec moi. En coulisse, je transpire à grosses gouttes, dévoré par l’inquiétude, mais, dès que j’entre en scène, je suis envahi par le calme d’une nuit d’hiver dénuée du moindre souffle de vent. »

 « Nous sommes bien davantage que la somme des parties qui nous composent. »

« – Alors, « bleu » est un nom ?
– C’est un mot. Les mots sont les ombres pâlies de noms oubliés. De même que les noms, les mots ont aussi un pouvoir. Les mots peuvent allumer des incendies dans l’esprit des hommes. Les mots peuvent tirer les larmes des cœurs les plus endurcis. Il y a sept mots qui rendront une femme amoureuse de toi. Il y a dix mots qui réduiront à néant la volonté d’un homme fort. Mais un mot n’est rien d’autre que la peinture d’un feu. Un nom, c’est le feu lui-même. »

« – Sous l’Université, j’ai trouvé ce que j’avais toujours voulu et pourtant, ce n’était pas ce que j’attendais…
Il fit signe à Chroniqueur de reprendre sa plume.
– … Comme c’est souvent le cas lorsque l’on obtient ce que l’on désire du fond du cœur. »

Chronique du tueur de roi : Première journée – Le Nom du Vent, Patrick Rothfuss. Bragelonne, 2009 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colette Carrière. 781 pages.

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Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

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Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

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Le complexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood (2012)

Le complexe d'Eden Bellwether (couverture)Traversant un campus en rentrant du travail, Oscar est attiré dans une chapelle par la musique de l’orgue. Celle-ci, hypnotique, s’empare de lui. Ce soir-là, il rencontre Iris et son frère, Eden, le mystérieux organiste. En entrant dans leur cercle d’amis, Oscar va découvrir les étranges théories d’Eden sur les pouvoirs de guérison de l’orgue et de la musique baroque.

Avec ce premier roman, Benjamin Wood a su m’entraîner dans un domaine que j’apprécie, celui de la folie et des névroses. Surtout lorsque, comme dans ce roman, les choses ne sont pas si tranchées. L’aliénation flirte avec le génie (cela dit, à quel point sont-ils dissociables ?) dans ce récit qui se penche également sur le sujet de l’hypnose et de la musicothérapie. Tout cela crée une ambiance parfois trouble qui bouscule et interroge.
Arrivée à la fin du roman, je me disais que j’en attendais plus – sans réellement savoir ce que recouvre ce fameux plus, davantage de manipulation machiavélique peut-être – et, à la réflexion, j’en suis tout de même satisfaite. On reste à un niveau crédible, réaliste, à l’image des personnages. L’auteur ne s’est pas lancé dans un thriller effréné, mais dans une histoire humaine et touchante, avec des personnages bien construits aux caractères complexes et crédibles, fluctuants selon les moments, comme dans la vraie vie, un récit qui n’est pas exempt de suspense pour autant.

Au fil de ma lecture, j’ai énormément été poussée par la curiosité. L’auteur ouvre des portes et on attend de voir où elles vont mener. Je constate que les quelques notes prises pendant la lecture tiennent essentiellement en questions sur des détails apparemment anodins mais auxquels j’attendais une réponse.
La fin de l’histoire étant dévoilée dans le prélude, cela fait naître non pas l’envie de savoir comment les choses vont tourner – mal, on le sait dès la première page –, mais quel a été le chemin emprunté pour aboutir à cette tragédie.
C’est un livre que j’ai dévoré. Je l’ouvrais et, lorsque je m’arrêtais de lire, j’avais lu peu ou prou une centaine de pages.  C’est un roman qui m’a absorbée, m’attrapant par mon désir de réponses et par une plume qui, sans être exceptionnelle, est d’une grande fluidité.

Nous vivons cette histoire par les yeux d’Oscar, personnage auquel il est aisé de s’identifier. Gentil, humble, intelligent, simple, Oscar est relativement neutre parmi les fortes personnalités qui l’entourent. Deux mondes se rencontrent, s’apprivoisent, se choquent parfois. D’un côté, les Bellwether sont riches, cultivés, aristocratiques, pieux et, ayant suivi ou suivant actuellement de longues études payées par l’héritage familial dans de prestigieux établissements, ils sont loquaces, parlent bien, n’hésitent pas à exprimer leurs idées. De l’autre, Oscar vient d’un milieu plus modeste où l’on préférait la télévision aux livres, il est athée et, bien qu’il soit jeune, il travaille depuis quelques années déjà, poussé par la nécessité de gagner sa vie et le besoin d’indépendance.
L’histoire se déroule en 2003 (les dates sont mentionnées et des éléments, comme les téléphones, viennent rappeler que nous sommes dans les années 2000) et pourtant, il y a quelque chose de désuet dans l’atmosphère de ce roman. Cela s’explique sans doute par cette intrigue qui traverse de vieux colleges de Cambridge, une grande maison de maître, de jolis salons de thé distingués et une maison de retraite. Eden, Iris et leurs amis ont eux-mêmes un côté hors du monde moderne, que ce soit par leur langage, leur éducation, leur rapport détaché à l’argent.

Pour un premier roman, Le complexe d’Eden Bellwether est très réussi et prometteur. Ce n’est pas un coup de cœur, mais une lecture très sympathique. L’intrigue et les personnages sont intéressants et creusés, mais il y a un petit quelque chose dans le traitement de l’histoire qui pêche un peu. Je m’attendais probablement à être un peu plus captivée, à être davantage prise émotionnellement par le récit.
En fait, je me dis que ma critique doit sembler contradictoire, entre « j’ai été absorbée », « je n’ai pas été captivée »… Essayons de clarifier les choses. La lecture est facile et rapide, pas de problème de longueurs pour moi. La fin annoncée et les détails intrigants laissés ici et là poussent à lire plus pour savoir tout ce qui s’est passé. Mais il m’a manqué un soupçon de fascination pour en faire une lecture réellement marquante.

(En plus, j’ai découvert le mot qui désigne l’odeur de la terre après la pluie. Pétrichor. Me voilà plus instruite et dispensée de toujours dire « l’odeur de la terre après la pluie ».)

« J’ai beaucoup écrit sur l’espoir. Ma théorie est que l’espoir est une forme de folie. Une folie bénigne, certes, mais une folie tout de même. En tant que superstition irrationnelle, miroirs brisés et compagnie, l’espoir ne se fonde sur aucune espèce de logique, ce n’est qu’un optimisme débridé dont le seul fondement est la foi en des phénomènes qui échappent à notre contrôle. »

« Plus la musique déferlait sur lui, plus il se sentait triste, car il pouvait aussi bien imaginer Eden tenir l’orgue dans une magnifique cathédrale comme Saint-Paul ou Notre-Dame, que l’imaginer interné dans un service psychiatrique aux murs blancs, pianotant des toccatas silencieuses sur l’appui d’une fenêtre. »

« Pour ceux qui ont la foi, aucune explication n’est nécessaire. Pour ceux qui ne l’ont pas, aucune explication n’est possible. »

Le complexe d’Eden Bellwether, Benjamin Wood. Le Livre de Poche, 2017 (2012 pour l’édition originale. Editions Zulma, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Renaud Morin. 571 pages.

La sauvageonne, d’Anne Schmauch (2018)

La sauvageonne (couverture)Fleur et son frère Kilian vivent dans une station essence et rêvent d’ailleurs. Avec leur copain Rodrigue, ils tombent par hasard sur un sacré pactole. Ils décident alors d’utiliser l’argent pour monter à Paris et commencer une nouvelle vie. Le Conservatoire pour Kilian le violoniste et moins de violences pour Fleur. Malheureusement, les ennuis semblent bien décidés à les suivre de près.

Ce nouvel Exprim’ a encore tapé fort ! Entre les vapeurs d’essence et les vieux pneus, entre une mère qui préfère s’évader dans des romans à l’eau de rose et un père macho, le quotidien de Fleur et Kilian est plutôt morose. Et quand ils découvrent Paris, le programme s’avère être appartement miteux avec son et lumière sur le périph’. Anne Schmauch nous plonge dans un monde parallèle, un monde d’invisibles, peuplés de graffeurs, de sans-papiers, de magouilleurs et de petits voleurs. Au cœur de l’échangeur de la Porte de Montreuil se cache une micro société prête à tout pour survivre. De la ruse à la violence, voire aux trahisons.
Certains verront des oppresseurs et des opprimés, d’autres des forts qui protègent des faibles : rien n’est simple pour ceux qui vivent à la marge. Une communauté avec sa hiérarchie bien établie, silencieusement perçue et acceptée de tous, des légendes et des craintes. Si le décor m’a évoqué des souvenirs (puisque j’ai vécu un certain temps non loin de la Porte de Montreuil), j’ai aussi eu l’impression de découvrir un autre plan que l’on ne fait qu’apercevoir ici et là lorsque nous ne sommes pas concernés.

On s’attache rapidement aux personnages, notamment à la narratrice. Fleur la mal-nommée est une boule de nerfs, une guerrière aux poings vifs comme l’éclair. Terriblement touchante quand elle se préoccupe de son frère, le génie violoniste si étranger à la violence. Pleine de doutes quant à ses capacités, à sa personnalité et à son avenir. Révoltée contre le monde, contre les injustices et les classes sociales. Fleur tente de s’extirper de ce qu’elle a connu depuis sa naissance, mais les outils que la vie lui a donnés ne sont pas de ceux qui améliorent forcément les choses.
C’est, entre autres, pour cela que le roman fait rapidement naître un mauvais pressentiment dont il est impossible de se défaire. Malgré leur bonne volonté, leurs coups de chance et leur habilité à saisir les bonnes occasions, on se doute que les fréquentations du trio et les liasses de billets qu’ils trimballent avec eux seront synonyme de dangers et d’embûches. Et effectivement, de ce point de vue-là, l’autrice ne chôme pas non plus. Pas le temps de s’ennuyer dans ce roman aux mille rebondissements. La vie monotone de la station essence devient vite un lointain souvenir pour nos héros pris dans la frénésie citadine et la nécessité de survivre chaque jour. Mille rebondissements… et mille rencontres.

Heureusement, s’ils feront bon nombre de mauvaises rencontres, des gens seront là pour croire en eux et les aider. Des personnes que l’on s’attendrait parfois à voir méprisants ou hautains. Une bourgeoise ou un artiste à la renommée mondiale par exemple. Anne Schmauch crée toute une galerie de personnages de différentes classes sociales, avec leurs préoccupations, leurs soucis et leurs passions, leurs défauts et leurs qualités. La richesse des personnages et des caractères est le gros bonus de ce roman. Mélancolique, violent, passionné, timide, égoïste, effrayant, mystérieux, généreux… Tous ont plusieurs facettes et la plupart évoluent ou se dévoilent au fil du récit. Ici, il n’est nullement question d’opposer méchants et gentils, riches contre pauvres. Ce livre est un voyage à travers Paris et sa banlieue, à travers celles et ceux qui composent la société française, de ceux qui sont chouchoutés à ceux que d’autres aimeraient parfois voir disparaître d’un coup de baguette magique.

De sa plume vive et aiguisée, Anne Schmauch nous propose un diamant brut qui parvient, en dépit d’une action dynamique et sans temps mort, à dépeindre des personnages absolument fascinants de réalisme à la psychologie fouillée et variée. (Et en ce qui me concerne, j’adore lorsque les protagonistes – principaux ou secondaires – ont une véritable épaisseur.) Une vraie opportunité de réfléchir un peu sur la société française.

« Bref. Cette station, c’est un iceberg à la dérive, qui fond un peu plus chaque année. Et mon père a décidé de jouer les ours polaires.
Pas nous. Mon frère et moi, on a prévu de se tirer à la fin de l’été. »

« A présent qu’on se trouve à la lisière, une grande trouille me tord les boyaux. Je sais qu’il existe un monde au-delà de ce grillage, j’en ai vu les reflets sur Internet. Mais à force de m’en tenir éloigné, j’en ai fait une sorte de rêve inatteignable. »

« Les mots de Mercedes me reviennent à la figure comme un boomerang. Vide intersidéral. Est-ce qu’on peut ne rien trouver, quand on se met à chercher qui on est ? »

La sauvageonne, Anne Schmauch. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 267 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Employé de l’Agent de Change :
lire un livre dans lequel de grosses sommes d’argent sont brassées

 Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année