Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

4 réflexions au sujet de « Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021) »

  1. Peut-être est-ce le défaut de tous ces romans qui portent en eux plein de superbes thèmes peu abordés en littérature ado / young adult : comme c’est ce public, il y a toujours ce ton d’écriture positif, avec une fin forcément heureuse ou qui donne de l’espoir, qui devient un mécanisme rodé, vu et revu, d’écriture… ce qui est à la fois très bien pour ce genre de romans (surtout avec des personnages confrontés aux handicaps ou à d’autres problématiques sociales) mais qui détonnent trop avec la réalité de notre regard d’adulte.

    • Oui, c’est sans doute cela, avec cette sensation de retrouver un modèle déjà rencontré par ailleurs. Individuellement, ce roman est génial comme tant d’autres de la même veine ; mais collectivement, j’avoue qu’il m’apparaît moins percutant. Mais c’est peut-être parce que ce n’est plus forcément cette tonalité-là que je recherche. Bref, comme tout avis, c’est très subjectif et personnel.

  2. Je comprends mieux pourquoi ton avis est mitigé. Je ne sais pas si j’arriverai à apprécier celui-ci tant j’ai du mal à lire ce genre de textes où la grammaire et la conjugaison ne sont volontairement pas respectés pour représenter le handicap du protagoniste… Bon, j’essayerai peut etre si l’occasion se présente et que j’ai besoin de ce genre de bouquin pour me remonter le moral aha
    Pour ce qui est du coté un peu « nunuche » de ce genre de livres, je vous suis sur ce qui a été dit un peu plus haut avec Hauntya !
    C’est pas le genre de livres qu’on a envie d’enchainer mais c’est vrai que personnellement, j’aime me les garder pour les périodes de gros gros coups de mou ou justement, j’aime bien lire ces livres qui font du bien et qui sont un peu prévisibles d’une certaine facon. C’est l’assurance de ressortir de ma lecture avec un petit peu plus de foi en l’humanité xD

    • Au final, la grammaire et la conjugaison n’ont pas vraiment été un problème après quelques chapitres (et puis, ce n’est qu’un chapitre sur trois vu que c’est uniquement pour la voix d’Annie). C’est vraiment la tonalité qui, je crois, ne me parle plus vraiment. Comme tu dis, ça peut être des lectures à garder en cas de coups de mou. (Même si le côté fin heureuse peut être démoralisant aussi parfois. ^^) (Et qu’on peut parfois s’interroger sur sa crédibilité, parce que entre des personnages de roman et les vrais gens, il peut y avoir un gouffre.)
      Bref, je crois que j’en ai un peu trop lu et que j’ai besoin d’autres choses, du moins pour un temps.

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