Au zénith, de Duong Thu Huong (2009)

Au zénithPlusieurs points de vue dans ce roman qui nous entraîne dans le Vietnam des années 1950-1970. Celui d’un vieil homme, le Président, isolé dans la montagne qui se retourne sur son passé et son amour perdu. Celui de son meilleur ami, Vu, qui ouvre peu à peu les yeux sur la réalité de la politique vietnamienne au sortir de la Révolution. Celui du beau-frère de la jeune épouse assassinée du Président, dévoré par ses rêves de vengeance. Et enfin, parenthèse de plus de deux cents pages : l’histoire d’un village, l’histoire d’un homme du peuple, de sa famille et de son amour pour une femme bien plus jeune rejetée par le reste de sa famille.

J’avais déjà lu cette autrice et dissidente politique avec Terre des oublis il y a plus de dix ans, mais je dois avouer n’avoir aucun souvenir de ce roman et j’appréhendais quelque peu cette lecture : presque huit cents pages de littérature vietnamienne avec un sujet évoquant Ho Chi Minh et la politique du pays… allais-je accrocher ? allais-je pouvoir suivre ?

La réponse est : oui. J’ai adoré ce roman et je l’ai lu avec une aisance déconcertante et un plaisir constant.

Certes, je ne prétends avoir apprécié à sa juste valeur l’aspect le plus politique du roman, avoir su comprendre toutes les références et capturer tous les échos à l’Histoire du Vietnam. La guerre d’Indochine, la guerre du Vietnam, Ho Chi Minh… j’en connais les grandes lignes – assez pour ne pas être perdue pendant ma lecture – mais pas les détails – donc pas assez pour distinguer ce qui est pure fiction de ce qui est fait historique. Cependant, était-ce le plus important ? Je ne le crois pas.

J’ai été transportée par la poésie de cette œuvre au rythme tranquille. Ses aspects les plus contemplatifs m’ont comblée, dans le regard porté sur la nature omniprésente. Le Président vit au milieu de la montagne, le beau-frère participe à la guerre et se terre dans la forêt, le village de bûcherons vit au rythme des saisons ; seul Vu nous entraîne à la ville. Le cycle des saisons, les éléments météorologiques, les paysages, les cultures et récoltes, les sons des oiseaux ou de l’eau accompagnent les réflexions des protagonistes.

C’est surtout une plongée dans le cœur humain avec ses désirs, ses regrets, ses fiertés… et ses bassesses. Le roman raconte l’envie, la cupidité, la jalousie, la convoitise du pouvoir et de l’héritage. L’héritage – et les questions de filiation – ont une certaine importance dans ce récit : l’héritage qui est laissé, convoité, reçu, l’héritage matériel, politique ou spirituel.
Ce sont aussi de belles histoires d’amour – heureuses ou malheureuses, tragiques et compliquées – entre des hommes et des femmes séparés par un grand nombre d’années. Des amours en butte aux jugements, aux critiques, aux rejets et à la jalousie. La finesse, la délicatesse psychologique de la plume de Duong Thu Huong et les drames qui se nouent autour de personnages fascinants m’ont transportée à chaque page.

Enfin, c’est l’histoire d’un désenchantement impitoyable. Les idéaux révolutionnaires et la solidarité qui unissait les hommes dans la jungle se sont évaporés, remplacés par une avidité et une soif de pouvoir illimitée. Accompagnés d’opportunistes purs et durs, les anciens guérilleros idéalistes, ceux qui partageaient chaque bol de riz, s’arrogent à présent la part du lion, se complaisant dans leurs grandes demeures et dédaignant le peuple affamé.
Vu découvre le véritable visage de sa femme, symbole parmi d’autres de la corruption et la petitesse humaine, tandis qu’il rencontre des personnages en dehors du système qui lui ouvrent les yeux. Le Président, écarté des décisions politiques, relégué dans un camp à l’écart (pour sa protection bien sûr), reçoit la visite de spectres qui soulignent ses erreurs, ses aveuglements, ses échecs. C’est un constat amer pour ceux qui croyaient sincèrement en l’espoir d’une vie meilleure grâce à la fin de la colonisation et qui constatent l’embourbement de leur pays dans une guerre sanglante contre les Américains, la misère de leur peuple et les jeux de manipulation des gens de pouvoir.

Ma chronique est un peu confuse, mais j’ai été émerveillée par ce roman sublime. À la fois critique pleine d’amertume du communisme et des idéaux oubliés et roman intimiste sur la perte, l’amour, l’espoir et la lucidité cruelle, Au zénith se révèle aussi exigeant qu’envoûtant. Une lecture magique qui me donne envie de lire et relire les autres romans de Duong Thu Huong.

« La famille Quy s’en retourna chez elle.
Tout le long de son chemin, des centaines d’yeux cachés derrière les volets et les haies de bambous observèrent le cortège. La vie dans la montagne est paisible comme l’eau dans une flaque au fond d’un ravin, emprisonnée entre des murs rocheux. Un caillou jeté dedans, et des milliers de vaguelettes se forment. Ainsi, le moindre détail touchant aux cordes les plus secrètes de l’âme humaine devient rapidement un cataclysme, un champ de bataille où combattent archaïsme et modernité. Le Village des bûcherons était devenu un volcan en ce printemps, expulsant de ses entrailles la lave formée par l’histoire de la famille Quang. Une jeune et belle femme, aux yeux de colombe et au corsage vert, avait jeté dans ce foyer incandescent qu’était le village une bonne pelletée de charbon. »

« Pourquoi n’ont-ils pas songé un seul instant que si le Vieux avait eu, ne serait-ce qu’un minuscule bonheur personnel, il aurait été mieux dans sa peau et que notre peuple en aurait profité davantage ?
Pourquoi se sont-ils arrogé le droit de maltraiter l’homme derrière lequel ils s’étaient tous, sans exception, abrité et qui leur a, de plus, offert le pouvoir ? On ne peut pas tout avoir, et le riz et la viande. Une logique qui démontre la cruauté de l’espèce humaine. Cruelle parce que envieuse et jalouse. »

« Se peut-il que sa jeunesse et celle de beaucoup d’autres engagés dans la Révolution se soldent par un résultat à ce point infâmant ? Il a toujours cru que cette ignominie et cette immoralité ne concernaient que quelques membres du pouvoir. De tout temps, la lutte pour le pouvoir a été acharnée, dépouillant chaque combattant de ses belles qualités humaines pour ne lui laisser que la jalousie scélérate, la ruse abjecte et la vile méchanceté. Il n’a jamais voulu admettre que toute cette société était devenue immorale et crapuleuse. Il avait pourtant placé en elle tant d’espérance. D’autres avaient misé sur elle toute leur vie.
Aucune mère ne reconnaît facilement avoir donné le jour à un monstre. »

Au zénith, Duong Thu Huong. Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2009 pour l’édition originale). Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. 786 pages.

16 réflexions au sujet de « Au zénith, de Duong Thu Huong (2009) »

  1. Ca a l’air d’être un livre qui me plairait… J’en ai déjà un autre de l’autrice dans ma PAL mais j’ai oublié son nom, la honte xD. Du coup, je me note celui-là, une fois que j’aurais lu l’autre ! Et je ne pense pas que tu avais à tout savoir sur l’histoire de ce pays, l’essentiel du message y est et est compréhensible par tout un chacun.

    • C’est possible, oui ! Non, je ne pense vraiment pas que ce soit l’essentiel. Après, avoir quelques bases sur les guerres d’Indochine et du Vietnam, savoir qui était Ho Chi Minh, ce genre de petites choses restent sans doute pas mal pour ne pas buter dans sa lecture, mais c’est tout.
      Au moins, tu as oublié le titre d’un livre que tu n’as pas lu : perso, je me suis aperçue que j’en avais déjà lu deux autres d’elle, mais je n’en ai plus de souvenirs…

      • Oui, ça me paraît correct à avoir comme connaissances, t’as pas forcément à lire un bouquin d’histoire avant.
        Ah, euh, bon xD » Ca signifie que tout n’est pas bon à prendre chez elle – c’est moi où elle écrit souvent des pavés ?

        • Non, je ne crois pas qu’il faille forcément en déduire que les autres romans n’étaient pas de qualité : quand je dis que ma mémoire est catastrophique, c’est vraiment le cas. Là, je les ai lus il y a dix ans peut-être et mon cerveau a eu le temps de faire le vide deux-trois fois depuis… Il y a des livres que je me souviens avoir adorés, des livres qui ont vraiment marqués mon adolescence par exemple, et dont je ne garde malheureusement que ce genre de souvenir. C’est affligeant et désespérant.
          Quant aux pavés, pas forcément. Itinéraire d’enfance n’est pas particulièrement long par exemple.

  2. J’ai également lu Terre des oublis et n’en garde qu’un très vague souvenir mais je l’ai lu en le rendant au Vietnam où j’ai entre autres découvert l’empreinte laissée par Ho ChI Minh, j’ai visité sa maison mais pas son mausolée car aujourd’hui encore la file d’attente est interminable et ultra protégée… C’est un pays fascinant à bien des titres 😉

    • Tant mieux alors ! J’ai un peu peiné à transmettre tout ce que j’avais ressenti, à souligner la beauté de ce roman, mais je suis contente si je suis quand même parvenu à te donner envie !

  3. Ta chronique donne très envie en meme temps qu’elle fait peur. Ce livre a l’air d’être un sacré morceau de littérature. Même si tu affirmes n’avoir eu aucun mal à suivre, j’ai trop peu confiance en mes capacités intellectuelles pour me lancer dans un tel bouquin dès maintenant !
    La multitudes de points de vues ne sort pas trop de la lecture? Je sais que ca m’arrive souvent de lire un livre avec plusieurs points de vue et d’en préférer un à un autre (dernièrement c’était le cas pour Les optimistes de Rebecca Makkai) où à chaque fois qu’on coupait le point de vu qui m’interessait je me disais « Rooooh mais on s’en fout de ce qui se passe pour Jacqueline dans les années 2000, laisses moi retourner dans les Chicago des 80s, diantre! » ^^

    • Personnellement, j’ai toute confiance en tes capacités intellectuelles. Si j’ai pu suivre, tu le pourras aussi, sans problème. ^^ Après que ce ne soit pas le moment, c’est une autre question qui n’a rien à voir avec ton intellect et qui est aussi à prendre en compte effectivement.
      Non, ça ne m’a pas dérangée. Je ne vais pas dire que ça n’arrive pas de justement en préférer un autre, mais ça n’en devient pas frustrant pour autant. Peut-être à cause du rythme assez tranquille du roman, qui fait qu’il ne se passe des choses trépidantes d’un côté ou de l’autre…

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