Les Douze d’Aritsar, tome 1, La vengeance de la Dame, de Jordan Ifueko (2020)

Les Douze d'Aritsar, tome 1 (couverture)L’Empereur d’Aritsar dirige le pays avec ses onze Conseillers, tous étant magiquement liés, et le temps est venu pour l’héritier du trône de constituer son propre Conseil. Loin de la capitale, la jeune Tarisaï a grandi isolée de toute affection, dans un palais peuplé uniquement de tuteurs distants. Ignorant avoir été élevée dans un seul but : répondre au vœu de sa mère en tuant le prince après avoir gagné sa confiance.

J’ai eu la chance de découvrir le premier tome des Douze d’Aritsar en avant-première grâce à Babelio et je les remercie – ainsi que les éditions Nathan – pour cette excellente lecture.

En premier lieu, ce qui m’a pleinement séduite et immédiatement fascinée, c’est l’univers mis en place par Jordan Ifueko. Une fois un pied dedans, je n’avais qu’une envie : l’explorer davantage, en apprendre plus pour mieux le connaître. Aritsar est un monde passionnant. Composé d’îles qui furent réunies – je ne vous dis pas comment ni pourquoi –, il présente une multitude de paysages et de coutumes. C’est ainsi un patchwork d’influences africaines, asiatiques, européennes… qui se retrouve dans les patronymes, les faciès, les costumes, les arts, etc.
L’autrice nigériano-américaine introduit une mythologie totalement différente de celle à laquelle les romans de fantasy occidentaux nous ont habitués, mythologie nourrie de celle de l’Afrique de l’Ouest. La rencontre avec les créatures magiques de son univers est donc réellement captivante car inhabituelle et riche en surprises : alagbato, tutsu, erhu, esprits malicieux de la Brousse… Enfin, outre des Bienfaits – des pouvoirs individuels et diversifiés –, elle propose une magie originale, le Rayon, qui repose sur l’union psychique de plusieurs êtres et dont le fonctionnement est totalement inédit : s’il est la source du pouvoir impérial, il n’est pas fait pour écraser autrui et repose sur le consentement mutuel des Douze.
Cependant, quelques détails de cet univers (sur le fonctionnement du Rayon et ses failles potentielles) me posent questions. Je suis restée avec des interrogations en suspens, mais j’ignore si elles sont liées à une imprécision du roman – qui auquel cas me chagrine doucement – ou à un début de lecture un peu en pointillé pour des raisons personnelles – auquel cas c’est entièrement ma faute. Je ne veux pas détailler ici pour ne pas divulgâcher, mais j’en parlerais volontiers avec des personnes ayant lu le roman !

L’intrigue est très bien menée et nous plonge dans les intrigues du pouvoir impérial, entre secrets et pactes magiques influençant l’existence de nombreuses générations. Tarisaï est amenée à enquêter sur certains faits du passé pour éclairer le présent. Entre liens du sang et amitié intensément renforcée par un lien magique, justice et ordre, vérité et mensonge, le roman la place face à des dilemmes bouleversants. C’est un roman d’apprentissage qui, en plaçant son héroïne dans les arcanes du pouvoir, discute de la justice, de l’ordre, bref, de la politique et, parfois, de ses errances. De plus, ce roman fait également écho à des sujets actuels : l’invisibilisation des femmes, l’écrasement des cultures minoritaires par le pouvoir en place ou la colonisation, l’importance de la diversité…
Le roman est exempt de personnages purement et simplement méchants : celles et ceux dont on se méfie le plus sont nuancés, leur comportement et leurs objectifs se répondent, leur passé les modèle et, de leur point de vue, la fin justifie parfois les moyens.
De plus, point positif dans un roman young adult, il n’y a pas de romance envahissante (hourra !) : Tarisaï éprouve des sentiments d’amour et de désir, mais il ne dévore pas le récit pour le transformer en quelque chose d’un peu guimauve. De plus, ces sentiments ne sont pas envers la personne attendue (si le roman était tombé dans les clichés) et des orientations autres qu’hétérosexuelles sont présentées. L’amitié est bien plus importante et fonde le cœur du récit du fait de ce mystérieux Rayon. Or, j’ai apprécié cette place centrale de la famille que l’on se trouve, que l’on se construit… et que l’on peut potentiellement détruire.

L’écriture est très fluide et donne vie à ce monde et à celles et ceux qui le peuplent. Bien que s’étalant sur une dizaine d’années, la progression est agréable et dynamique, tout en laissant le temps de développer le cadre et les protagonistes. Certes, certains membres du Conseil du Prince sont plutôt invisibles, ce qui est dommage car j’aurais aimé les connaître mieux (et ressentir le lien qui les unit à Tarisaï), mais c’est un reproche courant lorsqu’il y a une multiplication des personnages secondaires, il est difficile d’accorder la même place à tous.

C’est donc le début plus que prometteur d’une duologie dont je lirai la suite avec enthousiasme et impatience tant j’ai été enthousiasmée par la richesse de son univers, les thématiques de son intrigue et la rencontre avec ses personnages.

« – Pourquoi est-ce que tout le monde déteste autant que les choses changent ?
– Parce qu’elles risquent de changer pour le pire.
– Oui, peut-être. Mais tu sais ce que je crois ? (Ma poitrine palpitait.) Je crois qu’au fond, on a peur qu’elles changent pour le meilleur. Peur de découvrir que tout ce qu’il y a de mauvais- toutes les souffrances qu’on refuse de voir – aurait pu être évité si on avait fait l’effort d’essayer. »

« Il détestait tout cela autant que moi. Je le lisais sur son visage, figé par la peine. Mais nous étions des griots dans une pantomime, contraints de chanter chaque vers de ce récit sordide, en dansant au rythme des tambours que frappait ma mère. »

Les Douze d’Aritsar, tome 1, La vengeance de la Dame, Jordan Ifueko. Nathan, 2023 (2020 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Delcourt. 454 pages.

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, d’Emile Zola (1874)

Pour conclure la saison 2 du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique, le thème était assez libre : une oeuvre d’un siècle de notre choix à l’honneur. J’en ai donc profité pour continuer ma lecture des Rougon-Macquart de ce cher Émile.

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Poursuivons l’aventure en retournant au berceau de la tentaculaire famille Rougon-Macquart : Plassans. Une famille : les Mouret, composée de Marthe issue de la branche Rougon, de François de la branche Marquart et de leurs trois enfants. Autour d’eux, deux clans – les bonapartistes et les légitimistes – se disputent la ville jusqu’à l’arrivée d’un prêtre, l’abbé Faujas, secrètement missionné de ramener la ville dans le giron de l’Empire.

La conquête de Plassans (couverture)Ce tome est bien plus politique que le précédent. Le contexte historique, les luttes entre partis, les relations politiques et les intrigues pour grignoter un peu d’influence sont une part importante du roman. Zola trace un certain nombre de portraits, de caractères, qui permet de distinguer et de reconnaître facilement chaque membre éminent de Plassans. Cependant, quelle que soit la société fréquentée, tous et toutes partagent des désirs inassouvis de pouvoir et d’honneurs, se disputant les postes de hauts fonctionnaires, les médailles et les cures. À plusieurs reprises, l’insensibilité de ces bourgeois envers le malheur d’autrui glacera le sang. Seuls dénotent un peu M. de Condamin au regard sarcastique et désabusé et l’abbé Bourrette d’une naïveté et d’une gentillesse totales.
Parmi ses hommes et ses femmes du monde, l’abbé Faujas détonne. C’est une figure de prêtre mémorable : un colosse, terrible et imposant, misogyne, aveugle à quiconque ne lui est pas utile, mais dont la face fermée et impénétrable sait laisser passer de la bonhommie si besoin, un dictateur en soutane. C’est un personnage qui fascine et qui révolte du début à la fin et participe à la critique de l’auteur vis-à-vis de l’Église qui, à l’exception de l’abbé Bourrette, se montrera, dans ce volume, politisée, manipulatrice, fourbe ou lâche.

Mais La Conquête de Paris est également un roman intimiste, traçant la destruction d’une famille parallèlement à l’ascension du prêtre. La famille Mouret, confite dans sa tranquillité et son train-train, se voit peu à peu chamboulée par l’arrivée de l’abbé Faujas et de sa mère, puis de sa sœur et son beau-frère (les Trouche). Gagnant la confiance et l’amitié des propriétaires et de leur domestique par leur discrétion première, les Faujas et les Trouche se font plus gourmands. Tandis que l’abbé Faujas acquiert une toute puissance sur l’âme de Marthe, les trois autres se disputent la maison et font mainmise sur les chambres, la nourriture, l’argent, la cuisinière…
Le roman finit par mettre franchement mal à l’aise : tandis que la dévotion et la soumission de Marthe, fraîchement tombée dans la religion, envers l’abbé se font plus absolues, la maison devient le cœur de mensonges, de vols, d’une avidité sans limite. Le comportement impitoyable de ses nouveaux parasites et le délire mystique de Marthe seront à l’origine, pour François Mouret, d’un sort funeste. L’abbé, focalisé sur ses objectifs politiques, détourne le regard, mais son mépris pour les femmes, notamment pour Marthe qu’il a utilisée sans scrupule, n’en est pas moins d’une violence inouïe. L’air devient malsain, l’atmosphère lugubre tandis que les Mouret sont jetés au sol, manipulés et piétinés pour servir les ambitions de leurs locataires.
Marthe dévote, les Trouche perfides et vicieux, Rose impertinente, Faujas tyrannique, Mouret détruit… les personnages sont source de mille sentiments, de la révolte à la compassion. Sans inspirer de la sympathie, Zola se fait un descripteur détaillé et fascinant des pires bassesses et comportements.

Roman politique, histoire familiale : entre les luttes opposant bonapartistes et légitimistes et la déréliction de la maison Mouret, Zola propose surtout un roman hautement psychologique. De la voracité gloutonne pour l’argent, le luxe et le pouvoir, à la folie du couple Mouret (triste héritage de la grand-mère Adélaïde, elle-même enfermée à l’asile) en passant par la manipulation par la fausse gentillesse, les mensonges ou la religion, ce récit s’est révélé incroyablement brutal et cruel psychologiquement parlant. La fin est absolument captivante et tragique à la fois, apothéose grandiose de ce roman. Alors que je craignais un tome trop politique, j’ai, encore une fois, été fascinée par le talent et la plume de Zola qui forcent l’intérêt de qui le lit.

« Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n’était plus que sa chose, elle s’aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu’elle ne l’avait jamais vue « si chipotière ». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s’éveillait en face de ce fils d’une Macquart, de cet homme qu’elle accusait d’être le tourment de sa vie. »

« Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Banne – elle montait à plus de cent francs –, d’autant que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l’abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable ; mais le jour où la note lui fut présentée, l’abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères ; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s’apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s’abîmait autour de lui, pendant qu’il allait droit à son rêve d’ambition. »

« Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant apaiser ce souffle rauque qui s’enflait dans sa gorge. Où se trouvait-il donc, qu’il ne reconnaissait aucune pièce ? Qui donc lui avait ainsi changé sa maison ? Et les souvenirs se noyaient. Il ne voyait que des ombres se glisser le long du corridor : deux ombres noires d’abord, pauvres, polies, s’effaçant ; puis deux ombres grises et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s’effarait ; les ombres grandissaient, s’allongeaient contre les murs, montaient dans la cage de l’escalier, emplissaient, dévoraient la maison entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les murailles. Alors, il entendit la maison s’émietter comme un platras tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une eau tiède. »

« – La vie entière, c’est fait pour pleurer et pour se mettre en colère. »

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1874 pour la première édition). 390 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris.

Beijing Coma, de Ma Jian (2008)

Beijing ComaDai Wei est dans le coma. Prisonnier de son corps, il gît sur son lit. Pendant que sa mère s’agite, expérimente mille traitements pour le réveiller et que les gens passent autour de lui, il écoute, il hume les odeurs et surtout, il se souvient. Il se souvient des événements qui l’ont peu à peu conduit à se trouver sur la place Tiananmen ce 4 juin 1989 où il s’est pris la balle responsable de son état.

Les souvenirs sont d’abord épars. Des instants de vie du petit garçon, du jeune adolescent qu’était Dai Wei, des premières années d’études. On y découvre la répression, la réforme agraire, la condamnation de son père comme « droitiste ». La dénonciation de « crimes » plus futiles les uns que les autres, la cruauté, les meurtres, la barbarie. Les horreurs de la Révolution culturelle se révèlent à nous en même temps qu’au narrateur. Des aberrations, des détails horrifiants. J’ai appris beaucoup de choses sur cette période que je ne connais que de manière très superficielle.
Mais cette époque est aussi celle de la vie à l’université du Sud. Le récit de Ma Jian est très vivant, très ancré dans une réalité. Il nous plonge dans ces dortoirs bruyants, nous fait ressentir la promiscuité, respirer les odeurs de parfum et de sueur. Il raconte le sexe et l’amour et la conscience politique qui s’éveille. C’est un tourbillon étourdissant – et un peu oppressant pour qui est habitué à un certain espace personnel… – d’étudiants et étudiantes, de discussions sans fin, de livres prêtés et de cigarettes échangées.

Puis le récit ralentit tandis que Dai Wei rejoint l’université de Beijing. Il prend son temps dans les années et les mois qui précèdent Tiananmen. Les rêves de partir en Amérique, les prises de conscience des abus du pouvoir, les événements déclencheurs, les revendications, les premières manifestations, qui se transforment en sit-in, en grèves de la faim. De la même manière qu’il nous a introduit dans l’intimité des dortoirs, Ma Jian nous entraîne sur la place occupée. Au milieu des banderoles et des détritus, on subit avec les étudiants le soleil harassant et les pluies torrentielles qui s’abattent soudainement et ravagent tout. On connaît l’exaltation et les pertes de courage, la déstructuration, les dissensions, les ambitions et les luttes internes de pouvoir apparemment inéluctables. À travers cette œuvre de fiction, sous des personnages, on découvre les leaders de ce mouvement étouffé dans le sang et la violence, celles et ceux qui ont, en vain, voulu changer leur pays et leur vie.

Le roman nous fait vivre ces événements jour par jour, heure par heure presque. Et là, les pages m’ont parfois paru longues. Si la première partie défile à toute vitesse (sur le jeune Dai Wei, l’université du Sud), elle ne représente finalement pas grand-chose sur la globalité du roman et le récit s’englue alors dans les événements détaillés, les noms, les discussions, les querelles, les prises de pouvoir sur la place, etc. Le récit se fait parfois tellement clinique qu’il perd de sa force et de son intérêt.

Heureusement, le récit est alors redynamisé par les extraits du « présent » de Dai Wei, plongé dans le coma, narrés parallèlement à ses réminiscences. La chronologie progresse par ellipses. Depuis le corps inerte de Dai Wei, on découvre son quotidien fait de sons et de senteurs, les visites des anciens amis, les traitements (médicaments, Qi Gong, manipulation des énergies…), les personnes douces ou abusives, le désamour d’un frère… Et puis, il y a cette mère. Omniprésente pour son fils, elle qui avait déjà tant souffert de la disgrâce de son mari. Cette femme qui s’épuise, qui se décourage, mais qui continue, cette femme qui fait des choix, qui trouve du réconfort où elle le peut… Le Qi Gong apparaît dans sa vie, puis le Falun Gong. Une pratique qui finira par lui valoir les persécutions du régime, comme un cycle familial sans fin.

Ma Jian, évidemment censuré en Chine, rend hommage aux victimes de la place Tiananmen et à leur engagement pour la liberté d’expression. C’est un roman puissant, sensoriel, instructif et révoltant. Il raconte la vie, la dictature, l’espoir, la cruauté… Il était long certes, mais c’est une lecture intense que je ne regrette pas.

« Une foule de touristes étrangers se déversa d’un autocar, leurs cheveux blonds brillant au soleil. Ils se coiffèrent de chapeaux de paille multicolores et sourirent en attendant d’être pris en photo devant le paysage. Je voulais leur dire de s’enfuir, parce que les corps de cent mille victimes de massacres étaient enterrés sous leurs pieds. Ils ne se doutaient pas que la Chine était un immense cimetière. »

« Je ne suis pas dans la classe de dissection maintenant. Je suis un légume. Je ne peux ni bouger, ni toucher, ni sentir, ni voir. Je suis un esprit prisonnier d’une chambre noire, un neurone à la recherche de la sortie, un caillou tombant dans le vaste univers. »

« Tu te rappelles quand tu étais au centre de la Place et que le vent brûlant te soufflait au visage. La Place était comme la chambre où tu te trouves à présent : un espace chaud avec un cœur qui bat, piégé au milieu d’une ville froide. »

« – Même si tu avais un foyer où aller, le Parti aurait toujours la clé de la porte. »

Beijing Coma, Ma Jian. Flammarion, 2008 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont. 631 pages.

Au zénith, de Duong Thu Huong (2009)

Au zénithPlusieurs points de vue dans ce roman qui nous entraîne dans le Vietnam des années 1950-1970. Celui d’un vieil homme, le Président, isolé dans la montagne qui se retourne sur son passé et son amour perdu. Celui de son meilleur ami, Vu, qui ouvre peu à peu les yeux sur la réalité de la politique vietnamienne au sortir de la Révolution. Celui du beau-frère de la jeune épouse assassinée du Président, dévoré par ses rêves de vengeance. Et enfin, parenthèse de plus de deux cents pages : l’histoire d’un village, l’histoire d’un homme du peuple, de sa famille et de son amour pour une femme bien plus jeune rejetée par le reste de sa famille.

J’avais déjà lu cette autrice et dissidente politique avec Terre des oublis il y a plus de dix ans, mais je dois avouer n’avoir aucun souvenir de ce roman et j’appréhendais quelque peu cette lecture : presque huit cents pages de littérature vietnamienne avec un sujet évoquant Ho Chi Minh et la politique du pays… allais-je accrocher ? allais-je pouvoir suivre ?

La réponse est : oui. J’ai adoré ce roman et je l’ai lu avec une aisance déconcertante et un plaisir constant.

Certes, je ne prétends avoir apprécié à sa juste valeur l’aspect le plus politique du roman, avoir su comprendre toutes les références et capturer tous les échos à l’Histoire du Vietnam. La guerre d’Indochine, la guerre du Vietnam, Ho Chi Minh… j’en connais les grandes lignes – assez pour ne pas être perdue pendant ma lecture – mais pas les détails – donc pas assez pour distinguer ce qui est pure fiction de ce qui est fait historique. Cependant, était-ce le plus important ? Je ne le crois pas.

J’ai été transportée par la poésie de cette œuvre au rythme tranquille. Ses aspects les plus contemplatifs m’ont comblée, dans le regard porté sur la nature omniprésente. Le Président vit au milieu de la montagne, le beau-frère participe à la guerre et se terre dans la forêt, le village de bûcherons vit au rythme des saisons ; seul Vu nous entraîne à la ville. Le cycle des saisons, les éléments météorologiques, les paysages, les cultures et récoltes, les sons des oiseaux ou de l’eau accompagnent les réflexions des protagonistes.

C’est surtout une plongée dans le cœur humain avec ses désirs, ses regrets, ses fiertés… et ses bassesses. Le roman raconte l’envie, la cupidité, la jalousie, la convoitise du pouvoir et de l’héritage. L’héritage – et les questions de filiation – ont une certaine importance dans ce récit : l’héritage qui est laissé, convoité, reçu, l’héritage matériel, politique ou spirituel.
Ce sont aussi de belles histoires d’amour – heureuses ou malheureuses, tragiques et compliquées – entre des hommes et des femmes séparés par un grand nombre d’années. Des amours en butte aux jugements, aux critiques, aux rejets et à la jalousie. La finesse, la délicatesse psychologique de la plume de Duong Thu Huong et les drames qui se nouent autour de personnages fascinants m’ont transportée à chaque page.

Enfin, c’est l’histoire d’un désenchantement impitoyable. Les idéaux révolutionnaires et la solidarité qui unissait les hommes dans la jungle se sont évaporés, remplacés par une avidité et une soif de pouvoir illimitée. Accompagnés d’opportunistes purs et durs, les anciens guérilleros idéalistes, ceux qui partageaient chaque bol de riz, s’arrogent à présent la part du lion, se complaisant dans leurs grandes demeures et dédaignant le peuple affamé.
Vu découvre le véritable visage de sa femme, symbole parmi d’autres de la corruption et la petitesse humaine, tandis qu’il rencontre des personnages en dehors du système qui lui ouvrent les yeux. Le Président, écarté des décisions politiques, relégué dans un camp à l’écart (pour sa protection bien sûr), reçoit la visite de spectres qui soulignent ses erreurs, ses aveuglements, ses échecs. C’est un constat amer pour ceux qui croyaient sincèrement en l’espoir d’une vie meilleure grâce à la fin de la colonisation et qui constatent l’embourbement de leur pays dans une guerre sanglante contre les Américains, la misère de leur peuple et les jeux de manipulation des gens de pouvoir.

Ma chronique est un peu confuse, mais j’ai été émerveillée par ce roman sublime. À la fois critique pleine d’amertume du communisme et des idéaux oubliés et roman intimiste sur la perte, l’amour, l’espoir et la lucidité cruelle, Au zénith se révèle aussi exigeant qu’envoûtant. Une lecture magique qui me donne envie de lire et relire les autres romans de Duong Thu Huong.

« La famille Quy s’en retourna chez elle.
Tout le long de son chemin, des centaines d’yeux cachés derrière les volets et les haies de bambous observèrent le cortège. La vie dans la montagne est paisible comme l’eau dans une flaque au fond d’un ravin, emprisonnée entre des murs rocheux. Un caillou jeté dedans, et des milliers de vaguelettes se forment. Ainsi, le moindre détail touchant aux cordes les plus secrètes de l’âme humaine devient rapidement un cataclysme, un champ de bataille où combattent archaïsme et modernité. Le Village des bûcherons était devenu un volcan en ce printemps, expulsant de ses entrailles la lave formée par l’histoire de la famille Quang. Une jeune et belle femme, aux yeux de colombe et au corsage vert, avait jeté dans ce foyer incandescent qu’était le village une bonne pelletée de charbon. »

« Pourquoi n’ont-ils pas songé un seul instant que si le Vieux avait eu, ne serait-ce qu’un minuscule bonheur personnel, il aurait été mieux dans sa peau et que notre peuple en aurait profité davantage ?
Pourquoi se sont-ils arrogé le droit de maltraiter l’homme derrière lequel ils s’étaient tous, sans exception, abrité et qui leur a, de plus, offert le pouvoir ? On ne peut pas tout avoir, et le riz et la viande. Une logique qui démontre la cruauté de l’espèce humaine. Cruelle parce que envieuse et jalouse. »

« Se peut-il que sa jeunesse et celle de beaucoup d’autres engagés dans la Révolution se soldent par un résultat à ce point infâmant ? Il a toujours cru que cette ignominie et cette immoralité ne concernaient que quelques membres du pouvoir. De tout temps, la lutte pour le pouvoir a été acharnée, dépouillant chaque combattant de ses belles qualités humaines pour ne lui laisser que la jalousie scélérate, la ruse abjecte et la vile méchanceté. Il n’a jamais voulu admettre que toute cette société était devenue immorale et crapuleuse. Il avait pourtant placé en elle tant d’espérance. D’autres avaient misé sur elle toute leur vie.
Aucune mère ne reconnaît facilement avoir donné le jour à un monstre. »

Au zénith, Duong Thu Huong. Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2009 pour l’édition originale). Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. 786 pages.

Bel-Ami, de Guy de Maupassant (1885)

Bel-AmiCes derniers temps, j’ai eu une bonne envie de classiques et j’en profite pour tirer des reliques de ma PAL. D’où ma lecture de Bel-Ami. L’ascension sociale d’un homme de peu de talent et de peu de goût pour le travail grâce aux femmes qu’il rencontre et séduit et, à travers elles, à leur époux, leur influence, leur argent, leur cercle…

C’est un roman très agréable à lire, et, n’eussent été des vacances de Noël bien remplies, nul doute que j’aurais pu le dévorer au lieu de le traîner pendant deux semaines tant j’ai été séduite par l’intelligence et la fluidité de l’écriture de Maupassant. Si vous redoutez les classiques, Bel-Ami me semble tout à fait accessible !

J’ai eu peu de sympathie envers un George Duroy avide, manipulateur et perpétuellement insatisfait. Son infatuation face à son physique avantageux, son orgueil quant à ses effets sur les femmes et le dédain – voire la cruauté – dont il peut faire preuve envers celles qui ne lui sont plus assez utiles le rendent peu attachant. Néanmoins, son utilisation rusée des jeux de pouvoir et sa science de marionnettiste tirant les ficelles adéquates des relations et influences sont du début à la fin plaisantes à suivre avec cette question : jusqu’où ira-t-il, cet homme sans argent, ce journaliste dépourvu de talent pour l’écriture ? Les apparences (physiques et spirituelles), des recommandations, un choix judicieux de relations (féminines et masculines), voilà la recette du succès pour ce fat dont l’auteur semble se moquer tout au long du récit.
Cependant, j’en serais presque arrivée à ressentir un brin de compassion pour lui. Au départ, ses espoirs de gloire et de fortune restent assez modestes – certes, il les souhaite toujours faciles –, mais alors que se succèdent les réussites, que s’améliore sa situation, que s’anoblit le monde qu’il côtoie, il semble se perdre lui-même. Dévoré par la cupidité et la jalousie, il devient de plus en plus méprisant et détestable, de plus en plus lamentable et cruel. La malédiction de l’argent et du pouvoir – ce désir perpétuellement insatisfait qui rugit de plus en plus fort – enterre le fils des humbles aubergistes normands pour laisser la place à une créature puissante mais sans cœur.

En revanche, j’ai été particulièrement surprise – une bonne surprise – par le personnage de Madeleine Forestier. Les femmes dans les classiques n’ont pas toujours la meilleure place ou la psychologie la plus fouillée, mais Madeleine se distingue indubitablement. Femme de journaliste, elle fait preuve d’une incontestable intelligence, d’une grande finesse et d’un talent d’écrivaine qui assure un franc succès à chacun de ses articles. Sauf qu’étant femme et par là même exclue de la vie politique, elle est obligée de se servir de ces derniers pour donner libre cours à son esprit. Très cultivée, elle traite avec les hommes d’État sans frémir et sait gérer ses affaires tout en revendiquant sa liberté. Une femme libre, passionnante et clairement féministe, qui malheureusement succombera elle aussi à ce Bel-Ami à la moralité douteuse…

« Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. »

Maupassant peint aussi une époque, la Troisième République, et insère dans son roman des échos à des événements d’alors, tel que des magouilles coloniales au Maghreb, l’ascension et la chute d’hommes politiques. Il raconte l’influence de la presse, le pouvoir de l’argent, les racontant de manière peu flatteuse. Arnaques, oisiveté entre interviews fictives et séances de bilboquet dans les bureaux, relations entremêlées de l’information, du pouvoir et de l’argent, opportunisme…

Bel-Ami trace d’une plume acéré le portrait d’un arriviste sans scrupules dévoré par ses désirs de gloire et de reconnaissance. De nombreux protagonistes – bien plus attachants ou intéressants finalement que lui – feront les frais de son ambition. Manipulations, trahisons, ruses et scandales font le sel de ce roman réaliste qui aura su m’accrocher par les péripéties de cette irrésistible ascension dans la société bourgeoise du XIXe siècle et me surprendre par le personnage de Madeleine Forestier.

« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. »

« Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leur cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme. »

Bel-Ami, Guy de Maupassant. Folio classique, 2014 (1885). 435 pages.