Lolita, de Vladimir Nabokov (1955)

Grâce au rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » et son thème de janvier consacré aux livres censurés et/ou controversés, je me suis lancée dans un titre qui végétait dans ma PAL depuis fort longtemps : Lolita. Une lecture redoutée du fait de son sujet, du malaise qui me semblait inévitable, de la peur de certaines scènes aussi.

Classiques fantastiques - censurés et controversés

Alors que la plupart des romans traitant de questions de mœurs deviennent de moins en moins choquants au fil des années (on pense au scandale de romans traitant d’adultère, de libertinage, d’homosexualité), le sujet de Lolita est devenu de plus en plus inacceptable et j’avoue que je redoute les ouvrages susceptibles de contenir des scènes de viols.

LolitaPetit rappel de l’intrigue en une ligne : Humbert Humbert, notre narrateur, la trentaine bien frappée, tombe éperdument amoureux de Dolores Haze, alias Lolita… 12 ans.

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolores sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »

Sans surprise, c’est un roman incroyablement inconfortable, dérangeant et révulsant. 

Nous voilà partageant l’intimité des pensées d’Humbert Humbert, plongeant dans sa confession, l’écoutant disserter sur les « nymphettes », ces fillettes (de neuf à quatorze ans précisément) au magnétisme sensuel, sexuel, apparemment irrésistible. L’écoutant se raconter, à la troisième personne parfois, ici imbu de sa personne, ici quelque peu misérabiliste quant à son incapacité à résister au pouvoir d’attraction de ces fillettes. Voilà un personnage parfois ridicule, souvent infâme, parfois troublant, souvent haïssable.
C’est terriblement perturbant de se laisser absorber par ses réflexions, ses explications, ses justifications vaines et absurdes. Humbert étant le narrateur, il n’y a pas de jugement directement porté sur ses actions durant la majorité du récit, c’est donc une plongée dans une âme trouble, éblouie par une obsession sans limite, par un amour dont il nie – la plupart du temps – la perversité. J’ai été écœurée et parfois abasourdie, notamment quand Humbert se plaint de la « frigidité » de Lolita.

« Je ne sais si dans les présentes notes tragiques j’ai suffisamment insisté sur l’effet profondément troublant qu’exerçaient les charmes – pseudo-celtes, simiesques mais séduisants, virils et infantiles à la fois – de l’auteur sur les femmes de tout âge et de tout milieu. Certes, semblables déclarations faites à la première personne risquent de paraître ridicules. Mais il me faut bien rappeler de temps en temps au lecteur à quoi je ressemble, un peu comme le fait un romancier professionnel qui, ayant donné à l’un de ses personnages une manie ou un chien, se doit d’évoquer ce chien ou cette manie chaque fois que le personnage refait son apparition au cours du livre. Il y a peut-être plus que cela dans le cas présent. Il faut, pour que l’on comprenne bien mon histoire, que l’on garde visuellement à l’esprit mes charmes ténébreux. »

C’était particulièrement troublant d’être happée par cette histoire, de constater la facilité avec laquelle les pages se tournaient. J’escomptais une lecture calvaire, je suis finalement partie sans réticence – quoique avec une nausée persistante – sur les routes étasuniennes avec Humbert et Lolita, j’ai parcouru avec curiosité la vie de cet abject personnage. Nabokov m’a plongée dans la psychologie d’un monstre, une psychologie décryptée avec tant de beauté, de finesse, d’intelligence, que je ne me suis jamais ennuyée.

Lolita, bien que personnage éponyme, est un personnage un peu flou. Non seulement on ne peut guère se fier à Humbert pour nous offrir un portrait fiable – à l’en croire, Lolita est instigatrice de leurs premières relations –, mais en plus, on quitte le roman sans réellement connaître la fillette qui l’a accompagné pendant des mois. En touchant à peine du doigt sa quête de liberté. Est-ce dû à la passivité de Lolita ou à l’égocentrisme du narrateur ? J’ai eu de la compassion pour elle (certains passages sont à briser le cœur), mais pas de la sympathie car la distance était infranchissable.

« Nous étions allés partout. En fait, nous n’avions rien vu. Et aujourd’hui je me surprends à penser que notre long voyage n’avait fait que souiller d’une sinueuse traînée de bave ce pays immense, admirable, confiant, plein de rêves, qui, rétrospectivement, se résumait pour nous désormais à une collection de cartes écornées, de guides touristiques disloqués, de vieux pneus, et à ses sanglots la nuit – chaque nuit, chaque nuit – dès l’instant où je feignais de dormir. »

Lolita est un roman magnifiquement écrit. Le vocabulaire de Nabokov est incroyablement soigné et littéraire. Ou celui de son traducteur du moins. Sans forcément toujours connaître la définition exacte des mots, il est assez rare que je tombe – même dans les classiques – sur des termes dont le sens resterait obscur malgré le reste de la phrase, à moins d’être dans un champ lexical très technique et pointu. Or, dans Lolita, il y a eu une quantité étonnante d’adjectifs et d’adverbes qui m’étaient inconnus : hyaline, pubescente, télestiquement, flavescent, voire des bouts de phrases plutôt absconses du style « l’artiste en mnémonique ne saurait dédaigner de telles suffusions de couleurs fluentes » (à tes souhaits). Malgré tout, je vous rassure, le tout reste parfaitement fluide et lisible.
Moi qui craignais certaines scènes, certaines descriptions, j’ai pu me rassurer assez vite : Lolita  n’est pas un texte cru et vulgaire. Tout est suggéré, évoqué d’un mot, et laissé à l’imagination du lecteur ou de la lectrice. Pas de relations intimes détaillées par le menu, le roman fait la part belle aux émotions, aux couleurs, aux odeurs, aux frôlements, à l’imagination et à l’anticipation perpétuelle dans laquelle vit le narrateur.

Lolita est une lecture, captivante, puissamment déroutante, littérairement sublime, mais face à laquelle notre moralité ne peut s’empêcher de freiner des quatre fers. Un bijou de la littérature certes, mais il m’a été extrêmement difficile de goûter sans réserve à cette intrigue. Ainsi, dualité rarement rencontrée dans mes lectures, j’ai aimé en m’en voulant d’aimer. Sentiment hautement inédit. Un roman qui ne s’oubliera pas de sitôt.

« Ô, lecteur, ne me regardez pas de cet air outré, je ne cherche aucunement à vous donner l’impression que je ne parvins pas à être heureux. Le lecteur doit comprendre que le voyageur enchanté, maître et esclave d’une nymphette, se situe, pour ainsi dire, au-delà du bonheur. Car il n’existe pas sur terre de félicité plus grande que de caresser une nymphette. C’est une félicité, incomparable hors concours, qui appartient à une autre classe, à un autre niveau de sensibilité. En dépit de nos querelles, malgré son humeur acariâtre, malgré aussi toutes les histoires et les grimaces qu’elle faisait, ou encore la vulgarité, le danger, l’horrible désespoir liés à tout cela, je demeurais profondément enraciné dans mon paradis d’élection – un paradis dont les ciels avaient la couleur des flammes de l’enfer – mais qui n’en demeurait pas moins un paradis. »

« Pourquoi espérais-je que nous serions heureux à l’étranger ? Un changement d’environnement est le miroir aux alouettes traditionnel auquel se fient les amours et les poumons dont le sort est scellé. »

Lolita, Vladimir Nabokov.  Gallimard, coll. Folio, 2001 (1955 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Couturier. 551 pages.

29 réflexions au sujet de « Lolita, de Vladimir Nabokov (1955) »

  1. Étonnant tout de même ces romans sulfureux qui malgré nous nous emportent par leur écriture même si elle est parfois hermétique… Celui-là je ne l’ai pas encore lu… Tentée parfois mais pas encore passée à l’acte… Sûrement mes quatre fers à moi qui freinent 😉

    • Oui, je ne peux nier que j’ai été captivée par ce roman. Heureusement, l’écriture n’est pas totalement hermétique mais quelques termes sont rares !
      Il m’aura fallu ce rendez-vous pour franchir le cap et je ne le regrette pas. A toi de trouver ton bon moment !

  2. Ping : Voyage au bout de la nuit – Louis-Ferdinand Céline – Mes Pages Versicolores

  3. Je veux le lire !
    Surtout que j’ai vu passer une vidéo de Nabokov qui parlait du personnage de Lolita comme une victime et non comme une petite allumeuse comme on l’a souvent qualifiée.
    Bref, je le lirai et ton avis sur la fluidité du texte me conforte dans mon idée.

    • J’ai adoré ce roman alors qu’il m’a effectivement bien dérangée en même temps. C’est une expérience littéraire intense. Et je te rejoins totalement : cet incipit est juste fabuleux, il m’a happée dans la seconde. Encore une lecture incroyable grâce à ce RDV !

  4. Ping : J’irai cracher sur vos tombes – Boris Vian – Moka – Au milieu des livres

  5. Comme je l’avais déjà lu auparavant, le propos de ce roman a l’air tellement plus intelligent que les retours superficiels qu’on entend majoritairement dessus ! Il faudra bien que je le lise, ça a l’air passionnant, bien que malaisant… Je n’en mènerai sûrement pas large, comme toi.

    Tu m’as fait rire quand tu as parlé du vocabulaire parfois utilisé : « à tes souhaits », oui, on ne pouvait pas dire mieux xD

    • Oui, totalement ! C’est un roman riche et intelligent (quoique totalement perturbant, ça ne change pas). Je suis contente d’avoir enfin sauté le pas !

      Quand je suis tombée sur ce bout de phrase, je me suis très exactement dit « qu’est-ce à dire que ceci ? » à la manière du roi Burgonde de Kaamelott. Bref, j’ai dû avoir l’air particulièrement intelligente. ^^

  6. Ping : Howl d’Allen Ginsberg – PatiVore

  7. Bien joué ! Comme j’aime la littérature russe, une bibliothécaire me l’avait conseillé il y a… peut-être 30 ans… mais je n’avais pas réussi à le lire..; et puis je n’avais pas apprécié Journal de L. (1947-1952) de Christophe Tison paru en 2019 alors je me dis que ce n’est pas pour moi…

  8. Ping : Chroniques de gros.ses dégueulasses – Mes Pages Versicolores

  9. Je vois tout à fait ce que tu veux dire ! Je craignais aussi qu’on soit dans du « subversif » et sulfureux, et ce n’est pas du tout l’angle choisi par ce livre. Je ne sais pas dans ton édition, mais dans la mienne il y avait une préface de Nabokov qui expliquait un peu sa démarche et son choc quand il a entendu les gens l’accuser de faire l’apologie de ce sujet. Pour moi c’était très clair tout du long que Humbert n’était pas le « héros », et que Lolita n’avait aucun libre-arbitre dans cette histoire. Et je trouve assez magistrale la façon dont on nous plonge dans ce personnage abject, et dont il nous sert son discours victimaire… Ce bouquin est très fort. (même si je me suis un peu ennuyée dans la deuxième partie, la rupture de rythme m’a moins convenu, mais c’est un détail ^^)

    • Oui, ça m’a bien rassurée car c’était quelque chose que je craignais vraiment : un côté potentiellement voyeur et volontairement cru, ce genre de chose. Heureusement, c’est bien plus subtile. J’avais la même chose dans mon édition (en postface, mais ça revient au même) et la même réaction que toi. Et je n’arrive pas à comprendre que l’on puisse « blâmer » Lolita ou la traiter d’allumeuse : quoi qu’elle fasse, je l’ai toujours vu comme une enfant, une gamine prise au piège.
      Oui, la seconde partie retombe un peu mais j’avoue que ça ne m’a pas vraiment freinée.

  10. J’ai été tellement déroutée par le sujet du livre et l’inconfort dans lequel celui-ci me plongeait personnellement que je n’avais pas réussi à apprécier le style de Nabokov. Pour être tout à fait sincère, je n’avais qu’une envie, c’était d’en finir! Je ne sais pas si je le relirai un jour pour pouvoir prêter plus d’attention au style de Nabokov mais je lirai d’autres livres de lui je pense (Feu pâle très très probablement!)
    En tout ca tu résumes assez bien l’expérience de lecture que représente ce livre. Je comprends tellement qu’il ait pu choquer à sa sortie vu comme il reste malaisant aujourd’hui !

    • Peut-être que ce qui m’a permis de… prendre du recul (si je puis dire, vu que j’ai quand même eu la nausée un bon moment), c’est que je m’attendais à bien pire dans la narration. Avec des détails à en être malade, ce genre de choses.
      Mais je comprends ton ressenti, et je dois dire qu’il est particulièrement troublant d’avoir su apprécier ce roman. C’était une expérience inédite.
      Par contre, je n’ai pas forcément une immense envie de lire d’autres oeuvres de lui. Peut-être que je le ferai un jour, que l’occasion se présentera, mais je ne sais pas… j’ai l’impression que Lolita est assez pour le moment ! ^^

  11. Une de mes collègues m’en a parlé il y a peu de temps et je ne connaissais pas du tout alors je suis contente de lire une chronique à son sujet. 😊
    D’ailleurs quand tu dis « une psychologie décryptée avec tant de beauté, de finesse, d’intelligence » c’est a quelques mots près les dire de ma collègues sur ce livre qui semble à la fois captivant et contrariant. Je te remercie pour cette belle chronique très complète et le garde bien au chaud dans ma liste d’envies quand je serais prête à me lancer dans une telle lecture. 😊 Belle soirée !

    • J’avoue que je dis rarement d’un livre qu’il est à lire car la notion d’obligation me dérange un peu, je préfère mettre en avant l’envie et le plaisir de lire tel ou tel livre. Et au final, on peut parfaitement vivre sans lire de classiques par exemple.
      Mais c’est une lecture différente, exigeante et particulièrement troublante, donc c’est effectivement un livre que je trouve très intéressant à lire. Cependant, je comprendrais totalement qu’on ne s’y lance jamais. Personnellement, il m’aura fallu un moment avant d’oser !

      • Je comprends ta façon de penser ! C’est vrai que j’ai été conditionnée à dire qu’il y avait des classiques, on m’a souvent répété que ce roman là été important blablabla… Moi non plus je n’aime pas que l’on me force à lire quelque choses, au contraire je préfère choisir ! Non ce livre n’est pas obligatoire, à vrai dire je dis souvent que des livres sont « à lire ». Cela sous entends pour moi que je recommande la lecture😊

        • Je comprends tout à fait ce que tu veux dire par là ! C’est vrai qu’on m’a souvent conseillé des livres, mais rarement en me mettant la pression en mode « il faut absolument l’avoir lu ! » (sous-entendant que tu n’es pas tout à fait une vraie lectrice sinon), ça a sans doute influencé ma manière d’appréhender les livres et les classiques.

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