Érèbe, de Rozenn Illiano (2020)

Érèbe (couverture)Paris, 1888. Lisbeth St. John se sent piégée dans sa vie de fille de bonne famille. Sa seule échappatoire : ses rêves qui l’emmènent jusqu’à un monde mystérieux, Érèbe, son hiver perpétuel et son unique autre habitant, Elliot Valentine. Mais cet univers éthéré va se révéler lié avec la malédiction qui semble poursuivre sa famille et les conséquences sur la vie de la jeune fille seront quant à elle tout à fait réelles.

A l’occasion de sa sortie en numérique à petit prix, mardi prochain, Rozenn Illiano m’a proposé de découvrir cette histoire dans le superbe écrin de la version luxe (couverture rigide, jaquette veloutée et grand confort de lecture). J’en profite pour la remercier du fond du cœur.

Après ma lecture d’Elisabeta avec sa plongée quasi immédiate dans l’action et l’intrigue, j’ai tout d’abord dû m’habituer au rythme tranquille de ce récit. J’ai d’abord souhaité arriver plus vite au cœur du sujet avant de me fondre dans cette cadence plus tranquille, comme une balade sous la neige, une évasion poétique.
La tonalité est hivernale, la nuit est reine et le silence roi. Un tapis de neige, un château désert, un hululement discret, de vieilles demeures familiales, les échos d’un cirque… Une ambiance a priori paisible, évidemment troublée par des secrets de famille et des évènements dramatiques. Si l’histoire principale se déroule sur plusieurs mois, la chronologie s’étend en réalité sur plusieurs siècles, révélant l’avenir et le futur (probable mais non figé) des deux familles. Le drame s’est en effet noué des décennies plus tôt, semant son lot de tragédies et de souffrances.

Au récit est entremêlé des chapitres « Passé » et « Futur » qui nous montrent des instants, des bribes d’événements ponctuels qui s’éclaircissent au fil du roman. Peu à peu, nous comprenons qui est qui, l’identité de ces silhouettes, leurs interactions, leur insertion dans cette grande histoire familiale. J’avoue être particulièrement séduite par cette manière de dévoiler les choses progressivement, de connecter les personnes, les lieux et les péripéties, de rétablir la chronologie et la généalogie (sans se référer aux arbres généalogiques en fin de roman).

La rencontre de Lisbeth et Elliot s’inscrit donc dans une lignée de décès et d’amours malmenées. Même s’ils m’ont moins marquée que d’autres protagonistes (Oxyde, Saraï, Agathe…), les personnages sont très sympathiques et bien campés. Je craignais l’aspect romance, mais finalement, elle se fait toute douce et très discrète et n’a posé aucun problème. J’en venais même à espérer leur bonheur.
Rares sont les personnages manichéens et, même si j’aurais pu souhaiter davantage de faux-semblants et de retournements de situation, tous et toutes suivent leur ligne de conduite (même si elle n’est pas toujours très jolie), leurs objectifs, guidé·es par leurs rêves, leurs rancunes, leurs espoirs (parfois déçus). Il y a de la nuance, de la crédibilité et de la vie dans ces protagonistes, ce qui est le plus important. J’ai beaucoup aimé les relations père-fils ou mère-fils, tantôt mâtinées d’exigence ou de tendresse, de rudesse ou d’inquiétude, de connivence ou de secrets : ces échanges sont bien écrits et m’ont particulièrement convaincue.
Dans les personnages du passé, j’ai été fascinée par la figure de Victoria, sa majesté, ses choix et les épreuves qu’elle a dû affronter. J’aurais plaisir à la retrouver peut-être, à travers d’autres histoires.

Une histoire de rivalité entre deux familles, voilà qui n’est pas nouveau. La raison est un peu plus originale du fait de la situation presque chimérique du territoire revendiqué (un univers qui stimule l’imagination et fait rêver la solitaire que je suis !). Quoi qu’il en soit, l’autrice donne corps à cette haine qui s’étire sur des décennies, des siècles, au point que tous et toutes en ont oublié la source, écartant et dénigrant celles et ceux qui tentent de tendre la main vers l’autre côté, spirale infernale conduisant vers une issue sanglante.

Cette intrigue qui possède son lot de révélations et de surprise élargit encore une fois l’univers de Rozenn Illiano, nous faisant partir à la rencontre des énigmatiques marcheurs de rêves. Cependant, comme toujours (ou presque) dans son Grand Projet, le livre est parfaitement indépendant. A titre personnel, j’ai pris grand plaisir à chercher les indices, les croisements avec d’autres romans de l’autrice, mais c’est un jeu facultatif. (J’ai également été enchantée des références à un autre roman que j’aime beaucoup, Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern.)

En dépit de quelques lenteurs dans la première moitié du roman, j’ai été charmée par cet univers onirique qui ferait presque penser à un conte. Une histoire de rivalités, de famille et de rencontre amoureuse joliment menée par la sensibilité atypique de Rozenn Illiano. Je reste éternellement enchantée par cet assemblage progressif des pièces du puzzle racontant l’histoire enlacée des St. John et des Valentine et fascinée par ce nouveau pan du Grand Projet.

« Érèbe n’est toujours qu’un rêve. Ce qui y naît aussi. Ce ne sont que des rêves dans des rêves, mais rien ne dit que ce n’est pas réel. »

« J’ai appris avec le temps que parler de l’avenir le provoque. Vouloir échapper à notre sort est le plus sûr moyen de s’y précipiter. »

Érèbe, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2020. 348 pages.

Plus d’informations sur le site de l’autrice.

Pour aller plus loin, vous pourrez trouver sur le blog Tasse de thé & Pile de livres un entretien avec Rozenn Illiano : il aborde cette réédition, ses personnages, son Grand Projet, etc.

7 réflexions au sujet de « Érèbe, de Rozenn Illiano (2020) »

  1. Décidément, j’étais passée à côté de cette autrice avec le Phare au Corbeau qui m’avait moyennement plu, mais vu comment tu parles de ce Grand Projet, livre après livre, je suis forcément intriguée. 🙂

    • Personnellement, Le Phare au corbeau m’avait bien plu, mais ce n’est pas mon préféré qui reste Midnight City, ce roman m’ayant complètement émerveillée.
      Après, j’avoue être un peu partiale, je suis totalement fascinée par cet univers à plusieurs strates et très curieuse de tout découvrir, donc je pars charmée d’avance. Moi qui aime les puzzles, c’est un puzzle littéraire ! ^^

  2. Je crois qu’Érèbe est (pour le moment) mon roman préféré de Rozenn Illiano
    surtout pour tout le décorum qui m’a fascinée ! et parce que j’adore les Marcheurs de Rêves !
    J’ai hâte (et je serai aussi patiente 😉 )d’en retrouver d’autres !

    J’aime aussi comment les pièces du puzzle du Grand Projet se mettent en place et voir les liens (tenus) qui se créent entre les histoires

    • Personnellement, ça reste toujours Midnight City, mais j’ai vraiment aimé cette lecture et cette opportunité de découvrir davantage les marcheurs de rêves !
      En ce qui me concerne, je suis encore loin d’avoir tout lu d’elle, donc j’ai de quoi m’aider à patienter pour les temps à venir ! ^^

  3. Ping : Érèbe – Rozenn Illiano – Bulle de Livre

  4. Est-ce que toutes les oeuvres de l’autrice sont en auto-édition ? En tout cas, la couverture est absolument magnifique, et au vu de la construction de son univers, c’est fascinant, surtout si elle fait références à d’autres de ses romans pour construire un grand ensemble dans une atmosphère aussi onirique !

    • Elle a publié un roman aux éditions Critic, Le phare au corbeau, mais sinon, oui, c’est uniquement de l’auto-édition, et, apparemment, c’est à présent une totale volonté de sa part de continuer ainsi.
      Oui, tous ces romans font partie de ce qu’elle appelle son Grand Projet, c’est un univers complet qui s’étale sur plusieurs siècles, et tous ses livres tracent une grande fresque tout en restant indépendants (soit en one-shot, soit en séries de deux à quatre romans).
      Certains romans sont plus oniriques que d’autres – Erèbe ou Midnight City le sont plus que Elisabeta par exemple – mais on retrouve toujours sa patte !

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