Quelques mots sur quelques albums… à la thématique aquatique

Voici trois albums qui se déroulent au bord ou dans l’eau (mare, mer, océan…) et qui parlent de peurs, de découverte, de connaissances nouvelles… Voici donc quelques mots sur Pas de panique, petit crabe, Scritch scratch dip clapote ! et Le dégât des eaux.

***

Pas de panique, petit crabe, de Chris Haughton
(Thierry Magnier, 2019)

Pas de panique, petit crabe (couverture)Du même auteur, je connaissais Chut, on a un plan et Oh non, George !, mais celui-ci est moins humoristique, même si l’on retrouve les répétitions faisant avancer l’histoire. C’est l’histoire d’un voyage initiatique dans lequel Petit Crabe et Très Grand Crabe quittent leur trou d’eau pour découvrir l’océan : guère rassuré, Petit Crabe doit se dépasser et aller plus loin que là où il se croyait capable d’aller. La vie est remplie d’épreuves, de nouveautés, et s’il faut savoir prendre son temps et y aller progressivement, il faut également oser.

Le monde extérieur et connu est globalement sombre, avec des teintes bleutées, mais les profondeurs se révèlent colorées et lumineuses, pleines de vie. Une magnifique récompense pour saluer le courage d’un petit crabe qui a vaincu sa peur de l’inconnu.

Un album tendre et motivant qui raconte aux petits comment on peut vaincre sa peur et marcher main dans la main, pince dans la pince, avec une personne de confiance pour explorer ses possibilités, ses capacités.

***

Scritch scratch dip clapote !, de Kitty Crowther
(L’École des Loisirs, coll. Pastel, 2002)

Scritch scratch dip clapote (couverture)Un album bien plus vieux qui a déjà vingt ans ! Une histoire sur la peur du noir quand la nuit s’en vient et que papa et maman se retirent dans leur propre chambre. Toutes les histoires, tous les câlins et tous les bisous du monde n’empêchent pas ce terrifiant moment d’advenir : celui où la nuit s’installe et où des bruits effrayants se font entendre. Essayer de s’endormir, réveiller les parents, se glisser entre eux… mais, pour apprivoiser sa peur, quelle meilleure solution que de la comprendre ? Il faut alors sortir dans la nuit et découvrir qui fait « scritch scratch dip clapote »…

Avec ces grenouilles anthropomorphes, l’album évoquera tout d’abord des scènes quotidiennes : les rituels préalables au coucher, les tentatives pour repousser le moment fatidique, les allers-retours entre les chambres enfantine et parentale, les peurs nocturnes amplifiées par une imagination galopante… Par la suite, même si le père de Jérôme tente d’abord de l’obliger à rester dans son lit, il change d’avis quand il entend à son tour le bruit étrange. J’ai beaucoup aimé alors ce moment d’écoute paternelle, de compréhension et de partage père-fils qui tous deux vont acquérir la connaissance rassurante de la source du bruit.

En revanche, les dessins ne me plaisent pas vraiment. Réalisés aux pastels gras (ou aux crayons de couleur ?), elles sont très simples, d’un style graphique qui ne me touche pas du tout. De plus, la mise en page ne les met pas en valeur, ce qui est un peu dommage.

Si je regrette vivement de ne pas adhérer aux illustrations, Scritch scratch dip clapote ! reste un très chouette album sur les terreurs nocturnes et les endormissements laborieux, auquel s’ajoute le plaisir des onomatopées !

***

Le dégât des eaux,
de Pauline Delabroy-Allard (textes) et Camille Jourdy (illustrations)
(Thierry Magnier, 2020)

Le dégât des eaux (couverture)Une flaque d’eau près de la machine à laver et Nino part dans un grand rêve marin à base de plongée dans la lagune vénitienne et de régate sur ses canaux. Se dévoile alors un carnaval impossible et loufoque où se côtoient humains, animaux anthropomorphes, sirènes et moult créatures. Nino y fait des rencontres, partage la joie simple d’une journée exceptionnelle… sans savoir que cela fait écho à ce qui l’attend au réveil.
Car voici un album qui réserve une surprise à la fin… En effet, derrière une histoire poétique voguant sur les flots, se cache un sujet bien plus ordinaire. Je ne dévoilerai rien à ce sujet, vous laissant le plaisir de la découverte, mais j’ai trouvé qu’il s’agit d’une manière bien originale d’aborder un sujet pourtant vu et revu.

Je dois avouer que je n’ai pas complètement accroché à cet album. J’ai trouvé la partie onirique quelque peu survolée, avec des sauts dans le temps (cohérents cependant avec le déroulé parfois anarchique des songes) et personnellement cette prolifération dense d’êtres en tous genres m’a semblé quelque peu cauchemardesque bien loin de l’idée de liesse qu’elle était censée évoquer… Toutefois, cet ouvrage est plaisant par la richesse des illustrations toutes douces de Camille Jourdy, remplies de détails à observer, en plus d’être bien construit et atypique. Cela reste donc une lecture très intéressante.

***

Sur ce, joyeux Noël à tous et à toutes !

Érèbe, de Rozenn Illiano (2020)

Érèbe (couverture)Paris, 1888. Lisbeth St. John se sent piégée dans sa vie de fille de bonne famille. Sa seule échappatoire : ses rêves qui l’emmènent jusqu’à un monde mystérieux, Érèbe, son hiver perpétuel et son unique autre habitant, Elliot Valentine. Mais cet univers éthéré va se révéler lié avec la malédiction qui semble poursuivre sa famille et les conséquences sur la vie de la jeune fille seront quant à elle tout à fait réelles.

A l’occasion de sa sortie en numérique à petit prix, mardi prochain, Rozenn Illiano m’a proposé de découvrir cette histoire dans le superbe écrin de la version luxe (couverture rigide, jaquette veloutée et grand confort de lecture). J’en profite pour la remercier du fond du cœur.

Après ma lecture d’Elisabeta avec sa plongée quasi immédiate dans l’action et l’intrigue, j’ai tout d’abord dû m’habituer au rythme tranquille de ce récit. J’ai d’abord souhaité arriver plus vite au cœur du sujet avant de me fondre dans cette cadence plus tranquille, comme une balade sous la neige, une évasion poétique.
La tonalité est hivernale, la nuit est reine et le silence roi. Un tapis de neige, un château désert, un hululement discret, de vieilles demeures familiales, les échos d’un cirque… Une ambiance a priori paisible, évidemment troublée par des secrets de famille et des évènements dramatiques. Si l’histoire principale se déroule sur plusieurs mois, la chronologie s’étend en réalité sur plusieurs siècles, révélant l’avenir et le futur (probable mais non figé) des deux familles. Le drame s’est en effet noué des décennies plus tôt, semant son lot de tragédies et de souffrances.

Au récit est entremêlé des chapitres « Passé » et « Futur » qui nous montrent des instants, des bribes d’événements ponctuels qui s’éclaircissent au fil du roman. Peu à peu, nous comprenons qui est qui, l’identité de ces silhouettes, leurs interactions, leur insertion dans cette grande histoire familiale. J’avoue être particulièrement séduite par cette manière de dévoiler les choses progressivement, de connecter les personnes, les lieux et les péripéties, de rétablir la chronologie et la généalogie (sans se référer aux arbres généalogiques en fin de roman).

La rencontre de Lisbeth et Elliot s’inscrit donc dans une lignée de décès et d’amours malmenées. Même s’ils m’ont moins marquée que d’autres protagonistes (Oxyde, Saraï, Agathe…), les personnages sont très sympathiques et bien campés. Je craignais l’aspect romance, mais finalement, elle se fait toute douce et très discrète et n’a posé aucun problème. J’en venais même à espérer leur bonheur.
Rares sont les personnages manichéens et, même si j’aurais pu souhaiter davantage de faux-semblants et de retournements de situation, tous et toutes suivent leur ligne de conduite (même si elle n’est pas toujours très jolie), leurs objectifs, guidé·es par leurs rêves, leurs rancunes, leurs espoirs (parfois déçus). Il y a de la nuance, de la crédibilité et de la vie dans ces protagonistes, ce qui est le plus important. J’ai beaucoup aimé les relations père-fils ou mère-fils, tantôt mâtinées d’exigence ou de tendresse, de rudesse ou d’inquiétude, de connivence ou de secrets : ces échanges sont bien écrits et m’ont particulièrement convaincue.
Dans les personnages du passé, j’ai été fascinée par la figure de Victoria, sa majesté, ses choix et les épreuves qu’elle a dû affronter. J’aurais plaisir à la retrouver peut-être, à travers d’autres histoires.

Une histoire de rivalité entre deux familles, voilà qui n’est pas nouveau. La raison est un peu plus originale du fait de la situation presque chimérique du territoire revendiqué (un univers qui stimule l’imagination et fait rêver la solitaire que je suis !). Quoi qu’il en soit, l’autrice donne corps à cette haine qui s’étire sur des décennies, des siècles, au point que tous et toutes en ont oublié la source, écartant et dénigrant celles et ceux qui tentent de tendre la main vers l’autre côté, spirale infernale conduisant vers une issue sanglante.

Cette intrigue qui possède son lot de révélations et de surprise élargit encore une fois l’univers de Rozenn Illiano, nous faisant partir à la rencontre des énigmatiques marcheurs de rêves. Cependant, comme toujours (ou presque) dans son Grand Projet, le livre est parfaitement indépendant. A titre personnel, j’ai pris grand plaisir à chercher les indices, les croisements avec d’autres romans de l’autrice, mais c’est un jeu facultatif. (J’ai également été enchantée des références à un autre roman que j’aime beaucoup, Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern.)

En dépit de quelques lenteurs dans la première moitié du roman, j’ai été charmée par cet univers onirique qui ferait presque penser à un conte. Une histoire de rivalités, de famille et de rencontre amoureuse joliment menée par la sensibilité atypique de Rozenn Illiano. Je reste éternellement enchantée par cet assemblage progressif des pièces du puzzle racontant l’histoire enlacée des St. John et des Valentine et fascinée par ce nouveau pan du Grand Projet.

« Érèbe n’est toujours qu’un rêve. Ce qui y naît aussi. Ce ne sont que des rêves dans des rêves, mais rien ne dit que ce n’est pas réel. »

« J’ai appris avec le temps que parler de l’avenir le provoque. Vouloir échapper à notre sort est le plus sûr moyen de s’y précipiter. »

Érèbe, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2020. 348 pages.

Plus d’informations sur le site de l’autrice.

Pour aller plus loin, vous pourrez trouver sur le blog Tasse de thé & Pile de livres un entretien avec Rozenn Illiano : il aborde cette réédition, ses personnages, son Grand Projet, etc.

Night Travelers, de Rozenn Illiano (2020)

Night Travelers (couverture)Après mon coup de cœur de l’an dernier pour Midnight City, c’est avec enthousiasme que je me suis replongée dans l’univers de Rozenn Illiano. Cette suite nous emmène un an après les événements de Midnight City avec un Samuel encore traumatisé par sa rencontre avec le Sidhe.

A l’instar du premier tome, ce livre entremêle deux histoires. D’une part, celle de Samuel, Roya, Xavier et les autres, dans notre monde. Monde dans lequel évoluent toutefois des sorciers et des marcheurs de rêves, des personnes aux pouvoirs surnaturels et fascinants. D’autre part, celui de Cyan, Oyra, des Oneiroi… la Cité de Minuit, faite de rêve et de cauchemars, menacée de destruction par les ombres qui habitent le démiurge.
Encore une fois, la magie a fonctionné. Cette atmosphère bleutée me fascine, c’est le genre d’ambiance marquante, qui continue à vivre même si l’on a oublié les détails de l’intrigue, à l’instar de celle du Cirque des rêves par exemple.

J’ai été happée par l’intrigue qui, derrière des décors de douceur et de tranquillité, cache bien des angoisses et des terreurs, des corps et des esprits fatigués, manipulés, malmenés par des vagues d’émotions indicibles. Entre fantasy et poésie, entre réalité et onirisme, entre pouvoirs magiques et interrogations concrètes, entre péripéties captivantes et poignante mélancolie, Rozenn Illiano propose encore une fois une balance parfaite.

C’est l’histoire d’un deuil. Un deuil inachevé, un souvenir enterré, un oubli espéré, qui donnent naissance à un traumatisme, à un maelström de douleur, de culpabilité, de regret. C’est l’histoire de nos chagrins et de nos peines, de nos remords et des chemins qui auraient peut-être pu être. Des sentiments qui s’expriment à travers les deux arcs narratifs avec puissance et justesse.
J’avoue être totalement séduite par les protagonistes de Rozenn Illiano. Au-delà du voile du fantastique, de la fantasy et de la magie, elle propose des personnages réalistes, sensibles et vivants. D’une humanité terrible avec leurs forces et leurs faiblesses. Des individus auxquels on ne peut que s’attacher, à travers lesquels on peut vibrer, dans lesquels on ne peut que se reconnaître.

C’est aussi une nouvelle fois un roman sur l’écriture, sur la création. Sur les questionnements d’un·e écrivain·e. Samuel se sent dépossédé de son univers suite à la publication forcée de Midnight City et ne parvient plus à écrire. Pourtant, ce sont pas les idées qui manquent, mais au contraire, le trop plein d’idées qui affluent, refusent de laisser l’esprit au repos, le temps de poser quelques mots sur le clavier. L’inverse de la page blanche, mais tout aussi improductif.

Night Travelers renoue donc avec les thématiques de Midnight City en les approfondissant et les enrichissant, sans jamais perdre de sa force par des redondances ou des longueurs. L’univers est riche, profond et creusé, à l’image des êtres qui l’habitent. Une lecture qui ne fait que renforcer mon désir d’explorer le Grand Projet de Rozenn Illiano.

« Ils se figèrent, tous. Égarés dans leur cauchemar mais pas égarés pour toujours. Il suffisait de réparer la grande Horloge afin de la remettre en marche.
Quelqu’un s’en chargea et chassa l’Antéminuit. Et ce faisant, il effaça aussi l’Oubli. Et les citoyens de la ville au-delà de la Nuit retrouvèrent peu à peu leurs souvenirs et leur mémoire, les chagrins éteints et les familles occultées, les joies en suspens, les douleurs évaporées. Au fil du Temps, ils regagnèrent ce que l’Oubli leur avait pris, les uns après les autres.
Ils se réveillaient. Et se souvenaient.
Et parfois, ils auraient aimé tout oublier. »

« Pour la première fois depuis longtemps, elle ressent la solitude, la vraie, celle qu’on n’invoque jamais et qui nous tombe dessus sans qu’on le veuille. Celle qui fait mal. La jeune femme pensait la rechercher, mais son amitié brisée avec Sam ne fait que lui remettre sous les yeux combien elle est seule, combien elle l’a toujours été, et combien elle peine maintenant à l’accepter. Comme une rose avec des épines. Comme une funambule dont la robe est brodée de morceaux de verre tranchants, qui blesse ceux qui essaient de la toucher. La malédiction de toute une vie, puisqu’elle n’a jamais eu de véritable ami avant Sam. Parfois, même, elle se demande si lui aussi en a vraiment été un avant que tout soit gâché. »

Midnight City, tome 2, Night Travelers, Rozenn Illiano. Auto-édition, 2020. 509 pages.

Spécial Loïc Clément et Anne Montel : Le temps des mitaines (roman), Miss Charity et Chroniques de l’île perdue

Après un article consacré à quelques BD de Loïc Clément (avec ou sans Anne Montel), voici les petites chroniques de trois ouvrages de ce formidable duo dont il est impossible de se lasser.

***

Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne (2020)

Le Temps des mitaines (couverture)C’est vraiment double malchance pour Céleste, Prosper, Angus et Nocte: non seulement ils sont collés pour toute la journée de ce samedi, mais en plus Caïus, la brute de l’école, est là également ! Et, comme si ça ne suffisait pas, les voilà coincés dans une bulle temporelle…

Vous connaissez peut-être Le Temps des Mitaines en BD, voici un premier roman dans ce même univers d’animaux anthropomorphes dotés de pouvoirs étranges. Sans surprise de la part de ce duo magique, ce fut une très chouette lecture !

C’est un texte très fin, drôle parfois et tendre surtout, mais toujours pertinent sur les traumatismes et les souffrances de chacun·e. Une histoire intelligente qui parle des secrets que l’on garde dans son cœur, des doutes, des peurs et des douleurs physiques et psychologiques.
Un roman qui est aussi très bien écrit. Parsemé de jeux de mots ou de clins d’œil (notamment dans les noms des personnages), la plume de Loïc Clément offre une voix unique à ces protagonistes très différents. Les attendrissantes erreurs de Prosper, les mots savants d’Angus, l’impatience de Caïus, la réserve de Nocte ou la confiance de Céleste se décèlent tout de suite et parachèvent leurs portraits.

En BD comme en roman, le talent de ce duo se confirme. Tout est réussi et efficace dans ce récit : de jeunes héroïnes et héros touchant·es, un texte futé sur les plus ou moins lourdes épreuves et injustices de la vie, des illustrations qui offrent un visage à ces personnages (puis-je dire que les douces couleurs aquarellées d’Anne Montel m’ont toutefois un peu manquées dans ce choix du noir et blanc ?).

« Le plus dur a été lorsqu’il a fini par comprendre que ce genre de relation père-fils n’est pas la norme. En observant les autres enfants et l’attitude de leurs parents, ce petit garçon a compris qu’il était mal tombé. Il a compris que les cris et les heurts n’étaient pas les mêmes dans chaque foyer, et que le sien était un avant-goût de l’enfer. Alors, il a peu à peu construit une carapace autour de son cœur et a commencé à mordre et à aboyer. Il s’est mis à moquer, agresser ou racketter autrui. Il est devenu dur comme un roc. Aussi âpre que son quotidien. »

Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Little Urban, 2020. 153 pages.

***

Miss Charity, T1, L’enfance de l’art,
d’après le roman de Marie-Aude Murail (2020)

Miss Charity T1 (couverture)L’enfance de Charity Tiddler, entourée d’une petite ménagerie, d’une bonne portée sur les récits horrifiques et d’une gouvernante française qui révélera son talent pour l’aquarelle.

Évidemment (ça deviendrait presque lassant, non ?), l’adaptation du roman de Marie-Aude Murail par le duo magique Clément-Montel est une réussite.

On retrouve cet enthousiasmant mélange d’erreurs enfantines – écho aux romans comme Les malheurs de Sophie – et d’innocence, de passion et d’excitation. Si la froideur du monde des adultes est parfois brutale, les moments de complicité que Charity partage avec ses animaux ou les adultes qui s’occupent vraiment d’elle apportent de très beaux moments. C’est drôle, intelligent, vivant, dynamique. On ne s’ennuie pas un instant en la compagnie de cette petite artiste scientifique.

Anne Montel semble prêter son pinceau et son talent à la petite Charity qui raconte cette histoire et pratique également cette technique d’illustration. Les traits délicats et les couleurs douces de donnent vie à l’espièglerie et à la singularité de notre héroïne. Jamais avare en détails, l’illustratrice sublime les créatures, les champignons et autres plantes qui passionnent Charity, nous plongeant délicieusement dans la campagne anglaise.

Un roman graphique qui se dévore que l’on connaisse ou non le texte original.

Miss Charity, T1, L’enfance de l’art, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations), d’après le roman de Marie-Aude Murail. Rue de Sèvres, 2020. 117 pages.

***

Chroniques de l’île perdue (2018)

Chroniques de l'île perdue (couverture)Contrairement aux autres titres signés Clément-Montel, je n’avais pas du tout entendu parler de celui-ci avant de tomber dessus en fouillant dans le catalogue de ma bibliothèque.

Deux frères – Sacha, l’aîné, et Charlie, le cadet – sont en croisière avec leurs parents quand le navire sur lequel ils ont embarqué fait naufrage. Tous deux échouent alors sur une île peuplée d’êtres étranges aux intentions parfois diaboliques.

Une fois n’est pas coutume, j’ai ici eu un peu plus de mal à rentrer dans cette histoire. Un peu déboussolée par le côté onirique – qui a parfaitement raison d’être –, je n’ai pas immédiatement vu le but de cette histoire apparemment très décalée.
Heureusement, les choses se sont remises en ordre dans ma tête et je me suis une nouvelle fois retrouvée face à un texte intéressant qui, un peu comme dans le petit roman du Temps des Mitaines, raconte les souffrances d’un enfant. Donne vie à ses terreurs, à sa tristesse, à ses angoisses, à sa solitude. Démultiplie les pires moments de sa jeune existence. Et ouvre les yeux d’un grand frère parfois si accaparé par sa propre vie qu’il en oublie un peu que son petit frère a besoin de lui.
Le tout reste parfois perturbant et un peu flou, d’où l’absence de coup de cœur pour cet ouvrage. Néanmoins, c’est une atmosphère qui correspond bien à cette histoire qui met en scène le cheminement intérieur des personnages.

Comme toujours, les planches soignées d’Anne Montel nous emmènent sur cette île fantastique. Ses couleurs marquées – qui m’ont toutefois un peu moins séduite que d’ordinaire – et la diversité fascinante des paysages proposés sont parfaitement contrebalancées par les faciès sombres et terrifiants des créatures qui peuplent l’île. Certaines cases se révèlent troublantes par la malveillance qui se dégage de certains antagonistes.

Sous cette apparente aventure, ce roman graphique dévoile une vision poétique et cauchemardesque des peurs enfantines et les relations conflictuelles entre frères (mais ça marche aussi entre sœurs…). Nous sommes un peu moins dans la mignonnerie irrésistible qu’à l’accoutumée, tant dans l’intrigue que dans les illustrations, mais c’est toujours du beau travail, très bien pensé.

Chroniques de l’île perdue, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Éditions Soleil, coll. Métamorphose, 2018. 110 pages.

Midnight City, de Rozenn Illiano (2019)

Midnight City (couverture)Un livre à l’histoire étrange, souvent évoqué sur le blog de l’autrice – curiosité avivée, sans même connaître les détails de l’intrigue, magie immédiate –, une vie commencée sur les routes, livre vagabond que j’aurais aimé trouver sur ma route. Livre finalement autopublié et acquis sans aucune hésitation de ma part. Longtemps admiré, lecture repoussée dans l’attente du « bon moment » (encore une fois raté puisque la folie du déménagement m’a contrainte à en interrompre la lecture pendant plusieurs jours). Livre finalement savouré, rencontre magique avec un univers.

De Rozenn Illiano, je n’avais alors lu que Le Phare au corbeau dans l’attente de Midnight City dont l’épopée a alimenté plusieurs articles du blog de l’autrice. Le premier roman, paru quant à lui aux éditions Critic, m’avait beaucoup plu pour son ambiance, mais le second a immédiatement mis la barre au-dessus.

Deux histoires.
D’un côté, une Cité plongée dans un éternel Minuit ; des secondes, des minutes et des heures qui tracent mille temporalités insaisissables ; une odeur de caramel et de feu de bois ; une grande Horloge arrêtée, l’arrêt du cœur de la ville, laissant ses habitants en proie aux cauchemars ; deux personnages, Cyan et la funambule, au milieu de ce désastre.
De l’autre, Samuel, écrivain qui vient de publier un roman salué de tous, adoré par des milliers de personnes et traduit dans plusieurs langues, artiste complètement bloqué, sollicité par son éditrice et par son public, dont l’inspiration se révèle étouffée sous le succès ; un mécène providentiel qui lui offre temps et argent pour écrire en paix ; un contrat, un marché de dupes ?

Midnight City - Le marchand de sable, par Xavier ColletteLe Marchand de sable et la Cité de Minuit, par Xavier Collette

Deux tonalités donc.
D’une part, la « vraie vie », si proche de celle que je – on – connais. Les forums, le NaNoWriMo, les connaissances virtuelles avec lesquelles on échange parfois plus qu’avec des personnes connues in real life. Les angoisses de la vie. Un personnage principal, Samuel, extrêmement attachant, dont il est aisé de se sentir proche.
D’autre part, la Cité de Minuit, un monde onirique, poétique, fascinant, mais aussi dangereux sous ses teintes bleutées. Le titre du roman de Rozenn Illiano, le titre de celui de Samuel. Mise en abîme. Dans ce monde, l’auteur personnage – et l’autrice réelle ? – projette, à travers des alter ego, des « avatars d’encre et de mots », ses regrets, ses rêves, son caractère, ses espoirs, ses peines, ses culpabilités, ses rencontres, ses deuils. Ses peurs. Celles qui peuvent broyer, enfermer, empêcher d’avancer et de vivre. L’imaginaire pour tenter de survivre à la vie.
Tout s’entremêle alors. Réalité et fiction, monde terrestre et Cité de Minuit, passé et présent. L’écriture d’un roman dans le roman, le temps d’une histoire. Fiction dans la fiction, les frontières se floutent dans ce roman si beau et si fort.

Midnight City - La funambule, par Xavier ColletteUne autre superbe illustration de La funambule, par Xavier Collette

Midnight City, c’est aussi un texte sur l’écriture, sur la création, sur l’édition, sur les visions de l’art, de l’œuvre et de l’écrivain. Ça parle de légitimité, du poids du regard – et des mots – des autres. Même sans la connaître autrement qu’à travers son blog, il m’a semblé qu’il y avait beaucoup de l’autrice dans ce roman. C’est peut-être – sans doute – le cas de toutes ses œuvres, mais je ne les – la – connais pas assez pour en juger.
Étonnement, le roman prend au fil des chapitres des airs de thriller. Thriller surnaturel. Tictac, la grande Horloge. Tictac, le sable qui s’écoule dans le sablier de Samuel. Le fameux mécène, je ne dirais rien sur lui pour vous laisser le plaisir de la rencontre si ce n’est qu’il s’agit là d’un protagoniste absolument fascinant, aussi impressionnant que terrible, et qui, pourtant, se révèle parfois presque sympathique. Bref, une psychologie fouillée, à l’instar des autres personnages !

Après plusieurs mois d’attentes, de curiosité, d’impatience, mes attentes pour ce roman étaient élevées, ce qui aurait pu lui nuire, mais le plaisir a été immense. Tout est beau et passionnant dans Midnight City, l’écriture qui m’a emportée, les intrigues qui m’ont fascinée, les thématiques qui m’ont touchée, l’univers qui m’a fait rêver. Que dire, si ce n’est vivement la suite qui portera le nom de Night Travelers ?

« Personne ne croyait que la grande Horloge s’arrêterait un jour. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé.
Elle s’est arrêtée. Elle s’est figée.
Cyan ne l’entend plus battre en lui, comme si l’écho de son propre cœur s’était interrompu en même temps qu’elle. Et le silence, cette disparition du son, de rythme, ce vide si noir et si effrayant, tant qu’il croit qu’il va sombrer, là, dans ce gouffre qui se serait creusé subitement sous ses pieds…
Il ignore encore quoi ressentir. La terreur et le froid, l’incompréhension, la sidération peut-être. Il ne sait pas ce qu’il est censé éprouver.
Le noir qui l’entoure, la nuit glacée, immobilisée, le ciel au-dessus de lui, plus rien ne bouge. La Lune s’est éteinte, et les étoiles aussi. Le mécanisme de l’Horloge est en panne. »

« Elle-même détesterait que qui que ce soit, même un ami proche, lise ce qu’elle écrit sans que le récit soit fini, surtout si le récit en question lui tient à cœur. Une histoire, c’est comme un journal intime plus ou moins crypté. »

« Cartésien, il n’a jamais cru en quoi que ce soit, qu’il s’agisse de Dieu ou de magie. La raison première, sans aucun doute, à cet attrait pour la littérature de l’imaginaire qu’il a depuis toujours… Puisque la magie n’existe pas dans son monde, Sam s’est donné pour mission d’en injecter dans ses histoires, mais dans ses histoires seulement, pas dans la vie. Si Remington lui veut du mal, il ne peut que procéder par des moyens tout à fait rationnels. »

« Ecrire est un acte solitaire, et c’est souvent si grisant de se laisser emporter par cette vague noire et sans pitié, de rouvrir ses blessures tout juste cicatrisées… C’est un peu comme écrire avec son sang, avec l’encre de ses veines, jusqu’à ce que la source s’assèche. Le retour à la réalité fait mal, souvent, lorsque l’on se perd dans ses rêves et que l’on passe des jours et des semaines seul face au miroir de son écran. »

Midnight City, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2019. 459 pages.