Une histoire à quatre voix, par Anthony Browne (1998)

« Ce que j’aime dans la conception d’un album, c’est le rapport entre les images et les mots, et la manière dont un enfant peut faire le lien entre les deux. J’adore mettre des indices visuels dans mes livres, des indices qui nous donne une idée de ce qui se passe vraiment dans la tête et dans le cœur des protagonistes, ce qui permet à l’image de raconter une autre histoire que celle mise en avant par les mots. (….) Les enfants sont capables de tellement de choses, plus que ce que les adultes pensent. Ils peuvent appréhender des idées complexes et sophistiquées avec une certaine aisance, ils ont une conscience visuelle bien plus affûtée que celle des adultes, ils remarquent les détails et les indices dans mes livres bien plus rapidement que leurs instituteurs et leurs parents. »

(Déclaration de l’auteur lors de la remise du prix Andersen en 2000.)

Une histoire à quatre voix (couverture)L’un des rares livres de mon enfance dont j’ai le souvenir. Je me souviens de Charles et de Réglisse, de la mère snobinarde du premier et du père au chômage de la seconde. Je me souviens de leurs chiens respectifs. Je me souviens du plaisir que j’avais eu à lire cet album. Le « Et viens ici, je te prie, Victoria. » m’a toujours tellement amusée (Victoria est une chienne « labrador de pure race » certes, mais tout de même…) Plaisir que j’ai retrouvé quinze ans plus tard à l’occasion de Montreuil et d’une dédicace de ce grand artiste…

« Nous entrâmes dans le parc, et je libérai Victoria de sa laisse, quand, brusquement, un vulgaire bâtard surgit et commença à l’importuner. Je le chassai, mais le misérable corniaud se mit à poursuivre Victoria à travers tout le parc. »

Ce livre est vraiment mon préféré dans sa bibliographie. Par quatre fois, on revit la même matinée. Par quatre fois, on se promène au parc. Seul changement, le narrateur. Seul changement ? Non, pas du tout. Tout change quand change le regard qui appréhende le monde. Si Edmund Wilson disait « No two persons ever read the same book. » (« Deux personnes ne lisent jamais le même livre. »), deux personnes ne voient jamais le même monde.

L’écriture donne des indices sur le caractère de chacun d’entre eux. Ainsi le ton, le vocabulaire employé est différent : à la fois châtié et méprisant pour la mère, un peu timoré pour Charles, plein de vie pour Réglisse. Certains livres « pour adultes » devraient en tirer une leçon (comme Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, c’était une des critiques que je lui avais fait). Mais quand je dis l’écriture, je parle également de la typographie qui change également. La police type Times New Roman nous dit que la mère est quelqu’un de classique, qui se coule dans le moule ; celle du père m’évoque celle des petites annonces qu’il consulte compulsivement ; celle de Réglisse a toute l’originalité d’une petite fille comme elle.

« Je me suis installé sur un banc et j’ai consulté les offres d’emploi. Je sais que c’est une perte de temps, mais on a tous besoin d’un petit fond d’espoir, non ? »

Passons aux illustrations. Ah, les illustrations d’Anthony Browne ! Ne pourrait-on pas s’y attarder des jours et des nuits ?

Les saisons défilent tandis que se succèdent les personnages. Le père, triste, est incarné par l’hiver aux couleurs si grises (jusqu’à ce que sa fille lui apporte un peu de joie) et ce sont les deux enfants qui illuminent l’album en appelant le printemps, puis l’été. Un détail qui en dit si long… C’est admirable. L’ombre de la mère pourtant hors cadre qui étouffe le petit Charles, la chaleur que distille Réglisse, les couleurs acidulées de son univers… Le texte ne se perd pas en description des caractères ou des relations entre les personnages, mais les images s’en chargent.

Et ces détails, à chaque page, à chaque image… Avec Anthony Browne, les arrière-plans ne sont pas que de simples décors, placés là car il faut bien mettre quelque chose. Non, ce sont des trésors d’imaginations, des cavernes d’Ali Baba de drôles d’objets, des carrousels de personnages incongrus. Des gorilles et des chapeaux partout, un petit prince qui arpente les allées du parc, un arbre en feu, une Mary Poppins qui s’envole, un toboggan si haut qu’il sort du cadre, des chiens qui échangent leur queue…

« « Ça te dirait de venir faire du toboggan ? » demanda une voix. C’était une fille, malheureusement, mais j’y suis quand même allé. Elle était géniale au toboggan. Elle allait vraiment vite. J’étais impressionné. »

Lire Anthony Browne était, est et sera toujours un plaisir, à cinq ans comme à vingt-et-un, à quarante-quatre comme à soixante-sept, je n’en doute pas. Et la lecture concerne également aux illustrations. Offrant une vraie complémentarité, elles se lisent autant que des mots.

« J’ai d’abord cru que c’était une mauviette, mais en fait non. On a joué à la bascule et il n’était pas très bavard, mais ensuite, il est devenu plus cool. »

Une histoire à quatre voix, Anthony Browne. Kaléidoscope, 1998 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elisabeth Duval. 32 pages.

Autre livre d’Anthony Browne : Et si jamais… ?

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