Le Journal d’une femme de chambre, par Octave Mirbeau (1900)

« C’est si joli les mots justes ! Mirbeau aime la beauté, et il se heurte à chaque pas à la laideur, il rêve de justice et il rencontre partout l’iniquité, il est fou de liberté et il ne voit autour de lui que servitude et oppression. Mirbeau – on attend ce mot de Jules Renard – se lève triste et se couche furieux. »

(Noël Arnaud, préfacier)

Journal d'une femme de chambre (couverture)Quelle découverte que ce journal !

Célestine est une domestique, une femme de chambre, de cette fin du XIXe siècle. Habituée à Paris et au tumulte de cette vie urbaine, elle découvre une nouvelle place… en Normandie. A travers son journal, elle narre son quotidien, ses maîtres, ses voisins, et de nombreux regards par-dessus son épaule sont autant d’occasion de nous dévoiler son passé.

« L’on va, l’on va, et c’est toujours la même chose. Voyez cet horizon poudroyant là-bas… c’est bleu, c’est rose, c’est frais, c’est lumineux et léger comme un rêve… Il doit faire bon vivre là-bas… Vous approchez… vous arrivez… Il n’y a rien… Il n’y a rien… rien de ce qu’on est venu chercher… »

Ecrit en 1900, Mirbeau donne la parole à une soubrette, à une fille sans condition. Célestine est tellement attachante par sa vivacité, sa drôlerie, sa perspicacité et son impertinence. Et malgré ses travers. Car les domestiques ne sont pas mieux que leurs employeurs. L’immoralité est partout. Maîtresses jalouses et avares, maîtres voyeurs et tripoteurs, domestiques manipulateurs et médisants, pays antisémite. La critique de la société est acide et tout le monde en prend pour son grade. Célestine est féroce dans ses portraits des domestiques comme elle l’est pour les maîtres. Pas de manichéisme, l’être humain est compliqué et connaît de nombreux tourments, de nombreux doutes, de nombreuses joies, quel que soit son statut social. Les domestiques ne sont pas idéalisés ou simplement présentés comme des victimes des méchants maîtres et c’est ce qui confère énormément d’intérêt au livre.

« Les grandes dames, disait William, c’est comme les sauces des meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique… Ça vous empêcherait de coucher avec… »

« Quand je pense qu’il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer… Quelles brutes !… Quand je pense qu’il en est qui voudraient les tuer… Les tuer !… Et puis après ?… Est-ce qu’on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine… On trait la vache… on tond le mouton… adroitement… en douceur… »

Et la description de ces milieux bourgeois est terrible. Ça pue dans ces belles maisons, il y flotte un parfum nauséabond de suffisance, de secrets, de pratiques tordues. On y parade, on y est riche, on y est spirituel, on y est honorable, on y est condescendant… Belles dames et élégants messieurs. Et pourtant…

« Je connais ces types de femmes et je ne me trompe point à l’éclat de leur teint. C’est rose dessus, oui, et dedans, c’est pourri… Ça ne tient debout, ça ne marche, ça ne vit qu’au moyen de ceintures, de bandages hypogastriques, de pessaires, un tas d’horreurs secrètes et de mécanismes compliqués… Ce qui ne les empêche pas de faire leur poire dans le monde… Mais oui ! C’est coquet, s’il vous plaît… ça flirte dans les coins, ça étale des chairs peintes, ça joue de la prunelle, ça se trémousse du derrière ; et ça n’est bon qu’à mettre dans des bocaux d’esprit de vin… Ah ! malheur !… On n’a guère d’agrément avec elles, je vous assure, et ça n’est pas toujours ragoûtant de les servir… »

« Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. » 

L’écriture est fluide et simple. Pas mal écrit, non, simplement Mirbeau ne fait pas dans la fioriture et va droit au but. Il nous plonge dans cette période, dans cet univers de la domesticité, tout en restant très actuel. Les portraits qui se dessinent sous la plume acérée de Célestine n’ont rien de datés même s’ils prennent place dans ce contexte de relations maîtres/domestiques, dans une année très marquée par l’affaire Dreyfus.

Un livre particulièrement fin et perspicace, immoral et profondément humain.

« Les pauvres sont l’engrais humain où passent les moissons de vie, les moissons de joie que récoltent les riches, et dont ils mésusent si cruellement, contre nous… » 

« Il y a des moments où c’est en moi comme un besoin, comme une folie d’outrage… une perversité qui me pousse à rendre irréparables des riens… Je n’y résiste pas, même quand j’ai conscience que j’agis contre mes intérêts, et que j’accomplis mon propre malheur… » 

« Ce qu’il y a de sublime, vois-tu, dans les vers, c’est qu’il n’est point besoin d’être un savant pour les aimer… au contraire… Les savants ne les comprennent pas et, la plupart du temps, ils les méprisent, parce qu’ils ont trop d’orgueil… Pour aimer les vers, il suffit d’avoir une âme… une petite âme toute nue, comme une fleur… Les poètes parlent aux âmes des simples, des tristes, des malades… Et c’est en cela qu’ils sont éternels… Sais-tu bien que, lorsqu’on a de la sensibilité, on est toujours un peu poète ? » 

« Je vous demande en quoi consiste la Foi ?… Ah !… vous ne le savez pas non plus ?… Eh bien, la Foi consiste à croire ce que vous dit votre bon curé… et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre instituteur… Car il ne sait rien, votre instituteur… et ce qu’il vous raconte, ce n’est jamais arrivé… »

Le Journal d’une femme de chambre, Octave Mirbeau. Le Livre de Poche, 2012 (1900 pour l’édition originale). 502 pages.

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