Sélection de livres courts : Le journal d’Edward, Avant Gwen, Le terrible Effaceur et Lettres timbrées au Père Noël

Un article fourre-tout.
Un livre très drôle et tout aussi philosophique. Un mini polar efficace. Un petit conte sympathique. Un album surprenant et savoureux.

 

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Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990,
de Miriam Elia et Ezra Elia (2012)

Le journal d'Edward (couverture)Le journal d’Edward est un petit livre qui trône fièrement sur mes étagères depuis quelques années maintenant, j’adore de temps à autre le reprendre pour une tranche de philosophie et d’humour noir.

Edward est un hamster, mais un hamster qui aime jeter ses pensées sur le papier, dans la solitude de sa cage. Entre espoirs de liberté, résignation face à une existence monotone, brèves rencontres, ce journal intime incongru et absolument unique est une perle de cynisme. Si certaines pages me font éclater de rire à chaque fois, le tout est néanmoins étonnamment transposable à nos vies – parfois si vaines – d’êtres humains. Nous nous reconnaîtrons tous et toutes en Edward. En tout cas, sa noirceur, sa mélancolie parfois dépressive, ses perpétuelles interrogations sur la futilité de son quotidien me correspondent totalement.

Venez vite découvrir Edward, l’infortuné hamster qui nous raconte sa vie malheureusement si brève avec un humour délicieusement sarcastique et une perspicacité universelle.

 

Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990, Miriam Elia et Ezra Elia. Flammarion, 2013 (2012 pour l’édition originale). Transcrit du langage Hamster par Miriam Elia et Ezra Elia, traduit de l’anglais par Rose Labourie. 91 pages.

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Avant Gwen,
de Dennis Lehane (2003)

Avant Gwen (couverture)Etonnante nouvelle entièrement racontée à la seconde personne du singulier. Narration surprenante et immersive au rythme scandé (que j’avais déjà rencontré il y a au moins un siècle dans un petit roman d’Ann Scott, Héroïne) qui nous plonge dans la peau d’un homme tout juste sorti de prison, récupéré par son malfrat de père. On comprend vite qu’il reste des affaires non réglées, des trucs louches, des trucs sales, et que cette histoire va mal se finir

Dennis Lehane économise ses mots, ménage ses révélations. Au compte-goutte, il laisse échapper des indices et ce n’est que dans les ultimes pages que nous comprendrons de quoi il retourne. Il se joue de nous, moque nos attentes. Quelques petites dizaines de pages et pourtant, nous avons une histoire complète, riche en émotions et en rebondissements. Une nouvelle noire, pessimiste quelle que soit la direction dans laquelle regarde ce « tu ».

Une nouvelle singulière qui se dévorera en quelques minutes, le temps d’une plongée dans l’enfer bien terrestre des désirs humains.

« Tu penses à tout ce temps perdu et au plaisir de se retrouver seul dans une chambre double devant la télé, tu penses à Gwen – tu as même l’impression, un bref instant, de sentir le goût de sa langue –, et tu penses aussi au chemin qui t’a amené jusqu’à ce motel aujourd’hui, après quarante-sept mois de prison – un chemin qui beaucoup jugeraient tortueux, bizarre, plein de tours et de détours, mais qui, pour toi, est un chemin comme un autre. Tu le suis aveuglément, ou parce que tu n’as pas le choix, tu découvres à quoi il ressemble au fur et à mesure, et où il va seulement quand tu arrives au bout. »

Avant Gwen, Dennis Lehane. Editions Rivages, coll. Noir, 2004 (2003 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 51 pages.

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 Le terrible Effaceur,
de Marie-Sabine Roger (2015)

Le terrible Effaceur (couverture)Une vallée paisible et heureuse est bouleversée par la venue du terrible Effaceur. Avec sa terrible gomme, il efface toute trace de joie, d’amitié, de confiance ou de lumière. Jusqu’à ce qu’une enfant leur fasse redécouvrir la vie.

Un dictateur puissant, mais au fond, un seul homme contre la multitude. Un petit récit pour la liberté qui illustre cette interrogation que l’on a tous eu un jour en découvrant l’existence de la tyrannie : « mais pourquoi ne se sont-ils pas rebellés ? ». Un texte qui raconte la peur qui se niche insidieusement dans les cœurs, la défiance envers les autres qui paralyse, la tristesse qui s’abat sur les esprits et les condamne à la servitude. Qui raconte comment le souvenir des jours heureux est le seul remède contre la tétanie qui s’est emparée de leur cœur et de leur corps.

Des mots sonnant comme un poème pour un petit conte sur la haine et la solidarité, sur la peur et la vie.

« Un triste jour, surgit d’on ne sait où, sans doute d’un pays épuisé par la guerre, survient un homme. Un homme maigre et long comme un jour de misère, avec un regard fou de haine et de fureur. »

« Seul subsiste de lui son grand trousseau de fer.
On le suspend au mur, pour ne pas oublier qu’un homme plein de haine peut en vaincre dix mille, mais que le pire des tyrans ne pourrait empêcher un enfant de rêver. »

Le terrible Effaceur, Marie-Sabine Roger. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

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Lettres timbrées au Père Noël,
d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol (2017)

Lettres timbrées au Père Noël (couverture)Laissez-moi, pour terminer, vous parler d’une lecture tout à fait de saison !

On connaissait les lettres au Père Noël et leurs listes de cadeaux souvent bien fournies. Voici maintenant les lettres de réclamation au Père Noël, pas contentes certes, mais tout aussi enthousiastes ! Eh oui, si votre cadeau n’est pas de votre âge, cassé ou tout simplement nul, n’hésitez pas à le faire remonter auprès du responsable !

Ces lettres sont de véritables pépites. Souvent drôles et touchantes, elles reflètent la diversité des personnalités de chaque enfant. Certaines sont engagées – féministe ou pacifiste – et d’autres sont tristement bouleversantes. Toutes parlent évidemment de Noël et des cadeaux, mais aussi de maladie, de genre, de divorce, d’inégalités sociales, de la mort d’un grand-père, de la naissance d’une petite sœur… autant d’événements, sombres ou lumineux, qui peuvent marquer la vie d’un enfant.

Chaque lettre (une vingtaine) s’étale sur une double page et c’est un régal de les découvrir l’une après l’autre. Les visuels sont travaillés, utilisant de multiples supports et outils (carton, page de cahier, dos d’une enveloppe, tissu, feutres, stylo, crayon gras, masking tape, etc.), variant typographie et vocabulaire. Si le résultat final est très coloré, j’ai apprécié que certaines lettres soient sobres. De la même façon que certaines sont soignées ou tachées, après tout, chacun.e son style !

 

Qu’elles viennent de France métropolitaine, de la Réunion, de Suisse ou de Belgique, ces Lettres multicolores et plein de petits dessins présentent une diversité – à la fois de forme que de fond – absolument fantastique et réjouissante. Un livre surprenant qui pourra être source de nombreuses réflexions et interrogations.

Merci à Camille (alias L’oiseau lit) qui m’a permis de découvrir ce très chouette ouvrage grâce à un concours organisé pour le premier anniversaire de son blog ! Je vous invite notamment à lire sa chronique sur ce même ouvrage !

Lettres timbrées au Père Noël, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol. Talents Hauts, 2017. 40 pages.

Challenge Voix d’autrices : un album jeunesse

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Dans les forêts de Sibérie : février-juillet 2010, de Sylvain Tesson (2011)

Dans les forêts de Sibérie (couverture)Passer six mois seul, presque coupé du monde, dans une cabane au bord du lac Baïkal : un rêve devenu réalité pour Sylvain Tesson.

Attention, critique partiale et un peu dure peut-être.

Ça faisait quelques temps qu’une lecture ne m’avait pas résisté comme ça. Ennuyée aussi. Arrivée à la page 95, je l’ai posé, j’ai lu Sandman, j’ai lu La fourmi rouge, je n’étais même pas certaine de le reprendre et, finalement, j’ai décidé de lui offrir une seconde chance qui m’a tout de même amenée jusqu’à la fin.

J’avais pourtant très envie de lire l’histoire de cet exil volontaire, de cette plongée dans la vie d’ermite, alors pourquoi ? Pourquoi une telle difficulté à le lire ?

Tout simplement parce Sylvain Tesson m’a énormément agacée.

Tout d’abord, je l’ai trouvé extrêmement moralisateur et prétentieux. J’avais l’impression d’être prise pour une plouc, pour une idiote, parce que je ne vis pas au bord du lac Baïkal, parce que je suis bien obligée de me soumettre aux obligations de la civilisation (obligée, vraiment ? peut-être pas, mais partir comme ça n’est pas à la portée de tout le monde, de tous les cœurs, il faut croire que cela demande un courage et une confiance que je n’ai pas). Et je ne lis pas pour me sentir insultée ou méprisée. (Je sais, j’ai tendance à prendre les livres très à cœur.) Certes, je ne l’ai pas trouvé méprisant qu’envers le genre humain : les polars – une lecture comme un repas McDo dont il sort « écœuré, légèrement honteux » – et les hirondelles – qui osent aller passer l’hiver dans un pays chaud – en prennent aussi pour leur grade. Je l’ai trouvé très arrogant, très content de lui, sur son engagement dans cette vie solitaire (pour six mois).
J’ai également eu beaucoup de mal avec son discours, trop léché, trop snob, trop sentencieux. Ça m’a donné la sensation d’un auteur qui se regardait beaucoup écrire et qui était très fier de ses tournures de phrases. Tant mieux pour lui, c’est bien d’être fier de ce qu’on fait, mais un peu d’humilité ne fait pas de mal parfois.
J’avais aussi peut-être des attentes qui ont été déçues. Immersion dans une solitude érémitique (mille fois utilisé dans le roman, voilà un terme que je ne risque pas d’oublier), je songeais à ce livre de Pete Fromm que j’ai adoré, Indian Creek (que Tesson avait d’ailleurs emporté avec lui). Or la naïveté, l’enthousiasme de l’Américain m’avait mille fois plus séduite. J’ai depuis la fin de cette lecture relu un article de Fromm pour la revue America et il n’y a pas à dire, il sait me motiver, m’exalter, me captiver, comme Dans les forêts de Sibérie n’a pas su le faire.
De plus, certaines phrases m’ont vraiment donné envie de hurler. Comme ce « Puis nous vidons une bouteille de vodka au miel en n’oubliant pas de porter des toasts aux femmes, car le 8 mars, c’est le jour où l’homme se dédouane. » Ben voyons… Un toast et oublie tout, c’est ça ? Ou comme ce « Je suis le dresseur de chiens le plus pitoyable à l’est de l’Oural, incapable d’interdire à Aïka et Bêk les débordements de leur affection. Les gens apprennent au chien à se coucher et proclament qu’ils le dressent. J’accepte les frasques des deux petits êtres et en suis quitte pour des traces de pattes sur les jambes de mon pantalon. » Parce que le fait d’éduquer son chien est évidemment un désir sadique d’affirmer sa domination sur la bête et de jouir de sa soumission. Ce n’est pas du tout parce que, pour les pauvres hères vivant en société, il faut empêcher son chien d’aller sauter sur des gens qui, eux, n’ont pas choisi d’en avoir et donc n’ont pas choisi d’avoir des traces de pattes sur leurs vêtements. En vivant seule, dans un coin désert, avec trois pékins qui passent dans l’année, je ne me prendrais pas la tête à apprendre le rappel à mon chien ou à lui refuser de me sauter dessus puisque personnellement ça m’est égal (et ça m’amuse beaucoup plus que de le lui interdire). Peut-être est-ce de l’humour et que j’interprète très mal les choses. Ou peut-être pas.
A tous ces reproches s’ajoutent quelques lassitudes et déceptions qui ne pèsent finalement pas tant que ça. Détails, les répétitives beuveries – la Sibérie ne s’apprécie-t-elle qu’en état d’ébriété ? est-ce le seul moyen de faire face à la solitude ? n’y a-t-il pas de meilleur moyen de profiter de cette aventure ? Détail, sa solitude avec téléphone satellite et panneaux solaires ne me transcende pas autant que celle – nettement plus isolée – de Pete Fromm. Détails (mais coup de grâce tout de même), les remerciements aux équipements Millet qui gâchent encore un peu plus le mythe.

Pourtant, je ne peux pas nier que je suis en accord avec lui sur bien des points : trop de monde sur la planète, la détestation de la ville, le ras-le-bol du bruit, du gris, de cette permanente exigence d’être performant, d’être actif, le désir de solitude, la vie par et pour soi-même, ne rien devoir à personne… Je suis d’autant plus déçue de cette déception. (Or, je reconnais que, quand je suis désappointée de voir mes attentes trompées, je n’en suis que plus amère, je gère mal la frustration, que voulez-vous. Demandez donc à Harry Potter et l’enfant maudit ou à C’est le cœur qui lâche en dernier par exemple.)
L’introspection qu’il livre ici n’est pas dénuée d’intérêt. Beaucoup de monde se sera un jour interrogé sur le bonheur, la liberté et la vacuité de sa vie présente. Dommage qu’il soit si méprisant et pédant.
La seconde moitié du livre a été moins insupportable. Mais je ne sais pas si c’est parce qu’elle est véritablement mieux, parce que je me suis habituée – pour ne pas dire résignée – ou parce que j’ai sauté quelques lignes ici ou là. Certaines descriptions des paysages environnants sont vraiment superbes, la vie au rythme de la nature fascine et berce en même temps et je me suis parfois surprise à être prise par ses banales péripéties quotidiennes. J’ai trouvé les dernières entrées de ce journal très belles et touchantes (mais je ne sais pas dans quelle mesure le fait de toucher aux dernières pages à influencer mon avis).

Je ne surprendrais donc personne en disant que ce fut une mauvaise et irritante lecture et que ce voyage en Sibérie ne fut pas aussi incroyable que ce que j’attendais.. Ce journal d’un ermite avait pourtant matière à me séduire – les quelques rayons de soleil dans ma lecture en témoigneront – mais la voix de son auteur était décidément bien trop horripilante à mon goût. S’il y avait eu plus de pages, je l’aurais probablement abandonné.

« Il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais que dans les péroraisons psychologiques. », dit-il le 24 mars. Si seulement avait-il pris cela un peu plus à la lettre et présenté son aventure avec un zeste de cette simplicité à laquelle il aspirait tant…

« Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde. »

« Dans le hamac, j’étudie la forme des nuages. La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que « chacun trouve sa place dans la société active ». »

« Il est bon de n’avoir pas à alimenter une conversation. D’où vient la difficulté de la vie en société ? De cet impératif de trouver toujours quelque chose à dire. »

Dans les forêts de Sibérie : février-juillet 2010, Sylvain Tesson. Gallimard, 2011. 266 pages.

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, de Gwangjo (dessins) et Corbeyran (scénario) (2010)

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l'aspirateur (couverture)Un jour, Louis Levasseur, écrivain en panne d’inspiration et en manque de revenus, trouve l’idée de roman qui va changer sa vie grâce à un journal intime trouvé dans une poubelle : une femme se réveille un matin et réalise qu’elle ne sait plus utiliser aucun appareil électroménager. Il invente pour cette Léa qu’il ne connaît pas, mais de nouveaux bouleversements l’attendent quand il rencontrera sa muse.

J’ai pris Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur totalement au hasard dans les bacs de la bibliothèque, séduite par le visage de cette mystérieuse jeune femme, si belle et si triste. Je n’ai même pas lu le résumé. Et ça a été une très bonne surprise, tant au niveau graphique que scénaristique.

Les titres des deux chapitres sont à la fois intrigants et séduisants : « Où Louis Levasseur, écrivain raté, trouve l’inspiration dans une poubelle… » et « Où Louis Levasseur, écrivain à succès, mesure l’inanité de ses rêves à l’aune de la cruauté de la vie… ». Après lecture, on peut se dire que tout était annoncé dès les intitulés.

C’est une histoire très touchante, très sensible. Je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher la surprise à d’éventuels futurs lecteurs. Simplement, les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles sont (comme on peut facilement le pressentir).

Louis Levasseur ne m’a pas été sympathique dès le moment où il s’approprie l’histoire de Léa sans la connaître, sans imaginer – puisqu’elle lui a inconsciemment offert tant de bienfaits (célébrité, succès en librairie, richesse…) – qu’il pourrait la blesser. Il m’a semblé très égoïste malgré la douche froide qu’il connaît à la fin du récit et des remords qui commencent à le ronger.

Léa, quant à elle, est mystérieuse pour le lecteur comme pour Louis pendant la moitié du roman et j’ai trouvé très intéressante cette idée de l’amnésie qui cache en réalité bien autre chose. Sa véritable histoire était peut-être quelque peu prévisible, mais elle est si bien contée que cela n’enlève rien à l’émotion.

J’ai beaucoup aimé les crayonnés de Gwangjo également. Ceux-ci sont très réalistes, les visages très expressifs.

Une belle surprise. Ne vous fiez pas à ce titre un peu saugrenu, il dissimule une histoire très émouvante.

« A 20 ans, on a compris que le monde est pourri.

A 30, on sait exactement pourquoi.

A 40, on a une idée précise de ce qu’il faudrait faire pour qu’il aille mieux.

Le problème, c’est qu’on n’a plus l’énergie. »

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, Corbeyran (scénario) et Gwangjo (dessins). Dargaud, 2010. 126 pages.

Journal d’un corps, de Daniel Pennac, mis en dessin par Manu Larcenet (2013)

Journal d'un corps (couverture)J’arrive après la bataille, ce livre étant sorti il y a un moment, mais quelle découverte ! quel bonheur !

Je vais parler de la version illustrée par Manu Larcenet et coéditée par Futuropolis et Gallimard. Il est difficile pour moi d’en faire une critique et je doute d’être convaincante bien que ce livre soit une merveille et un plaisir à lire.

J’ai adoré le point de vue par lequel est abordée cette histoire de vie, présentée comme le journal du père de Lison, une amie de l’auteur. Cette idée de parler à la base du corps, rien que le corps. Ce qui justifie des vides de plusieurs mois (voire plusieurs années) lorsqu’il n’y a rien de nouveau, d’étrange, de stimulant à signaler. La chair, les fluides qui la traversent, les transformations au fil des ans, les petits et gros désagréments… Un homme se dévoile ainsi, à travers ses chroniques, de 12 à 86 ans. Ce corps, souvent tabou bien qu’exposé aux regards, devient le centre de ce roman insolite.

Toutefois, il ne s’agit pas que d’une description froide du corps. A travers lui se dessinent – sans mièvrerie – les émotions et la vie du narrateur, ses souvenirs, les moments passés avec des amis, sa famille ou ses amantes. Le corps est le moteur, la mécanique qui permet à chacun de connaître les émois, plaisants ou douloureux, qui font le sel de la vie.

Journal d'un corps (enfant)Les illustrations en noir et blanc de Manu Larcenet – l’auteur des BD géniales La vie ordinaire et Blast – se marient parfaitement avec le texte et l’enrichissent véritablement. Tandis que Daniel Pennac évoque et décrit les affres du corps, ses flux, ses maladies, etc., les dessins en proposent un visuel souvent cru sans pour autant coller parfaitement à la réalité. L’artiste envahit les pages en tous sens, propose une vision imagée et poétique avec des illustrations qui, tour à tour, surprennent, amusent, fascinent ou révulsent par leur vision de la réalité.

Le livre peut également être feuilleté grâce aux chapitres qui le découpent en neuf tranches d’âge ou à l’index qui permet de retrouver telle infection, tel événement survenu au cours de l’existence du narrateur.

Un récit poétique, viscéral, ironique, sans tabou sans exhibitionnisme mal placé, merveilleusement bien écrit – avec intelligence, avec verve, avec humour, avec truculence – qui nous pousse à observer et à s’émerveiller devant son propre corps.

(C’est aussi un magnifique objet, relié, lourd, compact, avec de grandes pages pour savourer les dessins.)

« Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps. (Enfin, quand il ne ressort pas par le bas.) »

« Quand on a, sa vie durant, tenu le journal de son corps, une agonie ça ne se refuse pas. »

« Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté. »

« L’angoisse se distingue de la tristesse, de la préoccupation, de la mélancolie, de l’inquiétude, de la peur ou de la colère en ce qu’elle est sans objet identifiable. »

« Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent. »

« Ponctuation amoureuse de Mona : Confiez-moi cette virgule que j’en fasse un point d’exclamation. »

Journal d'un corps (amnésie)

Journal d’un corps, Daniel Pennac, mis en dessin par Manu Larcenet. Futuropolis, 2013 (Gallimard, 2012, pour l’édition simple). 383 pages.

Le journal d’une femme de chambre, de Benoît Jacquot, avec Léa Seydoux, Vincent Lindon (France, 2015)

Journal d'une femme de chambre (affiche)J’avais tellement aimé le roman de Mirbeau, ce Journal d’une femme de chambre si immoral, si vif, si impertinent ! Pourquoi suis-je allée voir ce film que je pressentais plutôt mal, avec une actrice qui me hérisse le poil ? La réponse est simple : j’accompagnais quelqu’un. En tout cas, il n’a pas déçu mes attentes : c’est une catastrophe.

Le pitch du film en deux mots : Célestine, une jeune bonne, quitte Paris pour aller servir un couple de provinciaux. Madame est sèche et méprisante, Monsieur est faible et coureur de jupon. Il y a aussi Joseph, un vieux domestique bourru. Quelques autres protagonistes autour et l’histoire du film s’arrête là. (Attention, je parle bien du film ! Le film est autrement plus fouillé !)

Tout d’abord, les acteurs. Léa Seydoux mérite d’être félicitée pour son exploit. Elle est tout de même parvenue à rendre la piquante Célestine fade et insipide. L’inexpressive Léa Seydoux est égale à elle-même : un seul jeu, une seule expression quel que soit le film. (Quand je pense que le génial Dolan va réaliser un film avec elle et Marion Cotillard, j’ai envie de fuir les salles obscures.)

Vincent Lindon retrouve un rôle de bourru qu’il semble affectionner et est plus inaudible que jamais. Jacquot semble avoir eu un souci de direction d’acteurs car les autres ne sont pas beaucoup mieux, notamment le jeune Vincent Lacoste.

L’histoire ensuite (et je terminerais là). Le livre était une critique des bourgeois comme des domestiques car le portrait que Célestine faisait de ses « collègues » n’était pas particulièrement flatteur. Ici, quelques phrases du livre jetées de temps à autre ne suffisent pas à rendre ce caractère irrévérencieux du chef-d’œuvre de Mirbeau. Loin de la vivacité de Célestine, le film est lent et mou.

Rien de l’impertinence du livre, de sa verve qui nous plonge avec passion dans ce monde de bourgeois et de domestiques. Lisez le livre de Mirbeau et oubliez le film de Jacquot !

Les Carnets de Cerise, de Joris Chamblain (scénario) et Aurélie Neyret (illustrations) (3 tomes à ce jour) (2012, 2013, 2014)

Les Carnets de Cerise 1 Le Zoo PétrifiéIl était une fois…C’est ainsi que Cerise voudrait entamer cette chronique, donc allons-y !

Alors, il était une fois… ben moi, Lou ! J’ai vingt et un an et mon rêve, c’était de lire Les Carnets de Cerise ! Et c’est chose faite à présent…

Tout d’abord, Les Carnets de Cerise, ce sont trois tomes à ce jour, parus à un an d’intervalle entre 2012 et 2014 :

  • 1 : Le zoo pétrifié;
  • 2 : Le livre d’Hector;
  • 3 : Le dernier des cinq trésors.

J’ai tout d’abord été frappée par la beauté des illustrations d’Aurélie Neyret. Je ne savais pas de quoi ils parlaient, mais je voulais les lire depuis des mois à cause de leur couverture. Trois portraits en médaillon d’une petite fille aux cheveux rouges, au sourire malicieux et au regard intelligent. Trois portraits encadrés d’arbres, de nature et de livres. Le premier montre un lion majestueux, le second une sombre bibliothèque, le troisième un paquet mystérieux. Bref, les couvertures suffisaient à faire briller mes yeux d’une lueur gourmande et curieuse…

Et à l’intérieur, les dessins suivent le même chemin de splendeur. Plein de délicatesse, les couleurs sont splendides, riches, chatoyantes, qu’elles soient chaudes ou froides. On aime suivre Aurélie et ses personnages à travers des décors parfois mystérieux, parfois rassurants, parfois imposants : la forêt où les filles cachent leur repère, le grand zoo abandonné où s’étalent ces immenses fresques animalières, une bibliothèque aux secteurs déserts et fantomatiques, l’atelier d’une relieuse pleine de vieilles machines…

De plus, elle se diversifie et alterne journal intime, cases de BD plus traditionnelles, articles de presse, dessins, etc., elle rompt toute monotonie en nous poussant à changer notre manière de lire.

Un seul mot : sublime.

Les Carnets de Cerise 2 Le Livre d'HectorLes aventures de Cerise – dans lesquelles elles entraînent ses meilleures amies, Line et Erica – sont fraîches et pétillantes. La curiosité peut être un vilain défaut, notamment quand elle met en péril une amitié (ainsi que l’apprend Cerise), mais c’est également une grande qualité. Et, dans une grande maturité et perspicacité, Cerise la met au service des autres, elle les aide, elle les réconcilie avec leur passé et leur permet de regarder l’avenir. Pleines d’amitié et d’amour, ces histoires sont subtiles et intelligentes. Derrière les enquêtes se dessine peu à peu le drame qui entache la vie de Cerise. Les petites filles grandissent, on découvre leurs passions et leur famille, on s’attache à elles.

Car tous les personnages sont attachants ou passionnants, tous à leur manière. Ils sont singuliers et complexes. Cerise, évidemment, décidée, intelligente, généreuse, intrépide ; vêtue de son chapeau et son blouson de cuir, elle dépasse tous les obstacles. Annabelle Desjardins, la romancière pleine de classe qui semble d’un autre siècle, toujours prête à aider Cerise et à la pousser dans ses désirs de devenir écrivaine. Michel, le peintre incapable de tourner le dos à son passé. Erica et Line, Erica surtout avec son sale caractère. Pas de méchants dans Les Carnets de Cerise, la seule personne que Cerise doit parfois freiner est elle-même lorsque sa curiosité la pousse à foncer comme un bulldozer aveugle aux sentiments de ses proches.

 Les Carnets de Cerise 3 Le Dernier des Cinq Trésors

Les histoires de Joris Chamblain, auteur de Sorcières Sorcières, font rêver (ces fresques tellement réalistes qui évoluent au fil de jour… c’est fantastique !) : on voyage dans un univers presque onirique. Ce sont des histoires qui rappellent, sans élément magique ou fantastique, que la vie quotidienne peut être un conte si l’on sait regarder autour de soi et capter toutes les étrangetés et merveilles de la vie. Et ce sont des livres qui renforcent l’amour de la lecture.

De la poésie, des rencontres humaines d’une richesse inoubliable, de l’amitié, du rêve… Des ouvrages magnifiques qui m’ont touchée et laissée rêveuse. Des chefs d’œuvre graphiques et narratifs à découvrir ab-so-lu-ment. Et que l’on ne vienne pas les cataloguer en jeunesse : Les Carnets de Cerise sont pour tout le monde ! Trois petites perles dans ma bibliothèque et dans mon cœur…

« Ma maman m’a toujours dit que le vocabulaire était ma meilleure arme dans la vie. Avant je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Maintenant si. Lire, c’est découvrir, voyager, mais aussi apprendre le sens des mots et surtout apprendre à s’en servir. C’est très important pour comprendre les choses et faire attention à ce qu’on nous dit ! »

(Tome 1)

« Ne fais pas la même erreur qu’Hector, car quand on enferme ce que l’on ressent tout au fond de soi, on finit par en devenir prisonnier. Parle, n’aie pas honte de ce que tu ressens, exprime tes doutes, tes peurs. Dis à ceux que tu aimes ce que tu as dans le cœur, ils te seront à jamais reconnaissants. »

(Tome 2)

« Continue à jouer, à inventer des histoires… Ne dit-on pas que l’adulte créatif est l’enfant qui a survécu ? »

(Tome 3)

Les Carnets de Cerise, tome 1 : Le zoo pétrifié, Joris Chamblain (scénario) et Aurélie Neyret (dessin). Soleil, coll. Métamorphose, 2012. 76 pages.

Les Carnets de Cerise, tome 2 : Le livre d’Hector, Joris Chamblain (scénario) et Aurélie Neyret (dessin). Soleil, coll. Métamorphose, 2013. 76 pages.

Les Carnets de Cerise, tome 3 : Le dernier des cinq trésors, Joris Chamblain (scénario) et Aurélie Neyret (dessin). Soleil, coll. Métamorphose, 2014. 76 pages.

Autre livre de Joris Chamblain :

Le vilain petit canard, n°1, septembre-octobre 2014

Le vilain petit canard (couverture n°1)Non, pas de volatiles ici, le canard en question, c’est un magazine ou plutôt « un nouveau journal pour enfants » qui « arrive en ville (et à la campagne) » comme l’indique son sous-titre. Le ton est donné pour les quarante pages qui suivent !

La volonté du journal et de ses auteurs : « ne pas se soucier de ressembler aux autres canards, inventer au fur et à mesure, et avec vous, un journal qui soit beau comme un cygne. »

Que trouve-t-on dans ce nouveau journal qui veut rallier tous « les « pas-comme-il-faut », les « zarbis », les « différents » » ? A première vue, ce qu’il y a dans de nombreux périodiques pour la jeunesse, c’est-à-dire une partie fiction et une partie documentaire. Plus un poster !

Fiction, disons-nous ? Dans ce premier numéro, on parle de la naissance du monde selon la mythologie grecque et on rencontre Gaïa et Ouranos, les Cyclopes, les Erynies, les Hécatonchires (eh oui ! n’ayons pas peur des mots « compliqués », les enfants sauront parfaitement se les approprier !), Cronos et… les Dieux Olympiens seront à découvrir plus tard ! Et en plus, une BD, une enquête policière comme un roman feuilleton…

Et pour ce qui est du documentaire ? Écologie et féminisme (pour des garçons féministes, pour des filles féministes, pour une langue féministe) sont les sujets abordés ici. On ne prend pas les enfants pour des idiots, Le Vilain petit canard se charge, avec force d’humour, de les responsabiliser et de leur ouvrir les yeux sur des débats de société. Leur parler dès à présent des enjeux de leur comportement vis-à-vis de la planète ou des femmes pour en faire des adolescents, puis des adultes un peu plus intelligents peut-être, plus vigilants à l’égalité entre les hommes et les femmes, plus sensibles à leur environnement. Tout est expliqué avec pédagogie, avec simplicité et avec humour. Un journal qu’il faudrait mettre dans beaucoup de mains…

On aime ou on n’aime pas les illustrations (que le lecteur est invité à colorié selon ses envies), mais elles ont le mérite d’être originales et de trancher avec les dessins bien léchés auxquels la production jeunesse peut nous avoir habitués.

Un journal explosif où l’on apprend à insulter sans rabaisser ou à fabriquer des bombes (à graines) ! Une initiative décalée et bourrée d’humour ! Une découverte à partager sans limite !

« Un nouveau journal pour les enfants »… Mais pourquoi le limiter aux enfants ?

 

 Le début de l’édito de ce premier numéro :

 « Chers lecteurs, chères lectrices !

On ne vous connaît pas encore, mais pour nous c’est un jour historique, c’est comme si on marchait sur la Lune ! Cela fait bien longtemps qu’on en rêve, faire un journal, et si vous le tenez dans vos mains c’est que voilà, ça y est ! Ça a commencé ! Mais d’abord faire un journal, et aussi lire un journal tant qu’on y est, pour quoi faire ?

Bonne question. Pour ne rien vous cacher, on trouve que c’est un peu ce qui se rapproche le plus de l’idéal, un journal : on peut y raconter des histoires, s’y poser des questions, confronter des points de vues, changer d’avis, et surtout tout ça à plusieurs, parce qu’on n’est jamais trop de fous ! »