Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016)

Terrible vertu (couverture)Racontée à la première personne, cette biographie romancée a su m’intéresser bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection. Je l’avoue, j’y ai découvert la figure de Margaret Sanger que je ne connaissais pas jusqu’alors. C’est d’ailleurs le sujet et l’opportunité de découvrir une femme qui a changé la vie de millions d’autres qui m’a attirée vers ce livre que me proposait Babelio.

Ellen Feldman donne la parole à Margaret Sanger, l’imagine déroulant son histoire : sa mère brisée par la ribambelle sans fin de grossesses et de fausses couches, son militantisme, ses luttes, ses amours, ses condamnations… jusqu’à la création du planning familial et de l’acceptation de la contraception tant par la loi que par le grand public. Se dessine alors le portrait d’une femme rebelle et déterminée, qui faisait partie de ses électrons libres en rupture avec les discours majoritaires de leur époque : elle suit des réunions socialistes, prône une vie sexuelle épanouie et dénonce cette hypocrisie qui réserve la contraception aux femmes riches.
Sa vie, son point de vue… toutefois nuancé par les brèves interventions ici et là des personnes qui l’ont connue : son mari Bill Sanger, ses fils, ses amants, sa sœur, etc. Ces passages sont sans doute mes préférés car ils complexifient le personnage. En effet, l’autrice, loin d’encenser cette femme redoutable, place dans leur bouche reproches et ressentiment. On découvre qu’elle a sacrifié beaucoup de choses – et en premier lieu, ses enfants – pour son combat, blessant ses proches et s’aveuglant parfois elle-même pour ne pas reconnaître ses torts. C’est un personnage parfois antipathique et finalement plus faillible qu’elle ne l’avoue.
Mes sentiments pour elle furent compliqués, mitigés. Tantôt admiratifs, tantôt agacée. J’ai aussi eu de la compassion pour elle. Elle qui ne voulait pas se marier, elle a finalement cédé face à l’insistance de Bill Sanger. Elle qui ne voulait pas d’enfants – sachant qu’en plus la grossesse était dangereuse pour elle qui souffrait de tuberculose –, elle a cédé à son mari. J’avoue avoir eu une pointe d’appréhension à ce moment-là, la voyant renoncer à ses convictions de jeunesse. Heureusement, elle ne prend pas le même chemin que sa mère et je trouve néanmoins admirable sa façon de ne jamais oublier son combat (et son propre plaisir), refusant de se résigner au rôle de gentille mère au foyer. Elle n’était ni toute noire, ni toute blanche, elle a commis des erreurs, mais elle a aussi changé son époque.

Margaret Sanger

De plus, son combat m’a passionnée. Impossible de ne pas être révoltée par la situation des femmes croisées dans ce livre. Vie d’injustice, d’inégalité, de violence et de pauvreté. Leur plaisir est réprimé, ignoré ou dénigré ; celles des quartiers pauvres sont condamnées à une vie de misère entourée de trop nombreuses bouches à nourrir ; outre l’ignorance due à une éducation interdite par la loi (parler de contraception dans un journal – comme The Woman Rebel créé par Maragaret Sanger – était considéré comme obscène), l’impossibilité d’accéder aux moyens de contraception les rendaient dépendantes de la bonne volonté de leur mari pour ne pas tomber enceinte (seuls les hommes pouvaient acheter des préservatifs – coûteux – par exemple). Parfois au détriment de son propre bonheur, elle a lutté pour ses idées, pour la justice, pour l’égalité, pour la santé des femmes tout au long de sa vie

Du fait de l’aspect romancé, du côté « discussion avec Margaret Sanger », c’est un livre prenant et agréable à lire en plus d’être instructif. Margaret Sanger ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle n’en reste pas moins une femme forte, décidée, qui a sans nul doute possible fait avancer la cause des femmes en se préoccupant de leur santé et de leur droit à disposer de leur corps.

 « L’important, c’est que les femmes doivent avoir le contrôle de leur corps, expliquai-je. Sans ce contrôle, nous sommes esclaves de la nature, de la société, des hommes. »

« D’autres lettres arrivaient aussi en abondance. La plupart m’étaient envoyées à New York, mais il m’arrivait d’en trouver cinq ou dix dans les hôtels où je passais.
          Chère Madame Sanger,
J’ai neuf enfants, deux mort-nés, et mon mari n’a pas de travail. Je me tuerai si j’en attends un autre.
         
Chère Madame Sanger,
Je vais régulièrement à l’église, je m’efforce de bien tenir ma maison et mon mari est respecté dans notre ville, mais il me battra si je retombe enceinte. C’est ce qu’il a fait la dernière fois.
         
Chère Madame Sanger,
Le docteur dit qu’une nouvelle grossesse tuerait ma femme. Je sais que je ne devrais plus la toucher, mais la chair est faible. »

« J’en avais assez de traiter les symptômes de la maladie. J’étais résolue à agir pour la prévention. J’arrêterais mon activité d’infirmière afin de me consacrer à la contraception. Je libérerais les femmes de leur entrave biologique. Je délierais l’amour de ses conséquences. Et je veillerais à ce que tout enfant arrivant dans ce monde fût désiré et choyé. »

Terrible vertu, Ellen Feldman. Cherche-midi, 2019 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 301 pages.

Challenge Voix d’autrice : une bio/autobiographie

12 réflexions au sujet de « Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016) »

    • Oui ! Et en ce qui me concerne, je la découvrais donc c’était vraiment intéressant. Mais c’est vrai qu’il y a une relation un peu étrange qui se met en place avec le personnage. C’est un récit à la première personne, Margaret est convaincue qu’elle agit bien, mais malgré tout, cela ne donne pas un sentiment d’affection pour elle parce qu’on n’est pas toujours d’accord avec elle. C’est un peu bizarre en fait, mais c’était une bonne lecture malgré tout ! Et instructive.

  1. Je me met doucement au biographie et celle-ci me tente pas mal ! C’est la deuxième chronique que je croise pour ce livre et plus j’en lis, plus j’ai envie de le découvrir !

  2. Effectivement, les choix de cette féministe ne feront pas l’unanimité, mais il n’en demeure pas moins qu’il faut des femmes comme elle pour changer les choses. Ses combats m’ont impressionnée. Comme toi, cette lecture a été instructive et agréable. Je te rejoins sur bien des points dans ta critique.

  3. J’avais vu cette couverture passer, et ça m’intriguait ! Je ne connais pas du tout Margaret Sanger, même de nom. C’est passionnant quand un auteur arrive à nous faire ressentir tiraillé, en contradiction vis à vis du personnage principal. Nous aussi, on est bourrés de paradoxes, ni blanc ni noir, et je pense que c’est exactement pour ça que face à ce type de personnage/personne, on est un peu mal à l’aise, tiraillé, ça nous renvoie à notre propre fragilité (qu’on ne veut parfois pas voir). C’est en tout cas une belle manière d’en apprendre plus sur une période historique, une thématique, et une figure en particulier. Son combat était nécessaire, mas elle semble avoir beaucoup payé aussi…
    (Je ne sais pas si moi je le lirai, mais je le note dans mes achats pour mes lecteurs en bibliothèque !)

    • Je ne connaissais pas non plus, ça a été une découverte très intéressante déjà juste pour ça !
      Oui, c’est exactement ça. Et je trouve son cas particulièrement intéressant : j’ai lu des critiques lui reprochant d’avoir délaissé ses enfants au profit de sa cause. Mais je pense que c’est une critique que l’on n’aurait probablement pas entendu si elle avait été un homme. Une femme, une mère qui « abandonne » ses enfants, ça choque plus qu’un père apparemment. Sans compter qu’au départ, elle ne voulait pas d’enfants, elle a fini par céder à son mari (elle ne voulait d’ailleurs pas se marier non plus…). Elle les aimait, je pense (je parle de la Margaret du roman, je ne connais pas assez le personnage pour parler de la vraie), mais à sa manière, et elle était aussi convaincue du bien-fondé et de la nécessité de son combat. Elle a fait des choix et, comme tu dis, elle l’a un peu payé sous certains aspects.

      • On n’entend jamais les mêmes critiques pour les femmes que pour les hommes, bizarrement, surtout sur ces sujets-là ! Et effectivement, le fait qu’on soit troublé par son attitude, vient aussi de cette perception due à la société actuelle.

  4. Je ne connaissais pas cette femme, merci de me l’avoir fait découvrir ! Du coup forcément j’ai très envie de lire ce roman et d’apprendre plus sur cette femme ! =)

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