Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #2

Et on continue la petite sélection… J’ai eu pitié de vous et j’ai finalement scindé l’article en deux pour ne vous présenter que trois romans graphiques.

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Saison des Roses, de Chloé Wary (2019)

Saison des Roses (couverture)L’équipe féminine de Rosigny-sur-Seine est bien plus forte que l’équipe masculine. Cependant, lorsque les subventions ne permettent d’envoyer qu’une seule équipe en championnat, c’est la seconde qui est choisie. Une sentence dont l’iniquité révolte Barbara, la capitaine des Roses, qui décide de tout faire pour changer les choses.

Premier constat : encore une fois, le dessin me rebute. Je lui reconnais une énergie et un dynamisme – également porté par un découpage varié des planches – qui sert l’histoire, mais cette colorisation au feutre est trop agressive pour moi et je n’adhère pas aux portraits tracés par l’autrice. Par conséquent, j’ai d’abord été très détachée, ayant du mal à rentrer dans l’histoire. Dans cet univers qui, en outre, ne m’attire pas. Mais peu à peu, insensiblement, je me suis retrouvée à me passionner pour la lutte contre un sexisme ordinaire menée par les jeunes footballeuses. On croise les doigts pour que leur talent finisse par être plus important que leur sexe ; on enrage contre l’injustice qui leur est faite.
Barbara ne se laisse pas marcher dessus, par rien ni personne : ni les responsables du club, ni les garçons, ni son histoire avec Bilal, membre de l’équipe masculine, et encore moins des critères de « féminité » ne peuvent la faire changer de qui elle est vraiment. Les filles ont leur place dans le sport et elle a bien l’intention de le démontrer de manière éclatante. Un personnage affirmé, tel qu’il est toujours agréable d’en croiser.
De plus, Barbara ne se bat pas seulement avec les chef·fes de son club : sa mère aussi est un obstacle à sa passion. Sa mère qui la voudrait plus féminine, plus attentive à l’école, plus concentrée sur son bac que sur sa saison. La passion qui se heurte à l’inquiétude d’une mère pour sa fille : deux sourdes aux préoccupations de l’autre.

En dépit d’un style graphique qui ne me plaît pas, les thématiques très actuelles et la manière dont elles sont abordées dans Saison des Roses en font un roman graphique intelligent, original et efficace.

Plus de planches sur le site des éditions FLBLB

Saison des Roses, Chloé Wary. Éditions FLBLB, 2019. 227 pages.

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Mécanique céleste, de Merwan (2019)

Mécanique céleste (couverture)

Un monde post-apocalyptique. Des communautés divisées. Une plus grande, plus forte, plus armée, qui veut annexer les plus petites. Une seule façon de leur échapper : gagner la Mécanique céleste.
Encore de la SF avec ce roman graphique aux allures d’Hunger Games mélangé avec à la balle au prisonnier. Je dois dire que j’ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé !
Pour Aster, l’héroïne, une jeune paria et une pile électrique qui va forcer le monde à reconnaître ses talents et ses forces. Pour son humour, son énergie, son détachement, son intelligence, sa ruse.
Pour Wallis, alter ego paisible. Pour tous les autres personnages bien sympathiques.
Pour l’histoire simple et pourtant terriblement efficace. Captivante, tendre, drôle. Un ton souvent léger pour des enjeux vitaux.
Pour le dessin à l’aquarelle qui croque avec douceur les personnages, avec grandeur l’univers rétro-futuriste, avec énergie les parties de Mécanique céleste.
Et pour la mise en page soignée et vivante avec des cases de tailles variées – longues, petites, horizontales, verticales, sans bordure… –, des pleines pages superbes, des éléments qui sortent du cadre ou encore des onomatopées joliment présentes.
Le résultat est lumineux, sublime, et il ne faut que quelques pages pour être scotchée à cette histoire passionnante et à ces personnages charismatiques.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Mécanique céleste, Merwan. Dargaud, 2019. 199 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Les Zola, de Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin) (2019)

Les Zola (couverture)A côté de l’auteur des célèbres Rougon-Macquart, il avait aussi l’homme. L’homme amoureux. C’est cette facette d’Émile Zola que Méliane Marcaggi) et Alice Chemana nous proposent de découvrir.
Une histoire assez incroyable et touchante dans laquelle on découvre que l’auteur n’aurait peut-être jamais eu la reconnaissance publique qui était, qui est la sienne sans Alexandrine alias Gabrielle. Une femme qui le pousse à écrire pendant qu’elle les fait vivre, qui lui fait découvrir les milieux pauvres lui fournissant ainsi la matière à sa fresque sociale. Une femme que cette même œuvre a privé de la possibilité d’avoir un enfant. Une femme qui a montré par la suite un état d’esprit exceptionnellement ouvert envers la maîtresse de son mari et leurs enfants. Une femme qui se dessine comme étant l’héroïne de cette bande dessinée historique. Des histoires d’amour, de respect, d’admiration, portées par des aquarelles qui retranscrivent à merveille les ambiances et les émotions. Une plongée dans l’intimité du grand écrivain, quand, aux côtés d’Alexandrine et de Jeanne, Zola devient Émile.

Une BD étonnante – dont je n’avais pas entendu parler et qui m’a charmée alors que je n’en attendais pas grand-chose – qui nous plonge dans la biographie des femmes ayant entouré Zola et qui donne une irrépressible envie de se lancer dans ses romans.*

Le début de l’histoire sur le site des éditions Dargaud

Les Zola, Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin). Dargaud, 2019. 112 pages.

*C’était prévu en 2019, ça n’a pas été fait, mais c’est à nouveau un objectif pour 2020 : reprendre Les Rougon-Macquart au premier tome et les découvrir dans l’ordre tranquillement.

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A mercredi prochain pour les trois dernières bandes dessinées !

Il s’agit de trois titres qui ont plutôt bien fait parler d’eux cette année, à savoir In Waves, Les Indes fourbes et Le dieu vagabond.

Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016)

Terrible vertu (couverture)Racontée à la première personne, cette biographie romancée a su m’intéresser bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection. Je l’avoue, j’y ai découvert la figure de Margaret Sanger que je ne connaissais pas jusqu’alors. C’est d’ailleurs le sujet et l’opportunité de découvrir une femme qui a changé la vie de millions d’autres qui m’a attirée vers ce livre que me proposait Babelio.

Ellen Feldman donne la parole à Margaret Sanger, l’imagine déroulant son histoire : sa mère brisée par la ribambelle sans fin de grossesses et de fausses couches, son militantisme, ses luttes, ses amours, ses condamnations… jusqu’à la création du planning familial et de l’acceptation de la contraception tant par la loi que par le grand public. Se dessine alors le portrait d’une femme rebelle et déterminée, qui faisait partie de ses électrons libres en rupture avec les discours majoritaires de leur époque : elle suit des réunions socialistes, prône une vie sexuelle épanouie et dénonce cette hypocrisie qui réserve la contraception aux femmes riches.
Sa vie, son point de vue… toutefois nuancé par les brèves interventions ici et là des personnes qui l’ont connue : son mari Bill Sanger, ses fils, ses amants, sa sœur, etc. Ces passages sont sans doute mes préférés car ils complexifient le personnage. En effet, l’autrice, loin d’encenser cette femme redoutable, place dans leur bouche reproches et ressentiment. On découvre qu’elle a sacrifié beaucoup de choses – et en premier lieu, ses enfants – pour son combat, blessant ses proches et s’aveuglant parfois elle-même pour ne pas reconnaître ses torts. C’est un personnage parfois antipathique et finalement plus faillible qu’elle ne l’avoue.
Mes sentiments pour elle furent compliqués, mitigés. Tantôt admiratifs, tantôt agacée. J’ai aussi eu de la compassion pour elle. Elle qui ne voulait pas se marier, elle a finalement cédé face à l’insistance de Bill Sanger. Elle qui ne voulait pas d’enfants – sachant qu’en plus la grossesse était dangereuse pour elle qui souffrait de tuberculose –, elle a cédé à son mari. J’avoue avoir eu une pointe d’appréhension à ce moment-là, la voyant renoncer à ses convictions de jeunesse. Heureusement, elle ne prend pas le même chemin que sa mère et je trouve néanmoins admirable sa façon de ne jamais oublier son combat (et son propre plaisir), refusant de se résigner au rôle de gentille mère au foyer. Elle n’était ni toute noire, ni toute blanche, elle a commis des erreurs, mais elle a aussi changé son époque.

Margaret Sanger

De plus, son combat m’a passionnée. Impossible de ne pas être révoltée par la situation des femmes croisées dans ce livre. Vie d’injustice, d’inégalité, de violence et de pauvreté. Leur plaisir est réprimé, ignoré ou dénigré ; celles des quartiers pauvres sont condamnées à une vie de misère entourée de trop nombreuses bouches à nourrir ; outre l’ignorance due à une éducation interdite par la loi (parler de contraception dans un journal – comme The Woman Rebel créé par Maragaret Sanger – était considéré comme obscène), l’impossibilité d’accéder aux moyens de contraception les rendaient dépendantes de la bonne volonté de leur mari pour ne pas tomber enceinte (seuls les hommes pouvaient acheter des préservatifs – coûteux – par exemple). Parfois au détriment de son propre bonheur, elle a lutté pour ses idées, pour la justice, pour l’égalité, pour la santé des femmes tout au long de sa vie

Du fait de l’aspect romancé, du côté « discussion avec Margaret Sanger », c’est un livre prenant et agréable à lire en plus d’être instructif. Margaret Sanger ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle n’en reste pas moins une femme forte, décidée, qui a sans nul doute possible fait avancer la cause des femmes en se préoccupant de leur santé et de leur droit à disposer de leur corps.

 « L’important, c’est que les femmes doivent avoir le contrôle de leur corps, expliquai-je. Sans ce contrôle, nous sommes esclaves de la nature, de la société, des hommes. »

« D’autres lettres arrivaient aussi en abondance. La plupart m’étaient envoyées à New York, mais il m’arrivait d’en trouver cinq ou dix dans les hôtels où je passais.
          Chère Madame Sanger,
J’ai neuf enfants, deux mort-nés, et mon mari n’a pas de travail. Je me tuerai si j’en attends un autre.
         
Chère Madame Sanger,
Je vais régulièrement à l’église, je m’efforce de bien tenir ma maison et mon mari est respecté dans notre ville, mais il me battra si je retombe enceinte. C’est ce qu’il a fait la dernière fois.
         
Chère Madame Sanger,
Le docteur dit qu’une nouvelle grossesse tuerait ma femme. Je sais que je ne devrais plus la toucher, mais la chair est faible. »

« J’en avais assez de traiter les symptômes de la maladie. J’étais résolue à agir pour la prévention. J’arrêterais mon activité d’infirmière afin de me consacrer à la contraception. Je libérerais les femmes de leur entrave biologique. Je délierais l’amour de ses conséquences. Et je veillerais à ce que tout enfant arrivant dans ce monde fût désiré et choyé. »

Terrible vertu, Ellen Feldman. Cherche-midi, 2019 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 301 pages.

Challenge Voix d’autrice : une bio/autobiographie

Le langage inclusif : pourquoi, comment, d’Eliane Viennot (2018)

Le langage inclusif (couverture)Voilà un sujet que j’ai déjà abordé sur le blog suite à ma lecture de deux autres livres écrits par Eliane Viennot et publiés aux éditions iXe, à savoir Non, le masculin de l’emporte pas sur le féminin ! et L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » : il s’agit de la place dominante, écrasante, effarante, qu’occupe le masculin dans la langue française.

Au programme : quelques rappels (par exemple, non, les mots féminins ne naissent pas des mots masculins, mais tous sont bâtis sur un radical commun !) sur une langue qui possède déjà tous les outils nécessaires à plus de parité, un petit historique de la masculinisation du français et enfin, des recommandations pour rendre son langage, à l’écrit comme à l’oral, plus inclusif.

Vous pouvez retrouver bon nombre de ces préconisations sur le site de l’autrice, mais voici une courte liste. Utilisons dès à présent :

  • Les noms féminins pour désigner métiers et fonctions (ils existent et, même s’ils vous semblent étranges, dites-vous que vos oreilles ont tout à fait la capacité de s’y réhabituer !) ;
  • La « double flexion » (vous savez, le « Françaises, Français », « les étudiantes et les étudiants », « les acteurs et les actrices »… et l’ordre alphabétique n’est pas sexiste, lui !) et les mots englobants (« le monde agricole » plutôt que « les agriculteurs » ou « les agriculteurs et agricultrices ») ;
  • L’accord de proximité et l’accord selon le sens, et cessons une bonne fois pour toutes de dire que « le masculin l’emporte sur le féminin », une règle bien plus politique que linguistique !

Il y a bien d’autres conseils, mais je vous laisse les découvrir. En outre, ce sera bien plus intéressant, bien mieux formulés, sous la plume d’Eliane Viennot que sous la mienne.

En effet, comme les deux premiers, c’est un livre passionnant qui se lit avec délices tant il est bien écrit. On pourrait juger le sujet aride, austère, mais c’est tout le contraire. Rangez aux placards vos préjugés sur les essais ! Ce n’est pas un livre réservés aux linguistes, philologues et spécialistes et ce n’est pas un livre qui laisse de marbre. On s’agace devant les prétextes misogynes de l’Académie française et on s’afflige de la masculinisation connue par notre langue (si ce n’est le contraire), on s’amuse des piques bien envoyées de l’autrice et on s’instruit. On s’instruit sur l’histoire de la langue, on redécouvre des mots pluriséculaires qui nous semblent des néologismes. Et en s’instruisant, le regard change, s’affûte, tout comme les idées et les arguments pour les défendre.

Tous ces débats sur la langue française resteraient-ils si virulents s’il était mieux connu que les noms de métiers et de fonctions que refusent si violemment certain·es existent depuis des siècles ? Que cette insupportable règle du « masculin l’emporte sur le féminin » n’est devenue la norme que grâce à (ou à cause de) l’école obligatoire pour tout le monde ? Que les nouvelles règles masculinistes de l’Académie – sur les accords comme sur les noms de métiers – ont longtemps semblé aussi farfelues que les changements réclamés à présent (et qu’elles ont longtemps été ignorées par la plupart des Français·es) ? Je suis sans doute idéaliste, mais je pense que c’est le genre d’ouvrage qui peut amener à une prise de conscience… sauf que je suppose qu’il ne prêchera que des convaincu·es.

Car non, le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin, pas dans la langue française en tout cas ! Ce langage sexiste a été construit par une élite, luttant contre les usages et la logique, jusqu’à ce qu’il devienne la norme, une règle bêtement ânonnée, digérée et acceptée. Et pourtant, cette règle sur les accords choque à l’oreille. Prenons cette phrase de Racine, citée dans le livre, « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle » : qui prononcerait « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouveaux » sans grimacer, voire sans sourire un peu ?
J’ai réalisé que, bien des fois, j’ai triché avec les règles, intervertissant deux noms pour que, le masculin se retrouvant dernier, la phrase « sonne » mieux. Et qu’est-ce que cela, si ce n’est un accord de proximité déguisé pour correspondre aux règles « officielles » ? J’avoue que c’était de l’ignorance avant de découvrir les éditions iXe qui en font la promotion, mais à présent, continuer relèverait avant tout de la lâcheté, n’est-ce pas ?
De plus, l’ouvrage utilise la règle de proximité et je constate que je n’ai remarqué aucune de ses applications, que rien ne m’a choquée.
Donc pourquoi ne pas l’utiliser à mon tour sur le blog ? Il me faudra peut-être un peu de temps, j’utiliserais sans doute encore bien des fois la règle que j’ai si bien apprise, mais le changement est tout à fait faisable.

Finissons par la postface (logique). Rédigée par deux membres de l’agence Mots-Clés, celle-ci est des plus utiles. Elle offre en effet des arguments pour défendre l’écriture inclusive et la volonté de redonner une place digne de ce nom au féminin dans la langue française. Pertinent et malin !

Je sens que ce « petit précis historique et pratique » va rester sur mon bureau, comme un guide pour féminiser mon écriture (ma parole aussi, mais c’est là un autre combat puisque, détestant cet exercice, je suis déjà bien contente quand les mots sortent de ma bouche à peu près dans l’ordre souhaité) et pour défendre mes opinions.
Un dernier mot : ne vous inquiétez pas, les évolutions sont naturelles et la langue française s’en portera très bien. Et peut-être que la société aussi !

« Les évolutions langagières accompagnent les évolutions sociales. »

« Dénoncer le monopole masculin ici et là, se donner les moyens de le démanteler, exige mécaniquement d’augmenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir (et les professions « masculines »), et celle du féminin dans la langue. Il n’y a pas d’alternative. Du reste, s’il est évident que ces transformations ne seront pas suffisantes pour instaurer l’égalité, on voit mal qu’elles puissent être considérées comme susceptibles de la faire reculer. »

« Si les efforts réalisés depuis le XIIIe siècle afin de renforcer la domination masculine font partie de l’histoire de notre langue, rien n’oblige à les transmettre en héritage aux générations futures, ni à les laisser parasiter nos imaginaires et retarder l’avènement de l’égalité. »

« Ce changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là, ou à admettre la féminisation de certains titres. En attirant l’attention sur les modalités de l’expression, sur le fonctionnement de l’outil qui nous sert à penser et à écrire, sur les lieux parfois bien obscurs où se cache le sexisme, l’écriture inclusive jette une lumière crue sur les mécanismes de la domination ordinaire. » (Postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh)

Le langage inclusif : pourquoi, comment, Eliane Viennot, postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2018. 142 pages.

Pour aller plus loin :

(Je pourrais continuer, mais je suppose que vous savez tous et toutes utiliser un moteur de recherche pour approfondir le sujet.)

Challenge Voix d’autrices : un documentaire

Déicide, ou la liberté, de Thierry Hoquet (2017)

Déicide (couverture)Dans Sexus Nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve atteignait le second tour de la présidentielle grâce à son programme suggérant de supprimer le sexe civil pour une plus grande égalité entre les citoyen.nes. Mais voilà que, le jour de l’annonce des résultats, il est enlevé par un groupuscule religieux indigné de voir bafouée la loi divine instituant que la Femme doit être soumise à l’Homme (« A l’homme, la domination. A la femme, la subordination. Ainsi le veut l’équité. », clame leur tract.). Son bras droit, Karine Dubois, féministe convaincue, décide de partir en croisade contre ce Dieu sexiste et contre les religions. Le mouvement « Déicide » est lancé !

Dans cette suite – suite qui peut néanmoins se lire indépendamment –, on retrouve tous les ingrédients qui avaient rendu Sexus Nullus si agréable à lire. Une idée séduisante (enfin, cela dépend de votre position sur la question), des arguments divers (qu’ils soient pour ou contre), une critique de la société (on reconnaît sans peine notre monde avec ses joyeusetés : les guerres, les attentats, Trump, Poutine, etc.), des débats passionnants par le biais de tracts, de plateaux télé, de conférences de presse et de vidéos sur internet, le tout agrémenté de beaucoup d’intelligence et d’un zeste d’humour.

Ce déicide, qui consiste non pas à tuer Dieu, mais à confiner la religion à la sphère privée, déchaîne les passions, chaque parti ayant sa vision de la chose. Le Parti Pour Tous, le Parti Bio, le Mouvement Radical Athée, la Coexistence Laïque…tous ont leur mot à dire. Certains propos sont parfois un peu caricaturaux ou poussés à l’extrême (par exemple, le tract laissé par les ravisseurs de Riveneuve exprime des idées véritablement moyenâgeuses qui, j’espère, ne sont pas celles de tous les croyants), mais cela permet de proposer tout un éventail de pensée.
Appuyés par des exemples, notamment historiques, les arguments sont variés et nuancés, poussant ainsi à la réflexion. Bien qu’appartenant au domaine de la fiction, Déicide est un parfait conte philosophique qui incite son lecteur ou sa lectrice à penser et à se forger sa propre opinion.

Le sujet est plus sensible et plus compliqué que la question du sexe civil. En effet, des droits fondamentaux pointent le bout de leur nez. Les libertés de conscience, d’expression et de culte sont perpétuellement invoquées par les détracteurs du déicide. Je trouve d’ailleurs que la complexité du sujet se sent dans certaines tirades qui se répètent un peu. L’auteur semble lui-même parfois s’enliser dans ce délicat débat.
Si l’idée du déicide est irréalisable, j’avoue que celle de cesser de donner voix au chapitre aux différentes religions est une idée qui serait fort appréciable. Les débats sur des sujets tels que l’avortement, l’homosexualité, etc., en seraient bien moins pollués et la société pourrait enfin avancer.

Comme dans Sexus Nullus, de nombreuses thématiques font leur apparition dans le débat provoquée par la folle idée de Karine Dubois. « La religion et son patriarchaïsme viscéral » conduisent les différents protagonistes à discuter de la sphère privée et publique, de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions (n’est-ce pas discriminatoire d’en reconnaître certaines et pas d’autres ?). Ils abordent également la question des règles de la République, du nationalisme, du modèle républicain, du patriotisme, etc. (On frôle parfois l’overdose de République.)

J’ai été stupéfaite en découvrant les détails de l’exception de l’Alsace-Moselle. Je savais que la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’était pas en vigueur, que l’Alsace-Moselle conservait un régime concordataire et que les ministres de différents cultes (catholique, protestants luthérien et réformé et israélite) étaient rémunérés par l’Etat (ce qui, en soit, me choque déjà). Toutefois, j’ignorais la somme que cela représente et j’ignorais aussi que l’éducation religieuse était obligatoire dans les écoles publiques, niveaux primaire et collège. Certes, les parents peuvent apparemment demander une dérogation (auquel cas, en primaire, ces cours sont remplacés par de la morale…), mais ça m’a quand même vraiment surprise. Comme quoi la laïcité n’est pas du tout une chose acquise sur tout le territoire de cette République prétendument « une et indivisible ». De même, la Guyane a un statut à part et l’évêque est reconnu comme un agent de catégorie A et les prêtres, des agents de catégorie B. Là encore… choc.

Mi-essai, mi-roman, Déicide, ou la liberté est un ouvrage intelligent, passionnant et amusant. En dépit des idées politiques, des réflexions religieuses et des débats philosophiques, l’écriture comme la lecture restent toujours fluides. De même que ces sujets peuvent sembler austères, le résultat est très agréable, pertinent et plein d’humour.

« En réalité, il ne s’agit pas de discuter l’existence de Dieu. Il ne s’agit pas de démystifier ou d’interdire aux croyants de croire.
Le déicide n’interdit à personne de croire ou de penser comme bon lui semble mais il confine la croyance à la sphère intime. Croyants, votre foi n’est pas une opinion comme les autres, elle n’intéresse pas la société. Gardez-la pour vous ! »

« On accuse le déicide d’être contre l’Etat de droit. La vérité est qu’un Etat de droit se borne à respecter les lois. Un Etat de droit peut interdire des propos, fermer des lieux de rassemblement, emprisonner des fauteurs de trouble : ce ne sont pas là des entorses au droit tant que c’est conforme aux textes de loi.
Ainsi, puisque la loi interdit les propos homophobes, sexistes, misogynes, racistes, on peut sans mal interdire la Bible et le Coran. Loin d’être une entorse à la loi c’en sera juste une stricte application. »

Plus d’extraits sur le site des éditions iXe.

Déicide, ou la liberté, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. iXe’ prime, 2017. 257 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Traité Naval :
lire un livre dont l’intrigue est en partie politique

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.