Le chagrin des vivants, d’Anna Hope (2016)

Le chagrin des vivants (couverture)Cinq jours.

Cinq jours du dimanche 7 au jeudi 11 novembre 1920.

Cinq jours pendant lesquels un corps anonyme est choisi parmi tous ceux qui gisent dans la terre des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, préparé, rapatrié en Angleterre et placé en grande pompe dans la tombe du Soldat inconnu, the Unknown Warrior, à Westminster Abbey.

Cinq jours pendant lesquels trois Londoniennes tentent de vivre, de surmonter le chagrin, de comprendre, d’accepter.

Henrietta Burns, dite Hettie, 19 ans, est danseuse de compagnie au Palais à Hammersmith. Les anciens soldats, elle les rencontre souvent sur la piste de danse. Elle les reconnaît, à leur jambe de bois, à leur attitude, à leur solitude. Mais ce dimanche soir, dans le petit night-club où son amie Di l’a traînée, elle rencontre un homme différent de tous ceux qu’elle a rencontrés jusque-là, un homme qu’elle ne parvient pas à cerner et qui l’intrigue, qui l’attire irrésistiblement.

Evelyn Montfort, presque 30 ans, travaille au bureau des pensions de l’armée. Malgré les mois, les années qui ont passées, elle ne parvient pas à oublier Fraser, son fiancé mort en France.

Ada Hart, 55 ans, ne cesse de voir son fils dans la rue, muet et distant, même si elle sait que c’est impossible car, comme tant d’autres, il n’est pas revenu du front.

Comme on peut s’en douter, ces trois femmes se retrouveront liées à leur insu par les rebondissements de la guerre.

 

Hettie, Evelyn, Ada. Elles m’ont toutes touchée à un moment ou un autre, chacune à leur manière. On sent toutes les difficultés liées à la vie qui doit reprendre peu à peu après de telles abominations et à la mort qui a frappé tout le monde, partout. Tant de sentiments sont mêlés : culpabilité, peur d’oublier les morts, dégoût, colère, tristesse innommable. Comment aimer la vie à nouveau ? Comment ne pas trahir la mémoire des morts en profitant des moments de joie que la vie offre ?

Dans leur quête pour apaiser leur cœur, elles vont s’ouvrir, aller vers ses hommes blessés. Les récits et les souvenirs de ceux-ci sont poignants. Ils donnent à voir la guerre du point de vue des simples soldats, de la chair à canon.

On ressent tout au long du récit la volonté d’oublier cette guerre horrible qui a fauché tant d’hommes. On n’aime pas voir les gueules cassées qui viennent rappeler l’horreur, raviver la culpabilité parfois. On se détourne de ces soldats qui ne parviennent pas à se réintégrer, qui mendient, qui vendent des petits objets du quotidien, de la camelote.

J’ai pensé au roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, qui racontait l’histoire de deux soldats qui souffraient de l’incompréhension de la société : « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. » Toutefois, le ton est totalement différent : on ne retrouve pas l’humour ou les personnages truculents de Pierre Lemaitre et là n’est pas l’objectif.

Ce récit historique m’a également beaucoup intéressée car je l’ai senti très documenté. La vie après-guerre, les difficultés des soldats à retourner à la vie civile, le quotidien des soldats dans les tranchées et des femmes à l’arrière pendant la guerre (car on en a quelques aperçus grâce à quelques flash-backs), et bien sûr le rapatriement et la cérémonie du Soldat inconnu.

Un récit à la fois très sensible et passionnant par le portrait qu’il trace de cette société qui peine à se relever de ces années de guerre.

 

« « A ton avis, qu’est-ce que ce sera ? De la chair à canon ? Ou l’autre catégorie ? Comment pourrait-on l’appeler ? De la chair à salon ? De la chair à bourdon ? »

Lottie repose sa cuillère.

« Je ne suis pas sûre de saisir.

– Un garçon, explique lentement Evelyn, ou une fille ? » »

« Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose ?

Pas seulement lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. »

 

« Mais rien que d’y penser, Jack et elle face à face en silence de part et d’autre de la table de la cuisine, elle pourrait crier. Pourquoi aucun d’eux ne fait-il rien pour y remédier ? Simplement se lever et hurler dans le silence : « Ça suffit ! Je refuse de continuer comme ça. »

Dire l’indicible, larguer les accusations, laisser les explosions tout faire sauter.

Mais après, quoi ? Où irait-elle ? Nulle part. Il n’y a nulle part ailleurs où aller. »

 

« On faisant que traîner dans la tranchée ce matin-là. C’était pire que d’être au combat, d’être dans un endroit comme ça, parce qu’on ne pouvait pas bouger. Fallait juste poireauter. On était coincés. J’arrêtais pas de me dire que c’était comme si la pire chose au monde s’était produite ici, et qu’on était juste là pour contempler le désastre. Juste là dans ce trou pour contempler la pire chose au monde. Parce que s’il n’y avait personne pour la voir, alors personne ne croirait jamais que c’était possible. »

Le chagrin des vivants, Anna Hope. Gallimard, coll. Du monde entier, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elodie Leplat. 383 pages.

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