Les Dames de Grâce Adieu et Clarissa (challenge « Tour du monde »)

Je continue mon tour du monde avec l’Angleterre et l’Autriche. Vous pouvez retrouver toutes mes lectures et chroniques publiées sur la page du challenge.

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ANGLETERRE – Les Dames de Grâce Adieu, de Susanna Clarke (2006)

Les dames de Grace Adieu (couverture)Trois ans depuis ma lecture du fabuleux Jonathan Strange & Mr Norrell, trois ans pour lire ce recueil de nouvelles qui en prolongent l’univers.

Huit nouvelles qui font ressurgir en un clin d’œil l’atmosphère de ce roman si particulier. On retrouve la campagne anglaise avec ces descriptions si bucoliques ; on renoue avec cette magie ancestrale, intriquée dans le monde réel. On croise des personnages historiques – le duc de Wellington et Marie Stuart – ainsi qu’un certain Jonathan Strange justement. D’autres nouvelles mettent en avant des héroïnes indépendantes d’esprit, décidées, que la magie soit de leur côté ou se pose en obstacles à leurs désirs. La quatrième histoire emprunte le décor de Stardust de Neil Gaiman (dans ma PAL depuis… ?). Bref, un melting-pot de contes, de protagonistes et de clins d’œil littéraires.

Ce sont des histoires de fées, d’ensorcellement, d’un univers féérique qui flotte comme un voile contre notre monde. Mais attention, oubliez les petites fées féminines, espiègles et court vêtues : les fées peuvent être de sexe masculin comme ils peuvent être de grande taille. Mais ce qui frappe le plus, c’est leur caractère composé de cruauté, d’indifférence, d’égoïsme et de détachement. A travers ses histoires, on apprendra les relations complexes entretenues avec leur nombreuse progéniture ainsi leur absence de scrupules à prendre au monde humain ce dont ils ont envie/besoin, que ce soit des bébés, des nourrices, des amant·es… De la fascination pour la féérie, du mystère, une touche de malignité, une pointe d’humour, voilà ce qui fait le sel de ces nouvelles.

Sans que cela soit aussi marqué que dans le roman de Susanna Clarke, les notes de bas de page sont toujours là, contribuant à l’enrichissement des nouvelles par des récits supplémentaires, des précisions, des exemples ou autres anecdotes. J’ai retrouvé cette plume ciselée et visuelle qui m’avait tant séduite dans Jonathan Strange & Mr Norrell.

Si je préfère un bon gros pavé à la brièveté des nouvelles, si je favorise l’intrigue approfondie et captivante de Jonathan Strange & Mr Norrell aux historiettes si vite clôturées (et oubliées ?) des Dames de Grâce Adieu,  j’ai apprécié ces récits anecdotiques qui peuvent constituer aussi bien une prolongation dans l’univers de Susanna Clarke ou une porte d’entrée moins imposante que les neuf cents pages du roman.

Les Dames de Grâce Adieu, Susanna Clarke, illustré par Charles Vess. Editions Robert Laffont, 2012 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. 284 pages.

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AUTRICHE – Clarissa, de Stefan Zweig (1990, posthume)

Clarissa (couverture)« Le monde entre 1902 et le début de la Second Guerre mondiale, vu à travers l’expérience d’une femme », c’est ainsi que Stefan Zweig résumait ce roman, resté inachevé. S’ouvrant sur ses années de pensionnat, le récit conduit Clarissa à un poste d’assistante pour un neurologue respecté, à une convention où elle rencontrera le professeur Léonard, socialiste français. Quand la guerre éclate, Clarissa ne le sait pas encore, mais elle attend un enfant. Et le garder, lui, le fils de l’ennemi, ne sera pas un choix anodin.

Je n’ai pas lu Stefan Zweig depuis longtemps (alors que je le considère comme l’un de mes auteurs fétiches), mais j’ai tout de suite retrouvé l’efficacité de sa plume, celle qui rend ses nouvelles aussi prenantes et passionnantes qu’un roman richement développé. En quelques phrases, il développe suffisamment de traits de personnalité pour que l’on puisse se faire immédiatement une idée précise, un portrait vivant du personnage dépeint. J’ai lu ce texte juste après De sang et d’encre de Rachel Kadish et j’ai été frappée du contraste : Zweig semble presque plus percutant en cent pages que l’autrice en six cents pages concernant le développement et l’intériorité du personnage. La concision de l’auteur autrichien m’a encore une fois bluffée.
La suite du récit prend parfois davantage son temps dans l’exposition des tourments et des dilemmes d’une Clarissa placée face à des choix difficiles. Il place également un discours plus philosophique dans la bouche de Léonard qui s’étire parfois un peu trop.

Je ne suis pas une experte concernant Zweig, mais il m’a semblé avoir mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche de roman. Il y tient des propos remplis d’humanité, il vante « les petites gens », les masses qui font un tout bien plus efficacement qu’un homme politique, les peuples constitués d’une multitude d’individualités qui font finalement le monde.
La section qui traverse la Première Guerre mondiale est poignante. Zweig se dresse contre la guerre, contre cette folie qui semble annihiler toute logique, cette machine qui broie les esprits autant que les corps, ce nationalisme dévastateur, cette absurdité sanguinaire.
Au-delà des personnages du roman, j’ai eu davantage de compassion pour l’auteur lui-même car j’ai fortement ressenti la tragédie que constituait la succession de deux guerres comme celles qui ont déchirées l’Europe et le monde pour cet homme pacifiste, si enthousiaste et convaincu de l’union des pays et du partage international.

C’est un texte inachevé, donc forcément un peu frustrant. Les dernières parties ne sont qu’esquissées ; celle de 1921-1930 ne contient que deux phrases sur lesquelles s’achève brutalement le récit. J’extrapole peut-être, mais ce qu’on peut lire dans les ultimes années ébauchées m’a laissé un goût amer. Ce sentiment de passer à côté d’une autre vie, plus heureuse, d’avoir pris le mauvais chemin, d’avoir raté le virage. A chacun·e d’imaginer la fin de l’histoire ; personnellement, je suis assez fataliste…

Un texte fort bien qu’incomplet dans lequel on retrouve les idées humanistes de Stefan Zweig ainsi que l’efficacité de sa prose. Un récit porteur de désillusions qui laisse une sensation prégnante de tristesse.

« Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tels des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. »

Clarissa, Stefan Zweig. Le Livre de Poche, 1995 (1990 pour l’édition originale. Belfond, 1992, pour la traduction française). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle. 187 pages.

La guerre des Lulus, tomes 1 à 5, de Régis Hautière et Hardoc (2013-2017)

 

Les aventures de cinq adolescents, surnommés les Lulus à cause de leurs prénoms – Lucien, Ludwig, Luigi, Lucas et Luce –, pendant la Grande Guerre. De la France à la Belgique en passant par l’Allemagne, de bonnes en mauvaises rencontres, d’espoirs en désillusions, un voyage qui les mènera aux portes de l’âge adulte.

Cette bande de copains hétéroclite, très unie malgré leurs différences et leurs disputes, est très sympathique à suivre. Les quatre garçons, orphelins, prennent Luce sous leur aile pour l’aider à retrouver ce qu’eux ont perdu à jamais : ses parents, perdus de vue lors de leur fuite de Belgique. Ils réalisent peu à peu la gravité de leur situation. Isolés, ils ne se rendent pas tout de suite compte que la guerre est là, terrible, et qu’elle va durer (à leur décharge, les journaux et discours de l’époque affirmaient que cela avait être une guerre éclair). Le premier tome est assez léger, malgré leur solitude et leurs difficultés, et le ton s’assombrit par la suite.

Même si leur exode vers de meilleurs horizons ne commence qu’à la fin du second volume, les Lulus ne vont cesser de faire des rencontres, certaines plus heureuses que d’autres. Ils se lieront notamment d’une belle amitié, quasi paternelle, avec un Allemand, seront aidés – voire sauvés – par un vieux sabotier, par les habitants du familistère de Guise (un lieu incroyable que je vous encourage vivement à visiter si vous en avez l’occasion !), par un photographe un peu menteur, des résistants…

Cette saga nous montre, à travers des yeux d’enfants, l’arrière bien plus que le front très souvent raconté. Les magouilles pour survivre, les peurs des habitants, l’effilochement de la conviction selon laquelle la guerre ne durera pas, la pénurie alimentaire… Etrangement, je trouve les femmes bien absentes alors que leur rôle a été très important pendant cette période. Parmi les rencontres faites par les Lulus, il y a finalement peu (pas ?) de femmes réellement importantes… Luce elle-même n’est pas très importante, ni très utile. Elle éveille les premiers désirs des garçons, reçoit leurs cadeaux et joue son rôle de femme plus sage et raisonnable qu’eux… Bref, rien de très nouveau. Ce ne sera pas le membre des Lulus dont je garderai le plus vif souvenir.
Les tomes 4 et 5 sont plus sombres et tentent d’aborder bien des sujets : les pertes, le deuil, l’éclatement de leur petite troupe, les trahisons et la guerre vécue de très près pour certains Lulus côtoient les disputes d’adolescent, les sentiments, les premières amours et la relation plus compliquée entre Luce et les garçons.

Sachez cependant que ces cinq albums ne vous fourniront pas une histoire complète et achevée. Un détail qui m’a beaucoup agacée, gâchant ma lecture des deux derniers tomes qui s’essoufflent un peu à mes yeux. En effet, une ellipse de près d’un an est faite entre les années 1916 et 1917, épisode au cours duquel les Lulus se retrouvent en Allemagne ! Cette partie sera racontée dans un diptyque intitulé La perspective Luigi. De même, à la fin du cinquième tome, les Lulus sont séparés, certains en très fâcheuse position : évidemment, nous avons envie de connaître le fin mot de cette histoire… il faudra donc attendre une prochaine BD sur l’après-guerre des Lulus ! J’aurais clairement préféré une aventure complète avec toutes ses péripéties et avec une fin digne de ce nom plutôt que cet éclatement, cette absence de conclusion et ces promesses de futurs BD qui me semblent une simple tactique de marketing pour vendre plus. Exaspérant…

Visuellement, le dessin d’Hardoc est très agréable, réaliste et détaillé, mais il ne m’a pas particulièrement touchée même si j’ai trouvé certains jeux de lumière ainsi que le choix des palettes de couleurs très réussis. Les personnages sont expressifs – comme le montrent également les croquis concluant chaque volume – et les enfants mûrissent et grandissent.

Une fiction sur la Première Guerre mondiale qui est loin d’être dénuée d’intérêt, mais qui n’est pas exempte de défauts, des femmes globalement invisibles et une stratégie marketing un peu trop marquée ayant fini par atténuer le plaisir de la lecture. Ces BD deviennent de plus en plus sombres et l’ambiance détendue et bon enfant des deux premiers volumes est bien loin lorsqu’arrivent les morts et les douleurs des deux derniers tomes. Le troisième tome marque à mon goût l’apogée qualitative – l’histoire, le cadre, les protagonistes, la profondeur des sujets abordés… – de cette série. Le point de vue choisi, très judicieux, parlera aux plus jeunes comme aux plus grands et les entraînera tous découvrir la vie à l’arrière des lignes avec, à la clé, une bonne dose d’humour et d’aventure.

La guerre des Lulus, Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 2013-2017. 56 pages :
– Tome 1 : 1914, La maison des enfants trouvés. 2013 ;
– Tome 2 : 1915, Hans. 2014 ;
– Tome 3 : 1916, Le tas de briques. 2015 ;
– Tome 4 : 1917, La déchirure. 2016 ;
– Tome 5 : 1918, Le Der des ders. 2017.

 

La grippe coloniale (BD en 2 tomes), d’Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin) (2003 et 2012)

Cette BD en deux tomes (T1, Le retour d’Ulysse ; T2, Cyclone la peste) raconte un épisode méconnu de l’histoire réunionnaise.

Le 31 mars 1919, 1600 poilus créoles débarquent du « Madona » et retrouvent leur île. Parmi eux, passager clandestin, un virus qui va décimer la population réunionnaise. Mais ça, la joyeuse bande qui se retrouve sur le quai l’ignore encore. Il y a Evariste Hoarau, le narrateur qui, de par son travail à l’hôpital, sera au premier rang pour constater les ravages de l’épidémie, mais aussi Grondin surnommé « Baraka » par les tirailleurs marocains à cause de sa chance insolente pendant ces années d’enfer, Camille de Villiers, l’aristocrate défiguré par les obus, et Voltaire, le tirailleur cafre impulsif qui ne doute pas des égards auxquels il aura droit maintenant qu’il s’est battu pour la France et pour la Réunion.

Le premier tome pose le décor. L’arrivée des poilus et les premiers décès. La fuite désespérée vers les cirques dans l’espoir que la grippe n’en trouve pas le chemin. Les cadavres abandonnés dans les rues. L’horreur et le désarroi. L’écœurante lâcheté des politiques qui, alertés par le docteur malbar Souprayen, ferment les yeux devant les évidences et quittent le navire lorsqu’ils ne peuvent plus nier la réalité :

« Le climat de notre île est sain, Docteur. Et notre colonie est si éloignée de l’Europe. Qui dont pourrait bien ramener la maladie chez nous ? »
« Vous êtes un homme de science, Docteur. Je ne voudrais pas vous offenser… Mais j’ai du mal à croire que nos braves poilus créoles, qui ont largement contribué à la victoire sur les Boches, puissent être responsables d’une quelconque épidémie. »

Dans le second tome, la tragédie s’accentue. La famine s’ajoute à l’épidémie car les boutiques et les marchés ne sont plus approvisionnés, ne sont même plus ouverts. Les gens restent cloîtrés chez eux bien qu’ils se réunissent parfois en une foule démente et décidée à trouver des coupables. Les forçats ramassent les cadavres contre la promesse d’une remise de peine.

Ce sont deux BD passionnantes qui me permettent une nouvelle fois de découvrir un épisode historique qui est peu à peu tombé dans l’oubli. J’ignorais totalement que la Réunion avait connu une telle épidémie et que le cimetière de l’Est de Saint-Denis accueillait plusieurs fosses communes creusées pendant la grippe.
On découvre la Réunion, encore sous le statut de colonie, petite île où les préjugés ont encore la vie dure, notamment chez les gros Blancs : racisme, mépris, clivage entre les riches et les pauvres… Mais ces pages recèlent beaucoup d’humour et de bonne humeur. Les quatre amis – personnages typiques et attachants – préfèrent globalement profiter des joies de l’île et positiver plutôt que de laisser les mauvais souvenirs les abattre. On ajoute une touche critique envers le gouverneur et sa clique et le tour est joué.

Le dessin est très expressif et on s’immerge rapidement dans l’histoire. Les couleurs du premier tome ont été réalisées par Téhem – dont j’ai chroniqué la BD Quartier Western il y a peu – et celles du second par Grégoire Loyau – dont je ne connais pas le travail. Un changement que je n’ai pas tellement apprécié. Je ne saurai vraiment l’expliquer, mais la modification des fonds ou bien du teint des personnages (plus jaunâtre) m’a déstabilisée et, sans cesse interpellée par les couleurs, j’ai moins apprécié le second tome.

Portés par d’importantes recherches historiques – tant pour le scénario que pour le dessin –, les deux tomes de La grippe coloniale constituent un diptyque instructif, sensible et plein d’humanité – tout en dévoilant les défauts de chacun. Bien qu’ayant une préférence marquée pour le premier tome, j’apprécie le scénario d’Appollo qui alterne amertume et légèreté avec un résultat plutôt réussi.

 « Voltaire était un vrai héros de la guerre, et il croyait innocemment que ça changerait quelque chose pour lui.
– Parce que désormais, l’avenir de la colonie, c’est nous, les gars ! On sera maire, commissaire ou député ! On a versé notre sang pour ça !
– Eh bien, bois donc pendant que tu es encore respectable. »
(T1, Le retour d’Ulysse)

« « Ça », c’était le convoi des fuyards qui entrait dans les montagnes. Des familles entières, venues de Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne et de tous les saints de la Réunion, s’enfonçaient au cœur de l’île…
Comme pour répondre à un mystérieux appel ancestral, tous ces gens retrouvaient le chemin des siècles passés…
Comme avant eux, les pirates pourchassés, les esclaves en fuite ou les petits colons ruinés, les citadins pensaient trouver refuge dans le sanctuaire des Hauts de l’île…
Tout semblait d’ailleurs organisé selon une hiérarchie bien établie…
Au fur et à mesure que nous remontions l’interminable cortège, nous parcourions l’ordre social de la colonie… »
(T1, Le retour d’Ulysse)

« – Ils ont décidé d’établir des barrages sanitaires dans la ville. Le quartier de la rivière va être bouclé, des fois que les pauvres se répandent avec leurs microbes dans les beaux quartiers.
– Ça ne va rien changer à l’épidémie, n’est-ce pas ?
– Ce sont des imbéciles. La maladie est partout, évidemment… »
(T2, Cyclone la peste)

La grippe coloniale, tome 1 : Le retour d’Ulysse, Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin). Vents d’ouest, coll. Equinoxe, 2003. 56 pages.

La grippe coloniale, tome 2 : Cyclone la peste, Appollo (scénario) et Serge Huo-Chao-Si (dessin). Vents d’ouest et Des bulles dans l’océan, 2012. 56 pages.

Le chagrin des vivants, d’Anna Hope (2016)

Le chagrin des vivants (couverture)Cinq jours.

Cinq jours du dimanche 7 au jeudi 11 novembre 1920.

Cinq jours pendant lesquels un corps anonyme est choisi parmi tous ceux qui gisent dans la terre des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, préparé, rapatrié en Angleterre et placé en grande pompe dans la tombe du Soldat inconnu, the Unknown Warrior, à Westminster Abbey.

Cinq jours pendant lesquels trois Londoniennes tentent de vivre, de surmonter le chagrin, de comprendre, d’accepter.

Henrietta Burns, dite Hettie, 19 ans, est danseuse de compagnie au Palais à Hammersmith. Les anciens soldats, elle les rencontre souvent sur la piste de danse. Elle les reconnaît, à leur jambe de bois, à leur attitude, à leur solitude. Mais ce dimanche soir, dans le petit night-club où son amie Di l’a traînée, elle rencontre un homme différent de tous ceux qu’elle a rencontrés jusque-là, un homme qu’elle ne parvient pas à cerner et qui l’intrigue, qui l’attire irrésistiblement.

Evelyn Montfort, presque 30 ans, travaille au bureau des pensions de l’armée. Malgré les mois, les années qui ont passées, elle ne parvient pas à oublier Fraser, son fiancé mort en France.

Ada Hart, 55 ans, ne cesse de voir son fils dans la rue, muet et distant, même si elle sait que c’est impossible car, comme tant d’autres, il n’est pas revenu du front.

Comme on peut s’en douter, ces trois femmes se retrouveront liées à leur insu par les rebondissements de la guerre.

 

Hettie, Evelyn, Ada. Elles m’ont toutes touchée à un moment ou un autre, chacune à leur manière. On sent toutes les difficultés liées à la vie qui doit reprendre peu à peu après de telles abominations et à la mort qui a frappé tout le monde, partout. Tant de sentiments sont mêlés : culpabilité, peur d’oublier les morts, dégoût, colère, tristesse innommable. Comment aimer la vie à nouveau ? Comment ne pas trahir la mémoire des morts en profitant des moments de joie que la vie offre ?

Dans leur quête pour apaiser leur cœur, elles vont s’ouvrir, aller vers ses hommes blessés. Les récits et les souvenirs de ceux-ci sont poignants. Ils donnent à voir la guerre du point de vue des simples soldats, de la chair à canon.

On ressent tout au long du récit la volonté d’oublier cette guerre horrible qui a fauché tant d’hommes. On n’aime pas voir les gueules cassées qui viennent rappeler l’horreur, raviver la culpabilité parfois. On se détourne de ces soldats qui ne parviennent pas à se réintégrer, qui mendient, qui vendent des petits objets du quotidien, de la camelote.

J’ai pensé au roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, qui racontait l’histoire de deux soldats qui souffraient de l’incompréhension de la société : « A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas. » Toutefois, le ton est totalement différent : on ne retrouve pas l’humour ou les personnages truculents de Pierre Lemaitre et là n’est pas l’objectif.

Ce récit historique m’a également beaucoup intéressée car je l’ai senti très documenté. La vie après-guerre, les difficultés des soldats à retourner à la vie civile, le quotidien des soldats dans les tranchées et des femmes à l’arrière pendant la guerre (car on en a quelques aperçus grâce à quelques flash-backs), et bien sûr le rapatriement et la cérémonie du Soldat inconnu.

Un récit à la fois très sensible et passionnant par le portrait qu’il trace de cette société qui peine à se relever de ces années de guerre.

 

« « A ton avis, qu’est-ce que ce sera ? De la chair à canon ? Ou l’autre catégorie ? Comment pourrait-on l’appeler ? De la chair à salon ? De la chair à bourdon ? »

Lottie repose sa cuillère.

« Je ne suis pas sûre de saisir.

– Un garçon, explique lentement Evelyn, ou une fille ? » »

« Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose ?

Pas seulement lui. Tous autant qu’ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grande chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. »

 

« Mais rien que d’y penser, Jack et elle face à face en silence de part et d’autre de la table de la cuisine, elle pourrait crier. Pourquoi aucun d’eux ne fait-il rien pour y remédier ? Simplement se lever et hurler dans le silence : « Ça suffit ! Je refuse de continuer comme ça. »

Dire l’indicible, larguer les accusations, laisser les explosions tout faire sauter.

Mais après, quoi ? Où irait-elle ? Nulle part. Il n’y a nulle part ailleurs où aller. »

 

« On faisant que traîner dans la tranchée ce matin-là. C’était pire que d’être au combat, d’être dans un endroit comme ça, parce qu’on ne pouvait pas bouger. Fallait juste poireauter. On était coincés. J’arrêtais pas de me dire que c’était comme si la pire chose au monde s’était produite ici, et qu’on était juste là pour contempler le désastre. Juste là dans ce trou pour contempler la pire chose au monde. Parce que s’il n’y avait personne pour la voir, alors personne ne croirait jamais que c’était possible. »

Le chagrin des vivants, Anna Hope. Gallimard, coll. Du monde entier, 2016 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Elodie Leplat. 383 pages.

11 novembre, de Paul Dowswell (2014)

11 novembre (couverture)11 novembre se concentre sur les dernières heures de la Première Guerre mondiale, ces heures où des milliers d’hommes sont morts alors que l’armistice avait été signé dans la nuit. Mais la onzième heure du onzième jour du onzième mois, cela sonnait tellement bien… J’ai tout de suite pensé à Au revoir là-haut de Pierre Lemaître qui s’ouvre également en novembre 1918.

Trois points de vue principaux, trois narrateurs, trois pays. Will Franklin, l’Anglais. Eddie Hertz, l’Américain. Axel Meyer, l’Allemand. Trois garçons, des lycéens, destinés à la boucherie. Trois motivations pour s’engager, trois caractères. Leur camp n’a pas d’importance et l’on s’attache et s’inquiète pour chacun d’entre eux.
13 heures de l’Histoire pour un panel de sentiments humains. La trouille de mourir vaincue par celle d’être abattu pour lâcheté. Le soulagement. L’indifférence. La solidarité. Le respect face à la bravoure d’un ennemi. Le ressentiment des civils. On ne tombe pas dans le manichéisme. Les choix sont parfois cornéliens, les soldats ne ressentent pas toujours de la haine pour ceux qui, par décision des huiles bien à l’abri, sont désignés comme ennemis. Cela apporte des nuances que j’ai vraiment appréciées.
La tension monte d’un cran quand Will et huit soldats sont envoyés dans un bois dans lequel des Allemands pourraient s’être dissimulés. Entre obus, mines, gaz et tireurs embusqués, l’auteur nous embarque pour un Dix petits nègres au cœur de la guerre et laisse le lecteur spectateur désespéré face à cette unité qui tombe peu à peu.

Ce n’est pas un chef d’œuvre littéraire, mais c’est un témoignage intelligent et intéressant de cette période qui ne doit pas être oubliée. La formation d’historien de Paul Dowswell explique cette minutieuse description des armes et des avions. Il retranscrit l’atmosphère des combats d’une telle manière que des images nous montent en tête. On sent le sol trembler sous les explosions des obus, on entend leur sifflement glaçant, on voit les volutes verdâtres des gaz qui se mêlent à la brume.

Je pense que des adolescents pourront apprécier ce roman très documenté. L’auteur a su multiplier les détails historiques tout en apportant suffisamment de péripéties, de suspense et d’émotions pour le rendre passionnant. Concis et efficace, il se lit vite et il y a peu de temps morts, voilà une bonne leçon d’histoire qui n’a rien de rébarbative.

« Depuis cet épisode, Will était convaincu qu’il vivait dans un monde sans gouvernail et que seule la chance le sauverait, à l’aveuglette. »

 « Avoir la trouille, c’est bien. Débrouille-toi pour avoir peur dès que tu dois te battre. C’est la meilleure façon de rester en vie. »

11 novembre, Paul Dowswell. Naïve, coll. Naïveland, 2014. Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Christine Auché. 229 pages.