Homo Sapienne, de Niviaq Korneliussen (2014)

Homo Sapienne (couverture)Homo Sapienne suit la vie de cinq jeunes dans la ville de Nuuk, capitale du Groenland. Ils vivent des changements profonds et racontent ce qui, jusqu’à maintenant, a été laissé sous silence : Fia découvre qu’elle aime les femmes, Ivik comprend qu’elle est un homme, Arnaq et Inuk pardonnent et Sara choisit de vivre. Sur « l’île de la colère », où les tabous lentement éclatent, chacune et chacun se déleste du poids de ses peurs. (Résumé de l’éditeur)

Je découvre avec ce titre la littérature groenlandaise. Qui dit Groenland évoque des grandes étendues désertiques et couvertes de neige, les peuples inuits et les balades en traîneau. Clichés ? En effet. Et rien de tout cela n’est présent dans ce roman qui met à l’honneur la jeunesse groenlandaise dans la capitale, Nuuk. Bye bye, romans d’aventure. C’est un livre qui m’a parlé, moi Française, comme je pense qu’il pourra parler à chacun·e quel que soit son pays, sa ville, sa vie.

Homo Sapienne parle de sujets très actuels, d’un malaise qui sera peut-être familier à bon nombre de lecteurs et lectrices. Le mal-être, les questions d’identité, d’orientation sexuelle, de genre, la difficulté à harmoniser tout cela avec une vie sociale. Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. Cinq jeunes femmes et hommes qui se croisent, s’aiment, se séparent. Qui évoluent dans un contexte urbain et contemporain. Et qui s’interrogent. Sur le monde, sur leur pays, sur les autres, mais surtout sur eux-mêmes. Trouver sa place, se réconcilier avec son passé, ouvrir les yeux, se comprendre. Espoirs, souffrances, préjugés, désirs, solitudes.

Ces cinq monologues (néanmoins entrecoupés de quelques dialogues certes) qui nous plongent dans la tête des différents protagonistes constituent un texte vif, rythmé, parfois entêtant. Les langues se mêlent : le français (oui, je l’ai lu en VF, je n’ai pas tenté le danois ou le groenlandais), l’anglais (simple, je rassure les moins téméraires) et le groenlandais (quelques mots seulement) se mélangent, se marchent dessus, se substituent l’une à l’autre, symbole du plurilinguisme de ce pays. Niviaq Korneliussen inscrit son roman dans la modernité : aux dialogues, monologues et journal intime s’ajoutent des hashtags et des SMS comme si les personnages avaient fait une capture d’écran de leur portable.

Homo Sapienne, c’est pour moi la découverte d’un pays en lutte avec son passé d’ancienne colonie et la rencontre avec une autrice qui écrit avec poésie, crudité et sincérité. Ce sont des sentiments décortiqués, disséqués avec justesse et une plongée intimiste au plus proche de ces cinq personnages. C’est un texte fort et un coup de cœur.

 Autrice à suivre.

« 12.50 What a day to give up
Mais je n’arrive vraiment pas à être indifférente. Je n’arrive tout simplement pas à ignorer. Je n’arrive pas à faire comme si j’étais contente alors que je vais mal. Je n’arrive pas à sourire alors que je suis de mauvaise humeur. Je ne peux pas faire semblant d’être heureuse alors que je suis franchement triste. Tout mon appartement est propre, mais mes mains sont toujours sales. Ma tentative de jour de joie est un échec. Évidemment, la naissance de l’enfant est absolument inoubliable, mais je ne peux m’empêcher d’avoir pitié d’elle à cause de tous les défis de la vie qu’elle va devoir affronter. »

Homo Sapienne, Niviaq Korneliussen. Editions La Peuplade, 2017 (2014 pour l’édition originale). Traduit du groenlandais au danois par l’autrice et traduit du danois au français par Inès Jorgensen. 213 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman avec un personnage principal LGBTQ+

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14 réflexions au sujet de « Homo Sapienne, de Niviaq Korneliussen (2014) »

  1. Super chronique ! Pour un livre qui m’impressionne un peu, je ne devrais peut-être pas… (cette impression n’a aucune explication rationnelle)

    Ahaha, et je te rassure, j’aurais pensé la même chose que toi pour le Groenland. Ca aussi, du coup, ça me rend curieuse d’en savoir plus sur cet espace géographique !

    Ma chronique d’un autre livre (à paraître dimanche) a aussi ce point commun d’offrir la voix de femmes, bien que différemment. Ce que tu dis m’y fait penser, et qu’est-ce que c’est jouissif !

    • Je sais que ce genre d’a priori est généralement irrationnel, mais si ça peut te rassurer/te motiver, je ne pense pas qu’il y a de quoi être impressionnée. En tout cas, ce n’est pas un livre ardu. En tout cas, je ne le considère pas comme tel.

      C’était vraiment une découverte cette vision du Groenland, ça m’a donné envie d’en savoir plus sur ce que vivent les habitants ! En tout cas, je suivrai de près les prochaines publications de cette autrice.

      Ah, tu m’intrigues ! Il faudra que je surveille les publications de dimanche du coup !

          • En général, j’ai entendu parler du Groenland en tant que pays assez tardivement en fait. Mais c’est logique : à qui appartiendrait l’exploitation de ce territoire sinon ?

            • Ah oui ! C’est vrai qu’on en parle jamais ainsi. En fait, j’ai l’impression que les seules images que l’on peut avoir de ce pays sont des clichés, idem pour ces habitants. J’en suis pas fière, mais tu me dis Groenland, je pense Inuits et les images qui vont avec. Alors que le livre montre clairement que ce n’est pas ça et qu’ils vivent comme nous (et pas en passant leurs journées au bord d’un trou dans la glace…). Mais sinon, que fait le Groenland en tant que pays, quel est son actualité, que s’y passe-t-il ?… Grand mystère en effet.

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