Le langage inclusif : pourquoi, comment, d’Eliane Viennot (2018)

Le langage inclusif (couverture)Voilà un sujet que j’ai déjà abordé sur le blog suite à ma lecture de deux autres livres écrits par Eliane Viennot et publiés aux éditions iXe, à savoir Non, le masculin de l’emporte pas sur le féminin ! et L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » : il s’agit de la place dominante, écrasante, effarante, qu’occupe le masculin dans la langue française.

Au programme : quelques rappels (par exemple, non, les mots féminins ne naissent pas des mots masculins, mais tous sont bâtis sur un radical commun !) sur une langue qui possède déjà tous les outils nécessaires à plus de parité, un petit historique de la masculinisation du français et enfin, des recommandations pour rendre son langage, à l’écrit comme à l’oral, plus inclusif.

Vous pouvez retrouver bon nombre de ces préconisations sur le site de l’autrice, mais voici une courte liste. Utilisons dès à présent :

  • Les noms féminins pour désigner métiers et fonctions (ils existent et, même s’ils vous semblent étranges, dites-vous que vos oreilles ont tout à fait la capacité de s’y réhabituer !) ;
  • La « double flexion » (vous savez, le « Françaises, Français », « les étudiantes et les étudiants », « les acteurs et les actrices »… et l’ordre alphabétique n’est pas sexiste, lui !) et les mots englobants (« le monde agricole » plutôt que « les agriculteurs » ou « les agriculteurs et agricultrices ») ;
  • L’accord de proximité et l’accord selon le sens, et cessons une bonne fois pour toutes de dire que « le masculin l’emporte sur le féminin », une règle bien plus politique que linguistique !

Il y a bien d’autres conseils, mais je vous laisse les découvrir. En outre, ce sera bien plus intéressant, bien mieux formulés, sous la plume d’Eliane Viennot que sous la mienne.

En effet, comme les deux premiers, c’est un livre passionnant qui se lit avec délices tant il est bien écrit. On pourrait juger le sujet aride, austère, mais c’est tout le contraire. Rangez aux placards vos préjugés sur les essais ! Ce n’est pas un livre réservés aux linguistes, philologues et spécialistes et ce n’est pas un livre qui laisse de marbre. On s’agace devant les prétextes misogynes de l’Académie française et on s’afflige de la masculinisation connue par notre langue (si ce n’est le contraire), on s’amuse des piques bien envoyées de l’autrice et on s’instruit. On s’instruit sur l’histoire de la langue, on redécouvre des mots pluriséculaires qui nous semblent des néologismes. Et en s’instruisant, le regard change, s’affûte, tout comme les idées et les arguments pour les défendre.

Tous ces débats sur la langue française resteraient-ils si virulents s’il était mieux connu que les noms de métiers et de fonctions que refusent si violemment certain·es existent depuis des siècles ? Que cette insupportable règle du « masculin l’emporte sur le féminin » n’est devenue la norme que grâce à (ou à cause de) l’école obligatoire pour tout le monde ? Que les nouvelles règles masculinistes de l’Académie – sur les accords comme sur les noms de métiers – ont longtemps semblé aussi farfelues que les changements réclamés à présent (et qu’elles ont longtemps été ignorées par la plupart des Français·es) ? Je suis sans doute idéaliste, mais je pense que c’est le genre d’ouvrage qui peut amener à une prise de conscience… sauf que je suppose qu’il ne prêchera que des convaincu·es.

Car non, le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin, pas dans la langue française en tout cas ! Ce langage sexiste a été construit par une élite, luttant contre les usages et la logique, jusqu’à ce qu’il devienne la norme, une règle bêtement ânonnée, digérée et acceptée. Et pourtant, cette règle sur les accords choque à l’oreille. Prenons cette phrase de Racine, citée dans le livre, « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle » : qui prononcerait « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouveaux » sans grimacer, voire sans sourire un peu ?
J’ai réalisé que, bien des fois, j’ai triché avec les règles, intervertissant deux noms pour que, le masculin se retrouvant dernier, la phrase « sonne » mieux. Et qu’est-ce que cela, si ce n’est un accord de proximité déguisé pour correspondre aux règles « officielles » ? J’avoue que c’était de l’ignorance avant de découvrir les éditions iXe qui en font la promotion, mais à présent, continuer relèverait avant tout de la lâcheté, n’est-ce pas ?
De plus, l’ouvrage utilise la règle de proximité et je constate que je n’ai remarqué aucune de ses applications, que rien ne m’a choquée.
Donc pourquoi ne pas l’utiliser à mon tour sur le blog ? Il me faudra peut-être un peu de temps, j’utiliserais sans doute encore bien des fois la règle que j’ai si bien apprise, mais le changement est tout à fait faisable.

Finissons par la postface (logique). Rédigée par deux membres de l’agence Mots-Clés, celle-ci est des plus utiles. Elle offre en effet des arguments pour défendre l’écriture inclusive et la volonté de redonner une place digne de ce nom au féminin dans la langue française. Pertinent et malin !

Je sens que ce « petit précis historique et pratique » va rester sur mon bureau, comme un guide pour féminiser mon écriture (ma parole aussi, mais c’est là un autre combat puisque, détestant cet exercice, je suis déjà bien contente quand les mots sortent de ma bouche à peu près dans l’ordre souhaité) et pour défendre mes opinions.
Un dernier mot : ne vous inquiétez pas, les évolutions sont naturelles et la langue française s’en portera très bien. Et peut-être que la société aussi !

« Les évolutions langagières accompagnent les évolutions sociales. »

« Dénoncer le monopole masculin ici et là, se donner les moyens de le démanteler, exige mécaniquement d’augmenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir (et les professions « masculines »), et celle du féminin dans la langue. Il n’y a pas d’alternative. Du reste, s’il est évident que ces transformations ne seront pas suffisantes pour instaurer l’égalité, on voit mal qu’elles puissent être considérées comme susceptibles de la faire reculer. »

« Si les efforts réalisés depuis le XIIIe siècle afin de renforcer la domination masculine font partie de l’histoire de notre langue, rien n’oblige à les transmettre en héritage aux générations futures, ni à les laisser parasiter nos imaginaires et retarder l’avènement de l’égalité. »

« Ce changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là, ou à admettre la féminisation de certains titres. En attirant l’attention sur les modalités de l’expression, sur le fonctionnement de l’outil qui nous sert à penser et à écrire, sur les lieux parfois bien obscurs où se cache le sexisme, l’écriture inclusive jette une lumière crue sur les mécanismes de la domination ordinaire. » (Postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh)

Le langage inclusif : pourquoi, comment, Eliane Viennot, postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2018. 142 pages.

Pour aller plus loin :

(Je pourrais continuer, mais je suppose que vous savez tous et toutes utiliser un moteur de recherche pour approfondir le sujet.)

Challenge Voix d’autrices : un documentaire

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17 réflexions au sujet de « Le langage inclusif : pourquoi, comment, d’Eliane Viennot (2018) »

  1. Ca a l’air d’un sujet tout à fait intéressant ! Bien que je ne pratique pas l’écriture inclusive, je suis une convaincue dans le fond 😉
    Et je confirme aussi que c’est une question d’habitude, je trouvais ça laid à la base, mais je trouve ça cohérent et fluide aujourd’hui !

    Prêcher des converties… Oui, et on peut dire ça pour n’importe quel bouquin féministe. J’en profite pour clasher un peu, mais des hommes qui lisent des bouquins féministes, je n’en vois qu’un… Comme quoi, le sujet ne les perturbe pas plus que ça.

    • Et pourquoi ne pas s’intéresser à la forme à présent ? :p
      Oui, et comme elle l’explique, ça n’a pas vocation à être beau. Et si le point médian est laid, pourquoi pas l’apostrophe ou l’arobase ? Un signe n’est pas là pour faire joli. Et puis l’écriture inclusive, c’est aussi l’usage des mots épicènes ou englobants, et rien n’empêche de développer « les étudiantes et les étudiants » même si c’est plus rapide d’écrire « les étudiant·es » !

      C’est vrai… C’est dommage, surtout que je pense qu’il y a des livres vraiment accessibles pour s’initier au sujet. Ceux d’Eliane Viennot sont très agréables à lire, mais sur le féminisme en général, si tout le monde ouvrait les petits manifestes de Chimamanda Ngozi Adichie, ça serait un premier pas. Mais je pense que ce sont bien majoritairement les déjà féministes qui vont les lire…

      (Rien à voir, mais j’ai vu que tu avais publié une critique sur Dans la forêt ! Je viens de le finir et n’ai pas encore rédigé la mienne (donc je ne te lirai pas tout de suite), mais j’ai adoré ce roman, je l’ai trouvé tellement beau, sensuel… Bref, j’ai mis ta critique de côté et j’ai hâte de la lire !)

      • C’est vrai ! Il faudrait que je m’achète un bouquin comme ça aussi d’ailleurs… Et l’argument sur la beauté ou la laideur d’un signe, c’est très vrai aussi ! Je me sens presque parée à argumenter x)

        Oui, c’est pas comme il y a quelques anées où ça pouvait faire peur, qu’il y avait surtout des livres théoriques… Là, beaucoup d’ouvrages sont accessibles, mais comme tu le dis, seules les converties vont les lire…

        (ne sois pas pressée, ma chronique, c’est la 4ème de couverture, j’avais peur d’en dire trop xD – pas un coup de coeur pour moi par contre, question de feeling)

      • Ahah, tant mieux si ça te donne des arguments ! 🙂
        Complètement ! C’est vrai que si tu avais le choix entre Le Deuxième Sexe ou je ne sais quel pavé en plusieurs volumes, je comprends que ça refroidisse (je n’ai jamais lu Le Deuxième Sexe et je ne m’en sens pas encore l’envie…). Là, il y a beaucoup de petits livres pour découvrir en douceur le sujet.
        (Ah mince ! Mais j’irai quand même la lire quand j’aurais fini la mienne !)

      • En même temps, nous ne devons pas être les seules ! Et être féministe ne se résume pas à avoir lu un bouquin, aussi fondateur soit-il. Je me considère comme féministe et c’est bien indépendant de ma bibliothèque, même si mes lectures ont contribué à ma prise de conscience entre autres choses.

      • Oui, et puis on a lu toutes les deux des bouquins féministes, je dirais qu’on s’en sort pas trop mal ! 😀

    • Et moi donc ! Etre prête à faire l’effort, à changer sa manière de s’exprimer, c’est déjà un premier pas. Personnellement, il risque de me falloir un peu de temps avant d’acquérir d’autres automatismes que ceux que j’ai si bien appris…
      J’ai synthétisé et simplifié, je n’ai pas parlé de tous les accords qui existaient avant. Mais j’ai parlé des points principaux. Je laisse le plaisir de la découverte pour les autres !
      Et merci à toi de m’avoir lue !

  2. Oui oui ouii c’est exactement le genre de livre que je souhaite lire en ce moment ! C’est un sujet qui m’intéresse énormément et dont j’ai envie d’en apprendre plus, merci beaucoup, ça tombe à pic ! =)

    • Je te conseille vraiment ces livres, ils sont à la fois très accessibles et précis, je me suis régalée à chaque fois ! Celui-ci est très complet, rappelant l’histoire de la langue et des modifications subies et donnant des pistes pour un langage inclusif.

  3. C’est passionnant comme sujet !
    J’essaye d’utiliser au maximum l’écriture inclusive mais parfois j’oublie (c’est difficile de se détacher d’un réflexe). L’an dernier, en traduction, j’ai eu tout un cours dessus et la prof était passionnante, tout en nuances (et a 100 % clashé les incapables de l’Académie Française, ça fait toujours plaisir)
    De ce que je lis de ton article, je ne sais pas si j’apprendrai grand chose du bouquin, mais j’ai bien envie de le lire à l’occasion (je fais comme toi avec l’accord de proximité, parfois je bouge ma phrase juste pour que ça respecte à la fois l’écriture inclusive et l’écriture « officielle »)

    • On a tellement bien appris nos leçons… difficile de tout oublier d’un claquement de doigts !
      C’est génial d’avoir eu un cours là-dessus, ça devait être vraiment intéressant ! Eliane Viennot clashe bien l’Académie française aussi, mais j’aime beaucoup son ironie subtile qu’elle distille à travers ses livres.
      Après, il y a d’autres anciens usages que je n’ai pas abordé dans mon article (comme le fait de dire « -Etes-vous malade, madame ? – Oui, je LA suis. » ou « Machine, libraresse, demeurantE à Paris », etc.) Perso, j’ai appris des choses, beaucoup de choses sur l’histoire de la langue dans ses deux autres livres (Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! et L’Académie contre la langue française), moins dans celui-là parce qu’il reprend les mêmes infos, mais il est très utile pour défendre le langage inclusif, je trouve, et l’aborder dans son intégralité (et pas juste les noms de métiers ou le point médian). Mais de toute évidence, tes études t’ont déjà amené à te pencher sur le sujet, ce qui n’était pas mon cas.

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