Le langage inclusif : pourquoi, comment, d’Eliane Viennot (2018)

Le langage inclusif (couverture)Voilà un sujet que j’ai déjà abordé sur le blog suite à ma lecture de deux autres livres écrits par Eliane Viennot et publiés aux éditions iXe, à savoir Non, le masculin de l’emporte pas sur le féminin ! et L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » : il s’agit de la place dominante, écrasante, effarante, qu’occupe le masculin dans la langue française.

Au programme : quelques rappels (par exemple, non, les mots féminins ne naissent pas des mots masculins, mais tous sont bâtis sur un radical commun !) sur une langue qui possède déjà tous les outils nécessaires à plus de parité, un petit historique de la masculinisation du français et enfin, des recommandations pour rendre son langage, à l’écrit comme à l’oral, plus inclusif.

Vous pouvez retrouver bon nombre de ces préconisations sur le site de l’autrice, mais voici une courte liste. Utilisons dès à présent :

  • Les noms féminins pour désigner métiers et fonctions (ils existent et, même s’ils vous semblent étranges, dites-vous que vos oreilles ont tout à fait la capacité de s’y réhabituer !) ;
  • La « double flexion » (vous savez, le « Françaises, Français », « les étudiantes et les étudiants », « les acteurs et les actrices »… et l’ordre alphabétique n’est pas sexiste, lui !) et les mots englobants (« le monde agricole » plutôt que « les agriculteurs » ou « les agriculteurs et agricultrices ») ;
  • L’accord de proximité et l’accord selon le sens, et cessons une bonne fois pour toutes de dire que « le masculin l’emporte sur le féminin », une règle bien plus politique que linguistique !

Il y a bien d’autres conseils, mais je vous laisse les découvrir. En outre, ce sera bien plus intéressant, bien mieux formulés, sous la plume d’Eliane Viennot que sous la mienne.

En effet, comme les deux premiers, c’est un livre passionnant qui se lit avec délices tant il est bien écrit. On pourrait juger le sujet aride, austère, mais c’est tout le contraire. Rangez aux placards vos préjugés sur les essais ! Ce n’est pas un livre réservés aux linguistes, philologues et spécialistes et ce n’est pas un livre qui laisse de marbre. On s’agace devant les prétextes misogynes de l’Académie française et on s’afflige de la masculinisation connue par notre langue (si ce n’est le contraire), on s’amuse des piques bien envoyées de l’autrice et on s’instruit. On s’instruit sur l’histoire de la langue, on redécouvre des mots pluriséculaires qui nous semblent des néologismes. Et en s’instruisant, le regard change, s’affûte, tout comme les idées et les arguments pour les défendre.

Tous ces débats sur la langue française resteraient-ils si virulents s’il était mieux connu que les noms de métiers et de fonctions que refusent si violemment certain·es existent depuis des siècles ? Que cette insupportable règle du « masculin l’emporte sur le féminin » n’est devenue la norme que grâce à (ou à cause de) l’école obligatoire pour tout le monde ? Que les nouvelles règles masculinistes de l’Académie – sur les accords comme sur les noms de métiers – ont longtemps semblé aussi farfelues que les changements réclamés à présent (et qu’elles ont longtemps été ignorées par la plupart des Français·es) ? Je suis sans doute idéaliste, mais je pense que c’est le genre d’ouvrage qui peut amener à une prise de conscience… sauf que je suppose qu’il ne prêchera que des convaincu·es.

Car non, le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin, pas dans la langue française en tout cas ! Ce langage sexiste a été construit par une élite, luttant contre les usages et la logique, jusqu’à ce qu’il devienne la norme, une règle bêtement ânonnée, digérée et acceptée. Et pourtant, cette règle sur les accords choque à l’oreille. Prenons cette phrase de Racine, citée dans le livre, « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle » : qui prononcerait « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouveaux » sans grimacer, voire sans sourire un peu ?
J’ai réalisé que, bien des fois, j’ai triché avec les règles, intervertissant deux noms pour que, le masculin se retrouvant dernier, la phrase « sonne » mieux. Et qu’est-ce que cela, si ce n’est un accord de proximité déguisé pour correspondre aux règles « officielles » ? J’avoue que c’était de l’ignorance avant de découvrir les éditions iXe qui en font la promotion, mais à présent, continuer relèverait avant tout de la lâcheté, n’est-ce pas ?
De plus, l’ouvrage utilise la règle de proximité et je constate que je n’ai remarqué aucune de ses applications, que rien ne m’a choquée.
Donc pourquoi ne pas l’utiliser à mon tour sur le blog ? Il me faudra peut-être un peu de temps, j’utiliserais sans doute encore bien des fois la règle que j’ai si bien apprise, mais le changement est tout à fait faisable.

Finissons par la postface (logique). Rédigée par deux membres de l’agence Mots-Clés, celle-ci est des plus utiles. Elle offre en effet des arguments pour défendre l’écriture inclusive et la volonté de redonner une place digne de ce nom au féminin dans la langue française. Pertinent et malin !

Je sens que ce « petit précis historique et pratique » va rester sur mon bureau, comme un guide pour féminiser mon écriture (ma parole aussi, mais c’est là un autre combat puisque, détestant cet exercice, je suis déjà bien contente quand les mots sortent de ma bouche à peu près dans l’ordre souhaité) et pour défendre mes opinions.
Un dernier mot : ne vous inquiétez pas, les évolutions sont naturelles et la langue française s’en portera très bien. Et peut-être que la société aussi !

« Les évolutions langagières accompagnent les évolutions sociales. »

« Dénoncer le monopole masculin ici et là, se donner les moyens de le démanteler, exige mécaniquement d’augmenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir (et les professions « masculines »), et celle du féminin dans la langue. Il n’y a pas d’alternative. Du reste, s’il est évident que ces transformations ne seront pas suffisantes pour instaurer l’égalité, on voit mal qu’elles puissent être considérées comme susceptibles de la faire reculer. »

« Si les efforts réalisés depuis le XIIIe siècle afin de renforcer la domination masculine font partie de l’histoire de notre langue, rien n’oblige à les transmettre en héritage aux générations futures, ni à les laisser parasiter nos imaginaires et retarder l’avènement de l’égalité. »

« Ce changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là, ou à admettre la féminisation de certains titres. En attirant l’attention sur les modalités de l’expression, sur le fonctionnement de l’outil qui nous sert à penser et à écrire, sur les lieux parfois bien obscurs où se cache le sexisme, l’écriture inclusive jette une lumière crue sur les mécanismes de la domination ordinaire. » (Postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh)

Le langage inclusif : pourquoi, comment, Eliane Viennot, postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2018. 142 pages.

Pour aller plus loin :

(Je pourrais continuer, mais je suppose que vous savez tous et toutes utiliser un moteur de recherche pour approfondir le sujet.)

Challenge Voix d’autrices : un documentaire

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Pussy Riot Grrrls, émeutières, de Manon Labry (2017)

Pussy Riot Grrls (couverture)Des Riot Grrrls américaines du début des années 1990 aux Pussy Riot russes des années 2010, ce livre retrace l’histoire féministe et révoltée d’un mouvement punk et DIY qui aura connu, au fil des décennies, de multiples mutations et réappropriations par des femmes du monde entier.

« Revolution, Grrl Style, Now ! »

Début des années 1990, des groupes comme L7, Bikini Kill, Lunachicks et bien d’autres lancent un mouvement basé sur une idéologie punk, radicale, DIY et féministe. Ces chanteuses et musiciennes se révoltent contre le capitalisme et la société de consommation, contre le patriarcat qui règne aussi dans le milieu punk et la violence près des scènes de concert et contre les formes « classiques » de féminisme jugées trop austères et théoriques. Leur but : « rendre le punk plus féministe et le féminisme plus punk ».
Par le biais de la musique et des fanzines, elles découvrent d’autres femmes comme elles, elles promeuvent l’entraide et le soutien, elles crient le mal-être et les injustices et inciter les autres femmes à agir, à créer, à s’exprimer.

Les relations avec la presse mainstream sont conflictuelles : les Riot Grrrls protestent contre la récupération commerciale du mouvement et les définitions et limitations données par les médias d’une révolution qui se veut évolutive, mouvante et créative. De plus, le courant Riot Grrrls essuie des critiques internes et externes, notamment par rapport au manque de femmes de couleur et au terme « girl » jugé restrictif.

« Non seulement il est majoritairement blanc, non seulement la revendication valorisante du mot « fille » empêche de nombreuses personnes de le rejoindre et de le soutenir (pour des raisons d’identité sexuelle/de genre, d’âge, etc.), mais beaucoup trouvent qu’il recrute surtout parmi une population relativement aisée, favorisée par sa couleur de peau, son appartenance de classe et son niveau d’instruction. Aux yeux d’une partie des contemporain.es, le phénomène est élitiste, voire arrogant. »

Dans les années 2000, si les pionnières des années 1990 se sont éloignées, les Riot Grrrls sont toujours là et Internet et les blogs jouent un rôle important dans la diffusion du mouvement. Les Ladyfests (dont le premier est organisé en 2000) et les Girl Rock Camps visent à amplifier le phénomène, flouter les limites, le faire voyager, permettre aux femmes de se l’approprier de diverses manières et renouveler les pratiques, tout en promouvant les productions culturelles de femmes et en favorisant les échanges de savoir et les discussions.
Ce chemin nous conduit peu à peu aux Pussy Riot, opposées à la présidence de Poutine et à la censure imposée par le gouvernement.

« En février de cette année-là [2012], le « concert action » qu’elles performent dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou a en effet un énorme retentissement international. Inattendue, insoupçonnable, cette spectaculaire résurgence de la culture punk féministe frappe d’autant plus les esprits qu’elle signale une reterritorialisation non moins étonnante : nul n’avait prévu qu’elle se manifesterait avec autant de fracas dans un contexte aux antipodes de celui dans lequel le mouvement Riot Grrrl avait surgi vingt ans plus tôt. »

Voilà pour les grandes lignes, mais à part ça, qu’est-ce que j’en ai pensé ?

Je souligne d’ordinaire toujours l’accessibilité des essais des éditions iXe… mais pas cette fois. Dire qu’il n’est pas très facile à lire est une manière édulcorée de dire que j’ai un peu galéré. Contrairement à Women’s Lands ou Femmes et esclaves que j’avais dévorés, cet essai m’a résisté.
Non pas qu’il n’est pas intéressant, il l’est totalement, mais il y a beaucoup de noms, de références à des groupes, de dates et je m’y suis parfois un peu perdue. Surtout, je me suis sentie pénalisée par un manque de connaissance en musique et histoire musicale. Certains passages se sont révélés un peu laborieux pour moi qui n’y connais rien en musique et ne m’y intéresse pas plus que ça. (Par exemple, quand un titre me dit « Le virage électroclash/électropunk », je reste interdite car c’est à peu près du chinois pour moi.)
Je plaide donc coupable et je pense que ce livre sera beaucoup plus agréable à lire pour quelqu’un intéressé à la fois par le féminisme et par la musique.

Il y a toutefois des chapitres plus lisibles que d’autres : les premiers présentant les idées des Riot Grrrls et ceux sur les Layfests ou les Pussy Riot, par exemple, sont à la fois passionnants et fluides. J’ai trouvé parfaitement fascinante la capacité du mouvement de se réinventer, de se régénérer et, finalement, de n’avoir jamais disparu même lorsque certain.es le pensaient éteint.

Pussy Riot Grrrls est un livre riche, foisonnant, un peu ardu certes, mais qui m’a fait découvrir une nouvelle forme de féminisme. En racontant cette histoire toujours forte et vivace, Manon Labry nous incite, nous lectrices, à agir comme les premières Riot Grrrls et toutes celles qui leur ont succédées, à déconstruire les idées patriarcales insidieusement intégrées, à repousser la consommation bête et méchante, à s’exprimer et à créer afin de construire sa propre identité.

« Ulcérées par un hétérosexisme et un capitaliste omniprésents, elles choisissent la créativité comme mode d’action et font de la culture populaire un terrain privilégié de la lutte pour le politique. »

« La parole se libère, les ripostes s’inventent. Les figures charismatiques qui ont inventé la scène Riot Grrrl, les Hanna, les Vail, les Wolfe, les Dresch, les Tucker et toutes les autres, ont produit l’étincelle grâce à laquelle une myriade de jeunes femmes comprennent, enfin, que leur mal-être n’est pas l’effet d’un trouble mental et qu’elles peuvent suivre leurs désirs et passer à l’action. »

« Elles « prennent la balle au bond et courent plus loin avec », selon la formule imagée d’Allison Wolfe et de Molly Neuman, elles écrivent une nouvelle page de l’histoire de ce courant multiforme, qui entend le rester et refuse d’être catalogué sous un nom unique. Elles prouvent aussi que la jeune génération ne s’en laisse pas conter par les apôtres de l’inutilité et de la ringardise de l’engagement féministe. Enfin, par leur « réinvention » du courant Riot Grrrl, les Pussy Riot prouvent que de nouvelles formes de mobilisation peuvent surgir, qu’il est encore possible et toujours nécessaire de découvrir des connexions entre art, féminisme et politique. »

Pussy Riot Grrrls, émeutières, Manon Labry. Editions iXe, coll. Racine de iXe, 2017. 216 pages.

Déicide, ou la liberté, de Thierry Hoquet (2017)

Déicide (couverture)Dans Sexus Nullus, ou l’égalité, Ulysse Riveneuve atteignait le second tour de la présidentielle grâce à son programme suggérant de supprimer le sexe civil pour une plus grande égalité entre les citoyen.nes. Mais voilà que, le jour de l’annonce des résultats, il est enlevé par un groupuscule religieux indigné de voir bafouée la loi divine instituant que la Femme doit être soumise à l’Homme (« A l’homme, la domination. A la femme, la subordination. Ainsi le veut l’équité. », clame leur tract.). Son bras droit, Karine Dubois, féministe convaincue, décide de partir en croisade contre ce Dieu sexiste et contre les religions. Le mouvement « Déicide » est lancé !

Dans cette suite – suite qui peut néanmoins se lire indépendamment –, on retrouve tous les ingrédients qui avaient rendu Sexus Nullus si agréable à lire. Une idée séduisante (enfin, cela dépend de votre position sur la question), des arguments divers (qu’ils soient pour ou contre), une critique de la société (on reconnaît sans peine notre monde avec ses joyeusetés : les guerres, les attentats, Trump, Poutine, etc.), des débats passionnants par le biais de tracts, de plateaux télé, de conférences de presse et de vidéos sur internet, le tout agrémenté de beaucoup d’intelligence et d’un zeste d’humour.

Ce déicide, qui consiste non pas à tuer Dieu, mais à confiner la religion à la sphère privée, déchaîne les passions, chaque parti ayant sa vision de la chose. Le Parti Pour Tous, le Parti Bio, le Mouvement Radical Athée, la Coexistence Laïque…tous ont leur mot à dire. Certains propos sont parfois un peu caricaturaux ou poussés à l’extrême (par exemple, le tract laissé par les ravisseurs de Riveneuve exprime des idées véritablement moyenâgeuses qui, j’espère, ne sont pas celles de tous les croyants), mais cela permet de proposer tout un éventail de pensée.
Appuyés par des exemples, notamment historiques, les arguments sont variés et nuancés, poussant ainsi à la réflexion. Bien qu’appartenant au domaine de la fiction, Déicide est un parfait conte philosophique qui incite son lecteur ou sa lectrice à penser et à se forger sa propre opinion.

Le sujet est plus sensible et plus compliqué que la question du sexe civil. En effet, des droits fondamentaux pointent le bout de leur nez. Les libertés de conscience, d’expression et de culte sont perpétuellement invoquées par les détracteurs du déicide. Je trouve d’ailleurs que la complexité du sujet se sent dans certaines tirades qui se répètent un peu. L’auteur semble lui-même parfois s’enliser dans ce délicat débat.
Si l’idée du déicide est irréalisable, j’avoue que celle de cesser de donner voix au chapitre aux différentes religions est une idée qui serait fort appréciable. Les débats sur des sujets tels que l’avortement, l’homosexualité, etc., en seraient bien moins pollués et la société pourrait enfin avancer.

Comme dans Sexus Nullus, de nombreuses thématiques font leur apparition dans le débat provoquée par la folle idée de Karine Dubois. « La religion et son patriarchaïsme viscéral » conduisent les différents protagonistes à discuter de la sphère privée et publique, de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions (n’est-ce pas discriminatoire d’en reconnaître certaines et pas d’autres ?). Ils abordent également la question des règles de la République, du nationalisme, du modèle républicain, du patriotisme, etc. (On frôle parfois l’overdose de République.)

J’ai été stupéfaite en découvrant les détails de l’exception de l’Alsace-Moselle. Je savais que la loi de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise n’était pas en vigueur, que l’Alsace-Moselle conservait un régime concordataire et que les ministres de différents cultes (catholique, protestants luthérien et réformé et israélite) étaient rémunérés par l’Etat (ce qui, en soit, me choque déjà). Toutefois, j’ignorais la somme que cela représente et j’ignorais aussi que l’éducation religieuse était obligatoire dans les écoles publiques, niveaux primaire et collège. Certes, les parents peuvent apparemment demander une dérogation (auquel cas, en primaire, ces cours sont remplacés par de la morale…), mais ça m’a quand même vraiment surprise. Comme quoi la laïcité n’est pas du tout une chose acquise sur tout le territoire de cette République prétendument « une et indivisible ». De même, la Guyane a un statut à part et l’évêque est reconnu comme un agent de catégorie A et les prêtres, des agents de catégorie B. Là encore… choc.

Mi-essai, mi-roman, Déicide, ou la liberté est un ouvrage intelligent, passionnant et amusant. En dépit des idées politiques, des réflexions religieuses et des débats philosophiques, l’écriture comme la lecture restent toujours fluides. De même que ces sujets peuvent sembler austères, le résultat est très agréable, pertinent et plein d’humour.

« En réalité, il ne s’agit pas de discuter l’existence de Dieu. Il ne s’agit pas de démystifier ou d’interdire aux croyants de croire.
Le déicide n’interdit à personne de croire ou de penser comme bon lui semble mais il confine la croyance à la sphère intime. Croyants, votre foi n’est pas une opinion comme les autres, elle n’intéresse pas la société. Gardez-la pour vous ! »

« On accuse le déicide d’être contre l’Etat de droit. La vérité est qu’un Etat de droit se borne à respecter les lois. Un Etat de droit peut interdire des propos, fermer des lieux de rassemblement, emprisonner des fauteurs de trouble : ce ne sont pas là des entorses au droit tant que c’est conforme aux textes de loi.
Ainsi, puisque la loi interdit les propos homophobes, sexistes, misogynes, racistes, on peut sans mal interdire la Bible et le Coran. Loin d’être une entorse à la loi c’en sera juste une stricte application. »

Plus d’extraits sur le site des éditions iXe.

Déicide, ou la liberté, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. iXe’ prime, 2017. 257 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Traité Naval :
lire un livre dont l’intrigue est en partie politique

Sexus nullus ou l’égalité, de Thierry Hoquet (2015)

Sexus nullus ou l’égalité (couverture)La campagne présidentielle est lancée. Un jour, un homme s’interroge : pourquoi tous les présidents français sont-ils des hommes blancs hétérosexuels ? Pourquoi pas de femmes, pas de Noirs, pas de homos, pas de végétariens ? La France tend l’oreille vers cet électron libre, Ulysse Riveneuve, qui propose une idée : supprimer le sexe des actes civils. Devenu candidat, c’est là son seul programme. Ce simple fait – cesser de sexualiser les individus et de les formater dès la naissance à « agir en fille » ou à « agir en garçon » selon leur entrejambe – autorisera enfin une véritable égalité entre toustes quel que soit leur sexe, leur origine, leur sexualité. Cette idée, séduisante pour certain.es, irritante pour d’autres, se retrouve rapidement au cœur de débats passionnés.

J’ai trouvé cet ouvrage passionnant. Sous couvert de la fiction, Thierry Hoquet (philosophe et spécialiste de la philosophie des sciences naturelles et de la période des Lumières) avance de nombreuses idées et bon nombre d’arguments pertinents pour l’effacement du sexe civil. En faisant intervenir des partis opposés à ce projet (notamment le Parti Pour Tous qui rassemble la droite conservatrice et le FN), il peut ainsi répondre à ceux qui s’y opposent, rassurer les inquiets, convaincre les sceptiques.
Il fait également intervenir des discussions avec des notaires, des médecins, des religieux, des publicitaires (inquiets que l’on supprime des niches de consommateurs). La mention du sexe est-elle réellement fondamentale pour eux ? De toute évidence, non. Il aborde une pluralité de sujets qui permet de réfléchir aux conséquences d’une telle mesure dans les différents aspects de la vie des Français.es.

Comme tout conte philosophique qui se respecte, Sexus Nullus est aussi l’occasion de critiquer la situation politique actuelle. Il dénonce le conservatisme du Parti Pour Tous (issu de la Manif pour tous), la frilosité du Parti socialiste qui tentera pourtant de récupérer l’idée en constatant son succès naissant, l’hypocrisie des hommes politiques et des médias qui cherchent à prendre en défaut ce candidat sans parti.

« – Monsieur Riveneuve, combien la France a-t-elle de sous-marins ?
– Vous poserez la question aux autres candidats qui ont des fiches toutes prêtes pour y répondre. Pour ma part, si je suis élu il sera toujours assez tôt pour l’apprendre. L’élection présidentielle, la rencontre avec la France, ça ne se bachote pas. »

Encore plus fort, Thierry Hoquet arrive à faire de cet ouvrage (qui, à la base, parle d’une campagne présidentielle, rappelons-le) un ouvrage palpitant dont on suit les rebondissements avec intérêt. Discours, manifestes, débats sur les plateaux télévisés, tout cela s’enchaîne avec fluidité grâce à la plume pétillante et convaincante de l’auteur.

J’ai adoré ce conte philosophique qui séduit par cette idée présentée comme la solution aux inégalités. Sortir des stéréotypes de genre et permettre à chacun de devenir ce qu’il veut, n’est-ce pas un rêve magnifique ? Un texte intelligent qui pousse à la réflexion.

« Quel monde humain voulons-nous ? Cette question inspire mon programme. Nous avons tout à gagner à soutenir le véritable universalisme républicain, ce que j’appelle l’effacement des sexes. Car au-delà de l’effacement des sexes, c’est le combat pour l’égalité, la lutte contre les discriminations que nous poursuivons. »

« J’élève une petite fille. Et, crois-moi, je vois avec quelle rapidité tout le monde conspire à filliser les filles. Quand elle est née, j’avais une petite personne humaine avec moi. Maintenant, la voici qui ne veut plus porter que du rose. D’où vient ce réflexe ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Demain, elle va me demander du maquillage… Après-demain, un string ou un voile… Maman, tu te rends compte de ce que nous infligeons à nos enfants ? »

Sexus nullus ou l’égalité, Thierry Hoquet. Editions iXe, coll. ixe’ prime, 2015. 171 pages.

Journal d’une traduction, de Marie-Hélène Dumas (2016)

Journal d'une traduction (couverture)Pendant trois saisons – hiver, printemps, été – Marie-Hélène Dumas a mené de front deux activités, habituellement incompatibles pour elle : écrire ce journal et traduire La République de l’imagination de Nazar Afisi.

La République de l’imagination, traite de littérature et d’exil, entre en résonnance avec le passé et le présent de Marie-Hélène Dumas et la pousse à écrire un journal. Ses réflexions portent sur la traduction, sur sa manière de procéder et d’aborder la traduction, mais surgit alors la question de la langue, des langues, parlées, apprises, maternelles. Elle revient alors sur l’histoire de ses parents et grands-parents. Le journal est également émaillé de souvenirs de sa famille, de son enfance, de certains épisodes de sa vie (notamment ceux passés sur des bateaux de port en port), etc.

Ce n’est pas un journal classique, avec des entrées pour chaque jour, avec des dates ; il s’agit plutôt d’une succession de réflexions sur divers sujets. Le résultat est parfois un peu décousu, ce qui fait que j’ai éprouvé quelques difficultés pour accrocher à ce texte (peut-être aussi car je n’ai lu que des romans ces derniers temps et que j’étais habituée à une certaine narration). Il m’est pour cette raison difficile d’en faire une critique : il s’agit d’une sensation diffuse, non de points précis qui m’auraient dérangée.

Le fond est pourtant profond, intelligent et pousse à la réflexion. Voyage parmi les mots, voyage de pays en pays, voyage entre les générations… J’ai été très intéressée par cette plongée dans son passé, ce passé russe auquel elle a tourné le dos, et par les interrogations sur ce que ses parents leur ont transmis, à sa sœur et elle, sur cette langue délaissée qui pourtant est revenue aux lèvres de sa mère dans ses derniers instants.

Journal d’une traduction n’a pas réussi à m’accrocher, à me passionner comme l’ont fait jusque-là tous les autres livres des éditions iXe, il fallait bien une première. Je pense qu’il s’agit d’un blocage lié davantage à la forme et à l’écriture de Marie-Hélène Dumas, et non au fond. Peut-être y reviendrai-je un jour pour en avoir une tout autre lecture, plus agréable.

« Cette histoire de traduire une langue qui n’est pas celle de ma mère et de ne pas traduire celle de ma mère, depuis quelques temps me turlupine vaguement. C’est comme ça. C’est une histoire qui n’a jamais commencé, le russe, les Russes, a, ont, toujours été à la fois là et pas là. »

« Traduire c’est, entre autres, laisser au lecteur les mêmes possibilités d’interprétation que l’auteur l’a fait. »

« On croit, traductrice, que je ne travaille que du ciboulot, c’est faux, j’ai dit, je travaille aussi avec mes deux mains, voire mes deux jambes quand je me lève et marche pour débloquer ce qui bloque, et quand de mon ciboulot à mes deux mains ça ne passe plus du tout, même après être allée me faire chauffer un café, je travaille avec ma voix. Mains, jambes, voix, corps, souffle. »

Journal d’une traduction, Marie-Hélène Dumas. Editions iXe, coll. Fonctions dérivées,  2016. 138 pages.

L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation », publié sous la direction d’Eliane Viennot, co-écrit par Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine (2016)

L'Académie contre la langue française (couverture)Suite à l’élection d’Angela Merkel au poste de chancelière en 2005, on a pu trouver dans Le Figaro (porte-parole favori de l’Académie pendant très longtemps) la phrase suivante : « Chaussé d’escarpins à talons aiguilles et vêtu d’un coquet tailleur rose, le chancelier allemand a serré la main de Jacques Chirac. » En lisant cela, on se dit que la féminisation a encore du chemin à parcourir.
L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » relate la guerre menée par les Quarante de l’Académie contre la féminisation de la langue française au niveau des noms de métiers, fonctions et titres. L’idée de ce livre est née de l’affaire Sandrine Mazetier et Julien Aubert, ce dernier persistant à appeler Sandrine Mazetier « Madame le Président » en 2014.

« Le présent ouvrage retrace pour partie l’histoire de cette guerre picrocholine, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait terminée, en incitant les lecteurs et lectrices à prendre du recul pour en comprendre les origines lointaines. Il donne à voir l’énergie, la violence, la mauvaise foi et le sexisme qui ont été mis au service de ce combat. Il donne à voir, surtout, l’incompétence d’une institution qui se proclame « gardienne » de la langue française, mais dont aucun membre ne maîtrise le b-a-ba de la linguistique, et qui ne réalise même plus elle-même l’inutile Dictionnaire de l’Académie qui est officiellement sa raison d’être. »

Ce livre montre l’incompétence et le conservatisme de l’Académie. Ces membres (moyenne d’âge : 77 ans) nés de Richelieu, comme ils le répètent à l’envi, ont toujours été incapables de produire un dictionnaire correct. Leurs exemples étaient élitistes, mais surtout ils avaient toujours un train de retard sur la langue usuelle. Avec seulement huit éditions en plus de 300 ans, cela peut se comprendre…
La première femme élue fut Marguerite Yourcenar en 1980 (que l’on ne vit guère sous la coupole après son élection) et seulement sept la suivirent. Son élection fut prétexte à de véhémentes discussions. Gaxotte déclara d’ailleurs : « Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre. ». Il n’avait pas tort : ce fut Léopold Sedar Senghor en 1983.
En 1984, la création d’une commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes par Yvette Roudy fut le déclencheur de leur colère. Une des missions de cette commission : « éviter que la langue française ne soit porteuse de discriminations fondées sur le sexe. » A les écouter, c’est la Révolution, c’est l’Apocalypse et la langue française ne s’en relèvera pas.

Leurs déclarations sont la preuve d’une ignorance, d’une arrogance, d’une mauvaise foi et d’un élitisme incroyables. Pire, elles relèvent souvent d’un sexisme révoltant. J’ai été sidérée lors de ma lecture par la violence de leurs propos. On a parfois du mal à croire que cela a été dit ou écrit au XXe siècle (voire XXIe siècle puisqu’un texte de Druon date de 2005).
Evidemment, l’offense, pour eux, concerne la féminisation des noms de fonctions supérieures. Les autres importent peu : pas de problème pour dire une boulangère, une hôtesse de l’air, une secrétaire… du moment que celle-ci sert un patron, et non pas l’Etat !

« Ce sont les autres qui les dérangent : celles qui bousculent l’ordre traditionnel en parvenant aux postes prestigieux qui étaient autrefois le monopole des hommes. Pour elles, une véritable anomalie est préconisée : à poste prestigieuse, port obligatoire du nom masculin ! »

Ils rabâchent encore et encore les mêmes arguments éculés – du genre « l’ambassadrice est la femme de l’ambassadeur » ou « le masculin est non marqué à l’inverse du féminin » – et s’enfoncent de plus en plus au fil de années tandis que l’usage fait entrer la féminisation dans le langage quotidien.

Cet ouvrage s’attelle à démonter les arguments fallacieux utilisés par les habits verts. Pour ce faire, de nombreuse notes de bas de page soulignent leurs erreurs, apportent des précisions, etc.
Il y a beaucoup d’humour dans ces commentaires sur les textes d’Académicien-nes. Yannick Chevalier disait, lors d’une rencontre à la librairie Violette & Co, que cela avait été « assez amusant à faire ». De mon côté, je vous confirme que c’est très amusant à lire.
Toutefois, l’humour n’empêche pas le sérieux : auteur et autrices savent de quoi ils parlent. Ils sont sociolinguistes, maître et maîtresses de conférence, écrivain-es, historiennes… : ce sont donc des personnes parfaitement compétentes pour discuter de la langue, de sa construction ou de son histoire, à l’inverse de l’Académie française qui ne compte pas de linguistes ou de grammairiens dans ses rangs.

Ce livre est organisé en chapitres qui filent la métaphore religieuse. Nous commençons bien évidemment par une présentation du Saint-Siège avant de découvrir les offenses et leurs douze points de doctrines. Suivent les bulles (les déclarations officielles) et les exégèses (différents articles écrits par des Académiciens). Ensuite, quatre suppliques (cris de désespoir adressés à Jacques Chirac, président de la République, René Monory, président du Sénat, Lionel Jospin, Premier ministre, et Ségolène Royal, ministre déléguée à l’enseignement scolaire – cette dernière supplique étant parfaitement méprisante) et le chapelet des perles clôturent le livre.

Nous avons hérité d’une langue masculinisée, souvent allant contre toute logique, et ce livre (comme le précédent ouvrage d’Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, que je vous conseille fortement également) est important. On prend conscience de certains usages bien ancrés dans nos têtes qui perpétuent cette masculinisation abusive de la langue française et on peut petit à petit se corriger pour adopter une langue non sexiste.

C’est difficile de choisir seulement quelques extraits (comme souvent avec les livres des éditions iXe). J’en ai relevé beaucoup, il y a tellement de passages passionnants, de traits d’humour que je voudrais partager.

 « Tous ces exemples montrent à quel point, même si elle a reçu des renforts d’électrons livres parfois plus virulents et excessifs qu’elle, l’Académie française a travaillé à faire du masculin le genre grammatical devant lequel l’autre devait soit montrer sa soumission, soit disparaître purement et simplement. Elle a donc activement secondé, sur le terrain linguistique, l’entreprise menée sur le terrain philosophique et scientifique pour faire de « l’homme » (au singulier) le représentant de l’espèce humaine. »

« L’Académie, cependant, n’a jamais constitué, pour ses membres comme pour les hommes qui aspiraient à y entrer, qu’un levier permettant de s’élever au-dessus du commun des auteurs : un outil de distinction sociale et intellectuelle. Avec la complicité du pouvoir, évidemment, qui aurait fermé la boutique depuis longtemps si elle n’avait servi de miroir aux alouettes aux lettrés en mal de légitimation (et de moyen commode pour remercier des fidèles ou caser des parents). Quant aux véritables linguistes, longtemps considérés comme des empêcheurs de légiférer en rond, ils ont été soigneusement écartés de la Compagnie. »

« L’idée qu’ils pourraient jouer un autre rôle que celui du Père Fouettard ou du vieillard dépassé par les évènements ne leur traverse apparemment jamais l’esprit. »

« Au vrai, le ridicule est une notion très subjective, qui dépend du degré d’acceptation ou de condamnation de la société – ou des autorités qui s’expriment en son nom. Les mots jugés risibles par l’Académie sont bel et bien employés dans d’autres pays francophones, ou l’ont été en France à d’autres époques. Et il est aisé de voir pourquoi elle voudrait qu’on en rie : ils désignent des positions de pouvoir dans lesquelles les femmes doivent continuer à se sentir illégitimes, ce que la Compagnie se garde bien d’expliciter. En se contentant de les frapper de ridicule et en s’en moquant lourdement, elle fait sentir aux femmes qu’elles risquent des moqueries si elles les utilisent ; et elle fait savoir aux hommes qu’ils peuvent se moquer de celles qui en usent. »

J’ajouterai simplement quelques remarques d’Académiciens :

« Quelle rage ont donc les femmes de vouloir se fourrer partout où sont les hommes ? Les vespasiennes disparaissant une à une, il ne nous restera bientôt plus le moindre domaine réservé. Il faut que les hommes aient quelques refuges. Il n’est pas bon pour leur santé et leur équilibre de passer tout leur temps avec les femmes. »

Jean Dutourd

« Chacun sait que la femme a plus de pouvoir sur l’homme lorsqu’elle s’efface et qu’elle paraît disparaître. Partout, les femmes gouvernent mieux lorsqu’elles ne règnent pas. Leur secret, leur force est d’inspirer comme un souffle puissant, de tirer les fils des marionnettes mâles. »

Jean Guitton, Le Figaro, 10 septembre 1984

« Cette histoire est un gadget. Ce sont les effets de la polygamie de Jospin qui est entouré de sultanes et qui, pour faire plaisir à son harem, relance une vieille idée. »

Jean Dutourd, Le Figaro, 30 juin 1998

L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation », publié sous la direction d’Eliane Viennot, co-écrit par Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2016. 216 pages.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini (2016)

Femmes et esclaves (couverture)« Les femmes noires sont des « choses », des « faitouts » plus encore que des bonnes à tout faire, des objets qui s’achètent et se vendent en raison de leur statut d’esclaves. Mais parce qu’elles sont femmes, en sus d’être esclaves elles sont aussi objets sexuels, nourrices, punching-balls de leurs chères maîtresses. »

Le Brésil est le pays qui a vécu le plus longtemps sous l’esclavage. De 1530 à 1888 (soit plus de 350 ans), quatre à cinq millions d’esclaves furent déportés. Les esclaves constituaient 40% de la population brésilienne lors de la déclaration d’indépendance en 1822.
Publié aux éditions iXe, cet essai, paru au Brésil en 1988, aborde la double oppression des Noires, en tant qu’esclaves et en tant que femmes, en pointant quelques sujets propres aux femmes esclaves tels que la maternité, la condition de nourrices, les violences sexuelles et les relations avec les maîtresses. Il pose comme limites temporelles 1850, fin de la traite négrière, et 1888, abolition de l’esclavage.

Le premier chapitre traite de la maternité, refusée aux femmes esclaves. Le mot « mère » se rapportait à la femme blanche ou à la « mère nègre », la nourrice des enfants blancs. D’un point de vue productif, la traite était plus intéressante pour les maîtres que les naissances : le travail devait donc continuer durant les grossesses. De plus, certaines femmes avortaient ou tuaient leur enfant pour ne pas leur transmettre leur condition d’esclave.
La famille esclave n’est pas davantage mentionnée dans les documents. Les esclaves devaient se soumettre au bon-vouloir des maîtres qui décidaient des relations entre esclaves puisqu’ils avaient le droit de vendre séparément des concubins ou une mère et ses enfants. L’auteure s’interroge également sur les rapports de sexe entre esclaves : l’homme esclave ne pouvait exercer un patriarcat comme le maître puisque l’autorité, l’argent, le pouvoir lui étaient refusés.
Les « mères nègres » étaient les nourrices des enfants blancs. Ces esclaves laitières étaient presque systématiquement séparées de leurs enfants (pour ne pas partager le lait). J’ai été vraiment choquée par les annonces qui paraissaient dans les journaux, par les termes employés qui les reléguaient au rang d’animaux : « ayant mis bas il y a deux mois », « à vendre avec ou sans son petit », « à donner pour élevage »…
Ensuite, les femmes esclaves connaissaient une exploitation sexuelle, contrairement aux hommes esclaves. A la fois objets sexuels des maîtres et initiatrices sexuelles pour les fils de ceux-ci, elles étaient alors la cible de la haine des maîtresses jalouses. Une autre question soulevée alors est celle de la sexualité entre esclaves : elle existait, mais sous quelles formes sachant que l’ombre des maîtres planait sur eux à chaque instant ?
Enfin, le cinquième et dernier chapitre se penche sur la relation entre maîtresses et femmes esclaves. Ces dernières étaient en effet très présentes dans la sphère domestique dirigée par les maîtresses, l’une des rares tâches et occupations des femmes de maîtres, souvent peu éduquées et connaissant peu de plaisirs au quotidien. Elles étaient la proie de la jalousie et les punitions étaient fréquentes : des coups aux mutilations, en passant parfois par le meurtre d’enfants soupçonnés d’être le fils du maître.
Cet essai aborde également les résistances de la part des esclaves, du sabotage et gaspillage quotidien jusqu’aux fuites et aux meurtres auxquels ils sont parfois contraints, notamment pour tenter de protéger un être aimé. Il casse l’image d’une prétendue « douceur » de l’esclavage brésilien.

Le sujet est pointu et très délimité, tant géographiquement que temporellement (Brésil, de 1850 à 1888). Mais, outre le fait qu’il se lit sans difficulté, cet essai qui croise les questions de classe, de race et genre est passionnant. J’ai déjà lu des choses sur l’esclavage en général (mais rien sur la société esclavagiste brésilienne), mais aucun qui n’abordait spécifiquement le sort des femmes.
Les recherches sont basées sur l’analyse de journaux d’époque publiés à Rio de Janeiro pendant la période étudiée (1850-1888). De nombreuses annonces liées aux esclaves (ventes, fuites…), mais aussi des articles, des textes de lois et quelques poèmes, illustrent le propos de cet essai. Les sources sont donc peu importantes et les documents adoptant le point de vue des esclaves inexistants, ce qui a empêché l’auteure de creuser certains sujets.
Beaucoup de questions sont donc posées, questions qui pourraient être à l’origine de futurs axes de recherche, mais les réponses fournies ne sont parfois que des suppositions. L’auteure reconnaît plusieurs fois les limites de sa documentation, mais le but était aussi de soulever un point souvent délaissé, faute d’y apporter des réponses.

Un essai important puisqu’il se focalise sur un point délaissé de l’esclave – la situation des femmes – qui dessine un tableau cruel du quotidien des femmes esclaves.

« Des enfants nés libres de mères esclaves devenaient ainsi l’aberration suprême, comme si l’ère de ces « aberrations » était vraiment inaugurée par la mise en application de la loi Rio Branco. Combien de petits « rejetons » pardos* ou presque blancs n’étaient pas déjà des enfants de maîtres, de feitor*, d’hommes libres ? Par ailleurs, on connaît des cas où la femme esclave est la mère de son propre maître, ou encore des cas de frères possédant leurs frères. »

« Compte tenu du mépris objectif dans lequel était tenue l’institution du mariage, pourtant aussi sacrée, en théorie, pour les esclaves que pour les personnes libres, quelles garanties pouvaient bien avoir des concubins de rester proches l’un de l’autre ? Aucune. Tout était soumis à l’humeur du maître, selon qu’il était peut-être moins insensible… ou plus intéressé par la reproduction de son cheptel de race. »

 « L’existence de « mères nègres » révèle une facette supplémentaire de la mainmise de la casa-grande* sur la senzala*, dont le corollaire inévitable était la négation de la maternité des esclaves et le massacre de leurs enfants. Pour que l’esclave devienne la mère nègre de l’enfant blanc, il fallait lui interdire d’être la mère de son enfant nègre. La multiplication des petits maîtres impliquait l’abandon et la mort des négrillons. En intégrant ainsi la femme noire au cycle reproductif de la famille blanche, l’esclavage réaffirmait l’impossibilité pour les esclaves de créer leur propre espace reproductif.
Dans une société où l’idéologie dominante considère la maternité comme la fonction sociale de base pour les femmes, l’esclave devenue nourrice vit, avec la négation de sa maternité, la négation de sa condition de femme. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est sa physiologie féminine – sa capacité de lactation – qui fait obstacle à la réalisation de son potentiel maternel. »

« Si l’esclavage renvoie les esclaves à l’état de « choses » (« propriété d’autrui »), le caractère patriarcal de la société induit une distinction entre « chose-homme » et « chose-femme ». La condition esclave ne suffit pas à « expliquer » l’utilisation sexuelle des femmes esclaves, car dans ce cas les hommes esclaves auraient tout autant été la cible des assauts sexuels des maîtres. La possibilité d’user des esclaves comme objets sexuels ne se concrétise que pour les femmes sur qui pèse, en tant que telles, l’ordre social patriarcal qui détermine et légitime la domination des hommes sur les femmes. »

« Le développement physique de l’esclave adolescente marque le passage, pour l’esclave du statut d’« animal de compagnie » à celui d’« objet sexuel », avec des conséquences inévitables sur la relation maîtresse-esclave. En associant la Noire au plaisir sexuel du Blanc, en assimilant son corps à l’agent responsable du viol institutionnalisé, l’idéologie dominante en faisait aussi – comme si sa chosification sexuelle ne suffisait pas – la cible des inavouables sentiments de jalousie des maîtresses. La littérature de l’époque abonde en exemples de mutilations, ablations, déformations et autres atrocités pratiquées par les maîtresses sur le corps des Noires, et visant très intentionnellement les zones corporelles communément identifiées à leur pouvoir de séduction : le fessier, les dents, les oreilles, les joues, etc. » 

 « En reconstituant l’histoire des révoltes et des quilombos*, l’historiographie récente a réussi à déconstruire le mythe de l’« esclave docile et passif ». Un pas important a ainsi été franchi, et il nous semble essentiel d’aller plus loin dans cette voie en identifiant aussi les manifestations quotidiennes de la résistance esclave. Prises isolément, elles pourraient paraître insignifiantes et inoffensives alors qu’elles ont contribué à créer un climat de tension permanente dans le quotidien des familles patriarcales. »

« Nous pensons avoir fourni, tout au long de cet essai, suffisamment d’éléments pour démontrer que, dans le récent passé colonial-esclavagiste du Brésil, l’oppression des femmes blanches n’a jamais eu pour contrepartie une plus grande liberté des Noires esclaves. La répression de la sexualité des Blanches et la pseudo-liberté sexuelle des Noires ne sont que deux formes particulières, déterminées par des positions de classe différentes, de l’exercice de la domination patriarcale-esclavagiste. »

Vocabulaire

  • *Parda, pardo : métis.se de Blanc.he et de Noir.e.
  • *Feitor : contremaître sur une exploitation agricole ou une plantation.
  • *Casa-grande : maison du maître.
  • *Senzala : quartier des esclaves.
  • *Quilombos : organisation clandestine d’esclaves ayant fui la servitude.

Quelques dates :

  • 1850 : la loi Eusébio de Queirós proclame la fin de la traite négrière.
  • 1871 : la loi Rio Branco, dite du Ventre libre, libère les enfants nés de femmes esclaves après cette date.
  • 1885 : la loi Saraiva-Cotegipe, dite sur les sexagénaires, libère tous les esclaves de plus de 60 ans.
  • 1888 : la loi Aurea, dite d’Or, proclame l’abolition.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, Sonia Maria Giacomini. Editions iXe, coll. xx-y-z 2016 (1988 pour l’édition originale). Traduit du portugais (Brésil) par Clara Domingues. 153 pages.